Le Vandalisme moderne en Orient

Le Vandalisme moderne en Orient
Revue des Deux Mondes3e période, tome 56 (p. 132-166).
LE
VANDALISME MODERNE
EN ORIENT

La destruction des chefs-d’œuvre de l’antiquité est une longue et douloureuse histoire qui n’a pas encore eu son historien. Peut-être même est-il impossible de l’écrire, vu l’incertitude et la rareté des documens. Aux époques où la barbarie est telle que les hommes détruisent avec l’insouciance des enfans, il ne se trouve pas d’annalistes pour dresser l’inventaire des ruines qu’ils font, l’acte de décès des chefs-d’œuvre qu’ils sacrifient. Pendant les quinze siècles qui nous séparent de la fin des temps antiques, c’est à peine si quelques rares témoignages viennent éclairer l’histoire de l’art sur le destin de ses monumens préférés. Ainsi, pour ne parler que des œuvres de Phidias, nous savons que le Jupiter chryséléphantin d’Olympie fut transporté par Théodose Ier à Constantinople et qu’un incendie l’y détruisit en 475. Mais comment ont péri la Minerve Promachos de l’Acropole, qu’Alaric, au témoignage de Zozime, vit encore debout en 395, et la Minerve chryséléphantine dont une faible copie, retrouvée il y a deux ans sous une rue d’Athènes, a tant passionné les archéologues, et vingt autres ouvrages du grand maître que Pausanias signale dans les différentes villes de la Grèce? Le silence des textes nous oblige malheureusement à laisser ces questions sans réponse. Nous trouverions une consolation aux regrets que leur perte nous inspire si nous pouvions du moins les suivre jusqu’à leurs derniers momens. Mais leur disparition n’a été constatée que bien des siècles après leur ruine, sans qu’il soit même possible, la plupart du temps, de rejeter la faute sur tel barbare plutôt que sur tel autre. Un seul homme, grand dignitaire byzantin du XIIIe siècle, a pris soin de recueillir avec une pieuse sollicitude ce qu’on pourrait appeler le martyrologe des œuvres d’art conservées à Constantinople au moment de la quatrième croisade et détruites alors par l’avidité des Latins. Cet écrivain est Nicétas Acominat de Chonæ, qui a raconté, en même temps que Villehardouin, la prise de Constantinople par les croisés. Son petit livre sur les Statues antiques que les Francs ont détruites à Constantinople[1] manque à la vérité de précision ; combien pourtant on sait gré à leur auteur de ces quelques pages émues où respire encore l’amour du beau, l’esprit de la vieille Grèce! Nicétas a été témoin des actes sauvages qu’il raconte, il a assisté à la ruine de sa patrie, aux orgies d’une invasion victorieuse; mais au milieu de tant de désastres qui le condamnaient à la misère et à l’exil, il ne regrette rien avec plus d’amertume que la perte des chefs-d’œuvre du passé, de ces bronzes de Lysippe, héritage de Rome et de la Grèce, que la barbarie occidentale transformait en grosse monnaie. Ce qu’il pleure dans les ruines de Constantinople, c’est ce que la postérité y pleurera avec lui. Expulsé de sa demeure par l’incendie, privé de ses biens par le pillage, il ne daigne pas donner une parole de regret aux trésors qu’un instant détruit, mais que remplacent le temps et l’industrie des hommes. D’autres ont été anéantis, que les siècles futurs ne remplaceront jamais. L’opuscule précieux où il a exhalé ses plaintes, composé dans ses tristes loisirs de la cour de Lascaris à Nicée, est sans doute encombré de cette mythologie froide et de cette rhétorique prétentieuse qui, chez les écrivains byzantins, remplacent souvent et traduisent parfois l’érudition solide et le sentiment sincère. Mais c’est en même temps un suprême adieu, touchant malgré son enflure, à des œuvres qui représentaient le plus pur produit de la civilisation grecque. On pardonne à cette oraison funèbre des marbres et des bronzes le mauvais goût étrange où elle se complaît. Le livre de Nicétas n’est pas seulement un document de haute valeur : c’est la dernière condamnation qu’un représentant de la civilisation antique en Orient ait portée contre le vandalisme qui allait poursuivre son œuvre et la couronner, près de six siècles plus tard, par la destruction du Parthénon.

On attribue souvent à l’esprit iconoclaste du christianisme la plupart des ravages dont tout l’Orient porte encore la trace[2]. C’est une injustice aussi grande que le mot de vandalisme lui-même, qui paraît imputer aux Vandales une part prépondérante dans l’œuvre de destruction à laquelle tous les peuples du moyen âge ont pris part. La preuve que le christianisme triomphant n’a pas détruit systématiquement les œuvres d’art, c’est qu’on n’a jamais cessé de les recueillir et de les conserver à Constantinople[3]. Le fanatisme est étranger aux accidens divers qui en firent périr un grand nombre avant même la quatrième croisade. Les Latins, en 1204, ne pensaient non plus faire œuvre pie en jetant dans les flammes des Vénus et des Hercules : ils voulaient simplement battre monnaie. Ce n’est que par exception que les destructeurs, qu’ils fussent orthodoxes, schismatiques ou musulmans, ont obéi à une idée religieuse. L’ignorance et la cupidité, tels ont été partout, tels sont encore, les mobiles du vandalisme. On avait besoin de chaux : on jetait les marbres dans des fours; on avait besoin de monnaie : on faisait fondre les bronzes. Bélisaire, le vainqueur des Vandales, assiégé dans le château Saint-Ange en 537, manquait de projectiles : il précipita sur les Goths les chefs-d’œuvre qui couronnaient le mausolée d’Hadrien, et l’on sait que l’une de ces statues, le célèbre Faune de Munich, a été retrouvée sous Urbain VIII dans les fossés du château. Ce n’est pas seulement au moyen âge, mais à toutes les époques de l’histoire, que les guerres et les révolutions, avec les misères qu’elles entraînent, ont été funestes aux œuvres d’art. Il faudrait s’estimer heureux si les habitudes de destruction que prennent les hommes à certaines époques ne survivaient pas aux besoins qui les ont fait naître, si le vandalisme du moyen âge avait cessé ses ravages dans les temps modernes. Il n’en est rien, malheureusement; la race des Vandales n’est plus qu’un souvenir, mais le vandalisme n’a pas disparu comme elle. Lorsque le Panthéon fut défiguré par un pape du XVIIe siècle, on répétait dans Rome que les Barberini avaient osé ce que n’avaient point fait les barbares : c’est là un blâme que l’Italie moderne ne mérite pas, mais que l’on pourrait, dans une grande mesure, appliquer à la Turquie et à la Grèce contemporaines. Déterminer les causes qui, aujourd’hui encore, livrent à la ruine ou à la mutilation les restes de l’art antique dans l’Orient grec, diminuant ainsi chaque année le patrimoine commun de monumens qu’a épargnés le moyen âge, tel est le sujet que nous nous proposons de traiter ici, dans l’espoir d’attirer l’attention sur un état de choses déplorable qu’il dépendrait des gouvernemens de faire cesser. Trois ans de séjour sur les bords de l’Archipel nous ont mis à même de constater trop souvent la persistance du vandalisme dans la patrie même de l’art grec. Nous voulons croire que l’autorité n’en est pas la complice ; mais elle ne prouvera clairement son innocence qu’en introduisant des réformes efficaces auxquelles l’indignation du public instruit aurait dû la contraindre depuis longtemps.


I.

La renaissance du sentiment national en Grèce a été accompagnée et soutenue par un réveil du goût archéologique. Dès 1812, en pleine domination ottomane, se forma la société des Philomousoï, sous la protection de Capo d’Istria, de l’empereur Alexandre et du prince Louis de Bavière. Elle avait pour but la conservation des monumens, la fondation d’une collection d’antiques et d’une bibliothèque[4]. Ainsi naquit le premier musée de la Grèce moderne, dans le sous-sol de l’orphelinat d’Égine. Mais bientôt éclata la lutte terrible qui, de 1821 à 1827, couvrit la Grèce de ruines nouvelles et ne lui rendit l’indépendance qu’après l’avoir presque dépeuplée. Les récits des archéologues qui accompagnaient l’expédition de Morée présentent l’image la plus effrayante de la désolation qui régnait alors partout. C’est l’honneur de ce malheureux peuple d’avoir compris, dès les premiers jours de sa liberté reconquise, que l’Europe, en venant à son secours, avait rendu hommage à la Grèce antique, et qu’il avait lui-même des devoirs à remplir envers ceux dont le souvenir l’avait sauvé.

Quelle ne dut pas être la tristesse des savans qui visitèrent les premiers, après la retraite des Turcs, cette acropole d’Athènes que Carrey, au temps de Louis XIV, avait encore vue dans toute sa gloire! Morosini, Elgin, le siège de 1827, avaient fait du Parthénon la ruine d’une ruine; le temple de la Victoire Aptère n’existait plus, des monceaux de décombres, des murs écroulés, des marbres réduits en éclats couvraient le sol. Il y avait tout à faire, et cela dans un pays épuisé, travaillé encore par des dissensions intestines qui survécurent à la guerre étrangère. Aujourd’hui, le voyageur qui visite Athènes, cinquante ans après la constitution du royaume grec, ne peut s’empêcher d’abord de rendre hommage à l’activité des hommes qui ont fait renaître de ses cendres une ville entièrement ruinée, formé des musées qui comptent parmi les plus riches de l’Europe, nettoyé l’Acropole des débris modernes qui l’encombraient et rendu aux temples antiques, qu’il eût été sacrilège de restaurer, la majesté de l’isolement. Sans doute, c’est en partie à des étrangers que doit être attribuée l’initiative de ce que la Grèce a fait pour ses monumens : comment oublier les noms de Thiersch, de Ross, de Beulé, sans parler des explorateurs récens qui, à Mycènes, à Olympie et à Délos ont exhumé à leurs frais, ou aux frais de l’Allemagne et de la France, des œuvres admirables dont la Grèce s’est enrichie? Mais la Grèce elle-même peut nommer avec orgueil Pittakis, Rangabé, Koumanoudis, Eustratiadis, et tous les membres de cette vaillante Société archéologique qui, fondée en 1837, a rendu des services inappréciables, alors que le gouvernement était trop pauvre pour se substituer à elle[5]. Avant de dénoncer avec une sévérité que nous croyons juste les dévastations dont la Grèce est le théâtre, nous nous plaisons à reconnaître qu’elle a fait beaucoup depuis cinquante ans et que le bon vouloir ne lui a jamais fait défaut. Nous désirons qu’on ne voie dans nos reproches qu’une preuve de l’intérêt sincère que nous lui portons. Il y a quelques années, M. Waddington, alors ministre de l’instruction publique, avait dit avec beaucoup de raison que la Grèce, incapable souvent de faire des fouilles chez elle, repoussait le concours des étrangers qui voulaient lui venir en aide. M. Koumanoudis, secrétaire de la Société archéologique, répondit avec amertume dans l’Athénaion et rappela au ministre français l’ancien adage : Parvum parva décent. Nous n’oublions pas, non plus que le faisait M. Waddington, que la Grèce est petite et qu’elle n’est pas riche; nous ne lui demandons pas l’impossible, nous lui reprochons seulement d’être intolérante à l’égard des uns, trop tolérante à l’égard des autres, de maintenir une législation qui provoque au vandalisme et de repousser souvent les offres désintéressées de services dont la science, et le pays même, pourraient recueillir de si beaux fruits.

