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Le Tour du monde à l’exposition de Londres

Le Tour du monde à l’exposition de Londres
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 11 (p. 193-228).


LE


TOUR DU MONDE


A L'EXPOSITION DE LONDRES.




En vérité, nous avons tort de nous plaindre- : nous ne sommes pas nés dans un siècle aussi ridicule que veulent nous le faire croire certains pessimistes hargneux et atrabilaires. Je ne sais si notre époque manque de grandeur, mais jamais assurément il n’en fut de plus curieuse. Le monde a la fièvre, il se métamorphose ; une ère nouvelle s’ouvre évidemment pour l’Europe, et nous ne contesterions ni les uns ni les autres l’intérêt de cette transformation générale, si nous n’étions à la fois juges et parties dans cette affaire. Mais c’est du rivage qu’il nous plairait de contempler la tempête, c’est de notre croisée que nous voudrions assister, comme M. Proudhon, à la lutte universelle, et nous donnerions une belle prime aux aéronautes, s’ils découvraient la route d’une planète du haut de laquelle nous pourrions en toute sûreté étudier les agitations fécondes de la terre. Ils la trouveront, n’en doutez pas ; que ne trouve-t-on pas aujourd’hui ? Tenez, l’autre semaine, j’étais à l’Hippodrome, et je serrais la main à quelques amis qui allaient par les airs la chercher, cette route, en compagnie de M. Godard. Ils montaient en ballon sans beaucoup plus de crainte que dans la malle-poste, et ils devaient naviguer dans les espaces bleus où l’aigle seul a plané jusqu’à nos jours avec une assurance que nos grand’mères n’ont pas encore dans les chemins de fer. Il était six heures du soir, quand ils disparurent dans l’éther. Je grimpai de mon côté dans un cabriolet. Au moment où ils tombaient à Chartres, j’arrivais à la gare du chemin du Nord, et ils eurent beau presser leur retour, avant qu’ils revinssent à Paris, j’étais à Douvres. Voilà ce qui se fait de notre temps. Il y a cinq ans, Paris était plus loin de Fontainebleau qu’il ne l’est de Londres à présent, et tel dandy qui prend ce soir une glace à Tortoni mangera demain matin des muffins à Clarendon. J’étais donc à Douvres bien avant le lever du soleil ; le soir, si bon me semblait, je pouvais arriver à Édimbourg, ou bien dans onze jours à New-York ; mais j’allais fort paisiblement visiter le Palais de Cristal. Il en coûte 50 francs ; il en coûte, hélas ! bien moins, si l’on veut. Figurez-vous que la première chose que l’on aperçoit en arrivant à la gare du Nord, — ici commence le récit de mes impressions, — c’est une grande affiche jaune, où l’on lit en grosses lettres : « Voyage à Londres sans rien payer ; abonnez-vous au Pays, par A. de Lamartine. » Oui, quiconque se voue à lire pendant un an le journal de M. de Lamartine a droit à un voyage gratuit en Angleterre. Un homme existe qui promet cette récompense, et il tient parole. Ah ! la vapeur peut enfanter des merveilles, le gaz gonfler des ballons invraisemblables, un tunnel sera peut-être établi sous l’Atlantique, et, si Dieu nous prête vie, nous irons après dîner acheter notre cigare à la Havane ; mais jamais nous n’assisterons à un pareil phénomène ! O mes camarades de jeunesse ! ô vous qui pâlissiez avec moi sur les bancs du collège voici quelque quinze ans, vous rappelez-vous sans émotion ces volumes déchiquetés des Méditations et des Harmonies que l’on cachait sous les pupitres, qu’on lisait avec effroi sous l’œil du maître, que l’on dévorait les soirs sous la lampe de l’étude, et pour lesquels on négligeait (ô naïve enfance !) les leçons de Virgile et du vieil Homère ? Vous rappelez-vous ces premières émotions de l’esprit qui ressemblent aux premières émotions du cœur, et ces doux chants qui ont bercé, qui ont amolli les songes de jeunesse de tous les hommes un peu pensifs de notre génération ? Eh bien ! celui qui les murmurait à nos oreilles, ces strophes enchanteresses, celui qui nous a valu tant de pensums, notre poète, notre dieu, si nous voulons lire sa prose aujourd’hui, loin de nous punir, on nous donne place dans un wagon ! Et nous sommes jeunes encore pourtant, et c’était hier, Elvire, que vous nous apparaissiez,

Dans ce désert du monde
Habitante du ciel, passagère en ces lieux !

Mais ne nous étonnons de rien ; à nos malheurs, il faut au moins gagner quelque sang-froid ; nous sommes en Angleterre d’ailleurs, dans le pays des surprises, nous allons voir des merveilles, et nous aurons tout le temps de nous exclamer plus tard. Douvres cependant n’a rien qui enthousiasme ; c’est une ville triste, noire et muette : on dirait une forge. Pour ma part, chaque fois que j’aborde en Angleterre, je retrouve, dès le premier pas, la même impression. Il me semble que deux génies, l’Ordre et la Tristesse, viennent me prendre chacun par une main pour me conduire à l’hôtel. Ainsi escorté, je marche solennellement sur un quai noir, en face de maisons noires ; la poussière que je foule c’est du fer, et l’air que je respire, du charbon. À l’auberge où j’arrive, tout au contraire est propre, fourbi, ciré, luisant. J’y suis servi avant d’avoir parlé, et cependant nul ne se hâte, aucun bruit ne se fait entendre, tout est comfortable et simple, tout est convenable et digne. La jeune femme qui apporte le thé a un air de distinction et d’honnêteté qui ne rappelle en rien l’empressement jovial de nos maritornes. Nul ne parle dans la maison ; on est là pour manger et non pour discourir. On ne s’inquiète pas de vous et l’on n’a que faire de votre curiosité. Bientôt la gravité générale vous gagne. Le commis-voyageur lui-même contemple en silence la petite tasse bleue et le pain carré qu’il retrouvera dans toute l’Angleterre sans la moindre variante ; il s’étonne des plaisanteries qu’il narrait à Calais deux heures auparavant, et pour la première fois les calembours se figent sur ses lèvres. Allez-vous visiter la jetée nouvelle en attendant l’heure du train ? vous y retrouverez au milieu des ouvriers la même dignité froide, la même activité calme. Tout se fait vite sans que personne se presse. Trois ou quatre maçons en habits noirs, en chapeaux ronds, sans crier, sans jurer, sans efforts même, remuent à l’aide de quelque machine ingénieuse des quartiers énormes de pierres factices qui mettraient en révolution chez nous toute une escouade de manœuvres. J’ai dit factices car de ce que la nature n’a pas donné de rochers aux Anglais, il ne s’ensuit pas qu’ils s’en passeront. Ils créent ce qui leur manque, et ils font à Douvres, avec du ciment et du sable, de véritables rocs qui défient une des mers les plus orageuses du globe. Au chemin de fer où des centaines de voyageurs vont trouver place, règne la même tranquillité. Nul complaisant ne vous accoste, nul parasite ne vous obsède ; vous entrez dans un bâtiment qui est une gare, et non pas, comme en France, un temple ridicule et ruineux ; on vous indique un wagon et vous partez, tout surpris que l’on puisse voyager sans plus d’encombre, sans le moindre cri, sans le plus petit employé en uniforme militaire. Déjà vous voilà filant au milieu des prairies. Que j’aime la campagne anglaise ! Tout y respire l’aisance et la sérénité. On dirait un pare éternel avec ses grands massifs, ses allées jaunes, ses pelouses vertes, ses haies bien tressées et ses horizons paisibles. Tout est fauché, peigné, tondu, ratissé. Pas une pierre qui traîne, pas une branche morte qui pende. Un silence profond règne dans ces herbages fertiles. Tout y semble heureux ; des troupeaux de vaches et de génisses dorment en paix sous de grands ombrages au milieu de l’herbe qui les a rassasiés ; des bandes de moutons immenses, qui ressemblent à de petits chevaux arabes, errent librement dans les pâturages ; on ne voit pas de bergers avec eux, et ils n’en ont pas besoin. Ils n’ont point l’air effarouché de nos moutons, et je parierais qu’ils ne franchissent jamais leur enclos, tant ils connaissent bien leur devoir ! De jolies maisons couvertes de lierre et de clématites vous apparaissent de loin en loin ; sous leurs péristyles en fleurs s’ébattent de blonds enfans, si blancs et si roses, qu’on ne voit en aucun pays leurs pareils. C’est une idylle, et vous croiriez entendre le chalumeau de Tityre, s’il y avait seulement un rayon de soleil pour vivifier cette campagne heureuse ; mais tout est froid et terne : une brume bleuâtre vous environne, une sorte de mélancolie vous oppresse, et, si riche qu’il soit, ce pays artificiel, où l’homme a eu raison de la nature, mais à qui Dieu a refusé la flamme comme à Prométhée, ne vous inspirera jamais cet amour que vous avez donné de si grand cœur aux landes de la pauvre Espagne et aux montagnes d’Italie.

J’aurais fort à dire encore, s’il était permis, quand on se dirige à toute vapeur vers le Palais de Cristal, de s’attarder ainsi dans des rêveries bucoliques ; ce serait un contre-sens. Adieu les grands chênes, les lacs transparens et les horizons bleus ! Fraîches émotions des champs, saines émanations des bruyères, brises du soir trop souvent chantées, adieu ! votre temps est fini. La poésie de la nature est morte à tout jamais. Notre siècle, qui a vu périr tant de, bonnes vieilles choses, a donné le coup de grace aux rapsodies pittoresques. Les amoureux et les faiseurs de romances doivent en prendre leur parti ; le monde n’a plus de surprises ni de mystères. C’est un grand damier dessiné par des chemins de fer, traversé par des omnibus où l’on ne peut, sans être fort ridicule, voyager pour le plaisir de voyager. Au récit de nos excursions d’autrefois, nous endormirons nos enfans comme nous endormaient nos pères en nous contant leurs batailles. Ils ont été les derniers soldats, et nous serons les derniers touristes. La poésie a changé de mobile, elle s’est déplacée ; mais elle est grande, vivace, jeune et puissante toujours. Ne soyons pas injustes, nous qui avons encore un pied dans le passé ; réunir dans une pensée commune tous les peuples de la terre, faire un appel à leur génie, stimuler leurs efforts, les instruire les uns par les autres, confondre leurs intérêts, leur ouvrir un concours universel et préparer ainsi par cette fusion générale la solidarité future de toutes les races de la terre, n’est-ce pas là de la poésie ? Oui, c’est la grande poésie de l’ère qui commence, et elle vaut bien celle de nos méditations maladives, de nos élégies de poitrinaires et de nos terribles batailles. Pourquoi donc tout à l’heure ai-je blâmé M. de Lamartine, qui a chanté si bien la première, de nous conduire maintenant gratuitement à la seconde ? Ne lui reprochons rien, sinon la république, car n’est-ce pas à elle que nous devons la douleur de voir s’accomplir dans un autre pays ce qu’aurait dû faire notre France, cette terre des grandes pensées et des nobles initiatives ? Au moment où le vieil édifice social craque dans le monde entier, le reconstruire sur une base nouvelle, sur la base la plus solide qui puisse soutenir les hommes, sur leur orgueil même et sur leur intérêt, voilà une idée véritablement républicaine, et c’est l’aristocratique Angleterre qui l’a conçue ! Voilà de la fraternité, et combien elle ressemble peu à cette fraternité menteuse que nos démagogues honteux inscrivaient sur nos drapeaux en les envoyant, portés par des bandits, en Belgique, en Suisse et à Rome ! L’Angleterre a fait plus que de découvrir le germe fécond de l’avenir, elle l’a recueilli et lui a élevé le temple le plus extraordinaire qui fût jamais. L’exécution, c’est tout dire, a été digne de la pensée. Je n’ai plus le courage de flâner, maintenant que j’entrevois le but du voyage ; je laisse là le chemin de fer, les champs de houblon, les toits sombres de Londres sur lesquels on semble glisser en arrivant, les maisons noires et la grande Tamise qui roule des flots d’encre ; nous voici au milieu des myriades de voitures qui se croisent sans bruit devant le palais de l’exposition universelle.

