Le Triomphe de la frivolité

Petite collection de l'ermitage (p. -30).

EDMOND JALOUX


LE
TRIOMPHE
DE LA
FRIVOLITÉ

PETITE COLLECTION DE L’ERMITAGE
XIX, RUE JEAN-JACQUES ROUSSEAU, PARIS

MCMIII


À Claude Ferrare.






La santé de Madame de Pleurre nous inquiétait depuis longtemps déjà. Les mille devoirs de l’existence mondaine ne l’épuisaient pas moins que l’ardeur de sa vie intérieure et la frénésie de son universelle curiosité. Elle se consumait, en somme, de sensibilité et d’intelligence, et brûlée par un démon intérieur, dévorée par la véhémence avec laquelle elle arrachait le voile des jours, elle attirait à elle, fébrilement, les émotions et les pensées, s’en imprégnait tout entière comme pour faire plus riche et plus lourdement précieuse cette âme qui vacillait déjà au bord du gouffre où son destin allait sombrer.

Un refroidissement pris en février, à la sortie d’un bal, où Madeleine de Pleurre nous avait paru plus adorable que jamais et touchante, jusqu’à la douleur, de beauté et de grâce fragile, accéléra l’usure d’un organisme que, seul, un désir effréné de vivre maintenait encore debout.

On envoya la jeune femme sur la Côte d’Azur. Là, l’odeur molle qui flottait dans l’air, traînante comme une caresse, le charme des contours et des nuances, dans une lumière qui mêle la douceur à l’éclat, la forme incomparable des heures, au fond d’un jardin éclairé de mimosas en fusion, au pied de collines qui s’abandonnent lascivement au vent du large, devant une mer qui se pare sans cesse de pierreries et déroule ses colliers d’étincelles, tout parut enrayer la maladie, et nous pûmes, dans le secret de notre âme inquiète, formuler en tremblant l’espoir que notre exquise amie nous serait conservée.

À peine mieux, Madame de Pleurre se crut rétablie et revint en toute hâte. Elle se jeta de nouveau avec une énergie désespérée dans les fêtes et dans les fatigues.

Brisée d’insomnie, délabrée par la fièvre, défaite et pâle, elle quittait son lit pour assister à un repas, à une soirée, à un concert ou encore pour rejoindre son amant, Jean Larquier, le musicien en qui semble passer un peu de l’âme de Schumann et de Chopin, et qui l’avait séduite autant par sa brune beauté de créole, que par sa musique désolée, gémissante, tantôt alanguie et tantôt convulsive, effrayante parfois de brutalité sensuelle. Cette passion trop vive achevait Madame de Pleurre, et Larquier, très épris lui-même, ne sut point modérer la violence d’un amour que les circonstances rendaient si dangereux. Plusieurs fois, la nuit, chez des amis communs ou dans un de ces restaurants où l’on soupe à la clarté rose des bougies, aux râles amoureux des violons tziganes, elle s’évanouit entre nos bras, et nous dûmes précipitamment la ramener chez elle, en voiture.

À la suite de ces défaillances, les amies de Madame de Pleurre lui prodiguaient exhortations et conseils, mais elle ne voulait rien entendre. Une sorte d’inquiétude nerveuse l’entraînait sans cesse vers la jouissance ou vers l’oubli. Nul n’avait assez d’empire sur elle pour la contraindre à une plus prudente conduite. Veuve, indépendante et très libre de caractère, elle se moquait de nos avis et n’écoutait que la voix terrible de ses caprices.

Peut être y a-t-il dans certaines déchéances consenties un étrange et fascinant bonheur. Madame de Pleurre paraissait aimer le souffle furieux qui l’emportait vers la tombe et en rechercher elle-même les courants les plus rapides et les plus désordonnés. À la torpeur des années résignées et trop calmes, certaines natures vibrantes préfèrent la douleur et l’angoisse, et la mort leur devient désirable, sitôt que leur destinée n’est plus un orage qui dure. Qui donc aurait retenu Madeleine de Pleurre sur cette rive-ci de l’univers ? Penchée vers l’abîme qui l’attirait, elle en absorbait les effluves, avec une conscience absolue. Rien n’arrête l’élan de ceux qui ne recherchent dans un acte que sa part de folie. La connaissance du mal a sa plénitude et sa sérénité, tout autant que celle du bien. Il y eut dans les derniers plaisirs dont se grisa Madame de Pleurre un peu de la férocité d’un suicide. Et pourtant jamais elle n’aima la vie, comme elle le fit dans ces mois de démence qui la tuèrent. D’une main qui tremblait déjà, elle saisissait les choses de la terre, avec une intensité presque sauvage, et parfois, au milieu des voluptés et des ivresses, il semblait que son âme déjà détachée de tout par l’excès même de sa frénésie, se tournât vers quelque horizon plus vaste et plus pur, tant sur son visage tourmenté, il passait alors d’apaisement et de mélancolique harmonie !

