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Hetzel (p. 275-286).

'The Sphinx of the Ice Fields' by George Roux 43.jpg

Des bandes d’oiseaux animaient l’espace.


IV

DU 29 DÉCEMBRE AU 9 JANVIER.


Dans la matinée, le volume d’Edgar Poe sous les yeux, j’en ai relu attentivement le vingt-cinquième chapitre. Il y est raconté que, lorsque les indigènes voulurent les poursuivre, les deux fugitifs, accompagnés du sauvage Nu-Nu, étaient déjà à cinq ou six milles au large de la baie. Des six ou sept îles groupées dans l’ouest, nous venions de reconnaître qu’il ne restait plus que quelques vestiges sous forme d’îlots.

Ce qui nous intéressait surtout dans ce chapitre, ce sont ces lignes que j’ai à cœur de transcrire :

« En arrivant par le nord, sur la Jane, — pour atteindre l’île Tsalal, nous avions graduellement laissé derrière nous les régions les plus rigoureuses de glace, — et, bien que cela puisse paraître un absolu démenti aux notions généralement acceptées sur l’océan Antarctique, c’était là un fait que l’expérience ne nous permettait pas de nier. Aussi, essayer — maintenant — de retourner vers le nord eût été folie, particulièrement à une période si avancée de la saison. Une seule route semblait encore ouverte à l’espérance. Nous nous décidâmes à gouverner hardiment vers le sud, où il y avait pour nous quelques chances de découvrir d’autres îles, et où il était probable que nous trouverions un climat de plus en plus doux… »

Ainsi avait raisonné Arthur Pym, ainsi le devions-nous faire a fortiori. Eh bien, c’était le 29 février — l’année 1828 fut bissextile — que les fugitifs se trouvèrent sur l’Océan « immense et désolé » au-delà du quatre-ving-quatrième parallèle. Or, nous n’étions qu’au 29 décembre. L’Halbrane était en avance de deux mois sur l’embarcation qui fuyait l’île Tsalal, déjà menacée par l’approche du long hiver des pôles. D’autre part, notre goélette, bien approvisionnée, bien commandée, bien équipée, inspirait plus de confiance que cette embarcation d’Arthur Pym, ce canot à membrure d’osier, long d’une cinquantaine de pieds sur quatre à six de large, et qui n’emportait que trois tortues pour la nourriture de trois hommes.

J’avais donc bon espoir dans le succès de cette seconde partie de notre campagne.

Durant la matinée, les derniers îlots de l’archipel disparurent à l’horizon. La mer s’offrait telle que nous l’avions observée depuis l’îlot Bennet — sans un seul morceau de glace — et cela s’explique, puisque la température de l’eau marquait 43° (6° 11 C. sur zéro). Le courant, très accentué – quatre à cinq milles par heure, — se propageait du nord au sud avec une constante régularité.

Des bandes d’oiseaux animaient l’espace, — invariablement les mêmes espèces, alcyons, pélicans, damiers, pétrels, albatros. Toutefois, je dois l’avouer, ces derniers ne présentaient pas les dimensions gigantesques notées dans le journal d’Arthur Pym, et aucun ne poussait ce sempiternel tékéli-li, qui paraissait être d’ailleurs le mot le plus usité de la langue tsalalaise.

Aucun incident à relater pendant les deux jours qui suivirent. On ne signala ni terre ni apparence de terre. Les hommes du bord firent de fructueuses pêches au milieu de ces eaux où pullulaient scares, merluches, raies, congres, dauphins de couleur azurée, et autres sortes de poissons. Les talents combinés d’Hurliguerly et d’Endicott varièrent agréablement le menu du carré et du poste de l’équipage, et je pense qu’il convenait de faire part égale aux deux amis dans cette collaboration culinaire.

Le lendemain, 1er janvier 1840, — encore une année bissextile, –— un léger brouillard voila le soleil pendant les premières heures, et nous n’en conclûmes pas que ce fût l’annonce d’un changement dans l’état atmosphérique.

Il y avait alors quatre mois et dix-sept jours que j’avais quitté les Kerguelen, deux mois et cinq jours que l’Halbrane avait quitté les Falklands.

Que durerait cette navigation ?… Ce n’était pas ce qui me préoccupait, mais plutôt de savoir jusqu’où elle allait nous conduire à travers les parages antarctiques.

