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Le Vingtième Siècle. La vie électrique/I/7

Librairie illustrée (p. 95-96).


le bouclier de fumée.

vii

Ordre d’appel. — Mobilisation des forces aériennes, sous-marines et terriennes du XIIe corps. — Comment le 8e chimistes se distingua dans la défense de Châteaulin. — Explosifs et asphyxiants. — Le bouclier de fumée.

Cependant Philox Lorris, se reposant entièrement sur le traître Sulfatin, s’était replongé dans ses travaux et n’avait pas même songé un instant aux fiancés, pendant une dizaine de jours. Lorsque enfin, dans un intervalle de ses travaux, le souvenir lui en revint, il se rappela soudain la lettre reçue quelques jours auparavant.

Il avait si peu l’habitude de ce mode arriéré de correspondance, que cette lettre, jetée dans un coin, était restée oubliée. Il eut même beaucoup de peine à la retrouver. Quand il vit que Georges avait changé l’itinéraire et que, tout en promettant de faire un petit tour aux volcans artificiels d’Auvergne en revenant, il avait préféré s’en aller perdre son temps dans des promenades sans but et sans utilité en Bretagne, M. Philox Lorris fut très en colère et, tout de suite, il demanda des éclaircissements à Sulfatin. La réponse par phonogramme arriva bientôt. L’hypocrite Sulfatin rejetait toute la faute sur Georges, qui s’obstinait à repousser ses avis et ses bons conseils.

Philox patienta un peu, puis il adressa à Sulfatin un phonogramme débitant ces simples mots :

« Et cette brouille, où en sommes-nous ? Ça ne va pas assez vite ! »

Sulfatin répondit par le cliché d’une conversation de Georges et d’Estelle, recueillie par un petit phonographe qu’il avait adroitement dissimulé sous le feuillage en laissant les deux jeunes gens en tête à tête sous la tonnelle de l’auberge.

Cette conversation montrait suffisamment à Philox Lorris que la brouille attendue était encore bien loin, si elle devait jamais venir !

« Oh ! cet ancêtre qui reparaît toujours ! se dit Philox Lorris. Que faire ? Puisque Sulfatin n’y suffit pas, il faut que je m’en mêle et que je tâche de les gêner un peu !… »

Philox Lorris, ayant beaucoup de choses à faire, allait très vite en besogne et sans barguigner dans tout ce qu’il entreprenait, et Georges s’en aperçut bientôt.

Un matin, comme il était en train de préparer une promenade avec partie de pêche dans les roches pour l’après-déjeuner, il reçut, par un exprès venu de Kerloch, un petit paquet et un fort colis. Le petit paquet contenait deux phonogrammes, l’un portant l’estampille Philox Lorris et l’autre le cachet du ministère de la Guerre.

Aussitôt portés au phonographe, voici ce que dirent les clichés :

Premier phonogramme :

« Artillerie chimique de ton corps d’armée mobilisée pour manœuvres ; envoie ordre appel reçu pour toi… Désolé du dérangement apporté à ton délicieux Voyage de fiançailles. »

Deuxième phonogramme :

MINISTÈRE DE LA GUERRE

xiie CORPS D’ARMÉE. — RÉSERVE

Essai de mobilisation et manœuvres extraordinaires de 1956.

Artillerie chimique et corps médical offensif, torpilleurs à vapeurs délétères, pompistes et torpédistes aériens sont convoqués du 12 au 19 août.

ORDRE D’APPEL

Le capitaine Georges Lorris, de la 17e batterie du 8e régiment d’artillerie chimique, se rendra le 12 août, à cinq heures du matin, à Châteaulin, au Dépôt chimique militaire, pour prendre le commandement de sa batterie.

« Allons, bon ! fit Georges contrarié, un appel !… Qu’est-ce que cela veut dire ? Cet appel n’était que pour l’année prochaine !… Mais je me doute, c’est l’ingénieur général d’artillerie chimique Philox Lorris qui l’a fait avancer pour gêner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris dans son Voyage de fiançailles… Allons, je parie maintenant que ce colis renferme mon uniforme… Juste !


un exprès venu de kerloch.