À l’extérieur, figurez-vous un jardin d’hiver grand comme le jardin des Tuileries, pavoisé, comme en un jour de fête, de pavillons et de handerolles qui flottent par les airs. L’aspect général est d’une grande élégance, d’une extrême légèreté qui contraste d’une façon frappante avec la physionomie austère et froide des monumens et des maisons de Londres. Un énorme portique s’ouvre devant vous. Dans cette large entrée, qui est là pour la forme, on a établi, pour éviter tout encombrement, une douzaine de petites portes en drap rouge, ne donnant passage qu’à une seule personne à la fois. Sur ces portes, il est écrit qu’on ne vous donne pas de monnaie (no change given) et que vous devez tenir votre argent prêt à la main ; vous vous introduisez dans cette étroite entrée, aussitôt un ressort de fer vous prend à la taille, vous arrête ; vous jetez votre shilling sur un comptoir, le ressort tourne, vous lâche, et sans avoir dit un mot, sans que personne vous ait adressé la parole, vous vous trouvez avoir pénétré, par la plus mesquine de toutes les portes, dans le plus immense espace couvert qu’homme ait jamais entrevu ou rêvé. C’est un monde nouveau, et quel est ce monde ? Voici des arbres d’Europe, énormes et touffus, qui étendent en toute liberté leur feuillage sous ces voûtes transparentes, et voilà un bosquet de palmiers et de bambous qui parle d’Orient, une gigantesque fontaine de cristal d’où jaillissent à grand bruit des eaux limpides, et, à côté de ce frais murmure qui dit les merveilles de la nature, vous entendez les notes solennelles des orgues qui chantent les imposas mystères de la religion ! Dans cette première minute d’éblouissement, vous entrevoyez à la fois, au milieu de ces confuses rumeurs, des tapis d’Orient, des armes de l’Inde, un parc d’Europe avec ses ruisseaux et ses bois, et une innombrable armée de statues équestres qui chevauchent autour de vous. Tout vous paraît d’abord rouge et bleu clair ; ces nuances ont été choisies avec beaucoup d’art. Le rouge, cette couleur solide qui orne tout le rez-de-chaussée, sert à la fois de base et de repoussoir aux nuances azurées de la voûte, qui s’enlèvent légèrement et vont s’enfoncer dans le ciel. On n’entrevoit que vaguement la fin de ce dôme, auquel le feuillage finement découpé des arbres ôte toute espèce de raideur architecturale, et donne un caractère incomparable de grandiose élégance ; mais ce n’est pas tout : ce transept immense dont je me désole de ne pouvoir décrire la grandeur, cette entrée sans pareille où vous avez ressenti une première impression qui ressemble à un vertige, ce coup d’œil qui vous a donné, croyez-vous, une idée de l’ensemble, tout cela n’est qu’une préface, et ce que votre imagination entrevoit, si frappée soit-elle, est bien au-dessous de la réalité. Il faut s’avancer jusqu’à la fontaine de cristal dont j’ai parlé, c’est-à-dire jusqu’au centre exact du palais ; alors vous voyez, à droite et à gauche, se déployer à perte de vue les deux véritables galeries de l’exposition qui viennent tomber à angle droit sur le transept : cette vue nouvelle dépasse toute attente. Vous croyiez avoir atteint les limites de l’admiration, et votre admiration redouble ; votre surprise a deux phases bien distinctes : figurez-vous, de part et d’autre, deux échappées ouvertes dans le pays doré des Mille et Une Nuits, deux galeries sans fin, à deux étages, couvertes du haut en bas de tout ce que le génie humain a pu produire de plus parfait, de tout ce que la nature a offert aux hommes de plus merveilleux de Canton au Pérou, et de la Nouvelle-Zélande au Groënland. Imaginez des lieues entières de tapis de toutes couleurs, de cristaux resplendissans, de meubles d’une richesse insensée, de bronzes, de velours, de porcelaines, de soieries, de tissus d’argent et de perles, de bijoux dignes de Cléopâtre, de diamans à défier les mines de Golconde ; tout cela semble jeté à l’aventure dans ce bazar du génie universel : on a réalisé pour vous un des songes qui pouvaient traverser dans un jour de fièvre la cervelle de Sardanapale. Qui n’a pas vu cette exposition ne se doute pas, je le dis hardiment, des richesses de ce monde. Toutes ces merveilles s’étagent dans un palais transparent, soutenu par des colonnettes imperceptibles, et la lumière baigne librement ces pierreries qui chatoient, ces étoffes qui reluisent, ces fontaines qui murmurent, et toute une population de statues qui posent. Au-dessus de la voûte de verre, on a tendu, pour éviter la trop grande ardeur du soleil, des toiles blanches que le vent agite, et qui ressemblent, quand elles frissonnent, à un courant d’eau claire qui passerait sur vos têtes. Grace aux ventilateurs et aux fontaines, la fraîcheur est extrême : on pourrait se croire sous les ondes de quelques fleuves fabuleux, dans le palais de cristal d’une fée, ou d’une naïade dont Jupiter serait l’amant magnifique, chez Cyrène, par exemple, la mère de ce pauvre Aristée, dont nous avons tant de fois récité les poétiques douleurs. Autour de vous, il y a une multitude immense, et cependant pas de foule ; vous avez soixante mille compagnons, c’est-à-dire le double au moins de ce que vous voyez de soldats au Champ-de-Mars dans les plus grandes revues, et personne ne vous heurte, nul ne vous pousse ; vous vous promenez à l’aise comme sur le boulevard. Cependant il n’y a pas ou presque pas de police et rien qui ressemble à de la contrainte : çà et là un policeman vous indique simplement par quel escalier il faut monter, par quel descendre. Vous n’entendez aucun bruit de voix et vous ne voyez d’agitation nulle part ; chacun va où bon lui semble et vit à sa guise, car il faut vivre dans ce palais sans fin, si l’on veut y voir quelque chose ; on y mange, et si l’on veut, on y dort. Des glaciers, des pâtissiers, des restaurateurs, ont fondé là de grands établissemens. Les gens économes, tels que les cultivateurs et les ouvriers, qui composent en grande majorité le public, apportent leurs repas dans leurs paniers. C’est une curieuse chose de voir ces bons paysans anglais, en blouses, en bottes de cuir, soigneusement brossés, s’asseoir auprès d’une des fontaines pour y préparer leur grog, déchirer à belles dents un morceau de jambon ; ils distribuent le luncheon à leurs enfans, au milieu de la foule, comme la pâtée à leur volaille, et quelle quantité de poussins quelles nombreuses familles ! Les Anglais ne se figurent pas qu’on puisse avoir trop d’enfans. Une Écossaise, mère de onze garçons, me disait un jour en soupirant : — Dieu n’a pas permis que j’eusse des jumeaux. — Tout ce monde mange en paix, la galerie les inquiète si peu ! Ils viennent pour voir, non pour être vus : c’est justement le contraire en France. Je me souviens que le 4 mai dernier, à Paris, pour maintenir l’ordre autour des baraques de saltimbanques qui garnissaient les Champs-Élysées, il y avait, sans exagération aucune, beaucoup plus de soldats que de spectateurs. À Londres, pour garder ce palais, où tous les mondes sont réunis, on a placé devant la grande porte deux factionnaires en habit rouge, qui se promènent l’arme au bras avec une raideur toute britannique. Encore sont-ils là, je pense, pour le décorum et comme accessoires pittoresques : ils n’auront jamais rien à faire. Les Anglais n’ont jamais besoin de menaces pour rester dans le devoir. Admirable peuple, qui sera toujours libre et fort, parce qu’il a le sentiment de sa dignité et le respect de la loi !

Le Palais de Cristal attire, bien entendu, tous les flâneurs de Londres ; ce qui n’est pas beaucoup dire, car la flânerie n’est guère de mode en ce pays. Les dames de haut parage pourtant, qui, sans en avoir l’air, sont plus frivoles dans le royaume-uni, quand elles s’y mettent, que les Espagnoles elles-mêmes, avaient l’habitude d’aller chaque jour en voiture, de quatre à six heures, s’arrêter devant les magasins en renom, de Picadilly et de Regent’s Street. Aussitôt les commis, en habits noirs et têtes nues, leur apportaient dans leurs calèches les étoffes les plus nouvelles, et, si les élégantes ladies n’achetaient pas toujours, elles achalandaient du moins les boutiques. L’'exhibition a mis fin à cette coutume, et les marchands s’en plaignent aigrement. C’est dans le palais de verre que les rendez-vous se donnent maintenant, les vendredis et les samedis surtout, jours où le prix d’entrée est assez élevé (3 et 6 fr.) pour écarter le mob complètement. L’affluence cependant n’y est pas beaucoup moindre, et, à cet égard, toutes les prévisions ont été déconcertées. On s’était d’abord figuré que les premiers jours une telle multitude se ruerait sur Londres, que, chose inouie en Angleterre, on avait cru devoir prendre quelques mesures exceptionnelles pour la sûreté publique ; on s’était trompé. Le début fut assez froid pour donner au prince Albert des craintes sérieuses sur la réussite de cette exposition dont il a été le principal et l’indispensable instigateur. Enfin on s’était dit que les entrées à 1 shilling attireraient une foule tellement énorme, que la recette serait en définitive beaucoup plus forte ces jours-là que les autres. Le contraire est arrivé : les entrées à 1 shilling, ont donné d’abord 24,000 francs seulement, tandis que les visiteurs qui payaient une demi-couronne ont fourni, dès les premiers temps, des recettes quotidiennes de 60,000 francs. On avait empêché les chemins de fer d’abaisser leurs prix pendant le premier mois, tant on redoutait pour Londres l’encombrement des trains de plaisir. Or, la ville était moins bruyante que jamais ; les hôtels étaient vides, on n’y pouvait rien comprendre. En Angleterre et dans toute l’Europe, on avait fait sans doute le calcul de laisser passer les plus pressés ; puis, de tous côtés, on est parti à la fois, et c’est vers le commencement de juin que l’affluence des visiteurs a fait irruption tout à coup. Les recettes s’élèvent journellement, et le moindre tarif a donné déjà des résultats de 71,000 fr. À l’heure qu’il est, tous frais payés, on a encaissé un bénéfice de plusieurs millions de francs, et cette belle exposition se trouve être une admirable affaire industrielle, car elle a devant elle cinq mois de prospérité encore, et la recette d’un seul jour couvre les frais d’un mois, qui s’élèvent, si je suis bien informé, à 60,000 francs environ. Chose singulière, en Angleterre, la difficulté n’aura pas été de trouver les fonds nécessaires à l’édification d’une semblable merveille ; l’embarras sera de dépenser les bénéfices perçus. C’est une question qui agite tout le monde et qui réveille la grande querelle des libres-échangistes et des protectionistes ; elle ne sera pas facile à trancher, et qui d’ailleurs la résoudra ? Les uns demandent la permanence, les autres la destruction immédiate de ce bazar universel ; ceux-ci veulent un jardin d’hiver, ceux-là une fondation pieuse ou un monument commémoratif. Qui l’emportera ? On sait par quel concours l’exposition s’est faite. Après un appel adressé aux souscripteurs volontaires qui versèrent en quelques jours la somme insuffisante de 65,000 livres sterling, je crois, on eut l’idée de demander, non de l’argent, des signatures seulement, et chacun vint cautionner au lieu de payer. Dans ce pays des larges initiatives, on aurait trouvé des milliards en quelques semaines ; aussitôt la liste signée, la banque d’Angleterre avança l’argent, et en moins de trois mois le Palais de Cristal fut construit. L’érection de ce palais souleva cependant de graves récriminations ; un parti considérable existait en Angleterre, qui repoussait en principe l’idée de cette exposition, dans laquelle il voyait une sorte de préface au free trade, et qui n’envisageait pas d’ailleurs sans déplaisir, en ces jours de révolution, cette solennité sans précédent et le concours inaccoutumé de visiteurs de toute espèce qu’elle amènerait à sa suite. Lors même que la question eût été gagnée contre ces étroites objections, les mécontens ne se tinrent pas pour battus. Tous les prétextes imaginables furent successivement invoqués et tour à tour opposés à ceux que les vieux conservateurs anglais qualifiaient d’imprudens novateurs. Or, par une heureuse coïncidence, l’on dirait volontiers par un hasard providentiel, il n’est pas une de ces objections qui, bien loin de nuire au palais de l’exposition, ne lui ait, au contraire, merveilleusement profité. Il est certain, tout bizarre que cela semble, que sa beauté définitive est due en partie à l’opposition qui lui a été faite. Ainsi par exemple, disaient les mécontens, de quel droit bâtissez-vous dans Hyde-Park ? C’est une promenade publique. Comment ! pour avoir la vue de ces belles pelouses, d’honnêtes citoyens ont acheté fort cher les terrains qui les bordent, et vous venez de gaieté de cœur élever en face de leurs croisées vos maussades maçonneries ! En vertu de quelle loi amoindrissez-vous ainsi la valeur de leurs propriétés ? Et d’ailleurs combien durera cette exposition ? Six mois, dites-vous, mais qui vous en répond ? Si une fois vous commencez à poser des pierres et du mortier, nous savons ce que durera votre bâtiment et toutes les bonnes raisons qu’on trouvera pour ne pas démolir. En Angleterre, ces objections étaient fort graves ; il n’en était pas une que l’on pût aborder de front et combattre légalement. Il fallut les tourner adroitement. « Vous redoutez la durée de notre bâtiment, répondit-on, la difficulté de le faire disparaître ? Rassurez-vous ; il ne s’agit point ici de pierres de taille, nous le construirons en fonte et en verre ; l’exposition finie, on l’enlèvera en vingt-quatre heures ; les propriétaires voisins n’auront donc pas à subir l’inconvénient d’une lente construction, ni même à respirer la poussière de la maçonnerie. Si la proximité du palais est un inconvénient, il sera de courte durée et racheté cent fois par le mouvement commercial qui se fera sentir surtout autour de l’exposition. » Ainsi fut décidée la construction en verre qu’avait proposée Paxton, le jardinier en chef du duc de Devonshire, et qui devait produire l’effet incomparable dont nous avons tâché de donner une idée ; grace aux mécontens, on fut délivré des murs épais et probablement de ces affreuses briques jaunes que la fumée de Londres estompe et noircit en quelques jours. Ce n’est pas tout, l’opposition revint à la charge. « Vous construirez en verre, dit-elle, c’est à merveille ; mais ces beaux arbres qui couvrent l’emplacement que vous avez choisi, qu’en ferez-vous ? oserez-vous les couper ? Ces arbres appartiennent au peuple anglais ; nous les aimons, nous les avons vus toujours, nos enfans jouent sous leur ombrage ; de quel droit abattrez-vous ces arbres qui forment à eux seuls tout l’agrément de ce soin du parc, qui est notre square à nous ? — Vous avez raison, répondit-on ; aussi nous n’abattrons pas ces arbres, nous les renfermerons dans notre palais, et, au lieu d’avoir froid cet hiver, ils seront pour la première fois de leur vie en serre chaude. » De l’obligation de conserver ces ormes résulta la nécessité d’élever à une hauteur inattendue la voûte du palais. Il prit à cause de cela ses dimensions colossales, et, presque sans qu’on y eût songé, il se trouva que ces arbres, heureusement respectés, donnaient à l’ensemble une merveilleuse beauté.

