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Hetzel (p. 93-106).

'The Sphinx of the Ice Fields' by George Roux 17.jpg


VII

tristan d’acunha


Quatre jours après, l’Halbrane relevait cette curieuse île de Tristan d’Acunha, dont on a pu dire qu’elle est comme la chaudière des mers africaines.

Certes, c’était un fait bien extraordinaire, cette rencontre à plus de cinq cents lieues du cercle antarctique, cette apparition du cadavre de Patterson ! À présent, voici que le capitaine de l’Halbrane et son frère le capitaine de la Jane étaient rattachés l’un à l’autre par ce revenant de l’expédition d’Arthur Pym !… Oui ! cela doit sembler invraisemblable… Et qu’est-ce donc, pourtant, auprès de ce que j’ai à raconter encore ?…

Au surplus, ce qui me paraissait, à moi, aller jusqu’aux limites de l’invraisemblance, c’était que le roman du poète américain fût une réalité. Mon esprit se révolta d’abord… Je voulus fermer les yeux à l’évidence !…

Finalement, il fallut se rendre, et mes derniers doutes s’ensevelirent avec le corps de Patterson dans les profondeurs de l’Océan.

Et, non seulement le capitaine Len Guy s’enchaînait par les liens du sang à cette dramatique et véridique histoire, mais — comme je l’appris bientôt — notre maître-voilier s’y reliait aussi. En effet, Martin Holt était le frère de l’un des meilleurs matelots du Grampus, l’un de ceux qui avaient dû périr avant le sauvetage d’Arthur Pym et de Dirk Peters opéré par la Jane.

Ainsi donc, entre le quatre-vingt-troisième et le quatre-vingt-quatrième parallèles sud, sept marins anglais, actuellement réduits à six, avaient vécu depuis onze ans sur l’île Tsalal, le capitaine William Guy, le second Patterson et les cinq matelots de la Jane qui avaient échappé — par quel miracle ? — aux indigènes de Klock-Klock !…

Et maintenant, qu’allait faire le capitaine Len Guy ?… pas l’ombre d’une hésitation à ce sujet, — il ferait tout pour sauver les survivants de la Jane… Il lancerait l’Halbrane vers le méridien désigné par Arthur Pym… Il la conduirait jusqu’à l’île Tsalal, indiquée sur le carnet de Patterson… Son lieutenant Jem West irait où il lui ordonnerait d’aller… Son équipage n’hésiterait pas à le suivre, et la crainte des dangers que comporterait une expédition, peut-être au-delà des limites assignées aux forces humaines, ne saurait l’arrêter… L’âme de leur capitaine serait en eux… le bras de leur lieutenant dirigerait leurs bras…

Voilà donc pourquoi le capitaine Len Guy refusait d’accepter des passagers à son bord, pourquoi il m’avait dit que ses itinéraires n’étaient jamais assurés, espérant toujours qu’une occasion s’offrirait à lui de s’aventurer vers la mer glaciale !…

J’ai même lieu de croire que si l’Halbrane eût été prête d’ores et déjà à entreprendre cette campagne, le capitaine Len Guy aurait donné l’ordre de mettre le cap au sud… Et, d’après les conditions de mon embarquement, je n’eusse pu l’obliger à continuer sa route pour me déposer à Tristan d’Acunha ?…

Du reste, la nécessité s’imposait de refaire de l’eau dans cette île, dont nous n’étions plus éloignés. Là, peut-être, aurait-on la possibilité de mettre la goélette en état de lutter contre les icebergs, d’atteindre la mer libre, puisque libre elle était au-delà du 82e parallèle, de s’engager plus loin que ne l’avaient fait les Cook, les Weddell, les Biscoe, les Kemp, pour tenter enfin ce que tentait alors le lieutenant Wilkes de la marine américaine.

Eh bien, une fois à Tristan d’Acunha, j’attendrais le passage d’un autre navire. D’ailleurs, lors même que l’Halbrane eût été prête pour une telle expédition, la saison ne lui aurait pas encore permis de franchir le cercle polaire. En effet, la première semaine de septembre n’était pas achevée, et deux mois au moins devaient s’écouler avant que l’été austral eût rompu la banquise et provoqué la débâcle des glaces.

