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Le Territoire d'Aliaska et les colonies du nord ouest de l'Amérique

Le Territoire d'Aliaska et les colonies du nord ouest de l'Amérique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 81 (p. 997-1020).
LE
TERRITOIRE D'ALIASKA
ET LES
COLONIES DU NORD-OUEST DE L'AMERIQUE

I, Travel and adventure in the territory of Aliaska, by Pred. Whymper ; 1868. — II. Vancouver Island and British Columbia, by Matthew Macfie ; 1865. — III. Scenes and studies of savage life, by G. M. Sproat ; 1868.

Les côtes qui bordent au nord l’Océan-Pacifique sont, en l’état présent des communications terrestres et maritimes, la région du globe la plus éloignée de nous ; c’en est aussi la moins connue. Ces terres se nomment la Sibérie, le Kamtschatka, l’Amérique russe ; situées sous un climat sévère, couvertes de neige et de glaces une bonne partie de l’année, elles ne produisent pas les objets que l’Européen juge indispensables à la vie ; on n’en exporte guère que des fourrures. Néanmoins les territoires dont il s’agit n’ont pas été dédaignés par les nations civilisées. Les Russes en prirent possession dès que les marins du XVIIe siècle en eurent exploré les rivages. Les Anglais du Canada et de la baie d’Hudson poussèrent jusque-là leurs excursions aventureuses. Si stérile qu’un tel sol fût en apparence, on le jugea digne de s’en partager les morceaux par des traités diplomatiques ; ce qui est plus étonnant, les Américains du nord, à qui l’espace ne fait pas encore défaut cependant, viennent d’en acheter une partie à un prix que d’autres peuples donneraient à peine pour les terrains les plus fertiles. La cession de l’Amérique russe aux États-Unis a ramené l’attention sur ces pays lointains. On s’est demandé s’ils ne vaudraient pas mieux que leur réputation. De hardis voyageurs les ont explorés de nouveau avec l’espoir d’y découvrir des richesses ignorées. Nous essaierons de dire, d’après les récits les plus modernes, quelle a été l’histoire de ces contrées sans attraits, quelles ressources on y peut trouver, et quel en est l’avenir entre les mains des hommes entreprenans auxquels elles appartiennent aujourd’hui.


I

Lorsque les Moscovites, qui venaient de conquérir la Sibérie et de découvrir le Kamtschatka, parvinrent, vers le milieu du XVIIe siècle, sur les bords de l’Océan-Pacifique, on ignorait encore, si l’Asie et l’Amérique étaient réunies au nord ou séparées par un bras de mer. Un navigateur de ce temps, Djenef, pénétra, dit-on, dans le Pacifique, par le détroit de Behring en 1648, après avoir contourné les côtes de la Mer-Glaciale. Si le fait est vrai, ce vaillant marin a été dépouillé de l’honneur d’une si belle découverte, car il n’a laissé aucune trace de son passage sur les terres qu’il aurait vues le premier. Il est à croire que ce voyage eut peu de retentissement, ou qu’il fut vite oublié. Un demi-siècle plus tard, Pierre le Grand manifesta le plus vif intérêt pour les provinces orientales de son empire. Il éprouvait le désir assez naturel de savoir si ses possessions étaient bornées à l’ouest par un océan ou par un désert. Au nombre des hommes de talent que le créateur de la puissance moscovite sut attirer en Russie, se trouvait Vitus Behring, marin danois. A la mort de Pierre le Grand, l’impératrice Catherine hérita des préoccupations que le nord-est de l’Asie avait inspirées à son illustre époux. En 1725, elle envoya Behring à l’extrémité de la Sibérie, avec ordre de poursuivre des voyages d’exploration dans l’Océan-Pacifique. On se rendra compte des difficultés que présentait à cette époque une pareille entreprise par ce seul fait, qu’il fallut trois années entières pour aller de Saint-Pétersbourg à la mer d’Ochotsk, et y réunir le matériel d’une expédition navale. Il était nécessaire en effet de construire des navires sur les lieux. Behring partit de la côte du Kamtschatka au mois d’avril 1728 avec son lieutenant Tschirikof. Une longue croisière lui permit de s’élever au-delà du 67e parallèle, et de constater qu’il existait entre l’Asie et l’Amérique un détroit auquel il a eu l’honneur de laisser son nom ; mais, empêché par les vents contraires de naviguer vers l’est, il n’eut pas une seule fois, durant le cours de ce voyage, l’occasion d’apercevoir les rivages de l’Amérique. Une seconde expédition eut lieu en 1741. Organisée sur une large échelle avec toutes les ressources dont la marine russe pouvait disposer, elle avait pour but spécial de rechercher d’abord les limites du continent américain, puis de revenir au sud jusqu’à l’archipel du Japon, et de pousser au nord aussi loin que les glaces ne barreraient point le passage. Behring cette fois était assisté d’un nombreux état-major de marins et de savans. Il établit son quartier-général à Petropavlosk, petite ville récemment fondée dans la baie d’Avatcha. Après y avoir passé un hiver pendant lequel plusieurs membres de l’expédition se livrèrent à diverses recherches sur l’histoire naturelle du Kamtschatka, il mit à la voile en se dirigeant droit vers l’est. Un coup de vent sépara presque aussitôt ses deux navires, le Saint-Pierre et le Saini-Paul ; ils ne devaient plus se rejoindre. L’un d’eux ne tarda point à découvrir la côte américaine. Tschirikof, qui le commandait, envoya à terre deux canots dont les équipages furent massacrés par les naturels ; puis il continua sa campagne sans de graves incidens, et revint à Petropavlosk après avoir vu périr du scorbut une partie de ses compagnons. L’autre navire était commandé par Behring lui-même. Le jour de Saint-Élie, il aperçut une montagne haute de 3,000 mètres, le mont Elias, qui fait partie du continent américain. Il fit voile ensuite vers le nord en suivant la côte, visita plusieurs des îles aléoutiennes et l’intérieur de quelques baies profondes. A la fin, l’équipage, décimé par le scorbut, devint insuffisant pour la manœuvre ; le vaisseau s’échoua assez doucement sur une île. Les malades furent sauvés et mis à terre ; mais la plupart moururent en débarquant. Behring lui-même ne tarda point à succomber. Les survivans construisirent un petit bâtiment avec les débris du navire, et regagnèrent avec beaucoup de peine le port d’où ils étaient partis. L’île sur laquelle Behring est mort conserve le nom de ce malheureux navigateur.

le capitaine anglais Cook parut à son tour dans ces parages ; il arrivait d’Europe par le cap de Bonne-Espérance, et il avait suivi le littoral de l’Amérique depuis la Californie, du sud au nord, ne s’en écartant que lorsqu’il y était contraint par les brouillards ou par de gros temps. Il releva la position des nombreuses îles éparpillées le long de cette côte, qui est dentelée comme celle de Norvège ; il se mit en rapport sur plusieurs points avec des naturels qui paraissaient n’avoir jamais vu d’Européens, puis il franchit le détroit et atteignit le 70e degré de latitude, où il fut arrêté par des banquises. La saison était avancée ; il revint au sud avec l’intention d’hiverner aux Sandwich et de reprendre ses explorations l’année suivante. On sait qu’il y fut tué dans une querelle avec les indigènes. Depuis cette époque, de nombreux navigateurs visitèrent les côtes septentrionales du Pacifique et en particulier le littoral de l’Amérique. Le voyage de notre compatriote La Pérouse fut l’un des plus fructueux en découvertes. Quelques-uns, tels que Vancouver, Kotzebue, Beechey, cherchaient le passage du nord-ouest ; ils ne songeaient guère à explorer l’intérieur du continent. D’autres étaient amenés par l’appât du gain. On trouvait dans ces contrées des loutres, des renards bleus, des castors, des veaux marins et quantité d’autres animaux à fourrures précieuses. Dès l’année 1799, une compagnie russe obtint de l’empereur Paul le monopole du commerce des pelleteries. Les spéculations commerciales acquirent alors un certain développement dans ce pays, et la marine russe y montra plus souvent son pavillon. De petits forts furent établis sur la côte pour protéger les comptoirs où l’on avait coutume de rencontrer les indigènes. Sitka fut dès l’origine le plus important de ces établissemens. La ville qui porte ce nom, — on l’appelle aussi quelquefois New-Archangel, — est située vers le 57e parallèle sur l’une des îles que Tschirikof avait découvertes. La compagnie russo-américaine fut dirigée au début par un négociant originaire de la Sibérie, Baranof, homme de talent et d’énergie. Il avait établi en 1800 une petite garnison dans l’île de Sitka ; en son absence, les Indiens du voisinage, qui étaient braves et turbulens, arrivèrent au nombre de cinq ou six cents armés de mousquets ; ils massacrèrent la garnison et détruisirent le fort. Baranof revint bientôt, appuyé par le capitaine Lisiausky, qui croisait dans ces parages avec une flottille de guerre. Les Indiens étaient prêts à soutenir l’assaut. Ils s’étaient fortifiés avec assez d’art, une attaque des troupes de débarquement fut repoussée avec perte ; mais ils manquaient de munitions : aussi furent-ils contraints de capituler après quelques jours de siège. Lisiausky fit construire alors un nouveau fort dans une bonne position, et entoura d’une palissade les habitations des négocians, précaution qui ne fut pas inutile, car les Indiens essayèrent plus d’une fois de prendre leur revanche.

