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Hetzel (p. 343-352).

Dirk Peters saisit le plus rapproché… (Page 346.)


IX

que faire ?…


Hébétés… Oui ! c’était de l’hébétement, après que la goélette, emportée comme la roche d’une avalanche, eut disparu dans l’abîme !… Il ne restait plus rien de notre Halbrane, — pas même une épave !… À cent pieds en l’air, il n’y avait qu’un instant, à cinq cents maintenant dans les profondeurs de la mer !… Oui ! de l’hébétement, et qui ne nous permettait même pas de songer aux dangers de l’avenir… l’hébétement de gens qui ne peuvent en croire leurs yeux, comme on dit !…

Ce qui lui succéda, ce fut la prostration qui en était la conséquence naturelle. Il n’y eut pas un cri, pas un geste. Nous étions immobiles, les pieds cloués au sol de glace. Aucune expression ne pourrait rendre l’horreur de cette situation !

Quant au lieutenant Jem West, après que la goélette se fut abîmée sous les eaux, je vis une grosse larme tomber de ses yeux. Cette Halbrane qu’il aimait tant, maintenant anéantie ! Oui ! cet homme d’un caractère si énergique, pleura…

Trois des nôtres venaient de périr… et de quelle affreuse façon !… Rogers et Gratian, deux de nos plus fidèles matelots, je les avais vus tendant les bras éperdument, puis projetés par le rebondissement de la goélette, puis s’abîmant avec elle !… Et cet autre des Falklands, un Américain, écrasé au passage, et dont il ne restait plus qu’une masse informe qui gisait dans une mare de sang… C’étaient trois nouvelles victimes, depuis dix jours, à inscrire au nécrologe de cette funeste campagne !… Ah ! la fortune, qui nous avait favorisés jusqu’à l’heure où l’Halbrane fut arrachée de son élément, nous frappait à présent de ses plus furieux coups !… Et, de tous, ce dernier n’était-il pas le plus rudement assené, et ne serait-il pas le coup de la mort ?…

Le silence fut alors rompu par de tumultueux éclats de voix, des cris de désespoir, que justifiait cet irrémédiable malheur !… Et plus d’un se disait, sans doute, que mieux eût valu être à bord de l’Halbrane, tandis qu’elle rebondissait sur les flancs de l’iceberg !… Tout serait fini, comme pour Rogers et Gratian !… Cette expédition insensée aurait eu le seul dénouement que méritaient tant de témérités et tant d’imprudences !…

« et voilà bien pourquoi tu ne songes guère à te plaindre !… » (Page 351.)

Enfin l’instinct de la conservation l’emporta, et — sinon Hearne, qui, à l’écart, affectait de se taire, — du moins ses camarades s’écrièrent-ils :

« Au canot… au canot ! »

Ces malheureux ne se possédaient plus. L’épouvante les égarait. Ils venaient de s’élancer vers l’anfractuosité où notre unique embarcation, insuffisante pour tous, avait été mise à l’abri depuis le déchargement de la goélette.

Le capitaine Len Guy et Jem West se jetèrent hors du campement.

Je les rejoignis aussitôt, suivi du bosseman. Nous étions armés, et décidés à faire usage de nos armes. Ce canot, il fallait empêcher ces furieux de s’en emparer… Il n’était pas la propriété de quelques-uns… mais celle de tous !…

« Ici… matelots !… cria le capitaine Len Guy.

— Ici, répéta Jem West, ou feu sur le premier qui fera un pas de plus ! »

Tous deux, la main tendue, les menaçaient de leurs pistolets. Le bosseman braquait son fusil sur eux… Je tenais ma carabine, prêt à l’épauler…

Ce fut en vain !… Ces affolés n’entendaient rien, ne voulaient rien entendre, et l’un d’eux, au moment où franchissait le dernier bloc, tomba frappé par la balle du lieutenant. Ses mains ne purent se raccrocher au talus, et, glissant sur les revers glacés, il disparut dans l’abîme.

Était-ce donc le début d’un massacre ?… D’autres allaient-ils se faire tuer à cette place ?… Les anciens de l’équipage prendraient-ils parti pour les nouveaux ?…

Je pus remarquer, en ce moment, que Hardie, Martin Holt, Francis, Burry, Stern, hésitaient à se ranger de notre côté, — alors que Hearne, immobile à quelques pas de là, se gardait de donner une marque d’encouragement aux révoltés.

