Le Tour du monde/Volume 7/Une visite au sérail en 1860/02

Mme X…
Seconde livraison
Le Tour du mondeVolume 7 (p. 17-24).
Seconde livraison

UNE VISITE AU SÉRAIL EN 1860,

PAR Mme X…[1].
TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Les Turques Kiosem et Ashada (suite). — La Vénitienne Roxane. — La Russe Tarkhan. — L’Arménienne géante. — Mort de Kiosem — Les odalisques au dix-neuvième siècle.

Lorsque le capi-aga se présenta avec ses capigis, le jeune prince Mourad, fils de Kiosem, loin de paraître intimidé, se releva furieux ; ses cris retentirent dans tout le sérail ; il se réfugia sur un balcon d’où il appela au secours, notamment avec des gestes d’autorité tous les anciens serviteurs de son père. Cette résistance d’un enfant de dix ans anima les eunuques commis à sa garde ; ils tuèrent le capi-aga et mirent en fuite les capigis.

À la nouvelle de cette tentative, il y eut un soulèvement général. Daroud-pacha fut conduit aux Sept-Tours et étranglé dans la même salle où Osman avait, en sa présence, rendu le dernier soupir. Son immense succession fut recueillie par l’empereur. Un magnifique palais d’été situé dans la campagne, au delà des Sept-Tours, faisait partie de cette succession. La valideh y conduisit Mustapha, qui s’ennuyait dans les jardins délicieux du sérail et dont la maladie d’esprit s’était aggravée.

Le désordre régnait partout ; les janissaires, les spahis, généralement toute la soldatesque opprimait et pillait le peuple. Les rues de Constantinople étaient journellement le théâtre de quelque combat et la loi du plus fort était partout en vigueur. Kiosem pensa alors que le moment était venu. Depuis longtemps elle travaillait à rallier tous ceux qui l’avaient servie au temps de sa grandeur ; le cheik-ul-islam qui avait à venger la mort de son gendre lui donna son appui ; elle gagna aussi le nouveau grand vizir Ali-pacha et les agas des janissaires ; enfin la plupart des pachas mécontents lui donnèrent leur adhésion. Le grand vizir convoqua l’ayack-divan (conseil où l’on délibère debout) dans la mosquée du sultan Soliman, et cette assemblée prononça tout d’une voix la déchéance de Mustapha ; elle motiva sa sentence sur ce fetra (décision) que le cheik-ul-islam venait de prononcer : « La loi du Prophète défend d’obéir à un insensé. »

Aussitôt le grand vizir se rendit au palais d’été et eut la hardiesse d’apprendre au padischa la sentence de l’ayack-divan. Mustapha l’écouta sans manifester la plus légère émotion ; mais la valideh se montra très-irritée ; elle résolut de ramener sans délai Mustapha dans sa capitale, et malgré sa modération ordinaire elle donna l’ordre d’étrangler sur-le-champ Kiosem et l’héritier présomptif. Mais la prévoyante Kiosem avait changé déjà le kislar-aga : c’était elle qui commandait dans le quartier des femmes. Les eunuques impassibles reconduisirent, cette fois pour toujours, la valideh dans le vieux sérail et Mustapha fut ramené dans sa prison. Loin de manifester aucun déplaisir, il louait Dieu et disait qu’il était un pauvre derviche, né pour vivre dans l’obscurité.

Tandis qu’il se réjouissait ainsi de son malheur, le fils de Kiosem se rendait au divan assis sur un soffra recouvert de drap d’or que portaient quatre janissaires. Lorsqu’il parut, le cheik-ul-islam cria le premier : « Longue vie à sultan Mourad ! que son règne dure mille ans ! »

Toute l’assemblée répéta les mêmes acclamations, et dès le lendemain Mourad IV parcourut les rues de Constantinople, environné de tous les dignitaires du sérail. Cet enfant était si beau que les femmes se précipitaient sur son passage avec des transports d’admiration et de joie, en criant : « Vive notre padischa ! »