Les navigateurs le savaient déjà à cette époque, — c’est depuis la mi-novembre jusqu’au commencement de mars que ces audacieuses tentatives peuvent être suivies de quelque succès. La température est alors plus supportable, les tempêtes sont moins fréquentes, les icebergs se détachent de la masse, la barrière se troue, et un jour perpétuel baigne ce lointain domaine. Il y avait là des règles de prudence dont l’Halbrane ferait sagement de ne point s’écarter. Aussi, en cas que cela fût nécessaire, notre goélette, ayant renouvelé sa provision d’eau aux aiguades de Tristan d’Acunha, approvisionnée de vivres frais, aurait le temps de rallier, soit aux Falklands, soit à la côte américaine, un port mieux outillé, au point de vue des réparations, que ceux de ce groupe isolé sur le désert du Sud-Atlantique.

La grande île, lorsque l’atmosphère est pure, est visible de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. Ces divers renseignements sur Tristan d’Acunha, je les obtins du bosseman. Comme il l’avait visitée à diverses reprises, il pouvait s’exprimer en connaissance de cause.

Tristan d’Acunha gît au sud de la zone des vents réguliers du sud-ouest. Son climat, doux et humide, comporte une température modérée, qui ne s’abaisse pas au-dessous de vingt-cinq degrés Fahrenheit (environ 4 °C. sous zéro) et ne s’élève pas au-dessus de soixante-huit (20 °C. sur zéro). Les vents dominants sont ceux de l’ouest et du nord-ouest, et, pendant l’hiver — août et septembre, — ceux du sud.

L’île fut habitée, dès 1811, par l’Américain Lambert et plusieurs autres de même origine, équipés pour la pêche des mammifères marins. Après eux, vinrent s’y installer des soldats anglais, chargés de surveiller les mers de Sainte-Hélène, et ils ne partirent que postérieurement à la mort de Napoléon en 1821.

Que, quelque trente ou quarante ans plus tard, Tristan d’Acunha ait compté une centaine d’habitants d’un assez beau type, issus d’Européens, d’Américains et de Hollandais du Cap, que la république y ait été établie avec un patriarche pour chef — celui des pères de famille qui possédait le plus d’enfants, — qu’enfin le groupe ait fini par reconnaître la suzeraineté de la Grande-Bretagne, il n’en était pas encore là en cette année 1839, pendant laquelle l’Halbrane se préparait à y relâcher.

Au surplus, je devais bientôt constater, par mes observations personnelles, que la possession de Tristan d’Acunha ne valait pas d’être disputée. Pourtant, « Terre de vie » avait été son nom au XVIe siècle. Si elle jouit d’une flore spéciale, cette flore est uniquement représentée par les fougères, les lycopodes, une graminée piquante, la spartine, qui tapisse la pente inférieure des montagnes. Quant à la faune domestique, les bœufs, les brebis, les pourceaux, composent sa seule richesse et sont l’objet de quelque commerce avec Sainte-Hélène. Il est vrai, pas un reptile, pas un insecte, et les forêts n’abritent qu’une sorte de félin peu dangereux, — un chat retourné à l’état sauvage.

Le seul arbre que possède l’île est un nerprun de dix-huit à vingt pieds. Du reste, les courants apportent assez de bois flotté pour suffire au chauffage. Je ne devais trouver, en fait de légumes, que des choux, des betteraves, des oignons, des navets, des citrouilles, et, en fait de fruits, poires, pêches et raisins de médiocre qualité. J’ajoute que l’amateur d’oiseaux serait réduit à ne chasser que la mouette, le pétrel, le pingouin et l’albatros. L’ornithologie de Tristan d’Acunha n’aurait pas d’autre échantillon à lui offrir.

C’est dans la matinée du 5 septembre que fut signalé le haut volcan de l’île principale, — un massif neigeux de douze cents toises, dont le cratère éteint forme la cuvette d’un petit lac. Le lendemain, en s’approchant, on put distinguer un vaste éboulis d’anciennes laves, disposé comme un champ de moraines.

À cette distance de gigantesques fucus zébraient la surface de la mer, véritables câbles végétaux d’une longueur qui varie de six cents à douze cents pieds, et dont la grosseur égale celle d’une barrique.