Vers le milieu de juin, notre amie s’alita et il devint affreusement clair qu’elle ne se relèverait jamais. Le docteur de Grandsaigne, qui la soignait, ne nous cacha pas son opinion ; la maladie de Madame de Pleurre serait sans doute longue, dit-il, mais elle ne pardonnerait point.

Nous prîmes l’habitude de nous réunir chaque après-midi dans la chambre de la jeune femme. On potinait ; parfois Jean Larquier jouait du piano avec Madame de Gorliouges, Mademoiselle de Heldemorte chantait. Ces distractions, d’une qualité trop suraigüe, fatiguaient infiniment la malade, elle y gagnait une recrudescence de fièvre. Mais l’ennui l’épuisait plus encore, et puisqu’elle était condamnée, ne valait-il pas mieux que l’on voilât son agonie d’une écharpe de musiques, de rires, de badinages et de fleurs ?

Se voyait-elle mourir ? Elle ne parlait jamais de sa maladie et n’aimait point qu’on la lui rappelât. Elle causait volontiers avec nous de ce qui nous intéressait ; elle regrettait les parties de golf et de tennis où naguère elle apportait tant d’entrain, et les courses vertigineuses en automobile sur les routes flexibles où l’on laisse un sillage de poussière. Elle ne faisait pas de projets d’avenir ; nous la retrouvions chaque jour aussi calme que la veille et cachant sous une humeur égale et enjouée l’angoisse qui la rongeait. Pourtant, le mal accomplissait son œuvre, avec quelque chose de hâtif et d’impatient qui nous révoltait en nous désespérant. Ce corps que j’avais connu si souple et si frais, dans son élancement harmonieux, s’effaçait sous les étoffes qui le dissimulaient à demi ; il perdait sa forme admirable ! Le visage mat et brun de Madame de Pleurre était plus pâle, les narines palpitantes de son nez mince se pinçaient, sa bouche brûlait comme un charbon ardent et il semblait qu’elle exhalât autour d’elle une atmosphère de feu. Sous les cheveux épais, mousseux et châtains qui enveloppaient ce visage exsangue, ses grands yeux d’un gris-bleu’emplissaient à présent d’une supplication infinie. Quand ce regard se levait sur vous, on frémissait de son expression anxieuse et implorante où se révélait avec une âpreté sinistre ce que Madeleine ne disait jamais. Et cependant, comme si nous n’apercevions rien de tout cela, nous riions et nous bavardions, affectant l’indifférence autour du lit où cette agonie se traînait. Le docteur de Grandsaigne passait auprès d’elle le temps que lui laissaient les visites et les opérations. Mais les fidèles habitués de notre coterie, vers la fin de juin, commencèrent à se disperser ; nous restâmes bientôt fort peu à tenir compagnie régulièrement à notre malade. À quatre heures, en y arrivant, je ne rencontrais plus maintenant chez elle que Jean Larquier, M. de Myomandre, M. Sassily et M. de Cabre. La belle Madame de Lèvrages s’y montrait assidue comme Madame Florel et Jeanne de Heldemorte. Madame Sauze, Madame de Gorliouges et Madame Loriol étaient plus rares.

Chaque soir, je passai avec amertume ce seuil si souvent franchi. J’avais connu dans cette demeure les fougueux transports de la passion avant d’y goûter le paisible bonheur de l’amitié. Notre amour avait duré trois années qui comptaient parmi les plus belles de ma vie. La lassitude nous avait peu à peu détachés l’un de l’autre, un voyage de Madame de Pleurre en Italie nous sépara ; elle s’y éprit de Jean Larquier, et moi-même, pendant ce temps, je me laissai troubler par le charme d’une courtisane qui devait me révéler toutes les tortures de la jalousie. Au retour de Madeleine, nous nous avouâmes notre mutuelle infidélité et décidâmes, d’un commun accord, de construire une amitié durable sur les ruines de nos désirs consumés. Hélas ! cette solide affection était condamnée à ne pas avoir plus de jours que notre éphémère tendresse !

