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Hetzel (p. 41-58).

Jem West était né sur mer. (Page 43.)

IV

des îles kerguelen à l’île du prince-édouard.


Jamais, peut-être, traversée n’offrit un début plus heureux ! Et, par une chance inespérée, au lieu que l’incompréhensible refus du capitaine Len Guy m’eût laissé, pour quelques semaines encore, à Christmas-Harbour, voici qu’une jolie brise m’entraînait loin de ce groupe, vent sous vergue, sur une mer à peine clapotante, avec une vitesse de huit à neuf milles à l’heure.

L’intérieur de l’Halbrane répondait à son extérieur. Tenue parfaite, propreté minutieuse de galiote hollandaise, dans le rouf comme dans le poste de l’équipage.

À l’avant du rouf, à bâbord, se trouvait la cabine du capitaine Len Guy, lequel, par un châssis vitré qui se rabattait, pouvait surveiller le pont et, au besoin, transmettre ses ordres aux hommes de quart, postés entre le grand mât et le mât de misaine. À tribord, disposition identique pour la cabine du lieutenant. Toutes deux possédaient un cadre étroit, une armoire de médiocre capacité, un fauteuil paillé, une table fixée au plancher, une lampe de roulis suspendue au-dessus, divers instruments nautiques, baromètre, thermomètre à mercure, sextant, montre marine renfermée dans la sciure de sa boîte de chêne, et qui n’en sortait qu’au moment où le capitaine se disposait à prendre hauteur.

Deux autres cabines étaient ménagées à l’arrière du rouf, dont la partie médiane servait de carré, avec la table à manger entre des bancs de bois à dossiers mobiles.

L’une de ces cabines avait été préparée pour me recevoir. Elle était éclairée par deux châssis qui s’ouvraient l’un sur la coursive latérale au rouf, l’autre sur l’arrière. En cet endroit, l’homme de barre se tenait debout devant la roue du gouvernail, au-dessus de laquelle passait le gui de la brigantine, lequel se prolongeait de plusieurs pieds au-delà du couronnement, — ce qui rendait la goélette très ardente.

Ma cabine mesurait huit pieds sur cinq. Habitué aux nécessités de la navigation, il ne m’en fallait pas davantage comme espace, — ni comme mobilier : une table, une armoire, un fauteuil canné, une toilette sur pied de fer, un cadre dont le maigre matelas aurait sans doute provoqué quelques récriminations chez un passager moins accommodant. Il ne s’agissait, d’ailleurs, que d’une traversée relativement courte, puisque l’Halbrane me débarquerait à Tristan d’Acunha. J’entrai donc en possession de cette cabine que je ne devais pas occuper plus de quatre à cinq semaines.

Sur l’avant du mât de misaine, assez rapproché du centre — ce qui allongeait le bordé de la trinquette, — était amarrée la cuisine par des saisines solides. Au-delà s’ouvrait le capot, doublé de grosse toile cirée. Par une échelle il donnait accès au poste de l’équipage et à l’entrepont. Par mauvais temps, on rabaissait hermétiquement ce capot, et le poste était à l’abri des paquets de mer qui se brisaient contre les joues du navire.

Les huit hommes de l’équipage avaient nom Martin Holt, maître voilier ; Hardie, maître calfat ; Rogers, Drap, Francis, Gratian, Burry, Stern, matelots de vingt-cinq à trente-cinq ans d’âge, tous Anglais des côtes de la Manche et du canal Saint-Georges, tous très entendus à leur métier, tous remarquablement disciplinés sous une main de fer.

J’ai à le noter dès le début : l’homme, d’une énergie exceptionnelle, auquel ils obéissaient sur un mot, sur un geste, ce n’était pas le capitaine de l’Halbrane, c’était le second officier, le lieutenant Jem West, à cette époque dans sa trente-deuxième année.