En même temps les Russes s’étendaient, sans que les autres nations européennes y fissent beaucoup attention, sur le littoral de la Sibérie et sur les îles des archipels asiatiques ; de ce côté, ils avaient affaire à des peuplades barbares qui ne leur opposaient guère de résistance. Au contraire, en s’emparant de la pointe du continent américain que l’on appelle l’Amérique russe, ils s’exposaient à rencontrer bientôt les Anglais. Ceux-ci venaient de l’est, tandis que les Russes arrivaient par l’occident. Vers la fin du XVIIe siècle, le roi Charles II d’Angleterre avait concédé à une compagnie que dirigeait le prince Rupert, un des héros du temps, tous les territoires situés sur les bords de la baie d’Hudson. La seule réserve imposée aux concessionnaires était de ne pas s’établir sur des terres occupées déjà par un prince chrétien. Encore est-il probable que, dans ces temps de trouble où les princes chrétiens se faisaient fréquemment la guerre, le roi d’Angleterre n’aurait pas vu d’un mauvais œil le prince Rupert et ses compagnons d’aventure traiter comme pays barbare les possessions d’une nation ennemie. Les colons envoyés en Amérique par la compagnie de la baie d’Hudson trouvèrent un climat très froid, un sol stérile et couvert de grands bois où la chasse aux fourrures semblait être la seule industrie possible. A la chasse, on va vite et loin. Quoique le continent américain soit bien large sous cette latitude, les Anglais, d’étape en étape, finirent par rencontrer les Russes. Au surplus ceux-ci avaient aussi senti le besoin de s’étendre vers le sud. S’étant aperçu que leurs possessions boréales ne produisaient rien, pas même des légumes et des céréales pour nourrir les habitans, ils avaient essayé de s’établir aux Sandwich, puis sur les côtes de l’Orégon et de la Californie. Ces tentatives eurent peu de succès ; cependant elles furent l’origine de quelques conflits. Pour y mettre fin, le gouvernement de Saint-Pétersbourg conclut en 1824 et 1825 deux traités de limites avec le cabinet de Saint-James et avec celui de Washington. Par le premier de ces traités, il s’engageait à ne pas s’avancer à plus de dix lieues dans l’intérieur des terres, et par le second à ne pas dépasser au sud la latitude de 54 degrés 40 minutes. Ces conventions consacrèrent officiellement l’existence de l’Amérique russe. Les possessions anglaises ayant été prolongées par un accord ultérieur entre l’Angleterre et les États-Unis jusqu’aux rivages du Pacifique, la Russie fut tout à fait séparée des États-Unis par une nouvelle colonie que l’on appelle maintenant la Colombie britannique, et elle n’eut plus en Amérique d’autres voisins que la couronne d’Angleterre et la compagnie de la baie d’Hudson. Quant aux denrées qui leur faisaient défaut, les Moscovites, plutôt que de cultiver eux-mêmes, trouvèrent plus simple de les aller acheter à Guaymas dans le golfe de Californie, ou même à Valparaiso.

Tel était l’état des choses lorsque survint la guerre de Crimée. Les conséquences de la lutte qui avait éclaté en Europe entre la Russie et l’Angleterre devaient se faire sentir jusque dans leurs possessions les plus reculées. Toutefois les parties belligérantes étaient convenues de laisser en dehors de ce grand conflit les territoires de la compagnie russo-américaine et de la compagnie de la baie d’Hudson. Les deux puissances ne se réservaient que le droit de bloquer, s’il était utile, les ports de ces territoires. A cette époque, une escadre de navires français et anglais opérait dans le nord du Pacifique. La compagnie russe, qui avait eu dans le principe des comptoirs à Petropavlosk et sur divers autres peints de la côte du Kamtschatka, les avait abandonnés par suite de la concurrence que le commerce libre lui faisait dans cette région. Il n’y avait plus à Petropavlosk qu’une faible garnison de cosaques. Cette petite ville méritait d’ailleurs qu’on l’épargnât ; d’abord elle ne valait pas la peine d’être attaquée, tant elle avait peu d’importance, et la conquête n’en pouvait être glorieuse ; en second lieu, elle avait toujours fait le plus généreux accueil aux marins de toutes nations que la pêche de la baleine ou l’amour des découvertes attirait sur ces côtes inhospitalières. On n’y voyait, que deux monumens dignes d’être remarqués, l’un en l’honneur de Behring, l’autre en mémoire de La Pérouse. Néanmoins la flotte alliée, forte de six vaisseaux de guerre, apparut le 28 août 1854 dans la baie d’Avatcha. Les habitans n’avaient fait aucun préparatif de combat. Il y avait seulement deux navires dans le port, une chaîne en travers de l’entrée et quelques batteries en terre armées de canons de faible calibre ; la position se trouvait par nature assez facile à défendre, étant entourée de collines qui la masquaient du côté de la mer. Les alliés, ayant ouvert le feu, réduisirent bientôt au silence les batteries de la côte ; un corps de débarquement de 700 hommes fut alors mis à terre, guidé par deux Américains qui prétendaient connaître le pays. Il paraît que les officiers qui commandaient ce détachement ne comptaient pas rencontrer de résistance, si bien qu’ils marchaient sans beaucoup d’ordre. Le terrain était parsemé de buissons en arrière desquels des cosaques se tenaient en tirailleurs. Ceux-ci accueillirent les assaillans par une très vive fusillade, et, soit adresse, soit hasard, mirent hors de combat presque tous les officiers. Les soldats, frappés de panique, se débandèrent aussitôt, et s’enfuirent en tirant les uns sur les autres. Poursuivis de près, acculés au sommet de falaises à pic, ils se jetèrent à la mer et périrent en grande partie. Surpris d’une victoire si prompte, les habitans se disposaient à évacuer la ville, de crainte que l’ennemi ne revînt à la charge avec des forces supérieures, lorsqu’ils virent avec étonnement les vaisseaux lever l’ancre et mettre à la voile. L’amiral anglais qui commandait la flotte mourut subitement à cette époque ; on attribua sa mort à un suicide, car il était bien connu qu’il n’avait pas été atteint par le feu de la place.

En hivers la baie d’Avatcha est bloquée par les glaces. Les alliés ne reparurent dans ces parages qu’au mois de mai suivant ; la flotte russe avait reçu l’ordre d’abandonner Petropavlosk ; les habitans s’étaient tous enfuis à l’exception des résidens étrangers. Lorsque les troupes anglo-françaises débarquèrent, elles ne trouvèrent qu’une ville vide. Les fortifications furent rasées jusqu’au niveau du sol. C’était de bonne guerre ; mais, ce qui est regrettable, quelques édifices publics furent incendiés, par accident sans doute. Un peu plus tard, l’escadre alliée apparut devant Sitka ; voyant que le port était vide et que la ville n’était pas défendue, elle repartit sans commettre aucun acte d’hostilité [1].

