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Hetzel (p. 439-447).

L’éclat de ces opulentes draperies… (Page 442.)


XVI

douze sur soixante-dix !


Ce jour même, dans l’après-midi, le Paracuta abandonnait le littoral de la Terre du Sphinx que nous avions toujours eue à l’ouest depuis le 21 février.

Il y avait quatre cents milles environ à parcourir jusqu’à la limite du cercle antarctique. Arrivés sur ces parages de l’océan Pacifique, aurions-nous, je le répète, l’heureuse chance d’être recueillis par un baleinier attardé aux derniers jours de sa saison de pêche, ou même par quelque navire d’une expédition polaire ?…

Cette seconde hypothèse avait sa raison d’être. En effet, lorsque la goélette se trouvait en relâche aux Falklands, n’était-il pas question de l’expédition du lieutenant Wilkes de la marine américaine ? Sa division, composée de quatre bâtiments, le Vincennes, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish, n’avait-elle pas quitté la Terre de Feu en février 1839, avec plusieurs conserves, en vue d’une campagne à travers les mers australes ?…

Ce qui s’était passé depuis lors, nous l’ignorions. Mais, après avoir essayé de remonter les longitudes occidentales, pourquoi Wilkes n’aurait-il pas eu la pensée de chercher le passage en remontant les longitudes orientales ?[1] Dans ce cas, il eût été possible que le Paracuta fît la rencontre de l’un de ses bâtiments.

En somme, ce qui devait être le plus difficile, c’était de devancer l’hiver de ces régions, de profiter de la mer libre, où toute navigation ne tarderait pas à devenir impraticable.

La mort de Dirk Peters avait réduit à douze le chiffre des passagers du Paracuta. Voilà ce qui restait du double équipage des deux goélettes, la première comprenant trente-huit hommes, la seconde en comprenant trente-deux, — en tout soixante-dix ! Mais, qu’on ne l’oublie pas, l’expédition de l’Halbrane avait été entreprise pour remplir un devoir d’humanité, et quatre des survivants de la Jane lui devaient leur salut.

Et maintenant, allons au plus vite. Sur le voyage de retour, qui fut favorisé par la constance des courants et de la brise, il n’y a pas lieu de s’étendre. D’ailleurs, les notes qui servirent à rédiger mon récit ne furent point renfermées dans une bouteille jetée à la mer, recueillie par hasard sur les mers de l’Antarctide. Je les ai rapportées moi-même, et, bien que la dernière partie du voyage ne se soit pas accomplie sans grandes fatigues, grandes misères, grands dangers, terribles inquiétudes surtout, cette campagne a eu notre sauvetage pour dénouement.

Et d’abord, quelques jours après le départ de la Terre du Sphinx, le soleil s’était enfin couché derrière l’horizon de l’ouest, et ne devait plus reparaître de tout l’hiver.

C’est donc au milieu de la demi-obscurité de la nuit australe que le Paracuta poursuivit sa monotone navigation. Il est vrai, les aurores polaires apparaissaient fréquemment, — ces admirables météores que Cook et Forster aperçurent pour la première fois en 1773. Quelle magnificence dans le développement de leur arc lumineux, leurs rayons qui s’allongent ou se raccourcissent capricieusement, l’éclat de ces opulentes draperies qui augmente ou diminue avec une soudaineté merveilleuse en convergeant vers le point du ciel indiqué par la verticalité de l’aiguille des boussoles ! Et quelle prestigieuse variété de formes dans les plis et replis de leurs faisceaux, qui se colorent depuis le rouge clair jusqu’au vert émeraude !

Oui !… mais ce n’était plus le soleil, ce n’était pas cet astre irremplaçable qui, durant les mois de l’été antarctique, avait sans cesse illuminé nos horizons. De cette longue nuit des pôles se dégage une influence morale et physique dont personne ne peut s’abstraire, une impression funeste et accablante à laquelle il est bien difficile d’échapper.

Des passagers du Paracuta, il n’y avait guère que le bosseman et Endicott à conserver leur habituelle bonne humeur, insensibles aux ennuis comme aux périls de cette navigation. J’excepte aussi l’impassible Jem West, prêt à faire face à n’importe quelles éventualités, en homme qui est toujours sur la défensive. Quant aux deux frères Guy, le bonheur de s’être retrouvés leur faisait le plus souvent oublier les préoccupations de l’avenir.

