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Hetzel (p. 301-316).

Un geste du lieutenant les fit taire. (Page 303.)


VI

terre ?…


Tel est l’unique mot qui se trouve en tête du chapitre XVII dans le livre d’Edgar Poe. J’ai cru bon, — en le faisant suivre d’un point d’interrogation — de le placer en tête de ce chapitre VI de mon récit.

Ce mot, tombé du haut de notre mât de misaine, désignait-il une île ou un continent ?… Et continent ou île n’était-ce pas une déception qui nous y attendait ?… Seraient-ils là, ceux que nous étions venus chercher sous de telles latitudes ?… Et Arthur Pym, — mort, incontestablement mort, malgré les affirmations de Dirk Peters, — avait-il jamais mis le pied sur cette terre ?…

Lorsque ce cri retentit à bord de la Jane, le 17 janvier 1828 — journée pleine d’incidents, dit le journal d’Arthur Pym, — ce fut en ces termes :

« Terre par le bossoir de tribord ! »

Tel il aurait pu l’être à bord de l’Halbrane.

En effet, du même côté se dessinaient quelques contours, légèrement accusés au-dessus de la ligne du ciel et de la mer.

Il est vrai, cette terre, qui avait été ainsi annoncée aux marins de la Jane, c’était l’îlot Bennet, aride, désert, auquel succéda à moins d’un degré dans le sud l’île Tsalal, fertile alors, habitable, habitée, et sur laquelle le capitaine Len Guy avait espéré rencontrer ses compatriotes. Mais que serait-elle, pour notre goélette, cette inconnue de cinq degrés plus reculée dans les profondeurs de la mer australe ?… Était-ce là le but si ardemment désiré, si obstinément cherché ?… Là, les deux frères William et Len Guy tomberaient-ils dans les bras l’un de l’autre ?… L’Halbrane se trouvait-elle au terme d’un voyage dont le succès aurait été définitivement assuré par le rapatriement des survivants de la Jane ?…

Je le répète, il en était de moi comme du métis. Notre but n’était pas seulement ce but, — ni ce succès, notre succès. Toutefois, puisqu’une terre se présentait à nos yeux, il fallait la rallier d’abord… On verrait plus tard.

Ce que je dois mentionner avant tout, c’est que le cri amena une diversion immédiate. Je ne pensai plus à la confidence que Dirk Peters venait de me faire, — et peut-être le métis l’oublia-t-il, car il s’élança vers l’avant, et ses regards ne se détachèrent plus de l’horizon.

Quant à Jem West, que rien ne pouvait distraire de son service, il réitéra ses ordres. Gratian vint se mettre à la barre, et Hearne fut enfermé dans la cale.

Juste punition, en somme, et contre laquelle personne n’aurait dû protester, car l’inattention ou la maladresse de Hearne avait compromis un instant la goélette.

Toutefois, cinq ou six matelots des Falklands laissèrent échapper quelques murmures.

Un geste du lieutenant les fit taire, et ils regagnèrent aussitôt leur poste.

Il va de soi que, au cri de la vigie, le capitaine Len Guy s’était précipité hors de sa cabine, et, d’un œil ardent, il observait cette terre, distante alors de dix à douze milles.

Je ne songeais plus, ai-je dit, au secret que venait de me confier Dirk Peters. D’ailleurs, tant que ce secret resterait entre nous deux — et ni lui ni moi ne le trahirions, — il n’y aurait rien à redouter. Mais si jamais un malheureux hasard apprenait à Martin Holt que le nom de son frère avait été changé en celui de Parker… que l’infortuné n’avait pas péri dans le naufrage du Grampus… que, désigné par le sort, il avait été sacrifié pour empêcher ses compagnons de succomber à la faim… que Dirk Peters, à qui, lui, Martin Holt devait la vie, l’avait frappé de sa main !… Et voilà donc la raison pour laquelle le métis se refusait obstinément aux remerciements de Martin Holt… pourquoi il fuyait Martin Holt… le frère de l’homme dont il s’était repu…

Le bosseman venait de piquer trois heures. La goélette marchait avec la prudence qu’exigeait une navigation sur ces parages inconnus. Peut-être s’y trouvait-il des hauts-fonds, des récifs à fleur d’eau, où il y aurait eu risque de s’échouer ou de se briser. Un échouage, dans les conditions où se trouvait l’Halbrane, même en admettant qu’elle pût être renflouée, aurait rendu impossible son retour avant la venue de l’hiver. Toutes les chances, il fallait les avoir pour, pas une contre.