Je n’ai jamais rencontré, au cours de mes voyages à travers les océans, un caractère de pareille trempe. Jem West était né sur mer, n’ayant vécu, pendant son enfance, qu’à bord d’une gabare, dont son père était le patron et sur laquelle vivait toute la famille. À aucune époque de son existence, il n’avait respiré d’autre air que l’air salin de la Manche, de l’Atlantique ou du Pacifique. Durant les relâches, il ne débarquait que pour les nécessités de son service, fût-ce à l’État ou au commerce. S’agissait-il de quitter un navire pour un autre, il y portait son sac de toile, et n’en bougeait plus. Marin dans l’âme, ce métier était toute sa vie. Lorsqu’il ne naviguait pas au réel, il naviguait à l’imaginaire. Après avoir été mousse, novice, matelot, il devint quartier-maître, puis maître, puis lieutenant, et maintenant il remplissait les fonctions de second de l’Halbrane, sous le commandement du capitaine Len Guy.

Jem West n’avait même pas l’ambition d’arriver plus haut ; il ne cherchait pas à faire fortune ; il ne s’occupait ni d’acheter ni de vendre une cargaison. L’arrimer, oui, parce que l’arrimage est de première considération pour qu’un bâtiment porte bien sa toile. Quant aux détails de la navigation, de la science maritime, l’installation du gréement, l’utilisation de l’énergie vélique, la manœuvre sous toutes les allures, les appareillages, les mouillages, la lutte contre les éléments, les observations de longitude et de latitude, bref tout ce qui concerne cet admirable engin qu’est le navire à voiles, Jem West s’y entendait comme pas un.

Voici maintenant le lieutenant au physique : taille moyenne, plutôt maigre, tout nerfs et tout muscles, membres vigoureux, d’une agilité de gymnaste, un regard de marin d’une extraordinaire portée et d’une pénétration surprenante, la figure hâlée, les cheveux drus et courts, les joues et le menton imberbes, les traits réguliers, la physionomie dénotant l’énergie, l’audace et la force physique à leur maximum de tension.

Jem West parlait peu — seulement lorsqu’on l’interrogeait. Il donnait ses ordres d’une voix claire, en mots nets, ne les répétant pas, de manière à être compris du premier coup, — et on le comprenait.

J’appelle l’attention sur ce type d’officier de la marine marchande, qui était dévoué corps et âme au capitaine Len Guy comme à la goélette Halbrane. Il semblait qu’il fût un des organes essentiels de son navire, que cet assemblage de bois, de fer, de toile, de cuivre, de chanvre, tînt de lui sa puissance vitale, qu’il y eût identification complète entre l’un construit par l’homme, et l’autre créé par Dieu. Et si l’Halbrane avait un cœur, c’était dans la poitrine de Jem West qu’il battait.

Je compléterai les renseignements sur le personnel, en citant le cuisinier du bord, — un nègre de la côte d’Afrique, nommé Endicott, âgé d’une trentaine d’années, et qui remplissait depuis huit ans les fonctions de coy ou de coq sous les ordres du capitaine Len Guy. Le bosseman et lui s’entendaient à merveille et causaient le plus souvent ensemble en vrais camarades. Il faut dire que Hurliguerly se prétendait possesseur de merveilleuses recettes culinaires qu’Endicott essayait quelquefois, sans jamais attirer l’attention des indifférents convives du carré.

L’Halbrane était partie dans d’excellentes conditions. Il faisait un froid vif, car, sous le 48e parallèle sud, au mois d’août, c’est encore l’hiver qui enveloppe cette portion du Pacifique. Mais la mer était belle, la brise très franchement établie à l’est-sud-est. Si ce temps durait — ce qui était à prévoir et à souhaiter, — nous n’aurions pas à changer une seule fois nos amures, et seulement à mollir les écoutes en douceur, pour nous élever jusqu’aux travers de Tristan d’Acunha.