Cependant, nous ne pouvions les laisser maîtres du canot, maîtres de le descendre, maîtres de s’y embarquer à dix ou douze, maîtres enfin de nous abandonner sur cet iceberg, et dans l’impossibilité de reprendre la mer…

Et, comme au dernier degré de la terreur, inconscients du danger, sourds aux menaces, ils allaient atteindre l’embarcation, un second coup de feu, tiré par le bosseman, frappa un des matelots qui tomba raide mort, — le cœur traversé.

Un Américain et un Fuégien de moins à compter parmi les plus déterminés partisans du sealing-master !

Alors, devant le canot, surgit un homme.

C’était Dirk Peters, qui avait gravi la pente opposée.

Le métis mit l’une de ses énormes mains sur l’étrave et de l’autre fit signe à ces furieux de s’éloigner.

Dirk Peters là, nous n’avions plus à faire usage de nos armes, et il suffisait, lui seul, à défendre l’embarcation.

Et, en effet, comme cinq ou six des matelots s’avançaient, il marcha sur eux, il saisit le plus rapproché par la ceinture, il l’enleva, il l’envoya rouler à dix pas, et, ne pouvant se retenir à rien, ce malheureux eût rebondi jusqu’à la mer, si Hearne ne fût parvenu à le saisir au passage.

C’était déjà trop des deux tombés sous les balles !

Devant cette intervention du métis, la révolte s’apaisa soudain. D’ailleurs, nous arrivions près du canot, et avec nous, ceux de nos hommes dont l’hésitation n’avait pas duré.

N’importe ! les autres nous étaient encore supérieurs en nombre.

Le capitaine Len Guy, la colère aux yeux, apparut suivi de Jem West, toujours impassible. La parole lui manqua pendant quelques instants ; mais ses regards disaient tout ce que sa bouche ne pouvait dire. Enfin, d’une voix terrible :

« Je devrais vous traiter comme des malfaiteurs, s’écria-t-il, et pourtant je ne veux voir en vous que des égarés !… Ce canot n’est à personne, et il est à tous !… C’est maintenant notre unique moyen de salut, et vous avez voulu le voler… le voler lâchement !… Entendez bien ce que je vous répète une dernière fois !… Ce canot de l’Halbrane, c’est l’Halbrane elle-même !… J’en suis le capitaine, et malheur à celui de vous qui ne m’obéira pas ! »

En jetant ces derniers mots, le capitaine Len Guy regardait Hearne, visé par cette phrase d’un coup direct. Au surplus, le sealing-master n’avait point figuré dans cette dernière scène, — ouvertement du moins. Toutefois, qu’il eût poussé ses camarades à s’emparer du canot, et qu’il eût la pensée de les y exciter encore, cela ne faisait doute pour personne.

« Au campement, dit le capitaine Len Guy, et toi, Dirk Peters, reste là. »

Pour toute réponse, le métis remua sa grosse tête de bas en haut et s’installa à son poste.

L’équipage revint au campement, sans la moindre insistance. Les uns s’étendirent sur leurs couchettes, les autres se dispersèrent aux alentours.

Hearne ne chercha point à les rejoindre ni à se rapprocher de Martin Holt.

À présent que les matelots étaient réduits au désœuvrement, il n’y avait plus qu’à examiner cette situation très empirée et à imaginer les moyens d’en sortir.

Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman, se réunirent en conseil, et je me joignis à eux.

Le capitaine Len Guy débuta en disant :

« Nous avons défendu notre canot, et nous continuerons à le défendre…

— Jusqu’à la mort ! déclara Jem West.

— Qui sait, dis-je, si nous ne serons pas bientôt forcés d’y embarquer ?…

— Dans ce cas, reprit le capitaine Len Guy, comme tous ne pourraient y prendre place, il y aurait nécessité de faire un choix. Le sort désignerait donc ceux qui devraient partir, et je ne demanderais pas à être traité autrement que les autres !

— Nous n’en sommes pas là, que diable ! répondit le bosseman. L’iceberg est solide et il n’y a pas danger qu’il fonde avant l’hiver…

— Non… affirma Jem West, et cela n’est pas à craindre… Ce qu’il faut, c’est, tout en veillant sur le canot, de veiller aussi sur les vivres…

— Et il est heureux, ajouta Hurliguerly, que nous ayons mis notre cargaison en sûreté !… Pauvre et chère Halbrane !… Elle sera restée dans ces mers comme la Jane… sa sœur aînée ! »

Oui, sans doute, et pour des causes différentes, pensai-je, l’une détruite par les sauvages de Tsalal, l’autre par l’une de ces catastrophes que nulle puissance humaine ne peut prévenir…

« Tu as raison, Jem, reprit le capitaine Len Guy, et nous saurons empêcher nos hommes de se livrer au pillage. Les vivres nous sont assurés pour plus d’une année, sans compter ce que fournira la pêche…

— Et il est d’autant plus nécessaire de veiller, capitaine, répondit le bosseman, que j’ai déjà vu rôder autour des fûts de whisky et de gin…

— Et de quoi ces malheureux ne seraient-ils pas capables dans les folies et les fureurs de l’ivresse ! m’écriai-je.