Ordre avait été donné par Jem West de diminuer la voilure. Après que le bosseman eut fait serrer perroquet, hunier et flèche, l’Halbrane resta sous sa brigantine, sa misaine-goélette et ses focs, — toile suffisante pour franchir en quelques heures la distance qui la séparait de la terre.

Aussitôt le capitaine Len Guy fit envoyer un plomb, qui accusa cent vingt brasses de profondeur. Plusieurs autres sondages indiquèrent que la côte, très accore, devait se prolonger sous les eaux par une muraille à pic. Néanmoins, comme il pouvait se faire que le fond vînt à remonter brusquement au lieu de se raccorder au littoral par une pente allongée, on n’avançait que la sonde à la main.

Beau temps toujours, quoique le ciel s’embrumât légèrement du sud-est au sud-ouest. De là, certaine difficulté à reconnaître les vagues linéaments qui se profilaient comme une vapeur flottante sur le ciel, disparaissaient et reparaissaient entre les déchirures des brumes. Néanmoins, nous étions d’accord pour attribuer à cette terre une hauteur de vingt-cinq à trente toises, — au moins dans sa partie la plus élevée.

Non ! il n’était pas admissible que nous eussions été dupes d’une illusion, et, cependant, nos esprits si tourmentés le craignaient. N’est-il pas naturel, après tout, que le cœur soit assailli de mille appréhensions à l’approche du suprême but ?… Tant d’espérances reposaient sur ce littoral seulement entrevu, et il en résulterait tant de découragement, s’il n’y avait là qu’un fantôme, une ombre insaisissable !… À cette pensée, mon cerveau se troublait, s’hallucinait. Il me semblait que l’Halbrane se rapetissait, qu’elle se réduisait aux dimensions d’un canot perdu sur cette immensité – le contraire de cette mer indéfinissable dont parle Edgar Poe, où le navire grossit… grossit comme un corps vivant…

Lorsque des cartes marines, même de simples portulans, vous renseignent sur l’hydrographie des côtes, sur la nature des atterrages, sur des baies ou des criques, on peut naviguer avec une certaine audace. En toute autre région, sans être taxé de témérité, un capitaine n’eût pas remis au lendemain l’ordre de mouiller près du rivage. Mais, ici, quelle prudence s’imposait ! Et pourtant, devant nous, aucun obstacle. En outre, l’atmosphère ne devait rien perdre de sa clarté pendant ces heures ensoleillées de la nuit. À cette époque, l’astre radieux ne se couchait pas encore sous l’horizon de l’ouest, et ses rayons baignaient d’une lumière incessante le vaste domaine de l’Antarctide.

Le livre de bord consigna, à partir de cette date, que la température ne cessa de subir un abaissement continu. Le thermomètre, exposé à l’air et à l’ombre, ne marquait plus que trente-deux degrés (0 °C.). Plongé dans l’eau, il n’en indiquait plus que vingt-six (3° 33 C. sous zéro). D’où provenait cet abaissement, puisque nous étions en plein été antarctique ?…

Quoi qu’il en soit, l’équipage avait dû reprendre les vêtements de laine, dont il s’était débarrassé, après avoir franchi la banquise, un mois avant. Il est vrai, la goélette marchait dans le sens de la brise, sous l’allure du grand largue, et ces premières ébauches de froid furent moins sensibles. On comprenait, néanmoins, qu’il fallait se hâter d’atteindre le but. S’attarder en cette région, s’exposer aux dangers d’un hivernage, c’eût été braver Dieu.