— Quel malheur ! dit Estelle, voilà notre pauvre voyage fini…

— Bah ! fit Sulfatin, c’est à Châteaulin qu’ont lieu les manœuvres ? Eh bien ! mais Châteaulin est près d’ici, à deux pas du Parc national : nous assisterons aux manœuvres… Nous cherchions des distractions, en voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine Lorris en uniforme, à la tête de sa batterie…

— Mais nos opérations, à nous autres de l’artillerie chimique, n’ont rien de pittoresque.

— Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manœuvres.

— S’il n’y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly.

— Si vous êtes là, ma chère Estelle, je prendrai mes ennuis en patience et je tâcherai que ma batterie se distingue dans ces combats pour rire, » dit Georges en riant.

Il fut convenu que Georges partirait le soir même, à dix heures, pour Kerloch, d’où un train de tube devait le conduire à Châteaulin.

La charmante Estelle et Grettly, accompagnées de Sulfatin, ainsi que La Héronnière, très fatigué de l’usure cérébrale dans l’effort qu’il avait fallu pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Châteaulin le lendemain dans la matinée.

Les armées d’aujourd’hui sont des organismes extraordinairement compliqués, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une sûreté et une précision absolues. Pour que la machine fonctionne convenablement, il faut que tous les éléments qui la constituent, tous les accessoires divers s’emboîtent avec la plus grande régularité, sans à-coup ni frottement.

Il le faut bien, hélas ! et maintenant plus que jamais ! Le Progrès, qui, d’après les suppositions de nos bons rêveurs des siècles passés, devait, dans sa marche triomphale à travers les civilisations, tout améliorer, hommes et institutions, et faire à jamais régner la Paix universelle, le Progrès ayant multiplié les contacts entre les nations, ainsi que les conflits d’intérêts, a multiplié de même les causes et les occasions de guerre.

Les mœurs, les habitudes, les idées d’aujourd’hui, enfin, diffèrent des idées d’autrefois autant que le monde politique, en sa constitution actuelle, diffère du monde politique de jadis. — Qu’était-ce que la petite Europe du 19e siècle, régentant les continents de par la puissance que lui fournissaient ses sciences — à l’état embryonnaire pourtant, mais dont elle seule monopolisait la possession ? L’Europe seule comptait. Maintenant, la Science, s’étant comme un flot d’inondation répandue à peu près également sur toute la surface du globe, a mis tous les peuples au même niveau, ou à peu près, aussi bien les vieilles nations méprisées de l’Asie que les peuples tout jeunes nés de quelques douzaines d’émigrants ou d’un noyau de convicts et d’outlaws dans les solitudes lointaines des Océans. Maintenant, tout l’univers compte, car il possède les mêmes explosifs, les mêmes engins perfectionnés, les mêmes moyens pour l’attaque et la défense.

Les idées n’ont pas moins changé, ô rêveurs de l’universel embrassement entre les peuples, doux utopistes, innocents et naïfs historiens, qui flétrissiez les violences d’autrefois, aussi bien les guerres de conquêtes entreprises par quelque prince ambitieux en vue d’arrondir ses États avec quelques méchantes bribes de provinces, que les guerres allumées par la vanité des nations, sans motifs intéressés, uniquement pour établir la suprématie d’une race sur une autre.


programme du voyage de fiançailles : l’usine de captation des forces planétaires.

Ô doux rêveurs ! ô poètes ! il s’agit bien maintenant de ces vétilles, querelles de princes ou querelles de peuples, petites guerres de monarques se disputant, dans le tohu-bohu du Moyen âge, la possession de quelque maigre duché, troubles intérieurs de nationalités en train de se constituer, ou même grandes guerres entreprises pour l’établissement ou la conservation d’un certain équilibre entre les nations !