Je dois mentionner ici que, pendant les trois jours qui avaient suivi la rencontre du glaçon, le capitaine Len Guy ne s’était montré sur le pont que pour prendre hauteur. Il rentrait dans sa cabine après l’opération terminée, et je n’avais plus eu l’occasion de le revoir, sauf aux heures des repas. D’une taciturnité que l’on peut comparer au mutisme, il n’avait pas été possible de l’en tirer. Jem West lui-même n’y eût point réussi. Aussi m’étais-je tenu sur une absolue réserve. À mon avis, l’heure viendrait où Len Guy me reparlerait de son frère William, des tentatives qu’il comptait faire pour sauver ses compagnons et lui. Or, je le répète, étant donné la saison, cette heure n’était pas arrivée, lorsque la goélette, le 6 septembre, vint jeter l’ancre par dix-huit brasses de profondeur près de la grande île, sur la côte nord-ouest, à Ansiedlung, au fond de Falmouth-Bay, — précisément à la place indiquée, dans le récit d’Arthur Pym, pour le mouillage de la Jane.

J’ai dit la grande île, parce que le groupe de Tristan d’Acunha en comprend deux autres de moindre importance. À une huitaine de lieues dans le sud-ouest, gît l’île Inaccessible, et au sud-est, à cinq lieues de celle-ci, l’île Nightingale. L’ensemble de cet archipel se trouve par 37° 5’ de latitude méridionale et 13° 4’ de longitude occidentale.

Ces îles sont circulaires. Projetée en plan, Tristan d’Acunha ressemble à une ombrelle déployée d’une circonférence de quinze milles et dont l’armature, rayonnant vers le centre, est figurée par les crêtes régulières qui aboutissent au volcan central.

Ce groupe forme un domaine océanique à peu près indépendant. Il fut découvert par le Portugais qui lui a donné son nom. Après l’exploration des Hollandais en 1643 et celle des Français en 1767, quelques Américains vinrent s’y installer pour la pêche des veaux marins, qui abondent sur ces parages. Enfin des Anglais ne tardèrent pas à leur succéder.

À l’époque où la Jane y avait relâché, un ex-caporal de l’artillerie anglaise, nommé Glass, régnait sur une petite colonie de vingt-six individus, qui commerçaient avec le Cap, n’ayant pour tout bâtiment qu’une goélette de médiocre tonnage. À notre arrivée, ledit Glass comptait bien une cinquantaine de sujets, et, ainsi que l’avait marqué Arthur Pym, « en dehors de tout concours du gouvernement britannique ».

Une mer dont la profondeur est comprise entre douze cents et quinze cents brasses baigne ce groupe, longé par le courant équatorial qui dévie vers l’ouest. Il est soumis au régime des vents réguliers du sud-ouest. Les tempêtes y sévissent rarement. Pendant l’hiver, les glaces en dérive dépassent souvent son parallèle d’une dizaine de degrés, mais ne descendent jamais par le travers de Sainte-Hélène, — non plus que les grands souffleurs peu enclins à rechercher des eaux si chaudes.

Les trois îles, disposées en triangle, sont séparées les unes des autres par diverses passes larges d’une dizaine de milles, aisément navigables. Leurs côtes sont franches, et, autour de Tristan d’Acunha, la mer mesure cent brasses de profondeur.

Ce fut avec l’ex-caporal que les relations s’établirent dès l’arrivée de l’Halbrane. Il y mit beaucoup de bienveillance. Jem West, auquel le capitaine Len Guy laissa le soin de remplir les caisses à eau, de s’approvisionner de viande fraîche et de légumes variés, n’eut qu’à se louer de l’obligeance de Glass, qui, d’ailleurs, s’attendait à être payé d’un bon prix et le fut.

Du reste, on reconnut, dès notre arrivée, que l’Halbrane ne trouverait pas à Tristan d’Acunha les ressources nécessaires pour se mettre en état d’entreprendre la campagne projetée dans l’océan Antarctique. Mais, au point de vue des ressources alimentaires, il est certain que Tristan d’Acunha peut être utilement fréquentée par les navigateurs. Leurs prédécesseurs ont enrichi ce groupe de toutes les espèces domestiques, moutons, porcs, bœufs, volailles, alors que le capitaine américain Patten, commandant l’Industry, n’y avait aperçu que quelques chèvres sauvages vers la fin du dernier siècle. Après lui, le capitaine Colquhouin, du brick américain Betsey, y fit des plantations d’oignons, de pommes de terre et autres sortes de légumes, dont un sol fertile assure la prospérité. C’est du moins ce que raconte Arthur Pym dans son récit, et il n’y a pas lieu de lui refuser créance.

On l’aura remarqué, je parle maintenant du héros d’Edgar Poe comme d’un homme dont je n’ai plus à mettre en doute l’existence.