Au commencement de juillet, l’air étant d’une chaleur extrême, Madame de Pleurre voulut se lever, et on la descendit dans son jardin. Elle ordonna de l’y laisser seule. Elle essaya misérablement de marcher et fit quelques pas en trébuchant, puis à bout de forces, usée jusqu’à l’âme, elle s’évanouit à côté de la pièce d’eau. On la releva glacée, on la recoucha en hâte et on courut chercher le docteur de Grandsaigne. Madame de Pleurre était au plus mal, sa porte fut consignée. Quelques jours passèrent, et de nouveau, il y eut une accalmie et comme un renouveau.

— Mon cher Raymond, me dit Madeleine, lorsqu’on lui permit de recevoir, je ne suis pas dupe de ce mieux. Ce matin, j’ai forcé Grandsaigne à confesser la vérité. Oh ! il faut lui rendre justice, il a menti tant qu’il a pu… Mais je lui ai tellement affirmé que j’avais des affaires pressantes à mettre en ordre, qu’il m’a avoué que c’est fini, tout-à-fait fini, que je n’ai plus à compter sur un sursis et que demain soir ou après-demain dans la nuit… pfffftt…

Elle fit du bout des lèvres un bruit d’ailes qui s’envolent.

— Il peut se tromper, répondis-je.

— C’est ce qu’il m’a assuré. Il n’a pas osé résister à ma prière, parce que je lui ai fait jurer, jadis, de me parler franchement quand l’heure serait venue, et qu’il me sait courageuse. Son serment l’engageait vis-à-vis de moi, mais pour s’en dégager, il m’a déclaré que la science des hommes est courte et que les prévisions logiques des médecins sont peu de chose en face de la Nature. Il peut avoir raison… Quoi qu’il en soit, je suis perdue, n’est-ce pas ? Aussi mettez-vous là, à mon bureau, et écrivez, je vous prie, une invitation à tous nos amis pour qu’ils viennent demain vers cinq heures, prendre encore une tasse de thé en ma compagnie…

— Quelle folie, Madeleine. Nous vous fatiguerons horriblement !

— On ne fatigue pas une agonisante, murmura-t-elle, en esquissant un sourire las.

Elle parlait avec beaucoup de peine, d’une voix haletante, en même temps rauque et voilée, et à peine perceptible. Cela faisait mal à entendre, tant on sentait de délabrement dans cet organe si près de se taire. La toux était pourtant moins fréquente qu’avant la rechûte.

J’écrivis donc aux quelques fidèles que j’ai cités tantôt et à M. du Pontaut-Chaley, un vieux personnage bizarre, dogmatique et solennel, qu’elle aimait je ne sais trop pourquoi et qui était son cousin. Ce M. du Pontaut-Chaley vivait comme Barbe-Bleue dans une grande et vieille maison pleine de robes ; il y en avait de toutes formes et de toutes nuances, et qui provenaient des trois derniers siècles ; ces étoffes pendues derrière des vitres, avec leurs jupes dégonflées, leurs corsages plissés, leurs paniers ou leurs schalls, lui faisaient une singulière compagnie de fantômes et lui donnaient une terreur constante : celle des mites. Aussitôt qu’il parlait, il vous entretenait des luttes qu’il avait à soutenir contre elles, de ses embuscades et de leurs guet-apens. Peut-être Madame de Pleurre appréciait-elle M. du Pontaut-Chaley de conserver pieusement les souvenirs de cette mode fugitive dont elle devait garder le culte elle-même jusqu’à ses derniers moments ; ou bien, comprenait-elle par lui, qu’il y a une part d’immortalité dans les choses les plus futiles, les plus quotidiennes et les plus passagères ? Et certes, aucune pensée ne pouvait maintenant lui offrir une plus délicate consolation. J’ai su depuis que dans son testament, elle avait légué ses plus belles robes à son cousin, et je les ai revues au fond du salon de ce doux maniaque, occupant la place d’honneur, les unes claires et comme allégées de dentelles, les autres fleuries de larges corolles de couleur, celles-ci, blanches et frissonnantes comme une chair ; celles-là, noires comme l’hirondelle, et d’autres qui avaient la nuance du temps d’automne, de l’abricot trop mûr ou de l’héliotrope en fleur. Et il y avait même une robe couleur de la lune et une robe couleur du soleil !