Je dois reconnaître ici qu’une certaine modification s’était manifestée dans la manière d’être du métis envers moi — sinon, envers le capitaine Len Guy ou les hommes de l’équipage. Ayant, sans doute, compris que je m’intéressais au sort d’Arthur Pym, il me recherchait, et, pour employer une expression vulgaire, « nous nous entendions », sans qu’il fût nécessaire d’échanger une seule parole. Parfois, cependant, il se départissait, vis-à-vis de moi, de son mutisme habituel. Lorsque le service ne le réclamait pas, il se glissait vers le banc où je m’asseyais volontiers, derrière le rouf. À trois ou quatre reprises, quelques tentatives d’entretien avaient été ébauchées entre nous. D’ailleurs, sitôt que le capitaine Len Guy, le lieutenant ou le bosseman nous rejoignaient, il s’éloignait.

Ce jour-là, vers dix heures, Jem West étant de quart, et le capitaine Len Guy enfermé dans sa cabine, le métis longea la coursive à petits pas avec l’évidente intention de converser, — et sur quel sujet, on le devine sans peine.

Dès qu’il fut près du banc :

« Dirk Peters, dis-je, afin d’entrer directement en matière, voulez-vous que nous parlions de lui ?… »

Les prunelles du métis flamboyèrent comme une braise sur laquelle on vient de souffler.

« Lui !… murmura-t-il.

— Vous êtes resté fidèle à son souvenir, Dirk Peters !

— L’oublier… monsieur ?… Jamais !

— Il est toujours là… devant vous…

— Toujours !… Comprenez-moi… tant de dangers courus ensemble !… Ça fait de vous des frères, non !… un père et son fils !… Oui !… je l’aime comme mon enfant !… Avoir été tous deux si loin… trop loin… lui… puisqu’il n’est pas revenu !… On m’a revu au pays d’Amérique, moi… mais Pym… le pauvre Pym… il est encore là-bas !… »

Les yeux du métis se mouillèrent de grosses larmes !… Et, comment ne se vaporisaient-elles pas à l’ardente flamme qui jaillissait de ses yeux ?…

« Dirk Peters, lui demandai-je, vous n’avez aucune idée de la route qu’Arthur Pym et vous avez suivie à bord du canot depuis votre départ de l’île Tsalal ?…

— Aucune, monsieur !… Le pauvre Pym ne possédait plus d’instruments… vous savez… des machines de marine… pour regarder le soleil… On ne pouvait pas savoir… Tout de même, pendant les huit jours, le courant nous a poussés vers le sud… et le vent aussi… Bonne brise et mer belle… Deux pagaies plantées sur le plat-bord en guise de mât… et nos chemises en guise de voile…

— Oui, répondis-je, des chemises de toile blanche, dont la couleur effrayait tant votre prisonnier Nu-Nu…

— Peut-être… Je ne me rendais pas bien compte… Mais si Pym l’a dit, il faut croire Pym ! »

Je n’en étais plus à savoir que quelques-uns des phénomènes décrits dans le journal rapporté aux États-Unis par le métis ne semblaient pas avoir attiré son attention. Aussi m’entêtais-je à cette idée que ces phénomènes n’avaient dû exister que dans une imagination surexcitée outre mesure. Toutefois, je voulus presser plus vivement Dirk Peters à ce sujet.

« Et, pendant ces huit jours, ai-je repris, vous avez pu pourvoir à votre nourriture ?…

— Oui… monsieur… et les jours après… nous et le sauvage… Vous savez… les trois tortues qui étaient à bord… Ces bêtes, ça contient une provision d’eau douce… et leur chair est bonne… même crue… Oh ! la chair crue… monsieur !… »

En prononçant ces derniers mots, Dirk Peters, baissant la voix comme s’il eût craint d’être entendu, jeta un rapide regard autour de lui…

Ainsi, cette âme frissonnait toujours à l’impérissable souvenir des scènes du Grampus !… On ne saurait se figurer l’effroyable expression peinte sur la figure du métis au moment où il parla de chair crue !… Et non pas l’expression d’un cannibale de l’Australie ou des Nouvelles-Hébrides, mais celle d’un homme qui éprouve une insurmontable horreur de lui-même !

Après un assez long silence, je ramenai la conversation vers son but.