Aussi m’étonnais-je que le capitaine Len Guy ne m’eût pas de nouveau interpellé à ce sujet. Il est évident que les renseignements si formels déchiffrés sur le carnet de Patterson n’avaient point été fabriqués pour la circonstance, et j’aurais eu mauvaise grâce à ne pas reconnaître mon erreur.

Au surplus, si quelque hésitation me fut demeurée, un autre et irrécusable témoignage vint s’ajouter aux dires du second de la Jane.

Le lendemain du mouillage, j’avais débarqué à Ansiedlung, sur une belle plage de sable noirâtre. Je fis même cette réflexion qu’une telle plage n’eût point été déplacée à l’île Tsalal, où se rencontrait cette couleur de deuil, à l’exclusion de la couleur blanche qui causait aux insulaires de si violentes convulsions, suivies de prostration et de stupeur. Mais, en donnant pour certains ces effets extraordinaires, peut-être Arthur Pym avait-il été le jouet de quelque illusion ?… D’ailleurs, on saurait à quoi s’en tenir, si l’Halbrane arrivait jamais en vue de l’île Tsalal…

Je rencontrai l’ex-caporal Glass, — un homme vigoureux, bien conservé, de physionomie assez rusée, je dois en convenir, et dont les soixante ans n’avaient point amoindri l’intelligente vivacité. Indépendamment du commerce avec le Cap et les Falklands, il faisait un important trafic de peaux de phoques, d’huile d’éléphants marins, et ses affaires prospéraient.

Comme il paraissait très désireux de bavarder, ce gouverneur nommé par lui-même et reconnu par la petite colonie, j’entamai sans peine, dès notre première entrevue, une conversation qui devait être intéressante par plus d’un côté.

« Avez-vous souvent des navires en relâche à Tristan d’Acunha ? lui demandai-je.

— Tout autant qu’il nous en faut, monsieur, me répondit-il en se frottant les mains derrière le dos, — une habitude invétérée, paraît-il.

— Dans la belle saison ?… ajoutai-je.


« qu’entendez-vous par le large ? » s’écria l’ex-caporal. (Page 101.)

— Oui… dans la belle saison, si tant est que nous en ayons une mauvaise en ces parages !

— Je vous en félicite, monsieur Glass. Mais ce qui est regrettable, c’est que Tristan d’Acunha n’ait pas un seul port, et quand un navire est obligé de mouiller au large…

— Au large, monsieur ?… Qu’entendez-vous par le large ? s’écria l’ex-caporal avec une animation qui indiquait un grand fond d’amour-propre.

— J’entends, monsieur Glass, que si vous possédiez des quais de débarquement…

— Et à quoi bon, monsieur, lorsque la nature nous a dessiné une baie comme celle-ci, où l’on est à l’abri des rafales, et lorsqu’il est facile d’accoster le nez contre les roches !… Non ! Tristan n’a point de port, et Tristan peut s’en passer ! »

Pourquoi aurais-je contrarié ce brave homme ? Il était fier de son île comme le prince de Monaco a le droit d’être fier de sa principauté minuscule…

Je n’insistai point, et nous causâmes de choses et d’autres. Il m’offrit d’organiser une excursion au milieu des forêts épaisses qui montent jusqu’à mi-flanc du cône central.

Je le remerciai et m’excusai de ne point accepter son offre. Je saurais bien employer les heures de la relâche à quelques études minéralogiques. D’ailleurs, l’Halbrane devait déraper dès que son ravitaillement serait achevé.

« Il est singulièrement pressé, votre capitaine ! me dit le gouverneur Glass.

— Vous trouvez ?…

— Et si pressé que son lieutenant ne parle même pas de m’acheter des peaux ou de l’huile…

— Nous n’avons besoin que de vivres frais et d’eau douce, monsieur Glass.

— Eh bien, monsieur, répondit le gouverneur un peu dépité, ce que l’Halbrane n’emportera pas, d’autres navires l’emporteront !… »

Puis, reprenant :

« Et où va votre goélette en nous quittant ?…

— Aux Falklands, afin de se réparer.