Fadaises que tout cela ! Ces luttes, ces querelles sanglantes que vous flétrissiez si vigoureusement, c’était tout de même la manifestation d’un confus idéalisme régnant sur les cerveaux ; les plus enragés guerroyeurs ne parlant que de droit, toujours on croyait ou l’on prétendait combattre pour le droit ou la liberté ou même la fraternité des peuples, en ce temps-là ! Aujourd’hui, c’est le règne du Réalisme dominateur ! Nous faisons la guerre autant et même plus qu’autrefois, non point pour des idées creuses ou des rêveries, mais, au contraire, en vue de quelque avantage sérieux et palpable, de quelque profit important.


Georges Lorris en uniforme.

L’industrie d’une nation périclite-t-elle parce qu’une autre nation voisine ou éloignée possède les moyens fournis par la nature ou l’industrie de produire à meilleur compte ? Une guerre va décider à qui doit rester le marché, par la destruction des centres industriels du vaincu ou par quelque bon traité imposé à coups de torpilles.

Notre commerce a-t-il besoin de débouchés pour le trop-plein de ses produits ? Bellone, avec ses puissants engins, se chargera d’en ouvrir. Les traités de commerce ainsi imposés ne durent pas longtemps, soit ; mais, en attendant, ils font la richesse d’une génération, et, quand ceux-ci seront déchirés, nous trouverons bien d’autres occasions !

Lors du triomphe de la Science et de la grande mise en exploitation industrielle des continents, certaines nations n’ont pu supporter les frais d’établissement et se sont trop fortement obérées. Les nations débitrices se moquèrent d’abord très gentiment de leurs créanciers ruinés ; mais les créances existent toujours, elles sont tombées, par rachat des titres, entre bonnes mains, entre les puissantes tenailles de nations qui savent se faire payer manu militari, ou, ce qui est encore plus malin, par une saisie de tous les revenus de l’État en faillite, et convertir les royaumes obérés en bonnes fermes productives.


défilé du 8e chimistes.

Ainsi va désormais le monde, aussi bien en cette vieille Europe, dont la division territoriale change assez souvent, que dans l’Amérique, subdivisée en un certain nombre de coupures plutôt qu’en nations, où les changements sont encore moins rares, ou que dans l’Asie, plus compacte, envahie par l’âpre et prolifique race chinoise.

Ainsi donc, dans notre civilisation ultra-scientifique, toujours environnée de périls latents, une nation doit, suivant le vieil adage, plus vrai encore que jadis, rester toujours sur le pied de guerre pour avoir la paix et se garder sévèrement, à terre, sur mer et dans l’atmosphère.

Que de précautions, que de soins, que d’ordre pour tenir la machine militaire prête à fournir toute son énergie, à toute heure, à toute minute, au premier signe, sur un simple bouton pressé dans le cabinet du ministre de la Guerre !

Mais on y arrive.

Tout est prévu, combiné, arrangé. Notre organisation militaire d’aujourd’hui est un chef-d’œuvre de mécanique qui semble dû aux génies combinés de Vaucanson, de Napoléon et d’Edison.

Les habitants de Châteaulin s’éveillaient à peine, le 12 août, lorsqu’à cinq heures sonnant aux cadrans électriques officiels, une centaine d’officiers de réserve de tous grades, débarqués des tubes ou venus par aéronefs, se présentèrent au Dépôt chimique, où les attendait le colonel du 8e chimistes.

Georges était là, revêtu de l’uniforme élégant et sévère de son corps : vareuse marron sombre à brandebourgs, culotte noire et bottes, casque à visière et mentonnière mobiles se baissant au moment des opérations chimiques. Un réservoir d’oxygène à tube mobile, un revolver à air comprimé et un sabre complètent l’équipement.

Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l’ancien armement du Moyen âge ; on ne se sert guère, sur les champs de bataille modernes, de ces instruments encombrants, d’un maniement compliqué et de si peu d’effet.

Par Bellone ! nous avons aujourd’hui mieux que ces glaives, bons tout au plus à découper les gigots en garnison.

Nous avons beaucoup mieux, certes, avec notre joli catalogue d’explosifs variés, qui commencent, il est vrai, à se démoder un peu. Ne possédons-nous pas la série des gaz asphyxiants ou paralysants, commodes à envoyer par tubes à petites distances ou par obus légers, simples bonbonnes facilement dirigées à 30 ou 40 kilomètres de nos canons électriques ! Et l’artillerie miasmatique du corps médical offensif ! Elle est en train de s’organiser, mais ses redoutables boîtes à miasmes et ses obus à microbes variés commencent à être appréciés.