Kiosem prit le titre de sultane valideh qu’elle avait ambitionné si longtemps ; elle gouverna avec une puissance absolue pendant quelques années, mais elle ne parvint pas toujours à réprimer l’insolence des janissaires, les révoltes des spahis et les désordres de la populace qui s’ameutait quand le blé manquait ou qu’un santon fanatique prêchait contre les vices et l’impiété des pachas. Lorsque les mécontent persistaient et qu’il y avait péril à envoyer contre eux les milices restées fidèles, on leur jetait par-dessus les murs du sérail les têtes qu’ils demandaient ; une fois ils en exigèrent trente et on les leur donna. Kiosem est la première sultane qui se soit mêlée directement et ostensiblement de la politique européenne. La valideh sa devancière et la Baffa, mère de Mahomet III, n’avaient pris part qu’à l’administration de l’empire. Elle traitait avec les ambassadeurs par l’intermédiaire du grand vizir et assistait voilée au conseil. Son autorité dura un peu moins que la minorité du sultan.

Mourad IV, dès l’âge de quinze ans, contraignit la valideh à lui abandonner le pouvoir et les Turcs purent s’apercevoir bientôt qu’ils avaient un terrible maître. Cet adolescent était ombrageux et cruel comme un vieux tyran. L’ardeur guerrière dont il fut possédé plus tard se manifesta d’abord par une activité prodigieuse et un goût passionné pour les exercices violents. Sans cesse il faisait lutter et combattre ses pages, ses muets et jusqu’à ses bouffons ; ceux qui avaient porté les plus rudes coups et montré le plus de courage recevaient de sa main des armes de prix, des joyaux et parfois même les riches habits dont il était vêtu. Il était défendu sous peine de mort d’approcher des murs du sérail, et les bons musulmans n’osaient même lever les yeux vers ce lieu redoutable. On raconte encore aujourd’hui à Constantinople le trait suivant de l’ombrageuse cruauté de Mourad IV. Il y avait dans ses jardins un kiosque d’où l’on découvrait la plus belle perspective. Le sultan y venait souvent et prenait plaisir à regarder sa ville impériale avec une excellente lunette d’approche dont la république de Venise lui avait fait présent. Un jour qu’il promenait ainsi ses regards sur les hauteurs du faubourg de Péra, il trouva au bout de sa lunette un jeune homme qui, appuyé au balcon d’un petit belvédère et armé d’un long tube pareil à celui qu’il avait lui-même à la main, semblait explorer l’enceinte du sérail. Le sultan fait un signe, deux bastandjis partent aussitôt et avant la nuit l’infortuné curieux était pendu au balcon qui lui servait d’observatoire.

C’est vers ce temps-là que l’usage du tabac commença à se répandre parmi les Turcs ; le sultan, qui détestait cette nouveauté, défendit sous peine de mort le plaisir de fumer ; mais ses ordres ne furent pas toujours exécutés ; ses sujets bravaient la mort pour conserver leurs pipes, et la drogue pernicieuse pénétra jusque dans le sérail. Une fois Mourad IV surprit la valideh le tchibouk entre les lèvres, et, à cet aspect, sa fureur fut si grande que la princesse dut se jeter à ses genoux pour obtenir son pardon. Le sévère monarque voulait qu’elle obéît comme le dernier de ses esclaves, et ce n’était qu’à force de respect et de soumission qu’elle obtenait quelque chose de lui.

Mourad IV allait entreprendre ses grandes guerres contre la Perse lorsque le kislar-aga lui présenta une esclave circassienne d’environ seize ans, qui s’appelait Roxane ; jamais femme d’une beauté aussi parfaite n’était entrée dans le sérail. Elle avait les cheveux blonds, les yeux bleus et les sourcils d’un noir de jais. Ses traits étaient d’une finesse incomparable et son teint d’une fraîcheur douce, qui rappelait la nuance délicate des roses sauvages. Cette belle créature charma tout d’abord le sultan, et bientôt elle le subjugua non par sa douceur, mais par sa hardiesse et sa méchanceté. Le sombre Mourad subit l’ascendant d’un caractère encore plus énergique et plus implacable que le sien. Lorsqu’il alla faire la conquête de Bagdad et de Babylone, Roxane gouverna en son nom, et bien qu’elle ne lui eût donné que des filles, il l’honora du titre d’hassaki. Tout lui obéissait dans le sérail ; la famille impériale était à ses genoux, et la valideh Kiosem elle-même dut courber le front devant elle.