« N’est-ce pas le 1er mars, Dirk Peters, demandai-je, que, si je m’en rapporte au récit de votre compagnon, vous avez, pour la première fois, aperçu le large voile d’une vapeur grise, coupée de raies lumineuses et vacillantes…

— Je ne sais plus… monsieur !… Mais si Pym l’a dit, il faut croire ce qu’a dit Pym !

— Il ne vous a jamais parlé de rayons de feu qui tombaient du ciel… » repris-je, ne voulant pas me servir des mots « aurore polaire » que le métis n’eût peut-être pas compris.

J’en revenais ainsi à l’hypothèse que ces phénomènes pouvaient être dus à l’intensité des effluences électriques, si puissantes sous les hautes latitudes, — en admettant qu’ils se fussent réellement produits.

« Jamais… monsieur, dit Dirk Peters, non sans avoir réfléchi avant de répondre à ma question.

— Vous n’avez pas remarqué, non plus, que la couleur de la mer s’altérait… qu’elle perdait sa transparence… qu’elle devenait blanche… qu’elle ressemblait à du lait… que sa surface se troublait autour de votre embarcation…

— Si cela était… monsieur… je ne sais… Comprenez-moi… Je n’avais plus la connaissance des choses… Le canot s’en allait… s’en allait… et ma tête avec…

— Et puis, Dirk Peters, cette poussière très fine qui tombait… fine comme de la cendre… de la cendre blanche…

— Je ne me rappelle pas…

— Est-ce que ce n’était pas de la neige ?…

— De la neige ?… Oui… non !… Il faisait chaud… Qu’a dit Pym ?… Il faut croire ce qu’a dit Pym ! »

Je compris bien qu’au sujet de ces faits invraisemblables, je n’obtiendrais aucune explication, en continuant d’interroger le métis. À supposer qu’il eût observé les choses surnaturelles, relatées dans les derniers chapitres du récit, il n’en avait plus conservé le souvenir.

dirk peters s’en alla, me laissant en proie à une inexprimable émotion. (Page 281.)

Et alors, à mi-voix :

« Mais Pym vous dira tout cela… monsieur… Lui sait… Moi je ne sais pas… Il a vu… et vous le croirez…

— Je le croirai, Dirk Peters, oui… je le croirai, répondis-je, ne voulant pas chagriner le métis.

— Et puis, nous irons à sa recherche, n’est-ce pas ?…

— Je l’espère…

— Après que nous aurons retrouvé William Guy et les matelots de la Jane ?…

— Oui… après…

— Et même si nous ne les retrouvons pas ?…

— Même… en ce cas… Dirk Peters… Je pense que je déciderai notre capitaine…

— Qui ne refusera pas de porter secours à un homme… un homme comme lui…

— Non… il ne refusera pas !… Et pourtant, ajoutai-je, si William Guy et les siens sont vivants, peut-on admettre qu’Arthur Pym…

— Vivant ?… oui !… vivant ! s’écria le métis. Par le Grand Esprit de mes pères… il l’est… il m’attend… mon pauvre Pym !… Et quelle sera sa joie, lorsqu’il se jettera dans les bras de son vieux Dirk, — et à moi la mienne… quand je le sentirai là… là… »

Et la vaste poitrine de Dirk Peters se soulevait comme une mer houleuse…

Puis il s’en alla, me laissant en proie à une inexprimable émotion, tant je sentais ce qu’il y avait, dans le cœur de ce demi-sauvage, de tendresse pour son infortuné compagnon… pour celui qu’il appelait son enfant !…

La goélette ne cessa de gagner vers le sud pendant les journées du 2, du 3 et du 4 janvier, sans relever aucune terre. Toujours, à l’horizon, la ligne périmétrique qui se dessinait sur le fond de la mer et du ciel. L’homme du nid de pie ne signala ni continent ni îles en cette partie de l’Antarctide. Devait-on suspecter l’assertion de Dirk Peters relativement aux terres entrevues ? Les illusions d’optique sont si fréquentes en ces régions hyperaustraliennes !…

« Il est vrai, fis-je remarquer au capitaine Len Guy, que, depuis qu’il avait quitté l’île Tsalal, Arthur Pym possédait plus d’instruments pour prendre hauteur…