Il faut revenir à l’exposition et n’en plus sortir, maintenant que nous avons esquissé son histoire. À une première visite, il est impossible de se rendre compte d’aucun détail, et il serait maladroit, quand tout vous attire, quand l’aspect général domine votre curiosité, de s’attarder aux expositions différentes et de commencer des inspections partielles. C’est bien assez de contempler en un seul coup d’œil ce panorama universel. On n’a pas trop de cinq heures pour s’assurer qu’on erre à la fois dans les cinq parties du monde. À lire simplement les suscriptions des expositions diverses, à regarder les couleurs de tous les drapeaux de la terre, l’intérêt ne faiblit pas un instant. J’étais attiré surtout, j’en conviens, par les noms de ces contrées lointaines que l’on s’attend si peu à rencontrer sur les tables de l’industrie, que l’on ne connaît que par le souvenir encore récent des aventures presque fabuleuses des marins qui les découvrirent. La terre de Van-Diemen, l’Australie méridionale (South Australie), la Nouvelle-Zélande, etc., sont-ce là des noms qu’on puisse lire sans surprise en face des étalages réservés à la Belgique, à la Hollande, au Zollverein ? J’y joindrais volontiers la Trinité, la Guyane, le Canada, la Nouvelle-Galles et vingt autres encore. N’était-ce donc pas sur ces rivages, dont l’existence même était presque mise en doute, que nos grands-pères périssaient dans des naufrages dont les récits enthousiasmaient notre enfance ? Ces beaux voyages de Cook et de Bougainville, qui ont allumé dans nos têtes l’amour de l’inconnu ; ces découvertes de Bank et de Solander, qui sont de vieux amis pour nous ; ces combats contre des peuples anthropophages ; ces îles fortunées où l’on trouvait les mœurs primitives et des houris sans pareilles : eh quoi ! tout cela se passait dans un monde à jamais disparu ! Nous en étions restés au capitaine Wilson, au bon roi des îles Pelew, aux Papous, aux nymphes d’Otaïti, presque à Guatimozin et à Montezuma, et quand, après quelques années, nous venons à jeter les yeux vers ces terres vierges couvertes de fruits inconnus, de forêts mystérieuses, de lacs inexplorés, où l’on vivait de manioc et de chiens cuits entre deux pierres, nous n’y voyons plus que des parcs, des châteaux, des villes éclairées au gaz, des théâtres, des femmes élégantes, des voitures à huit ressorts roulant sur un excellent macadam ! Sur les quais, nous rencontrons à chaque pas la gravure qui représente le massacre de Cook à Owhihée par des sauvages nus, tatoués, coiffés de plumes, et tout le monde sait que le souverain actuel des îles Sandwich, sa majesté Tamehameha III, est un des plus fins joueurs de billard de l’univers ! Le Canada lui-même, qui envoie à l’exposition de belles calèches, des harnais élégans, des meubles si comfortables, ne touche-t-il pas de bien près à la patrie de Bas-de-Cuir, le chasseur, et d’Uncas, le dernier des Mohicans ? Cela ne vous étonne-t-il point de respirer les âcres senteurs des plantes de la Prairie en face d’une excellente berline, dont le bois a été coupé dans ces forêts, hier encore inextricables, asiles ignorés des daims et des élans ? Avez-vous oublié les Natchez, Chactas et la douce Celuta, et ces femmes gracieuses qui attachent le berceau de leurs enfans aux branches mouvantes des érables à fleurs rouges ? Eh bien ! ces femmes portent aujourd’hui des chapeaux de Mme Barenne, et les fils du bon Outougamiz sont de dignes fermiers, qui mettent le dimanche une redingote à collet de velours. Sur ces grands fleuves d’où M. de Chateaubriand, laissant dériver son canot d’écorce, contemplait les forêts solitaires, recueillait les bruits imposans du désert, et s’écriait qu’il retrouvait enfin la liberté primitive ; sur ces grands fleuves des myriades de bateaux à vapeur remplissent l’air de fumée, et font tinter leurs cloches à l’approche des villes où ils stationnent. Ah ! la poésie de la nature, avais-je tort de le déclarer, est à tout jamais disparue ? Oui, cela est vrai, les sauvages ont des faux-cols et des sous-pieds. Il ne faut plus songer aux aventures dans les savanes, mais il faut penser que la première moitié du siècle où nous sommes a vu s’accomplir cette inconcevable transformation ; il faut cesser de dire que l’humanité est stationnaire, que notre époque ne fait rien de grand. Je ne sais rien de plus niais que cette maxime banale qu’on va répétant tous les soirs. Jamais au contraire, depuis la création de cette planète, les hommes n’ont assisté à des événemens aussi prodigieux ; jamais le courant qui nous entraîne n’a été plus irrésistible, plus rapide, plus extraordinaire ; il faut être aveugle pour ne le pas voir, et à ceux qui dorment, en croyant à l’apathie du XIXe siècle, on peut promettre au réveil un terrible vertige.

Et maintenant que nous avons vu comment l’Occident se réveille, comment les nouveaux mondes sortis du chaos se sont fondus dans le creuset de la civilisation européenne, allons en Asie, retournons au berceau du genre humain. Sur cette vieille terre de la tradition, nous allons rencontrer un spectacle tout différent. Là-bas, c’était la passion effrénée du progrès ; ici, c’est la résistance absolue à toute innovation, et, contradiction bizarre, le résultat est également merveilleux. L’exposition nous permet de faire en quelques pas la comparaison, et jamais rapprochement ne fut plus fécond à la fois en enseignemens, en incertitudes, en mystères. Quand on pénètre dans le Palais de Cristal, les premiers produits que l’on entrevoit sont ceux de l’Inde, de la Chine, de la Turquie, de la Perse et de Tunis, s’il est permis de comprendre la régence dans les pays orientaux. Le philosophe, aussi bien que l’homme du monde, peut rester tout un jour en contemplation devant les chefs-d’œuvre venus de ces pays, du soleil. On sent de prime-abord que l’on est là dans une terre exceptionnelle, où rien ne rappelle ce qui vous entoure, et qu’on dirait tombée du ciel sur ce globe boueux où nous vivons. Quand on se trouve dans cette exposition indienne surtout, au milieu de ces châles d’une finesse fabuleuse, d’un prix plus fabuleux encore, de ces voiles si légers qu’on les dirait d’air tramé, de ces tissus d’argent et de soie, d’or et de perles, auprès desquels l’habit de Bassompierre eût semblé de la serge, on se frotte les yeux ; mais ce n’est point un rêve. Ces étoffes invraisemblables, ces armes d’une richesse impossible, d’une élégance sans pareille, ces harnachemens d’or et de rubis, ces vêtemens brodés de diamans qui valent tout un de nos royaumes européens, ces palanquins semés d’émeraudes, tout cela ne vient pas du paradis ; les séraphins n’y sont pour rien, et ce sont des hommes, bien réellement des hommes, qui ont créé ces merveilles. Il est vrai que ces hommes qui résistent à notre civilisation, nous les suspectons de barbarie, et dans notre inconcevable orgueil nous sommes près de les appeler des sauvages. Comment ! elles seraient sauvages ces populations mal connues, plus mal comprises, dont les œuvres ont un tel cachet de distinction exquise et de richesse éblouissante ! Comment ! dans un coin de ce globe, des régions existent où des bergers, assis devant leurs chaumières, sans autres instrumens que leurs mains et leurs pieds, tissent ou brodent en chantant des châles, des écharpes ou des tapis dont la beauté nous confond d’admiration ! Pour les imiter, l’Europe savante s’ingénie, elle crée des machines étonnantes de complication et d’intelligence, la chimie invente, les pistons grincent, la vapeur s’essouffle, et le résultat de tant de découvertes, de labeurs et de science n’approche pas plus du modèle que la prose de la poésie, ou la froide épure d’un architecte du tableau librement rêvé d’un grand peintre ! Les plus habiles artistes de l’Occident, les savans de nos instituts apportent leur concours aux manufactures des Gobelins et de Beauvais, et les tapis qui s’y tissent sont sans égaux dans les pays qu’on nomme civilisés ; mais voyez à côté les tapis de Perse et de Tunis quelle différence dans l’ensemble, quelle harmonie de couleurs, quelles nuances inconnues et charmantes, quelle richesse avec des procédés bien plus simples ! D’où vient que les couleurs qui s’excluent absolument dans nos pays, et que la nature a cependant rapprochées partout, le vert et le bleu par exemple, se marient avec tant de bonheur dans les étoffes orientales ? D’où vient qu’aux tissus de laines, si mates chez nous, ils savent donner la transparence et l’éclat des vitraux du moyen-âge ? Quel génie leur a donc enseigné ces secrets qu’après tant de siècles de recherches nous n’avons pu découvrir ? Ce n’est pas à nous de faire la leçon aux paysans d’Afrique et d’Asie, c’est à nous, au contraire, d’apprendre en étudiant leur travail ; on l’a si bien senti à l’exposition de Londres, qu’on s’est hâté d’envoyer les ouvriers de nos manufactures, les teinturiers surtout, à cette école du goût et de la naïveté. Où donc est l’art ? où le progrès ? où la civilisation ? Que de doutes écrasans renferme un tel phénomène ? Ah ! l’Orient, l’Orient tout entier est une énigme ! Quiconque a seulement passé au milieu de ces populations silencieuses et dignes, élégantes et majestueuses, a bien compris qu’il y avait là quelque chose d’inexplicable. La lumière vient de l’Orient, c’est de là que sont venues aussi toutes les grandes invasions, et tous les conquérans occidentaux se sont brisés contre les frontières orientales ! Avez-vous jamais réfléchi à ce duel éternel et si monstrueusement inégal cependant des Russes contre les Circassiens ? N’avez-vous jamais été frappé de cette résistance inconcevable, toujours vivante, des pauvres Indiens contre cet autre colosse qu’on nomme l’Angleterre ? Où donc réside la force secrète de ces peuples en apparence si débiles ? Opposez leurs ressources aux nôtres, leurs moyens de défense à nos engins de guerre : leurs armes sont plus naïves encore que leurs machines. Voyez ces arcs si légers, ces flèches si minces, ces poignards damasquinés que l’Inde expose à Londres. Auprès de nos mortiers et de nos pièces de siège, ce sont des jouets véritables ; la poignée de ces petits sabres est si courte, qu’ils semblent faits pour être maniés par les doigts des enfans. C’est la lutte de la panthère contre l’éléphant les jours de bataille ; sur le terrain pacifique de l’industrie, la même différence se retrouve, et l’on reconnaît à l’instant dans leurs œuvres le Sihk agile et le lourd Saxon.

Une autre remarque est à faire dans cette exposition si frappante des Orientaux. C’est le contraste qui existe entre la folle richesse des objets de luxe qu’ils fabriquent et l’excessive pauvreté des ustensiles nécessaires à la vie dont ils se servent. Ici, pour l’existence extérieure, des vêtemens splendides, de l’or et des pierreries ; là, pour le foyer, pour les besoins de chaque heure, une humble cafetière en fer mal battu, une poignée de riz et de l’eau claire. Un Indien dort sur une pauvre natte, mais il veut que la femme qu’il aime ait une folle parure et porte aux pieds et aux mains des bracelets qui valent plus que sa maison tout entière ; l’Arabe couche sous une tente misérable, mais il faut que son cheval soit le plus beau de la tribu ; il a pour tous meubles un mauvais tapis, mais son yatagan est incrusté de corail, et ses pistolets sont montés en argent. L’homme de l’Orient est poète avant tout ; il a l’amour du beau ; il adore le superflu, l’inutile lui est nécessaire, et il méprise ce qui est indispensable, parce que ce qui est indispensable est laid, toujours laid ; toujours l’expression d’un besoin quelconque de notre chétive nature. Il pense que rien de ce qui est beau n’est inutile à la vie. En Occident, l’homme pense précisément le contraire ; il n’estime les choses qu’en raison des services matériels qu’elles lui rendent ; il consacre sa vie à l’utile, il lui élève des temples, il divinise la matière, il fait des dieux de ses besoins. En face de l’exposition orientale, de ces tissus d’or, de ces joyaux charmans, voyez par exemple l’exposition des États-Unis ; certes, ce n’est pas le beau qu’ils recherchent, ces Américains si habiles. Voilà des paletots en caoutchouc, des bottes en caoutchouc, des maisons en caoutchouc : tout cela est puant et hideux, mais c’est imperméable. Voici des machines à vapeur. La nature avait donné à ces hommes des forêts superbes, ils les ont abattues pour établir des rail-ways ; leurs savanes fleuries, ils les ont défrichées pour y semer des haricots, et ils élèvent des cochons là où paissaient en liberté des cavales sauvages. Pour eux, le temps est tout ; faire vite, c’est leur devise. L’homme de l’Orient, au contraire, regarde couler les ans, il cueille ses jours selon le conseil du poète, il savoure ses heures. Pour lui, la vie n’est pas chose mathématique, elle ne se mesure pas au balancier d’une pendule. Il ne regrette pas les jours qu’il a perdus, il ne pleure que ceux où il a vécu. L’un s’agite, l’autre rêve, tous les deux sont heureux à leur manière, et, en suivant des routes diamétralement opposées, l’un et l’autre arrivent, même en industrie, à des résultats également prodigieux. Économistes et philosophes, méditez et faites des livres : voici un problème digne de vous, et, avant que vous ayez décidé entre les États-Unis et l’Inde, le monde aura tourné plus d’une fois dans l’espace.