La vie à bord était très régulière, très simple, et — ce qui est acceptable en mer — d’une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. Peut-être ma curiosité eût-elle demandé à se satisfaire sur un seul point : pourquoi le capitaine Len Guy était-il revenu sur son premier refus à mon égard ?… Interroger là-dessus le lieutenant eût été peine perdue. D’ailleurs, connaissait-il les secrets de son chef ?… Cela ne relevait pas directement de son service, et, je l’ai marqué, il ne s’occupait de rien en dehors de ses fonctions. Et puis, des réponses monosyllabiques de Jem West qu’aurais-je pu tirer ?… Entre nous, pendant les deux repas du matin et le repas du soir, il ne s’échangeait pas dix paroles. Je dois avouer, toutefois, que je surprenais souvent le regard du capitaine Len Guy obstinément fixé sur ma personne, comme s’il avait le désir de m’interroger. Il semblait qu’il eût quelque chose à apprendre de moi, tandis que c’était moi, au contraire, qui avais quelque chose à apprendre de lui. La vérité est que l’on restait muet de part et d’autre.

Au surplus, si j’eusse été démangé de causerie, il aurait suffi de m’adresser au bosseman. Toujours prêt à moudre des phrases, celui-là ! Mais qu’aurait-il pu me dire de nature à m’intéresser ? J’ajouterai qu’il ne manquait jamais de me souhaiter le bonjour et le bonsoir avec une invariable prolixité. Puis… étais-je content de la vie du bord ?… La cuisine me convenait-elle ?… Voulais-je qu’il recommandât certains plats de sa façon à ce moricaud d’Endicott ?…

« Je vous remercie, Hurliguerly, lui répondis-je un jour. L’ordinaire me suffit… Il est très acceptable… et je n’étais pas mieux traité chez votre ami du Cormoran-Vert.

— Ah ! ce diable d’Atkins !… Un brave homme au fond…

— C’est bien mon avis.

— Conçoit-on, monsieur Jeorling, que lui, un Américain, ait consenti à se reléguer aux Kerguelen avec sa famille ?…

— Et pourquoi pas ?…

— Et qu’il s’y trouve heureux !…

— Ce n’est point déjà tant sot, bosseman !

— Bon ! si Atkins me proposait de changer avec lui, il serait le mal venu, car je me flatte d’avoir une vie agréable !

— Mes compliments, Hurliguerly !

— Eh ! savez-vous bien, monsieur Jeorling, que d’avoir mis son sac à bord d’un navire comme l’Halbrane, c’est une chance qui ne se rencontre pas deux fois dans l’existence !… Notre capitaine ne parle pas beaucoup, c’est vrai, notre lieutenant use encore moins sa langue…

— Je m’en suis aperçu, déclarai-je.

— N’importe ! monsieur Jeorling, ce sont deux fiers marins, je vous en donne l’assurance ! Vous les regretterez, quand vous débarquerez à Tristan…

— Je suis heureux de vous l’entendre dire, bosseman.

— Et remarquez que cela ne tardera guère avec cette brise du sud-est par la hanche et une mer qui ne lève que lorsque cachalots et baleines veulent bien la secouer en dessous ! Vous le verrez, monsieur Jeorling, nous ne dépenserons pas dix jours à dévorer les treize cents milles qui séparent les Kerguelen des îles du Prince-Édouard, ni quinze pour les deux mille trois cents qui séparent ces dernières de Tristan d’Acunha !

— Inutile de se prononcer, bosseman. Il faut que le temps persiste, et qui veut mentir n’a qu’à prédire le temps… C’est un dicton de marin, bon à connaître ! »

Quoi qu’il en soit, le temps persista. Aussi, le 18 août, dans l’après-midi, la vigie signalait-elle, tribord devant, les montagnes du groupe Crozet, par 42° 59’ de latitude sud et 48° de longitude est, dont la hauteur est comprise entre six cents et sept cents toises au-dessus du niveau de la mer.

Le lendemain, on laissa sur bâbord les îles Possession et Schveine, fréquentées seulement pendant la saison de pêche. Pour uniques habitants, à cette époque, rien que des oiseaux, des troupes de pingouins, des bandes de ces chionis dont le vol imite celui du pigeon, et que, pour ce motif, les baleiniers ont nommés « white-pigeons ». À travers les capricieuses criques du mont Crozet s’épanchait le trop-plein des glaciers en épaisses nappes, lentes et rugueuses, et pendant quelques heures encore je pus apercevoir ses contours. Puis tout se réduisit à une dernière blancheur, tracée à la ligne d’horizon sur laquelle s’arrondissaient de neigeuses coupoles du groupe.