L’Amérique russe et le Kamtschatka ne sont pas des contrées dont les annales puissent être bien remplies. Pendant les dix années qui suivirent la guerre de Crimée, il n’en fut plus question, sauf dans quelques rares récits de voyages ou dans les comptes-rendus des compagnies commerciales qui en exportaient les produits. Toutefois les citoyens de la Californie commençaient à porter leur attention de ce côté. En 1865, la plus puissante des compagnies télégraphiques américaines conçut l’idée d’établir une communication télégraphique entre l’ancien et le Nouveau-Monde par la voie du détroit de Behring. Cette opération aventureuse était entreprise par la Western union telegraph Compagny, société qui est constituée avec un capital de 40 millions de dollars, et dont le réseau, déjà immense, va de Terre-Neuve à la Nouvelle-Orléans, et de New-York à San-Francisco. La compagnie dont il s’agit venait de créer un télégraphe entre le Missouri et le Pacifique à travers les déserts de l’Utah, les neiges des Montagnes-Rocheuses et les territoires du Colorado occupés par des tribus hostiles. Avant que ce long travail ne fût achevé, les gens timides prétendaient que c’était un projet impraticable, chimérique, que de vouloir étendre le télégraphe jusqu’en Californie. Ce projet était réalisé, et comme les actionnaires retiraient un profit net de 600 pour 100 sur les sommes qu’ils y avaient consacrées, on ne doutait plus de rien. D’ailleurs il n’existait pas encore de câble sous-marin entre l’Irlande et Terre-Neuve ; on manquait de communications rapides entre l’Europe et l’Amérique. Les citoyens de l’Union avaient peu de confiance dans le succès de la télégraphie océanique. Avant d’avoir fait aucune étude préliminaire des obstacles que cette entreprise pouvait rencontrer, ils formèrent une société au capital de 10 millions de dollars pour l’établissement d’un télégraphe transcontinental par le détroit de Behring. Les hommes d’expérience se doutaient bien qu’il y aurait de grosses difficultés d’exécution, et que ce télégraphe, fût-il exécuté, serait d’une utilité médiocre aux négocians de Liverpool et de New-York à cause de l’énorme longueur du trajet ; mais les promoteurs de l’affaire ne se laissèrent arrêter par aucune objection. A la tête se trouvait un habitant de San-Francisco, M. Collins, qui avait été depuis dix ans en relations d’affaires fréquentes avec les Russes du Bas-Amour, et qui avait obtenu des gouvernemens de Londres et de Saint-Pétersbourg les autorisations nécessaires. Le colonel Bulkley, homme de savoir et d’énergie, était chargé de diriger les travaux en qualité d’ingénieur en chef. Avant de rien commencer, il était indispensable d’explorer le terrain. On ne connaissait le pays que par les rapports vagues des baleiniers qui s’arrêtaient quelquefois dans les baies du littoral, par des trafiquans de fourrures qui s’étaient avancés à quelque distance dans l’intérieur des terres, ou encore par les récits des indigènes, auxquels on ne pouvait accorder qu’une médiocre confiance. La ligne télégraphique projetée devait suivre la voie de terre depuis la Colombie britannique jusqu’au détroit de Behring, franchir ce bras de mer au moyen d’un câble, et revenir du nord au sud sur la côte orientale de la Sibérie pour rejoindre les comptoirs russes. Le parcours n’était pas de moins de 6,000 kilomètres. Le gouvernement du tsar avait déjà établi à cette époque une correspondance télégraphique entre Saint-Pétersbourg et Irkoutsk ; il annonçait l’intention de la prolonger jusqu’aux postes militaires situés à l’embouchure de l’Amour. En vue de rendre les transports plus faciles, on s’était dit d’abord que l’on suivrait de très près le littoral du Pacifique ; mais le premier voyage de reconnaissance fit voir que c’était impossible, en Amérique du moins, parce que la côte est formée, depuis la Colombie britannique jusqu’à Sitka, par d’épais massifs de montagnes qui sont le plus souvent inaccessibles. Il fallait donc s’éloigner de la mer et chercher une route moins accidentée à l’intérieur du continent. Le cours des rivières indiquait naturellement la voie à suivre. Après avoir remonté la vallée du Fraser jusqu’au lac Tatla, qui est l’un des réservoirs principaux de cette rivière, on n’est séparé que par une chaîne de montagnes de faible élévation du bassin de la rivière Mackenzie ; celle-ci prend naissance non loin des sources de la rivière Pelly, qui se jette dans le Yukon, et enfin le Yukon se déverse dans la mer de Behring, au fond de la baie de Norton, un peu au sud du détroit qui sépare les deux continens. De même en Asie, la vallée de l’Anadyr ramène le voyageur sur les bords de la mer d’Ochotsk en évitant la langue de terre du Kamtschatka. Par malheur, ces contrées de l’intérieur étaient encore moins connues que le littoral. Les compagnies russe et anglaise y avaient seulement créé à de larges intervalles de petits forts où les Indiens venaient vendre leurs fourrures aux marchands européens.

Au mois d’août 1865, le colonel Bulkley prit la mer avec une flottille et quelques centaines d’hommes. Cette troupe avait reçu une organisation militaire, jugée indispensable pour opérer en un pays si peu connu. Officiers, ingénieurs, ouvriers et matelots, tous étaient jeunes, car on s’était dit avec raison que l’entrain de la jeunesse pourrait seul surmonter les fatigues de l’expédition et le climat rigoureux des contrées à parcourir. Un détachement fut laissé au fond du golfe d’Anadyr pour explorer la route que devait suivre la section asiatique ; un autre prit terre à Saint-Michaël, près de l’embouchure du Yukon, avec la mission de remonter le cours de cette rivière. Ce fut alors que les difficultés apparurent. Faute de routes et de bêtes de somme, on ne voyage aisément à cette latitude que durant l’hiver, quand la neige recouvre le sol et que les rivières gelées fournissent aux traîneaux une surface de glissement facile. Deux hivers furent consacrés à ces explorations sans que le travail effectif de l’établissement d’un télégraphe fît des progrès appréciables. A ce moment, on apprit que le câble transocéanique avait été posé avec succès entre l’Irlande et Terre-Neuve ; l’union des deux continens était un fait accompli. La compagnie, qui avait déjà dépensé 3 millions de dollars en études et en achats préliminaires, s’aperçut à la fin qu’elle avait entamé une tâche trop difficile. Les travaux furent abandonnés. Il n’est resté de cette tentative avortée qu’un amas précieux de renseignemens sur la région septentrionale du Pacifique. On avait eu soin en effet d’adjoindre à chaque détachement d’explorateurs des savans qui étudiaient le pays avec plus de soin que les marchands de fourrures ne l’avaient fait avant eux.

Tandis que cette malheureuse entreprise suivait son cours, l’Amérique russe avait changé de maître. L’ambition séculaire de la Russie est de s’étendre au midi sur le continent asiatique. Poursuivies par une diplomatie habile et patiente, favorisées d’ailleurs par les révolutions intestines du Céleste-Empire, ces visées secrètes furent enfin satisfaites par deux traités avec la Chine. Le premier, en date du 28 mai 1858, avait donné au tsar le cours inférieur de l’Amour et de ses affluens méridionaux ; le second permit aux Russes de descendre jusqu’au sommet de la presqu’île de Corée ; c’est là que fut créé l’arsenal de Vlodi-Vostok, sous la latitude du 42e degré, où règne un climat comparable à celui du midi de la France. Si l’on considère encore que la Russie possédait dans cette région du globe l’île Saghalin et l’archipel des Kouriles, on se rendra compte que le territoire désigné sous le nom d’Amérique russe, pays froid, désert, éloigné, n’avait plus aucun intérêt pour ses anciens possesseurs. Cette province fut donc cédée aux États-Unis par une convention conclue en mars 1867, moyennant une indemnité de 7 millions de dollars. Les îles aléoutiennes étaient comprises dans le marché. La remise solennelle aux agens du gouvernement fédéral eut lieu quelques mois après. Le commandant du district militaire de l’Orégon se rendit à cet effet à Sitka, accompagné de deux ou trois cents soldats, d’une batterie de canons et, ce qui était plus utile, d’un assez grand nombre de négocians et d’ouvriers californiens, disposés à mettre tout de suite en valeur les ressources de ce nouveau domaine, La contrée changeait en même temps de dénomination ; elle est désignée depuis lors dans les actes officiels sous le titre de territoire d’Aliaska, du nom de la longue presqu’île qui en est le prolongement occidental. Il convient d’ajouter que le peuple des États-Unis n’accepta pas sans quelque hésitation le champ d’aventure dont ce traité lui donnait l’accès. On se moqua bien un peu de cette acquisition, que l’on ne connaissait en général que comme une terre de glace et de volcans, habitée par des ours blancs et par des phoques. Les partisans de l’annexion prétendirent qu’Aliaska était un éden, les adversaires répliquèrent que c’était un lieu inhabitable. Ces derniers avaient sans doute tort, puisque l’on annonça bientôt qu’une compagnie offrait de reprendre l’objet du marché avec une surenchère de 3 millions de dollars ; l’on prétendit même que le gouvernement des États-Unis, mis en goût de ce genre d’affaires, était en pourparlers avec le Danemark pour acheter le Groenland à des conditions analogues.


