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Le ColporteurLouis Conard, libraire-éditeur (p. 175-181).


LE VENGEUR[1].




Quand M. Antoine Leuillet épousa Mme veuve Mathilde Souris, il était amoureux d’elle depuis bientôt dix ans.

M. Souris avait été son ami, son vieux camarade de collège. Leuillet l’aimait beaucoup, mais le trouvait un peu godiche. Il disait souvent : « Ce pauvre Souris n’a pas inventé la poudre. »

Quand Souris épousa Mlle Mathilde Duval, Leuillet fut surpris et un peu vexé, car il avait pour elle un léger béguin. C’était la fille d’une voisine, ancienne mercière retirée avec une toute petite fortune. Elle était jolie, fine, intelligente. Elle prit Souris pour son argent.

Alors Leuillet eut d’autres espoirs. Il fit la cour à la femme de son ami. Il était bien de sa personne, pas bête, riche aussi. Il se croyait sûr du succès ; il échoua. Alors il devint amoureux tout à fait, un amoureux que son intimité avec le mari rendait discret, timide, embarrassé. Mme Souris crut qu’il ne pensait plus à elle avec des idées entreprenantes et devint franchement son amie. Cela dura neuf ans.

Or, un matin, un commissionnaire apporta à Leuillet un mot éperdu de la pauvre femme. Souris venait de mourir subitement de la rupture d’un anévrisme.

Il eut une secousse épouvantable, car ils étaient du même âge, mais presque aussitôt une sensation de joie profonde, de soulagement infini, de délivrance, lui pénétra le corps et l’âme. Mme Souris était libre.

Il sut montrer cependant l’air affligé qu’il fallait, il attendit le temps voulu, observa toutes les convenances. Au bout de quinze mois, il épousa la veuve.

On jugea cet acte naturel et même généreux. C’était le fait d’un bon ami et d’un honnête homme.

Il fut heureux enfin, tout à fait heureux.


Ils vécurent dans la plus cordiale intimité, s’étant compris et appréciés du premier coup. Ils n’avaient rien de secret l’un pour l’autre et se racontaient leurs plus intimes pensées. Leuillet aimait sa femme maintenant d’un amour tranquille et confiant ; il l’aimait comme une compagne tendre et dévouée qui est une égale et une confidente. Mais il lui restait à l’âme une singulière et inexplicable rancune contre feu Souris qui avait possédé cette femme le premier, qui avait eu la fleur de sa jeunesse et de son âme, qui l’avait même un peu dépoétisée. Le souvenir du mari mort gâtait la félicité du mari vivant ; et cette jalousie posthume harcelait maintenant jour et nuit le cœur de Leuillet.

Il en arrivait à parler sans cesse de Souris, à demander sur lui mille détails intimes et secrets, à vouloir tout connaître de ses habitudes et de sa personne. Et il le poursuivait de railleries jusqu’au fond de son tombeau, rappelant avec complaisance ses travers, insistant sur ses ridicules, appuyant sur ses défauts.

À tout moment il appelait sa femme, d’un bout à l’autre de la maison :

— Hé ! Mathilde ?

— Voilà, mon ami.

— Viens me dire un mot.

Elle arrivait toujours souriante, sachant bien qu’on allait parler de Souris et flattant cette manie inoffensive de son nouvel époux.

— Dis donc, te rappelles-tu un jour où Souris a voulu me démontrer comme quoi les petits hommes sont toujours plus aimés que les grands.

Et il se lançait en des réflexions désagréables pour le défunt qui était petit, et discrètement avantageuses pour lui, Leuillet, qui était grand.

Et Mme Leuillet lui laissait entendre qu’il avait bien raison, bien raison ; et elle riait de tout son cœur, se moquant doucement de l’ancien époux pour le plus grand plaisir du nouveau qui finissait toujours par ajouter :

— C’est égal, ce Souris, quel godiche.


Ils étaient heureux, tout à fait heureux. Et Leuillet ne cessait de prouver à sa femme son amour inapaisé par toutes les manifestations d’usage.

Or, une nuit, comme ils ne parvenaient point à s’endormir, émus tous deux par un regain de jeunesse, Leuillet qui tenait sa femme étroitement serrée en ses bras et qui l’embrassait à pleines lèvres, lui demanda tout à coup :

— Dis donc, chérie.

— Hein ?

— Souris… c’est difficile ce que je vais te demander — Souris était-il bien… bien amoureux ?

Elle lui rendit un gros baiser, et murmura :

— Pas tant que toi, mon chat.

Il fut flatté dans son amour-propre d’homme et reprit :

— Il devait être… godiche… dis ?

Elle ne répondit pas. Elle eut seulement un petit rire de malice en cachant sa figure dans le cou de son mari.

Il demanda :

— Il devait être très godiche, et pas… pas… comment dirai-je… pas habile ?

Elle fit de la tête un léger mouvement qui signifiait : « Non… pas habile du tout. »

Il reprit :

— Il devait bien t’ennuyer, la nuit, hein ?

Elle eut, cette fois, un accès de franchise en répondant :

— Oh ! oui !

Il l’embrassa de nouveau pour cette parole et murmura :

— Quelle brute c’était ! Tu n’étais pas heureuse avec lui ?

Elle répondit :

— Non. Ça n’était pas gai tous les jours.

Leuillet se sentit enchanté, établissant en son esprit une comparaison toute à son avantage entre l’ancienne situation de sa femme et la nouvelle.

Il demeura quelque temps sans parler, puis il eut une secousse de gaieté et demanda :

— Dis donc ?

