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Hetzel (p. 13-26).

Les avis étaient partagés… (Page 15.)


II

la goélette halbrane


Trois cents tonnes de jauge, une mâture inclinée qui lui permet de pincer le vent, très rapide sous l’allure du plus près, une surface vélique comprenant — au mât de misaine, misaine-goélette, fortune, hunier et perroquet, — au grand mât, brigantine et flèche, — à l’avant, trinquette grand et petit foc, — tel était le schooner attendu à Christmas-Harbour, telle est la goélette Halbrane.

À bord, il y avait un capitaine, un mat ou lieutenant, un bosseman ou maître d’équipage, un coy ou cuisinier, de plus, huit matelots, — au total, douze hommes, ce qui est suffisant pour la manœuvre. Solidement construit, membrure et bordage chevillés en cuivre, largement voilé, les façons d’arrière assez dégagées, ce bâtiment, très marin, très maniable, approprié à la navigation entre les quarantième et soixantième parallèles sud, faisait honneur aux chantiers de Birkenhead.

Ces renseignements m’avaient été donnés par maître Atkins, et avec quel accompagnement d’éloges !

Le capitaine Len Guy, de Liverpool, était, pour les trois cinquièmes, propriétaire de l’Halbrane qu’il commandait depuis six années environ. Il trafiquait dans les mers méridionales de l’Afrique et de l’Amérique, allant d’îles en îles et d’un continent à l’autre. Si sa goélette ne possédait qu’une douzaine d’hommes, c’est qu’elle se consacrait uniquement au commerce. Pour la chasse des amphibies, phoques et veaux marins, il eût fallu un équipage plus nombreux avec les engins, harpons, foënes, lignes, exigés pour ces rudes opérations. J’ajoute qu’au milieu de ces parages peu sûrs, fréquentés à cette époque par des pirates, et aux approches des îles qui doivent être tenues en défiance, une agression n’eût pas pris l’Halbrane au dépourvu : quatre pierriers, une suffisante quantité de boulets et de paquets de mitraille, une soute aux poudres convenablement garnie, des fusils, des pistolets, des carabines accrochés aux râteliers, enfin des filets de bastingage, cela garantissait sa sécurité. En outre, les hommes de quart ne dormaient jamais que d’un œil. Naviguer sur ces mers, sans avoir pris ces précautions, aurait été de rare imprudence.

Ce matin-là, 7 août, encore couché, à demi sommeillant, je fus tiré de mon lit par la grosse voix de l’aubergiste et par les coups de poing dont il ébranlait ma porte.

« Monsieur Jeorling, êtes-vous réveillé ?…

— Sans doute, maître Atkins, et comment ne le serait-on pas avec tout ce tapage ! Qu’y a-t-il ?…

— Un navire à six milles au large dans le nord-est, et le cap sur Christmas !…

— Serait-ce l’Halbrane ?… m’écriai-je en rejetant vivement mes couvertures.

— Nous le saurons dans quelques heures, monsieur Jeorling. En tout cas, voilà le premier bateau de l’année, et il n’est que juste de lui faire bon accueil. »

Je m’habillai en un tour de main et rejoignis Fenimore Atkins sur le quai, à l’endroit où l’horizon se présentait aux regards sous un angle très ouvert, entre les deux pointes de la baie de Christmas-Harbour.

Le temps était assez clair, le large dégagé des dernières brumes, la mer tranquille sous petite brise. Le ciel, d’ailleurs, grâce aux vents réguliers, est plus lumineux de ce côté des Kerguelen qu’à l’opposé.

Une vingtaine d’habitants — pêcheurs pour la plupart — entouraient maître Atkins, lequel était sans contredit le personnage le plus considérable et le plus considéré de l’archipel, — en conséquence le plus écouté.

Le vent favorisait alors l’entrée de la baie. Mais, la marée étant basse, le navire signalé — un schooner — évoluait sans hâte sous ses basses voiles, attendant le plein du flot.

Le groupe discutait, et, très impatient, je suivais la discussion sans m’y mêler. Les avis étaient partagés et appuyés avec un égal entêtement.

Je dois l’avouer — et cela me chagrinait, — la majorité tenait contre l’opinion que ce schooner fût la goélette Halbrane. Deux ou trois seulement se déclaraient pour l’affirmative, et, avec eux, le maître du Cormoran-Vert.

« C’est l’Halbrane ! répétait-il. Le capitaine Len Guy ne pas arriver le premier aux Kerguelen… allons donc !… C’est lui, et j’en suis aussi certain que s’il était là, sa main dans la mienne, et traitant de cent piculs de pommes de terre pour renouveler sa provision !

— Vous avez de la brume dans les paupières, monsieur Atkins ! répliqua l’un des pêcheurs.

— Pas tant que toi dans le cerveau ! répondit aigrement l’aubergiste.

— Ce bâtiment-là n’a pas la coupe d’un anglais, déclara un autre. Avec son avant effilé et sa tonture accusée, je le croirais de construction américaine.

