Le Trésor de la caverne d’Arcueil
La Revue de ParisTome Seizième (p. 236-240).
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VIII.


Une fois emménagé et installé dans sa maison d’Arcueil, maître Jean s’y barricada comme un consul au Caire par un temps de contagion. Des croisées eurent leurs contrevents scellés à demeure ; d’autres furent si bien garnies de fer, qu’elles ressemblaient plus au gril de saint Laurent qu’à des fenêtres. A la porte d’entrée extérieure, un petit judas garni d’un grillage épais et serré fut pratiqué dans l’épaisseur du panneau, afin de pouvoir répondre à qui heurterait sans ouvrir. Au bout de chaque allée fut creusé et appareillé on piège à loup, et des tessons de verre et de bouteilles cassées furent placés en guise de chevaux de frise sur le chaperon des murs.

Voilà l’air riant et pastoral que notre vieux orfèvre, maître Jean l’avare, comme l’appelait le peuple de Paris, sut donner tout d’abord à sa maison de plaisance. Et dès qu’il put s’y croire suffisamment encloisonné, il s’y enfonça dans la retraite la plus absolue, rompant pour ainsi dire avec toute créature et toute habitude humaines.

Ce nouveau genre de seigneur ne fut pas, comme on le pense bien, sans faire une vive sensation dans le pays. Au village, vous le savez, le moindre événement produit toujours l’effet d’une noix tombée parmi des singes. Mais ce qui vint mettre le comble à l’étonnement et exciter au plus haut point la curiosité générale déjà si fortement éveillée, ce fut une douzaine d’ouvriers allemands que maître Jean avait fait venir à grands frais de son pays d’Anspach.

Ces hommes, logés dans l’intérieur du château, y avaient passé plusieurs mois, et durant leur séjour on avait vu apporter une quantité considérable de matériaux divers, de pierres et de plâtre, de quoi faire une construction très importante.

Chacun s’était attendu naturellement à voir s’élever comme par enchantement quelque tour à observer les astres, ou tout au moins deux belles ailes s’ajouter au corps massif et caduc du vieux pavillon ; ce qui pourtant n’était guère dans les allures du bonhomme.

Cependant rien de semblable ne s’était fait, ni tour, ni ailes, ni donjon, pas la moindre bâtisse apparente. Peu à peu seulement les matériaux avaient semblé disparaître, et, un beau jour, les ouvriers allemands étaient repartis secrètement comme ils étaient venus, pour retourner sans doute dans le fond de leur détestable pays ; je veux dire dans le margraviat d’Anspach.

Quelle besogne de sorciers ces braves Teutons avaient-ils donc faite ? À quoi diable avaient-ils employé tant de temps et de matériaux ? On avait bien cherché à s’en rendre compte en espionnant par dessus les murs de clôture, mais on n’avait rien pu voir. On avait bien essayé quelques questions auprès des ouvriers, lorsqu’ils allaient d’aventure dans le village ; mais ces sauvages de la Germanie ne savaient pas un mot de français, et personne à Arcueil ne connaissait l’infernal patois de Luther. Il fallut donc s’en tenir aux conjectures, et, par compensation, il est vrai de dire qu’on ne s’en fit pas faute. Maître Jean avait l’esprit bien biscornu, bien bizarre, mais jamais certainement son cerveau détraqué et sa tête en délire n’auraient pu suffire à enfanter tous les projets saugrenus qu’on lui prêta généreusement dans cette occasion.

À partir de cette époque, la séquestration de maître Jean d’Anspach fut plus rigoureuse encore et plus complète. La porte ne s’ouvrit plus désormais que de loin à loin devant son jeune neveu, qui prenait trop de plaisir à la comédie que lui donnait son bon oncle pour lui faire grâce de ses visites.

L’autre n’aurait certes pas adouci sa consigne en faveur de ce démon qu’il redoutait, s’il ne l’avait cru capable, au besoin, sons le prétexte de ne pouvoir résister à l’ardente affection qui l’entraînait, d’enfoncer le guichet et d’escalader les murs. Puis, comme ce jeune homme, après tout, lui rendait parfois le petit service de lui apporter de la ville les menus objets dont il avait besoin, et dont il oubliait rigoureusement de lui rendre la valeur, il prenait ce mal en patience, se contentant de le tenir continuellement sous son œil, de ne lui offrir aucune espèce de réfection, et de l’enfermer sous triple dé dans une grange, quand par hasard il demandait à prendre sa couchée au château.

La propriété de maître Jean d’Anspach contenait bien six arpents dos de murs, dont deux seulement étaient boisés. Pour cultiver et maintenir en bon état une pareille superficie, il aurait fallu beaucoup de bras, un jardinier en chef et plusieurs aides ; mais notre Bavarois avait une trop grande épouvante de tout ce qui appartenait à la race humaine pour souffrir sons aucun prétexte qu’un étranger mit le pied dans la maison, et vînt partager son toit inhospitalier. De même qu’il n’avait jamais voulu admettre ni compagnon ni apprenti à sa forge, de même il ne voulut jamais s’aider de personne dans son jardin ; si bien que parterre, potager, verger, pré et parc ne tardèrent pas à n’être plus qu’un fouillis impraticable, sauf quelques petits espaces où maître Jean semait un peu de grain et des légumes.