L’approche d’une terre est un incident maritime qui a toujours son intérêt. L’idée me vint que le capitaine Len Guy aurait eu là l’occasion de rompre le silence vis-à-vis de son passager… Il ne le fit point.

Si les pronostics du bosseman se réalisaient, trois jours ne s’écouleraient pas sans que les pics de l’île Marion et de l’île du Prince-Édouard fussent relevés dans le nord-ouest. On ne devait pas y relâcher, d’ailleurs. C’était aux aiguades de Tristan d’Acunha que l’Halbrane renouvellerait sa provision d’eau.

Je pensais donc que la monotonie de notre traversée ne serait interrompue par aucun incident de mer ou autre. Or, dans la matinée du 20, Jem West étant de quart, après la première observation d’angle horaire, le capitaine Len Guy, à mon extrême surprise, monta sur le pont, suivit une des coursives latérales au rouf, et vint se poster à l’arrière, devant l’habitacle, dont il regarda le cadran, plutôt par habitude que par nécessité.

Assis près du couronnement, avais-je été seulement aperçu du capitaine ?… Je n’aurais pu le dire, et il est certain que ma présence n’attira point son attention.

J’étais, pour ma part, très résolu à ne pas plus m’occuper de lui qu’il ne s’occupait de moi, et je restai accoudé contre la lisse.

Le capitaine Len Guy fit quelques pas, se pencha au-dessus du bastingage, observa le long sillage traînant à l’arrière, qui ressemblait à un ruban de dentelle blanche étroit et plat, tant les fines façons de la goélette se dérobaient rapidement à la résistance des eaux.

En cet endroit, on ne pouvait alors être entendu que d’une seule personne, — l’homme de barre, le matelot Stern, qui, la main sur les poignées de la roue, maintenait l’Halbrane contre les capricieuses embardées que provoque l’allure du grand largue.

Il paraît, toutefois, que, de cela, le capitaine Len Guy ne s’inquiétait guère, car il s’approcha de moi et, de sa voix toujours chuchotante, me dit :

« Monsieur… j’aurais à vous parler…

— Je suis prêt à vous entendre, capitaine.

— Je ne l’ai pas fait jusqu’à aujourd’hui… étant d’un naturel peu causeur… je l’avoue… Et puis… auriez-vous pris intérêt à ma conversation ?…

— Vous avez tort d’en douter, répliquai-je, et votre conversation ne peut qu’être des plus intéressantes. »

Je pense qu’il ne vit rien d’ironique dans cette réponse, — ou, du moins, il ne le témoigna pas.

« Je vous écoute », ajoutai-je.

Le capitaine Len Guy sembla hésiter, montrant l’attitude d’un homme qui, sur le point de parler, se demande s’il ne ferait pas mieux de se taire.

« Monsieur Jeorling, demanda-t-il, avez-vous cherché à savoir pour quelle raison j’avais changé d’avis au sujet de votre embarquement ?…

— J’ai cherché, en effet, et je n’ai pas trouvé, capitaine. Peut-être, en votre qualité d’Anglais… n’ayant point affaire à un compatriote… ne teniez-vous pas…

— Monsieur Jeorling, c’est précisément parce que vous êtes Américain que je me suis décidé, en fin de compte, à vous offrir passage sur l’Halbrane

— Parce que je suis Américain ?… répondis-je assez surpris de l’aveu.