Une des premières lois que le gouvernement de la Grèce libre ait rendues[6] interdisait d’une manière absolue, sous peine de confiscation, l’exportation des antiquités. La Grèce se sentait trop pauvre pour s’opposer d’une autre manière à l’émigration de ses chefs-d’œuvre en Europe. Le Parthénon mutilé dénonçait les rapines de lord Elgin; les frontons du temple d’Égine, la frise du temple de Phigalie avaient été enlevés dans les premières années du siècle ; enfin le chef-d’œuvre de l’art grec, la Vénus de Milo, était arrivé au musée du Louvre au commencement de la guerre de l’indépendance. Il semblait nécessaire, à exemple des états pontificaux, de protéger contre les convoitises de l’Europe les œuvres que le sol de la Grèce recelait encore. Cette loi de prohibition absolue a trouvé des défenseurs même parmi les savans de l’Europe. « Un pays, dit Beulé[7], a toujours le temps de faire reparaître au jour les antiquités qui dorment sous la terre. Elles peuvent attendre quelques siècles encore : on les ignore, mais on les possède. L’impatience d’un savant, le caprice d’un étranger, peuvent hâter leur exhumation, sans constituer un droit nouveau de propriété. » Le raisonnement de Beulé est assez juste ; il s’agit seulement de ne pas décourager l’ardeur de la science qui offre son concours désintéressé au pays. La loi grecque de 1834 défend l’exportation des antiquités d’une manière absolue, leur transfert d’un point à l’autre du pays sans la permission expresse de l’autorité ; elle interdit toute recherche archéologique, à moins d’une autorisation spéciale du gouvernement, qui fait surveiller le chercheur par un commissaire; elle prescrit à tout possesseur d’antiquités sur le sol grec d’en faire la déclaration détaillée, pour que l’on puisse contrôler au besoin l’intégrité de sa collection[8]. Si le propriétaire d’un terrain découvre une œuvre d’art, il doit donner avis de sa découverte dans les trois jours, car la moitié de sa trouvaille appartient de droit au gouvernement. S’il ne veut pas accepter les offres d’achat que lui font le ministère ou la Société archéologique et qu’il vende sa trouvaille à un tiers, il devra payer à la caisse des musées un droit de cinquante pour cent sur le prix de vente. L’œuvre est confisquée sans indemnité si l’on découvre que le propriétaire a fait secrètement des démarches pour s’en dessaisir ou l’exporter. Si le délit d’exportation est accompli, le coupable est passible d’amende et d’emprisonnement.

Voilà une législation bien draconienne, et, comme toutes les législations de ce genre, condamnée d’avance à rester en partie lettre morte. Ce n’est pas sans raison qu’on l’a appelée récemment « l’absurde loi qui régit et prétend prohiber le commerce des antiquités dans le royaume hellénique[9]. » Nous allons montrer comment elle a eu pour conséquence, depuis un demi-siècle, la rareté des fouilles autorisées qui profiteraient au pays, la multiplication infinie des fouilles clandestines qui le mettent au pillage, l’exportation en masse des petits objets qu’on peut dérober à la surveillance, enfin et surtout le vandalisme odieux qui mutile les objets trop considérables pour les exporter et les débiter en fragmens.

Depuis vingt ans il n’y a guère eu en Grèce que six explorations archéologiques importantes, dont quatre seulement ont été l’œuvre d’étrangers. L’École française d’Athènes a commencé des fouilles à Santorin et rendu à la lumière une grande partie des ruines de Délos ; l’Allemagne a fait déblayer, au prix de sacrifices énormes, le territoire sacré d’Olympie; M. Schliemann a découvert les fameux tombeaux de Mycènes ; enfin la Société archéologique a exploré la partie méridionale de l’Acropole et fouillé les tombeaux de Spata en Attique, dont le rapprochement avec les tombes royales de Mycènes a été un trait de lumière pour l’histoire de l’art. En 1881 et 1882, la Société archéologique a commencé des fouilles à Eleusis et à Épidaure, et ces fouilles, dont on attend beaucoup, doivent être poursuivies cette année. Tous les objets découverts par l’École française, par l’Allemagne et par M. Schliemann sont restés la propriété du gouvernement grec; par exception, on a fait don à l’Allemagne d’un petit nombre de duplicata provenant des fouilles d’Olympie, mais les objets cédés, quoi qu’on en ait dit, n’ont qu’une très médiocre importance. On voit donc qu’en accordant aux étrangers le droit de dépenser leur argent et leur temps pour enrichir ses musées, le gouvernement grec conclut avec eux un contrat léonin où tous les avantages sont pour lui. Non-seulement ses collections s’enrichissent sans qu’il fasse d’autres frais que ceux de l’entretien d’un commissaire, mais le pays environnant les localités étudiées bénéficie des dépenses considérables que comporte une exploration scientifique. Dans ces conditions, on serait tenté de croire que la Grèce sollicite les étrangers de fouiller chez elle et que ceux-ci, craignant d’être dupes, refusent d’accéder à ses offres. C’est cependant tout le contraire qui a lieu. La convention autorisant l’Allemagne à déblayer Olympie a rencontré la plus vive opposition au sein de la Chambre ; on a été jusqu’à dire qu’elle déshonorait le pays. Lorsqu’il s’est agi de céder quelques objets de peu de valeur trouvés en double, les scènes et les protestations ont recommencé. Cette opposition inintelligente est tout à fait blessante pour un pays qui a dépensé plus d’un million au profit de la Grèce. Faut-il y voir l’effet d’un patriotisme mal entendu? Mais, en vérité, on ne peut guère prendre au sérieux des gens qui vous disent que « les ossemens de leurs ancêtres ne doivent pas être déterrés par des barbares ! » Ceux qui parlent ou pensent ainsi oublient que la Grèce a été sauvée par l’Europe en considération de son passé, parce que l’Europe voyait dans ce passé non pas le patrimoine exclusif d’un petit peuple, mais le patrimoine commun de tous ceux qui aiment le beau. L’opposition qui a été faite aux projets de l’Allemagne, et qui s’est reproduite récemment lorsque la France a demandé l’autorisation d’explorer les ruines de Delphes a pour cause la propagande déplorable d’un certain nombre d’esprits étroits, infectés de ce vice qui coexiste en Grèce avec les vertus de l’hospitalité : la défiance et la jalousie à l’égard de l’étranger. Peu importe à ces misoxènes, — c’est le nom qu’on leur donne couramment à Athènes, — que la science fasse des progrès ou reste stationnaire, que les musées s’accroissent ou soient livrés au pillage : ce qu’ils demandent avant tout, c’est qu’un étranger ne puisse pas entreprendre, même au profit exclusif de la Grèce, ce qu’elle est incapable de faire elle-même. C’est la généralisation de la même idée qui inspirait, il y a cinquante ars, la loi funeste contre les hétérochtones, c’est-à-dire les Hellènes nés hors de la Grèce. La Société archéologique d’Athènes s’est montrée animée de cet esprit antiscientifique et mesquin, au grand déplaisir de ses amis et de ses admirateurs, qui l’ont vue compromettre, par une politique de malveillance et d’envie, la haute réputation d’impartialité, de dévoûment sans arrière-pensée à la science qu’elle avait su acquérir en Europe. Il est profondément à regretter que l’homme supérieur qui dirige depuis plus d’un an les destinées de la Grèce, M. Tricoupis, ait paru épouser ces passions que les Grecs éclairés désavouent hautement. Malgré un engagement formel de son prédécesseur, M. Coumoundouros, il a refusé d’appuyer auprès de la Chambre le projet de loi autorisant la France à fouiller Delphes, travail considérable qu’un état européen est seul en mesure de mener à borne fin. Nous voulons espérer que la conscience des véritables intérêts de son pays l’emportera enfin, dans un esprit aussi juste, sur des conseils doublement coupables, parce que la Grèce et la science souffrent également de leurs effets[10].

Nous avons parlé des fouilles de M. Schliemann à Mycènes; il est à vrai dire le seul particulier qui ait fait, au vu et au su du gouvernement grec, une exploration archéologique sérieuse. Mais s’il fallait énumérer les fouilles clandestines qui se poursuivent, depuis cinquante ans, sur toute l’étendue du territoire de la Grèce, nous entreprendrions une tâche sans fin. Nous ne voulons d’ailleurs dénoncer personne : contentons-nous de citer quelques faits à l’appui de notre assertion. L’immense nécropole de Tanagre, en Béotie, d’où sont sorties les milliers de figurines en terre cuite qui peuplent les musées et les cabinets de l’Europe, a été littéralement dévastée, depuis 1871, par les paysans et les marchands d’antiquités. Lorsque le gouvernement grec, après des années d’indifférence, a envoyé à Tanagre un poste de soldats, le mal était déjà sans remède. La plus belle nécropole de la Grèce et du monde avait été saccagée sans aucun profit pour la science, qui a fait là une perte irréparable. Il ne s’agit pas en effet pour l’archéologie de recueillir des bibelots au hasard, de remplir des vitrines ou de couvrir des étagères. Le produit de fouilles faites par un marchand peut être d’un grand attrait pour les artistes, mais la science de l’antiquité ne trouve son compte que lorsqu’on a consigné, dans des procès-verbaux minutieux, l’endroit précis où chaque objet est sorti de terre, la disposition des statuettes, des vases, des objets de toilette dans les sépultures, la nature du contenu de chaque tombe, celle des moindres fragmens qu’on a pu y recueillir. Les marchands et, à plus forte raison, les paysans n’ont aucun motif pour faire ces observations; ils cherchent des objets intacts, brisent ou rejettent les autres et s’empressent de vendre leurs découvertes à d’autres marchands qui les falsifient souvent, par l’addition d’attributs ou de couleurs, pour leur donner plus de rareté et de prix. Le pillage de la nécropole de Tanagre, que le gouvernement grec a toléré pendant quatre ans, est un des épisodes les plus affligeans du vandalisme qui fleurit en Grèce et brise ou dénature plus de monumens que n’en ont détruit les Turcs : Quod non fecere Barbari, fecere Grœculi. Toute fouille clandestine est nécessairement hâtive : la moitié peut-être des charmantes statuettes que contenaient les tombes de Tanagre ont été réduites en poussière par la pioche des explorateurs de contrebande. La Société archéologique, il est vrai, a fait exécuter quelques fouilles à Tanagre; mais dans l’intervalle de ces explorations, qui ont donné des résultats médiocres, les recherches clandestines ont continué. On a fouillé la nuit, pendant les mois pluvieux de l’hiver, au risque de mettre en pièces vingt statuettes avant d’en découvrir une qui fût intacte. Il en résulte que la nécropole de Tanagre est aujourd’hui presque épuisée : cinq mille statuettes et autant de vases, représentant une valeur énorme, ont passé à Paris, à Londres et à Berlin, alors que le musée de la Société archéologique ne contient qu’une maigre collection dont les plus belles pièces ne sont pas comparables à celles qu’on voit au Louvre, et, à Athènes même, chez les grands marchands d’antiquités. de plus, le commissaire grec qui a fouillé à Tanagre, au nom de la Société archéologique, n’a publié aucun compte-rendu sérieux de son travail, et le secret des tombes tanagréennes, les détails de leur installation intérieure, sont probablement perdus à jamais.

Nous avons insisté sur la dévastation de Tanagre parce que les statuettes qui proviennent de cette nécropole ont acquis une notoriété telle que les personnes les plus étrangères à l’archéologie en ont vu et admiré quelques-unes. Mais ce que nous avons dit à ce sujet est aussi vrai des autres nécropoles de la Grèce, celles de la Locride opontienne, de Tégée, de Corinthe surtout. Le gouvernement ne peut ignorer qu’elles sont exploitées journellement, puisque les boutiques des marchands d’Athènes regorgent d’antiquités qui en proviennent : il n’a rien fait pour arrêter ces ravages. Ce qui se perd ainsi chaque année, on se le figure aisément : vandalisme et fouilles clandestines sont termes synonymes. On demandera pourquoi les archéologues, qui sont si nombreux en Grèce, ne vont pas au moins observer ces fouilles pour prendre note des trouvailles qu’on y fait. La raison qui les en empêche est bien simple : les fouilleurs eux-mêmes n’auraient rien de plus pressé que de les dénoncer à l’autorité comme essayant de transgresser la loi, et ils recommenceraient leur campagne après avoir éloigné les importuns. Un fouilleur de profession redoute un étranger plus qu’un gendarme. Le gendarme est son compatriote, son philos, boit un verre de raki avec lui, sait fermer les yeux quand il le faut. L’étranger est incorruptible ; il a beau protester de sa discrétion, on ne le croit pas ; il a des amis en Europe, il est peut-être journaliste lui-même, c’est un intrus qu’il faut écarter à tout prix. M. Rayet, qui s’est occupé spécialement des nécropoles, a déclaré que, pendant quatre ans de séjour en Grèce, il a vainement essayé d’assister à l’ouverture d’un tombeau[11]. Bien d’autres ont été éconduits comme lui, et, par une contradiction étrange, un profond mystère continue à envelopper les fouilles qui se poursuivent simultanément et à toute heure dans les différens pays de la Grèce.