Je passai une soirée mélancolique, je relus les lettres que j’avais reçues de mon amie. Je l’y retrouvai tout entière, avec son intelligence aiguë, son ardeur, sa sensibilité, son besoin éperdu de tendresse, je revécus des épisodes de notre liaison, et de ce passé remué, montait une tristesse qui me déchirait la gorge. Des gants, des portraits, des cheveux s’échappaient des enveloppes à peine jaunies, elles exhalaient le parfum de violettes et de racines d’iris dont Madame de Pleurre aimait à s’imprégner, et chacun de ces papiers multicolores et soyeux m’apportait des souvenirs à demi rongés par le temps comme les images d’une vieille tapisserie. À mesure que je songeais à eux, ces missives s’échappaient de mes doigts, avec leurs dates de jours morts et leurs phrases caressantes, comme si le poids des cires irisées qui les scellaient les entraînait vers le sol. Elles tombaient comme des feuilles sèches détachées d’un arbre d’amour, je voyais fuir des figures, se faner les faces chéries d’un passé déjà lointain, tout se flétrissait en moi et hors de moi, les lumières s’éteignaient partout, et creusant, jusqu’au désespoir, une détresse corrosive, je crispais mes mains vides et pleurais de la fuite irréparable des choses, du perpétuel écoulement des êtres, des pensées et des formes, dans un glissement infini !

Je rencontrai, le lendemain matin, le docteur de Grandsaigne. Il m’assura que madame de Pleurre ne passerait point la journée. J’allai chez elle de bonne heure. Au seuil, je joignis Francis de Myomandre. Il portait une botte de roses rouges, et sa canne à pommeau d’agate sous le bras, s’apprêtait à pousser la porte. Je lui rapportai les paroles de Madame de Pleurre, il hocha la tête et me répondit en souriant :

— Madame de Pleurre mourra en femme du monde pour nous apprendre qu’il y a, même dans les plus banales des circonstances, de la grandeur et de l’héroïsme.

On nous introduisit dans la chambre de notre amie. Madeleine avait encore changé depuis la veille, et s’efforçant de cacher sa déchéance, la dissimulant sous un masque de poudre et de fard, elle la révélait plus terriblement encore. Coiffée avec soin, vêtue d’une matinée de soie claire, ornée de point de Venise, elle allongeait sur les draps brodés du lit des mains effrayantes de maigreur, où brillaient toutes ses bagues. À travers les traits de son visage, on sentait l’ossature horrible du crâne humain, la grimace qui, sous les épidermes les plus satinés comme sous les peaux les plus rudes, essaye son rictus moqueur. Cette vue nous fit frissonner. La jeune femme souriait cependant. Elle s’exprimait avec une difficulté inouïe, et on la comprenait mal, tant sa voix rauque était voilée. Autour d’elle, tout disait l’ordre et l’élégante intimité d’un appartement féminin ; les meubles de laque blanche étaient riants et frais à l’œil ; devant un paravent japonais, qui isolait un angle de la pièce, un piano de bois clair ouvrait son clavier, et sur une table étincelaient des flacons de cristal à monture de vermeil. Partout, des fleurs : auprès de la fenêtre, des hortensias montraient leurs houppes roses ; au milieu de la cheminée, un grès à reflets rougeâtres enfermait dans sa panse oxydée et vineuse des œillets d’un jaune-citron, une gourde d’étain, pendue à la muraille, nourrissait une longue gerbe de glaïeuls. Les parfums, exhalés par tant de calices, chassaient les relents pharmaceutiques des remèdes et les émanations de la fièvre.