Le capitaine Len Guy fit, à plusieurs reprises, relever le sens du courant, en envoyant de lourdes sondes, et reconnut qu’il commençait à dévier de sa direction.

« Est-ce un continent qui s’étend devant nous, est-ce une île, dit-il, rien ne nous permet encore de l’affirmer. Si c’est un continent, nous devrons en conclure que le courant doit trouver une issue vers le sud-est…

— Et il est possible, en effet, ai-je répondu, que cette partie solide de l’Antarctide soit réduite à une simple calotte polaire, dont nous pourrions contourner les bords. Dans tous les cas, il est bon de noter celles de ces observations qui présenteront une certaine exactitude…

— C’est ce que je fais, monsieur Jeorling, et nous rapporterons quantité de renseignements sur cette portion de la mer australe, lesquels serviront aux futurs navigateurs…

— S’il en est jamais qui se hasardent jusqu’ici, capitaine ! Pour y avoir réussi, il a fallu que nous fussions servis par des circonstances particulières, la précocité de la belle saison, une température supérieure à la normale, une débâcle rapide des glaces. En vingt ans… en cinquante ans… ces circonstances s’offrent-elles une seule fois ?…

— Aussi, monsieur Jeorling. j’en remercie la Providence, et l’espoir m’est quelque peu revenu. Puisque le temps a été constamment beau, pourquoi mon frère, pourquoi mes compatriotes n’auraient-ils pas atterri sur cette côte, où les portaient les vents et les courants ?… Ce que notre goélette a fait, leur embarcation a pu le faire… Ils n’ont pas dû partir sans s’être munis de provisions pour un voyage qui pouvait indéfiniment se prolonger… Pourquoi n’auraient-ils pas trouvé là les ressources que l’île Tsalal leur avait offertes pendant de longues années ?… Ils possédaient des munitions et des armes… Le poisson abonde en ces parages, le gibier aquatique aussi… Oui, mon cœur est rempli d’espérance, et je voudrais être plus vieux de quelques heures ! »

Sans partager toute la confiance du capitaine Len Guy, j’étais heureux qu’il eût repris le dessus. Peut-être, si ses recherches aboutissaient, peut-être obtiendrais-je qu’elles fussent continuées dans l’intérêt d’Arthur Pym, — même à l’intérieur de cette terre dont nous n’étions plus éloignés.

L’Halbrane avançait lentement à la surface de ces eaux claires, fourmillant de poissons qui appartenaient aux espèces déjà rencontrées. Les oiseaux marins se montraient en plus grand nombre et ne semblaient pas trop effrayés, volant autour de la mâture ou se perchant sur les vergues. Plusieurs cordons blanchâtres, d’une longueur de cinq à six pieds, furent ramenés à bord. C’étaient de véritables chapelets à millions de grains, formés par une agglomération de petits mollusques aux couleurs étincelantes.

Des baleines, empanachées des jets de leurs évents, apparurent au large, et je remarquai que toutes prenaient la route du sud. Il y avait donc lieu d’admettre que la mer s’étendait au loin dans cette direction.

La goélette gagna deux à trois milles, sans essayer d’accroître sa vitesse. Cette côte, vue pour la première fois, se développait-elle du nord-ouest au sud-est ?… aucun doute à ce sujet. Néanmoins, les longues-vues n’en pouvaient saisir aucun détail, — même après trois heures de navigation.

L’équipage, rassemblé sur le gaillard d’avant, regardait sans laisser voir ses impressions. Jem West, après s’être hissé aux barres du mât de misaine, où il était resté dix minutes en observation, n’avait rien rapporté de précis.

Posté à bâbord, à l’arrière du rouf, accoudé au bastingage, je suivais du regard la ligne du ciel et de la mer dont la circularité s’interrompait seulement à l’est. En ce moment, le bosseman me rejoignit, et, sans autre préparation, me dit :

« Voulez-vous permettre que je vous donne mon idée, monsieur Jeorling ?…

— Donnez, bosseman, sauf à ce que je ne l’adopte point, si elle ne me paraît pas juste, répondis-je.

— Elle l’est, et, à mesure que nous approchons, il faudrait être aveugle pour ne pas s’y ranger.