Les marchands de Corinthe ne gardent pas les objets qu’ils acquièrent : ils les expédient immédiatement en Europe. De mémoire de douanier grec, on n’a jamais confisqué un de leurs envois; ils sont d’ailleurs passés maîtres en finesse et docteurs en contrebande. Les marchands d’Athènes prennent quelques précautions. Soit pour épister la Société archéologique, soit pour se réserver le monopole d’un terrain fécond, ils n’indiquent presque jamais la provenance vraie des objets qu’ils vendent. Un bronze trouvé en Béotie sera donné comme découvert à Sparte : un vase déterré en Attique sera vendu comme originaire de Tanagre. Pour peu que l’objet ait un grand prix, on vous affirmera qu’il vient de Turquie, en particulier de la Macédoine ou de Smyrne, parce que le gouvernement grec n’a aucun droit sur les antiquités de ces provenances. De là une confusion déplorable qui a pour effet d’embrouiller encore les obscures et importantes questions archéologiques relatives à la distinction des écoles, aux centres de production artistique dans l’antique Hellade. Un objet ainsi démarqué peut encore orner un musée ou une étagère, mais il est à peu près perdu pour la science, à supposer qu’il ne serve pas, ce qui arrive souvent, à la jeter dans de graves erreurs. Je veux en donner un seul exemple. Il y a quelques années, la Société archéologique acquit pour le musée du Varvakeion une stèle funéraire d’un très beau style, rappelant les monumens de l’ancien art attique, qui était donnée comme provenant d’Abdère[12]. Cette indication fut admise sans conteste, et l’on vit dans la stèle d’Abdère un argument nouveau en faveur d’une théorie de M. Brunn sur l’art propre à la Grèce du Nord, dont les frontons découverts à Olympie seraient le produit le plus remarquable[13]. Lorsque j’eus l’occasion d’aller à Abdère, ou du moins dans la région où l’on croit que cette ville a existé, les habitans m’affirmèrent qu’aucun bas-relief de marbre n’avait été découvert dans leur pays. Cela me confirma dans la pensée, à laquelle j’inclinais d’avance, que la prétendue stèle d’Abdère a été découverte en Béotie ou en Attique, peut-être à Athènes même, et que la provenance invraisemblable d’Abdère a été indiquée par un marchand désireux de vendre son marbre à la Société archéologique sans tomber sous le coup des lois sévères que nous avons résumées plus haut. Il semble d’ailleurs que ces lois n’inquiètent pas beaucoup les marchands, qui ne font presque jamais à l’éphore général des antiquités la déclaration des objets qu’ils possèdent, malgré la disposition formelle contenue dans le code. Toute inquisition serait inutile et, dans un pays de liberté comme la Grèce, ne manquerait pas d’être jugée avec défaveur par l’opinion publique.

Nous ne voulons pas médire des marchands d’antiquités, ni méconnaître les services qu’ils rendent, tout en signalant le mal dont ils sont cause. Leurs émissaires, en Grèce et en Turquie, ont répandu des lumières que le maître d’école ne répand pas. Ils ont appris aux paysans que les monnaies, les vases, les marbres, les antiquités de tout genre, ne doivent pas être abandonnés ou mis en pièces, mais recueillis avec soin comme des objets de valeur. Ils ont inspiré, à leur manière, le respect de l’art aux esprits les plus grossiers. Leur tort est d’avoir substitué au vandalisme de l’ignorance le vandalisme de la cupidité. Mais ce tort, en vérité, retombe sur la loi détestable qui oblige le commerce des antiquités à s’entourer de mystère. Si cela ne dépendait que d’eux, ils aimeraient mieux trouver des objets intacts que des objets mutilés. Ils font leur métier de marchands : c’est le législateur qui a mal compris ses devoirs.

A côté des marchands qui font remuer le sol un peu partout, il y a les propriétaires de terrains qui plantent des vignes, ou qui font semblant d’en planter, pour fouiller à leur aise sans que le gouvernement s’en aperçoive. Si la loi de 1834 n’existait pas, ils pourraient admettre des archéologues à diriger leurs fouilles ; mais ils ont toute raison de les tenir à l’écart. Dans une partie de l’Attique que je ne désignerai pas, il existe un petit domaine où des trouvailles importantes ont été faites dans ces derniers temps. Un savant étranger, informé de ces découvertes, se rendit il y a deux ans dans la localité en question et demanda naïvement au propriétaire le droit d’y entreprendre des fouilles avec l’autorisation du gouvernement. Le propriétaire jura qu’on n’avait jamais rien trouvé chez lui et mit notre archéologue à la porte. Il est naturel qu’il aimât mieux poursuivre ses fouilles clandestines, dont les produits lui appartenaient tout entiers, que d’attirer chez lui un commissaire officiel qui ne lui aurait laissé que la moitié de ses découvertes. Une fois catalogué par un délégué de l’éphorie, le reste de sa collection serait devenu difficile à vendre et très dangereux à exporter. C’est par la même raison qu’un travail de haute importance, l’inventaire des richesses d’art qui existent dans les collections particulières de la Grèce, n’a pu encore et ne peut pas être entrepris ; aucun possesseur d’antiquités ne tient à se placer sous la surveillance de l’éphorie et à exposer sa collection à des vérifications importunes qui permettraient de le surprendre en flagrant délit d’exportation[14].

Comme les grandes fortunes sont rares en Grèce et que les musées y paient fort mal, la plupart des objets de prix que l’on découvre prennent tôt ou tard le chemin de l’Europe. On sait si bien que la loi est impuissante à empêcher l’exportation, si ce n’est celle de très grandes statues, que diverses sociétés, comme celle des Philarchaioi et la Société archéologique, ont organisé des loteries pour racheter des œuvres d’art et en faire don aux musées d’Athènes. Ces sociétés ont fait preuve d’intelligence en comprenant que l’appât du gain ne peut être combattu par des lois prohibitives, mais seulement par un appât plus puissant de même nature. Celui qui envoie une antiquité en Europe supporte les dépenses du fret et les risques inséparables du transport : il est donc naturel qu’il trouve de l’avantage à vendre sa trouvaille dans le pays même pour une somme inférieure à celle qu’il réclamerait à Paris. Malheureusement, si la Société archéologique achète quelques antiquités, le gouvernement grec menace de confisquer celles que l’on exporte ; il s’ensuit que l’exportation devient beaucoup plus coûteuse et que les prix en Europe atteignent des chiffres exagérés. Ces plus-values, résultat des lois contre la contrebande, deviennent une prime à la contrebande elle-même, et tous ceux qui connaissent le Pirée savent que l’administration la plus vigilante ne peut empêcher qu’elle ne s’y exerce presque à toute heure. Il est du reste tout à fait impossible de fouiller les poches des voyageurs, d’exercer un contrôle sur les paletots de forme suspecte ou les fustanelles trop épanouies. Presque toutes les figurines en terre cuite trouvées en Grèce ont été embarquées sans encombre au Pirée ou à Corinthe. Une loi est convaincue d’absurdité lorsque l’exécution n’en peut être contrôlée que par exception. Les Grecs sont d’ailleurs trop intelligens pour prendre cette loi bien au sérieux. Les étrangers, qui la redoutent, reculent devant la fraude, mais on leur vend des antiquités livrables à bord des paquebots, en douane de Trieste ou de Marseille. Il est dans l’intérêt des marchands de représenter la surveillance comme très sévère, parce que l’acquéreur effrayé surpaie volontiers son objet si le vendeur s’engage à le lui remettre en lieu sûr. Quand la dimension des antiquités est un peu forte, l’exportation devient difficile; mais dès que l’affaire en vaut la peine, on trouve toujours des accommodemens avec le ciel[15]. Il ne serait pas convenable de citer des noms : mais les Athéniens savent tous quel haut et puissant personnage a expédié de Patras à Londres le magnifique Satyre de bronze qui est aujourd’hui une des perles du Musée britannique. Ils savent aussi que le principal exportateur d’antiquités à Athènes n’est pas précisément marchand de sa profession, et ils riront peut-être des scrupules que j’éprouve à écrire des noms qui sont connus de tout le monde.

Nous avons montré comment les fouilles clandestines, conséquence de prohibitions impuissantes, ont pour effet de livrer des régions entières à une exploitation brutale qui démarque ce qu’elle ne détruit pas. Mais nous n’avons encore parlé que des objets de petite dimension, qui sont en somme, pour la plupart, des objets d’étagère et dont la mode a peut-être exagéré la valeur. Ce que nous avons à dire des marbres est plus triste, car c’est sur ces objets, les plus importans de tous, que sévit le vandalisme le plus affligeant. Un paysan découvre une statue dans un champ. S’il essaie de la vendre, comme le transport en est difficile, l’éphorie sera informée et prononcera la confiscation ; s’il avise lui-même le gouvernement dans le délai réglementaire de trois jours, on lui offrira un prix dérisoire, et il ne pourra vendre sa statue à un tiers qu’en acquittant le droit énorme de 50 pour 100. Que fera le paysan dans ces circonstances? Quelquefois il cédera la statue au prix qu’on lui offre; plus souvent, il l’enfouira de nouveau avec l’espérance plus ou moins lointaine de la déterrer un jour pour la vendre secrètement. Souvent encore, hélas ! il saisira la première occasion pour détacher la tête, une main, un pied et se rendra à Athènes pour débiter sa statue en détail. Quand tous les musées d’Europe et tous les cabinets d’amateurs auront été catalogués avec soin, combien l’on découvrira de ces fragmens qui se rajustent, membres de statues à tout jamais dispersés ! Combien l’on en voit déjà dont les cassures régulières et récentes attestent trop clairement la mutilation intentionnelle ! — Mais, à côté des statues complètes que l’on brise, il y a les statues brisées qu’on ne complète pas. La plupart des grands marbres antiques, en effet, n’arrivent pas intacts jusqu’à nous : renversés à une époque ancienne des piédestaux qui les portaient, ils se sont brisés naturellement aux points faibles, c’est-à-dire au cou, aux attaches des jambes et des bras, et les fragmens qui les composaient, séparés du torse, restent disséminés sous une couche de terre qui augmente avec les années. Dans l’état actuel de la législation, lorsqu’un paysan rencontre une tête antique, il n’a garde de donner l’éveil en fouillant avec soin la terre avoisinante : il se défait au plus vite de sa trouvaille et laisse les autres parties de la figure attendre sous terre l’heure de la résurrection. Ce que la science perd ainsi, un exemple suffira à le prouver. Tout le monde a vu au Trocadéro, en 1878, une tête d’athlète du style archaïque le plus pur, qui faisait partie de la belle collection d’un jeune savant[16]. Cette tête, qui est aujourd’hui dans une collection privée à Copenhague, est presque unique en son genre et marque une étape dans l’histoire de l’art. Or, sans la loi qui régit les trouvailles d’antiquités en Grèce, ce n’est probablement pas une tête seulement, mais une statue entière qui serait venue occuper la première place dans la série si peu nombreuse des œuvres de l’ancienne école attique. La tête a été trouvée à l’ouest d’Athènes, tout auprès de l’usine à gaz, c’est-à-dire sur le bord de l’ancienne Voie sacrée. Un pied fut découvert en même temps, et les fouilleurs espéraient voir apparaître le reste de la statue lorsque la police grecque fut informée et la recherche brusquement interrompue. Le pied, dit-on, a été saisi et transporté au ministère des cultes; la tête, découverte un peu auparavant et mise en lieu sûr, a passé d’Athènes à Paris et de Paris à Copenhague. Personne ne connaît exactement l’emplacement de la découverte : les fouilleurs ont tout intérêt à ne pas le révéler, sous peine de se dénoncer eux-mêmes, et ne trouveraient d’ailleurs aucun profit à continuer secrètement les fouilles, parce qu’un torse sans tête est d’un transport difficile et d’une vente presque impossible. Ainsi, voilà un monument de premier ordre que le moyen âge et les temps modernes avaient épargné et qui ne reparaît au jour de notre temps que pour devenir la victime d’une loi absurde, dictée par des intentions bien louables assurément, mais dont les effets sont plus destructeurs que ceux des invasions et des incendies. Ceux qui voudront se convaincre que cet exemple n’est pas isolé n’ont qu’à entrer dans une boutique d’antiquaire : ils y verront vingt têtes pour un torse, alors que les fabricans de chaux ont détruit de préférence les têtes, qui se détachaient plus aisément. Mais les têtes, faciles à dissimuler et à vendre, ont été sciées ou seules recueillies : les torses sont restés ensevelis ou l’ont été de nouveau par les fouilleurs.


II.