Les trois frères du sultan et son oncle Mustapha, l’imbécile empereur deux fois détrôné, vivaient encore à cette époque. La cruelle Roxane fit étrangler d’abord Orcan et Bagizid, puis l’infortuné Mustapha ; elle voulait aussi la mort d’Ibrahim, le plus jeune des trois princes ; mais la valideh Kiosem parvint à sauver son fils, en persuadant à Roxane qu’il était fou. Jusqu’à ce moment Kiosem avait souffert en silence les insultes de la favorite ; elle lui avait laissé commettre sans opposition les meurtres politiques qui rapprochaient son second fils du trône ; mais lorsqu’il ne resta plus qu’Ibrahim dans le cafess où avaient été les autres, elle commença à lutter sourdement contre son ennemie. Mourad IV revenait triomphant après la conquête de Babylone ; il fit son entrée à Constantinople avec une peau de léopard sur les épaules, en guise de manteau impérial, et environné de princes vaincus par lui. Kiosem savait que les Persans corrompus avaient eu sur lui une influence funeste et qu’une belle personne l’avait un moment distrait de sa passion pour Roxane. L’habile princesse se plaignit pour la première fois à son fils des outrages de la favorite ; elle l’accusa d’avoir osé lever la main sur une fille du sang ottoman, sur Mihirma, sultane, la propre sœur du padischa. Le fait était véritable ; il avait eu de nombreux témoins. Le sultan courroucé manda Roxane, et lui reprocha d’avoir oublié le respect qu’elle devait à la sultane et la distance qui les séparait. « Quelle distance ? s’écria audacieusement Roxane. — Celle qu’il y a entre une princesse du sang impérial et une esclave, » répondit le sultan. À cette parole Roxane, loin de s’humilier, proféra des menaces et des reproches qui jetèrent son maître dans une fureur de tigre ; il prit la petite masse d’armes qu’il portait au côté et en frappa violemment Roxane au sommet de la tête. Aussitôt l’on vit ce beau front blêmir, ces beaux yeux se fermer à demi et une teinte violette se répandre sur ce beau visage. Comme elle était restée debout, on crut que c’était la colère qui bouleversait ainsi ses traits ; mais elle chancela, mit la main dans ses cheveux et tomba morte. Elle avait vingt-trois ans.

Sultan Mourad imita bientôt les empereurs romains dans leurs goûts et leurs excès. Chose inouïe chez un musulman, il était impie et se moquait du Koran : il buvait publiquement du vin, faisait de longs repas et admettait ses favoris à sa table. Les débauches excessives auxquelles il s’abandonnait lui coûtèrent enfin la vie ; à son lit de mort il se souvint qu’il lui restait un frère, unique rejeton de la maison ottomane, et il ordonna que sur l’heure on le fît mourir en sa présence.

« Ne sais-tu pas, seigneur, qu’il n’existe plus déjà ! » lui répondit la valideh Kiosem qui l’assistait dans son agonie.

Personne n’osa démentir ce hardi mensonge ; et comme le sultan, toujours furieux, menaçait ses médecins de les faire empaler s’ils ne le guérissaient sur-le-champ, ceux-ci lui donnèrent une potion qui termina promptement ses souffrances.

La valideh réunit aussitôt les chefs de l’armée, le cheik-ul-islam et ses ulémas, tous les fonctionnaires du sérail ainsi que les pachas présents à Constantinople. Elle parut au milieu de cette grande assemblée couverte de son voile et environnée d’une suite nombreuse. C’était la première fois qu’une sultane présidait aux délibérations du divan. Elle parla avec tant de sagesse et d’éloquence qu’elle entraîna tous les votes, et fit proclamer Ibrahim malgré les dernières volontés de Mourad IV, qui avait désigné pour son successeur le khan des Tartares. Kiosem alla elle-même tirer son fils du cafess où il était enfermé depuis plus de vingt ans, et elle le salua la première du titre d’Empereur.