II

A peine entrés en possession de l’Amérique russe, les Yankees²songèrent à en tirer un meilleur parti que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs. L’idée d’abandonner à une compagnie de marchands le monopole du commerce, comme les Russes l’avaient fait, et comme les Anglais en avaient donné l’exemple en pareil cas, était antipathique aux habitudes américaines : tous les hommes de bonne volonté devaient être libres de s’établir, de commercer, de travailler à leur gré sur un territoire appartenant à la confédération. Le cabinet de Washington avait négocié le traité de cession bien moins pour faire rentrer dans l’Union une partie du continent que parce qu’il était fermement convaincu de la supériorité des efforts individuels en matière de colonisation. Telle contrée qui reste à peu près stérile entre les mains de possesseurs privilégiés devient fertile, disait-on, lorsqu’elle est ouverte aux actives compétitions d’une immigration libre. Pour assurer le succès de cette politique libérale, pour attirer promptement les colons, il était indispensable que les ressources du nouveau territoire fussent d’abord bien étudiées. A cet effet, en se mit à rechercher dans les récits de voyages, dans les documens publiés en Amérique et en Europe, tout ce qui intéressait le territoire d’Aliaska, et l’on se vit bientôt plus riche en informations qu’on ne l’aurait supposé au premier abord. L’exposé que nous allons faire résume ce que ces recherches apprirent de plus important.

Les gens hostiles à l’acquisition de l’Amérique russe par les États-Unis soutenaient que dans ces parages l’année se compose de neuf mois d’hiver et de trois mois de temps moins âpre. Les habitans des états de l’est avaient tort de critiquer le climat de la péninsule d’Aliaska, car le littoral du Pacifique est plus favorisé que celui de l’Atlantique sous le rapport de la température. Les côtes occidentales de l’Amérique éprouvent, comme celles de l’Europe, l’influence bienfaisante des courans maritimes. Par analogie avec le gulf-stream, qui conduit à l’Islande et à la Norvège les eaux chaudes du golfe du Mexique, il existe dans le Pacifique un courant qui part de l’équateur, coupe en biais du sud-ouest au nord-est l’immensité de cet océan, et vient réchauffer les côtes situées entre le 50e et le 58e degré parallèle. L’effet calorifique de ce courant se fait aussi sentir plus au nord, si bien que la péninsule d’Aliaska et les îles aléoutiennes jouissent d’une température plus élevée que l’intérieur du continent. En janvier, le thermomètre ne descend pas plus bas à Sitka qu’à Philadelphie, à Amsterdam et à Pékin. En juillet se fait sentir l’influence réfrigérante des vents froids du nord et des banquises qui descendent de la Mer-Glaciale par le détroit de Behring ; la température de Sitka est alors comparable à celle de Québec, tandis que les îles aléoutiennes sont situées sous la même ligne isothermale que l’Islande et le Labrador. Il fait plus chaud en hiver et plus froid en été qu’en certaines régions du globe où les hommes de race blanche vivent et prospèrent. Ce n’est donc pas un pays que l’inclémence du climat puisse soustraire, au moins dans les districts méridionaux, aux entreprises des colons américains. De même qu’au Canada, les rivières sont gelées pendant plusieurs mois ; les pluies sont abondantes en été, les brouillards sont fréquens et rendent la navigation côtière assez périlleuse, ce qui est dû aux vents humides qui arrivent de l’ouest. En somme, les adversaires de l’annexion exagéraient beaucoup les défauts de cette contrée.

La population aborigène ne sera pas plus que les élémens une entrave sérieuse aux progrès de la colonisation. On estime que 60 ou 70,000 indigènes vivent dispersés sur ce territoire d’une prodigieuse étendue ; encore le nombre en paraît-il décroître chaque année. On les classe en quatre races distinctes qui ont toutefois des caractères communs. Autour de Sitka se trouvent les Kolosch, qui diffèrent peu des Indiens déjà connus. Ils habitent des villages, sont cruels, belliqueux, et font volontiers la guerre aux blancs. Ils ont attaqué plusieurs fois les comptoirs de la compagnie russe, à laquelle cependant ils vendaient d’habitude leurs fourrures et les produits de leur chasse. Les Européens, dès qu’ils se montrèrent sur le littoral, eurent des querelles avec ces sauvages, qui déjà étaient armés de fusils, vendus sans doute par les tribus de l’est en relation avec la compagnie de la baie d’Hudson. Il est assez remarquable que les Kolosch méprisent la nourriture végétale, et ne vivent que de poisson ou de la chair des animaux sauvages. Les Kenayens, qui résident au nord du mont Elias, sont plus pacifiques. Les Russes les soumirent et en baptisèrent même un grand nombre ; mais ils n’en sont pas plus civilisés ni plus disposés à renoncer à leurs habitudes sauvages. Ils ont une bonne qualité, c’est d’aimer le commerce ; ils trafiquent avec les baleiniers qui fréquentent les baies de la côte, avec les marchands de pelleteries, avec leurs congénères de la Sibérie orientale, et, comme conséquence naturelle de cette passion pour les échanges, ils ne demandent qu’à rester en paix avec leurs voisins. Au nord du grand fleuve, le Youkon, on ne rencontre plus que des tribus nomades d’Esquimaux, maîtres incontestés des solitudes qui s’étendent jusqu’à la Mer-Glaciale. C’est la portion de l’Amérique russe que les blancs connaissent le moins ; pour mieux dire, ils ne la connaissent pas du tout, n’y ayant jamais pénétré. A la taille près, les Esquimaux de cette région ont une ressemblance frappante avec ceux du Groenland. Aussi a-t-on émis l’opinion que toutes ces tribus sont de la même famille et originaires de l’Asie septentrionale. A l’époque où Tchengis-khan et d’autres chefs tartares de moindre renom bouleversaient l’Asie centrale par leurs conquêtes, les tribus indigènes de la Sibérie auraient franchi le détroit de Behring ; puis elles se seraient avancées peu à peu vers l’est, et se seraient répandues sur les côtes désertes de la Mer-Glaciale, depuis la presqu’île d’Aliaska jusqu’au Groenland. Si les Esquimaux les plus voisins de l’Europe sont aujourd’hui de petite taille, ce n’est qu’un phénomène de dégénérescence physique assez facile à comprendre eu égard à l’abominable climat sous lequel ils végètent.

Les Aléoutiens ne sortent pas peut-être d’une autre souche que les tribus dont il vient d’être question ; mais, soumis d’une façon plus directe à l’influence des Russes, ils ont pris des habitudes presque civilisées. Souvent visités par les missionnaires, ils se sont convertis à la religion grecque, au moins en apparence ; ils parlent le russe, beaucoup d’entre eux savent même lire et écrire. On compte dans ces îles un assez grand nombre de créoles qui sont issus de pères européens et de femmes du pays. Ces créoles conservent de leur origine sauvage un penchant marqué à la vie errante et à l’indolence ; ils sont pourtant supérieurs aux indigènes pur sang. Ils sont industrieux, bons marins à l’occasion, s’adonnent volontiers à la culture et à l’élève des bestiaux. On en fait des employés subalternes de la colonie, on leur confie les grades inférieurs de l’armée et de la marine ; laissés à eux-mêmes, ils s’abandonnent à l’ivrognerie et à leurs instincts barbares ; contenus par une discipline étroite, ils se conduisent bien. On peut voir en eux le germe d’une race intermédiaire qui sera capable plus tard de mettre en valeur les richesses du pays.

