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Hetzel (p. 391-404).

« Venez… Venez donc !… » (Page 401.)


XIII

dirk peters à la mer.


La question de l’hivernage était tranchée. Des trente-trois hommes embarqués sur l’Halbrane à son départ des Falklands, vingt-trois étaient arrivés sur cette terre, et, de ceux-là, treize venaient de s’enfuir afin de regagner les parages de pêche au-delà de la banquise… Et ce n’était pas le sort qui les avait désignés !… Non !… Afin d’échapper aux horreurs d’un hivernage, ils avaient déserté lâchement !

Par malheur, Hearne n’avait pas seulement entraîné ses camarades. Deux des nôtres, le matelot Burry et le maître-voilier Martin Holt, s’étaient joints à lui, — Martin Holt, ne se rendant peut-être pas compte de ses actes sous le coup de l’effroyable révélation que le sealing-master venait de lui faire !…

En somme, la situation n’était pas changée pour ceux que le sort n’eût pas destinés à partir. Nous n’étions plus que neuf, — le capitaine Len Guy, le lieutenant Jem West, le bosseman Hurliguerly, le maître-calfat Hardie, le cuisinier Endicott, les deux matelots Francis et Stern, Dirk Peters et moi. Quelles épreuves nous réservait cet hivernage, alors que s’approchait l’effroyable hiver des pôles !… Quels terribles froids aurions-nous à subir, — plus rigoureux qu’en aucun autre point du globe terrestre, enveloppés d’une nuit permanente de six mois !… On ne pouvait, sans épouvante, songer à ce qu’il faudrait d’énergie morale et physique pour résister dans ces conditions si en dehors de l’endurance humaine !…

Et, cependant, tout compte fait, les chances de ceux qui nous avaient quittés étaient-elles meilleures ?… Trouveraient-ils la mer libre jusqu’à la banquise ?… Parviendraient-ils à gagner le cercle antarctique ?… Et, au-delà, rencontreraient-ils les derniers navires de la saison ?… Les provisions ne leur manqueraient-elles pas au cours d’une traversée d’un millier de milles ?… Qu’avait pu emporter ce canot déjà trop chargé de treize personnes ?… Oui… lesquels étaient les plus menacés, d’eux ou de nous ?… Question à laquelle seul l’avenir pouvait répondre !

Lorsque l’embarcation eut disparu, le capitaine Len Guy et ses compagnons, remontant la pointe, revinrent vers la caverne. Enveloppés de l’interminable nuit, c’était là que nous allions passer tout ce temps pendant lequel il nous serait interdit de mettre le pied au-dehors !

Je songeai tout d’abord à Dirk Peters, resté en arrière, après le coup de feu tiré par Hearne, tandis que nous nous hâtions à regagner l’autre côté de la pointe.

Revenu à la caverne, je n’aperçus pas le métis. Avait-il donc été blessé grièvement ?… Aurions-nous à regretter la mort de cet homme qui nous était fidèle comme il l’était à son pauvre Pym ?…

J’espérais — nous espérions tous — que sa blessure n’offrait pas de gravité. Encore était-il nécessaire de la soigner, et Dirk Peters avait disparu.

« Mettons-nous à sa recherche, monsieur Jeorling, s’écria le bosseman…

— Allons… répondis-je.

— Nous irons ensemble, dit le capitaine Len Guy. Dirk Peters était des nôtres… Jamais il ne nous eût abandonnés, et nous ne l’abandonnerons pas !

— Le malheureux voudra-t-il revenir, fis-je observer, maintenant que l’on sait ce que je croyais n’être su que de lui et de moi ?… »

J’appris à mes compagnons pourquoi, dans le récit d’Arthur Pym, le nom de Ned Holt avait été changé en celui de Parker et en quelles circonstances le métis m’en avait informé. Et, d’ailleurs, je fis valoir tout ce qui était à sa décharge.