« Ibrahim était à la fleur de l’âge, dit un voyageur contemporain, témoin de ces événements ; il avait les traits du visage beaux, la barbe rousse et le teint vermeil. Son air annonçait un petit génie ; il portait la tête de côté et regardait toujours çà et là comme un homme qui ne pense à rien. Quoique sa taille fût assez belle, il avait mauvaise grâce à cheval. Enfin il ne plut guère au peuple, qui aime à voir sur la figure de ses sultans une majesté terrible. »

La pointe du sérail. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Adalbert de Beaumont.

Le caractère d’Ibrahim est d’accord avec ce portrait ; il était paisible, indolent et sensuel à l’excès. Les affaire de l’État ne l’occupaient nullement ; mais il voulut, pour obéir à la loi du Prophète et suivre l’exemple de ses prédécesseurs, s’adonner à un travail manuel. Mourad IV faisait des anneaux de corne pour tirer l’arc. Achmet II excellait à transcrire les beaux manuscrits, et le grand Soliman confectionnait très-bien les souliers. Ibrahim s’appliqua à tailler des cure-dents en écaille de tortue.

La valideh reprit toute l’autorité qu’elle avait eue pendant le règne de son fils aîné. Cette Catherine de Médicis orientale tenait les rênes du gouvernement d’une main solide, et, pendant plusieurs années, elle maintint la tranquillité publique. Ce fut une période brillante pour le sérail. Le voluptueux Ibrahim cherchait sans cesse de nouveaux plaisirs. Le harem impérial était toujours en fête ; une ombre de liberté y régnait. Le sultan souffrait volontiers que les odalisques le suivissent dans ses jardins où il les régalait de danse et de musique. La valideh avait soin de faire acheter sur tous les marchés de l’empire la fleur des plus belles filles qu’y amenaient les marchands d’esclaves. Jamais il n’y avait eu tant d’odalisques dans le sérail. Le sultan était incapable d’aucune affection sérieuse ; son inconstance égalait l’emportement de sa passion, et ses favorites ne duraient qu’un jour. Une esclave russe nommée Tarkhan lui donna un fils la seconde année de son règne et plusieurs autres princes suivirent cet aîné à de courtes distances ; la lignée impériale se trouva ainsi renouvelée et la valideh put penser que sa puissance était désormais assurée.

Kief des femmes du sérail, à Flamour-Javuzu (le bassin des Tilleuls)[2]. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Adalbert de Beaumont.

Un jour que le sultan se promenait en caïque sur le Bosphore, il aperçut au bord de la mer une femme dont la taille le frappa. En rentrant au sérail il fit appeler le kislar-aga et lui commanda de chercher la femme la plus grande et la mieux faite qu’il y eût à Constantinople. Cent bastandjis partirent aussitôt et dès le lendemain ils amenèrent au kislar-aga une espèce de géante, assez belle de visage et qui paraissait avoir environ vingt ans. Elle était Arménienne et de condition libre. On la baigna, on la parfuma, on l’habilla somptueusement et elle fut présentée au Grand Seigneur, qui reconnut en elle, avec transport, la gigantesque beauté dont la vue l’avait charmé. L’Arménienne, aussi ambitieuse que rusée, s’empara de l’esprit d’Ibrahim, et bientôt la valideh consternée put s’apercevoir que son autorité souveraine était menacée. Kiosem laissa triompher l’Arménienne sans manifester ni envie ni colère, et rien ne parut de la haine qu’elle lui portait. Une après-midi elle envoya un de ses eunuques pour la prier de venir se divertir avec elle. L’Arménienne se rendit sans défiance à cette invitation, et suivie de quelques filles esclaves, passa dans l’appartement de la valideh, où plusieurs femmes du sérail réunies s’amusaient d’une naine difforme qu’elles excitaient à dire des bouffonneries. Cette pauvre créature alla au-devant de l’Arménienne avec des gestes d’étonnement et fit le tour de sa colossale personne en étendant ses petits bras comme pour l’escalader, ce qui fit rire toute l’assemblée.