Ah oui ! nous avons mieux que l’antique coupe-choux, mieux que tous les instruments perforants ou contondants qui, pendant tant de siècles, furent les principaux outils des batailles ! Quelques esprits, chagrins contempteurs du progrès, osent les regretter et prétendent que ces merveilles de la science, appliquées à la guerre, ont tué la vaillance et supprimé cette belle poussée du cœur qui jetait les hommes en avant sur l’ennemi, dans la lutte ardente et loyale. D’après eux, feu le courage militaire, inutile et impuissant désormais, se trouve remplacé par une résignation fataliste, par la passivité des cibles…

Mais foin de ces vains regrets et vive le progrès !

À 5 h. 15, le 8e chimistes se complétait avec ses réservistes amenés par train spécial du grand tube de Bretagne, bifurquant à Morlaix ; ils recevaient leurs uniformes et leur équipement, plus sept jours de boulettes de viande concentrée, et à 5 h. 48, sur un coup de sifflet, les vingt batteries du 8e chimistes, étincelantes sous le soleil levant, s’alignaient sur le champ de manœuvres, devant le dépôt.


les bombardes roulantes arrivant par les routes de terre.

À 5 h. 51, les pompistes du corps médical offensif, en quatre sections, arrivaient à leur tour et presque en même temps paraissaient, à 200 mètres dans le ciel, les torpédistes aériens sortant de leur dépôt.

Le général commandant parut à six heures précises, à la tête d’un brillant état-major, et parcourut rapidement le front des troupes.

Il réunit les officiers supérieurs pour leur communiquer le programme des manœuvres et leur donner des ordres.

Un ennemi, représenté par une première portion du corps d’armée, partie la veille, était supposé avoir pris Brest, en glissant dans le port une nuée de Goubets de toutes tailles, — ces terribles et difficilement saisissables torpilleurs sous-marins inventés vers la fin du siècle dernier, qui font de toute guerre maritime une succession de surprises, — et en faisant sauter toutes les défenses qui eussent pu s’opposer au débarquement de ses forces.

Dans sa marche sur Rennes, il menaçait Châteaulin par son aile droite et cherchait à le déborder par son escadre aérienne.


les mitrailleurs.

On devait donc exécuter toutes les opérations nécessaires pour défendre Châteaulin, puis chercher à couper les escadrilles aériennes et les torpédistes roulants lancés en avant par l’ennemi, couvrir certaines zones de vapeurs délétères, reprendre, coûte que coûte, les positions, villes, villages ou hameaux enlevés, et enfin rejeter l’ennemi à la côte ou dans les zones supposées rendues inhabitables par le corps médical offensif. Tel était le plan des opérations de défense, exposé en tous ses détails à ses officiers par le général commandant, un de nos plus brillants ingénieurs militaires.

À 6 h. 15, les opérations commençaient.

La mobilisation avait donc demandé une heure quinze minutes, ce

qui était un beau résultat, le précédent essai ayant pris une heure dix-huit minutes.


grandes manœuvres. — surprise du port de brest par les goubets.

Les officiers de l’escadre aérienne, faisant virer leurs hélicoptères, regagnèrent rapidement leurs postes ; on vit aussi une nuée d’éclaireurs torpédistes à marche accélérée s’élancer en avant, en décrivant une sorte d’éventail dans le ciel, et disparaître bientôt, perdus dans les lointaines vapeurs. Derrière, les grosses aéronefs, sur une seule et immense ligne dont les intervalles s’élargissaient de plus en plus, de façon à embrasser le plus possible d’horizon, marchaient plus lentement, toutes prêtes à pivoter sur un point au premier signal, dès que l’escadrille ennemie serait aperçue.

Les forces terriennes, pendant ce temps-là, s’étaient ébranlées aussi ; un train spécial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses jusqu’au trentième kilomètre, où le tube était censé coupé par des éclaireurs ennemis.