« Hearne, déclarai-je, a dit que Dirk Peters avait frappé Ned Holt !… Oui !… c’est vrai !… Ned Holt était embarqué sur le Grampus, et son frère, Martin Holt, a pu croire qu’il avait péri soit dans la révolte, soit dans le naufrage. Eh bien, non !… Ned Holt avait survécu avec Auguste Barnard, Arthur Pym, le métis, et, bientôt, tous quatre furent en proie aux tortures de la faim… Il fallut sacrifier l’un d’eux… celui que le sort désignerait… On tira à la courte paille… Ned Holt eut la mauvaise chance… Il tomba sous le couteau de Dirk Peters… Mais si le métis eût été désigné par le sort, c’est lui qui aurait servi de proie aux autres ! »

Le capitaine Len Guy fit alors cette observation :

« Dirk Peters n’avait confié ce secret qu’à vous seul, monsieur Jeorling…

À moi seul, capitaine…

— Et vous l’avez gardé ?…

— Absolument.

— Je ne m’explique pas alors comment il a pu venir à la connaissance de Hearne…

— J’avais d’abord pensé, répondis-je, que Dirk Peters avait pu parler pendant son sommeil, et que c’était au hasard que le sealing-master devait de connaître ce secret. Après réflexions, je me suis rappelé la circonstance que voici : lorsque le métis me raconta cette scène du Grampus, lorsqu’il m’apprit que Parker n’était autre que Ned Holt, il se trouvait dans ma cabine dont le châssis latéral était relevé… Or, j’ai lieu de croire que notre conversation a été surprise par l’homme qui se trouvait alors à la barre… Et, cet homme, c’était précisément Hearne, qui, pour mieux entendre, sans doute, avait abandonné la roue, si bien que l’Halbrane fit une embardée…

— Je m’en souviens, dit Jem West, j’interpellai vivement le misérable et l’envoyai à fond de cale.

— Eh bien, capitaine, repris-je, c’est à partir de ce jour que Hearne se lia davantage avec Martin Holt, — Hurliguerly me l’avait fait remarquer…

— Parfaitement, répondit le bosseman, car Hearne, n’étant pas capable de diriger le canot dont il songeait à s’emparer, avait besoin d’un maître comme Martin Holt…

— Aussi, repris-je, ne cessa-t-il plus d’exciter Martin Holt à questionner le métis sur le sort de son frère, et vous savez dans quelles conditions il lui apprit cet effroyable secret… Martin Holt fut comme affolé par cette révélation… Les autres l’entraînèrent… et maintenant, il est avec eux !… »

Chacun fut d’avis que les choses avaient dû se passer de la sorte. En fin de compte, la vérité étant connue, n’avions-nous pas lieu de craindre que Dirk Peters, dans la disposition d’esprit où il était, eût voulu se soustraire à nos yeux ?… Consentirait-il à reprendre sa place parmi nous ?…

Tous, immédiatement, nous avons quitté la caverne, et, après une heure, nous rejoignîmes le métis.

Dès qu’il nous aperçut, son premier mouvement fut de s’enfuir. Enfin Hurliguerly et Francis parvinrent à l’approcher et il ne fit aucune résistance. Je lui parlai… les autres m’imitèrent… le capitaine Len Guy lui tendit la main… Tout d’abord il hésita à la prendre. Puis, sans prononcer un seul mot, il revint vers la grève.

De ce jour, il ne fut plus jamais question entre lui et nous de ce qui s’était passé à bord du Grampus.

Quant à la blessure de Dirk Peters, il n’y eut pas à s’en inquiéter. La balle n’avait fait que pénétrer dans la partie supérieure de son bras gauche, et, rien que par la pression de la main, il était parvenu à l’en faire sortir. Un morceau de toile à voile ayant été appliqué sur la plaie, il endossa sa vareuse, et, dès le lendemain, sans qu’il parût en être autrement gêné, il se remit à ses occupations habituelles.

