Le Témiscamingue à la Baie-d’Hudson/Conclusion

Conclusion


L’Œuvre de la Colonisation.
Celui qui fait pousser un brin d’herbe là où ne poussait rien est un bienfaiteur de l’humanité. Quel nom mérite celui qui du sein de la solitude fait surgir des villes, & convertit les déserts en Provinces florissantes ? (… —)

Paradis - Le Temiscamingue a la Baie-d'Hudson BAnQ P134S1D1, 1884 (illustration page 61).pngAprès avoir passé en revue l’immense et riche territoire que nous venons de parcourir, et surtout l’incomparable Vallée du Lac Témiskaming, sans contredit l’un des plus précieux bijoux de la Couronne ; si nous sommes Canadiens et si nous voulons l’agrandissement de notre pays, nous devons en venir à quelques conclusions pratiques.

Voici devant nous et tout proche de nous, une immense étendue de terrains, et des milliers de nos compatriotes qui les uns fuient vers l’étranger, les autres demandant à grands cris qu’on les place sur des terres. Ceux-ci offrent leur volonté, leur courage et leurs bras, pour transformer en riantes campagnes les déserts les plus sauvages, mais en retour ils exigent que pour atteindre ces solitudes, on leur ouvre un passage. Ce que les individus sont impuissants à opérer, les Gouvernements qui ont charge des intérêts du peuple ont pouvoir et mission de le faire.

Sans doute ce point capital a déjà été compris par le Gouvernement Fédéral et celui de Québec qui s’est hâté de faire arpenter au Lac Témiskaming la moitié de deux cantons décorés des noms patriotiques de Guigues et de Duhamel. Nous espérons avoir bientôt celui de la Grandeur Mgr Lorrain au diocèse duquel appartient ce beau territoire, et qui vient de montrer sa bienveillante initiative en organisant de concert avec sa Grandeur Mgr d’Ottawa une société de colonisation dont les débuts donnent tout à espérer pour l’avenir.

Mais en dépit de si hauts patronages et des efforts réunis de notre population canadienne… Nisi Dominus… si ceux qui, comme vous, Monsieur le Ministre, sont à la tête du Gouvernement d’un pays ne nous assurent tout l’appui de leur puissante influence, c’est, du moins, avec beaucoup de difficulté que nous arriverons à quelque résultat digne de la cause que nous poursuivons, et que vous avez vous-mêmes si grandement à cœur.

Certes, Monsieur le Ministre, ce profond intérêt, vous l’avez déjà amplement prouvé en prenant en sérieuse considération les démarches qui ont été faites auprès de vous, l’an dernier pour faire ouvrir un débouché à la navigation de Lac Témiskaming.

Nous avons tout lieu d’espérer que les Chambres et le cabinet donneront suite à ce projet vraiment digne de fixer l’attention du Gouvernement car il ne s’agit de rien moins que de créer par ce moyen toute une nouvelle Province et d’ouvrir à notre porte un territoire aussi vaste et plus riche que ne l’est tout le Nord-Ouest.

Pour arriver à cet heureux résultat il faudra débourser quelques sommes, mais quand ce serait un million… Est-ce qu’une dépense aussi minime, comparé à celle qu’exigerait un chemin de fer, peut être mise en balance avec les bénéfices incalculables que tout le pays recevrait de l’ouverture de cette superbe région ?

Non, Monsieur le Ministre, cette œuvre est nécessaire, elle est urgente et nous comptons sur Vous.

Certes, tout ce que je viens d’exposer dans le cours de ce long mémoire n’est-il pas bien propre à faire réfléchir les véritables amis de notre nationalité ? Où trouverons un plus bel héritage à léguer à nos neveux ? Voilà un trésor scellé. À qui servira-t-il si, la clef en main, nous ne voulons pas l’ouvrir.

Et quelle manière plus prompte, plus économique et plus logique d’ouvrir ce pays qu’en perfectionnant les voies déjà toutes faites par la nature ?… La navigation…

Ne voyez-vous pas déjà, Monsieur le Ministre, notre population canadienne qui se presse vers Témiskaming. Ce n’est encore que la source d’un grand fleuve qui ne s’arrêtera qu’après avoir envahi tout le territoire qui l’attire.