— Et quelle idée avez-vous ?…

— Que ce n’est point une terre qui se présente devant nous, monsieur Jeorling…

— Vous dites… bosseman ?…

— Regardez attentivement… en mettant un doigt en avant de vos yeux… tenez… par le bossoir de tribord… »

Je fis ce que demandait Hurliguerly.

« Voyez-vous ?… reprit-il. Que je perde l’envie de boire ma topette de whisky, si ces masses ne se déplacent pas, non par rapport à la goélette, mais par rapport à elles-mêmes…

— Et vous en concluez ?…

— Que ce sont des icebergs en mouvement.

— Des icebergs ?…

— Assurément, monsieur Jeorling. »

Le bosseman ne se trompait-il pas ?… Était-ce donc une déception qui nous attendait ?… Au lieu d’une côte, n’y avait-il au large que des montagnes de glace en dérive ?…

Il n’y eut bientôt aucune hésitation à cet égard, et, depuis quelques instants déjà, l’équipage ne croyait plus à l’existence de la terre dans cette direction.

Dix minutes après, l’homme du nid de pie annonçait que plusieurs icebergs descendaient du nord-ouest, obliquement à la route de l’Halbrane.

Quel déplorable effet cette nouvelle produisit à bord !… Notre dernier espoir venait soudain de s’anéantir !… Et quel coup pour le capitaine Len Guy !… Cette terre de la zone australe, il faudrait la chercher sous de plus hautes latitudes, sans même être sûr de jamais la rencontrer !…

Et alors ce cri, presque unanime, retentit sur l’Halbrane :

« Pare à virer !… Pare à virer ! »

Oui, les recrues des Falklands déclaraient leur volonté, exigeaient le retour en arrière, bien que Hearne ne fût pas là pour souffler l’indiscipline, — et, je dois l’avouer, la plupart des anciens de l’équipage semblaient d’accord avec eux.

Jem West, n’osant pas leur imposer silence, attendit les ordres de son chef.

Gratian, à la barre, était prêt à donner un tour de roue, tandis que ses camarades, la main sur les taquets, se disposaient à larguer les écoutes…

Lorsque Jem West donnait l’ordre d’évoluer… (Page 313.)

Dirk Peters, appuyé contre le mât de misaine, la tête basse, le corps replié, la bouche contractée, restait immobile, et pas un mot ne s’échappait de ses lèvres.

Mais voici qu’il se tourne vers moi, et quel regard il m’adresse, — un regard plein à la fois de prière et de colère !…

Je ne sais quelle irrésistible puissance me porta à intervenir personnellement, à protester une fois de plus !… Un dernier argument venait de s’offrir à mon esprit, — argument dont la valeur ne pouvait être contestée.

Je pris donc la parole, résolu à le soutenir envers et contre tous, et je le fis avec un tel accent de conviction que personne n’essaya de m’interrompre.

En substance, je dis ceci :

« Non ! tout espoir ne doit pas être abandonné… La terre ne peut être loin… Nous n’avons pas en face de nous une de ces banquises qui ne se forment qu’en plein océan par l’accumulation des glaces… Ce sont des icebergs, et ces icebergs ont nécessairement dû se détacher d’une base solide, d’un continent ou d’une île… Or, puisque c’est à cette époque de l’année que commence la débâcle, la dérive ne les a entraînés que depuis très peu de temps… Derrière eux, nous devons rencontrer la côte sur laquelle ils se sont formés… Encore vingt-quatre heures, quarante-huit heures au plus, et si la terre ne se montre pas, le capitaine Len Guy remettra le cap au nord !… »

Avais-je convaincu l’équipage, ou devais-je le tenter par l’appât d’une surprime, profiter de ce que Hearne n’était pas au milieu de ses camarades, qu’il ne pouvait correspondre avec eux, les exciter, leur crier qu’on les leurrait une dernière fois, leur répéter que ce serait entraîner la goélette à sa perte…

Ce fut le bosseman qui me vint en aide, et, d’un ton de belle humeur :

« Très bien raisonné, dit-il, et pour mon compte, je me rends à l’opinion de monsieur Jeorling… Assurément la terre est proche… En la cherchant au-delà de ces icebergs, nous la découvrirons sans grandes fatigues ni grands dangers… Un degré au sud, qu’est-ce cela, quand il s’agit de fourrer quelque centaine de dollars de plus dans sa poche ?… Et n’oublions pas que s’ils sont agréables quand ils y entrent, ils ne le sont pas moins quand ils en sortent !… »

Et, là-dessus, le cuisinier Endicott de prêter assistance à son ami le bosseman.