— Et aussi… parce que vous êtes du Connecticut…

— J’avoue ne pas encore comprendre…

— Vous aurez compris si j’ajoute que, dans ma pensée, puisque vous étiez du Connecticut, puisque vous aviez visité l’île Nantucket, il était possible que vous eussiez connu la famille d’Arthur Gordon Pym…

— Ce héros dont notre romancier Edgar Poe a raconté les surprenantes aventures ?…

— Lui-même, monsieur, — récit qu’il a fait d’après le manuscrit où étaient relatés les détails de cet extraordinaire et désastreux voyage à travers la mer Antarctique ! »

Je crus rêver à entendre le capitaine Len Guy parler de la sorte !… Comment… il croyait à l’existence d’un manuscrit d’Arthur Pym ?… Mais le roman d’Edgar Poe était-il autre chose qu’une fiction, une œuvre d’imagination du plus prodigieux de nos écrivains d’Amérique ?… Et voici qu’un homme de bon sens admettait cette fiction comme une réalité…

Je demeurai sans répondre, me demandant in petto à qui j’avais affaire.

« Vous avez entendu ma question ?… reprit le capitaine Len Guy en insistant.

— Oui… sans doute… capitaine… sans doute… et je ne sais si j’ai bien saisi…

— Je vais la répéter en termes plus clairs, monsieur Jeorling, car je désire une réponse formelle.

— Je serais heureux de vous satisfaire.

— Je vous demande donc si, au Connecticut, vous avez connu personnellement la famille Pym, qui habitait l’île Nantucket, et était alliée à l’un des plus honorables attorneys de l’État. Le père d’Arthur Pym, fournisseur de la marine, passait pour être l’un des principaux négociants de l’île. C’est son fils qui a été lancé dans les aventures dont Edgar Poe a recueilli de sa propre bouche l’étrange enchaînement…

— Et il aurait pu être plus étrange encore, capitaine, puisque toute cette histoire est sortie de la puissante imagination de notre grand poète… C’est de pure invention…

— De pure invention !… »

Et, en prononçant ces trois mots, le capitaine Len Guy, haussant par trois fois les épaules, fit de chaque syllabe la note d’une gamme ascendante.

« Ainsi, reprit-il, vous ne croyez pas, monsieur Jeorling…

— Ni moi ni personne n’y croit, capitaine Guy, et vous êtes le premier que j’aurai entendu soutenir qu’il ne s’agit pas d’un simple roman…

— Écoutez-moi donc, monsieur Jeorling, car, si ce « roman » — comme vous le qualifiez — n’a paru que l’année dernière, il n’en est pas moins une réalité. Si onze ans se sont écoulés depuis les faits qu’il rapporte, ils n’en sont pas moins vrais, et on attend toujours le mot d’une énigme, qui ne sera jamais révélé peut-être !… »

Décidément, il était fou, le capitaine Len Guy, et sous l’influence d’une crise qui produisait le déséquilibrement de ses facultés mentales !… Par bonheur, s’il avait perdu la raison, Jem West ne serait pas gêné de le remplacer dans le commandement de la goélette ! Je n’avais, au surplus, qu’à l’écouter, et, comme je connaissais le roman d’Edgar Poe pour l’avoir lu et relu, j’étais curieux de savoir ce qu’allait en dire le capitaine.

« Et maintenant, monsieur Jeorling — reprit-il d’un ton plus accentué, avec un tremblement de la voix qui dénotait une certaine irritation nerveuse, — il est possible que vous n’ayez pas connu la famille Pym, que vous ne l’ayez rencontrée ni à Hartford ni à Nantucket…

— Ni ailleurs, répondis-je.

— Soit ! mais gardez-vous d’affirmer que cette famille n’a pas existé, qu’Arthur Gordon Pym n’est qu’un personnage fictif, que son voyage n’est qu’un voyage imaginaire !… Oui !… gardez-vous de cela comme de nier les dogmes de notre sainte religion !… Est-ce qu’un homme — fût-ce votre Edgar Poe — eût été capable d’inventer, de créer ?… »

À la violence croissante du capitaine Len Guy, je compris la nécessité de respecter sa monomanie et d’accepter ses dires sans discussion.

« À présent, monsieur, affirma-t-il, retenez bien les faits que je vais préciser… Ils sont probants, et il n’y a pas à discuter des faits. Vous en tirerez les conséquences qu’il vous plaira… Je l’espère, vous ne me ferez pas regretter d’avoir accepté votre passage à bord de l’Halbrane ! »

J’étais averti, bien averti, et fis un signe d’acquiescement. Des faits… des faits sortis d’une cervelle à demi détraquée ?… Cela promettait d’être curieux.