Je voudrais m’arrêter ici et pouvoir reconnaître que, si le commerce des antiquités en Grèce est coupable de vandalisme, le gouvernement, du moins, fait tout ce qu’il doit pour que les œuvres qu’il possède restent à l’abri des mutilations et des injures. Cela n’est pas, et il faut avoir le courage de l’écrire, car beaucoup de Grecs éclairés ignorent l’état de choses que nous signalons. Le malheur de la Grèce moderne, bien plus sensible aujourd’hui que dans la Grèce antique, c’est l’absence de centralisation, la jalousie des petites villes à l’égard d’Athènes, l’extrême exaltation des rivalités locales. Le premier musée fondé en Grèce a été celui d’Égine. Lorsqu’Athènes redevint capitale, on y rassembla, sous la direction de Ross, un nombre considérable d’œuvres d’art. Le temple de Thésée servit longtemps de musée principal : aujourd’hui, Athènes ne possède pas moins de dix musées[17] qui, réunis, formeraient une collection admirable et seraient au moins d’une surveillance plus facile. Le musée national, sur la route de Patissia, a été construit, comme tous les beaux monumens d’Athènes, par un riche Hellène habitant l’étranger, M. Bernardakis, de Saint-Pétersbourg : il est très mal installé et encore plus mal entretenu. Beaucoup de statues sont couchées par terre, d’autres sont enfermées dans des caisses que j’ai vues dans le vestibule du musée pendant trois ans. Les restaurations, que l’on n’a du moins pas multipliées, paraissent l’œuvre de paysans ou de maçons : il y a notamment une Bacchante couchée, la seule figure de femme nue qu’on ait encore trouvée à Athènes, qui, découverte en 1880 à l’hôpital militaire, a été défigurée d’une manière incroyable par un gâcheur de plâtre. Les piédestaux, et ils sont peu nombreux, ne portent ni étiquettes ni numération fixe. On semble même décidé à ne pas numéroter les objets avant que des catalogues soient rédigés en grec, ce qui se fera encore attendre longtemps. L’intention de l’éphorie est apparemment de rendre inutiles, par des déplacemens continuels, les inventaires consciencieux qui ont été publiés à l’étranger. Je n’en finirais pas si je voulais signaler toutes les défectuosités du musée national : vases entassés dans des armoires de manière à se masquer les uns les autres, fragmens de marbre empilés plutôt que rangés, expositions à contre-jour. Les années se succèdent sans qu’un progrès s’accomplisse, sans qu’une seule salle soit installée définitivement. En 1879, on a trouvé à Milo une statue colossale de Neptune, qui, tout en ne méritant pas d’être comparée à notre Vénus, n’en est pas moins une œuvre très importante de l’époque alexandrine. La statue est complète, mais brisée en une dizaine de morceaux. Il aurait fallu huit jours pour les souder ensemble et deux jours pour placer la statue sur un piédestal. L’éphorie générale en a décidé autrement. Pendant un an, le Neptune est resté dans une caisse à l’entrée du musée; pendant deux autres années, il s’est étalé en fragmens le long d’un mur. Au mois d’octobre 1882, je l’ai vu une dernière fois en cet état, et il est probable qu’il y est encore. Cette statue, que les Athéniens ne connaissent pas et que l’on traite avec tant d’insouciance, a fait beaucoup de bruit lors de sa découverte : un piquet de troupes a été envoyé exprès à Milo pour empêcher que le propriétaire ne la fît passer à l’étranger. Si elle était venue rejoindre la Vénus au Louvre, quelle clameur se serait élevée dans toute la Grèce! Et maintenant qu’elle est au musée national, l’opinion publique s’en préoccupe si peu qu’elle n’oblige même pas l’éphorie à la faire placer sur un piédestal. Les Grecs aiment posséder, mais ils sont trop arriérés encore pour savoir jouir de ce qu’ils possèdent. Ils ont d’ailleurs raison de vouloir garder pour eux de belles œuvres : leurs petits-enfans, qui les comprendront, leur en seront à jamais reconnaissans.

Il n’est pas dans notre dessein de passer en revue les autres musées d’Athènes. Deux seulement sont installés avec soin, la collection des objets trouvés à Mycènes par M. Schliemann et celle des antiquités égyptiennes données à la Grèce par M. Giovanni di Demetrio d’Alexandrie. Elles occupent deux grandes et belles salles à l’École polytechnique. Tous les autres musées sont l’image même de la confusion. Quelques objets, entre autres le Guerrier de Marathon, sont encore dans le Théséion, où le manque de lumière empêche de les étudier en même temps que l’humidité les ronge. Le musée de la Société archéologique, qui se trouvait, à l’étroit, a été transporté en partie à l’École polytechnique, en partie dans les caves du Varvakeion, ancien asile de la collection entière. Il est incroyable que les marbres importans que la Société possède n’aient pas été réunis à ceux du musée central aussitôt que ce musée a été construit : des antagonismes personnels, la rivalité déjà ancienne entre l’éphorie générale et la Société archéologique, expliquent cet état de choses si préjudiciable aux études. D’autres marbres, mêlés à des vases, des bronzes, des terres cuites, sont empilés on ne sait pourquoi dans le cabinet de l’éphore général au ministère des cultes. C’est là que se trouve depuis vingt-cinq ans une statuette extrêmement importante, réduction fidèle de la Minerve chryséléphantine de Phidias, que M. Charles Lenormant découvrit en 1859 dans un coin du Théséion. Les monumens exhumés en 1861 sur la Voie sacrée, à Hagia Triada, sont restés pour la plupart en place; mais, pour les préserver des coups de pierres, on a été obligé de les placer dans des caisses de bois qui se ferment par une grille de fer à mailles serrées. Autant vaudrait les transférer au musée central et les remplacer au Céramique par des moulages. Sur l’Acropole il n’y a pas moins de trois musées, dont le caractère commun est que la lumière y fait défaut. Celui où l’on a réuni les bas-reliefs découverts en 1876 au temple d’Esculape est un hangar où l’on ne mettrait pas des bestiaux. Le musée des Propylées et de la Pinacothèque est une singulière conception de Pittakis : il a juxtaposé avec du plâtre, dans de grands cadres en bois, un nombre immense de débris de toute nature, sculptures, inscriptions, morceaux d’architecture, de sorte qu’il devient impossible de reconnaître quels sont les fragmens qui devraient être rapprochés. En adoptant ce système, Pittakis obéissait à la même idée qui lui faisait parfois enfouir de nouveau les œuvres d’art qu’il venait de découvrir ; dans la crainte que des objets ne fussent volés, il les soudait au hasard les uns aux autres, comme on attache deux par deux les galériens pour les empêcher de fuir. Le visiteur étonné et ému qui gravit pour la première fois l’Acropole d’Athènes ne peut retenir un sourire à l’aspect de ces bizarres assemblages. Quant au musée proprement dit de l’Acropole, qui contient les admirables Victoires de la balustrade du petit temple de Niké, c’est un entresol obscur où les morceaux les plus précieux sont comme noyés sous des monceaux de fragmens qui dispersent et lassent l’attention. L’Acropole tout entière n’est d’ailleurs qu’un vaste musée qui, par défaut de surveillance, est beaucoup trop exposé aux rapines des collectionneurs et des amateurs de souvenirs. Des débris aussi admirables que les chapiteaux de l’Erechthéion restent étendus[à terre et semblent provoquer le vandalisme : la trace des coups de marteau récens est partout visible. Dans l’intérieur du musée même, les outrages de ce genre ne sont pas rares. Il est évident que lorsqu’une ville de soixante-dix mille âmes renferme dix musées au lieu d’un seul, le personnel qu’on peut placer dans chacun d’eux est tout à fait insuffisant. Un petite collection surveillée par un seul gardien n’est en vérité pas surveillée du tout; c’est le cas de dire avec le poète : Sed quis custodiet ipsum custodem?

Athènes posséderait aujourd’hui la plus belle glyptothèque du monde et verrait doubler le nombre de ses visiteurs annuels, si l’on y faisait venir, pour les y installer avec soin, les œuvres d’art répandues dans ce qu’on appelle, par euphémisme, les musées d’antiquités de province. Les plus importans de ces musées sont à Olympie, Myconos, Sparte, Argos, Piali et Tanagre ; mais il est presque impossible de les énumérer tous, car il s’en trouve, du moins à l’état embryonnaire, dans la plupart des mairies et dans beaucoup de maisons d’école. Les collections de province devraient servir de dépôts provisoires, mais l’esprit de décentralisation est si vivace qu’il les défend contre les prétentions d’Athènes. A une heure de la capitale, Eleusis et le Pirée possèdent chacun leur musée local. Sauf de très rares exceptions, les sculptures entassées sous ces abris sont dans des conditions de conservation pitoyables : il eût assurément mieux valu qu’elles restassent sous terre. Trop heureuses encore celles qui ne sont pas exposées à l’humidité, à la pluie, aux coups de lime et de marteau, aux mutilations des gamins du village ! Le Grec est fier des antiquités de son pays, mais il ne les comprend ni ne les respecte. A Athènes même, la population indigène ne paraît jamais dans les musées ; la collection de Mycènes, tout étincelante d’or et d’argent, attire seule d’autres visiteurs que les étrangers. Quant aux musées de province, j’en connais un, et des plus remarquables, qui n’a pas été ouvert une seule fois dans l’espace d’une année, alors que la population de l’île où se trouve le musée en question s’oppose avec un véritable fanatisme au transport de ses statues à Athènes ! Ceux qui ont fréquenté, les Grecs reconnaîtront là un trait de leur nature, ce que les Anglais appellent avec une justesse si expressive the dog-in-the-manger theory. Il n’est pas besoin d’expliquer pourquoi la science et même la curiosité d’ordre élevé perdent beaucoup à cet éparpillement infini des œuvres d’art. Les voyages dans l’intérieur de la Grèce ne sont pas faciles : la plupart des villages où se trouvent des collections n’offrent même pas un gîte pour la nuit. Si la science y perd, les voleurs d’antiquités y trouvent leur compte. En 1866, M. Rangabé a déterré, avec le produit d’une souscription publique, de nombreux fragmens de sculptures de l’Héraion d’Argos. Ils sont restés à Argos, ou plutôt il n’en est resté que quelques-uns : des soustractions successives en ont diminué le nombre au point de rendre désormais impossible toute tentative de restitution. M. Rangabé regrette peut-être aujourd’hui de les avoir fait sortir du sol.

Deux musées de province méritent en particulier d’attirer l’attention des archéologues par les richesses extraordinaires qu’ils ont acquises en ces dernières années. Le premier est celui d’Olympie, où quelques granges humides, mal éclairées, trop petites, abritent ou recèlent depuis cinq ans les frontons du Péonios et d’Alcamène, des bronzes d’une beauté incomparable et le maistre du chœur, le divin Hermès de Praxitèle. Ce chef-d’œuvre, que l’Europe aurait couvert d’une montagne d’or, n’a même été mis debout que tout récemment : je l’ai vu à Olympie, couché sur la terre humide, exposé à l’influence des variations de température dans une région malsaine dont le climat n’épargne ni les hommes ni les statues. Pausanias nous apprend que de son temps on arrosait d’huile le Jupiter de Phidias à Olympie pour empêcher que l’humidité ne le rongeât. L’insouciance a fait des progrès depuis. Au mois de janvier 1883, la pluie tombait sur l’Hermès à travers le toit délabré de la grange! Le poli extraordinaire des chairs, les traces précieuses de coloration et de dorure, tout cela aura bientôt disparu. La Grèce a bien fait de garder l’Hermès, et bien coupables ont été ceux qui, dans un moment de rêverie politique, ont proposé d’en faire abandon à l’Allemagne. Mais, si elle le conserve, elle doit savoir le préserver. Cette merveille que lui a rendue l’Allemagne savante est un dépôt que la civilisation tout entière a fait entre ses mains : elle rend la Grèce responsable de la coupable négligence avec laquelle son plus beau trésor a été traité depuis quatre ans.