Et la Chine ? Qu’est-ce que la Chine ? qu’est-ce que cet empire presque fabuleux, deux fois grand comme l’Europe, qui a horreur de nous et que nous admirons, bien qu’il nous méprise, dont nous ne savons rien, sinon des prodiges, et dont rien ne nous arrive, sinon des chefs-d’œuvre ? Je sais bien qu’en regardant les paravens, nous affectons de le tourner en ridicule, ce peuple de sages ; mais comme il s’inquiète peu de nos railleries ! comme il prospère en paix pendant que la fièvre nous ronge ! comme il s’affermit sur sa base inébranlable sans entendre le bruit lointain de nos cataclysmes ! L’exposition chinoise cependant n’est pas digne de l’empire du milieu, il faut en convenir. La Chine boude l’Angleterre, et elle a ses raisons pour cela ; on dit même qu’elle n’a rien envoyé au Palais de Cristal, et que les rares produits qui s’y sont glissés sous son nom y figurent à son insu et ont été ramassés çà et là dans les boutiques de Londres par précaution diplomatique. Il ne fallait pas que la Chine, par son absence, rappelât trop vivement cette invasion peu glorieuse et peu morale du pavillon britannique à Canton. Nous avons ri de cette guerre monstrueuse ; nous nous sommes moqués de ces naïfs soldats qui croyaient avoir raison des Anglais en opposant à leurs canons des figures terribles en papier peint. Nous avons eu tort. De quel côté étaient donc les barbares ? Quel parti suivait la loi naturelle et combattait pour le bon droit ? L’Angleterre, ce jour-là, où avait-elle caché sa noble devise ? L’armée chinoise était risible, oui, mais c’est un honneur pour le Céleste-Empire. Ce peuple est-il donc assez primitif, assez peu civilisé pour songer à la guerre, pour rêver aux moyens de s’entr’égorger au meilleur compte possible, pour perdre son temps à fourbir ses armes comme les hordes sauvages des premiers siècles ? Ils ont mieux à faire, et il y a des milliers d’années que le congrès de la paix a terminé son œuvre à Pékin. Comme ces gens, s’ils s’occupent de nos affaires, doivent nous prendre en pitié ! Et vraiment, je crois qu’ils ne s’en font pas faute. Dans l’exposition chinoise à Londres, un jeune Chinois est assis au milieu de ses porcelaines et de ses marqueteries. Sans s’étonner, souriant d’un air railleur, il regarde le mouvement qui se fait autour de lui. C’est un homme de vingt ans, vêtu de soie et rasé suivant la mode de son pays. Jamais œil plus fin n’éclaira une physionomie plus moqueuse. Je ne pouvais pas le regarder sans un certain embarras ; son dédain me gênait, et pourtant j’allais le voir sans cesse. « Eh quoi ! me disais-je en le considérant des pieds à la tête, cet homme rit même du Palais de Cristal ? Qu’a-t-il vu de si prodigieux dans son pays pour qu’une merveille si étonnante, selon nous, n’excite dans son esprit aucune surprise ? Sommes-nous donc tout-à-fait des crétins, nous qui crions au miracle en face de l’un des efforts les plus extraordinaires de notre civilisation, tandis que ce Chinois semble nous trouver profondément ridicules ? » Dans ce moment en effet, ce jeune homme, surpris sans doute de l’attention avec laquelle je l’examinais, me riait au nez de la façon la plus impertinente, et ce n’est pas envers moi seul qu’il en agissait ainsi. Un jour, je rencontrai dans sa boutique deux des hommes les plus illustres de France. Penseriez-vous que le Chinois devinât la distinction de ces visiteurs ? Nullement ; il montra ses dents blanches à leur gloire comme à mon obscurité, et jamais vous ne lui eussiez fait comprendre que ces hommes, dans notre pays, étaient dignes du bouton bleu de première classe.

À peu de distance du Palais de Cristal, dans un petit bâtiment construit récemment à cet effet, une seconde exposition chinoise est ouverte au public. Là, au milieu d’une infinité de meubles, de laques et de porcelaines, on voit avec sa suite une dame de la haute société de Pékin, à ce que prétend l’affiche, une lady aux pieds brisés à la dernière mode. Je m’empressai de m’y rendre. À peine entré, j’entendis dans le lointain une harmonie bizarre et douce qui me charma. J’arrivai dans le salon de la jeune femme. Elle était nonchalamment étendue dans un grand fauteuil, agitant comme une Andalouse un joli éventail ; ses petits pieds, qui ressemblaient tout-à-fait aux sabots d’un chevreuil, étaient croisés sur un coussin de soie ; ils étaient chaussés d’un ruban rose, et un bracelet d’argent flottait du talon à l’orteil. C’était une femme très jeune et à mon goût très jolie, quoique jaune comme une orange. Ses petits yeux bruns, retroussés vers les tempes, étaient fins et provoquans ; elle avait de longs cheveux noirs qui tombaient en nattes sur ses épaules, une taille très souple autant que permettaient d’en juger trois ou quatre tuniques de satin de diverses couleurs descendant sur un large pantalon de soie rouge. Au reste, je me hâte de dire que cette jolie personne avait les meilleures manières du monde, et, quand je m’approchai pour voir ses pieds d’un peu près, elle manifesta par une petite moue très agréable que sa pudeur commençait à s’effaroucher. Derrière elle, sa camériste était assise, entourée de deux jolis enfans déjà jaunes et moqueurs comme leur sœur ; un peu plus loin, un jeune homme, vêtu de satin bleu et debout, soufflait dans une longue flûte qui rendait les sons bizarres que j’avais entendus en entrant. La jeune dame m’avait d’abord trop préoccupé pour que je pusse faire grande attention au musicien ; mais, quand je jetai les yeux de son côté, je sentis aussitôt fixé sur moi le regard railleur du Chinois de l’exposition. C’était bien lui ; ce diable d’homme était partout ; il m’avait parfaitement reconnu, et une telle envie de rire le possédait, que je crus un instant qu’il interromprait sa sérénade. Il me trouvait évidemment fort grotesque. L’air qu’il exécutait sur sa flûte ne ressemblait à rien, sinon de fort loin aux lentes psalmodies que chantent le soir les Arabes du désert. C’était quelque chose d’incohérent et de triste, de sauvage et de doux. Aucun motif pareil ne s’est à aucune époque rencontré dans la musique européenne ; c’était le chant d’une autre race, l’harmonie d’un autre monde ; mais (les dilettanti me pardonnent !) c’était délicieux. On eût dit un oiseau d’un autre hémisphère gazouillant des sensations complètement inconnues dans celui-ci. Sans doute je suis d’une nature un peu chinoise, ou du moins un peu asiatique, car rien n’égale mon amour pour les chants de l’Orient, sinon mon horreur pour le piano, cet instrument sans cœur et sans entrailles qui, ainsi que certains êtres créés pour vibrer aussi, mais que Dieu a maudits, ne livre à la passion, à l’amour, à la poésie que des cordes sans énergie, une ame de sapin, des petites notes toutes faites et un clavier insensible. La plus grande émotion musicale que j’aie jamais éprouvée, c’est à un matelot grec que je la dois. J’arrivais à Syra par une nuit étoilée ; notre navire était à l’ancre dans la rade ; tout l’équipage était couché, et je me promenais seul sur le pont. Tout à coup une barque passa, dans laquelle un homme chantait en ramant. Ce qu’il chantait, nul ne le sait, il l’ignorait lui-même ; mais cette complainte d’une mélancolie déchirante, que le vent emportait sur les flots, m’entra si bien dans le cœur, que je me mis à pleurer comme un enfant. Je ne me pique cependant pas d’avoir les larmes faciles, et je défierais volontiers tous les chanteurs de l’Opéra, comme aussi tous ses compositeurs patentés, de me plonger dans cet état de sentimentalisme sans cause et de niaise béatitude. À mon Chinois je ne ferais point ce pari. Il connaît le secret du matelot de Syra. Toutes les mélopées d’Orient ont la même origine et le même charme inexplicable. Je me demandais, il y a un instant, à propos des couleurs, comment les peuples d’Asie pouvaient mélanger avec tant de bonheur le vert et le bleu, qui sont inconciliables en Europe ? Comment aussi peuvent-ils donc arriver à des harmonies saisissantes en accouplant des notes dissonnantes qui hurlent chez nous de façon à désespérer tous les chats qui les entendent ? Voilà un autre problème dont aucun traité de contre-point ne donnera la clé, et que pas un musicien n’expliquera. J’aurais voulu savoir le chinois pour causer de ces choses et de mille autres avec cette jolie famille du Céleste-Empire ; mais, la sérénade finie, la petite dame se leva brusquement et se sauva en martelant le parquet avec ses pieds ronds, comme aurait pu faire une gazelle en trottant ; sa suivante disparut avec elle, les marmots la suivirent ; le joueur de flûte prit le même chemin après m’avoir fait un petit salut amical, et je me trouvai vis-à-vis d’une douzaine d’Anglais, à moitié endormis, qui ne semblaient pas avoir pris grand plaisir à la chose.

Je parlerais de l’Orient long-temps encore, s’il ne fallait imposer une limite même à ses plus irrésistibles prédilections ; l’Occident vaut bien la peine d’ailleurs qu’on revienne à lui : de Chine, passons donc en Europe ; à l’exposition, c’est un voyage d’une minute. Nous visiterons les petits états d’abord pour arriver ensuite à la lutte des grandes nations industrielles. Et d’abord voici la Grèce, petite boutique bleue et blanche, patriotiquement tendue aux couleurs nationales. Pauvre Grèce ! hors son patriotisme et son nom, que lui reste-t-il ? Elle n’est pas franchement européenne encore, et elle n’est plus orientale ; voilà bien un mannequin vêtu en pallicare, et ce costume brodé d’or est fort beau, mais il n’est plus de saison. Le pantalon a remplacé la fustanelle dans l’Attique, il y a beaucoup de fiacres à Athènes, et l’on ne nous donnera pas le change avec une petite veste de velours. La Grèce a adopté nos mœurs, qu’elle en prenne bravement son parti : elle n’a plus de beau que ses horizons, de grand que ses souvenirs. Je vois bien là des échantillons de marbres de Paros ; mais ces marbres, qui les taillera ? O Périclès ! que penseriez-vous, si l’on vous montrait dans ce recoin obscur et vide ce qui reste de votre patrie ?

Le Portugal touche la Grèce ; ces deux grands débris se consolent entre eux. À la manière des pauvres, le Portugal fait étalage de sa fortune ; il est généreux comme un gentilhomme ruiné. Sa libéralité va jusqu’à offrir aux passans dix tonnes ouvertes de tabac à priser, le plus blond, le plus fin du monde. Soixante mille priseurs éternuent chaque jour à ses dépens, et j’aime cette largesse aristocratique que rien ne lasse. L’Allemagne est plus mesquine ; elle avait fait jaillir du sol une source d’eau de Cologne, mais la fontaine a tari : or c’est un pauvre procédé que de promettre ce qu’on ne veut pas tenir. J’aurais fort envie d’établir sur ce petit fait un parallèle entre ces deux races, dont l’une, pauvre et désemparée, mais fière et noble dans son manteau déchiqueté, aimerait mieux mourir que de manquer à une parole même puérilement engagée, tandis que l’autre, riche et heureuse, naïve, dit-on, cherche aisément un biais et le trouve en rêvant. Le Portugal n’est plus au temps de Diaz, d’Albuquerque, de Vasco de Gama et de Camoëns, qui l’a chanté ; il s’en faut de beaucoup cependant qu’il soit mort, et son exposition n’est pas indifférente.. De belles toiles, des soieries passables, de bonnes armes, des draps excellens, prouvent que son industrie ne demande à la politique que de la laisser vivre. Le luxe y est représenté par des essences, de beaux marbres, de très jolies fleurs de laine de M. Marqués de Lisbonne, et les Açores ont envoyé un vase à filtrer l’eau d’une forme massive et d’une pierre toute particulière. Il s’en faut que le Danemark et la Suède aient fait un tel effort. Hors quelques statues dans le genre de Thorwaldsen, ou de lui-même peut-être, l’exposition danoise ne vaut pas la peine d’être nommée. Ce Thorwaldsen a été bien heureux de naître en Islande, dans un pays où les statuaires sont rares ; il a dû sa gloire en grande partie à cette origine. Italien ou Français, on n’eût jamais parlé de lui ; enfant du pôle, on lui fit une réputation pareille à celle qu’on prépare à M. Hiram Powers, sculpteur des États-Unis, pour les mêmes motifs à peu près, bien que son Esclave grecque, faite en Italie aussi bien que les statues de Thorwaldsen, leur soit supérieure, tout en les rappelant beaucoup. J’en demande bien pardon aux enthousiastes, et je ne prétends pas imposer mon jugement, mais je souhaite, à part moi, que M. Hiram Powers ne fasse pas école à Boston, comme Thorwaldsen à Copenhague. Les Américains et les Danois ont accompli de grandes choses en ce monde ; pour Dieu, qu’ils laissent en paix les arts ! Quant à la Suède, n’en disons rien ; il ne faut pas médire des absens. Elle pouvait envoyer ses cuivres de Roraas, ses fers admirables ; elle a préféré le vide. L’espace qui lui est réservé est aussi désert que les forêts de Norvège. Là, prétend-on, se donnent maintenant à Londres les rendez-vous mystérieux ; c’est l’endroit le moins fréquenté d’Angleterre. — Allons à l’exposition de Suède, se dit-on à l’oreille, personne ne nous y dérangera.