Près de Madame de Pleurre, il y avait déjà le docteur de Grandsaigne et Jean Larquier, Madame de Lèvrages et Madame Florel, l’une, grande, belle et brune, la voix sonore, le rire gai, l’œil brillant et la lèvre charnue ; l’autre, svelte, fine, pâle, effacée et silencieuse, les cheveux d’un blond fané, les prunelles bleues. Francis de Myomandre remit à Madeleine ses larges roses, elle les garda sur son lit, et jusqu’au soir, les caressa, laissant sans cesse ses doigts suivre les contours de leurs labyrinthes satinés, comme si le monde qu’elle quittait se fût enfermé dans ces corolles épanouies et magnifiques, qui devaient être pour ses yeux épuisés la plus harmonieuse et la plus délectable image de cette vie qui s’arrachait d’elle.

On paraissait à peine savoir que l’on se trouvait dans la chambre d’une malade. Nous échangions des questions diverses. Larquier composait un opéra ; on lui en demanda des nouvelles. Tandis qu’il répondait, M. de Cabre et M. Sassily apparurent, puis ce fut Mademoiselle de Heldemorte, toute seule, et nous admirâmes une fois encore sa physionomie furtive, sa figure ronde et mate, et son regard timide, curieux et ambigu. Enfin, M. du Pontaut-Chaley fit son entrée, escortant Madame Sauze. C’était un vieillard chauve, extraordinairement sec et maigre et qui exhalait cette bizarre odeur de camphre, de laque et de sachets qu’ont les tiroirs pleins de mouchoirs de femmes et ces boîtes à gants de provenance japonaise, qu’incrustent des bambous et des cigognes d’or. Madame Sauze apportait les lettres d’excuses de Madame Loriol et de Madame de Gorliouges, qui se trouvaient empêchées, l’une étant malade, l’autre brusquement appelée aux eaux par son mari.

Aussitôt installée dans un fauteuil, Odette Sauze s’écria bruyamment :

— Devinez qui j’ai rencontré en venant ici ?

— Vous tenez trop à nous le dire, déclara languissamment Myomandre, pour que nous nous donnions la peine de deviner quoi que ce soit. Il fait bien trop chaud !

Madame Sauze, du clair regard de ses yeux noisette, tranquilles sous l’ombre caressante de leurs longs cils noirs, toisa l’interrupteur, sans bienveillance. On riait. Elle se décida à en faire autant, et reprit son récit :

— J’ai aperçu tantôt M. de Jur-Bavès, au seuil d’un magasin. Or, tout le monde le croit à Vienne, et hier soir, j’étais chez sa sœur qui ignorait un si prompt retour. Voilà un mystère qui m’intrigue énormément. Que fait ici, incognito, cet employé modèle, casanier, travailleur et scrupuleux, si attentif à ne point déplaire à ses chefs qu’il est moins un attaché qu’un ligotté d’ambassade ?

— C’est facile à comprendre, répondit M. de Cabre. On a parlé là-bas, ces jours derniers, dans un salon, de Madame Sézary, qui, vous ne l’ignorez pas, est la maîtresse de cet excellent Jur-Bavès, et l’on a eu le front de raconter devant lui qu’elle venait de prendre pour amant Gonzague de Gaulnes. Notre attaché, là-dessus, est parti comme un fou, et il vient de tomber à Paris comme un obus, pour faire explosion sous le nez de son rival. Il était persuadé que Madame Sézary lui demeurerait fidèle jusqu’à son retour…

— Il ne manquait pas d’audace, dit Madame de Lèvrages, et que va-t-il faire maintenant, cet optimiste ?

— Ce que font tous les optimistes, en pareil cas, assura Myomandre : une hécatombe ! Il va assassiner sa maîtresse, l’amant de sa maîtresse, le petit fox de sa maîtresse, et il se suicidera sur leurs cadavres. Ce sera très beau.

Madame de Pleurre étendit la main, elle voulait parler. Nous nous tûmes. De sa voix brisée, elle demanda :

— Racontez-moi donc d’autres potins. Que dit-on dans la ville ?

— La dernière aventure de Madame de Pascalise, fit Eric Sassily.

Nous eûmes un mouvement de honte. Madame de Pascalise avait eu une nouvelle aventure, et nous l’ignorions ! Et elle datait au moins de la veille, puisque Sassily la connaissait déjà. M. de Cabre, qui se vantait de tout savoir, était perdu de réputation !