« Oui… très bons… les dollars ! » cria-t-il, en montrant deux rangées de dents d’une blancheur éclatante.

L’équipage allait-il se rendre à cette argumentation d’Hurliguerly, ou essaierait-il de résister, si l’Halbrane se lançait dans la direction des icebergs ?…

Le capitaine Len Guy reprit sa longue-vue, il la braqua sur ces masses mouvantes, il les observa avec une extrême attention, et, d’une voix forte :

« Cap au sud-sud-ouest ! » cria-t-il.

Jem West donna ordre d’exécuter la manœuvre.

Les matelots hésitèrent un instant. Puis, ramenés à l’obéissance, ils se mirent à brasser légèrement les vergues, à raidir les écoutes, et la goélette, ses voiles plus pleines, reprit de la vitesse.

Lorsque l’opération fut achevée, je m’approchai d’Hurliguerly, et le tirant à l’écart :

« Merci, bosseman, lui dis-je.

— Eh ! monsieur Jeorling, c’est bon pour cette fois, répondit-il en hochant la tête. Mais il ne faudrait pas recommencer à haler tant que ça sur la drisse !… Tout le monde serait contre moi… peut-être même Endicott…

— Je n’ai rien avancé qui ne fût au moins probable… répliquai-je vivement.

— Je n’en disconviens pas, et la chose peut se soutenir avec quelque vraisemblance.

— Oui… Hurliguerly, oui… ce que j’ai dit, je le pense, et je ne mets pas en doute que nous finirons par apercevoir la terre au-delà des icebergs…

— Possible, monsieur Jeorling, possible !… Alors qu’elle apparaisse avant deux jours, car, foi de bosseman, rien ne pourrait nous empêcher de virer de bord ! »

Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, l’Halbrane fit route au sud-sud-ouest. Il est vrai, sa direction dut être fréquemment modifiée, et sa vitesse réduite au milieu des glaces. La navigation devint très difficile, dès que la goélette se fut engagée à travers la ligne des icebergs qu’il fallait couper obliquement. D’ailleurs, il n’y avait aucun de ces packs, de ces drifts, qui encombraient les abords de la banquise sur le soixante-dixième parallèle, rien du désordre que présentent ces parages du cercle polaire, battus par les tempêtes antarctiques. Les énormes masses dérivaient avec une majestueuse lenteur. Les blocs paraissaient « tout neufs », pour employer une expression d’une parfaite justesse, et, peut-être, leur formation ne datait-elle que de quelques jours ?… Toutefois, avec une hauteur de cent à cent cinquante pieds, leur volume devait se chiffrer par des milliers de tonnes. Éviter les collisions, c’est à cela que veillait minutieusement Jem West, et il ne quitta pas le pont d’un instant.

En vain, au milieu des passes que les icebergs laissaient entre eux, cherchai-je à distinguer les indices d’une terre dont l’orientation eût obligé notre goélette à revenir plus directement au sud… Je n’apercevais rien de nature à me fixer.

Du reste, et jusqu’alors, le capitaine Len Guy avait toujours pu tenir pour exactes les indications du compas. Le pôle magnétique, encore éloigné de plusieurs centaines de milles, puisque sa longitude est orientale, n’avait aucune influence sur la boussole. L’aiguille, au lieu de ces variations de six à sept rumbs qui l’affolent dans le voisinage de ce pôle, conservait sa stabilité, et l’on pouvait s’en rapporter à elle.