De la Suède à l’Italie, la distance est longue, mais j’aime les contrastes. Sous le rapport industriel d’ailleurs, la différence n’est pas si considérable qu’on pourrait le croire. L’Italie, comme la Grèce, rêve à son passé ; elle en a bien le droit ; que ce soit pour le présent son excuse. Voici bien en marbre vert une petite réduction du Laocoon, une copie du Gladiateur mourant de Costoli, des mosaïques de Florence, des vases d’albâtre d’un goût douteux, de l’ébénisterie assez belle, des chapeaux de paille très fins et un gros bloc d’alun de Civita-Vecchia ; mais d’industrie proprement dite, il semble n’en être question qu’en Sardaigne. Gênes a envoyé de beaux tapis, des dentelles et des marqueteries remarquables, des soies, même des pâtes et des confetti. Tout cela est fort honorable sans être très exceptionnel. Songeons aux trois années, aux trois siècles de fer qui ont écrasé ce pays, jadis béni du ciel ; souhaitons-lui un meilleur avenir, et passons.

La Suisse est remarquable à plus d’un titre, mais voilà l’Espagne : parlons-en à notre aise. Celle-là n’a que faire de nos voeux, elle se relève d’elle-même, et pour qui l’aime, cette nation chevaleresque, c’est un beau spectacle qui fait battre le cœur. Il en est de l’Espagne, ce pays aux nuances franchement accusées, comme des gens à grand caractère. Elle ne comporte pas une affection froide, une banale sympathie : on l’adore, ou elle déplaît. Dieu merci, je suis de ceux qui l’aident avec passion, et cependant l’Espagne, c’est l’antipode de la Chine. Vous figurez-vous mon Chinois traversant les landes incultes de Castille ? Il ne manquerait pas de dire que tous les habitans sont fous, s’ils ne sont pas morts. Imaginez-vous don Quichotte chevauchant dans les rizières de la Chine et se trouvant face à face avec un mandarin ? Ici la raison absolue, là le roman dans son acception la plus élevée ; d’un côté les calculs de l’esprit, de l’autre les emportemens du cœur, la philosophie méditative et la noble folie, Confucius et Cervantes. J’ai parlé de la sagesse chinoise et des grandeurs de la paix ; voici maintenant que l’Espagne me séduit, et, si je ne craignais de me contredire, je ferais l’apologie du clairon et des tournois. Certes, l’ordre est une belle chose, mais n’est-ce rien que la gloire ? Faut-il compter pour peu l’attrait du péril, l’ivresse des combats, et, de toutes les épées qui étincellent, faire des balances dans les comptoirs ? L’honneur et l’amour ne s’escomptent pas à la bourse, et pourtant qui consentirait à vivre en ce monde sans l’amour et l’honneur ? Ah ! c’était un beau temps que celui des coups de lance, des chevaliers, des châtelaines, des écharpes défendues jusqu’au dernier soupir ! « Dieu et ma dame ! » c’était un beau cri. O siècles de l’héroïsme et de la passion, de la noblesse et des combats, des cimiers d’or et des chevaux bardés de fer, jours de poésie où les femmes régnaient, où l’on vivait pour les aimer, où l’on mourait pour un sourire ; temps à jamais disparus, on vous adorera toujours, et, si loin que le courant de l’utilitaire nous entraîne, malheur à ceux qui pourraient songer à vous sans qu’au fond de leur cœur bondisse l’étincelle de la jeunesse ! Si nous aimons l’Espagne, il ne faut pas s’y méprendre, c’est que l’Espagne a gardé plus qu’aucun autre pays le culte de l’amour et de l’honneur. À travers ses malheurs, elle est restée fidèle aux traditions du passé ; on y retrouve partout l’enivrante senteur de la poésie d’autrefois. Regardez son exposition à Londres, dont je m’éloigne avec trop peu de façon ; vous y verrez son image. Ainsi que M. Cuvier refaisait avec un os d’un animal quelconque l’animal tout entier, de même, comme on le disait dernièrement à la tribune, en examinant les produits d’un pays, on peut refaire la nation tout entière. Les Espagnols aiment Dieu, les femmes, la gloire ; qu’ont-ils exposé surtout ? Des vases sacrés, des bijoux et des épées. La ferveur catholique, le respect de l’amour, l’enthousiasme chevaleresque, l’église, le boudoir et le cirque, tout est là. Les ostensoirs et les croix en vermeil incrustés de pierreries, de la fabrique de Morcatilla de Madrid, sont d’un beau travail, un peu trop surchargés d’ornemens ; à mon goût, la profusion des détails nuit à l’élégance de l’ensemble, mais une correcte simplicité n’est pas ce qui plaît le mieux aux Espagnols, et l’on retrouverait aisément les modèles de cette orfèvrerie dans les sculptures sur bois, inextricables et si précieusement fouillées, de Séville et de Burgos. Quant aux armes damasquinées de Eusebio Zuloaga, elles sont fort belles, et les épées de Tolède, souples comme des baleines, enroulées dans leurs fourreaux arrondis en forme de couleuvres, semblent admirables. Lorsque vous les tirez de la gaîne où elles dorment en cercle, elles se redressent en tremblant comme des reptiles en fureur. Il faudrait écrire sur ces lames, comme les Andalous sur leurs navajas : Si este bibora te pica, no ha remedio en la boteca (si cette vipère te pique, il n’y a pas de remède à la pharmacie). Tout le monde connaît la beauté des mantes de Valence et des laines de Ségovie, la richesse des mantilles de Malaga et des éventails d’Andalousie. Il fallait bien que le bois habilement travaillé eût aussi sa place dans l’exposition d’Espagne ; M. Perez de Barcelone s’est chargé de soutenir la vieille réputation de son pays, et il a envoyé une table en mosaïque de bois composée de trois millions de petits morceaux : c’est une merveille de patience et de finesse. Quand l’Espagnol a prié Dieu, vu sa maîtresse et applaudi le Chiclanéro, que lui manque-t-il ? Un cigare. La Havane a complété l’exposition de la mère-patrie en y ajoutant deux vitrines remplies des regalia les plus blonds et des panatelas les plus effilés qui aient jamais tenté un malheureux condamné à la régie de France. En somme, l’exposition péninsulaire est très intéressante. Je me trouvais, il y a cinq ans, à Madrid, lorsque l’Espagne ouvrit pour la première fois, je crois, un musée aux produits de son industrie. J’oserais affirmer, si j’avais quelque autorité en ces matières, que, depuis cette époque, le progrès est immense. Tout le monde doit se réjouir, de voir prospérer cette nation loyale, qui donne à toute l’Europe, depuis trois ans, des leçons de bon sens et de fierté.

La Belgique a été long-temps espagnole, et il lui en reste quelque chose. Quoique plus rapprochée de l’Angleterre par ses goûts, ses mœurs, son climat et son industrie considérable, elle a gardé certaines tendances artistiques d’une nature différente en quelque sorte, et dont il serait très injuste de ne pas tenir compte. Sa statuaire, par exemple, bien qu’elle ne justifie peut-être pas complètement les prétentions des connaisseurs de Bruxelles, est loin d’être à dédaigner ; mais ce n’est point mon affaire de parler des arts ici ni de leur application à l’industrie : je sais qu’une plume plus ferme et plus autorisée doit traiter cet important sujet pour les lecteurs de la Revue ; j’ai voulu toucher seulement à la sculpture sur bois, dont les Belges ont exposé de nombreux morceaux, parce que j’ai cru y retrouver l’influence espagnole. Elle s’y fait sentir, ce me semble, dans l’exécution qui est un peu lourde, dans le dessin qui est un peu tourmenté, et dans le choix des sujets qui sont presque tous religieux. Tout cela certainement n’est pas sans mérite, quoiqu’il soit permis de dire que les Espagnols faisaient beaucoup mieux autrefois, et que les Français peuvent en apprendre très long sur ce point à leurs excellens voisins. Il est vrai que nous pourrions, dit-on, recevoir à notre tour, en matière de tissus de fil, de draps et de flanelles, des leçons de bon marché. À chacun son œuvre.

L’Autriche, à Londres, coudoie la Belgique, et, si nous tournons le dos à Anvers, nous apercevons la Bohême et ses cristaux. Il peut bien y en avoir un arpent, et c’est un affreux spectacle. J’aime Vienne tendrement, comme on doit aimer un pays où l’on a passé d’heureux jours ; j’estime les Autrichiens : ils sont puissans, fermes, résolus ; ils ont mille autres qualités encore, mais ils ne sont pas coloristes. Ces cristaux de Bohême, qui ont une si grande réputation dans le monde, offrent un mélange horrible de nuances abominables qui soulèvent le cœur et donnent la migraine. Jamais meute de chiens affamés n’a hurlé d’une façon plus étourdissante que ces verres malencontreux on les entend crier ; ils ont horreur les uns des autres ; ils s’injurient à plaisir. Jamais je n’ai pu sentir un parfum quelconque sans lui prêter aussitôt, dans ma pensée, une couleur, et aux couleurs on peut aisément donner une voix. On les entend dans ses oreilles en même temps qu’on les juge par les yeux, et cela est si vrai que l’on a de tout temps qualifié de criardes les nuances ennemies. Les sens ne sont jamais complètement indépendans les uns des autres ; si leurs fonctions sont différentes, ils ont une ame commune. Sans dire absolument : On respire ce que l’on touche, on voit ce que l’on sent, et l’on entend ce qu’on regarde, on peut affirmer qu’il y a quelque chose de cela. J’ai entendu ce charivari de l’exposition de Bohême. Je vois encore d’ici deux grands cornets vert pomme, qui sont les clarinettes impitoyables de cet orchestre infernal ; ils ont la forme gracieuse de deux pyramides arrondies, excessivement allongées, très frêles, et ne consentant, sous aucun prétexte, à se tenir debout sur leur base. Le vert furibond qui les colore est coupé vers le sommet par une collerette d’un blanc laiteux, et deux gros flacons, obèses, ventrus, grognons, peints en jaune citron, chantent tout auprès un duo à contre-mesure. Derrière eux marche une armée tout entière de candélabres mélancoliques, de bougeoirs mutins, de verres bêtes, de coupes ennuyées, d’assiettes plates, de sucriers vides et de compotiers exaltés. C’est le sabbat lui-même. Mais ces deux cornets verts… on ne doit jamais les pardonner à l’Autriche. S’il vous arrivait de les trouver chez un homme, quel qu’il soit, méfiez-vous de lui, et n’en faites pas votre ami ; si vous les rencontrez dans le salon d’une femme, fût-elle jeune, fût-elle belle même, tenez-vous pour averti, et gardez pour une autre occasion vos hommages elle ne vaut point un sonnet. Combien il est à regretter que des considérations intéressées et, si je suis bien informé, un peu étroites, un peu mesquines, aient empêché nos cristaux de Baccarat de venir à Londres remporter contre la Bohême une victoire certaine et cependant fort glorieuse. Les fabricans de Baccarat dissimulent trop soigneusement leur supériorité : ce n’est pas à leur modestie qu’on en fait honneur ; on les accuse au contraire de préférer l’argent à la gloire, et de feindre une grande faiblesse pour conserver la protection exagérée des tarifs douaniers. L’Autriche a encore exposé une chambre à coucher et un cabinet de toilette ; on en a fait grand bruit, et l’on a eu raison. Ce lit sculpté, ces tables, ces meubles et ce cabinet en érable sont exécutés en perfection. On ne rencontre pas souvent en Allemagne de pareille ébénisterie ; il est vrai que cela vient de Milan, assure-t-on. Le dessin cependant pourrait bien être allemand. Ils sont si incommodes, ces beaux meubles ! les petits rideaux écourtés, arrondis, entrecroisés, inutiles, formant un dais, couverts de glands pareils à des grelots, donnent à ce grand lit un tel air de ressemblance avec ces instrumens de torture dans lesquels on vous invite à dormir, en Allemagne, entre deux édredons étouffans qui vous menacent d’apoplexie si vous les subissez, et vous livrent aux fluxions de poitrine si vous vous débarrassez d’eux ! Les Allemands, qui produisent de si belles et de si bonnes choses, telles que les draps et les tissus de fil de Saxe, n’ont pas l’instinct de l’élégance. Dès qu’ils entrent dans cette voie, ils dépassent le but qu’ils se proposent ; ils perdent toute mesure, faute de ce tact avec lequel l’industrie doit mélanger l’utilité et la fantaisie. Voici par exemple une voiture de Hambourg en bois de palissandre, avec les ressorts dorés, les boîtes des roues en argent et des lanternes ciselées comme des châsses ; cela est affreux et ne peut servir à rien. Je citerais aisément vingt autres articles de ce genre, d’un luxe aussi niais, aussi peu motivé et aussi laid. Quand on sort de sa nature, Dieu sait où l’on va, et, comme disait La Fontaine, on ne fait rien avec grace. Avez-vous jamais considéré des Allemands en train d’imiter la gaieté légère des Français ? Jamais ils ne peuvent trouver le degré précis où l’amabilité se rencontre ; ils prennent trop haut ou trop bas, et passent de la lourdeur à l’inconvenance. Ils font de même en industrie : s’ils quittent leur terrain pour nous suivre, l’exagération les saisit aux cheveux, la tarentule les pique, et ils prennent le mors aux dents.