— Je le sais, monsieur Jeorling, et il est fort possible que les terres se trouvent dans l’est ou dans l’ouest de notre itinéraire. Ce qu’il y a de regrettable, c’est qu’Arthur Pym et Dirk Peters n’y aient point débarqué. Nous n’aurions plus aucun doute sur leur existence assez problématique — je le crains, — et nous finirions par les découvrir…

— Nous les découvririons, capitaine, en remontant de quelques degrés au sud…

— Soit, mais je me demande, monsieur Jeorling, s’il ne serait pas préférable d’explorer ces parages compris entre le quarantième et le quarante-cinquième méridien…

— Le temps nous est mesuré, répondis-je assez vivement, et ce serait autant de jours perdus, puisque nous n’avons pas encore atteint la latitude où les deux fugitifs ont été séparés l’un de l’autre…

— Et, s’il vous plaît, quelle est-elle cette latitude, monsieur Jeorling ?… Je n’en trouve pas indication dans le récit, et, pour cette raison qu’il était impossible de la calculer…

— Cela est certain, capitaine, comme il est certain que l’embarcation de Tsalal a dû être entraînée très loin, si l’on s’en rapporte à ce passage du dernier chapitre. »

Et, en effet, ce chapitre contenait ces lignes :

« Nous continuâmes notre route, sans aucun incident important pendant sept à huit jours peut-être ; et, durant cette période, nous dûmes avancer d’une distance énorme, car le vent fut presque toujours pour nous, et un fort courant nous poussa continuellement dans la direction que nous voulions suivre. »

Le capitaine Len Guy connaissait ce passage, l’ayant maintes fois lu. J’ajoutai :

« Il est dit « une distance énorme », et cela au 1er mars seulement. Or, le voyage s’est prolongé jusqu’au 22 du même mois, et, ainsi qu’Arthur Pym l’indique ensuite, « son canot se précipitait toujours vers le sud, sous l’influence d’un puissant courant d’une horrible vélocité », — ce sont ses propres expressions. De tout ceci, capitaine, ne peut-on tirer la conclusion…

— Qu’il est allé jusqu’au pôle, monsieur Jeorling ?…

— Pourquoi non, puisque, à partir de l’île Tsalal, il n’en était plus qu’à quatre cents milles ?…

— Après tout, peu importe ! répondit le capitaine Len Guy. Ce n’est pas à la recherche d’Arthur Pym que nous conduisons l’Halbrane, c’est à celle de mon frère et de ses compagnons. Ont-ils pu atterrir sur les terres entrevues, voilà ce qu’il s’agit uniquement de reconnaître. »

Sur ce point spécial, le capitaine Len Guy avait raison. Aussi, craignais-je sans cesse qu’il donnât l’ordre de porter vers l’est ou vers l’ouest. Toutefois, comme le métis affirmait que son embarcation avait couru au sud, que les terres dont il parlait gisaient dans cette direction, le cap de la goélette ne fut pas modifié. Ce qui m’aurait vraiment désespéré, c’eût été qu’elle ne se maintînt pas sur l’itinéraire d’Arthur Pym.

Du reste, j’avais la conviction que, si lesdites terres existaient, elles devaient se rencontrer sous de plus hautes latitudes.

Il n’est pas indifférent de noter qu’aucun phénomène extraordinaire ne se manifesta au cours de cette navigation des 5 et 6 janvier. Nous ne vîmes rien de la barrière de vapeurs vacillantes, rien de l’altération des couches supérieures de la mer. Quant à la chaleur excessive de l’eau, et telle « que la main ne pouvait la supporter », — il fallait en beaucoup rabattre. La température ne dépassait pas 50° (10 °C. sur zéro), élévation déjà anormale en cette partie de la zone antarctique. Et, bien que Dirk Peters ne cessât de me répéter : « Il faut croire ce qu’a dit Pym ! » ma raison s’imposait une extrême réserve sur la réalité de ces faits surnaturels. Ainsi, il n’y eut ni voile de brume, ni apparence laiteuse des eaux, ni chute de poussière blanche.

C’était également en ces parages que les deux fugitifs avaient aperçu un de ces énormes animaux blancs, qui causaient tant d’effroi aux insulaires de Tsalal. Dans quelles conditions ces monstres passèrent-ils en vue de l’embarcation ?… C’est ce que le récit négligeait d’indiquer. Au surplus, mammifères marins, oiseaux gigantesques, redoutables carnassiers des régions polaires, il ne s’en rencontra pas un seul sur la route de l’Halbrane.