L’installation fut organisée en vue d’un long hivernage. L’hiver menaçait, et, depuis quelques jours, c’est à peine si le soleil se montrait à travers les brumes. La température tomba à trente-six degrés (2° 22 C. sur zéro) et ne devait plus se relever. Les rayons solaires, en allongeant démesurément les ombres sur le sol, ne donnaient pour ainsi dire aucune chaleur. Le capitaine Len Guy nous avait fait prendre de chauds vêtements de laine, sans attendre que le froid devînt plus rigoureux.

Entre-temps, les icebergs, les packs, les streams, les drifts, venaient du sud en plus grand nombre. Si quelques-uns se jetaient encore sur le littoral déjà encombré de glaces, la plupart disparaissaient dans la direction du nord-est.

« Tous ces morceaux-là, me dit le bosseman, c’est autant de matériaux pour consolider la banquise. Pour peu que le canot de ce gueux de Hearne ne les devance pas, j’imagine que ses gens et lui trouveront la porte fermée, et comme ils n’auront pas de clef pour l’ouvrir…

— Ainsi, Hurliguerly, demandai-je, vous pensez que nous courons moins de dangers à hiverner sur cette côte que si nous avions pris place dans l’embarcation ?…

— Je le pense et l’ai toujours pensé, monsieur Jeorling ! répondit le bosseman. Et puis, savez-vous une chose ?… ajouta-t-il en employant sa formule habituelle.

— Dites, Hurliguerly.

— Eh bien, c’est que ceux qui montent le canot seront plus embarrassés que ceux qui ne le montent pas, et, je vous le répète, si le sort m’avait désigné, j’aurais cédé mon tour à un autre !… Voyez-vous, c’est déjà quelque chose que de sentir une terre solide sous son pied !… Après tout, bien que nous ayons été lâchement abandonnés, je ne veux la mort de personne… Mais si Hearne et les autres ne parviennent pas à franchir la banquise, s’ils sont condamnés à passer l’hiver au milieu des glaces, réduits à ces vivres dont ils n’ont que pour quelques semaines, vous savez le sort qui les attend !

— Oui… pire que le nôtre ! répondis-je.

— Et j’ajoute, dit le bosseman, qu’il ne suffit pas d’atteindre le cercle antarctique, et si les baleiniers ont déjà quitté les lieux de pêche, ce n’est pas une embarcation chargée et surchargée qui pourra tenir la mer jusqu’en vue des terres australiennes ! »

C’était bien mon avis, comme aussi l’avis du capitaine Len Guy et de Jem West. Servi par une navigation favorable, ne portant que ce qu’il pouvait porter, assuré de provisions durant plusieurs mois, enfin avec toutes les chances, peut-être le canot aurait-il été dans des conditions à effectuer ce voyage… En était-il ainsi ?… Non, assurément.

Pendant les jours suivants, 14, 15, 16 et 17 février, on acheva l’installation du personnel et du matériel.

« Vivant… Vivant !… cria Dirk Peters. (Page 401.)

Quelques excursions furent faites à l’intérieur du pays.

Le sol présentait partout la même aridité, ne produisant que ces raquettes épineuses qui poussent dans le sable et dont les grèves étaient abondamment pourvues.

Si le capitaine Len Guy eût conservé un dernier espoir à l’égard de son frère et des matelots de la Jane, s’il s’était dit qu’après avoir pu quitter l’île Tsalal avec une embarcation, les courants les avaient conduits jusqu’à cette côte, il dut reconnaître qu’il n’y existait aucune trace d’un débarquement.

Une de nos excursions nous amena environ à quatre milles au pied d’une montagne d’accès pas difficile, grâce à la longue obliquité de ses pentes, et dont l’altitude mesurait de six à sept cents toises.

De cette excursion que firent le capitaine Len Guy, le lieutenant, le matelot Francis et moi, il ne résulta aucune découverte. Vers le nord et vers l’ouest se déroulait la même succession de collines dénudées, capricieusement découpées à leur cime, et, lorsqu’elles disparaîtraient sous l’immense tapis de neige, il serait difficile de les distinguer des icebergs immobilisés par le froid à la surface de la mer.