La naïveté traditionnelle des forêts germaniques est représentée à Londres par un immense plan en relief du château de Rosenau, où naquit le prince Albert. Une grande innocence respire dans cet objet, et je suis convaincu que celui qui l’a conçu est un très honnête homme. Il s’agit d’une énorme planche carrée, enduite, j’imagine, de papier mâché, dans lequel on a pétri des vallées, formé des collines et planté de petits sapins en râclures de baleine. Un large semis d’épinards pulvérisés indique les pelouses, et l’on a ingénieusement dessiné les allées avec de la sciure de buis. Sur la hauteur, on voit un château de carton ; au bas de la montagne, une centaine de petits paysans en bois sont rassemblés. On monte la mécanique, et ces braves gens se mettent aussitôt à walser tout aussi bien que sur un orgue de Barbarie. Voilà tout le spectacle ; il a le plus grand succès, il faut le dire, auprès du public anglais. Il y aurait cependant grande injustice à rire ainsi toujours du Zollverein. Son exposition est considérable et curieuse. La Prusse notamment a fait de grands efforts. Les statuaires de Berlin ont envoyé plusieurs morceaux intéressans, et le vase de M. Drake, bien qu’il y ait fort à dire sur l’inégalité des figures, sur le manque de perspective, sur un certain empâtement général, offre cependant des parties fort bien traitées, très jolies, et cette œuvre, si elle ne mérite pas l’enthousiasme qu’on réclame pour elle, est digne, à tout prendre, de beaucoup d’estime. J’en dirai autant de sa statue d’enfant, qui est, dit-on, le portrait de son fils, M. Ernst Rischel, de Dresde, a exposé deux petits bas-reliefs en marbre blanc, d’un genre anacréontique, fort gracieux l’un et l’autre et touchés avec beaucoup de finesse, et tout à côté un groupe religieux d’un style large, d’un beau caractère. L’échiquier en argent émaillé, de Weishaupt Sohn de Leipzig, est une pièce d’orfèvrerie merveilleuse, je ne crains pas de le dire ; il tiendrait sa place à merveille dans la salle de l’hôtel Cluny, où l’on conserve cet autre échiquier charmant qu’on dit être un don du vieux de la montagne.

Je ne connais pas la Russie, et c’est un de mes regrets. Il n’est pas de pays au monde, je crois, dont on se fasse en général une plus fausse idée. Bien qu’en France, Dieu merci, on n’en soit plus à se figurer les sujets de l’empereur Nicolas comme de rudes sauvages courbés sous un joug de fer et habitant des régions que les ours blancs ne dédaigneraient pas, on hésite cependant à se prononcer sur leur compte. Le contraste est trop grand entre les âpres souvenirs du siècle de Pierre-le-Grand et cette civilisation raffinée, exquise, on dirait volontiers excessive, dont la haute société russe, les femmes surtout, nous apportent chaque année à Paris l’attrayant témoignage. Quand une femme russe se mêle d’être charmante, et cela lui arrive souvent, il ne faut chercher en aucun pays son égale. Elle a une grace tout-à-fait indéfinissable, tout exceptionnelle, qui ne ressemble en rien à la loyauté espagnole, à la passion italienne, à la rêverie allemande, à la réserve anglaise. Cette grace n’est peut-être pas un don de nature ; mais l’art s’y dissimule à force d’art. C’est un mélange de distinction aristocratique, de finesse grecque et de tact français ; ajoutez à cela que dans ces figures d’une pâleur mate, on dirait qu’un rayon de l’Orient est venu s’éteindre. Comment concilier ce charme délicat avec le knout, ces diplomates si habiles avec les Cosaques, et Saint-Pétersbourg avec la Sibérie ? Dans tous les cas, il y a de l’Orient en Russie ; comme on surprend à l’exposition le goût du luxe et l’amour du beau dans ces soieries d’une richesse indienne, dans ces cuirs brodés d’argent et d’or, et dans ce penchant décidé pour les belles matières ! Outre les diamans, les turquoises, les mosaïques de marbre et cette argenterie mêlée de dorures dont ils ont le secret, les Russes ont exposé le mobilier d’un hôtel tout entier en malachite : des tables, des cheminées, des vases énormes, des portes à deux battans de vingt pieds de haut en malachite ! Avec cette pierre, dont nous sommes heureux, nous autres pauvres hères, d’avoir un cachet ou des boutons de manchettes, M. Demidoff fait construire des palais. Propriétaire des mines, il loge dans une pierre précieuse comme un marin dans son navire. Ou je me trompe fort, ou ce sont là des idées asiatiques qui ne passeront jamais, par exemple, par la tête des Américains du Nord, quoique le soleil du Massachusetts vaille bien celui de la Lithuanie ou de la Finlande. En doutez-vous ? Allons plutôt aux États-Unis une seconde fois, si ce mode de voyage ne vous fatigue pas trop. Là, dans cette exposition, où l’agréable est sacrifié toujours à l’utile, tout est noir, froid et sombre. Pas un ornement, pas une ciselure ne relève cet étalage correct. Le caprice en est banni comme un crime ; on y sent une odeur mêlée de fer et de goudron, de forge et de navire. Un enfant devinerait à son œuvre cette nation de marins et de défricheurs, cette Angleterre démocratique et républicaine.

De tous côtés des chronomètres, des compas, des télescopes, des cartes de marine, des armes de guerre, des haches, des pioches, tous les ustensiles dont on pourrait entourer la devise ense et aratro ; puis, pour représenter la fièvre commerciale, l’amour du lucre, des coffres-forts en fer avec les serrures les plus étrangement compliquées. L’art, qu’est-ce que l’art pour ces voyageurs éternels et infatigables ? Que leur importe l’idéal ? Les jours sont-ils assez longs pour les donner aux songes, et quelle distance faut-il compter entre la paresse et la rêverie ? Non, si l’on veut des portraits, ou même des paysages, on les fera en courant au daguerréotype ; n’est-ce pas une façon de peindre plus exacte et plus mathématique ? Et, raisonnant ainsi, les Américains se sont adonnés à la chambre noire, au nitrate d’argent, et ils ont envoyé des plaques superbes, il faut le dire, et qui doivent ravir tous les abonnés du journal la Lumière. Rien ne leur a semblé assez difficile ; la chute du Niagara elle-même, ils sont parvenus à l’immobiliser, ou à la saisir au vol ; ils nous la montrent prise sur le fait. Enfin, leur exposition complétée, ils se sont étonnés eux-mêmes de leur gravité. Ils ont compris qu’il n’y avait pas en tout cela le plus petit mot pour rire, et, prenant en pitié la frivolité de l’Europe, ils ont voulu montrer que le badinage ne leur était pas inconnu ; en conséquence, ils ont rempli quatre armoires de petites poupées ridicules, de caniches en carton et d’oiseaux empaillés. Tel a été le contingent de leur gaieté, du moins ils l’ont cru, car ils se trompaient. Le côté plaisant de leur caractère s’était révélé à leur insu, et nulle part dans le Palais de Cristal on ne rit de meilleur cœur qu’en face des excentricités, fort gravement étalées, qui sont sorties du génie américain. J’en décrirai quelques-unes. Là d’abord est une caisse de bois de la grandeur d’une malle ordinaire ; dans cette caisse, on trouve une maison entière en caoutchouc se dressant à volonté sur une charpente très légère, qui se plie à l’aide d’ingénieuses charnières, et ne tient pas plus de place qu’un parapluie. Tous les meubles nécessaires sont empaquetés avec la maison. Voici un excellent matelas élastique qui se gonfle à volonté ; ces chiffons, ce sont des coussins dans lesquels il s’agit de souffler pour en faire de bons fauteuils. Voulez-vous, par une belle soirée, respirer l’air pur devant votre porte ? Enflez cette longue lanière, vous la convertirez aussitôt en un banc très comfortable où vous pourrez prendre place avec toute votre famille. Vous plaît-il de naviguer, un fleuve se rencontre-t-il qu’il faille traverser ? Prenez ce paletot ; vous n’avez jamais vu son pareil. À première vue, rien ne le distingue d’un macintosch ordinaire, et il ressemble, à s’y méprendre, à ceux que portent les dandies de Hyde-Park ou des Champs-Élysées. Seulement dans une poche se trouve un petit soufflet dont vous ajustez le tube à une boutonnière. Le paletot aussitôt se gonfle, se métamorphose et prend la forme et les qualités d’un excellent canot. Deux petites rames sont cachées au fond de la malle ; vous vous embarquez assis sur la caisse qui renferme votre maison, et, la rivière passée, le canot reprend sa figure première. Selon l’état de l’atmosphère, il redevient vêtement, ou disparaît dans la petite caisse, se faisant ainsi de contenant contenu. — Un peu plus loin, vous voyez une machine de cuivre grosse comme une carafe : c’est un tourne-broche, pensez-vous ; point, c’est un tailleur. Montez cette mécanique, présentez un bout d’étoffe à son engrenage ; aussitôt elle s’agite, elle tourne, elle crie ; des ciseaux se présentent qui taillent le drap, une aiguille apparaît qui se met à coudre avec une activité fébrile ; vous n’avez pas fait trois pas qu’elle lance à terre un pantalon ; puis, toute frémissante, elle attend une autre pièce d’étoffe. Prenez garde qu’elle ne saisisse le pan de votre redingote, car elle le découperait aussitôt avec son intelligence habituelle, et en fabriquerait bien vite un autre de ces vêtemens que les Anglaises ne nomment pas. Vous le voyez, avec cette malle et cette machine, un homme peut voyager loin sans avoir besoin de ses semblables. Ajoutez à ce bagage une de ces charrues à vapeur que l’Angleterre vient d’inventer, laquelle, moyennant un petit appareil qui fait mouvoir six socs à la fois, retourne un champ en un instant ; vous pourrez naviguer, dormir, vous vêtir et vous nourrir sans importuner personne. Malgré ces excentriques inventions, l’exposition des États-Unis n’est pas ce qu’on attendait. Elle exprime mal la puissance de ce grand pays. Les Anglais en font des gorges chaudes ; ils s’en réjouissent avec une ostentation sous laquelle ils dissimulent mal leur jalousie secrète et même leur crainte. De son côté, le Yankee se moque du Palais de Cristal, ou feint de s’en moquer. « Nous l’achèterons, dit-il, pour faire une aile de celui que nous avons idée de construire. » C’est le Gascon affirmant que le château de Versailles ressemblait aux écuries de son père.