Kiosem alla vers la favorite, et, la prenant par la main, l’emmena dans une autre chambre en s’excusant de l’impertinence de la naine ; un moment après elle disparut en disant qu’elle allait revenir. L’Arménienne s’étonna, et dit à un eunuque noir qui venait de fermer la porte : « Que signifie ceci ?… » Un glapissement clair se fit entendre, et la malheureuse reconnut la voix des muets qui venaient la faire mourir. « Oh ! mon sultan !… » s’écria-t-elle. L’eunuque ferma les yeux pour ne pas voir son agonie. Un moment après elle n’était plus, et l’eunuque, après avoir placé la victime sur le divan qui régnait autour de la chambre, alla dire à la valideh que tout était fini. Tout cela s’était passé en moins d’un quart d’heure, à côté de la salle où une centaine de femmes babillaient, fumaient le tchibouk et buvaient le caveh ; personne n’avait rien entendu. La valideh elle-même alla annoncer au padischa que sa favorite venir de mourir subitement. Très-affligé d’abord, il ne soupçonna pas comment avait fini la pauvre Arménienne, et bientôt se consola.

Sans doute il était écrit que les chefs de la religion auraient des filles dont la beauté ravirait le cœur des sultans ; comme l’infortuné Osman, son frère aîné, Ibrahim s’éprit de la fille du cheik-ul-islam, sur le portrait qu’on lui fit de toutes ses perfections. Il ne songea pas à l’épouser, mais après lui avoir fait proposer, sans succès, d’être sa première odalisque, il la fit enlever brutalement, la garda huit jours dans le harem impérial et la renvoya ensuite à son père. Cet acte de violence indigna tous les musulmans ; peu leur importait que le sublime empereur ravît à sa famille une fille grecque ou arménienne, le fait était arrivé plus d’une fois ; mais ils ne purent souffrir qu’il osât traiter ainsi une musulmane, une voilée, la fille du chef révéré de leur religion. Une formidable conspiration s’organisa ; elle eut pour adhérents principaux le kislar-aga, le cheik-ul-islam, et, qui l’eût pensé ! la valideh elle-même. Depuis longtemps la vieille princesse était mécontente d’Ibrahim ; il l’avait humiliée par des paroles amères qui lui faisaient pressentir la fin de son pouvoir, et elle avait conçu la pensée de le renvoyer dans son cafess pour mettre à sa place le chazadéh, un enfant de sept ans dont la minorité offrait une belle perspective à son ambition. La révolte commença dans les quartiers populeux qui avoisinent le port ; les janissaires montaient en tumulte vers le sérail, et les leventis (gens de mer) s’étant joints à eux, ils commirent de grands désordres et pénétrèrent dans la première cour du sérail. Cette multitude demandait qu’on lui livrât le grand vizir et quelques favoris subalternes. Les janissaires, excités par les agents de Kiosem, commençaient à attaquer l’entrée de la seconde cour. Le sultan les satisfit à demi en nommant un autre grand vizir et en leur laissant égorger quelques malheureux. Mais dès le lendemain ils revinrent plus nombreux et plus acharnés. Cette fois le cheik-ul-islam était avec eux et poursuivait ouvertement sa vengeance. Il venait de rendre un fetra où il déclarait au peuple qu’un sultan qui ne suivait pas la loi de Dieu était indigne de gouverner, et qu’il était déchu de sa toute-puissance. Ibrahim répondit à ce décret en donnant l’ordre de faire couper la tête au cheik-ul-islam. Mais l’insurrection triompha et envahit le sérail. Le bastandji-bachi, qui était du complot, se saisit alors d’Ibrahim et l’enferma dans une chambre voûtée avec deux vieilles esclaves qui prirent soin de lui. Tandis que ceci se passait, la valideh se tenait tranquille ; elle avait fait fermer toutes les portes du quartier des femmes ; les eunuques noirs étaient à leur poste, et elle attendait dans cet asile inviolable l’issue des événements. Mais quand elle apprit que les révoltés avaient pénétré dans la troisième cour, en proférant des menaces de mort, elle sortit de son appartement suivie seulement de deux esclaves dévoués. Couverte de son voile, elle s’avança au milieu de ces hommes furieux et parvint à les apaiser et à les gagner. Ils se retirèrent sans commettre aucune violence, et le lendemain Mahomet IV fut proclamé empereur. L’ordre se rétablit dans la ville impériale et dans le sérail, où il y eut deux sultanes valideh, la vieille Kiosem et la jeune Tarkhan. Ibrahim était étroitement gardé dans son cafess ; mais le cheik-ul-islam, qui redoutait une nouvelle révolution et ne voulait pas laisser échapper sa vengeance, se hâta de rendre un dernier fetra qui déclarait que le sultan Ibrahim méritait la mort pour avoir outragé les femmes et les filles de ses sujets. Ensuite il alla lui-même, avec les muets, dans la chambre voûtée où l’empereur déchu était enfermé, et il le fit étrangler sous ses yeux.