En quoi consistent ces richesses ? Une telle contrée est-elle en état de produire autre chose que ce que les Russes en exportaient annuellement ? La compagnie à laquelle le gouvernement impérial avait concédé le privilège de commercer dans ces parages tirait son principal bénéfice de la vente des fourrures et des fanons de baleine. Elle n’avait jamais fait de bonnes affaires et ne se soutenait qu’à l’aide des subventions accordées par le gouvernement. russe. Elle avait créé sur cet immense territoire quinze ou vingt comptoirs dont les principaux étaient Sitka, Kodiak, Saint-Michel près de l’embouchure du Youkon et Analaska. Non contente d’acheter les dépouilles qu’on lui apportait volontairement, elle prenait à son service des indigènes, les approvisionnait d’armes et de munitions, et les dressait à la chasse sous la direction d’un de ses officiers. Le littoral fournissait des phoques en abondance ; seulement la peau de cet animal n’a qu’une médiocre valeur. A l’intérieur des terres, le renard argenté et le renard noir donnent les fourrures les plus recherchées. Par malheur, ces bêtes sont assez rares et disparaissent de plus en plus des districts que fréquentent les trappeurs. Le pays était autrefois si peuplé de ces précieux animaux que la compagnie de la baie d’Hudson y avait établi un fort, au confluent du Youkon et du Porcupine, sans exciter la jalousie des Russes. Ces fourrures ne viennent guère en Europe, bien qu’une marchandise de ce genre puisse supporter un long voyage ; le commerce les dirige de préférence sur la Chine, d’où l’on rapporte du thé en échange.

La compagnie russe se livrait aussi à la péché. Nul océan n’est plus poissonneux que le Pacifique du nord. Le poisson sec est la base de l’alimentation des indigènes, qui en nourrissent même leurs chiens pendant l’hiver. La morue se montre, comme à Terre-Neuve, en bandes considérables. On rencontre des baleines dans les parages des îles aléoutiennes, quoique les marins aillent les chercher de préférence au-delà du détroit de Behring. Le saumon est en telle abondance qu’après une tempête on en voit d’énormes quantités jetées sur la plage, où ils se putréfient sans que personne en profite. Au reste, la glace elle-même, qui est assurément le produit le plus abondant du pays, était devenue matière à spéculation. On l’expédiait depuis quelques années aux habitans de San-Francisco. L’île de Kodiak était en possession d’approvisionner de cette denrée singulière les Californiens, pour qui la glace est devenue l’une des nécessités de la vie.

On ne s’attend pas sans doute à ce que l’agriculture obtienne de brillantes récoltes sous une latitude si élevée. Des pommes de terre, quelques légumes, un peu d’orge, voilà tout ce que la terre est susceptible de rendre. Ce n’est pas qu’il fasse trop froid ; mais le soleil séjourne si peu de temps au-dessus de l’horizon que les plantes ne peuvent, durant le trop court été de ce climat, absorber assez de chaleur pour mûrir. Cependant l’extrême humidité de l’air est favorable au développement de la végétation. Aussi les forêts sont-elles très belles. Le pin et le cèdre recouvrent les montagnes et descendent jusqu’au niveau de la mer. Les innombrables découpures de la côte offrent aux navires des abris où le chargement peut être effectué sans danger. A ce point de vue, le nouveau territoire est une acquisition d’une valeur sérieuse pour les États-Unis, car la Californie est dépourvue de bois de charpente, et les provinces voisines de l’Orégon et de Washington, quoique mieux boisées, sont d’un accès difficile par mer, faute de ports naturels.

Il paraît y avoir dans l’Amérique russe une source de profits bien autrement avantageuse que la pêche, le commerce des fourrures ou l’exploitation des forêts : c’est l’extraction des substances minérales. Le détroit de Behring, où les deux continens d’Asie et d’Amérique s’approchent de très près, paraît être le nœud d’un grand soulèvement géologique ; c’est là qu’aboutissent d’un côté la longue cordillère qui traverse du sud au nord toute l’Amérique, de l’autre côté une chaîne non moins importante ni moins étendue, quoiqu’on partie sous-marine, qui borde l’Australie et se montre au-dessus des eaux dans l’archipel du Japon, aux îles Kouriles et au Kamtschatka. Rien d’étonnant que les nouvelles possessions des États-Unis ne soient aussi riches en minerais que les contrées que nous venons de nommer. On y trouvera des terrains aurifères, de même qu’en Californie et dans la Colombie britannique. On sait qu’il y a du cuivre et du fer, car on en a vu des échantillons entre les mains des natifs ; mais, découverte bien autrement précieuse en l’état actuel de l’industrie humaine, on espère qu’il y a de la houille en abondance. Le charbon de terre est aujourd’hui ce qui manque le plus au bassin du Pacifique. Le combustible que brûlent les bateaux à vapeur, tant en Chine que sur les côtes de Californie, est apporté de l’autre hémisphère par la voie du cap Horn ou du cap de Bonne-Espérance. On n’a que des soupçons assez vagues sur ce que l’Amérique russe est capable de fournir sous ce rapport, parce que la compagnie qui avait la jouissance de ce pays s’est toujours contentée d’une exploration superficielle. Cependant on a mis à nu des filons de houille en divers points, notamment dans la baie de Kenaï : le combustible de cette provenance a même paru supérieur à celui que l’on extrait des mines de Vancouver, qui, faute de meilleurs gisemens, ont été l’objet en ces dernières années d’une exploitation assez active.

Fourrures, poissons, glace, minerais, bois de construction, en voilà bien assez pour attirer des colons et pour alimenter un commerce important. Toutes ces productions, qui manquent à la Californie, ne sont qu’à huit ou dix jours de distance de la rade de San-Francisco. Les Américains vont se précipiter vers l’Amérique russe avec l’ardeur qu’ils apportent dans tout pays nouveau. On peut compter sur eux pour ne rien laisser perdre des richesse naturelles du sol. Sans doute ils abuseront d’abord jusqu’à la licence, suivant leur coutume, de la liberté d’allures que le gouvernement fédéral leur laissera dans ce domaine à peine exploré. La compagnie russe exploitait, comme l’on dit, en bon père de famille ; elle recommandait à ses chasseurs de fourrures d’épargner les femelles et les jeunes animaux, afin de ne pas anéantir les races. Les chasseurs libres vont tuer au contraire tout ce qui passera au bout de leur fusil. Les Indiens imiteront les blancs dans cette guerre de destruction qui ruinera peut-être en peu d’années la plus ancienne industrie du pays ; mais en même temps d’autres industries prendront naissance, les immigrans arriveront en grand nombre, des villes sortiront de terre. Si l’on considère que les Russes, après quatre-vingts ans de possession, sortent de là sans presque y laisser d’habitans et sans même connaître l’intérieur, on se dira que la colonisation spontanée et indépendante, telle que l’exécutent les Américains des États-Unis, est bien autrement puissante que les entreprises timides d’une compagnie privilégiée. Toutefois ce n’est pas tout que de considérer l’acquisition de l’Amérique russe sous le rapport des avantages commerciaux et industriels que les citoyens de l’Union en sauront retirer. Cet acte d’annexion cachait aussi une pensée politique que l’on ne saisira bien qu’après avoir examiné la situation des diverses provinces qui bornent au nord le continent américain.