— Quoi ?

— Veux-tu être bien franche, bien franche avec moi ?

— Mais oui, mon ami.

— Eh bien, là, vrai, est-ce que tu n’as jamais eu la tentation de le… de le… de le tromper, cet imbécile de Souris ?

Mme Leuillet fit un petit « Oh ! » de pudeur et se cacha encore plus étroitement dans la poitrine de son mari. Mais il s’aperçut qu’elle riait.

Il insista :

— Là, vraiment, avoue-le. Il avait si bien une tête de cocu, cet animal-là ! Ce serait si drole, si drôle ! Ce bon Souris. Voyons, voyons, ma chérie, tu peux bien me dire ça, à moi, à moi, surtout.

Il insistait sur « à moi », pensant bien que si elle avait eu quelque goût pour tromper Souris, c’est avec lui, Leuillet, qu’elle l’aurait fait ; et il frémissait de plaisir dans l’attente de cet aveu, sûr que si elle n’avait pas été la femme vertueuse qu’elle était, il l’aurait obtenue alors.

Mais elle ne répondait pas, riant toujours comme au souvenir d’une chose infiniment comique.

Leuillet, à son tour, se mit à rire à cette pensée qu’il aurait pu faire Souris cocu ! Quel bon tour ! Quelle belle farce ! Ah, oui, la bonne farce, vraiment !

Il balbutiait, tout secoué par sa joie :

— Ce pauvre Souris, ce pauvre Souris, ah, oui, il en avait la tête ; ah, oui, ah, oui !

Mme Leuillet maintenant se tordait sous les draps, riant à pleurer, poussant presque des cris.

Et Leuillet répétait :

— Allons, avoue-le, avoue-le. Sois franche. Tu comprends bien que ça ne peut pas m’être désagréable, à moi.

Alors elle balbutia, en étouffant :

— Oui, oui.

Son mari insistait :

— Oui, quoi ? voyons, dis tout.

Elle ne rit plus que d’une façon discrète et, haussant la bouche jusqu’aux oreilles de Leuillet qui s’attendait à une agréable confidence, elle murmura :

— Oui… je l’ai trompé.

Il sentit un frisson de glace qui lui courut jusque dans les os, et bredouilla, éperdu :

— Tu… tu… l’as… trompé… tout à fait ?

Elle crut encore qu’il trouvait la chose infiniment plaisante et répondit :

— Oui… tout à fait… tout à fait.

Il fut obligé de s’asseoir dans le lit tant il se sentit saisi, la respiration coupée, bouleversé comme s’il venait d’apprendre qu’il était lui-même cocu.

Il ne dit rien d’abord ; puis, au bout de quelques secondes, il prononça simplement :

— Ah !

Elle avait aussi cessé de rire, comprenant trop tard sa faute.

Leuillet, enfin, demanda :

— Et avec qui ?

Elle demeura muette, cherchant une argumentation.

Il reprit :

— Avec qui ?

Elle dit enfin :

— Avec un jeune homme.

Il se tourna vers elle brusquement, et, d’une voix sèche :

— Je pense bien que ce n’est pas avec une cuisinière. Je te demande quel jeune homme, entends-tu ?

Elle ne répondit rien. Il saisit le drap dont elle se couvrait la tête et le rejeta au milieu du lit, répétant :

— Je veux savoir avec quel jeune homme, entends-tu ?

Alors elle prononça péniblement :

— Je voulais rire.

Mais il frémissait de colère :

— Quoi ? Comment ? Tu voulais rire ? Tu te moquais de moi, alors ? Mais je ne me paye pas de ces défaites-là, entends-tu ? Je te demande le nom du jeune homme ?

Elle ne répondit pas, demeurant sur le dos, immobile.

Il lui prit le bras qu’il serra vivement :

— M’entends-tu, à la fin ? Je prétends que tu me répondes quand je te parle.

Alors elle prononça nerveusement :

— Je crois que tu deviens fou, laisse-moi tranquille !

Il tremblait de fureur, ne sachant plus que dire, exaspéré, et il la secouait de toute sa force, répétant :

— M’entends-tu ? m’entends-tu ?

Elle fit pour se dégager un geste brusque, et du bout des doigts atteignit le nez de son mari. Il eut une rage, se croyant frappé, et d’un élan il se rua sur elle.

Il la tenait maintenant sous lui, la giflant de toute sa force et criant :

— Tiens, tiens, tiens, voilà, voilà, gueuse, catin ! catin !

Puis quand il fut essoufflé, à bout d’énergie, il se leva, et se dirigea vers la commode pour se préparer un verre d’eau sucrée à la fleur d’oranger, car il se sentait brisé à défaillir.

Et elle pleurait au fond du lit, poussant de gros sanglots, sentant tout son bonheur fini, par sa faute.

Alors, au milieu des larmes, elle balbutia :

— Écoute, Antoine, viens ici, je t’ai menti, tu vas comprendre, écoute.

Et, prête à la défense maintenant, armée de raisons et de ruses, elle souleva un peu sa tête ébouriffée dans son bonnet chaviré.

Et lui, se tournant vers elle, s’approcha, honteux d’avoir frappé, mais sentant vivre au fond de son cœur de mari une haine inépuisable contre cette femme qui avait trompé l’autre, Souris.


Le Vengeur a paru dans le Gil-Blas du mardi 6 novembre 1883, sous la signature : Maufrigneuse.

  1. Voir Bel-Ami, 2e partie, fin du chapitre II.