Les deux sultanes se hâtèrent d’envoyer dans le vieux sérail le nombre prodigieux de femmes qui avaient su plaire au sultan Ibrahim ; plus de trois cents odalisques allèrent le pleurer dans ce triste séjour. Lorsque le harem impérial fut débarrassé de ce superflu, la valideh Kiosem reprit l’autorité dont elle avait été quelque temps privée ; mais la jeune mère du padischa voulut avoir aussi sa part d’influence ; bientôt deux partis se formèrent ; Kiosem, plus habile, plus hardie, plus expérimentée, déjouait sans peine les trames de sa rivale et gouvernait le divan. Un jour cependant elle se fatigua de cette lutte, et médita le plan d’une nouvelle révolution qui eût mis à la place de Mahomet IV le petit prince Soliman, son frère, et envoyé dans le vieux sérail la valideh Tarkhan. Les pachas étaient gagnés ainsi que les chefs des janissaires ; tous les habitants de Constantinople, partisans dévoués de Kiosem, étaient en quelque sorte du complot. Mais la jeune valideh avait de nombreux adhérents dans le sérail ; le chef des eunuques blancs, Suleïman-Aga, les ichoglans, la plupart des grands dignitaires qui environnaient l’empereur et la vaillante cohorte des bastandjis, étaient prêts à la défendre. Kiosem résolut d’emmener secrètement hors du sérail le jeune Soliman, de le présenter au peuple dans la grande place de l’At-Meidan, tandis que les janissaires le proclameraient empereur. La nuit fixée pour l’exécution de ce complot était une des plus longues de l’année. Une heure après le coucher du soleil, les conjurés se réunirent dans la mosquée impériale, et l’aga des janissaires qui présidait cette assemblée tumultueuse fit avertir le grand vizir. Celui-ci accourut et feignit de donner son assentiment à toutes les mesures qu’on venait de prendre ; mais tandis que les délibérations continuaient, il sortit furtivement et courut au sérail. La porte qu’on nommait la porte de l’Oisellerie était restée ouverte par l’ordre de Kiosem ; il la fit fermer et doubla le nombre de gardes, ensuite il passa outre. Tout dormait déjà dans l’appartement de l’empereur, les pages et les eunuques blancs qui le gardaient la nuit étaient couchés à l’entrée de sa chambre. Le grand vizir fit éveiller aussitôt le salista-aga (porte-glaive), ainsi que le chef des eunuques blancs, et envoya au cheik-ul-islam l’ordre de se rendre au sérail ; en un moment la chambre impériale fut remplie de monde ; tous parlaient par signes ou à voix basse et ne faisaient pas le moindre bruit. Un eunuque alla éveiller la valideh Tarkhan et lui apprit ce qui se passait. Elle accourut aussitôt près de son fils, et, le prenant dans ses bras, elle lui dit tout en larmes : « Ah ! mon enfant ! nous allons mourir !… » Comme elle était couverte de son voile, quelques-uns crurent qu’elle était la sultane Kiosem et voulurent s’emparer d’elle ; mais elle découvrit son visage avec un geste de fierté, et, détournant la tête, elle se mit à essuyer les yeux du petit empereur qui pleurait appuyé sur son sein. Tout était tranquille dans le quartier des femmes ; mais on veillait encore dans l’appartement de la vieille sultane ; contre sa coutume, elle ne s’était pas couchée aussitôt après la cinquième prière, et, enveloppée dans ses fourrures de martre zibeline, elle se divertissait à écouter la musique et les chansons de ses femmes. Elle attendait ainsi l’heure de quitter le sérail avec son petit-fils Soliman ; dix mille janissaires étaient échelonnés le mousquet sur l’épaule et la mèche allumée le long du chemin qu’elle allait prendre.