Le premier contact était pris ; les éclaireurs torpédistes aériens ou bicyclistes terriens repoussés, l’ennemi fut signalé en train de se concentrer à 16 kilomètres de là. Aussitôt les bombardes roulantes électriques, arrivant par les routes de terre à 10 h. 45, commencèrent l’attaque en refoulant les bombardes ennemies.

Toute la journée fut employée en manœuvres aussi savantes d’un côté que de l’autre. L’ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des torpilles à blanc qui, dans une guerre, eussent causé des pertes énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l’horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Dès qu’une section arrivait à bonne portée, c’est-à-dire à 4 kilomètres d’un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.

L’artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d’attaque, tirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur signaler. L’artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur la carte, le but, toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins, restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eut couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles explosifs ou d’obus à vapeurs délétères.

L’escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on s’aperçut que l’ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant sur la droite et qu’en somme cette première journée lui était favorable.

Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq batteries du 8e chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses amis, et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire, où les convives n’avaient pour sièges que des caisses de torpilles et d’explosifs divers.


déjeuner sur le champ de bataille.

Dans l’après-midi, voyant qu’il pouvait disposer d’un peu de temps après une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir l’engagement ; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de tomber dans les mains de l’ennemi, on ne vit pas grand’chose ; à peine, sur l’immense terrain découvert, quelques groupes d’individus minuscules filant le long des haies et, çà et là, quelques flocons de fumée aussitôt dissipée dans l’air.

Comme on ne soupçonnait nul péril, Georges alla diner à l’hôtel où il avait logé ses amis ; il passa gaiement la soirée avec eux, puis s’en fut rejoindre ses hommes à leur baraquement. Mais la nuit devait être troublée : entre trois et quatre heures du matin, Châteaulin endormi fut réveillé en sursaut par de violentes détonations. C’était l’ennemi qui, ayant réussi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la ville ; heureusement, les grand’gardes venaient de l’arrêter à 8 kilomètres. On avait le temps de préparer la défense.


les éclaireurs à hélicoptères.


Et, sous les yeux des voyageurs de l’hôtel éveillés par la canonnade, sous les yeux d’Estelle, souriant à son fiancé qui passe à la tête de sa batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c’est pour de vrai, les chimistes, visières baissées, avec les tubes d’ordonnance communiquant à leurs réservoirs portatifs d’oxygène, établissent des batteries sur le monticule, à l’abri d’un rideau d’arbres. En vingt minutes, tous les appareils sont montés, les tubes et tuyaux vissés. Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître l’ennemi et, grâce à ses indications reportées sur la carte et soigneusement vérifiées, les appareils sont pointés sur diverses directions.


une batterie d’artillerie chimique.

Pendant que les aéronefs de réserve se portent en avant, les sections de torpédistes ont semé de torpilles les points menacés, et les chimistes commencent à tirer. La situation reste bonne ; l’ennemi, se heurtant à tous les obstacles qu’on sème sur son chemin, fait d’abord peu de progrès ; mais, vers les sept heures, il réussit, en profitant d’un pli de terrain, à s’avancer de quelques kilomètres en enveloppant certains postes aventurés.

Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d’arriver, Georges, qui a le commandement en sa qualité d’officier le plus ancien en grade, fait couvrir tout le périmètre de la défense de boîtes à fumée. Ces boîtes, éclatant à 100 mètres en l’air, répandent des flots de fumée noirâtre et nauséabonde, qu’en cas de guerre les chimistes eussent rendue absolument asphyxiante. Châteaulin, où l’atmosphère reste pure, est enveloppé d’un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible à l’ennemi déconcerté.

Les batteries chimiques de la défense continuent à tirer ; puis, à l’abri de la fumée, des torpédistes se glissent jusqu’à l’ennemi, et enfin le bataillon médical, avec sa batterie particulière, prend l’offensive à son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points repérés quelques boîtes inoffensives, simplement nauséabondes aujourd’hui et provoquant des toux désagréables, lesquelles boîtes, dans une guerre, eussent porté sur les points de concentration de l’ennemi, sur les villages occupés, les miasmes les plus dangereux.