Donc, en dépit de ma conviction — qui se basait cependant sur de très sérieux arguments, — il n’y avait aucune apparence de terre, et je me demandais s’il ne conviendrait pas de mettre le cap plus à l’ouest, quitte à éloigner l’Halbrane du point extrême où se croisent les méridiens du globe.

Aussi à mesure que s’écoulaient ces heures, dont on m’avait accordé quarante-huit, les esprits revenaient-ils peu à peu — c’était trop visible — au découragement et penchaient-ils vers l’indiscipline. Encore une journée et demie, et il ne me serait plus possible de combattre cette défaillance générale… La goélette rétrograderait définitivement vers le nord.

L’équipage manœuvrait en silence, lorsque Jem West, d’une voix brève, donnait l’ordre d’évoluer à travers les passes, tantôt lofant avec rapidité pour éviter quelque collision, tantôt arrivant presque plat vent arrière. Néanmoins, malgré une surveillance continue, malgré l’habileté des matelots, malgré la prompte exécution des manœuvres, il se produisait, de temps à autre, de dangereux frottements contre la coque, qui laissait, après son passage, de longues traces de goudron sur l’arête des icebergs. Et, en vérité, le plus brave ne pouvait se défendre d’un sentiment de terreur à la pensée que les bordages auraient pu larguer, l’eau nous envahir…

Ce qu’il faut noter, c’est que la base de ces montagnes flottantes était très accore. Un débarquement eût été impraticable. Aussi, n’apercevions-nous aucun de ces phoques, d’ordinaire si nombreux dans les parages où abondent les icefields, — ni même aucune bande de ces pingouins criards que l’Halbrane faisait autrefois plonger par myriades sur son passage. Les oiseaux eux-mêmes semblaient être plus rares et plus fuyards. De ces régions désolées et désertes se dégageait une impression d’angoisse et d’horreur à laquelle nul de nous n’eût réussi à se soustraire. Comment aurait-on gardé l’espoir que les survivants de la Jane, s’ils avaient été entraînés au milieu de ces affreuses solitudes, eussent pu y trouver un abri et assurer leur existence ?… Et si l’Halbrane naufrageait à son tour, resterait-il seulement un témoin de son naufrage ?…

On put observer que, depuis la veille, à partir du moment où la direction du sud avait été abandonnée pour couper la ligne des icebergs, un changement s’était opéré dans l’attitude habituelle du métis. Le plus souvent accroupi au pied du mât de misaine, ses regards détournés du large, il ne se relevait que pour donner la main à quelque manœuvre, sans apporter à son travail ni le zèle ni la vigilance d’autrefois. C’était, à vrai dire, un découragé. Non point qu’il eût renoncé à croire que son compagnon de la Jane fût encore vivant… cette pensée n’aurait pu naître dans son cerveau. Mais, d’instinct, il sentait que ce n’était pas à suivre cette direction qu’il retrouverait les traces du pauvre Pym !

« Monsieur… m’aurait-il dit, comprenez-moi… ce n’est pas par là… non… ce n’est pas par là !… »

Et qu’aurais-je eu à lui répondre ?…

Vers sept heures du soir, s’éleva une brume assez épaisse, qui allait rendre malaisée et périlleuse la navigation de la goélette, tant qu’elle durerait.

Cette journée d’émotions, d’anxiétés, d’alternatives sans cesse renaissantes, m’avait brisé… Aussi regagnai-je ma cabine, où je me jetai tout habillé sur mon cadre.

Le sommeil ne me vint pas, sous l’obsession des troublantes pensées de mon imagination, si calme autrefois, si surexcitée maintenant. J’imagine volontiers que la lecture constante des œuvres d’Edgar Poe, et dans ce milieu extraordinaire où se fussent complu ses héros, avait exercé sur moi une influence dont je ne me rendais pas bien compte…

C’était demain qu’allaient finir les quarante-huit heures, — dernière aumône que l’équipage avait faite à mes instances.

« Ça ne va pas comme vous voulez ?… » m’avait dit le bosseman au moment où je pénétrais dans le rouf.