Dans ce péril imminent, le grand vizir prit ses mesures avec un sang-froid et une présence d’esprit admirable. Un seul moyen de salut lui restait ; il résolut de l’employer et demanda au sultan de faire mourir la valideh Kiosem. Mahomet IV n’avait guère que neuf ans ; pourtant il comprit l’énormité de l’action qu’il allait faire, et il signa en frémissant le papier qu’on lui présentait. Le cheik-ul-islam légalisa aussitôt cette sentence, qui disait expressément que « la sultane Kiosem serait étranglée ; mais que son corps ne serait point brisé à force de coups, ni divisé en plusieurs parties. »

Le kislar-aga voulait charger de l’exécution des eunuques noirs ; mais les ichoglans furieux se précipitèrent en avant, l’ordre du sultan à la main, et osèrent pénétrer dans le quartier des femmes. Il tuèrent quelques eunuques qui voulurent en défendre l’entrée et coururent à l’appartement de la valideh Kiosem. Toutes les lumières étaient éteintes et il y régnait le plus profond silence. On alluma des flambeaux, et les ichoglans commencèrent leurs recherches. En ouvrant la salle où, un moment auparavant, les esclaves chantaient et dansaient au son des instrument, ils aperçurent une vieille femme qui vint droit à eux, un long pistolet à la main, en s’écriant : « C’est moi qui suis la très-illustre sultane, agente du sublime empereur !… » Ils allaient la tuer ; mais le kislar-aga les arrêta ; cette pauvre femme était la folle de la valideh, et elle avait voulu sauver ainsi sa maîtresse. On trouva enfin Kiosem couchée au fond d’une grande armoire, sous un monceau de schalls de Perse. Un ichoglan la tira dehors par les pieds. Elle se leva promptement et jeta un coup d’œil autour d’elle. Selon sa coutume, elle était richement vêtue et portait à ses oreilles les magnifiques pendants qu’au temps de sa faveur lui avait donnés sultan Achmet. « Jeune homme de bonne mine, dit-elle à l’ichoglan, sois touché de pitié !… je te promet cent bourses… — Il ne s’agit pas de ta rançon, traîtresse ! » s’écria l’ichoglan en appelant ses compagnons. Elle tira alors de ses poches des poignées de sequins et les jeta sur le tapis, espérant sans doute gagner un peu de temps. En effet, quelques-uns s’arrêtèrent pour ramasser cette belle monnaie ; mais l’ichoglan qui s’était avancé le premier saisit au cou la vieille sultane et la renversa ; puis il commença à la dépouiller et les autres lui vinrent en aide. Un bastandji nommé Ali lui arracha ses pendants d’oreilles ; on lui ôta ses bijoux, ses superbes vêtement et jusqu’à ses babouches brodées de perles. Quand elle fut presque nue, ces misérables la traînèrent hors du quartier des femmes, et, l’ayant conduite assez loin du côté de l’Oisellerie, ils lui passèrent enfin une corde au cou pour la faire mourir. La valideh Kiosem, réduite à cette extrémité, ne s’abandonna pas encore ; la main de l’ichoglan qui serrait la corde, s’étant trouvée près de sa bouche, elle lui mordit le pouce si fortement, qu’il lâcha prise. Alors il lui donna, avec le pommeau de son poignard, un coup sur le front qui lui fit perdre connaissance ; elle resta sans souffle et sans mouvement : ils crurent tous qu’elle était morte. Mais, un moment après, elle reprit ses sens, et, relevant un peu la tête, elle jeta les yeux de tous côtés comme pour demander du secours. Ses bourreaux revinrent, et, cette fois, ils achevèrent de lui ôter la vie. Au jour naissant, le kislar-aga fit enlever ce corps, dont selon l’ordre du sultan, le sang n’avait pas coulé, et il le livra aux femmes et aux eunuques noirs, qui l’inhumèrent dans une des cours de la mosquée d’Achmet.

