Le Talisman du pharaon/11

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 60-66).


XI

AHMED À L’ŒUVRE


Une huitaine de jours après, la troupe de M. de Kervaleck se trouva prête. L’explorateur n’avait ménagé ni temps, ni peine, ni argent, mais il était bien outillé, ses bêtes de somme étaient de qualité, et tous ses hommes robustes et bien entraînés.

La caravane quitta alors Alexandrie, et suivit la rive gauche du Nil.

Yvaine avait choisi pour elle une jolie cavale arabe toute blanche, à la tête fine et aux yeux vifs. Elle l’appela « Almée » et bientôt la gracieuse bête suivit sa maîtresse comme un chien.

Ahmed s’était révélé habile palefrenier ; nul ne savait mieux que lui rendre luisante, par un vigoureux pansage, la robe d’un coursier.

Yvaine lui confia Almée, et l’Égyptien, pour gagner la confiance de la jeune fille, dorlota sa cavale favorite, qu’il lui amenait chaque matin, lustrée, pansée, d’un blanc de cygne.

La caravane s’arrêta à quelque distance de Gisèh, et le camp fut établi.

Du seuil de sa tente, l’explorateur regardait ce paysage unique au monde : les trois grandes pyramides, ces monuments millénaires élevés sous les Pharaons et que l’antiquité classait parmi les Merveilles du Monde, et le Grand Sphynx, ce colosse, plus âgé encore que les Pyramides, puisqu’il existait déjà du temps de Chéops.

Et M. de Kervaleck pensait à tout ce merveilleux passé, à tous ces Rois magnifiques, ensevelis jadis, par leurs survivants, dans des conditions telles qu’ils devaient se conserver à tout jamais pour que, leur corps n’étant jamais réduit en poussière, leur « double » soit sauvé de la seconde mort.

Il pensait, devant l’imposante silhouette de la Pyramide, à Mykérinos qui fut enlevé par Vyse et qui sombra sur la côte d’Espagne avec le bateau qui le transportait en Angleterre.

Chéphren, qui gouverna l’Égypte pendant vingt-trois ans, Chéops, qui fut vingt-quatre ans roi, avaient laissé des monuments dignes d’eux et de leur splendeur, et l’archéologue admirait de toute son âme ces magnifiques vestiges d’une civilisation disparue.

Depuis deux jours, le camp était établi, et, bien qu’il dût s’enfoncer bien plus avant dans le désert, l’explorateur ne se pressait pas de donner le signal du départ.

Un après-midi, toute fine et gracieuse dans son seyant costume d’équitation, Yvaine pénétra dans la tente de son père, mais le savant dormait si bien que la jeune fille n’eut pas le courage de l’éveiller pour l’avertir de son départ.

Elle s’était, munie de son appareil photographique, voulant prendre des vues de ce pays égyptien qu’elle aimait. Elle déposa un baiser léger sur les cheveux gris et sortit sur la pointe du pied.

Ahmed, averti, lui amenait un cheval, mais Yvaine vit avec surprise que ce n’était pas sa rapide et légère Almée que le palefrenier tenait par la bride.

— Ahmed, dit la jeune fille, pourquoi as-tu sellé ce cheval gris ? Est-ce là ma monture ?

— Mademoiselle, dit l’Égyptien, je ne crois pas qu’Almée soit en état de sortir aujourd’hui !…

— Vraiment !… Pourquoi ?…

— Elle est malade… son flanc halète et son œil est terne.

— Je veux la voir. Où est-elle Ahmed ?

— Suivez-moi, Mademoiselle.

Bientôt, guidée par Ahmed, la jeune tille arrivait à l’endroit où sa favorite, couchée dans le sable, demeurait inerte. Quand Yvaine lui caressa la croupe, un long frémissement passa sur le corps de la cavale qui tourna vers sa maîtresse sa belle tête à l’œil triste.

— Soyez tranquille, Mademoiselle, dit Ahmed, votre cheval guérira. Je vais le soigner, et, dans quelques jours, il sera sur pied. Faites votre promenade habituelle, je vous ai choisi une bête rapide et sûre !…

Rassurée, Yvaine caressa une dernière fois les naseaux brûlants d’Almée et suivit le conseil d’Ahmed.

Hors du camp, la jeune fille mit son cheval au galop, mais elle s’aperçut, bien vite que la bête qu’elle montait était bien inférieure à Almée, son pas moins habile, et son allure fatigante.

Elle décida alors de lui faire réduire sa vitesse et la mit au trot.

Depuis quelques minutes, elle avançait, toute seule dans l’immensité. Elle voyait, à sa gauche, la masse lointaine des pyramides se profiler sur le ciel bleu, et elle admirait, venant de mettre son cheval au pas, pour mieux jouir du spectacle sublime.

Tout à coup, elle tressaillit. Apporté par la brise venue de l’ouest, le hennissement d’un cheval venait de se faire entendre.

La jeune fille se retourna sur sa selle et aperçut, galopant à toute allure, Ahmed qui lui faisait signe d’arrêter…

Elle eut un moment d’angoisse. Pourquoi le porteur la rejoignait-il ?… Qu’était-il arrivé au camp ?

Anxieuse, elle tourna bride et s’avança vers le cavalier. Un sourire sinistre qui flottait sur les lèvres du traître inquiéta vraiment Yvaine, mais, résolument, elle s’arrêta.

L’Égyptien la rejoignit.

— Que veux-tu, Ahmed ? dit Yvaine d’une voix calme.

Sans ménagement, sûr du résultat, brave envers une jeune fille isolée, le traître prononça, d’un accent dur et impérieux :

— Vous êtes en mon pouvoir… Regardez, c’est le désert… Vous allez me répondre. Vous devez savoir où se trouve le plan de la cachette du Talisman du Pharaon… Vous allez me le dire !..

Yvaine eut le mot de l’énigme et tous les autres faits s’enchaînant, rendaient la trahison plus claire encore : M. de Kervaleck, pris d’un sommeil si profond, Almée malade, droguée sans doute par Ahmed et remplacée par une bête inférieure, tout cela rendait visible la préméditation.

Mais elle dompta son inquiétude, et, courageuse, pendant que son cœur battait à se rompre, elle éclata de rire :

— Pauvre Ahmed, dit-elle, mais que veux-tu faire du Talisman du Pharaon ?

— Ce n’est pas pour moi, certes, répondit Ahmed, qui était loin d’avoir l’intelligence subtile de son complice Ali, c’est pour le savant Allemand Karl von Haffner…

— Maladroit, pensa Yvaine, comme tu me renseignes !… Et toi, dit-elle tandis que sa main nerveuse serrait le pommeau de sa cravache, quel intérêt as-tu dans ce vol ?…

— J’aurai de l’or… Mais j’aurai peut-être encore une plus belle récompense que vous me donnerez, vous… dit-il d’un ton qui glaça Yvaine, et que rendait encore plus compréhensible la menace de ses yeux cruels…

Yvaine de Kervaleck ne perdit pas sa présence d’esprit. — Mon Dieu, murmura-t-elle, protégez-moi !… Levant vivement sa cravache, bien affermie dans sa main, elle en cingla de toute sa force le cheval du traître, qui, surpris, se cabra bien haut et envoya son cavalier rouler dans le sable.

La jeune fille n’eut plus qu’une idée : fuir, regagner le camp, et mettant, pour tirer parti d’un mauvais cheval, toute sa science d’écuyère consommée, elle enleva sur place l’animal qui fit jaillir sous ses pieds sans fers le sable de l’antique terre des Pharaons.