— Je prendrai des mesures à ce sujet, répliqua le lieutenant.

— Mais, demandai-je alors, n’est-il pas à prévoir que nous soyons forcés d’hiverner sur cet iceberg ?…

— Le Ciel nous garde d’une si terrible éventualité !… répliqua le capitaine Len Guy.

— Après tout, s’il le fallait, dit le bosseman, on s’en tirerait, monsieur Jeorling. Nous creuserions des abris dans la glace, de manière à supporter les rigueurs du froid polaire, et tant que nous aurions de quoi apaiser notre faim… »

En ce moment se représentèrent à mon esprit les abominables scènes dont le Grampus fut le théâtre et dans lesquelles Dirk Peters frappa Ned Holt, le frère de notre maître-voilier… En viendrions-nous jamais à de telles extrémités ?…

Cependant, avant de procéder aux installations d’un hivernage pour sept à huit mois, est-ce que le mieux ne serait pas de quitter l’iceberg, si cela était possible ?…

Ce fut sur ce point que j’appelai l’attention du capitaine Len Guy et de Jem West.

La réponse à cette question était difficile et elle fut précédée d’un long silence.

Enfin le capitaine Len Guy dit :

« Oui !… ce serait le meilleur parti, et si notre embarcation pouvait nous contenir tous avec les provisions nécessitées par un voyage qui durerait au moins de trois à quatre semaines, je n’hésiterais pas à reprendre dès maintenant la mer pour revenir vers le nord…

— Mais, fis-je observer, nous serions obligés de naviguer contre le vent et contre le courant, et c’est à peine si notre goélette eût pu y réussir… tandis qu’à continuer vers le sud…

— Vers le sud ?… répéta le capitaine Len Guy, qui me regarda comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de ma pensée.

— Pourquoi pas ?… répondis-je. Si l’iceberg n’eût point été arrêté dans sa marche, peut-être aurait-il dérivé jusqu’à quelque terre dans cette situation, et, ce qu’il aurait fait, le canot ne pourrait-il le faire ?… »

Le capitaine Len Guy, secouant la tête, tandis que Jem West gardait le silence, ne répondit pas.

« Eh ! notre iceberg finira bien par lever l’ancre ! répliqua Hurliguerly. Il ne tient pas au fond comme les Falklands ou les Kerguelen !… Donc, le plus sûr est d’attendre, puisque le canot ne peut nous emmener à vingt-trois que nous sommes.

— Il n’est pas nécessaire de s’embarquer à vingt-trois, insistai-je. Il suffirait que cinq ou six de nous allassent en reconnaissance au large… pendant douze ou quinze milles… en se dirigeant vers le sud…

— Vers le sud ?… répéta le capitaine Len Guy.

— Sans doute, capitaine, ajoutai-je. Vous ne l’ignorez pas, les géographes admettent volontiers que les régions antarctiques sont constituées par une calotte continentale…

— Les géographes n’en savent rien et n’en peuvent rien savoir, répondit froidement le lieutenant.

— Aussi, dis-je, est-il regrettable que nous ne tentions pas de résoudre cette question du continent polaire, puisque nous sommes si près… »

Je ne crus pas devoir insister davantage, en ce moment du moins.

Au surplus, l’envoi de notre unique embarcation à la découverte présentait des dangers, soit que le courant l’entraînât trop loin, soit qu’elle ne nous retrouvât plus à cette place. En effet, si l’iceberg venait à se détacher du fond, à reprendre sa marche interrompue, que deviendraient les hommes embarqués dans le canot ?…

Le malheur était que l’embarcation fût trop petite pour nous recevoir tous avec des provisions suffisantes. Or, des anciens du bord, il restait dix hommes, en comprenant Dirk Peters, des nouveaux, il en restait treize — soit en totalité vingt-trois. Eh bien, de onze à douze personnes, c’était le maximum de ce que notre canot pouvait porter. Donc, onze de nous auraient dû être abandonnés sur cet îlot de glace… ceux que le sort eût désignés ?… Et ceux qu’il y laisserait, que deviendraient-ils ?…