Il est grand temps, après ces excursions lointaines, de revenir sur nos pas et de retourner au point de départ. N’oublions pas que, pour notre pays et même pour le monde entier, le principal intérêt du concours universel, c’est la lutte de l’Angleterre et de la France : voilà les vrais combattans de ce pacifique champ-clos. Le reste, à rigoureusement parler, n’est qu’accessoire. L’exposition anglaise occupe toute l’aile gauche du Palais de Cristal, c’est-à-dire la moitié de l’ensemble. Elle couvre plusieurs hectares de terrain. À la décrire minutieusement, un gros volume ne suffirait pas ; aussi n’est-ce point mon intention de marcher pas à pas dans ce dédale sans fin de produits de toutes espèces, de toutes couleurs. Je voudrais esquisser de loin cet imposant spectacle, rechercher dans l’aspect, dans les tendances de l’industrie britannique, le caractère, les mœurs et l’esprit des. Anglais, noter leurs rapports avec nous comme leurs dissemblances, et n’aborder les détails de leur exposition que pour y chercher des pièces justificatives. L’Angleterre est le plus puissant pays de la terre : tel est le cri qui vous échappe involontairement à la vue de ce bazar formidable qui fait contrepoids à l’univers entier, et où tout semble avoir été entassé par la main des Titans. Dès que vous pénétrez dans cette longue galerie, un bruit de fer presque effrayant se fait entendre ; à droite et à gauche, servant de fond aux objets fabriqués, les grands moteurs respirent, les machines à vapeur retentissent, les pistons frappent, les béliers hydrauliques font jaillir des fontaines, les métiers sont en mouvement, ils filent, ils tissent : ce monde de bronze semble se hâter, comme si dans son ardeur fiévreuse il voulait couvrir la terre de ses œuvres, ou la broyer d’un pôle à l’autre. Puis, au second étage, au-dessus de ce volcan en éruption, où réside une force incommensurable, et qui vomit des fleuves de cotonnades, de draps, de fers et d’outils, vous apercevez des monceaux de diamans, des rues entières bordées de bijoux d’or, de pièces d’argenterie ; au fond enfin, des modèles de navires en miniature, une escadre immense, toujours à la voile, comme prête à porter dans toutes les mers ces résultats de l’intelligence, de la richesse, du travail et du courage. Ai-je arrangé à plaisir ce croquis de l’exposition anglaise pour y trouver l’Angleterre elle-même ? Non ; il en est ainsi, chacun peut le voir, la nation s’est peinte dans son œuvre, et, si nous descendons aux détails, l’image sera plus frappante encore. Que voit-on sous ce globe énorme ? C’est le tunnel aérien dans lequel les wagons d’un chemin de fer glissent au-dessus des mâts des navires ; là-bas, ce sont les appareils de drainage, grace auxquels les Écossais dessèchent les marais, fertilisent un sol ingrat et donnent aux pays les plus favorisés du ciel des leçons d’agriculture. Plus loin, nous voyons briller des marbres, des soieries, nous apercevons des fruits inconnus, des graines exotiques ; ce sont les étalages des colonies anglaises qui échangent les richesses qu’elles tiennent de la nature contre les produits que la nation qui les gouverne doit à son industrie. C’est Malte, l’entrepôt de la Méditerranée ; voici l’archipel des îles Ioniennes, la clé de l’Adriatique ; c’est la Guyane, la Nouvelle-Galles, le Canada, la Jamaïque, le Cap de Bonne-Espérance, Jersey, cette sentinelle qui nous observe, Calcutta, Bombay et mille autres encore : ce sont les bras de l’Angleterre qui enserrent le monde. Il faut en convenir franchement, au point de vue de la grandeur qu’elle exprime, l’exposition anglaise est incomparable. Dans sa physionomie générale, elle a cela de frappant, qu’elle tient, pour ainsi dire, le milieu entre l’Amérique, ce pays de l’utile, et la France, cette patrie de l’agréable. Sans avoir au même degré que nous l’intelligence du beau et le respect de la fantaisie, les Anglais sont cependant moins absolus dans leur austérité, moins prosaïques en un mot que leurs rivaux du Nouveau-Monde. S’ils ont à peu près les mêmes goûts, les mêmes mœurs, les mêmes tendances, ils admettent du moins une autre manière de vivre et des usages différens : en tout, chez eux, le fond l’emporte ; mais, si la forme se rencontre, ils ne la dédaignent pas. S’ils donnent la préséance à l’utile, ce n’est pas une raison pour qu’ils méprisent tout le reste. Ils sont les plus grands manufacturiers du monde, mais ils ont eu Shakespeare et Byron. Voici une amusante machine qui aurait lieu d’être américaine : c’est un rouage de fer auquel un enfant jette des feuilles de papier et qui crache des enveloppes ; mais voici des ciselures presque françaises, et, à côté de ce bloc énorme de houille, je vois un diamant bleu qui vaut une quantité de millions. On ferait même volontiers le reproche à l’exposition anglaise de s’être laissé trop aller sur cette pente de l’élégance. Elle est, sous bien des rapports, plus frivole que de raison, plus futile que le pays. Il y a là un certain contre-sens fort étudié et une évidente affectation. Nous pouvons nous en glorifier en France, car il est très permis de croire que nous sommes la cause de cette aberration passagère. Les Anglais se moquent de nos folies, et souvent ils ont raison. Quand nous prétendons lutter avec eux, ils nous montrent leur ciel chargé de la fumée de leurs machines, leurs mers couvertes de navires : nous n’avons rien à répondre ; mais au fond ils n’ignorent pas que cette nation si légère allume la torche de la folie à un foyer sans pareil, d’où jaillissent à chaque minute des étincelles qui tiennent le monde en admiration, d’où pourraient sortir demain des flammes pour embraser l’univers. Eh bien ! le croira-t-on ? ce diable au corps qui est le fond de nos vices comme de nos vertus, ces emportemens qui ont fait nos succès comme nos misères, cette grace et cette mobilité d’où la délicatesse et la variété découlent, cet orgueil chevaleresque auquel nous devons notre élégance, cette galanterie même qui est peut-être notre plus grand charme, tout cela l’Angleterre l’admire en nous et l’envie autant peut-être que nous envions et que nous admirons sa puissance calme et son imposante stabilité. En dépit de sa raison, nous parvenons à lui plaire, et, malgré son grand bon sens, elle est jalouse de nous. Je sais bien que cette assertion fera rire à Londres, et que, lorsque cette pensée se produit, on feint de ne la point prendre au sérieux ; mais si nous ne plaisons pas à l’Angleterre, et si elle n’est pas jalouse de nous, pourquoi nous imite-t-elle ? pourquoi vient-elle demander à notre industrie des modèles de goût, et pourquoi reconnaît-elle, en s’y soumettant aussitôt, la supériorité de notre esprit et de notre imagination ? Or, l’Angleterre nous imite, qui le nierait devant l’exposition actuelle ? J’ajouterai qu’elle nous imite assez mal, qu’elle fait fausse route en nous poursuivant, et qu’elle y perd plus qu’elle n’y gagne. Cette année, pour cette circonstance exceptionnelle, elle a tenté en ce sens un effort malheureux. Sûre de sa puissance et de la supériorité commerciale qu’elle lui doit, elle a voulu être en toutes choses la première, et elle a presque négligé ses avantages incontestés pour nous vaincre sur notre terrain. On avait beaucoup parlé des artistes de France, de l’éclat sans pareil qu’ils savaient donner à notre industrie de luxe ; les Anglais ont eu peur de notre goût et de notre savoir ; ils ont craint d’être trop simples. La pensée leur est venue que la gravité pouvait être prise pour de la lourdeur ; ils se sont mis en frais, et, pour nous singer en nous exagérant, ils ont forcé leur naturel, ils ont abandonné leurs coutumes et leurs traditions excellentes. On vantait particulièrement l’argenterie anglaise, si élégante, si riche dans sa simplicité massive : ils ont exposé une argenterie nouvelle, contournée, surchargée de ciselures, où l’on surprend partout l’imitation maladroite de nos orfèvres ; les voitures de Londres, si commodes, si douces, si durables, étaient renommées pour leur coupe sévère : l’exposition est garnie de berlines incroyables, doublées de rose, peintes en couleur de chair avec des fleurs d’oranger sur les panneaux, de coupés ronds pareils à des coucous endimanchés, de phaétons blancs en forme de colimaçons, de landaus qui ressemblent à des coquilles. Nous savons tous combien les meubles des Anglais sont comfortables et solides ; ils ont fait cette année des pianos en nacre de perle, des sièges d’ébène sur lesquels on ne peut s’asseoir, des canapés impossibles et bons pour des poupées. Notre ganterie est célèbre, et nos bottiers sont sans rivaux ; les Anglais, voulant aussi nous surpasser en ce genre, ont renoncé à leurs bons gants de coachmen, à leurs chaussures inusables : ils ont fabriqué des gants roses, orange, vert pomme, et des bottes aiguës sur les tiges desquelles ils ont brodé en couleur le portrait du prince Albert. Les harnais et les selles de Londres sont d’une excellence et d’une simplicité qui nous désespèrent à Paris ; pour l’exposition, les meilleurs selliers du royaume-uni ont mis leur soin à piquer de fil rouge des selles informes, en veau retourné, et à surcharger de cuivres des harnais de gala bons pour des cardinaux. Il serait aisé de poursuivre cette nomenclature. Partout où le luxe se montre, cette manie déplorable, qu’il suffit de signaler, se produit aussitôt.

Est-ce à dire que tout soit laid dans l’exposition anglaise ? Non sans doute ; il y a des kilomètres entiers au contraire de choses excellentes et superbes. Tout ce qui est fait à l’intention du peuple, tout ce qui est de l’usage journalier, de la vie ordinaire, est parfait. Ces châles sont souples, chauds et ne coûtent rien, ces tartans d’Écosse ont une belle couleur, ces cheminées de fonte tirent à merveille, ces télescopes sont parfaits, et le prix de ces cotonnades est d’une inconcevable modicité ; mais tout ce qui n’est pas nécessaire est d’une beauté plus que médiocre ou d’une valeur absurde. Chose étrange, l’Angleterre, ce pays de l’aristocratie, ne travaille bien que pour le peuple, et la France, cette nation démocratique, ne produit avec avantage que pour l’aristocratie ! A Paris, un certain luxe est permis à tout le monde ; à Londres, à moins d’être un nabab, il faut se refuser rigoureusement tout ce qui dépasse la limite de l’absolue nécessité, car, ici comme ailleurs, ce que l’on voit dans l’exposition se retrouve dans le pays. Si vous consentez à vivre à Londres comme un ouvrier ou un commis de boutique, vous y serez bien nourri, bien vêtu, bien logé, et à fort bon compte ; mais ne vous avisez pas de songer au plaisir. On n’existe pas là pour s’amuser ; une stalle au théâtre avec une voiture pour vous y conduire vous coûtera juste autant qu’un voyage de Paris à Marseille. Le superflu est inconnu du vulgaire, et la distinction que j’ai établie entre les goûts de l’Orient et de l’Occident peut s’appliquer aussi bien à la France et à l’Angleterre. Ce peuple n’a pas besoin de nos plaisirs ; nos délicates jouissances, il n’est pas formé à les comprendre. Traversez la Cité, le Strand ou Picadilly, voyez cette foule qui se hâte, qui marche, qui se croise ; on dirait une fourmilière : pas un homme qui s’arrête, ou qui regarde à côté de lui ; chacun a son idée, ou entrevoit une affaire qui l’attend au bout de sa route. Le jour, pas un instant ne saurait être donné à la flânerie ; le soir, après tant de fatigues, suffit à peine aux soins de la famille ; le dimanche est à Dieu. À quelle heure, par quelle voie, les sensations qui nous agitent pénétreraient-elles dans des existences ainsi organisées ? Les travaux de l’esprit, enfantés dans le recueillement et le loisir, veulent, pour être goûtés, du loisir et du recueillement. Entre l’auteur qui parle et le public qui écoute, il faut nécessairement une certaine parité de situation, un certain équilibre intellectuel. Si l’artiste qu’inspire un rayon de soleil, un parfum qui s’exhale, un oiseau qui vole, jette son œuvre à une foule qui n’a jamais pénétré dans le monde où sa pensée réside, qu’en résultera-t-il ? C’est qu’il parlera à des gens qui ne connaissent pas sa langue. Pour un Anglais qui a pâli toute sa vie sur une table de multiplication, que prouve un objet d’art, un quatuor, une ballade, une pièce de théâtre ? Aussi ne sera-t-il guère tenté par les distractions de ce genre. Si je parle ici des moyennes classes seulement, c’est par pure courtoisie ; je pourrais monter plus haut et dire qu’à part de très honorables exceptions, les Anglais n’entendent rien aux arts, qu’ils feignent de les aimer par orgueil seulement et par mode. Ils ont des musées admirables, un opéra excellent ; ils attirent tous nos bons acteurs, cela est vrai, mais dans la plupart des musées des inégalités honteuses ne vous apprennent-elles pas que c’est là un trésor pécuniaire et non une collection aimée ? A l’Opéra, voyez ce qu’ils applaudissent et quelle réputation ridicule ils ont faite à Jenny Lind ! Nos acteurs, ils les comprennent à rebours, et ils nous gâtent Mlle Rachel. Je suis sûr qu’elle en convient elle-même. Non, l’Imagination et la Raison sont deux sœurs ennemies entre lesquelles, hélas ! il faut le plus souvent choisir, car la première ouvre rarement ses espaces à ceux que la seconde a couronnés. Depuis long-temps, l’Angleterre a fait son choix, elle en recueille les avantages chaque jour ; elle est sage, grande, impassible et sereine, c’est bien quelque chose ; pourquoi ne se résignerait-elle pas à être à nos yeux triste comme l’hiver et ennuyeuse à pleurer ? — Nous avons pris, nous, la route fleurie ; nous sommes fous toujours et malheureux souvent ; en revanche on nous dit gais comme le soleil et amusans comme nous seuls. Là le spleen, ici la fièvre : chacun sa part. Il faut que bon gré, mal gré l’Angleterre s’arrange de la sienne, qu’elle reste fidèle aux usages que la tradition lui commande, que son climat même lui impose, car, en s’éloignant de sa route, elle perd de vue son point de repère et renonce à son caractère sans acquérir celui qu’elle convoite. Il est très vrai que cette tendance ne peut s’observer que dans certains détails de son exposition ; c’en est assez cependant pour qu’on puisse se permettre de la gourmander à cet égard. Eh quoi ! le clinquant de nos boutiques le séduit, ce pays de l’austérité ! Par quel point donc nous touchons-nous ? Un petit détroit nous sépare, et pourtant entre ces deux terres si voisines il n’y a que contrastes et dissemblances. À la porte même du Palais de Cristal, une grave leçon nous est donnée. Quand vous passerez devant l’hôtel du duc de Wellington, remarquez ces fenêtres qui s’ouvraient sur Hyde-Park, et qui depuis vingt ans sont hermétiquement fermées. Il est arrivé qu’une bande de vauriens, dans un jour de mécontentement politique, s’avisa de lancer des pierres contre le palais du vainqueur de Waterloo, et celui-ci, pour toute vengeance, déclara que ces vitres brisées ne seraient jamais remises, et que leurs débris attesteraient éternellement la honte de ce moment d’oubli. Le peuple anglais accepta la leçon, et il passe en baissant la tête devant ce stigmate si fièrement appliqué. Sommes-nous assez loin d’une dignité semblable, et un Français peut-il évoquer un pareil fait sans rougir pour son pays ? Il y a quelques mois, un autre incident s’est produit, qu’il est triste d’opposer aux scandales de nos assemblées. Depuis un temps immémorial, c’est l’usage à la chambre des lords d’ouvrir la séance par une courte prière, prononcée par un des évêques qui ont l’honneur de siéger dans cette enceinte. Un jour, le hasard voulut qu’aucun évêque ne se trouvât à son banc. Que fit la chambre ? Elle leva immédiatement et sans hésiter la séance. En France, on rirait bien haut d’un événement semblable, et pourtant c’est par ce respect absolu du passé qu’un pays conserve sa grandeur et sa pureté. Il en est des institutions comme des digues de la Hollande : à les laisser entamer, on risque de périr ; la moindre fissure peut donner passage au déluge. C’est précisément en face de cette puissance de conservation qu’on a le droit de s’étonner des fantaisies industrielles de la jeune Angleterre. Le royaume-uni ne doit pas se permettre d’être futile ; la plaisanterie lui sied mal. En entrant dans la gare de Douvres, dans ce bâtiment noir, sombre, sévère, vous pourrez remarquer au-dessus des portes deux petites statuettes de porcelaine, d’origine française évidemment, et représentant deux coryphées du bal Mabille. Rien n’est plus ridicule ; c’est un échantillon de la gaieté britannique quand elle prétend imiter nos ébats. Un soir que vous aurez du noir dans l’esprit et que vous serez en train de philosopher, allez au Vauxhall de Londres et regardez danser. Je ne connais rien de plus mélancolique qu’un Anglais en goguette.