Non ! certes, puisque la terre ne s’était point montrée derrière la flottille des icebergs. Entre ces masses mouvantes, nul indice de côte n’ayant été relevé, le capitaine Len Guy mettrait demain le cap au nord…

Ah ! que n’étais-je le maître de cette goélette !… Si j’avais pu l’acheter, fût-ce au prix de toute ma fortune, si ces hommes eussent été mes esclaves que j’aurais conduits sous le fouet, jamais l’Halbrane n’aurait abandonné cette campagne… dût-elle l’entraîner jusqu’à ce point axial de l’Antarctide, au-dessus duquel la Croix du Sud jette ses feux étincelants !…

Mon cerveau bouleversé foisonnait de mille pensées, de mille regrets, de mille désirs !… Je voulais me lever, et il semblait qu’une pesante et irrésistible main me clouait sur mon cadre !… Et l’envie me venait de quitter à l’instant cette cabine où je me débattais contre les cauchemars du demi-sommeil… de lancer à la mer une des embarcations de l’Halbrane… de m’y jeter avec Dirk Peters, qui n’hésiterait pas à me suivre, lui !… puis, de nous abandonner au courant qui se propageait vers le sud…

Et je le faisais… oui ! je le faisais… en rêve !… Nous sommes au lendemain… Le capitaine Len Guy, après un dernier regard à l’horizon, a donné ordre de virer de bord… Un des canots est à la traîne… Je préviens le métis… Nous nous glissons sans être aperçus… Nous coupons la bosse… Tandis que la goélette va de l’avant, nous restons en arrière, et le courant nous emporte…

Nous allons ainsi sur la mer toujours libre… Enfin notre canot s’arrête… Une terre est là… Je crois apercevoir une sorte de sphinx, qui domine la calotte australe… le sphinx des glaces… Je vais à lui… Je l’interroge… Il me livre les secrets de ces mystérieuses régions… Et alors, autour du mythologique monstre apparaissent les phénomènes dont Arthur Pym affirmait la réalité… Le rideau de vapeurs vacillantes, zébré de raies lumineuses, se déchire… Et ce n’est pas la figure de grandeur surhumaine qui se dresse devant mes regards éblouis… c’est Arthur Pym… farouche gardien du pôle Sud, déployant au vent des hautes latitudes le pavillon des États-Unis d’Amérique !…

Ce rêve fut-il brusquement interrompu, ou se modifiait-il au caprice d’une imagination affolée, je ne sais, mais j’eus le sentiment que je venais d’être soudain réveillé… Il me sembla qu’un changement s’opérait dans les balancements de la goélette, qui, doucement inclinée sur tribord, glissait à la surface de cette mer si tranquille… Et pourtant, ce n’était pas du roulis… ce n’était pas du tangage…

Oui… positivement, je me sentis enlevé, comme si mon cadre eût été la nacelle d’un aérostat… comme si les effets de la pesanteur se fussent annihilés en moi…

Je ne me trompais pas, et j’étais retombé du rêve dans la réalité…

Des chocs, dont la cause m’échappait encore, retentirent au-dessus de ma tête. À l’intérieur de la cabine les cloisons déviaient de la verticale à faire croire que l’Halbrane se renversait sur le flanc. Presque aussitôt je fus projeté hors de mon cadre, et il s’en fallut d’un rien que l’angle de la table me fendît le crâne…

Enfin je me relevai, je parvins à me cramponner au rebord du châssis latéral, je m’arc-boutai contre la porte qui s’ouvrait sur le carré et céda sous mes pieds…

À cet instant se produisirent des craquements dans les bastingages, des déchirements dans le flanc de bâbord…

Est-ce donc qu’il y avait eu collision entre la goélette et l’une de ces colossales masses flottantes que Jem West n’avait pu éviter au milieu de la brume ?…

Soudain de violentes vociférations éclatèrent au-dessus du rouf, à l’arrière, puis des cris d’épouvante, dans lesquels se mélangeaient toutes les voix affolées de l’équipage…

Enfin un dernier heurt se fit, et l’Halbrane demeura immobile.