Cependant, à propos de ce que nous avions pris pour des apparences de terre à l’est, nous eûmes à constater qu’en cette direction s’étendait une côte dont les hauteurs, éclairées par le soleil de l’après-midi, apparurent assez nettement dans l’objectif de la longue-vue marine.

Était-ce un continent qui bordait ce côté du détroit, n’était-ce qu’une île ?… Dans tous les cas, l’un ou l’autre devaient être frappés de stérilité comme la terre de l’ouest, et, comme elle, inhabités, inhabitables.

Et lorsque mes pensées revenaient à l’île Tsalal, dont le sol possédait une puissance de végétation si extraordinaire, lorsque je me reportais aux descriptions d’Arthur Pym, je ne savais qu’imaginer. Évidemment, cette désolation dont s’affligeaient nos regards reproduisait mieux l’idée que l’on se fait des régions australes. Pourtant, l’archipel tsalalais, situé presque à la même latitude, était fertile et populeux, avant que le tremblement de terre l’eût détruit en presque totalité.

Le capitaine Len Guy, ce jour-là, fit la proposition de dénommer géographiquement cette contrée sur laquelle nous avait jetés l’iceberg. Elle fut appelée Halbrane-Land, en souvenir de notre goélette. En même temps, afin de les associer dans un même souvenir, le nom de Jane-Sund fut donné au détroit qui séparait les deux parties du continent polaire.

On s’occupa alors de chasser les pingouins, qui pullulaient sur les roches, et aussi de capturer un certain nombre de ces amphibies qui s’ébattaient le long des grèves. Le besoin de viande fraîche se faisait sentir. Accommodée par Endicott, la chair de phoque et de morse nous parut très acceptable. En outre, la graisse de ces animaux pouvait, à la rigueur, servir au chauffage de la caverne et à la cuisson des aliments. Ne point oublier que notre plus redoutable ennemi serait le froid, et tous les moyens propres à le combattre devaient être utilisés. Restait à savoir si, aux approches de l’hiver, ces amphibies n’iraient pas chercher sous de plus basses latitudes un climat moins rigoureux…

Par bonne chance, il y avait encore des centaines d’autres animaux, qui auraient garanti notre petit monde contre la faim, et, au besoin, contre la soif. Sur les grèves rampaient nombre de ces tortues galapagos, auxquelles on a donné le nom d’un archipel de l’océan équinoxial. Telles étaient celles dont parle Arthur Pym et qui servaient à la nourriture des insulaires, telles celles que Dirk Peters et lui trouvèrent au fond du canot indigène, lors de leur départ de l’île Tsalal.

Énormes, ces chéloniens, à marche mesurée, lourde, lente, au cou grêle long de deux pieds, à la tête triangulaire de serpent, et qui peuvent rester des années sans manger. Ici, d’ailleurs, à défaut de céleri, de persil et de pourpier sauvage, ils s’alimentaient des raquettes qui végétaient entre les pierres du littoral.

Si Arthur Pym s’est permis de comparer aux dromadaires les tortues antarctiques, c’est que, comme ces ruminants, elles ont, à la naissance du cou, une poche remplie d’eau fraîche et douce, d’une contenance de deux à trois gallons. D’après son récit, avant la scène de la courte paille, c’était à l’une de ces tortues que les naufragés du Grampus devaient de n’avoir succombé ni à la soif ni à la faim. À l’en croire, il est de ces tortues de terre ou de mer qui pèsent de douze à quinze cents livres. Si celles d’Halbrane-Land ne dépassaient pas sept à huit cents, leur chair n’en était pas moins aussi nourrissante que savoureuse.