Nous voulons tous le repatriement de nos frères. Allons-nous maintenant les arrêter en refusant de leur ouvrir la porte ? ou en différant trop ce qui revient au même.

Voici un pays riche, immense, mais il est inaccessible. On veut l’ouvrir, mais quand ?

Si c’est dans dix ans, dans trois ans même, il sera trop tard… pour nous… Nous aurons dégoûté nos compatriotes, nous n’aurons pas arrêté la place de l’émigration.

Si nous attendons un chemin de fer, d’où viendra-t-il ? De Toronto ? Qui a jamais pensé à faire passer par Toronto ou par Nipissing nos frères qui reviennent des États-Unis ?

Pour qui voulons-nous ouvrir ce pays si nous attendons pour cet effet un chemin de fer venant du Sud-Ouest. En supposant même que nos canadiens voulussent suivre cette route, ce qu’ils ne feront jamais, quand cette voie sera-t-elle ouverte ? et sans être prophète, je sais bien ce qu’elle nous amènera à Témiskaming. Pour le moment un chemin de fer n’est pas ce dont nous avons besoin pour aller à Témiskaming, quand bien même cette voie partirait de Mattawan. Cela coûtera trop cher et surtout prendra trop de temps.

Si on hésite à nous accorder un million pour une navigation qui fait notre affaire, il n’est pas probable qu’on nous gratifie de cinq à six millions pour un chemin dont nous n’avons pas besoin.

S’il est prouvé que la navigation est la voie la plus prompte à établir pourquoi ne nous la donne-t-on pas aux prix si modique d’un million ou peut-être moins encore.

Non seulement cette voie est la plus prompte à ouvrir, mais je prouve encore qu’elle est la plus économique.

On a parlé, je crois, d’un demi-million pour les frais d’un écluse d’après les plans que j’ai eu l’honneur de soumettre au Département des Travaux-Publics. C’est du moins l’ancien estimé d’un plan proposé avant le mien, lequel réclame en sus l’avantage d’abaisser le niveau du Lac Témiskaming pour des fins d’une haute importante. Mais supposons, en mettant les dépenses au maximum, que ces travaux demandent un million.

Avec un million donc, le Gouvernement atteint du coup trois magnifiques résultats :

1° Il ouvre le Lac Témiskaming,

2° Il procure une immense facilité au transport et au commerce du bois en détruisant le dangereux rapide du Long Sault.

3° Il découvre 26,000 âcres de terres arables de première qualité submergées par les eaux du Lac Témiskaming. Et je pourrais ajouter 4° Il assainit le climat et le terrain en faisant disparaître les causes d’humidité excessives sur les côtes basses de la Tête du Lac et de la Rivière Blanche… Puis 5° il découvre une surface propice à l’exploitation d’une riche mine d’argent, située, elle aussi, à peu de profondeur sous les eaux du Lac.

Or, jamais un chemin de fer n’obtiendra de sa nature de semblables résultats pour la prospérité de ces trois grandes industries : savoir :

L’agriculture, l’exploitation du bois et des mines.

En second lieu, quand nous aurons dépensé un demi-million et même un million pour la construction d’un chemin de fer de 100 milles, où en serons-nous rendus ? Pas encore à la moitié. — avec la même somme, au contraire, nous aurons toute une magnifique chaussée et ouvert le Lac Témiskaming.

Donc, si nous guerroyons sur une question d’économie, il nous faut l’écluse au rapide de la Montagne.

Si nous en venons maintenant à une question de logique, ou de simple bon sens ; nous verrons que dans un pays nouveau (et même dans les anciens) l’on prend toujours de préférence les voies naturelles qui sont existantes. Ainsi, pendant combien d’années, notre St Laurent a-t-il été la route royale de tout le Canada ? Encore aujourd’hui, il s’en faut bien que le Grand Tronc, le chemin de fer du Nord, ou les autres lignes aient supplanté les commodités de la navigation. Cela est tellement vrai qu’il a fallu creuser le canal de Lachine avant de bâtir le pont Victoria.