« Lorsque le récit d’Edgar Poe parut en 1838, je me trouvais à New York, reprit le capitaine Len Guy. Immédiatement, je partis pour Baltimore où demeurait la famille de l’écrivain, dont le grand-père avait servi comme quartier-maître général pendant la guerre de l’Indépendance. Vous admettez, je suppose, l’existence de la famille Poe, si vous niez celle de la famille Pym ?… »

Je restai muet, préférant ne plus interrompre les divagations de mon interlocuteur.

« Je m’enquis, continua-t-il, de certains détails relatifs à Edgar Poe… On m’enseigna sa demeure… Je me présentai chez lui… Première déception : il avait quitté l’Amérique à cette époque, et je ne pus le voir… »

La pensée me vint que cela était fâcheux, car, étant donné la merveilleuse aptitude que possédait Edgar Poe pour l’étude des divers genres de folie, il eût trouvé dans notre capitaine un type des plus réussis !

« Par malheur, poursuivit le capitaine Len Guy, si je n’avais pu rencontrer Edgar Poe, il m’était impossible d’en référer à Arthur Gordon Pym… Ce hardi pionnier des terres antarctiques était mort. Ainsi que l’avait déclaré le poète américain, à la fin du récit de ses aventures, cette mort était déjà connue du public, grâce aux communications de la presse quotidienne. »

Ce que disait le capitaine Len Guy était vrai ; mais, d’accord avec tous les lecteurs du roman, je pensais que cette déclaration n’était qu’un artifice du romancier. À mon avis, ne pouvant ou n’osant dénouer une si extraordinaire œuvre d’imagination, l’auteur donnait à entendre que les trois derniers chapitres ne lui avaient pas été livrés par Arthur Pym, lequel avait terminé son existence dans des circonstances soudaines et déplorables, qu’il ne faisait, d’ailleurs, pas connaître.

« Donc, continua le capitaine Len Guy, Edgar Poe étant absent, Arthur Pym étant mort, je n’avais plus qu’une chose à faire : retrouver l’homme qui avait été le compagnon de voyage d’Arthur Pym, ce Dirk Peters qui l’avait suivi jusqu’au dernier rideau des hautes latitudes, et d’où tous deux étaient revenus… comment ?… on l’ignore !… Arthur Pym et Dirk Peters avaient-ils effectué leur retour ensemble ?… Le récit ne s’expliquait pas à cet égard, et il y avait là, comme en maint endroit, des points obscurs. Toutefois, Edgar Poe déclarait que Dirk Peters serait en mesure de fournir quelques renseignements relatifs aux chapitres non communiqués, qu’il résidait dans l’Illinois. Je partis aussitôt pour l’Illinois… j’arrivai à Springfield… je m’informai de cet homme, qui était un métis d’origine indienne… Il habitait la bourgade de Vandalia… Je m’y rendis…

Alors le capitaine Len Guy se rapprocha. (Page 56.)


— Et il n’y était pas ?… ne pus-je me retenir de répondre en souriant.

— Seconde déception : il n’y était pas, ou plutôt, il n’y était plus, monsieur Jeorling. Depuis un certain nombre d’années déjà, ce Dirk Peters avait quitté l’Illinois et même les États-Unis pour aller… on ne sait où. Mais j’ai causé, à Vandalia, avec des gens qui l’avaient connu, chez lesquels il demeurait en dernier lieu, auxquels il avait raconté ses aventures – sans jamais s’être expliqué sur leur dénouement dont il est seul maintenant à posséder le secret ! »

Comment… ce Dirk Peters avait existé… existait encore ?… Je fus sur le point de me laisser prendre aux déclarations si affirmatives du commandant de l’Halbrane !… Oui ! un instant de plus, je m’emballais à mon tour !…

Voilà donc quelle absurde histoire occupait le cerveau du capitaine Len Guy, à quel état de détraquement intellectuel il en était arrivé !…

Il se figurait avoir fait ce voyage en Illinois, avoir vu, à Vandalia, les gens qui avaient connu Dirk Peters !… Que ce personnage eût disparu, je le crois bien, puisqu’il n’avait jamais existé… que dans le cerveau du romancier !