Donc, et bien que nous fussions à la veille d’hiverner à moins de cinq degrés du pôle, la situation, quelque rigoureux que dût être le froid, n’était pas de nature à désespérer des cœurs fermes. La seule question — dont je ne nie pas la gravité — était celle du retour, dès que la mauvaise saison serait passée. Pour que cette question fût résolue, il fallait : 1° que nos compagnons, partis dans le canot, eussent réussi à se rapatrier ; 2° que leur premier soin eût été d’envoyer un bâtiment à notre recherche. Et, sur ce point, à défaut des autres, nous pouvions espérer que Martin Holt ne nous oublierait pas. Mais ses camarades et lui parviendraient-ils à atteindre les terres du Pacifique à bord d’un baleinier ?… Et puis, la prochaine saison d’été serait-elle propice à une navigation si avancée à travers les mers de l’Antarctide ?…

Nous causions le plus souvent de ces bonnes et mauvaises chances. Entre tous, le bosseman continuait à se montrer confiant, grâce à son heureuse nature et à sa belle endurance. Le cuisinier Endicott partageait sa confiance, ou du moins ne s’inquiétait guère des éventualités à venir, et cuisinait comme s’il eût été devant le fourneau du Cormoran-Vert. Les matelots Stern et Francis écoutaient sans rien dire, et qui sait s’ils ne regrettaient pas de n’avoir point accompagné Hearne et ses compagnons !… Quant au maître-calfat Hardie, il attendait les événements, sans chercher à deviner quelle tournure ils prendraient dans cinq ou six mois.

Le capitaine Len Guy et le lieutenant, comme d’habitude, étaient unis dans les mêmes pensées, les mêmes résolutions. Tout ce qui devrait être tenté pour le salut commun, ils le tenteraient. Peu rassurés sur le sort réservé au canot, peut-être songeaient-ils à essayer un voyage vers le nord en traversant à pied les icefields, et pas un de nous n’eût hésité à les suivre. Au surplus, l’heure d’une pareille tentative n’était pas encore arrivée, et il serait temps de se décider, lorsque la mer serait solidifiée jusqu’au cercle antarctique.

Telle était donc la situation, et rien ne semblait devoir la modifier, lorsque, à la date du 19 février, se produisit un incident – incident providentiel, dirai-je, pour ceux qui admettent l’intervention de la Providence au cours des choses humaines.

Il était huit heures du matin. Le temps était calme, le ciel assez clair, le thermomètre à trente-deux Fahrenheit (zéro C.).

Réunis dans la caverne — moins le bosseman, — en attendant le déjeuner que venait d’apprêter Endicott, nous allions nous asseoir à table, lorsqu’une voix appela du dehors.

Ce ne pouvait être que la voix d’Hurliguerly, et comme ses appels se renouvelaient, nous sortîmes en toute hâte.

Dès qu’il nous aperçut :

« Venez… venez donc !… » cria-t-il.

Debout sur une roche, au pied du morne qui terminait Halbrane-Land au-delà de la pointe, il nous montrait la mer.

« Qu’y a-t-il donc ?… demanda le capitaine Len Guy.

— Un canot.

— Un canot ?… m’écriai-je.

— Serait-ce celui de l’Halbrane qui reviendrait ?… demanda le capitaine Len Guy.

— Non… ce n’est pas lui !… » répondit Jem West.

En effet, une embarcation, que sa forme et ses dimensions ne permettaient pas de confondre avec celles de notre goélette, dérivait sans avirons ni pagaies.

Il semblait bien qu’elle fût abandonnée au courant…

Nous n’eûmes qu’une même idée — s’emparer à tout prix de cette embarcation qui assurerait peut-être notre salut… Mais comment l’atteindre, comment la ramener à cette pointe d’Halbrane-Land ?…

Le canot était encore à un mille, et, en moins de vingt minutes, il arriverait par le travers du morne, puis il le dépasserait, car aucun remous ne s’étendait au large, et en vingt autres minutes, il serait hors de vue…

Nous étions là, regardant l’embarcation qui continuait à dériver sans se rapprocher du littoral. Au contraire, le courant tendait à l’en éloigner.

Soudain, un jaillissement d’eau se produisit au pied du morne, comme si un corps fût tombé à la mer.

C’était Dirk Peters qui, débarrassé de ses vêtements, venait de se précipiter du haut d’une roche, et, lorsque nous l’aperçûmes à dix brasses déjà, il nageait dans la direction du canot.