Cependant le mince produit de ce travail, et ce que la nature lai mettait spontanément sous la main, suffisait pour soutenir son existence, et surtout la plénitude de son coffre-fort. Depuis qu’il vivait là retiré, il n’avait pas changé pour sa subsistance un seul écu. L’été, c’étaient des racines qu’il extirpait du sol, les fruits des arbres, le lait de quelques chèvres qui vaguaient dans ses jachères ; l’hiver, c’étaient les légumes et les fruits de garde ; mais jamais une bouchée de pain n’approchait de ses lèvres. Il écrasait son blé entre deux cailloux, et l’espèce de farine qui en résultait lui servait à faire une manière de brouet qui n’eût certainement pas fait envie aux Lacédémoniens.

Il avait de même amené son costume à la plus complète réduction. Des lanières de cuir ou des sabots aux pieds, une couverture de laine qu’il avait percée dans le milieu d’un trou pour passer la tête, à la manière de certains Indiens d’Amérique, et qu’il attachait autour de son corps au moyen d’un bout de corde, composaient à peu près tout son équipage. Et certes c’eût été un spectacle étrange et effroyable pour quelqu’un pris à l’improviste, que l’image de ce vieillard enguenillé, réduit à l’état de squelette, se traînant parmi les chaumes et les broussailles, ou accroupi et ramassé sur lui-même, suivant de place en place, durant les journées froides, les rayons obliques d’un soleil sans chaleur, comme une bête fauve que le froid a transie, comme un mendiant qui cherche à ranimer ses membres exténués et malades.

Usant du droit que lui donnait son saint caractère, le curé d’Arcueil, un bon et digne prêtre, était la seule personne qui échangeât avec notre solitaire, de loin à loin, quelques paroles, qui osât relancer le sanglier jusque dans son fort. Quand il passait, dans ses promenades, devant la porte, il frappait hardiment jusqu’à ce que l’autre fût venu, non pas ouvrir, mais placer à son petit judas son œil miroitant et vitreux. Et alors, tout en les cachant sous la forme aimable d’une plaisanterie, il lui envoyait, bien et dûment empaquetés, mais d’une façon vague et détournée, de bons avis, de petites admonitions qui pouvaient donner moult à penser à maître Jean d’Anspach, pour peu qu’il lui restât quelque lambeau de sa première âme.

Un jour, il lui disait : — La charité et la surveillance du pasteur doivent s’étendre sur tout le bercail. Sa dilection est à la brebis malade comme à la brebis égarée. Permettez-moi, monsieur, bien que j’aie le regret de vous savoir religionnaire, de m’informer avec empressement si vous êtes mort ou vif, et si rien ne manque, dans 1’abstraction où vous vous maintenez, aux besoins de votre corps et de votre esprit ?

Là-dessus maître Jean congédiait sans l’entendre le bon ecclésiastique, et refermait brusquement son vasistas.

Une autre fois, M. le curé, après s’être fait ouvrir de même le petit judas, se contentait de jeter doucement cette parole : — Rare solus ; voulant faire allusion sans doute à certain aphorisme de saint Augustin. À quoi le vieux lynx répondait d’un air plein de malice, et par le même texte, voyant le bon prêtre suivi de sa servante : — Nunquam duo.

— Que votre moisson, dans les jours fructueux de l’été, ait été abondante ou médiocre, lui disait-il certain autre jour, votre moisson vient de Dieu. Faites dix parts ; prenez-en neuf pour vous, mais que celui qui vous a envoyé les neuf autres ait au moins la dixième pour lui.

— La dîme, monsieur le prêtre, répliquait le vieil orfèvre, est un odieux impôt levé sur celui qui travaille par celui qui n’ensemence point. C’est inutile, monsieur, je ne donnerai rien.

— La parole de Dieu, monsieur le religionnaire, est un grain non moins précieux, reprenait le noble pasteur, que le grain du froment ou du seigle, et celui qui le répand dans les sillons de l’esprit peut bien être compté aussi pour un laboureur. La dîme, d’ailleurs, monsieur, est le tribut le plus juste ; elle demande où il y a, et s’abstient où il manque.

Durant l’hiver, quelquefois le saint recteur lui disait aussi : — J’ai des pauvres qui souffrent et qui ont froid ; que pouvez-vous faire pour nous aider à les consoler et à les couvrir ?

Mais l’homme au cœur desséché par l’avarice répondait : — Ne voyez-vous pas que moi-même je suis pauvre, et que je vis ici à l’écart dans le plus profond dénuement ?

Il affichait toujours ainsi de mettre en avant sa hideuse parodie de la misère, afin de donner le change sur sa condition et d’entourer ses richesses de plus de sûreté.