Aussitôt que les fouilles d’Olympie commencèrent à donner les résultats magnifiques que l’on sait, tous les archéologues étrangers, et même beaucoup d’Athéniens instruits, réclamèrent avec insistance qu’on transportât ces chefs-d’œuvre à Athènes pour qu’ils y fussent accessibles aux curieux et aux savans du monde entier. Mais comme les fouilles attiraient journellement une foule de visiteurs dans cette partie du Péloponnèse, qui se trouvait enrichie par une vraie pluie d’or, la ville de Pyrgos, voisine d’Olympie, et les habitans des villages environnans protestèrent contre l’idée du transfert des marbres dans la capitale. Sur ces entrefaites, le roi de Grèce, accompagné de M. Coumoundouros, vint à visiter Olympie : les habitans accoururent au-devant de sa majesté et supplièrent avec force démonstrations qu’on ne leur enlevât point les richesses trouvées sous leur sol. Le roi George eut la faiblesse de céder et donna sa parole que les marbres d’Olympie resteraient à Olympie même. A la vérité, le roi n’avait pas le droit de prendre un engagement de ce genre; mais l’erreur une fois commise, nous comprenons qu’on l’ait respectée. Un généreux Athénien, M. Zingros, offrit plus tard une somme de 300,000 francs pour la construction d’un musée à Olympie. On ne peut qu’applaudir à cette libéralité, mais, avant que le musée soit construit[18], l’Hermès, rongé par l’humidité, aura perdu tout au moins une partie de sa fraîcheur et de son éclat. Les Pyrgiens n’ont pas tardé à s’apercevoir qu’ils avaient fait un bien sot calcul. Une fois les fouilles terminées et la mission allemande partie, le nombre des visiteurs d’Olympie s’est réduit à peu de chose, et ceux qui entreprennent aujourd’hui ce long et pénible voyage, avec la perspective d’être exposés à la fièvre dans une sorte d’étable dénommée auberge, sont des archéologues qui seraient allés à Olympie, quand même les statues de l’Altis eussent été transférées à Athènes, pour étudier ce merveilleux assemblage de temples que l’expédition de Morée a découverts et que l’Allemagne a déblayés complètement. En outre, comme les frontons du temple de Jupiter sont entassés à Olympie dans une confusion indescriptible, sans qu’on ait pu adapter les fragmens qui s’y rajustent ni attribuer aux différentes figures la place qu’elles occupaient dans les tympans, c’est à Berlin qu’il faut aller pour bien connaître dans leur ensemble, au moyen des moulages qu’on y a disposés avec tant d’art, les compositions majestueuses d’Alcamène et de Péonios[19],

Ce qui s’est passé à Olympie, grâce à l’intervention personnelle du roi et au consentement tacite de la chambre, constitue un précédent funeste dont la science et les musées d’Athènes doivent cruellement se ressentir. On ne peut plus découvrir une œuvre d’art sur un point quelconque de la Grèce sans que la localité la plus voisine affirme son droit de la conserver. L’île de Myconos, une des Cyclades les moins fréquentées, les moins attrayantes par elles-mêmes, a suivi l’exemple d’Olympie. La municipalité de cette île possède, je ne sais à quel titre, l’usufruit des deux îles de Délos et de Rhénée, qu’elle afferme chaque année à des chevriers moyennant une redevance aussi modeste que les pâturages qu’ils y vont chercher. Or, depuis 1875, l’École française d’Athènes a poursuivi dans l’île de Délos des fouilles remarquablement fructueuses, qui seraient moins inconnues du public français si Paris possédait, comme les villes d’universités en Allemagne, une collection de moulages tenue au courant. Ce n’est pas notre intention d’exposer ici ce que ces fouilles ont apporté à la science de documens nouveaux et d’objets d’art précieux : qu’il nous suffise de dire que le musée de Myconos, — un affreux magasin où l’on a enfoui ces marbres, — est plus riche que toute autre collection du monde en produits de la sculpture grecque avant Phidias. Il faut être un archéologue bien intrépide pour entreprendre le pèlerinage de Myconos. C’est un voyage sans intérêt aucun, qui, par suite du service irrégulier des paquebots grecs, demande au moins dix jours, dans les circonstances les plus favorables, à celui qui part d’Athènes pour y retourner. Myconos ne possède pas d’hôtel ni même d’auberge. Celui qui espérerait en rapporter des photographies ou des dessins serait complètement déçu : où ne peut ni photographier ni dessiner dans une sorte de cave où des statues brisées en deux tronçons, qu’un plâtrier raccorderait en une heure, sont abandonnées avec une parfaite indifférence dans l’état même où on les a trouvées. Encore si ce prétendu musée abritait toutes les œuvres d’art qu’on a découvertes à Délos! Mais on a laissé dans l’île, pour être effrités par la pluie et par le vent, ou brisés peu à peu par des chevriers oisifs, les marbres dont le poids ne permettait pas qu’on les amenât au rivage à force de bras. La magnifique statue de Caïus Ofellius, une des plus belles œuvres de la sculpture gréco-romaine[20], reste couchée au fond d’un ravin et a déjà été mutilée. Une Némésis colossale, une statue de la déesse Rome, attendent tristement, sur des piédestaux improvisés, qu’Athènes se décide à leur offrir un asile. — Lorsque l’on voit à Délos les innombrables fours à chaux où le moyen âge a transformé en plâtre tant de statues de maîtres, on se prend à détester l’ignorance des hommes qui ont commis ces dévastations. Mais l’ignorance et le vandalisme ne sont pas le privilège du moyen âge. Si les fours à chaux sont éteints, la destruction continue sous une autre forme; elle est plus coupable que par le passé, puisqu’elle n’a plus le besoin pour excuse. Ici, la cupidité fait briser des statues dont on vend les fragmens épars aux collectionneurs de l’Europe; là, on ne détruit pas les statues, mais on les laisse périr. Je ne sais si la demi-civilisation n’est pas plus barbare que la barbarie et si la cupidité et l’indifférence ne sont pas plus pernicieuses à l’art que le fanatisme et les fours à chaux.


III.

Nous avons montré, dans ce qui précède, que la loi de 1834 a des effets déplorables et que la direction des antiquités en Grèce suit de funestes erremens. Il n’est pas besoin, pour enrayer le mal, pour le réparer dans une certaine mesure, d’ajouter un centime de dépenses au budget si onéré de la pauvre Grèce. Il suffit à la chambre d’ordonner le transfert à Athènes de toutes les collections d’art auxquelles les localités intéressées ne peuvent pas fournir une installation convenable, de toutes celles qui se trouvent placées en dehors des routes suivies d’ordinaire par les voyageurs. Le musée national est assez grand, lorsqu’il sera installé avec méthode, pour contenir et faire valoir toutes les belles œuvres découvertes en Grèce. Les petits musées d’Athènes, en particulier ceux du Théseion de l’Acropole, doivent être dépouillés des objets qu’ils renferment et leur contenu transféré au musée central[21]. On ne laisserait en place, soit à Athènes, soit dans les provinces, que les objets dont l’intelligence n’est complète que par le rapprochement avec les monumens auxquels ils appartiennent ou par la topographie de la région où ils se trouvent. Je citerai comme exemple le Lion de Chéronée et les bas-reliefs du théâtre de Bacchus à Athènes. Quant à la loi de 1834, elle est à biffer d’un trait de plume. Une autre loi peut être votée qui, tout en assurant à la Grèce la propriété entière des œuvres exhumées chez elle par des savans étrangers[22], en prohibant sous les peines les plus sévères les fouilles clandestines, permette au propriétaire d’un objet d’art de le faire sortir de Grèce moyennant un droit proportionnel au prix d’achat. La perception de ce droit fournirait des ressources qui seraient employées à l’acquisition d’œuvres d’art, et le gouvernement se réserverait toujours le droit de préemption jusqu’à la somme maxima de 30,000 drachmes. Par exemple, si une nouvelle Venus de Milo venait à sortir de terre, le gouvernement grec l’acquerrait pour 30,000 drachmes alors même qu’un gouvernement étranger en aurait offert une somme dix fois plus forte. D’ailleurs le temps n’est plus où la Grèce pouvait craindre de voir la plus belle partie de ses richesses d’art passer de la main de particuliers dans les collections étrangères. Tout ce que ces collections renfermaient de vraiment précieux est depuis longtemps sorti du pays, malgré les règlemens prohibitifs. Les vrais trésors de l’art grec sont dans les musées d’Athènes, d’Olympie et de Myconos, ou attendent sous terre la pioche du fouilleur. Eleusis et Épidaure ont déjà livré et livreront encore bien des monumens précieux. Mais le gouvernement et la Société archéologique ne peuvent pas tout faire, et la Grèce n’a qu’à le vouloir pour s’enrichir sans rien dépenser. Il lui suffit pour cela, non pas même de faire appel, mais simplement de ne pas mettre obstacle au dévoûment des savans de l’Europe, qui sont prêts à donner leur argent, leur temps, leur savoir, au besoin leur santé et leur vie pour accroître, par des fouilles dispendieuses, le patrimoine de la science en même temps que celui de la Grèce. Un pays qui s’obstinerait à refuser des services désintéressés pour entretenir chez lui un état de choses funeste attesterait clairement sa décadence morale et se condamnerait aux sévérités de l’histoire. La Grèce a trop de patriotisme et d’intelligence pour ne pas entrer dans une voie nouvelle, pour ne pas agir de sorte que ses ruines du moins demeurent entières. La conservation des antiquités, l’entretien des monumens historiques, est pour beaucoup de peuples une question de curiosité et de goût : pour la Grèce, c’est une question nationale. Comme la Minerve Promachos de l’Acropole fit autrefois reculer Alaric, c’est encore aujourd’hui, c’était encore hier, le prestige des arts de la Grèce et l’imposant spectacle de son passé qui sont la protection de sa faiblesse et la garantie de son indépendance.


IV.

Lorsque les Turcs occupèrent l’empire d’Orient, l’œuvre de destruction des monumens antiques était aux trois quarts achevée. Les Sarrasins, les croisés, les Vénitiens, les Génois, les guerres continuelles de l’époque byzantine avaient couvert le monde grec de décombres ou fait disparaître les ruines elles-mêmes. Les Turcs, qui ne sont ni intolérans ni enclins au vandalisme, n’ont pas détruit, — il faut leur rendre cette justice, — un seul monument célèbre. Ce sont les chevaliers de Rhodes, en 1552, qui démolirent le mausolée d’Halicarnasse ; c’est Morosini qui fit sauter le Parthénon en 1687. Le temple d’Artémis à Éphèse avait déjà été exploité comme carrière par les architectes des empereurs de Byzance. En général, les Turcs se sont contentés d’approprier les monumens antiques à leur usage, comme ils ont transformé Sainte-Sophie en mosquée sans même en détruire les mosaïques, qu’ils ont simplement recouvertes d’une couche de chaux. Sans doute, la loi iconoclaste de Mahomet arma souvent les musulmans contre les statues d’infidèles, les faces de giaours ; bien des têtes de marbre ont été brisées à coups de pierres, et, de nos jours encore, dans les provinces, cet exercice pieux est en honneur. Mais il ne faudrait pas exagérer les ravages qu’a produits le fanatisme : tous les peuples ignorans, musulmans ou non, détruisent volontiers ce qu’ils ne comprennent pas. Beaucoup de bas-reliefs antiques encastrés dans des forteresses turques attestent encore, par leur conservation, qu’il n’y a pas eu de mutilations systématiques. Quand même d’ailleurs les Turcs auraient beaucoup détruit, on ne pourrait guère leur en faire un crime. Le hasard de la conquête les rendait maîtres d’un empire possédé autrefois par une race entièrement différente de la leur, sans autres traditions communes avec elle que celles d’un long et sanglant antagonisme. L’art des ancêtres de cette race n’avait aucun titre à leur respect. Les Turcs apportaient avec eux un art national et original, qui a créé la mosquée verte de Brousse, et dont les curieux monumens resteront seuls un jour pour témoigner de leur domination en Orient. Si les conquérans ont mutilé des statues grecques, s’ils ont, comme tous les autres peuples, fait de la chaux avec les marbres, il faut leur savoir gré du moins de n’avoir attaché leur nom à aucun grand exploit de vandalisme comme les barbares de l’Occident chrétien en ont tant à se reprocher.

Il n’est pourtant guère de pays où l’habitude de détruire les antiquités soit plus répandue aujourd’hui que dans les pays turcs, en particulier dans l’Anatolie. Cette habitude n’a rien de commun avec les préjugés religieux ; elle est simplement le résultat de l’avidité et de l’ignorance, la conséquence des conseils intéressés auxquels le gouvernement de la Porte a eu la crédulité d’ajouter foi. C’est ce qu’il est nécessaire d’expliquer en reprenant les choses de plus haut.