III

Il n’y a plus maintenant que deux nations en présence sur les confins de l’Amérique septentrionale. On pourrait presque dire toutefois qu’il y a là trois puissances distinctes, puisque la compagnie de la baie d’Hudson, quoiqu’elle ne soit qu’une simple association de capitaux privés, conserve une existence indépendante sous la protection de la couronne d’Angleterre. Nous avons dit plus haut quelle fut l’origine de la compagnie de la baie d’Hudson, et comment les serviteurs de cette société aventureuse s’étaient avancés de poste en poste jusqu’aux Montagnes-Rocheuses, où ils rencontrèrent les chasseurs russes. Les actionnaires héritiers du prince Rupert et de ses associés conservèrent sans trouble pendant longtemps les privilèges qu’une charte de Charles II leur avait accordés. Durant tout le cours du XVIIIe siècle, ils se partagèrent des dividendes de 70 et 80 pour 100 par an. Personne ne songeait à les déposséder. Les immigrans en quête de nouveaux territoires à coloniser n’avaient à cette époque que l’embarras du choix ; en général, ils préféraient s’établir à proximité de l’Atlantique et ne pas s’éloigner des latitudes tempérées ; le nord-ouest, affligé d’un climat rigoureux, avait la réputation d’être inaccessible et impropre à la culture.

En ce même temps (1763), les colonies que des Français avaient créées sur les bords du fleuve Saint-Laurent, au Canada, tombaient en la possession des Anglais par le traité de Paris. Quoique les colons canadiens fussent surtout des agriculteurs, il se trouvait aussi dans cette province des négocians énergiques et entreprenans auxquels la prospérité des chasseurs de fourrures faisait envie. C’est alors que fut créée la compagnie du nord-ouest pour faire le commerce des pelleteries avec les Indiens. Inspirés par le mobile tout-puissant de l’intérêt personnel, les fondateurs de cette nouvelle association luttèrent avec persévérance contre leurs plus anciens rivaux. Ils pénétrèrent plus loin que l’on n’avait coutume d’aller, franchirent les Montagnes-Rocheuses, et se montrèrent sur la côte du Pacifique, dans les districts alors peu connus qui sont devenus depuis l’Orégon et la Colombie britannique. Les explorateurs auxquels ils confiaient la rude tâche de découvrir de nouveaux terrains de chasse ne se laissèrent arrêter ni par les sommets déserts et stériles qui constituent entre les 110e et 120e degrés de longitude l’arête dorsale du continent américain, ni par les glaces de la zone arctique. L’un d’eux, sir Alexander Mackensie, suivit le cours d’un fleuve jusqu’à l’océan boréal ; un autre, M. Fraser, parcourut le bassin de la rivière où longtemps après les fameux champs d’or de Caribou ont attiré tant d’aventuriers. Par malheur, les compagnies rivales ne dépensaient pas toute leur activité en échanges avec les natifs et en explorations géographiques ; la lutte prenait quelquefois un caractère moins pacifique ; les Indiens, excités par les deux sociétés antagonistes, y prenaient part avec l’ardeur de leurs habitudes guerrières et la cruauté de leur caractère sauvage.

Il était impossible de mettre fin à cette regrettable rivalité par des voies légales, parce que le monopole que la compagnie primitive avait obtenu était contestable, comme ayant été octroyé par le roi d’Angleterre sans que le parlement l’eût confirmé. La charte primitive de la compagnie de la baie d’Hudson, très vaguement définie, se prêtait d’ailleurs à des interprétations diverses. Jamais les limites de cette concession n’avaient été clairement indiquées, ce qui se conçoit, puisque le don fait par la couronne au prince Rupert comprenait une vaste surface encore inexplorée. Enfin les deux sociétés fusionnèrent pour éviter une plus longue compétition qui les ruinait l’une et l’autre. Elles se présentèrent en cet état devant le parlement britannique, qui leur confirma la possession en toute propriété des districts arrosés par les fleuves tributaires de la baie d’Hudson, et leur accorda en même temps la jouissance temporaire, pour vingt et un ans, des territoires situés entre la crête des Montagnes-Rocheuses et l’Océan-Pacifique. Lors d’un renouvellement de cette concession en 1848, le parlement y ajouta l’île de Vancouver sous la condition que la compagnie en faciliterait l’accès aux immigrans. Les navigateurs qui avaient visité les côtes du Pacifique s’accordaient à dire que cette île était riche en productions naturelles, et qu’elle ne manquait pas de terres propres à l’agriculture ou à l’élève du bétail ; mais on la disait aussi infestée de bêtes sauvages, habitée par des tribus hostiles, et elle était trop éloignée de l’Europe pour que les colons s’y rendissent de leur gré. La compagnie s’engageait à leur déblayer le terrain et à les attirer par de justes compensations.

On eut alors le singulier spectacle d’une société financière maîtresse d’un territoire bien autrement grand que ne l’est aujourd’hui même celui de la confédération américaine. Bornées au sud par le 49e degré de latitude en vertu d’un traité avec les États-Unis, s’étendant au nord sans limite reconnue vers les solitudes glacées du pôle, les possessions de la compagnie de la baie d’Hudson embrassaient de l’est à l’ouest 60 degrés de longitude. En sa qualité d’entreprise commerciale, elle ne se croyait pas étroitement tenue de ne pas sortir de ses frontières politiques ; aussi avait-elle des comptoirs dans l’Amérique russe et au Labrador, des fermes et des troupeaux sur les bords du fleuve de Colombie et dans les terrains vagues de l’Orégon. Au reste, elle gouvernait d’une main paternelle ; les Indiens de ses domaines étaient heureux ; ses trappeurs ou chasseurs de fourrures menaient au milieu des grands bois une existence pleine de séductions, paraît-il ; plus d’une fois ils sont devenus, on le sait, de font estimables, héros de roman Les affaires allaient bien. Si la compagnie avait par hasard la tentation de créer une colonie agricole, comme le fît lord Selkirk sur les bords de la Rivière-Rouge, et que cet essai ne réussit pas, les dividendes des actionnaires n’en restaient pas moins à un taux merveilleusement élevé.

Il ne faut pas se faire illusion sur la valeur des immenses domaines de la compagnie. Les cantons de l’est sont perdus au milieu d’un inextricable réseau de lacs et de rivières, ceux de l’ouest forment un massif de montagnes ; au nord, la température est d’une rigueur extrême. Il n’y a donc de vraiment habitable qu’une bande étroite au voisinage de la frontière ; encore cette région participe-t-elle plus ou moins de la nature sèche et stérile que l’on retrouve plus au sud dans toute la zone comprise entre le Missouri et les Montagnes-Rocheuses. Les colons établis dans les belles vallées du Saint-Laurent et de l’Ottawa ou sur les bords du Minnesota et du Lac-Supérieur étaient médiocrement attirés par la perspective d’un climat sévère et de terres assez peu fertiles ; il y avait encore assez de bonnes terres vacantes vers le sud. Quant aux territoires situés sur le versant du Pacifique, ils étaient, on l’a dit plus haut, trop éloignés de l’Europe pour attirer beaucoup d’immigrans. Néanmoins, dès l’année 1843, la compagnie avait fondé deux comptoirs dans l’île de Vancouver, l’un à l’extrémité septentrionale, l’autre au midi, sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la ville de Victoria. Après avoir obtenu du parlement britannique le privilège de s’établir en cette île, elle y fit venir quelques émigrans anglais ; mais elle ne voulut pas admettre les colons de la Californie qui s’y rendaient de plein gré. Comme si elle eût craint que le pays ne lui échappât en acquérant de l’importance, elle adoptait la politique égoïste qu’ont toujours les possesseurs d’un monopole. Il y avait bien un commissaire du gouvernement chargé de veiller à l’exécution du traité de concession ; mais il était en même temps le principal agent d’affaires de la colonie. Le gouvernement anglais, qui n’eût pas demandé mieux que de se faire représenter sur les lieux par un personnage indépendant, n’avait pas eu le choix pour cette nomination. Il est admis en Angleterre que toute colonie doit se suffire à elle-même ; or celle-ci avait encore un trop mince budget pour payer le traitement d’un gros fonctionnaire. Le ministère des colonies avait nommé un gouverneur qui revint au bout d’un an sans avoir obtenu le remboursement même de ses frais de voyage. On lui avait offert en guise de salaire un lot de terrain dont il n’avait pas su ou pu réaliser la valeur. Cependant quelques années après, quoiqu’il n’y eût à Vancouver que 450 habitans, on y jouissait d’un gouvernement parlementaire complet, avec une chambre de représentans élus par les censitaires. La province continentale qui fait face à l’île de Vancouver, entre le golfe de Géorgie et les Montagnes-Rocheuses, n’était pas moins bien organisée, quoique aussi peu peuplée. Là aussi les colons n’arrivaient qu’en petit nombre, et parfois ils repartaient au bout de quelques semaines faute d’avoir obtenu tout de suite les terres qu’ils étaient venus chercher.