À ce propos, pourtant, Hurliguerly fit une réflexion qui valait la peine d’être méditée :

« Après tout, dit-il, je ne sais, si ceux qui embarqueraient seraient plus favorisés que ceux qui n’embarqueraient pas… J’en doute tellement que, pour mon compte, je laisserais volontiers ma place à qui la voudrait ! »

Peut-être avait-il raison, le bosseman ?… Mais, dans ma pensée, lorsque je demandais que le canot fût utilisé, ce n’était que pour effectuer une reconnaissance au large de l’iceberg. Enfin, comme conclusion, on décida de prendre les dispositions en vue d’un hivernage, quand bien même notre montagne de glace devrait se remettre en dérive.

« Voilà qui sera dur à faire accepter de nos hommes ! déclara Hurliguerly.

— Il faut ce qu’il faut, répliqua le lieutenant, et, dès aujourd’hui, à la besogne ! »

Triste journée que celle-ci, pendant laquelle furent commencés les préparatifs.

À vrai dire, je ne vis que le cuisinier Endicott à se résigner sans récrimination. En nègre peu soucieux de l’avenir, très léger de caractère, frivole comme tous ceux de sa race, il se résignait facilement à son sort, et, cette résignation, c’est peut-être la vraie philosophie. D’ailleurs, lorsqu’il s’agissait de cuisiner, que ce fût ici ou là, peu lui importait, du moment que ses fourneaux étaient installés quelque part.

Et il dit à son ami le bosseman, avec son large sourire de moricaud :

« Heureusement, ma cuisine ne s’est pas en allée par le fond avec notre goélette, et vous verrez, Hurliguerly, si je ne vous fais pas des plats aussi bons qu’à bord de l’Halbrane — tant que les provisions ne manqueront pas, s’entend !…

— Eh ! elles ne manqueront pas de sitôt, maître Endicott ! répliqua le bosseman. Ce n’est pas la faim que nous avons à redouter, c’est le froid… un froid qui vous réduit à l’état de glaçon dès qu’on cesse un instant de battre la semelle… un froid qui vous fait craquer la peau et péter le crâne !… Si encore nous avions quelques centaines de tonnes de charbon… Mais, tout bien compté, il n’y en a que ce qu’il faut pour faire bouillir la chaudière…

— Et celui-là est sacré ! s’écria Endicott. Défense d’y toucher !… La cuisine avant tout !…

— Et voilà bien, satané négrino, pourquoi tu ne songes guère à te plaindre !… N’es-tu pas toujours sûr de te chauffer les pattes au feu de ton fourneau ?…

— Que voulez-vous, bosseman, on est maître coq ou on ne l’est pas… Quand on l’est, on en profite, et je saurai bien vous garder une petite place devant ma grille…

— C’est bon… c’est bon… Endicott !… Chacun aura son tour… Pas de privilège, même pour un bosseman… Il n’y en a que pour toi, sous prétexte que tu es préposé aux manipulations de la soupe… Somme toute, mieux vaut n’avoir point à craindre la famine… Le froid, cela peut se combattre et se supporter… On creusera des trous dans l’iceberg… on s’y blottira… Et pourquoi n’habiterions-nous pas une demeure commune… une grotte qu’on se fabriquerait à coups de pioche ?… Je me suis laissé dire que la glace conserve la chaleur… Eh bien, qu’elle conserve la nôtre, je ne lui en demande pas davantage ! »

L’heure était venue de regagner le campement et de s’étendre sur les couchettes.

Dirk Peters, à son refus d’être relevé de faction, était resté à la garde du canot, et personne ne songea à lui disputer ce poste.

Le capitaine Len Guy et Jem West ne rentrèrent pas sous les tentes avant de s’être assurés que Hearne et ses camarades avaient repris leur place habituelle.

Je revins à mon tour, et me couchai.

Combien de temps avais-je dormi, je n’aurais pu le dire, ni quelle heure il était, lorsque je roulai sur le sol à la suite d’une violente secousse.

Que se passait-il donc ? Était-ce une nouvelle culbute de l’iceberg ?…

Nous fûmes tous debout en une seconde, puis hors des tentes en pleine clarté de cette nuit polaire.

Une autre masse flottante, d’énorme dimension, venait de heurter notre iceberg, qui avait « levé l’ancre » comme disent les marins, et dérivait vers le sud.