Comme les antiquités de l’Orient gréco-romain n’intéressaient en rien ses nouveaux maîtres, l’Europe, héritière de la civilisation des Grecs, devait s’imposer la charge et l’honneur d’en recueillir les monumens. Depuis le XVe siècle, l’Italie, la France et l’Angleterre ont pris une part active à cette tâche[23]. Pendant longtemps le gouvernement ottoman n’y mit aucun obstacle. On peut même regretter qu’une liberté excessive ait été laissée par la Porte à lord Elgin, qui dépouillait le Parthénon de ses sculptures en même temps que Stackelberg et ses compagnons enlevaient le fronton d’Égine et la frise du temple de Phigalie. Le sultan Mahmoud céda à la France les frises du temple d’Assos et du temple d’Artémis à Magnésie : Fellows, lord Stratford, MM. Newton et Pullan purent rapporter au Musée britannique les monumens de Lycie, les restes du mausolée d’Halicarnasse, les produits des fouilles de Cnide, des Branchides et de Priène. Les dernières fouilles que l’Angleterre ait faites en Asie-Mineure, celles de M. Wood à Éphèse (1863-1873), ont ajouté aux collections britanniques quelques monumens de premier ordre, acquis au prix de recherches laborieuses dont les frais ont excédé 500,000 francs. Quant à l’Allemagne, elle n’a entrepris des fouilles en Asie que lorsque l’ère des difficultés avec la Porte avait commencé.

Dès la fin du siècle dernier, les fonctionnaires turcs se sont aperçus que les statues des giaours se payaient cher en Europe : elles valaient la peine d’être recueillies. Le terrible Ali, pacha de Janina, est peut-être le premier qui se soit mis à collectionner des antiques. Son exemple a été suivi et s’est généralisé de notre temps[24]. Gênés par la concurrence des amateurs étrangers, les antiquaires turcs excitèrent le gouvernement à des mesures répressives. On confisqua quelques statues qui furent envoyées à Constantinople. Le musée de Stamboul possède une curieuse figure représentant un acteur comique portant un masque, trouvée en 1850 à Guzel-Hissar près de l’emplacement de l’ancienne Tralles. Elle avait été achetée par M. Maxime Du Camp, qui parcourait à cette époque l’Anatolie. Les autorités turques la saisirent, et le voyageur français dut l’abandonner à son mauvais sort[25]. Cette confiscation a son importance dans l’histoire du musée de Stamboul, car le marbre de M. Maxime Du Camp est la première statue de l’Asie-Mineure qui ait été transportée au musée d’alors, l’arsenal de Sainte-Irène.

Les Grecs sujets de la Turquie ne voyaient pas sans colère, depuis le commencement du siècle surtout, les richesses archéologiques de l’Orient tomber au pouvoir des gouvernemens de l’Europe. Ils savaient bien, et ils savent encore, qu’en les laissant en place on les condamne à la ruine et qu’en les envoyant à Constantinople on leur fait courir des risques de tout genre ; ils savent aussi qu’arrivés en Europe, ces objets sont exposés d’une manière digne d’eux et qu’ils sont assurés d’y durer aussi longtemps que le marbre ouïe métal. Mais les Grecs, en pareille matière, s’inspirent d’une jalousie instinctive bien plus que de l’intérêt de l’art. Le fond de leur pensée est patriotique, mais d’un patriotisme étroit et mal entendu. Ne pouvant eux-mêmes garder ces objets, ils veulent que les Turcs les gardent pour eux, au risque d’en laisser périr la moitié. Ils n’ont cessé d’exciter l’amour-propre de la Porte à l’adoption d’une série de mesures empruntées à la législation de la Grèce qui, en interdisant la recherche et l’exportation des antiquités, découragent les travailleurs sérieux et ne profitent qu’à certains industriels. Il faut dire que la plupart de ces marchands, fournisseurs des musées de l’Europe, sont eux-mêmes des Grecs sujets de la Porte, dont la devise paraît être celle-ci : Pas d’exportation, si ce n’est nous qui exportons.

Les avocats les plus ardens des lois prohibitives sont encore les Grecs éclairés. Continuant tout bas, — c’est leur droit et leur honneur, — à chérir la grande idée de Coletti, le rétablissement de l’empire d’Orient, ils ne désirent pas que la Turquie devienne forte, mais qu’elle conserve à leur intention ce dont ils comptent hériter un jour. Rien ne serait, dans l’espèce, plus légitime que cette politique, si elle ne sacrifiait fatalement les intérêts supérieurs de la science. Lorsque l’empereur Guillaume, en 1880, écrivit à Abdul-Hamid pour demander la cession des magnifiques hauts-reliefs trouvés par M. Humann à Pergame, on dit qu’un Hellène, médecin particulier du sultan, le conjura de refuser cette insigne faveur. Cet homme instruit ignorait-il donc que le petit musée de Constantinople ne pourrait même pas contenir les marbres de Pergame, que les difficultés du transport étaient faites pour décourager les Turcs, enfin que l’on devrait abandonner les marbres en place ou risquer de les briser en mille morceaux? Il ne pouvait l’ignorer, mais il se consolait par l’assurance qu’une partie de ces œuvres d’art resterait sur terre hellénique. Si ses conseils avaient été suivis, deux tiers de la frise de Pergame seraient aujourd’hui à Constantinople ou en Asie, un tiers seulement à Berlin. Qu’est-ce que la science ou l’hellénisme pouvaient gagner à une solution aussi absurde, qui eût rappelé la sentence de Salomon ? Nous n’avons certes pas de vœux à faire pour l’accroissement des musées prussiens ; mais nous aimons mieux voir les chefs-d’œuvre de l’art en sûreté à Berlin qu’exposés à la ruine en Asie-Mineure.

Dès le mois de mars 1869 un décret impérial[26] interdit toute recherche archéologique à moins d’une autorisation du ministre, défendit l’exportation des objets antiques à l’exception des monnaies[27], et prescrivit que les objets gisant sur le sol pourraient seuls faire l’objet d’une fouille, sans qu’il fût permis de dépouiller de leurs ornemens les édifices restés debout. Cette dernière disposition, qui est fort judicieuse, visait certains abus commis par les explorateurs anglais en Anatolie. Le dernier article de cette loi de 1869 est intéressant à citer. « Les personnes qui possèdent des connaissances spéciales pour la recherche et la découverte des antiquités et qui seront en état de le prouver au département de l’instruction publique, seront chargées de faire des fouilles aux frais de l’état et obtiendront dans le même but des missions spéciales du gouvernement impérial. Les personnes de cette catégorie sont par conséquent invitées à s’adresser au ministère de l’instruction publique. » On reconnaît là bien clairement l’inspiration d’un étranger intéressé. Pas plus en 1869 qu’aujourd’hui, la Turquie n’était en état de subventionner des fouilles : eût-elle pu le faire, elle aurait commis une folie en dépensant de l’argent pour l’exhumation d’antiquités qui ne peuvent l’intéresser en quoi que ce soit.

Dans les années qui suivirent la loi de 1869, dont on ne paraît pas avoir tenu grand compte, se produisirent deux découvertes retentissantes, celles des trésors de Curium par M. de Cesnola et des trésors d’Hissarlik par M. Schliemann. Ce n’étaient plus des statues et des inscriptions que l’on exhumait, mais des masses de métaux précieux dont la valeur intrinsèque atteignait cent mille francs à Chypre et cinquante mille francs à Hissarlik. Les deux explorateurs avaient embarqué leurs trouvailles pour l’Europe sans que le gouvernement ottoman en eût sa part[28]. La Porte attaqua M. Schliemann devant les tribunaux d’Athènes, où il s’était réfugié avec sa collection. L’avocat de M. Schliemann présenta un argument admirable : « Troie, dit-il, a été conquise par les Grecs, sous la conduite d’Agamemnon. M. Schliemann, aujourd’hui citoyen grec, a retrouvé le trésor de Priam : c’est donc à la Grèce que ce trésor appartient par droit de conquête. » Les juges, sensibles à cet argument d’une archéologie aventureuse, condamnèrent M. Schliemann à garder sa collection, tout en payant à la Turquie une indemnité de 10,000 drachmes. L’heureux possesseur du trésor d’Hissarlik fit sa paix avec la Sublime-Porte en offrant 50,000 drachmes au lieu de 10,000 à la caisse du musée impérial.

Cet embryon de musée était alors sous la direction d’un archéologue autrichien, le docteur Déthier, qui passait en Turquie pour un savant considérable. Comme tous les étrangers ou non-musulmans au service de la Porte, le docteur Déthier se sentait suspect et s’efforçait de prouver son zèle en se montrant plus Turc que le Grand-Turc. C’est à son initiative qu’est due la loi du 24 mars 1874 qui est encore en vigueur aujourd’hui. Voici, en résumé, les dispositions de cette loi[29]. Toute antiquité non découverte appartient au gouvernement. Quant aux antiquités trouvées par ceux qui effectueraient des fouilles par autorisation, un tiers appartiendra au gouvernement, un autre tiers à l’inventeur et le reste au propriétaire du terrain. La répartition des antiquités se fera, suivant la demande du gouvernement, en nature ou en valeur. Est interdite toute fouille sans autorisation officielle et sans le consentement du propriétaire du terrain, sous peine de la confiscation des trouvailles, d’une amende de 1 à 5 livres turques et d’un emprisonnement de trois jours à une semaine. Un commissaire du gouvernement est adjoint au fouilleur et doit être rétribué par ce dernier. Ceux qui découvrent des antiquités, par hasard ou en fouillant, doivent prévenir le gouvernement dans les dix jours. Le partage se fait par l’autorité locale, ou, si elle éprouve de l’embarras, par le ministère. Les antiquités indivisibles seront estimées par des experts et la répartition se fera en valeur. Une liste de monnaies et autres objets antiques destinés à être exportés à l’étranger doit être transmise au ministre de l’instruction publique, sans l’autorisation duquel ces antiquités ne peuvent être exportées. Si le gouvernement veut faire l’acquisition de ces objets, il en paiera le prix. Quant au reste, le possesseur sera libre de le faire sortir. Les antiquités saisies en flagrant délit de contrebande seront confisquées. Ceux qui auront démoli ou endommagé des antiquités seront condamnés à l’amende ainsi qu’à un emprisonnement d’un mois à un an. Le produit du droit de 5 pour 100 à percevoir sur les antiquités vendues aux enchères publiques, l’argent provenant du partage en valeur des antiquités, ainsi que les produits des confiscations appartiennent à la caisse du musée impérial.

Il est triste de penser qu’une telle loi a été conçue et rédigée par un archéologue européen. La division en trois parts d’une trouvaille d’antiquités est presque toujours impraticable, caries objets d’art découverts ensemble, formant une série, sont par leur nature indivisibles. Mais le plus grave défaut de cette loi est de laisser supposer que le gouvernement turc soit en état d’acheter des objets antiques. Comme il n’en a jamais été ainsi, les stipulations relatives à l’exportation sont restées lettre morte. Dans la pratique, le gouvernement a simplement confisqué toutes les antiquités trouvées en circulation. Il n’a jamais, en aucune façon, indemnisé les propriétaires. De là sont résultés des abus que nous devons indiquer en quelques mots.

En premier lieu, comme les fouilles régulières devenaient difficiles[30], les fouilles clandestines se sont multipliées, entraînant les mêmes abus et les mêmes actes de vandalisme que dans le royaume hellénique. Il n’y a pas longtemps, je fus appelé à Smyrne dans l’arrière-boutique d’un petit commerçant, et l’on me montra trois têtes de marbre qui provenaient de Mylasa, en Carie. Je remarquai du premier coup que l’une d’elles avait été sciée. On m’en donna tranquillement le motif : la statue entière n’aurait pu être transportée sans être frappée de confiscation. J’ai vu, dans une bourgade de l’Anatolie, plusieurs statues importantes trouvées en creusant une cave : je n’ai pu ni les acquérir, ni demander à la Porte l’autorisation de les exporter, car elle aurait répondu en dépouillant le possesseur. Ainsi, grâce à une loi copiée sur la plus absurde des lois grecques, les méfaits que nous avons signalés en Grèce se produisent aujourd’hui en Turquie, et dans des proportions encore bien plus désastreuses, puisque le gouvernement confisque toujours et n’achète jamais.