Cependant, je ne voulus point contrarier le capitaine Len Guy, ni provoquer un redoublement de la crise.

Aussi eus-je l’air d’ajouter foi à tout ce qu’il déclarait, même quand il ajouta :

« Vous n’ignorez pas, monsieur Jeorling, que, dans le récit, il est question d’une bouteille, renfermant une lettre cachetée, que le capitaine de la goélette sur laquelle Arthur Pym était embarqué avait déposée au pied de l’un des pics des Kerguelen ?…

— Cela est raconté, en effet… répondis-je.

— Eh bien, à l’un de mes derniers voyages, j’ai recherché la place où devait être cette bouteille… je l’y ai trouvée ainsi que la lettre… et cette lettre disait que le capitaine et son passager Arthur Pym feraient tous leurs efforts pour atteindre les extrêmes limites de la mer antarctique…

— Vous avez trouvé cette bouteille ?… demandai-je assez vivement.

— Oui.

— Et la lettre… qu’elle contenait ?…

— Oui. »

Je regardai le capitaine Len Guy… Il en était positivement, comme certains monomanes, à croire à ses propres inventions. Je fus sur le point de lui répliquer : Voyons cette lettre… mais je me ravisai… N’était-il pas capable de l’avoir écrite lui-même ?…

Et alors je répondis :

« Il est vraiment regrettable, capitaine, que vous n’ayez pu rencontrer Dirk Peters à Vandalia !… Il vous aurait appris, du moins, dans quelles conditions Arthur Pym et lui étaient revenus de si loin… Souvenez-vous… à l’avant-dernier chapitre… tous deux sont là… Leur canot est devant le rideau de brumes blanches… Il se précipite dans le gouffre de la cataracte… au moment où se dresse une figure humaine voilée… Puis, il n’y a plus rien… rien que deux lignes de points suspensifs…

— Effectivement, monsieur, il est très fâcheux que je n’aie pu mettre la main sur Dirk Peters !… C’eût été intéressant d’apprendre quel avait été le dénouement de ces aventures ! Mais, à mon avis, il m’aurait peut-être paru plus intéressant d’être fixé sur le sort des autres…

— Les autres ?… m’écriai-je un peu malgré moi. De qui voulez-vous parler ?…

— Du capitaine et de l’équipage de la goélette anglaise qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters, après l’épouvantable naufrage du Grampus, et qui les conduisit à travers l’océan polaire jusqu’à l’île Tsalal…

— Monsieur Len Guy, fis-je observer, comme si je ne mettais plus en doute la réalité du roman d’Edgar Poe, est-ce que ces hommes n’avaient pas tous péri, les uns lors de l’attaque de la goélette, les autres dans un éboulement artificiel provoqué par les indigènes de Tsalal ?…

— Qui sait, monsieur Jeorling, répliqua le capitaine Len Guy d’une voix altérée par l’émotion, qui sait si quelques-uns de ces malheureux n’ont pas survécu, soit au massacre, soit à l’éboulement, si un ou plusieurs n’ont pu échapper aux indigènes ?…

— Dans tous les cas, répliquai-je, il serait difficile d’admettre que ceux qui auraient survécu fussent encore vivants…

— Et pourquoi ?…

— Parce que les faits dont nous parlons se seraient passés il y a plus de onze ans…

— Monsieur, répondit le capitaine Len Guy, puisque Arthur Pym et Dirk Peters ont pu s’avancer au-delà de l’île Tsalal plus loin que le quatre-vingt-troisième parallèle, puisqu’ils ont trouvé le moyen de vivre au milieu de ces contrées antarctiques, pourquoi leurs compagnons, s’ils ne sont pas tombés sous les coups des indigènes, s’ils ont été assez heureux pour gagner les îles voisines entrevues au cours du voyage… pourquoi ces infortunés, mes compatriotes, ne seraient-ils pas parvenus à y vivre ?… Pourquoi quelques-uns n’attendraient-ils pas encore leur délivrance ?…