Un événement inattendu vint modifier la situation, ce fut la découverte de l’or dans la vallée du Fraser. Depuis longtemps, le bruit s’était répandu qu’il existait des gisemens aurifères dans cette partie des Montagnes-Rocheuses. Les Indiens apportaient quelquefois de petites pépites qu’ils vendaient fort bon marché aux employés de la compagnie ; mais celle-ci n’encourageait pas les recherches de ce genre. En 1857, une petite troupe de mineurs canadiens franchit la frontière américaine et vint prospecter, — c’est le terme usuel des explorateurs à la recherche de l’or, — les bords des rivières Thomson et Bonaparte. Dès que l’on sut qu’ils avaient réussi, la foule accourut sur ces nouveaux placera. Les mines du Sacramento avaient entraîné vers l’extrême ouest tous les aventuriers de l’Amérique du Nord ; celles du Caribou attirèrent à leur tour un flot subit de gens nomades et turbulens qui se jetèrent au hasard sur l’un des districts que la compagnie de la baie d’Hudson avait le plus négligé. Cette région était restée presque déserte, bien qu’il y eût des ports admirables, des terres fertiles, de vastes forêts, tous les élémens de richesse que l’homme peut désirer avec un climat qui rappelle sous bien des rapports celui de l’Angleterre. Dès que l’on sut que le plus précieux de tous les métaux y abondait, la population accourut de toutes parts. C’étaient non-seulement des chercheurs d’or, mais aussi des industriels de tout métier, car on n’était plus au début des exploitations aurifères, alors que tout individu valide avait d’autre but en allant aux placers que de fouiller et de laver le sol. Par l’expérience de ce qui s’était produit en Californie, ou avait appris qu’il y a autant de profit et moins de fatigue à se faire marchand de comestibles ou entrepreneur de transports. La ville de Victoria et sa rivale, New-Westminster, sur le continent à l’embouchure du Fraser, se développèrent rapidement. Le gouvernement anglais reprît ces provinces à la compagnie de la baie d’Hudson, dont l’inaptitude à les bien administrer était devenue évidente. Peu après, il les réunit en une seule colonie, la Colombie britannique, et, soucieux de se créer une forte position dans le Pacifique du nord, il établit, sur la magnifique baie d’Esquimalt, auprès de Victoria, un arsenal, des hôpitaux et le siège de la division navale qui croise dans ces parages. La Colombie britannique est une jeune colonie dont l’avenir est plus brillant que la situation présente. On y compte environ 15,000 colons de race blanche, sans parler d’un nombre très variable et probablement plus considérable de mineurs aux habitudes migratoires, Américains et Chinois, qui arrivent ou repartent suivant que les terrains aurifères ont la réputation de devenir plus féconds ou de s’appauvrir. Outre l’or auquel elle doit sa prospérité naissante, la contrée fournit du charbon de terre, qu’elle envoie en Californie, et de très beaux bois de construction, qu’elle exporte jusqu’en Chine. La terre se montre éminemment propre à la culture des céréales. Le commerce des pelleteries n’est pas négligé. Le port de Victoria, qui est le seul sur la côte de l’Amérique, du cap Horn au détroit de Behring, où les navires de tout pays soient affranchis des droits de douane, est aussi l’un des mieux abrités du Pacifique du nord et acquiert d’année en année une plus grande importance. Les habitans de cette ville sont convaincus qu’elle deviendra plus tard l’entrepôt des marchandises européennes destinées à la zone septentrionale du continent et le débouché naturel des productions que cette même région enverra en Chine aussi bien que dans l’Amérique du Sud ; mais ils veulent plus encore. Ils ont déjà tracé sur la carte le chemin de fer que toutes les colonies du monde entrevoient dans leurs rêves d’avenir. A l’instar des citoyens de l’Union, qui viennent d’achever entre le Pacifique et la vallée du Missouri le premier chemin de fer transcontinental, les colons de la Colombie britannique prétendent ouvrir une voie de communication rapide entre le golfe de Géorgie et le fort Garry à travers les immenses steppes et les interminables massifs de montagnes qui séparent ces deux points extrêmes. Du fort Garry aux établissemens canadiens du Lac-Supérieur ou bien aux villes fédérales du Minnesota, il n’y a plus que 4 ou 500 kilomètres, que les pionniers américains auront bientôt franchis. Par malheur pour les habitans de la Colombie britannique, les gens désintéressés dans la question se laissent difficilement persuader que ce chemin de fer soit d’une exécution prochaine. Ils objectent que la contrée intermédiaire est à peu près déserte, qu’elle n’appartient du moins qu’à des tribus sauvages, et que la constitution topographique du pays offre des obstacles sérieux. A défaut d’un chemin de fer, on voudrait au moins une route moitié terrestre, moitié fluviale par les vallées de l’Assiniboine et du Saskatchewan ; mais il y a encore des objections : la sévérité du climat dépasse en hiver le degré de froid que des hommes de notre race ont l’habitude de supporter, les rivières sont torrentueuses, le cours en est irrégulier, et elles sont souvent encaissées dans d’étroits défilés (canons) où les eaux jaillissent de cascade en cascade. Des Américains ne se laissent pas convaincre par de si belles raisons que l’entreprise qu’ils rêvent est impraticable, car ils se souviennent qu’il y a dix ans on combattait par des raisons analogues ou tout au moins équivalentes l’établissement de chemins de fer aujourd’hui exécutés. Ils savent bien que telle circonstance peut survenir qui amènerait des flots de population sur les territoires maintenant dédaignés de l’Amérique anglaise. Le mot d’ordre des pionniers du Grand-Ouest, westward ho ! ne cessera pas de résonner au 49e degré de latitude, sur la ligne de convention que les deux puissances limitrophes ont prise pour frontière commune. Il y a aux États-Unis nombre de gens auxquels l’état de société semble faire horreur ; partis du Kansas et du Nebraska, ils ont avancé sans cesse vers l’ouest à mesure que la civilisation gagnait sur leurs derrières. Parvenus jusqu’en Californie, ne pouvant plus marcher au-delà, ils se rejettent à droite ou à gauche et reviennent sur leurs pas. Ce sont ces hommes-là qui tôt ou tard jalonneront la route du Pacifique entre le Saint-Laurent et l’île de Vancouver.

L’Angleterre se sent si bien menacée dans la jouissance exclusive de ses possessions américaines par l’esprit entreprenant des pionniers de l’Union et la marche progressive de leurs établissemens, qu’elle s’efforce d’établir un lien politique étroit entre les diverses colonies qui d’un océan à l’autre se développent sous son patronage. Personne n’ignore que les plus importantes de ces provinces se sont unies depuis deux ans en une confédération qui a pris le titre de Dominion of Canada, et qui se gouverne aussi librement qu’une république sous la surveillance d’un gouverneur général nommé par la reine d’Angleterre. Le Dominion ne comprend encore que le Canada proprement dit, la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick ; Terre-Neuve et le Labrador sont en instance pour y être admis. Voici maintenant que les territoires de la compagnie de la baie d’Hudson sont sur le point d’y être incorporés. La compagnie a vécu depuis deux siècles du produit de ses chasses ; or le moment approche ou le colon ne tolérera pas plus la chasse que l’industrie pastorale, qui l’une et l’autre retirent un maigre profit des vastes terrains qu’elles occupent. Aux yeux des pionniers américains, tout champ qui reste en friche, toute forêt où l’on ne débite ni planches ni madriers, est du bien perdu. Qu’un propriétaire abandonne aux bêtes sauvages une terre susceptible d’être cultivée en céréales, c’est une perte pour l’état aussi bien que pour l’individu. Menacée comme elle l’est d’une expropriation gratuite par des colons impatiens, la compagnie a écouté avec faveur les propositions d’accommodement que lui adressait le ministère anglais. On lui offre d’abandonner ses droits territoriaux actuels en échange d’une forte indemnité pécuniaire. Elle conserverait en outre un vingtième des terres propres à la culture et la licence de continuer le commerce des pelleteries, sans être assujettie à aucune taxe. Il paraît probable que cet arrangement équitable sera accepté par le parlement canadien aussi, bien que par les actionnaires de la compagnie. Lorsqu’il aura reçu force de loi, la dernière des compagnies féodales auxquelles la Grande-Bretagne avait confié jadis toutes ses colonies aura cessé d’exister, et, si la Colombie britannique se joint à son tour, comme il est permis de l’espérer, à la jeune confédération du Canada, toutes les provinces anglaises de l’Amérique du Nord se trouveront soumises au même régime, conduites vers une destinée commune par un seul parlement.