C’est donc quelque chose de bien charmant que notre grace et notre gaieté, pour que les caractères les plus sombres n’en puissent éviter la séduction ? L’intelligence des arts, le culte du beau, donnent donc à notre pays une physionomie bien exceptionnelle pour que l’admiration secrète de l’univers nous reste fidèle en dépit de nos travers effroyables ? Eh vraiment ! oui, nous méritons de plaire ; entrez dans notre exposition, et vous vous rendrez compte aisément de l’influence irrésistible que nous exerçons partout. Dans cette grande salle où la lumière a été ménagée avec art, tout charme, et rien ne choque. Il règne autour de vous une harmonie de lignes et de couleurs qui vous force d’abord à ralentir le pas, on sent que tout ce qui vous entoure doit être étudié de près, parce qu’il y a une pensée dans chaque œuvre. Votre premier regard tombe sur la Phryné de Pradier, qui pose blanche et légère devant le magnifique bahut en noyer sculpté de M. Fourdinois, et l’armoire de bronze de M. Barbedienne. Plus loin, entourée des tapis des Gobelins, de Beauvais, d’Aubusson, des porcelaines de Sèvres, se tord la bacchante de M. Clesinger, que les jeunes misses considèrent avec moins d’effroi que de curiosité. Cette statue pourra bien confirmer cependant l’opinion qu’on a de nous, et Dieu sait qu’elle n’est pas bonne. L’autre jour, j’allais retenir un logement pour un de mes amis ; le prix était arrêté, quand le propriétaire, se ravisant : « C’est pour un monsieur français ? me demanda-t-il. — Oui, sans doute, répliquai-je. — Alors, je ne puis pas vous louer, continua-t-il ; nous avons des ladies dans la maison. » Malgré tout, on ne nous déteste pas, on nous regarde avec curiosité comme la statue de M. Clesinger ; du Français on pense volontiers ce que disait une femme : « C’est un coquin, mais il est aimable. » Sur les vases de Sèvres, vous retrouvez les rêves de M. Ingres, et le beau a quelque chose en lui de si émouvant, que ceux-là même qui ne se rendent pas compte de leur impression s’arrêtent comme retenus par un charme tout-puissant. Si vous montez à l’étage supérieur, vous trouvez la vitrine de Lyon, qui n’a pas moins de cent vingt pas de long, et vous pouvez rester un jour devant cette palette merveilleuse, devant ces étoffes de soie qui ont atteint la dernière limite de la perfection industrielle. Il n’est pas besoin d’être connaisseur en matière de tissus pour deviner la beauté de ces pièces de velours et de satin ; ce sont des objets d’art, on le sent à première vue. Le peintre y peut venir étudier aussi bien que le fabricant ; l’arrangement seul de cette exposition est un chef-d’œuvre. Chaque mètre de soie a été tendu avec le respect qui lui est dû ; chaque nuance est entourée de nuances amies ; chaque dessin, de dessins dont les lignes n’ont rien qui se contrarie. M. Eugène Delacroix, qui s’y connaît, prétend, à ce qu’on m’a dit, que les commis de boutique qui disposent les étalages à Paris sont les premiers coloristes d’Europe. Que dirait-il s’il voyait l’exposition de Lyon et celle de Mulhouse ? C’est le nec plus ultra de l’habileté en ce genre, c’est le dernier mot de cette science que le goût seul peut donner, dont les Anglais ne se doutent pas plus que les Allemands, et qui est notre partage. La reine d’Angleterre, qui est la visiteuse la plus assidue de l’exposition, ne se lasse pas de parcourir ces deux galeries, et elle témoigne son admiration à nos fabricans de la façon la plus gracieuse en portant chaque jour une robe nouvelle provenant des manufactures de MM. Dolfus, Odier, etc. Je ne saurais trop insister sur cet art de l’arrangement, de la mise en scène, qui distingue si éminemment les Français. C’est une qualité nationale qui se retrouve partout chez nous, non-seulement dans les étalages, mais dans l’arrangement des maisons, dans la toilette des femmes, dans la conversation même. En aucun pays, on ne sait aussi bien faire valoir ce que l’on a. La plus modeste grisette de Paris tirera si bon parti de ses yeux noirs, de ses dents blanches et de sa robe de toile, qu’elle se fera plus attrayante, plus élégante, plus jolie même qu’une Anglaise ou une Allemande cent fois plus jolie. Un Français, s’il n’est pas absolument bête, étonnera des gens de beaucoup d’esprit et de savoir à force de tact, d’à-propos et d’adresse. L’exagération de cette qualité, c’est le charlatanisme, et, convenons-en, le pays du charlatanisme, c’est la France. On le rencontre sans peine dans notre exposition. Il y a même beaucoup de succès, cela est triste à dire ; mais la foule paraît avoir quelque peine à distinguer le vrai du faux, tant le faux dans nos produits se masque adroitement. Au-dessous des galeries de Lyon et d’Alsace, en face des beaux meubles de l’association ouvrière, meubles auxquels rien ne manque, sinon une certaine unité, un certain parti pris qui révèle une pensée unique, une direction supérieure, on voit une cité de pendules à troubadours, de bijoux de chrysocale, de bronzes prétendus artistiques, de nouveautés de mauvais goût dont le jury d’admission aurait dû faire justice. Je sais bien que cela réussit en Angleterre ; mais de ce que les étrangers s’efforcent d’imiter nos chefs-d’œuvre, s’ensuit-il que nous devions faire des concessions à leur goût ? C’eût été le devoir de la France de ne rien exposer que de parfait. La liste est longue des produits français d’une beauté inimitable. Il y a place pour toutes les branches de l’industrie nationale entre les fleurs artificielles de M. Constantin, les bijoux de M. Lemonnier, les armes de Paris, les draps d’Elbeuf, les porcelaines de Sèvres et les machines de MM. Cavé ou Derosne et Cail.

Je veux hasarder encore une dernière critique. Nous avons, pour maintenir le bon ordre dans notre exposition, des surveillans français ; rien de mieux. Pourquoi seulement a-t-on coiffé ces braves gens d’un chapeau militaire qu’ils portent en colonne d’un air guerrier, comme des officiers d’état-major ? A quoi bon faire montre dans ce congrès pacifique de cette manie guerrière qui nous possède ? Tout le monde sait que nous avons d’incomparables soldats, l’Europe l’a appris à ses dépens, elle n’a garde de l’oublier, et s’il est une nation qui puisse se dispenser de ces affectations à la prussienne, c’est la nôtre assurément. Les policemen ont un costume plus simple et une allure plus convenable. Ce qu’il faudrait apprendre en Angleterre, c’est comment on doit estimer et respecter ces agens de l’autorité. J’ai été témoin, au Palais de Cristal, d’un petit fait qui a une grande signification. Un jour, comme je cherchais, en sortant, à traverser sans encombre la file innombrable des voitures qui se croisaient devant la porte, j’aperçus une jeune femme donnant le bras à un élégant gentleman qui voulait tenter aussi ce difficile passage. Le gentleman ne paraissait pas un pilote très habile. La jeune femme appela un policeman, prit son bras sans hésiter, traversa heureusement les voitures. Une fois de l’autre côté, l’homme de la police salua poliment, et revint à son poste. — Ah ! pensai-je, quand à Paris on en agira de même avec les sergens de ville, nous serons bien près d’être sages. — Ces réserves faites, et elles sont, comme on le voit, presque puériles, il faut rendre justice à notre pays. Quel est le rang de la France à l’exposition ? quelle place est la nôtre ? demande-t-on de tous côtés. La réponse varie. Moi, je le dis hardiment, la place de la France, c’est la première. Seulement il faut tenir compte de nos précédentes observations et se bien expliquer. La France, dont on veut faire le foyer de la démocratie universelle, la France, je le répète, est éminemment aristocratique par son industrie. Elle ne sait faire, elle ne peut faire que de belles choses. Elle ne travaille que pour les riches ; son industrie touche à l’art ; ses plus humbles ouvriers sont des artistes. Tout ce qui est superflu, tout ce qui approche de la fantaisie, elle le fabrique avec un goût sans égal. Si elle touche aux choses nécessaires, elle les ennoblit aussitôt, elle les perfectionne, elle les fait mieux, mais aussi plus chèrement que qui que ce soit. L’ustensile le plus usuel, elle le métamorphose ; d’une assiette, par exemple, ou même d’une machine à vapeur, elle fait un objet d’art. Nous visons en tout à la perfection, nous avons le génie de l’élégance et l’amour du beau. Ce pays de république démocratique s’inquiète peu des produits communs, mais il couvre le monde de ses œuvres d’une richesse incomparable. L’aristocratique Angleterre fait tout le contraire. Ai-je tort d’insister sur cette étrange anomalie ? Elle travaille pour les basses classes ; elle les loge, les habille, les meuble et les nourrit à plus bas prix ; elle a pour elle la patience et le goût du travail opiniâtre ; elle se procure en outre à beaucoup meilleur compte le fer et le charbon, ces deux principaux élémens de l’industrie vulgaire, sans parler du transport. Elle nous vaincra toujours sur ce terrain ; nous la battrons toujours sur le nôtre. Gardons notre part, elle n’est pas la plus mauvaise, car le temps viendra peut-être où un autre pays, l’Amérique par exemple, perfectionnant ses machines, suivra la route de l’Angleterre et l’atteindra, tandis que, jusqu’à ce que le ciel ait donné notre esprit à une autre nation, nul ne nous ravira notre supériorité. Tant qu’il y aura des gens riches sur la terre pour acheter nos soieries, nos velours, nos porcelaines, nos tapis, nos bronzes, nos tableaux, nos statues, qu’on ne s’inquiète pas de la prospérité de notre commerce. Il a le monopole des belles choses. Peu importe même qu’il les fasse payer cher, on les demandera toujours. Que les robes de velours coûtent 350 francs au lieu de 300, pensez-vous qu’il s’en vendra une de moins ? Croyez-vous que le marquis de Westminster marchandera long-temps pour obtenir le dressoir de M. Fourdinois au prix de 35,000 francs au lieu de 40,000 ? S’il est une chose qui doive étonner, c’est que le socialisme ait atteint les ouvriers qui fabriquent ces merveilles. Quel est donc leur aveuglement ! Ne voient-ils pas que le jour où leur rêve se réaliserait et où disparaîtraient du globe avec les grandes fortunes la possibilité du luxe et le goût des arts, ils mourraient de faim, car les produits à bon marché, ils ne peuvent pas les faire, et les objets coûteux que nous débitons avec tant d’avantage n’auraient plus de cours ? Ils veulent tuer la poule aux oeufs d’or. Aimables démagogues qui comptiez raser les palais de « nos tyrans » par amour de l’égalité, niveler les fortunes, abolir le luxe, semer des pommes de terre dans les Tuileries et faire de la France un phalanstère ; ministres intelligens qui avez conseillé au peuple de choisir pour mandataires des ignorans et des simples, allez donc, allez voir l’exposition de Lyon et de Sèvres ; vous nous direz pour qui l’on fera ces chefs-d’œuvre, quand il n’y aura plus personne pour les payer ? Vous nous direz encore s’il faut une population en sabots pour créer de telles merveilles, vous nous direz enfin si le peuple qui les produit peut être gouverné par des ivrognes et des crétins ! Oui, c’est un consolant spectacle que celui de notre exposition. N’est-il pas étrange de voir un pays comme le nôtre, labouré depuis trois ans par les émeutes, brisé par la folie, venir gaiement, à la veille peut-être d’une nouvelle révolution, jeter le gant à cette grande Angleterre, et lui disputer non-seulement la palme des arts, mais le prix même de l’industrie ? Quelle admirable nation, et comment ne pas l’aimer malgré ses caprices et ses emportemens ? Ah ! la France, c’est bien l’enfant prodigue, et le jour où elle reviendra à la sagesse, l’univers entier devra tuer le veau gras pour se réjouir.

Mais quand y reviendra-t-elle ? O vous qui avez aujourd’hui une heure de loisir, ne comptez pas sur l’avenir, partez pour Londres, courez à ce spectacle qu’on n’avait jamais vu, que peut-être on ne reverra plus ! Assister, au milieu de nos misères, à un triomphe de notre pays, n’est-ce donc rien ? Faire le tour du monde en moins d’une semaine, quel attrait plus puissant faut-il à votre curiosité ? Songez que vous aurez à peine à quitter votre fauteuil, et qu’en partant de Londres, comme moi, à huit heures du matin, vous arriverez assez tôt pour dîner à Paris, et pour finir votre journée auprès de ceux que vous aimez.


ALEXIS DE VALON.