— Vous, monsieur… vous n’êtes que passager, je suppose !…

— Comme vous le dites, monsieur Glass, et j’avais même l’intention de séjourner à Tristan d’Acunha pendant quelques semaines… J’ai dû modifier ce projet…

— Je le regrette, monsieur, je le regrette ! déclara le gouverneur. Nous aurions été heureux de vous offrir l’hospitalité, en attendant l’arrivée d’un autre navire…

— Hospitalité qui m’eût été très précieuse, répondis-je. Malheureusement, je ne pourrai profiter… »

En effet, ma résolution définitive était prise de ne point quitter la goélette. Dès que sa relâche serait terminée, elle mettrait le cap sur les Falklands, où s’effectueraient les préparatifs nécessités par une expédition dans les mers antarctiques. J’irais donc jusqu’aux Falklands, où je trouverais, sans éprouver trop de retard, à m’embarquer pour l’Amérique, et, assurément, le capitaine Len Guy ne refuserait point de m’y conduire.

Et alors, l’ex-caporal de me dire, en manifestant quelque contrariété :

« Au fait, je n’ai pas vu la couleur de ses cheveux ni le teint de son visage, à votre capitaine…

— Je ne pense pas que son intention soit de venir à terre, monsieur Glass.

— Est-ce qu’il est malade ?…

— Pas que je sache ! Mais peu vous importe, puisqu’il s’est fait remplacer par son lieutenant…

— Oh ! guère causeur, celui-là !… Deux mots qu’on lui arrache de temps en temps !… Par bonheur, les piastres sortent plus facilement de sa bourse que les paroles de sa bouche !

— C’est l’important, monsieur Glass.

— Comme vous dites, monsieur ?…

— Monsieur Jeorling, du Connecticut.

— Bon… voici que je sais votre nom… tandis que j’en suis encore à savoir celui du capitaine de l’Halbrane

— Il se nomme Guy… Len Guy…

— Un Anglais ?…

— Oui… un Anglais.

— Il aurait bien pu se déranger pour rendre visite à un compatriote, monsieur Jeorling !… Mais… attendez donc… j’ai déjà eu des relations avec un capitaine de ce nom… Guy… Guy…

— William Guy ?… demandai-je.

— Précisément… William Guy…

— Lequel commandait la Jane ?…

— La Jane, en effet.

— Une goélette anglaise venue en relâche à Tristan d’Acunha, il y a onze ans ?…

— Onze ans, monsieur Jeorling. Il y en avait déjà sept que j’étais installé sur l’île, où m’avait trouvé le capitaine Jeffrey, du Berwick de Londres, en l’année 1824. Je me rappelle ce William Guy… comme si je le voyais… un brave homme, très ouvert, lui, et auquel je livrai un chargement de peaux de phoques. Il avait l’air d’un gentleman… un peu fier… de bonne nature.

— Et la Jane ?… interrogeai-je.

— Je la vois encore, à la place même où est mouillée l’Halbrane… au fond de la baie… un joli bâtiment de cent quatre-vingts tonnes… avec un avant effilé… effilé… Elle avait Liverpool pour port d’attache…

— Oui… cela est vrai… tout cela est vrai ! répétai-je.

— Et la Jane continue-t-elle à naviguer, monsieur Jeorling ?…

— Non, monsieur Glass.

— Est-ce qu’elle aurait péri ?…

— Le fait n’est que trop certain, et la plus grande partie de son équipage a disparu avec elle !

— Me direz-vous comment ce malheur est arrivé, monsieur Jeorling ?…

— Volontiers, monsieur Glass. Partie de Tristan d’Acunha, la Jane fit voile vers le gisement des îles Auroras et autres, que William Guy espérait reconnaître d’après les renseignements…

— Qui venaient de moi-même, monsieur Jeorling ! répliqua l’ex-caporal. Eh bien… ces autres îles… puis-je savoir si la Jane les a découvertes ?…

— Non, pas plus que les Auroras, bien que William Guy fût resté pendant plusieurs semaines sur ces parages, courant de l’est à l’ouest, et ayant toujours une vigie en tête de mât…

— Il faut donc que ce gisement lui ait échappé, monsieur Jeorling, car, à en croire plusieurs baleiniers qui ne peuvent être suspects, ces îles existent, et il était même question de leur donner mon nom…

— Ce qui eût été justice, répondis-je avec politesse…

— Et si on n’arrive pas à les découvrir un jour, ce sera vraiment fâcheux, ajouta le gouverneur d’un ton qui dénotait une bonne dose de vanité.