En second lieu, l’habitude des fouilles clandestines a eu pour conséquence, comme en Grèce, que les provenances des objets découverts et exportés ont été systématiquement altérées. Bien des archéologues désignent encore les terres-cuites asiatiques sous le nom de terres-cuites d’Éphèse, alors que la nécropole de cette ville n’a pas fourni une seule des statuettes envoyées en Europe avec cette désignation[31]. La confusion est encore augmentée par les artifices des faussaires, dont l’énumération fournirait à elle seule la matière d’un long travail. L’industrie de ces gens est singulièrement encouragée par le mystère dont s’enveloppent les fouilles qui ne sont pas entreprises par les gouvernemens étrangers. Les Turcs ont bien souvent donné dans le piège en confisquant des objets fabriqués comme s’il se fût agi de trésors. On m’a raconté à Salonique une bien curieuse anecdote de ce genre. Il y a quelques années, un paysan de Macédoine découvrit des monnaies d’argent de Chalcis. Le secret s’ébruita, et le gouvernement donna l’ordre de confisquer la trouvaille. Mais les marchands de Salonique, qui ont presque la spécialité des monnaies fausses dont ils inondent l’Orient, réussirent à devancer les autorités ; ils donnèrent au paysan des pièces de leur façon en échange de celles qu’il avait trouvées, et lorsque l’envoyé du pacha vint opérer la confiscation, il reçut le nombre exact de monnaies qu’il était chargé de saisir. Le tour a dû être joué plusieurs fois, à en juger par le grand nombre de monnaies fausses qui remplissent les armoires du musée impérial.

Lorsque le gouvernement grec confisque des antiquités, il les expose plus ou moins mal, mais du moins il les met à l’abri. En Turquie, les mutilations sont continuelles jusqu’à ce que l’objet arrive à Constantinople, et souvent, faute de fonds, il est oublié en chemin. J’ai vu briser dernièrement, dans leur transfert au konak de Smyrne, deux magnifiques sarcophages en terre cuite ornés de peintures du VIe siècle qu’un paysan avait découverts à Clazomène et dont le gouvernement s’était emparé. Ces objets sont trop lourds pour être transportés à Constantinople, dont le musée manque d’argent pour payer le transfert, et s’ils sont relativement en sécurité à Smyrne, c’est grâce à l’intelligence d’un gouverneur. En toute autre ville, on les eût abandonnés sans scrupule aux coups de pierre des gamins.

Si, au lieu de confisquer des objets dont il ne sait ensuite que faire, le gouvernement turc se contentait de faire recueillir par un de ses avisos les sculptures éparses sur la côte de l’Anatolie, il rendrait un véritable service à la science et enrichirait son musée sans bourse délier. J’ai déjà appelé sans succès l’attention des autorités ottomanes sur la malheureuse frise du temple de Bacchus à Téos, que j’ai vue en 1880 servir de cible aux petits Turcs. Ces bas-reliefs sont étendus sur le sol à vingt minutes de marche de la mer et le transport en serait des plus aisés. Je leur ai signalé aussi la frise du temple d’Esculape à Cos, encastrée dans les murs de la citadelle turque de cette île, et qui serait un des joyaux du musée de Constantinople si l’on se donnait la peine de l’y envoyer. Quelques beaux sarcophages à Salonique servent d’abreuvoirs ou de marchepieds dans les casernes. On pourrait multiplier à l’infini ces indications. Si le gouvernement turc avait réellement quelque intérêt, — et nous croyons qu’il n’en a aucun, — à former une collection d’antiquités grecques, il suffirait à ses gouverneurs de provinces de se baisser pour en recueillir[32]. En vérité, les Turcs n’ont aucun souci de ces choses, et le seul reproche que nous puissions leur faire, c’est de s’être laissé convaincre par les Grecs qu’ils avaient profit à s’en occuper. Leur religion est iconoclaste, et ils dépensent de l’argent pour des statues. Ils croient ainsi se montrer civilisés lorsqu’ils ne font que se montrer dupes. Éblouis par le récit des trouvailles de MM. Schliemann et de Cesnola, ils pensaient que la loi des antiquités leur rapporterait des monceaux d’or et d’argent : mais les bijoux confisqués dans le pays s’égarent avant d’arriver au musée, et les monnaies rares continuent, comme auparavant, à prendre le chemin de Paris ou de Londres. Quand même l’administration ottomane serait d’une probité exemplaire, les choses ne se passeraient pas autrement.

De toutes les prescriptions de la loi des antiquités, celle qu’on respecte le moins est assurément la plus respectable : je veux parler de la défense de porter atteinte aux monumens antiques. Presque toutes les ruines sont exploitées comme carrières : un industriel avait même obtenu, il y a quelques années, la concession des marbres du temple de Bacchus à Téos. Toute nouvelle mosquée que l’on construit s’élève aux dépens d’une ruine antique. Ce qui est plus regrettable encore, c’est que les paysans turcs ne peuvent pas comprendre l’intérêt que les voyageurs européens attachent aux antiquités d’apparence modeste : ils ont l’idée fixe qu’elles doivent renfermer des trésors et ils les brisent pour s’en assurer. Altin var, il y a de l’or, telle est leur conviction intime, et l’insuccès de leurs recherches ne les fait pas changer d’opinion[33]. C’est par ce motif bizarre, joint aux nécessités de la construction et de la préparation de la chaux, que plusieurs centaines d’inscriptions vues par Leake et Lebas ont disparu sans laisser de traces. Peut-être, dans ce dernier quart de siècle, a-t-on plus détruit en Asie-Mineure que dans les deux siècles précédens. Le sous-sol, heureusement, garde encore ses richesses en bien des localités célèbres qui n’ont jamais été explorées. Il n’est pas téméraire d’espérer que les brillantes découvertes de Pergame ne sont pas la dernière surprise que l’Anatolie réserve aux amis de l’art. La Macédoine aussi donnera sans doute une belle moisson lorsque le pays redeviendra assez sûr pour qu’on puisse y reprendre les explorations de M. Heuzey.

Ce n’est pas seulement la loi de 1874 et la prévalence du brigandage qui rendent actuellement les explorations difficiles : ce sont encore les soupçons bizarres du gouvernement turc. L’Angleterre entretient en Asie-Mineure un consul militaire qui, depuis quelques années, a parcouru l’intérieur du pays en mesurant des monumens antiques. Les Turcs se sont persuadés en l’observant que l’archéologie n’était qu’un prétexte et que les prétendus archéologues de l’Europe ne faisaient qu’opérer des relevés stratégiques. Au mois d’août 1882, ils ont interdit à M. Schliemann, qui fouillait de nouveau à Hissarlik, de dresser la carte de la plaine de Troie, par la raison qu’au cours de ce travail il aurait pu dessiner en même temps le fort de Koum-Kalé, à l’entrée des Dardanelles. Un mois après, ils faisaient arrêter en Paphlagonie un archéologue allemand bien connu, M. Gustave Hirschfeld. Aux représentations qui furent adressées à la Porte, elle répondit par une circulaire notifiant aux gouverneurs « que tout individu voyageant sous prétexte d’archéologie et prenant des mesures devait être considéré désormais comme espion russe, » Si cette menace était prise à la lettre, l’exploration topographique de l’Asie-Mineure, à laquelle le gouvernement turc doit les seules bonnes cartes qu’il possède, subirait un temps d’arrêt des plus fâcheux. Il y a trop d’hommes intelligens à la Sublime-Porte pour qu’elle veuille faire de l’intérieur de l’Anatolie un pays aussi inaccessible que la Chine.


V.

Le premier essai d’un musée d’antiquités à Constantinople est du à l’initiative d’un militaire, Ahmed Fethi-Pacha, qui commença vers 1855 à réunir des antiquités dans une salle et dans la cour de l’arsenal de Sainte-Irène. Après des vicissitudes de tout genre, cette collection, longtemps presque inaccessible, a été réorganisée et ouverte au public en 1882 dans la charmante construction du XVe siècle appelée Tchinly-Kiosk (le kiosque aux faïences). Il ne m’est guère permis de faire l’éloge de cette réorganisation à cause de la part que j’y ai prise ; mais il est facile de voir que le nouveau musée, disposé dans des salles bien éclairées, pourvu d’un catalogue en français dont la rédaction m’a coûté quelque peine, est fort supérieur comme installation et comme classement aux musées d’Athènes, qui sont cependant plus riches. On conçoit d’ailleurs que le Turcs pénètrent rarement dans cette collection et ne voient même pas sans un déplaisir assez légitime que l’on dépense de l’argent pour entretenir des statues.

Il n’y a pas de musées provinciaux en Turquie. Les objets qu’on ne transporte pas à Constantinople restent en place ou à la porte des konaks et se détériorent rapidement. Midhat-Pacha, lorsqu’il était gouverneur de Smyrne, avait formé le projet de réunir dans cette ville, la vraie capitale de l’Asie-Mineure, tous les objets d’art que l’on trouverait en Anatolie ; ce projet n’a pas même reçu un commencement d’exécution. Il existe cependant à Smyrne une collection d’antiquités assez remarquable formée par une société grecque placée sous la protection de l’Angleterre, l’École évangélique; mais depuis la loi de 1874, qui rend le transport des antiquités très périlleux, ce musée a presque cessé de s’enrichir. La science en souffre et la Turquie n’y gagne rien.

Si les monumens de l’art antique, malgré la protection que la loi turque leur accorde, sont exposés à toute sorte de ravages, il ne faudrait pas croire que les restes de l’art chrétien et de l’art musulman soient traités avec plus de respect. Le soin des objets d’art de l’époque chrétienne revient naturellement aux évêques grecs; ils paraissent n’en avoir aucun souci. D’affreux badigeonnages ont défiguré depuis longtemps les peintures de Panselinos et de ses disciples au Mont-Athos, et le jour n’est pas loin où ces œuvres ne seront plus connues que par les copies de Papety et de M. Guillemet. Il y a deux ans à peine, on découvrit par hasard, sur la route de Philippes à Drama, une sorte de crypte d’un style très ancien, ornée de fresques byzantines du plus grand mérite et très bien conservées. Le métropolitain de Drama fut aussitôt averti, mais il ne fit rien pour préserver ces curieuses peintures. Les Turcs qui passaient sur la grand’route prirent l’habitude de descendre dans la crypte pour se mettre à l’ombre, enlevèrent les têtes au couteau, détachèrent des plaques entières de l’enduit, en sorte que lorsque j’arrivai en 1882 pour prendre copie de ces fresques, il n’en restait plus que des fragmens. Une simple palissade eût suffi pour empêcher ces dégradations, mais l’archevêque de Drama avait sans doute des occupations plus pressantes que de protéger ces restes de la primitive église d’Orient.

Quant aux monumens de l’ancien art musulman, qui auraient plus de titres que les statues gréco-romaines à la sollicitude des maîtres de la Turquie, ils sont abandonnés à toutes les injures imaginables. Des chefs-d’œuvre d’architecture tombent en ruines faute de quelques milliers de francs pour les entretenir. Il n’est pas une mosquée à Constantinople qui ne réclame une réparation complète, et depuis vingt ans aucun travail sérieux n’a été fait. Et pendant que des monumens, qui seraient l’honneur de la race turque devant l’histoire, s’écroulent ou se détériorent à vue d’œil, le gouvernement dépense 60,000 fr. par an pour loger des œuvres romaines ou byzantines, à l’instigation de ses sujets grecs qui se croient déjà ses héritiers. Si la Turquie se désintéresse des monumens grecs, l’Europe et les Grecs sont là pour s’en occuper ; mais si elle néglige ses monumens à elle, qui fera des sacrifices pour les entretenir ou les sauver? Nous touchons ici au vif de la question; quand le mal a été décrit sans réticences, le remède n’est pas difficile à indiquer. Il est du devoir de chaque peuple de recueillir pieusement les monumens de son passé, de préserver de la dévastation et de la ruine les témoignages de son art et de sa grandeur historique. Lorsqu’un pays comme la Turquie est composé de races différentes soumises à l’hégémonie d’une seule, le gouvernement doit laisser à chacune d’elles le soin de veiller sur son histoire, et s’occuper exclusivement du passé de la race qu’il représente. De même que les Grecs, les Arméniens, les Bulgares entretiennent leurs églises et leurs écoles, ils peuvent aussi, s’ils en ont envie, former des musées d’antiquités. En édictant des peines sévères, par les lois de 1869 et de 1874, contre les destructeurs de monumens grecs et romains, même de ceux qui ne représentent pas une valeur vénale, le gouvernement turc a fait plus que son devoir ; il a rendu hommage à la civilisation européenne en essayant ainsi de préserver les souvenirs qui sont si chers aux peuples de l’Occident. S’il n’a pas réussi, il faut du moins lui savoir gré de l’idée généreuse qui l’a inspiré. Mais l’interdiction de tout acte de vandalisme est le seul genre de protection que l’on puisse demander au gouvernement turc. C’est là une simple mesure de police et d’ordre. Quant aux antiquités grecques ou romaines qui sont entre ses mains, ou qui couvrent le sol dont il est possesseur, il a le droit de les considérer à peu près comme nous considérons en France les matériaux de démolition. Ce sont des valeurs dont il lui est permis de tirer parti, qu’il peut convertir en espèces sonnantes. Si l’état mettait aux enchères, tous les deux ou trois ans, tous les objets antiques qui entrent dans son domaine, on verrait à Constantinople une succession de ventes brillantes, où tous les musées d’Europe se feraient représenter, et dont le produit servirait à réparer les mosquées en ruines, à racheter au besoin en Europe les armes de prix, les faïences de Koutaïeh et de Brousse, tant d’autres souvenirs de l’ancien art turc qui ont passé les mers depuis longtemps. Le musée de Tchinly-Kiosk, cette œuvre de Mahomet II dont la destination actuelle scandaliserait le conquérant, deviendrait un musée d’art ottoman sans égal au monde. Il ne serait même pas nécessaire pour cela de faire beaucoup d’achats à l’extérieur : il suffirait de centraliser les trésors épars dans les garde-meubles, les anciens palais, les mosquées. La Turquie cesserait d’être ingrate envers ses artistes et la coupole de Yéni-Djami ne menacerait pas de s’effondrer un jour sur la tête des fidèles qui ont payé les frais d’un musée d’antiques.