Il est bien plus simple, en effet, se renverser un obstacle de 3 milles qui obstruent un chemin de 100 milles que de construire ce chemin dans toute sa longueur.

Tel est le Long-Sault dans le cas qui nous occupe. Voilà une navigation continue de 100 milles interrompue par un courant de 6 milles. Au reste, la route est belle, grande, facile, splendide… Il faut pour renverser cet obstacle… pas un million de dollars… et tout est fait.

N’est-il pas plus raisonnable de profiter de cet avantage que de risquer un autre chemin à un coût triple et quadruple du premier. Sans savoir quand nous en aurons fini.

Et quand bien même. Je suis énergiquement positif à déclarer que dans un laps de 10 ans, un chemin de fer ne rendra pas à Témiskaming la moitié des services que la navigation sera en état de procurer, et je le prouve :

À moins qu’on ne veuille engouffrer dans cette entreprise des sommes exorbitantes et en pure perte, on ne construira pas une ligne de chemin de fer tout autour du Lac Témiskaming. Un côté sera favorisé ; l’autre se plaindra. Ontario aura la voie ferrée et Québec ses chemins de charette. C’est un tableau dont on n’a pas besoin de forcer les ombres.

Pendant ce temps, que ferait la navigation ? Grâce à cette facilité qu’offrent les rivages du Lac Témiskaming, de pouvoir être accosté sur tous les points pour un circuit de 200 milles au moins, chaque localité profitera en même temps de tous les avantages. Et surtout, tout se fera sans travaux ni dépenses considérables.

Un million, une fois pour toutes.

Il est facile de voir que pour un pays qui n’est seulement qu’au début de sa colonisation, ce système, la navigation l’emporte sur tous les chemins de fer du monde. S’il s’agissait d’une prairie, fort bien, mais ici nous sommes sur un lac qui doit commencer à se coloniser par les rivages et ces rivages, ils ont 200 milles.

Plus tard il faudra des chemins de fer, et nous en aurons. Témiskaming sera assez peuplé et assez riche pour nécessiter deux chemins de fer et en payer les prix. Mais cette population, mais cette richesse, Témiskaming doit l’obtenir tout d’abord par les moyens les plus prompts, les plus économiques, les plus raisonnables… par la navigation.

D’ailleurs cette navigation ne doit pas se border au Lac Témiskaming. Ainsi que je le signalais l’an dernier, dans le mémoire que j’avais l’honneur de vous soumettre, Monsieur le Ministre, Témiskaming n’est qu’un chainon d’un réseau de grands lacs tous navigables et qui peuvent facilement se mettre en communication sur l’un de ces lacs, on a déjà lancé un joli steamboat qui fait le service sur un circuit de plusieurs cents milles. Qui a vu la Kipawe ou le lac des Quinze n’ignore pas que nécessairement il y aura là avant longtemps une active navigation avant même qu’aucun chemin de fer ne puisse s’y rendre.

J’insiste sur ce point que ce qui fera premièrement la richesse de ces régions, c’est la navigation. Je le sais bien, Monsieur le Ministre, de côté et d’autre, certaines gens qui ne connaissent pas ce pays, bâtissent des utopies et proposent beaucoup de projets irréalisables, à propos de chemins de fer et de routes carossables, et que sais-je ?… Mais toutes ces discussions reculent nos œuvres au lieu de les avancer… Certes, pour la cause de la colonisation et de l’amour de mon pays, je ne veux en céder à personne… Eh ! bien je déclare en toute sincérité mon opinion là-dessus. Je la donne sans préjugés, ni parti pris pour ce que je crois le plus avantageux… et avant tout je dis que si l’on veut réellement faire du bien à ce pays qu’on lui donne sa navigation… ou plutôt qu’on l’améliore tant soit peu, car cette navigation elle existe déjà.

D’ailleurs, à part toute autre considération, le Long-Sault est un rapide qui n’a pas le droit d’exister plus longtemps. Il a fait assez de mauvais coups pour qu’on demande sa mort. C’est la pétition unanime de tous les marchands de bois. Les embarras multiples que ce rapide cause à la descente des radeaux et des billots sont une raison plus que suffisante de faire améliorer la navigation de cette partie de l’Ottawa.