— Vous êtes au courant, n’est-ce pas, de la brillante carrière qu’a parcourue Madame de Pascalise. Elle a pris son premier amant trois mois après son mariage, le second n’a pas tardé à suivre, et maintenant elle en est aux maisons de passe. Or, il se trouve que, jeudi dernier, en pénétrant dans la chambre désignée, elle s’y cogne contre son père, qui attendait impatiemment la belle fille qu’on lui avait recommandée et qu’il ne soupçonnait point être la sienne. M. Payrières est un vieux marcheur, c’est entendu, mais il estime qu’on doit avoir des mœurs dans sa famille. Je laisse à penser la mine que firent les deux héros ! Ce fut une scène burlesque. « Malheureuse, cria M. Payrières, en levant les bras au ciel, et ton mari ? » Madame de Pascalise n’a point perdu la tête : « Ma foi, a-t-elle répondu, vous comprenez bien, mon père, que je ne pouvais pas le mener avec moi ! »

Nous rîmes de l’anecdote, et madame de Pleurre la première, jusqu’à ce qu’un accès de toux interrompît sa gaieté.

— Y a-t-il longtemps que cette jeune dame est mariée ? demanda M. du Pontaut-Chaley.

— Quatre ans.

— Allons, conclut philosophiquement Myomandre, elle n’a pas perdu son temps.

On apporta le thé et un plateau garni de bouteilles de toutes formes, de gobelets d’où jaillissaient des pailles et de seaux à glace. Roger de Cabre s’assit devant une table et prépara des cock-tails, art auquel il excellait. Madame de Pleurre en réclama un, malgré nos protestations. On lui tendit un verre, elle le prit d’une main qui tremblait et y trempa ses lèvres peintes.

— Cela me rappelle bien des heures charmantes, murmura-t-elle. Que de soupers délicieux nous avons faits ensemble ! Je revois les salles claires, illuminées, j’entends la musique des tziganes… Qu’il y a de choses dans l’odeur de vernis de ce cock-tail !… Bah ! je les retrouverai peut-être au Paradis !

Elle souriait, mais son sourire ressemblait à une grimace :

— J’ai toujours cru, continua-t-elle, de sa voix fêlée, que le Paradis ressemblait au Bois, vaste, ombragé, avec de vieux arbres et des pavillons pour boire, pour danser, pour causer, et aussi quelques music-halls ! Nous sommes de pauvres petits êtres humains, il nous faut des joies à notre taille. La félicité que l’on nous dépeint, nous étoufferait, serait irrespirable…

Elle s’arrêta, épuisée.

— Il y aura trente-six Paradis, assura Myomandre. Il en faut pour tous les goûts, afin que chacun y passe son éternité avec ce qu’il a le plus aimé ici. Voyez-vous les gens qui ont horreur de la musique, obligés d’entendre des concerts d’anges, une infinité de siècles ? Dans mon paradis, on verra beaucoup de livres, magnifiquement reliés, et les plus divins causeurs du monde, depuis Rivarol jusqu’à Oscar Wilde !

— Le Paradis, ce serait de vivre toujours, dit Madame de Lèvrages. Nous ne pouvons rien imaginer de plus beau que la vie. Cette terre humble et ronde, c’est là tout notre ciel !

M. du Pontaut-Chaley donnait, depuis quelques minutes, des signes d’inquiétude.

Il se leva et s’écria :

— Vous avez une singulière façon de parier des choses sacrées. Je vous assure que Dieu…

— Ah ! interrompit Madeleine, avec fatigue, tout de suite les grands mots ! Mon cher cousin, à quoi bon déranger, pour nous, de si hauts personnages ?

Et elle ajouta plus bas encore :

— Que fait-on, cette saison-ci ?

Il y eut une explosion de réponses :

— On revient beaucoup à la soie, s’écria Suzanne de Lèvrages.

— Et aux cravates de Chantilly, ajouta Madame Florel.

— Les robes toutes plissées, sont toujours à la mode, dit Madame Sauze.

— Les guipures d’Irlande aussi, termina Mademoiselle de Heldemorte.

— Ma chère, raconta Madame Sauze, je viens d’essayer une robe charmante : c’est un tissu de soie japonaise d’un bleu vif ; la jupe est à volants soutachés de piqûres, la veste a des revers et des manches bouffantes, garnies de plissés de linon. Là-dessus, un chapeau de paille amazone, relevé par un oiseau blanc.