En vérité, je ne saurais trop faire l’éloge de ce brave homme d’Hurliguerly, et l’on se réconfortait rien qu’à l’entendre répéter de sa voix rassurante :

« Nous arriverons à bon port, mes amis, nous arriverons !… Et, si vous comptez bien, vous verrez que pendant notre voyage, le chiffre des bonnes chances l’a emporté sur celui des mauvaises !… Oui !… je le sais… Il y a la perte de notre goélette !… Pauvre Halbrane, enlevée dans les airs comme un ballon, puis précipitée dans l’abîme comme une avalanche !… Mais, par compensation, il y a l’iceberg qui nous a conduits à la côte, et le canot tsalalais qui nous a rejoints avec le capitaine William Guy et ses trois compagnons !… Et soyez sûrs que ce courant et cette brise, qui nous ont poussés jusqu’ici, nous pousseront plus loin encore !… Il me semble bien que la balance est en notre faveur !… Avec tant d’atouts dans son jeu, il n’est pas possible de perdre la partie !… Un seul regret, c’est que nous allons être rapatriés en Australie ou à la Nouvelle-Zélande, au lieu d’aller jeter l’ancre aux Kerguelen, près du quai de Christmas-Harbour, devant le Cormoran-Vert !… »

Gros désappointement, en effet, pour l’ami de maître Atkins, bien fâcheuse éventualité, dont nous prendrions aisément notre parti, cependant !

Durant huit jours, cette route a été maintenue sans aucun écart, ni à l’ouest ni à l’est, et ce fut seulement à la date du 21 mars, que le Paracuta perdit sur bâbord la vue d’Halbrane-Land.

Je donne toujours ce nom à cette terre, puisque son littoral se prolongeait sans discontinuité jusqu’à cette latitude, et il n’était pas douteux pour nous qu’elle constituait un des vastes continents de l’Antarctide.

Il va sans dire que si le Paracuta cessa de la suivre, c’est que le courant portait au nord, alors qu’elle s’écartait, en s’arrondissant vers le nord-est.

Bien que les eaux de cette portion de mer fussent libres encore, elles charriaient néanmoins une véritable flottille d’icebergs ou d’icefields, — ceux-ci semblables aux morceaux d’une immense vitre rompue, ceux-là d’une étendue superficielle ou d’une altitude déjà considérables. De là sérieuses difficultés et aussi dangers incessants de navigation au milieu des sombres brumes, lorsqu’il s’agissait de manœuvrer à temps entre ces masses mouvantes, ou pour trouver des passes ou pour éviter que notre canot fût écrasé comme le grain sous la meule.

Actuellement, d’ailleurs, le capitaine Len Guy ne pouvait plus relever sa position ni en latitude ni en longitude. Le soleil absent, les calculs par la position des étoiles étant trop compliqués, il était impossible de prendre hauteur. Aussi le Paracuta s’abandonnait-il à l’action de ce courant qui portait invariablement au nord, d’après les indications de la boussole. Toutefois, en tenant compte de sa moyenne vitesse, il y avait lieu d’estimer que, à la date du 27 mars, notre canot se trouvait entre le soixante-huitième et le soixante-neuvième parallèle, c’est-à-dire, sauf erreur, à quelque soixante-dix milles seulement du cercle antarctique.

Ah ! si au cours de cette périlleuse navigation il n’eût existé aucun obstacle, si le passage eût été assuré entre cette mer intérieure de la zone australe et les parages de l’océan Pacifique, le Paracuta aurait pu atteindre en peu de jours l’extrême limite des mers australes. Mais encore quelque centaine de milles, et la banquise déroulerait son immobile rempart de glaces, et, à moins qu’une passe fût libre, il faudrait la contourner par l’est ou par l’ouest. Une fois franchie, il est vrai…

Eh bien, une fois franchie, nous serions, à bord d’une frêle embarcation, sur ce terrible océan Pacifique, à l’époque de l’année où redoublent ses tempêtes, où les bâtiments ne supportent pas impunément ses coups de mer…

Nous n’y voulions pas songer… Le Ciel nous viendrait en aide… Nous serions recueillis… Oui !… nous serions recueillis par quelque navire… Le bosseman l’affirmait, et il n’y avait qu’à écouter le bosseman !…

Cependant la surface de la mer commençait à se prendre, et il fallut plusieurs fois rompre des icefields afin de se frayer un passage. Le thermomètre n’indiquait plus que quatre degrés (15° 56 C. sous zéro). Nous souffrions beaucoup du froid et des rafales à bord de cette embarcation non pontée, quoique nous fussions pourvus d’épaisses couvertures.

Par bonheur, il y avait en quantité suffisante, et pour quelques semaines, des conserves de viande, trois sacs de biscuits et deux fûts de gin intacts. Quant à l’eau douce, on s’en procurait avec de la glace fondue.

Bref, pendant six jours, jusqu’au 2 avril, le Paracuta dut s’engager entre les hauteurs de la banquise, dont la crête se profilait à une altitude comprise entre sept et huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. On n’en pouvait voir les extrémités ni au couchant ni au levant, et si notre canot ne rencontrait pas une passe libre, nous ne parviendrions pas à la franchir.

Grâce à la plus heureuse des chances, il la trouva à cette date, il la suivit, au milieu de mille dangers. Oui ! on eut besoin de tout le zèle, de tout le courage, de toute l’habileté de nos hommes et de leurs chefs pour se tirer d’affaire. Aux deux capitaines Len et William Guy, au lieutenant Jem West, au bosseman, nous devons une éternelle reconnaissance.