Un hurrah s’échappa de nos poitrines.

Le métis tourna un instant la tête, et, d’une coupe puissante, bondit — c’est le mot — à travers le léger clapotis des lames, ainsi que l’eût fait un marsouin dont il possédait la force et la vitesse. Je n’avais jamais rien vu de pareil, et que ne devait-on pas attendre de la vigueur d’un tel homme !

Dirk Peters parviendrait-il à atteindre l’embarcation avant que le courant l’eût emportée vers le nord-est ?…

Et s’il l’atteignait, parviendrait-il, sans avirons, à la ramener vers la côte dont elle s’écartait, ainsi que le faisaient en passant la plupart des icebergs ?…

Après nos hurrahs, un encouragement jeté au métis, — nous étions restés immobiles, nos cœurs battant à se rompre. Seul, le bosseman criait de temps en temps :

« Va… Dirk… va ! »

En quelques minutes, le métis eut gagné de plusieurs encablures dans un sens oblique vers le canot. On ne voyait plus sa tête que comme un point noir à la surface des longues houles. Rien n’annonçait que la fatigue commençât à le prendre. Ses deux bras et ses deux jambes repoussaient l’eau méthodiquement, et il maintenait sa vitesse sous l’action régulière de ces quatre puissants propulseurs.

Oui !… cela ne paraissait plus douteux. Dirk Peters accosterait l’embarcation… Mais, ensuite, ne serait-il pas entraîné avec elle, à moins que — tant sa force était prodigieuse, — il ne pût, en nageant, la remorquer jusqu’à la côte ?…

« Après tout, pourquoi n’y aurait-il pas d’avirons dans ce canot ?… » fit observer le bosseman.

Nous verrions bien, lorsque Dirk Peters serait à bord, et il fallait qu’il y fût en quelques minutes, car le canot ne tarderait pas à le dépasser.

« Dans tous les cas, dit alors Jem West, portons-nous en aval… Si l’embarcation atterrit, ce ne sera que très au-dessous du morne.

— Il l’a… il l’a !… Hurrah… Dirk… hurrah !… » cria le bosseman, incapable de se contenir et auquel Endicott joignit son formidable écho.

En effet, le métis, ayant accosté, venait de s’élever à mi-corps le long du canot. Son énorme main le saisit, et, au risque de le faire chavirer, il se hissa sur le plat-bord, l’enjamba, puis s’assit pour reprendre haleine.

Presque aussitôt un cri retentissant arriva jusqu’à nous, poussé par Dirk Peters…

Qu’avait-il donc trouvé au fond de cette embarcation ?… C’étaient des pagaies, car on le vit s’installer à l’avant, et, se mettant en direction du rivage, pagayer avec une nouvelle vigueur afin de sortir du courant.

« Venez ! » dit le capitaine Len Guy.

Et, dès que nous eûmes contourné la base du morne, nous voilà courant à la lisière de la grève entre les pierres noirâtres dont elle était semée.

À trois ou quatre cents toises, le lieutenant nous fit arrêter.

En effet, le canot avait rencontré l’abri d’une petite pointe qui se projetait en cet endroit, et il fut évident qu’il viendrait y atterrir de lui-même.

Or il n’était plus qu’à cinq ou six encablures et le remous l’en rapprochait, lorsque Dirk Peters, abandonnant les pagaies, se baissa vers l’arrière, puis se redressa, tenant un corps inerte.

Quel cri déchirant se fit entendre !…

« Mon frère… mon frère !… »

Len Guy venait de reconnaître William Guy dans ce corps que soulevait le métis.

« Vivant… vivant !… » cria Dirk Peters.

Un instant plus tard, le canot avait accosté, et le capitaine Len Guy pressait son frère entre ses bras…

Trois de ses compagnons gisaient inanimés au fond de l’embarcation…

Et ces quatre hommes, c’était tout ce qui restait de l’équipage de la Jane !