Et, le Gouvernement qui, depuis longtemps, retire d’immenses revenus du commerce du bois de ces contrées devrait en justice faire droit à la pétition qui lui est adressée à cet égard. D’autant plus que les travaux qu’il ferait exécuter tourneraient du même coup au bénéfice de la colonisation, du commerce et de toutes les industries.

On parle beaucoup de la construction prochaine d’un chemin de fer entre Nipissing et le Lac Témiskaming. Mais dans l’intérêt des Provinces et de la ville d’Ottawa en particulier qui, la première a donné l’élan à la colonisation du Lac Témiskaming il n’est pas juste de laisser ce pays s’ouvrir du côté de Toronto.

De plus, ce n’est pas la voie naturelle et directe qui doit suivre le cours des fleuves vers la mer et non vers les régions supérieures en laissant les autres passages bloqués et inutiles.

Toutes ces raison et une multitude d’autres qu’il me serait facile de faire valoir, vous font voir, une fois de plus, Monsieur le Ministre, combien le projet que j’ai eu l’honneur de soumettre à votre bienveillante attention mérite d’être considéré et sérieusement discuté avant de lui infliger un arrêt de condamnation. Ce qui ne pourrait arriver que dans le cas d’une impossibilité absolue pour le Gouvernement de faire face à ces travaux.

Or cette impossibilité absolue, nous sommes persuadés qu’elle ne peut exister en regard d’un besoin aussi urgent qu’est l’ouverture du Lac Témiskaming.

Il faut de toute nécessité et sans délai donner à nos compatriotes un moyen d’aller s’établir sur ces immenses et fertiles terrains que je ne crains pas de préférer à ceux du Nord-Ouest… Pour nos frères Canadiens, il nous faut Témiskaming, et nous demandons notre part.

Ce n’est pas une faveur que nous sollicitons, c’est la déclaration pure et simple que nous faisons des intérêts de notre nationalité, de la Confédération toute entière. Et dans cette vue il me semble que Québec et Ontario devraient apporter leur contingent.

Ce n’est pas non plus une entreprise qu’il faille reculer, mais qu’il importe d’exécuter sans retard. Tel l’exige impérieusement la grande œuvre nationale de la colonisation à laquelle plus que jamais, gouvernants et gouvernés s’efforcent de prendre une part active.

Par conséquent, Monsieur le Ministre, nous nous en reposons entièrement sur vous. Il faut à tout prix que ce projet passe ; et si vous voulez y mettre seulement la moitié de votre influence il passera.

De notre côté nous sommes des milliers de volontés et de bras prêts à seconder vos vues et à donner le plus dévoué concours à toutes les mesures qui auront pour but de promouvoir la grandeur et la prospérité de notre nation.

Or, vous n’avez d’autre fin que celle-là, Monsieur le Ministre. Vous l’avez prouvé par vos actions et répété en mille circonstances ; particulièrement à ce banquet que vous donnaient les citoyens de Montréal au mois d’octobre de l’an dernier ; et où vous prononciez ces mémorables paroles qui resteront à la postérité.

« Nous avons fait la Confédération, c’est que nous avions des aspirations pour l’avenir… nous entendons faire de ce grand territoire que la Providence a mis sous notre Gouvernement, un grand empire et faire de ce peuple qui nous a été donné une grande nation. »

Eh ! bien, Monsieur le Ministre, vous voulez une grande nation, voilà la terre pour l’établir. Les sujets ne vous manquent pas, il ne demandent qu’une chose pour remplir vos grandes et patriotiques aspirations que vous leur ouvriez les portes de ce Nord dont je vous rapporte tant de merveilles et qui réserve encore bien d’autres surprises.

Aujourd’hui ce n’est qu’un désert mais bientôt ce sera un Empire.


« Latera Aquilonis Civitas Regis Magni. »


Maniwaki 30 Décembre 1884

CAM Paradis Ptre O.M.J.
missionnaire