Nous étions enfin sur les eaux du Sud-Pacifique. Mais, pendant cette longue et pénible traversée, notre embarcation avait gravement souffert. Son calfatage usé, ses bordages menaçant de se disjoindre, elle faisait eau par plus d’une couture. On s’occupait sans cesse à la vider, et c’était assez, c’était déjà trop de la houle qui embarquait par-dessus le plat-bord.

Il est vrai, la brise était molle, la mer plus calme qu’on eût pu l’espérer, et le véritable danger ne tenait pas aux risques de la navigation.

Non ! il venait de ce qu’il n’y avait aucun navire en vue sur ces parages, aucun baleinier parcourant les lieux de pêche. Aux premiers
« Navire ! » (Page 446.)

jours d’avril, ces lieux sont déjà abandonnés, et nous arrivions trop tard de quelques semaines…

Or, ainsi que nous devions l’apprendre, il aurait suffi d’être là deux mois plus tôt pour rencontrer les bâtiments de l’expédition américaine.

En effet, le 21 février, par 95° 50’ de longitude et 64° 17’ de latitude, le lieutenant Wilkes explorait ces mers avec l’un de ses navires, le Vincennes, après avoir reconnu une étendue de côtes, qui se développait sur 66° de l’est à l’ouest. Puis, comme la mauvaise saison s’approchait, il avait viré de bord et regagné Hobart-Town en Tasmanie.

La même année, l’expédition du capitaine français Dumont d’Urville, partie en 1838, dans une seconde tentative pour s’élever vers le pôle, avait, le 21 janvier, reconnu la terre Adélie par 66° 30’ de latitude et 38° 21’ de longitude orientale, puis, le 29 janvier, la côte Clarie par 64° 30’ et 129° 54’. Leur campagne terminée après ces importantes découvertes, l’Astrolabe et la Zélée avaient quitté l’océan Antarctique et mis le cap sur Hobart-Town.

Aucun de ces bâtiments ne se trouvait donc dans ces parages. Aussi, lorsque le Paracuta, cette coquille de noix, fut seul au-delà de la banquise, sur une mer déserte, nous dûmes croire que le salut n’était plus possible.

Quinze cents milles nous séparaient alors des terres les plus voisines, et l’hiver datait d’un mois déjà…

Hurliguerly lui-même voulut bien reconnaître que la dernière heureuse chance, sur laquelle il comptait, venait de nous manquer…

Le 6 avril, nous étions à bout de ressources, le vent commençait à fraîchir, et le canot, violemment secoué, risquait d’être englouti à chaque lame.

« Navire ! »

Ce mot fut jeté par le bosseman, et, à l’instant, nous distinguâmes un bâtiment, à quatre milles dans le nord-est, au-dessous des brumes qui venaient de se lever.

Immédiatement, signaux faits, signaux aperçus. Après s’être tenu en panne, le navire mit son grand canot à la mer pour nous recueillir.

C’était le Tasman, un trois-mâts américain de Charleston, où nous fûmes reçus avec empressement et cordialité. Le capitaine traita mes compagnons comme s’ils eussent été ses propres compatriotes…

Le Tasman venait des îles Falklands, où il avait appris que, sept mois auparavant, la goélette anglaise Halbrane avait fait route pour les mers australes à la recherche des naufragés de la Jane. Mais la saison s’avançant, la goélette n’ayant pas reparu, on avait dû penser qu’elle s’était perdue corps et biens dans les régions antarctiques.

Cette dernière traversée fut heureuse et rapide. Quinze jours après, le Tasman débarquait à Melbourne, province de Victoria de la Nouvelle-Hollande, ce qui avait survécu de l’équipage des deux goélettes, et c’est là que furent payées à nos hommes les primes qu’ils avaient bien gagnées !

Les cartes nous indiquèrent alors que le Paracuta avait débouqué sur le Pacifique entre la terre Clarie de Dumont d’Urville et la terre Fabricia, reconnue par Balleny en 1838.

Ainsi s’est terminée cette aventureuse et extraordinaire campagne qui coûta trop de victimes, hélas ! Et, pour tout dire, si les hasards, si les nécessités de cette navigation nous ont entraînés vers le pôle austral plus loin que nos devanciers, si nous avons même dépassé le point axial du globe terrestre, que de découvertes de grande valeur il reste à faire encore en ces parages !

Arthur Pym, le héros si magnifiquement célébré par Edgar Poe, a montré la route… À d’autres de la reprendre, à d’autres d’aller arracher au Sphinx des glaces les derniers secrets de cette mystérieuse Antarctide !


fin de la seconde et dernière partie.
  1. C’est précisément ce qui était arrivé : le lieutenant James Wilkes, après avoir été contraint de rétrograder treize fois, était parvenu à conduire le Vincennes jusqu’à 56° 57’ de latitude par 105° 20’ de longitude est. — J. V.