Kiosem termine la série des sultanes qui ont commandé souverainement dans le sérail et gouverné l’empire ottoman. La valideh Tarkhan abandonna le pouvoir aux grands vizirs et ne se réserva que les moyens d’accomplir de bonnes œuvres. Pieuse et libérale, elle fonda des hospices, donna beaucoup aux pauvres et fit bâtir l’élégante mosquée qu’on voit en abordant la ville impériale, en face de Galata.

Aucun souvenir n’est resté des favorites qui ont passé dans le sérail depuis le règne de Mahomet IV ; ces existences, obscures quoique mêlées à tant de grandeurs, se sont écoulées sans laisser de traces.

Après la destruction des janissaires, le sultan Mahmoud abandonna pour toujours le sérail et alla demeurer dans ses palais du Bosphore. Néanmoins, le siége de l’empire reste à la Sublime Porte ; les divers ministères y sont établis et leurs innombrables employés remplacent le peuple d’esclaves qui remplissait autrefois ces grandes constructions irrégulières et vivait enfermé derrière ces sombres murailles.

Aujourd’hui tout est changé à la cour ottomane ; le faste des anciens jours n’existe plus ; s’il y a encore des muets, ils sont sans emploi, et les eunuques blancs ne jouent pas un grand rôle. Les eunuques blancs sont toujours là, vigilants et mélancoliques ; mais ils n’ont près des sultanes que le rôle de valets de chambre. Le harem impérial suit le sultan dans ses diverses résidences ; les odalisques ont des maîtres de musique ; elles se promènent en carrosse dans les rues de Constantinople et même de Péra. Mais c’en est fait des distinctions dont leurs devancières étaient si glorieuses. Les favorites en titre n’ont plus ni nom ni surnom ; elles s’appellent prosaïquement Mme première, Mme seconde, etc., etc. Aujourd’hui elles ne risquent plus de tomber frappées à mort par leur maître ou d’être cousues dans un sac de cuir et jetées au fond de la mer. Pourtant si l’ombre de la valideh Kiosem pouvait revenir dans le harem impérial, elle s’indignerait de cette décadence et trouverait son sort bien plus beau. Elle fut étranglée, il est vrai, mais elle était née esclave et ne mourut qu’après avoir régné.

Mme X….


  1. Suite et fin. — Voy. page 1.
  2. Ce bassin est un lieu chéri des femmes turques. Le vendredi, ce dimanche musulman, elles y viennent dès le matin, dans les arabas dorés, lourds chariots que traînent au pas des bœufs blancs empanachés. Là, étalées sur des tapis de Perse, sur des coussins de pourpre et d’or, elles restent tout le jour à se mirer dans l’eau tranquille de cet élégant bassin de marbre ; fumant, buvant les cherbets (sorbets à la glace), écoutant la musique, les chants et surtout les histoires et les commérages. C’est à ce kiosque de Flamour, caché dans un repli de la montagne, près du Palais blanc, que le nouveau sultan, qu’on nous représentait comme insensible à tout plaisir, allait dans les premiers mois de son règne, se reposer d’une étiquette trop sévère pour n’être pas affectée.

    Adalbert de Beaumont.