Le Talisman du pharaon/14

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 74-78).


XIV

INQUIÉTUDE


En s’éveillant de son pesant sommeil, la tête lourde et les tempes battantes, Pierre de Kervaleck consulta sa montre et ne put retenir une exclamation de surprise : sept heures approchaient et il se souvenait de s’être couché quelques minutes après midi…

— Quel paresseux je fais, pensa-t-il. Je suis sûr qu’Yvaine va me taquiner !… Mais je n’ai pas coutume de dormir si longtemps… Ce serait à croire que j’ai été sous l’influence d’un narcotique !…

Il se leva, mais sitôt le pied à terre, il chancela et dût s’asseoir. Vraiment inquiet il frappa sur un gong de bronze et Ali parut.

Le rusé Égyptien avait su si bien gagner la faveur du savant que celui-ci l’avait attaché à son propre service, n’ayant qu’à se louer de la vivacité et de la rapide compréhension d’Ali.

M. de Kervaleck lui ordonna de lui apporter de l’eau vinaigrée, et quand il eut rafraîchi son front brûlant, il ressentit une grande impression de bien-être.

Mais un soupçon s’était glissé dans son esprit. Son malaise, qu’il pensait causé par un narcotique, lui donna l’idée de chercher un indice.

Avant de s’endormir, il avait fumé une cigarette et bu un verre d’eau. Sur une petite table, à portée de sa main, il retrouva le verre et le bout de cigarette, mais leur examen ne révéla rien : c’est que, pendant le sommeil de plomb de l’égyptologue, Ali s’était hâté de faire disparaître le reste de l’eau saupoudrée par lui, à la demande d’Ahmed, d’une drogue dont il avait le secret, et de le remplacer par la même quantité d’eau pure.

— Bah ! se dit alors Pierre de Kervaleck, que vais-je penser là… Je vais aller voir Yvaine, sa présence dissipera tout à fait mon malaise…

Un sourire, vrai rayon d’amour paternel, éclaira sa figure au ferme regard.

Il fut bien étonné, en entrant chez sa fille, de trouver la tente vide. Il questionna la femme de chambre d’Yvaine, une Italienne engagée à Alexandrie, qui lui apprit l’heure du départ de la jeune fille.

— J’ai vu Mademoiselle entrer chez Monsieur, puis causer avec Ahmed, aller là-bas, où sont les chevaux, puis s’en aller, sur un cheval gris, ajouta-t-elle.

Inquiet, Pierre de Kervaleck se mit à chercher Ahmed. Le palefrenier était disparu. Plusieurs porteurs confirmèrent les dires de la servante et déclarèrent avoir vu ensemble vers les chevaux Ahmed et la jeune fille.

Tous les employés de M. de Kervaleck l’aimaient et lui étaient dévoués, parce qu’il était bon et juste et tous respectaient profondément Yvaine. C’est pourquoi il pensa à tout excepté à un rapt… Et puis, il était si loin de se douter qu’un rival, un Allemand, voulait son précieux papyrus et avait, pour le lui dérober, introduit deux loups dans sa bergerie…

Le crépuscule tombait et Yvaine ne rentrait pas… Saisi d’une angoisse indicible le savant sauta sur un cheval et courut dans la direction que la jeune fille avait prise.

Il galopait, la gorge serrée, répétant tout bas le nom chéri, ne pouvant croire qu’il aurait pu lui arriver un accident, se demandant s’il saurait se résigner, si le malheur voulait qu’elle soit perdue, sa petite fille si aimée, qui lui rappelait si bien la femme adorée qu’il avait perdue… Il souffrit tant, à ce moment, qu’il lui sembla qu’il sentait ses cheveux blanchir…

La nuit était presque tombée. Le ciel, d’un bleu sombre, encore frangé à l’ouest d’une longue ligne d’or sanglant, commençait à se piquer d’étoiles… Le Grand Sphynx regardait de ses yeux de pierre, son immuable sourire sur sa face mutilée, l’Orient où le lendemain réapparaîtrait le soleil… Le croissant de l’astre des nuits devenait visible.

Mais la beauté de ce crépuscule d’Égypte ne touchait pas M. de Kervaleck ; son cœur était trop lourd et son âme trop angoissée… Toute sa pensée n’était qu’à son enfant et ses yeux ne regardaient que pour l’apercevoir.

Soudain, dans le silence, trois coups de feu retentirent… un signal.

— Mon Dieu, pria tout haut le savant, vous avez entendu mon invocation et compris mon angoisse… Vous m’avez exaucé… Merci, ô mon Dieu… Yvaine est rentrée… Pardonnez-moi d’avoir douté de votre bonté !…

Il tourna bride et refit en sens inverse, l’âme inondée de joie, le chemin qu’il venait de parcourir, le cœur serré à la pensée qu’il aurait pu la perdre, sa fille chérie, belle comme l’aurore qui, le lendemain, allait dorer la face de pierre du Grand Sphynx, couché depuis des siècles dans les sables d’Égypte.