— Et vous, Suzanne ? demanda Madeleine.

— Oh ! moi, je viens de commander une toilette toute simple, pour ville d’eaux, une robe de toile étamine sur un transparent de taffetas blanc, garnie de colonnes de jour, s’allongeant de la taille jusqu’à une certaine hauteur du bord et se terminant par un volant en forme, dont le raccord est dissimulé sous un entre-deux de guipure brodée de couleur. Le boléro et la blouse ne font qu’un, c’est-à-dire que sur la doublure du corsage, on a adapté l’un à l’autre en même temps. Le grand col est brodé comme la blouse et incrusté sur le bord de la dentelle qui orne la jupe.

— C’est ce qu’on appelle une robe toute simple, conclut Myomandre.

Chacune expliqua son costume du lendemain, et celui-ci était de taffetas lavande et celui-là de bure. Pendant un bon quart d’heure, on ne parla que de crépons, de capelines, de blousons, de trotteurs, de serge, d’étoles, de Directoire, et de 1830. M. du Pontaut-Chaley avait oublié Dieu, et ses petits yeux brillaient de curiosité et de convoitise.

Madame de Pleurre fit signe à Jeanne de Heldemorte de s’approcher d’elle. Elle voulait voir de plus près un bijou nouveau que portait son amie ; c’était un pendentif : au-dessus d’une tête en camée, une vague de diamants se recourbait, déferlante d’étincelles, et autour du cou, des franges d’émeraudes formaient une couronne d’algues que terminait une grosse perle. Madame de Pleurre la caressa.

— C’est mon frère qui a fait le dessin, dit la jeune fille.

Madame de Pleurre voulut lui donner son approbation, mais un accès subit de toux l’empêcha de parler. Elle se souleva dans un effort terrible, nous vîmes le mouvement de sa gorge creusée, de ses épaules amaigries. Les yeux lui sortaient de la tête, rouges et pleins de larmes, un râle jaillissait entre ses dents. Une de ses mains se crispait contre le drap, l’autre pétrissait sur sa bouche un mouchoir que ternissait le sang. Une des roses glissa du lit et tomba avec un bruit mat. Grandsaigne s’était élancé vers la malade et lui faisait boire de force quelques gouttes d’une fiole. Madeleine retomba en arrière, déjà plus calme. Elle haleta un moment encore, puis s’apaisa et murmura :

— Je vous demande pardon… Tout cela est ridicule…

Après quelques minutes de silence, elle ajouta :

— Jean, de la musique…

C’était la première fois qu’en public elle appelait aussi familièrement le compositeur. Mais à qui va mourir qu’importent les bienséances mondaines ?

Larquier se leva, la tête basse. Sa grosse barbe noire cachait mal la contraction de son visage douloureux. Nous étions tous glacés d’épouvante. Il commença à jouer la dix-septième sonate de Beethoven, que Madeleine aimait infiniment. Aux premières mesures, elle fit signe qu’elle n’en voulait pas. Sassily frappa sur l’épaule de Larquier pour qu’il s’interrompît.

— Non, dit-elle, tout bas. Cela est trop grand ! Des valses…

Il joua celles qu’on ressassait alors dans les casinos et les restaurants de nuit, des danses gaies ou mélancoliques, sensuelles ou langoureuses, d’une banalité trivialement rêveuse, d’une sentimentalité artificielle et déprimante, airs d’un rythme facile, où il y avait de la folie et des désirs amollissants, et la pitoyable sentimentalité des faubourgs, ritournelles propres à faire songer les adolescents des usines et pleurer des ouvrières, refrains qui donnent la nostalgie de bonheurs vulgaires, de chagrins amoureux, de pays de romances et de caresses théâtrales, et ce mélange de plaisir et de désenchantement que l’on respire dans les bals, à quatre heures du matin.

Ces musiques traînantes et fades berçaient les dernières pensées de Madame de Pleurre.