Cette union prochaine ou du moins probable des provinces anglaises en une confédération préviendra-t-elle tout conflit entre les sujets de la Grande-Bretagne et les citoyens de l’Union ? A ce propos, nous n’entendons point parler des causes éventuelles de mésintelligence qui menacent de surgir entre les deux peuples, soit que les Anglais se plaignent de l’accueil fait aux mécontens irlandais, soit que les Américains gardent rancune à leurs cousins d’Europe des ravages exercés par les corsaires du sud pendant la rébellion. Ce sont là des accidens de politique internationale auxquels nulle nation civilisée ne peut échapper. Restons en pays sauvage. Contentons-nous d’examiner l’influence lente, mais régulière et persistante, que les deux peuples exercent, chacun de son côté, sur les terrains vagues qui les séparent, et qu’ils sont appelés à coloniser. On ne doit pas perdre de vue que la colonisation agit en Amérique avec une vigueur, une puissance, une intensité dont l’histoire de l’Europe ne présente aucun exemple. Le plus souvent les pays que l’on s’y dispute ne sont rien aujourd’hui qu’une surface déserte ; mais ils seront des états dans dix ou vingt ans. Or il y a entre les procédés de colonisation qu’emploient les Américains et ceux dont les Anglais font usage une différence caractéristique.

L’Américain colonise en homme libre. Il s’établit là où il le juge convenable, exploite les mines ou défriche le sol sans en demander la permission à personne. Il expulse les indigènes à coups de fusil, sans souci des droits antérieurs qu’ils peuvent avoir. Les Américains arrivent-ils en grand nombre en un même point, — c’est ce que l’on voit surtout sur les terrains aurifères, — ils improvisent une petite société qui n’a d’autre règle que la justice sommaire de la loi de Lynch. Ils ont l’air d’être encore abandonnés à eux-mêmes ; déjà le gouvernement fédéral pense à eux. Celui-ci n’oublie pas que toute ville qui se crée est une richesse de plus pour l’Union. Il laisse volontiers aux fondateurs d’une nouvelle colonie le soin d’y faire la police ou de se débattre avec les Indiens ; mais il s’empresse de les rattacher à la communauté par des voies de communication, par des correspondances postales. Il pense aux besoins du culte, à ceux de l’instruction, et y pourvoit, s’il le faut, avec les ressources du trésor public. Avant que ce chemin de fer trans-continental ne fût ouvert, le transport des malles entre le Missouri et le Pacifique coûtait à l’Union des sommes prodigieuses. Ces dépenses ne sont pas stériles ; elles favorisent le mouvement des colons vers les nouveaux établissemens, et c’est ainsi que de ville en ville, à travers d’immenses espaces, malgré les obstacles naturels et l’hostilité des tribus indigènes, les pionniers américains ont marché à pas de géant de l’Atlantique au Pacifique.

Avec autant d’ardeur et d’entrain, l’Anglais n’agit pas tout à fait de même. S’il reste encore des Indiens dans un siècle ou deux, et qu’ils aient eu le soin de conserver les traditions de leur histoire, ils se souviendront comme de leur plus heureux temps de l’époque où la défunte compagnie de la baie d’Hudson était maîtresse de leur territoire. Au sud de la ligne frontière entre l’Angleterre et les États-Unis, on extermine les natifs sans pitié ; au nord, les deux races ont vécu en paix. D’un côté, toute rencontre est l’occasion d’une lutte sanglante ; de l’autre côté, du Labrador à l’île de Vancouver, l’homme blanc est toujours bienvenu sous le wigwam de l’Indien. Incapable de se plier à une vie sédentaire, habitué à considérer la culture du sol comme une œuvre vile, le sauvage de l’Amérique du Nord était employé par les Européens au seul travail compatible avec sa dignité ; il chassait. Les indigènes de la moitié du continent en étaient venus à s’en remettre aux comptoirs de la compagnie pour s’approvisionner des objets indispensables à l’existence, d’armes et de vêtemens ; aussi lui donnaient-ils volontiers leur concours.

Il n’en fut plus de même lorsque les Anglais voulurent créer des colonies agricoles. Ils durent alors s’emparer du sol et déplacer les Indiens. En général, le colon anglais agit en cette circonstance avec les apparences de légalité qu’il ne néglige en aucune occasion. Moins brutal que l’Américain, qui dépossède brusquement les aborigènes, il entre en pourparlers avec eux, il signe un traité d’achat en bonne forme, et donne quelques menues marchandises de médiocre valeur en échange du terrain qu’il s’approprie. Le procédé est honnête, cependant le vendeur est mécontent. La tribu qui a cédé à bon compte ses droits de propriété sans se rendre un compte exact de la gravité de l’acte qu’elle accomplit reste en contact avec les Européens ; elle assiste à leurs travaux et quelquefois y prend part ; l’ivrognerie, la débauche, des maladies nouvelles, la déciment ; elle s’éteint moins vite peut-être, mais non moins inévitablement que celles qui ont été expulsées de haute lutte par le procédé américain. En attendant, elle est une gêne pour les colons de race blanche. Ceux-ci d’ailleurs ne reçoivent pas de leur pays natal l’appui que tout nouvel établissement obtient aux États-Unis du gouvernement de Washington. Ils ont voulu s’en aller, s’établir au loin ; on les laisse croître et se développer à leur aise, mais sans leur accorder ni aide ni subsides. La difficulté d’une colonisation accomplie dans de telles conditions s’accroît encore quand il s’agit d’une province très éloignée, comme la Colombie britannique, où les émigrans pauvres ne peuvent guère se rendre faute de ressources.

Pour en revenir au littoral américain de l’Océan-Pacifique, on aura compris, d’après les considérations qui précèdent, que les Anglais y sont dans une situation inférieure aux Américains. Cependant la Grande-Bretagne tient beaucoup à cette colonie lointaine, où elle retrouve, avec le climat qui convient le mieux à ses enfans, un port capable de rivaliser avec la baie célèbre de San-Francisco. L’acquisition de l’Amérique russe est-elle une menace pour ses propres domaines ? Si l’on suit la côte depuis le golfe Vermeille jusqu’au détroit de Behring, on rencontre d’abord la Californie, magnifique province peuplée de 400,000 habitans en vingt ans, aussi féconde par les productions du sol que par les richesses minérales ; au-dessus, les territoires de l’Orégon et de Washington offrent les mêmes ressources à l’émigrant avec une température aussi favorable. Plus au nord, c’est la Colombie britannique, et enfin, au-delà de la frontière idéale que les traités internationaux ont tracée sur la carte, s’étend le vaste territoire d’Aliaska, ouvert d’hier seulement aux entreprises aventureuses des Américains. Sur la frontière du midi de même que sur celle du nord, les pionniers avancent avec une ardeur infatigable, peu soucieux de respecter des limites qu’ils ne connaissent même pas. L’Anglais vient de loin et ne marche qu’avec réserve ; l’Américain est tout près et s’approprie le terrain sans formalités. Il est clair que la colonisation américaine prendra les devans. Le territoire dont il s’agit pourra bien rester en fait aux mains des Anglais ; mais, par les mœurs, par l’industrie, par la population, il ne différera guère des autres états de cette confédération dont on admire après tout la merveilleuse extension, quelque crainte que provoque sa croissance, et quelque répugnance qu’inspire sa liberté d’allures.


H. BLERZY.


  1. Voyez, sur ces deux expéditions contre Petropavlosk, Une Campagne dans l’Océan-Pacifique, par M. Ed. du HaiHy, — Revue du 1er août et du 1er septembre 1858.