— Votre pitié vous égare, capitaine, répondis-je en essayant de le calmer. Il serait impossible…

— Impossible, monsieur !… Et si un fait se produisait, si un témoignage irrécusable sollicitait le monde civilisé, si l’on découvrait une preuve matérielle de l’existence de ces malheureux, abandonnés aux confins de la terre, à qui parlerait d’aller à leur secours, oserait-on crier : Impossible ? »

Et en ce moment — ce qui m’évita de lui répondre, car il ne m’aurait pas entendu, — le capitaine Len Guy, dont la poitrine était gonflée de sanglots, se tourna vers le sud, comme s’il eût essayé d’en percer du regard les lointains horizons.

En somme, je me demandais à quelle circonstance de sa vie le capitaine Len Guy devait d’être tombé dans un tel trouble mental. Était-ce par un sentiment d’humanité, poussé jusqu’à la folie, qu’il s’intéressait à des naufragés qui n’avaient jamais fait naufrage… pour cette bonne raison qu’ils n’avaient jamais existé ?…

Alors le capitaine Len Guy se rapprocha, me posa la main sur l’épaule, et me chuchota à l’oreille :

« Non, monsieur Jeorling, non, le dernier mot n’est pas dit sur ce qui concerne l’équipage de la Jane !… »

Et il se retira.

La Jane, c’était, dans le roman d’Edgar Poe, le nom de la goélette qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters sur les débris du Grampus, et, pour la première fois, le capitaine Len Guy venait de le prononcer au terme de cet entretien.

« Au fait, pensai-je alors, ce nom de Guy, c’était aussi celui du capitaine de la Jane… un navire de nationalité anglaise comme lui !… Eh bien, qu’est-ce que cela prouve, et quelle conséquence en prétendrait-on tirer ?… Le capitaine de la Jane n’a jamais vécu que dans l’imagination d’Edgar Poe, tandis que le capitaine de l’Halbrane est vivant… bien vivant… Tous deux n’ont de commun que ce nom de Guy très répandu dans la Grande-Bretagne. Mais, j’y songe, c’est, sans doute, la similitude des noms qui aura troublé la cervelle de notre malheureux capitaine !… Il se sera figuré qu’il appartenait à la famille du commandant de la Jane !… Oui ! voilà ce qui l’a conduit où il en est, et pourquoi il s’apitoie sur le sort de naufragés imaginaires ! »

Il eût été intéressant de savoir si Jem West était au courant de cette situation, si son chef lui avait jamais parlé de ces « folies » dont il venait de m’entretenir. Or, c’était là une question délicate, puisqu’elle touchait à l’état mental du capitaine Len Guy. D’ailleurs, avec le lieutenant, toute conversation ne laissait pas d’être difficile, et, en outre, sur ce sujet, elle présentait certains dangers…

Je me réservai donc. Après tout, ne devais-je pas débarquer à Tristan d’Acunha, et ma traversée à bord de la goélette n’allait-elle pas finir dans quelques jours ?… Mais, en vérité, que je dusse me rencontrer un jour avec un homme qui tînt pour des réalités les fictions du roman d’Edgar Poe, jamais je ne me serais attendu à pareille chose !

Le surlendemain, 22 août, dès les naissantes blancheurs de l’aube, ayant laissé à bâbord l’île Marion et le volcan que son extrémité méridionale dresse à une altitude de quatre mille pieds, on aperçut les premiers linéaments de l’île du Prince-Édouard, par 46° 53’ de latitude sud, et 37° 46’ de longitude est. Cette île nous resta sur tribord ; puis, à douze heures de là, ses dernières hauteurs s’effacèrent dans les brumes du soir.

Le lendemain, l’Halbrane mit le cap en direction du nord-ouest, vers le parallèle le plus septentrional de l’hémisphère sud qu’elle devait atteindre au cours de cette campagne.