Nous demeurions inquiets et silencieux. Le parfum qui montait de tant de fleurs se faisait plus lourd, et il entrait par la fenêtre ouverte une odeur de feuilles, de terre et de fruits. Au fond du jardin, se levaient deux grands cyprès cylindriques qui semblaient des colonnes où s’appuyait le ciel. Au centre de la pelouse, une vasque de porphyre reflétait les bouquets de lauriers-roses, éblouissants de force et de vigueur, qui l’encadraient. Plus près de nous, fermant une terrasse dallée, une treille suspendait dans le demi-jour des grappes oblongues de raisins encore opaques et dont le vert acide tentait les satyres nus qui escaladaient les parois d’un large vase de bronze posé sur un socle.

Le soleil s’évanouissait. De petits nuages de nacre irisée, en forme de coquilles, étaient semés sur un fond qui avait les tons frais d’une chair. Une vaste conque de vapeur azurée se forma au-dessus du jardin, et l’on eût dit que de cette coupe laiteuse, Vénus allait se lever, éblouissante et nue, pour envahir tout le ciel de sa forme et cambrée et nous apprendre, par une allégorie charmante, que si les femmes passent, la Femme ne meurt point.

La nuit venait ; bientôt, le ciel verdit et prit la teinte décomposée d’une turquoise qui meurt. Les cyprès noircirent, une tourterelle roucoula, le gravier cria comme si quelqu’un y marchait. Jean Larquier cessa brusquement de jouer et se retourna, traversé d’un frisson.

— Ah ! mes amis, murmura Madame de Pleurre, la mort n’est pas si terrible que cela, et la vie n’est pas une chose bien sérieuse… Nous avons tout exagéré !

Elle toussa de nouveau, cracha un flot de sang, puis parut s’abandonner à des bras invisibles. Une affreuse contraction la tordit tout entière, ses mains agrippèrent le drap avec un désespoir frénétique et surhumain, et sa tête pesa plus lourdement sur les dentelles de l’oreiller.

Le docteur de Grandsaigne lui toucha le poignet. Nous nous serrions autour de lui, pêle-mêle, avec ces bouches haletantes que fait l’essoufflement et des yeux qui s’élargissaient de terreur.

— Madame de Pleurre n’est plus !

Il y eut un cri unanime et un moment de désordre. Madame Sauze s’évanouit. M. de Cabre et M. Sassily l’emportèrent en toute hâte. Madame de Lèvrages, qui avait peur des morts, s’éclipsa à leur suite. Mademoiselle de Heldemorte, ayant pris des roses à poignées, les effeuillait de très haut, avec une grâce mélancolique, sur le corps de son amie. Madame Florel s’agenouilla au pied du lit et pria. M. du Pontaut-Chaley sanglotait comme un enfant. Plus correct, Francis de Myomandre alluma une cigarette.

M. de Grandsaigne pria les assistants de se retirer, sans larmes et sans vaines effusions, comme c’était la volonté de la défunte qui n’avait point voulu donner à ses derniers moments un caractère romantique, et qui n’aimait, en toute chose, que la discrétion et la simplicité. Il sortit lui-même pour chercher dans une pièce voisine les femmes déjà requises pour ce qu’il restait à faire. Nous demeurâmes encore quelques minutes, Larquier et moi.

Je m’étais approché de la croisée, les fleurs vivantes et colorées qui brillaient au milieu des feuilles, demain, sur une tombe, se faneraient lentement ; le jardin avait un air d’attente et d’anxiété, l’eau buvait de la nuit dans sa vasque sanglante, et, soudain, j’entendis résonner le piano. Jean rejouait, pour lui et pour Madeleine, les danses de tantôt, les airs fanés et brillants où un peu de sa vie et un peu de son bonheur avaient tenu, il se berçait de leurs harmonies faites de souvenirs et de regrets, les valses devenaient tristes et pleuraient sous ses doigts, et alanguis par la senteur âcre des roses qui se détruisaient, seuls tous deux avec le cadavre de Madame de Pleurre, nous songions à nous et à elle, et à tout ce que la vie emporte chaque jour de ce que nous avons mis dans ses mains capricieuses, de ce que nous y avons aimé, étreint ou désiré. Et cette musique légère et futile nous rappelait irréparablement le vide que nous cachons au fond de nos âmes, toujours insatisfaites, et que ce que nous avons de plus sûr et de plus précieux au monde, ce sont ces mille frivolités et ces mille rêveries dont nous emplissons sans cesse le néant paré de notre destin !