Les règlemens concernant les fouilles et découvertes seraient faciles à rédiger dans le même esprit. Le commerce des œuvres d’art serait libre et l’exportation permise, non pas sous la réserve d’un droit de préemption illusoire, mais contre paiement d’une forte taxe fixée à tant pour cent du prix d’achat. Dans le cas d’un contrat fictif ayant pour but de frauder la loi, et en présence d’un objet de valeur considérable, le gouvernement pourrait toujours confisquer l’objet en payant la somme indiquée par les parties. La permission de faire des fouilles ne serait accordée qu’à des gouvernemens ou à des sociétés savantes ; un tiers de la somme totale à laquelle une double expertise évaluerait les découvertes reviendrait de droit à la Turquie. S’il s’agissait de découvertes exceptionnelles, comme celles de Pergame, dont il est impossible de fixer le prix, le gouvernement toucherait une somme minima de 50,000 fr.. En cas de désaccord, il pourrait mettre aux enchères la part qui lui revient et que le fouilleur ne manquerait pas de racheter. Les antiquités disséminées dans les provinces ou saisies en contrebande seraient réunies à Constantinople pour y être vendues aux enchères ; par égard pour les sociétés grecques indigènes qui voudraient les acquérir, une remise de 10 pour 100, par exemple, leur serait faite sur les prix offerts en concurrence avec l’étranger.

La Turquie est si habituée à recevoir des conseils intéressés que le projet dont nous indiquons ici les grandes lignes a peu de chances d’être accueilli par elle. Toutefois, un pays dont les finances sont très obérées a l’obligation de ne pas négliger une source de revenus qu’on lui signale, surtout lorsque ces revenus nouveaux seraient employés à une œuvre aussi utile que la conservation des monumens de l’art national. Nous voulons croire que la Sublime-Porte finira par abroger une législation dont elle est dupe, dont l’art et la civilisation sont victimes. Nous espérons qu’il nous sera permis un jour de voir le kiosk de Mahomet II transformé en un sanctuaire des trésors de l’art musulman. Les antiquités de chaque peuple seront confiées alors aux soins de leurs protecteurs naturels. Nous applaudirons aux efforts des Grecs de Turquie pour former des collections d’art dans leur pays; mais nous n’oublierons pas que la place des œuvres grecques est partout aussi où le génie de l’antique Hellade a façonné des esprits capables de l’aimer et de le comprendre.


SALOMON REINACH.

  1. La traduction française de Buchon (Collection des chroniques nationales françaises, t. III, 1828, p. 325-338) est très défectueuse. Le texte a été publié, avec une traduction allemande et un commentaire, dans le cinquième volume de l’histoire des croisades de Wilken et reproduit dans la Byzantine de Bonn,
  2. Nous ne nous occupons ici que de l’Orient, mais à Rome même les imitateurs de Polyeucte ont fait bien moins de mal que les séditions, les guerres, l’ignorance, et surtout la coutume, stigmatisée par Æneas Sylvius, de transformer les marbres en chaux. Sous les empereurs chrétiens, il y avait un comes rerum nitentium chargé de la conservation des objets d’art. « Les premiers papes eux-mêmes, dit Ottfried Müller, montrèrent parfois du goût pour l’éclat que les restes de l’antiquité répandaient sur la ville sainte, notamment Grégoire le Grand, justement réhabilité à cet égard par Fea. »
  3. On peut voir à ce sujet deux dissertations de C.-G. Heyne, dans les Mémoires de l’académie de Goettingue, t. XI, p. 3 et t. XII, p. 373.
  4. Voyez, dans l’Histoire de l’archéologie de l’art de Bernhard Stark (Leipzig, 1880), l’histoire des études archéologiques en Grèce au XIXe siècle, p. 326 et suiv.
  5. Au moyen de donations et des revenus d’une loterie annuelle, la Société archéologique achète des œuvres d’art et fait quelquefois exécuter des fouilles. L’histoire des travaux de cette société, de 1837-1880, a été racontée récemment par M. Castorchis (Athènes, 1880); M. G. Perrot a rendu compte de ce livre dans la Revue archéologique du mois de février 1880.
  6. Loi de mai 1834, dans les Codes grecs de Balli, édit. de 1875, t. II, p. 451.
  7. Journal de mes fouilles sur l’Acropole, 23 février 1852. (Gazette des beaux-arts, 1872, p. 278.)
  8. Ce droit de visite est établi par l’article 72 de la loi, mais il est à peu près tombé en désuétude.
  9. M. François Lenormant, dans la Gazette archéologique de 1878, p. 201 ; voyez ce que dit M. Rayet dans le même recueil 1880, p. 102 et dans la Gazette des beaux-arts, 1875, t. II, p. 552. M. Castorchis lui-même, plaidant la cause de la loi de 1834 (Athénaion, 1881. p. 373), reconnaît les abus de tout genre auxquels elle a donné lieu. Ludwig Ross, conservateur-général des antiquités sous le roi Othon, les signalait avec tristesse sans pourtant y proposer de remède. Voy. A. Bötticher, Olympia, 1883, p. 71.
  10. Lors de la discussion de la convention avec l’Allemagne, le 4 novembre 1875 quelques députés ont développé avec éloquence la thèse indiquée par le bon sens. Le discours de M. Diamantopulos, rapporteur de la commission, devrait être médité de ceux qui combattent avec une passion si obstinée la convention relative aux fouilles de Delphes.
  11. Gazette des beaux-arts, 1875, t. II, p. 552.
  12. Elle a été publiée en héliogravure, par M. E. Pottier, dans le Bulletin de correspondance hellénique, année 1880, planche VIII et p. 256.
  13. Le travail de M. Brunn a paru dans les Mémoires de l’académie de Munich de 1870, 1877 et 1878.
  14. L’amende fixée par la loi pour ce délit est égale à la valeur des objets exportés.
  15. Des détails que la discrétion m’empêche de donner ont été publiés à ce sujet par M. W. J. S. dans le journal the Nation de New-York, 4 janvier 1883.
  16. Elle a été reproduite par la gravure dans les Monumens publiés par l’Association pour l’encouragement des études grecques, 1877.
  17. Voyez Milchöfer, die Museen Athens, 1881, et L. von Sybel, Katalog der Sculpluren zu Athen, 1881. MM. Girard et Martha, de l’École française d’Athènes, ont inventorié les terres cuites et les vases appartenant à la Société archéologique.
  18. D’après des informations toutes récentes, la construction du mutée ne commencera pas avant 1885.
  19. Voyez, dans la Revue du 15 février 1882, le travail de M. Emile Michel sur le musée de Berlin. — A Olympie, au moment où nous écrivons, le corps et la tête de l’Hermès sont dans une grange, le petit Bacchus que porte Hermès et le pied de l’Hermès lui-même dans une autre ! Sculptures, entablemens, chapiteaux, tout est empilé au hasard. Les bronzes seuls sont disposés avec quelque ordre, grâce à M Furtwangler, qui les a catalogués.
  20. Cette statue a été publiée d’après une photographie faite sur place, et nécessairement imparfaite, dans le Bulletin de correspondance hellénique, 1881, pi. XII.
  21. La loi de 1834, qui n’a pas été suivie en cela, prescrit la formation à Athènes d’un musée central d’antiquités.
  22. M. Castorchis s’escrime contre des moulins à vent lorsqu’il dit que les étrangers accusent la Grèce parce qu’elle veut garder les œuvres d’art trouvées par eux sur son territoire. (Athénaion, 1881, p. 467.) Pas un homme compétent n’a soutenu une pareille thèse. On accuse au contraire la Grèce de ne pas savoir préserver ce qu’elle garde; nous avons prouvé que cette accusation est fondée.
  23. Au commencement du XVe siècle, Francesco Squarcione parcourait l’Archipel pour recueillir des monumens ; Cyriaque d’Ancône vit un marché de statues installé à Myconos. Le marquis de Nointel, Caylus, Choiseul-Gouffier, Fauvel, formèrent des collections en Orient. L’Angleterre s’est surtout enrichie grâce à la société des dilettanti, fondée à Londres en 1733, et qui publiait encore en 1881 un volume sur les ruines de Priène et de Téos.
  24. On est très étonné, en Turquie, de voir des fonctionnaires de tout ordre, ministres, pachas, chefs de police, préfets et sous-préfets, rassembler avec ardeur des monnaies et d’autres antiquités. La collection de Cabouli-pacha était célèbre : celle que Soubhi-pacha a vendue récemment était plus riche encore.
  25. Elle a été gravée d’après un moulage dans le premier volume du Dictionnaire de l’académie des beaux-arts, pl. XXXII. L’original est au musée de Tchinly-Kiosk (n° 36 de notre Catalogue du musée impérial, 1882).
  26. Législation ottomane, par Grégoire Aristarchi-Bey, publiée en français par Nikolaïdes. Constantinople, 1874, t. III. p. 161.
  27. Cette réserve n’est ni dans la loi grecque de 1835, ni dans la loi turque de 1874. Mais comment interdire l’exportation d’objets qui tiennent dans le coin d’une poche?
  28. En 1874, M. de Cesnola a gracieusement cédé à la Porte quatre-vingt-huit caisses d’antiquités chypriotes qui sont aujourd’hui au musée de Constantinople. Mais le trésor de Curium est au musée métropolitain de New-York. On sait que celui d’Hissarlik a été donné au musée de Berlin par M. Schliemann. Quelques bijoux, volés par les ouvriers de M. Schliemann, ont été confisqués par le gouvernement turc et se trouvent, en partie du moins, au musée de Tchinly-Kiosk.
  29. Législation ottomane, de Nikolaïdes, t. III, p. 162.
  30. Le produit des fouilles que j’ai faites en 1881 dans la nécropole de Cymé, fouilles qui n’étaient nullement clandestines, a été confisqué par le gouvernement sur un prétexte puéril. Il est juste d’ajouter que c’était sur la dénonciation d’un étranger, qui aurait voulu fouiller à ma place.
  31. Les terres cuites dites d’Éphèse proviennent de Pergame, de Smyrne, de Tralles ou de Myrina, où des fouilles productives ont été faites dans ces dernières années par M. E. Pottier et moi (voir les tomes V et VI du Bulletin de correspondance hellénique). Un tiers de la collection recueillie par nous est au musée de Constantinople, le reste à l’École française d’Athènes.
  32. Quelques-uns en recueillent, notamment le gouverneur de la Crète; mais ce n’est pas pour le musée impérial. La loi de 1874 n’est pas faite pour un aussi grand personnage.
  33. En 1881, on a confisqué à Smyrne une figure sans valeur artistique, représentant un géant terminé en queue de serpent. Un fonctionnaire du musée impérial se trouvait là, et s’imaginant que la queue devait renfermer de l’or, il se disposait à la faire ouvrir lorsque les railleries de juges plus éclairés le firent renoncer à son projet. On rencontre très souvent dans le commerce des statuettes en bronze ou en marbre que les paysans ont percées de part en part dans l’espoir de trouver de l’or à l’intérieur.