J’ajouterai que personne à bord ne subissait cette influence singulière dont parle Arthur Pym, cet engourdissement du corps et de l’esprit, cette indolence soudaine, qui rendaient incapable du moindre effort physique.

Et peut-être faut-il expliquer par cet état pathologique et physiologique, qu’il ait cru voir ces phénomènes, uniquement dus à quelque trouble des facultés mentales ?…

Enfin, le 7 janvier — d’après Dirk Peters, et il n’avait pu l’estimer que par le temps écoulé, — nous étions arrivés à l’endroit où le sauvage Nu-Nu, étendu au fond du canot, avait rendu le dernier soupir. Deux mois et demi plus tard, à la date du 22 mars, se termine le journal de cet extraordinaire voyage. Et c’est alors que flottaient d’épaisses ténèbres, tempérées par la clarté des eaux, qui réfléchissaient le voile de vapeurs blanches tendu sur le ciel…

Eh bien, l’Halbrane ne fut témoin d’aucun de ces stupéfiants prodiges, et le soleil, inclinant sa spirale allongée, illuminait toujours l’horizon.

Et il était heureux que l’espace ne fût pas plongé dans l’obscurité, puisqu’il nous eût été impossible de prendre hauteur.

Ce jour-là, 9 janvier, une bonne observation donna – la longitude restant la même entre le quarante-deuxième et le quarante-troisième méridien, — donna, dis-je, 86° 33’ pour la latitude.

Ce fut en cet endroit, à s’en rapporter aux souvenirs du métis, que s’effectua la séparation des deux fugitifs, après le heurt du canot et du glaçon.

Mais une question se posait. Puisque ce glaçon, entraînant Dirk Peters, avait dérivé vers le nord, est-ce donc qu’il était soumis à l’action d’un contre-courant ?…

Oui, cela devait être, car, depuis deux jours, notre goélette ne sentait plus l’influence de celui auquel elle avait obéi en quittant l’île Tsalal. Et pourquoi s’en étonner, lorsque tout est si variable en ces mers australes ! Très heureusement, la fraîche brise du nord-est persistait, et l’Halbrane, couverte de toile, continuait à s’élever vers de plus hauts parages, en avance de treize degrés sur les navires de Weddell et de deux degrés sur la Jane. Quant aux terres — îles ou continent, — que le capitaine Len Guy cherchait à la surface de cette immense mer, elles n’apparaissaient pas. Je sentais bien qu’il perdait peu à peu d’une confiance bien ébranlée déjà après tant de vaines recherches…

Quant à moi, j’étais obsédé du désir de recueillir Arthur Pym autant que les survivants de la Jane. Et pourtant, de croire qu’il eût pu survivre ?… Oui… je le sais !… C’était l’idée fixe du métis qu’il le retrouverait encore vivant !… Et si notre capitaine eût donné l’ordre de revenir en arrière, je me demande à quelles extrémités Dirk Peters se fût porté !… Peut-être se serait-il précipité à la mer plutôt que de retourner vers le nord !… C’est pourquoi, lorsqu’il entendait la plupart des matelots protester contre cette navigation insensée, parler de virer cap pour cap, avais-je toujours la crainte qu’il s’abandonnât à quelque violence, — contre Hearne surtout, qui excitait sourdement à l’insubordination ses camarades des Falklands !

Cependant il convenait de ne pas laisser l’indiscipline et le découragement s’introduire à bord. Aussi, ce jour-là, désireux de remonter les esprits, le capitaine Len Guy, sur ma demande, fit-il réunir l’équipage au pied du grand mât, et il lui parla en ces termes :

« Marins de l’Halbrane, depuis notre départ de l’île Tsalal, la goélette a gagné deux degrés vers le sud, et je vous annonce, conformément à l’engagement signé par M. Jeorling, que quatre mille dollars — soit deux mille dollars par degré, — vous sont acquis présentement et seront payés au terme du voyage. »

Il y eut bien quelques murmures de satisfaction, mais point de hurrahs, si ce n’est ceux que poussèrent, sans trouver d’écho, le bosseman Hurliguerly et le cuisinier Endicott.