— C’est alors, repris-je, que le capitaine William Guy voulut réaliser un projet mûri depuis longtemps déjà, et auquel le poussait un certain passager qui se trouvait à bord de la Jane

— Arthur Gordon Pym, s’écria Glass, et son compagnon un certain Dirk Peters… qui avaient été tous deux recueillis en mer par la goélette…

— Vous les avez connus, monsieur Glass ?… demandai-je vivement.

— Si je les ai connus, monsieur Jeorling !… Oh ! c’était un personnage singulier, cet Arthur Pym, toujours avide de se lancer dans les aventures, — un audacieux Américain… capable de partir pour la Lune !… Il n’y serait point allé, par hasard ?…

— Non, monsieur Glass, mais, pendant son voyage, la goélette de William Guy, paraît-il, a franchi le cercle polaire, elle a dépassé la banquise, elle s’est avancée plus loin que ne l’avait fait aucun navire avant elle…

— Voilà une campagne prodigieuse ! s’écria Glass.

— Par malheur, répondis-je, la Jane n’est jamais revenue…

— Ainsi, monsieur Jeorling, Arthur Pym et Dirk Peters, — une sorte de métis indien d’une force terrible, capable de résister à six hommes — auraient péri ?…

— Non, monsieur Glass, Arthur Pym et Dirk Peters ont échappé à la catastrophe dont la plupart des hommes de la Jane furent les victimes. Ils sont même revenus en Amérique… de quelle façon, je l’ignore. Depuis son retour, Arthur Pym est mort dans je ne sais quelles circonstances. Quant au métis, après avoir habité l’Illinois, il est parti un jour sans prévenir personne, et sa trace n’a pu être retrouvée.

— Et William Guy ?… » demanda M. Glass.

Je racontai comment le cadavre de Patterson, le second de la Jane, venait d’être recueilli sur un glaçon, et j’ajoutai que tout portait à croire que le capitaine de la Jane et cinq de ses compagnons étaient encore vivants sur une île des régions australes, à moins de sept degrés du pôle.

« Ah ! monsieur Jeorling, s’écria Glass, puisse-t-on sauver un jour William Guy et ses matelots, qui m’ont paru être de braves gens !

— C’est ce que l’Halbrane va certainement tenter, dès qu’elle aura été remise en état, car son capitaine Len Guy est le propre frère de William Guy…

— Pas possible, monsieur Jeorling ! s’écria M. Glass. Eh bien, quoique je ne connaisse pas le capitaine Len Guy, j’ose affirmer que les deux frères ne se ressemblent point, — du moins dans la façon dont ils se sont comportés envers le gouverneur de Tristan d’Acunha ! »

Je vis que l’ex-caporal était très mortifié de l’indifférence de Len Guy, qui ne lui avait pas même rendu visite. Que l’on y songe, le souverain de cette île indépendante, dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux deux îles voisines, Inaccessible et Nightingale ! Mais il se consolait, sans doute, à la pensée de vendre sa marchandise vingt-cinq pour cent plus cher qu’elle ne valait.

Ce qui est certain, c’est que le capitaine Len Guy ne manifesta à aucun instant l’intention de débarquer. Cela était d’autant plus singulier qu’il ne devait pas ignorer que la Jane avait relâché sur cette côte nord-ouest de Tristan d’Acunha, avant de partir pour les mers australes. Et de se mettre en relation avec le dernier Européen qui eût serré la main de son frère, cela paraissait assez indiqué…

Néanmoins, Jem West et ses hommes furent seuls à descendre à terre. Là, c’est avec la plus grande hâte qu’il s’occupèrent de décharger le minerai d’étain et de cuivre qui formait la cargaison de la goélette, et, ensuite, d’embarquer des provisions, de remplir les caisses à eau, etc.

Tout le temps, le capitaine Len Guy demeura à bord, sans même monter sur le pont, et, par le châssis vitré de sa cabine, je le voyais incessamment courbé sur sa table.

Des cartes étaient déployées, des livres étaient ouverts. Il n’y avait pas à douter que ces cartes fussent celles des régions australes, et ces livres, ceux qui racontaient les voyages des précurseurs de la Jane dans ces mystérieuses régions de l’Antarctide.

Sur cette table s’étalait aussi un volume, cent fois lu et relu ! La plupart de ses pages étaient cornées, dont les marges portaient de multiples notes au crayon… Et, sur la couverture, brillait ce titre comme s’il eût été imprimé en lettres de feu : Aventures d’Arthur Gordon Pym.