Châteaulin est sauvé ; pendant que l’ennemi tâtonne dans le brouillard, se heurte aux torpilles ou tourne les points supposés rendus infranchissables par les miasmes, les secours arrivent.

Nous n’avons pas l’intention de suivre pas à pas ces manœuvres si intéressantes ; Georges Lorris, qui avait eu l’idée du bouclier de fumée, fut très chaudement félicité le lendemain par le général, puis, comme sa batterie avait soutenu presque tout l’effort du combat pendant un jour et une nuit, et qu’un certain nombre d’hommes, n’ayant pas eu le temps de renouveler leur provision d’oxygène, étaient indisposés par suite de la manipulation des produits, elle fut, pendant tout le reste des opérations, mise en réserve, ce qui permit à Georges de consacrer un peu plus de temps à sa fiancée.

L’escadre aérienne, après avoir attaqué et dispersé au-dessus de Rennes les aéronefs ennemies, revenait avec des aéronefs prisonnières, apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de défense, grâce aux savantes combinaisons du général, reconquit vite le terrain perdu et, dès le troisième jour des manœuvres, la situation de l’ennemi devint assez critique. Toutes les journées étaient employées en combats ou en conférences par le général lui-même ou par quelques ingénieurs de l’état-major. Parfois, au milieu d’une bataille, lorsqu’une circonstance se présentait qui pouvait servir à l’instruction des officiers, un signal arrêtait brusquement les deux armées, les clouant sur leurs positions respectives, et, de chaque côté, les officiers réunis écoutaient la conférence du général, émettaient des opinions ou proposaient des plans. Puis, sur un signal, l’action reprenait au point où on l’avait arrêtée.


le corps médical offensif.

Bientôt, l’armée ennemie, malgré ses efforts, se vit rejetée dans un canton montagneux et acculée à la mer. Une partie de son escadre aérienne avait été faite prisonnière, le reste tenta vainement d’enlever une partie du corps menacé, pour le porter nuitamment sur une meilleure position ; mais les aéronefs veillaient, leurs jets de lumière électrique fouillant le ciel firent découvrir la tentative.

L’heure suprême avait sonné. Après un travail de toute une nuit pour le placement des batteries, à l’aube du sixième jour les chimistes et le corps médical offensif couvrirent la région occupée par l’ennemi de boîtes à fumée et d’obus à miasmes. L’ennemi riposta aussi vigoureusement qu’il put ; mais ses boîtes, sur le périmètre très étendu de l’attaque, ne produisaient pas grand effet ; il fut bientôt évident que, dans une action véritable, l’ennemi, noyé dans les gaz asphyxiants des chimistes et sous les vapeurs délétères à effet rapide du corps médical offensif, eût été bien vite et définitivement mis hors de combat. Les deux corps d’armée, attaque et défense, réunis le soir du septième jour à Châteaulin, furent passés en revue par les généraux, sous les flots de lumière électrique, félicités pour leurs belles opérations, et les réservistes, immédiatement congédiés, regagnèrent leurs foyers.


le corps médical offensif entre en scène.

Seuls restèrent les officiers ayant à passer des examens pour l’obtention d’un grade supérieur ou à soutenir des thèses pour le doctorat ès sciences militaires. Le général se montra charmant pour Georges Lorris.

« Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant ; donc, si vos occupations au laboratoire de monsieur votre père vous en laissent le temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous pourrez vous présenter avec toutes les chances…

— Mon général, je vous remercie, mais je suis en train de préparer autre chose.

— Quoi donc ?

— Mon mariage, et je dois, mon général, remettre les rêves ambitieux à plus tard… Permettez-moi de vous présenter ma future… »

Après une journée de repos, les fiancés se décidèrent au retour, sur les instances de Sulfatin qui, dédaigneux des beautés de la bataille, avait passé ses journées au Télé de l’hôtel, à Châteaulin, à communiquer avec Molière-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.


le parc national, barré à l’industrie.