— Non… c’est un anglais, répartit M. Atkins, et je serais capable de dire de quels chantiers il est sorti… oui… les chantiers de Birkenhead à Liverpool, d’où l’Halbrane a été lancée !

— Point ! affirma un vieux marin. Ce schooner-là a été mis sur tains à Baltimore, chez Nipper et Stronge, et ce sont les eaux de la Chesapeake qui ont étrenné sa quille.

— Dis donc les eaux de la Mersey, abominable nigaud ! répliqua maître Atkins. Tiens, essuie tes lunettes, et regarde un peu le pavillon qui monte à sa corne.

— Anglais ! » s’écria tout le groupe.

Et, en effet, le pavillon du Royaume-Uni venait de déployer son étamine rouge, frappée à l’angle du yacht britannique.

Plus de doute, c’était bien un navire anglais qui se dirigeait vers la passe de Christmas-Harbour. Mais, ce point établi, il ne s’ensuivait pas nécessairement que ce fût la goélette du capitaine Len Guy.

Deux heures après, cela n’aurait pu faire l’objet d’un débat. Avant midi, l’Halbrane avait pris son mouillage par quatre brasses au milieu de Christmas-Harbour.

Grande démonstration — gestes et paroles — de maître Atkins à l’égard du capitaine de l’Halbrane, qui me parut être moins expansif.

Un homme de quarante-cinq ans, complexion sanguine, membrure solide comme celle de sa goélette, tête forte, chevelure déjà grisonnante, yeux noirs dont la prunelle brillait avec des ardeurs de braise sous des sourcils épais, teint hâlé, lèvres serrées qui découvraient une denture fortement emplantée dans des mâchoires puissantes, menton prolongé par la barbiche en gros poils roux, bras et jambes de toute vigueur, tel m’apparut le capitaine Len Guy. Physionomie non pas dure, plutôt impassible, celle d’un individu très renfermé, qui ne livre pas volontiers ses secrets, — ainsi que cela me fut raconté le jour même par quelqu’un de mieux informé que maître Atkins, bien que mon hôtelier se prétendît grand ami du capitaine. La vérité est que personne ne pouvait se flatter d’avoir pénétré cette nature assez rébarbative.

Autant mentionner tout de suite que l’individu auquel j’ai fait allusion était le bosseman de l’Halbrane, un nommé Hurliguerly, natif de l’île de Wight, quarante-quatre ans, moyenne taille, trapu, vigoureux, les bras écartés du corps, les jambes arquées, la tête en boule sur un cou de taureau, la poitrine large à contenir deux paires de poumons — et je me demandai s’il ne les possédait pas, tant il dépensait d’air dans l’acte de la respiration, — toujours soufflant, toujours parlant, l’œil goguenard, la mine rieuse, avec un réseau de rides sous les yeux, produites par l’incessante contraction du grand zygomatique. Notons une boucle — une seule — qui pendait au lobe de son oreille gauche. Quel contraste avec le commandant de la goélette, et comment deux êtres si dissemblables parvenaient-ils à s’entendre ! Ils s’entendaient pourtant, puisque, depuis une quinzaine d’années, ils avaient navigué ensemble, — d’abord sur le brick Power, qui avait été remplacé par le schooner Halbrane, six ans avant le début de cette histoire.

Hurliguerly, dès son arrivée, apprit par Fenimore Atkins que, si le capitaine Len Guy y consentait, je prendrais passage à son bord. Aussi fût-ce sans présentation ni préparation que le bosseman s’approcha de moi dans l’après-midi. Il connaissait déjà mon nom et m’accosta en ces termes :

« Monsieur Jeorling, je vous salue.

— Je vous salue de même, mon ami, répondis-je. Que me voulez-vous ?…

— Vous offrir mes services…

— Vos services ?… À quel propos ?…

— À propos de l’intention que vous avez d’embarquer sur l’Halbrane

— Qui êtes-vous ?…

— Le bosseman Hurliguerly, ainsi dénommé et porté sur l’état nominatif de l’équipage, et, en outre, le fidèle compagnon du capitaine Len Guy, qui l’écoute volontiers, bien qu’il ait la réputation de n’écouter personne. »

La pensée me vint alors que je ferais bien d’utiliser un homme si prompt à obliger, lequel ne paraissait pas le moins du monde douter de son influence sur le capitaine Len Guy.

Je répondis donc :

« Eh bien, mon ami, causons, si vos fonctions ne vous réclament pas en ce moment…

— J’ai deux heures devant moi, monsieur Jeorling. D’ailleurs, peu de travail aujourd’hui. Demain, quelques marchandises à débarquer, quelques provisions à renouveler… Tout cela, c’est temps de repos pour l’équipage… Si vous êtes libre… comme je le suis… »

Et, ce disant, il agitait sa main vers le fond du port dans une direction qui lui était familière.

« Ne sommes-nous pas bien ici pour causer ?… observai-je en le retenant.

— Causer, monsieur Jeorling, causer debout… et le gosier sec… lorsqu’il est si facile de s’asseoir dans un coin du Cormoran-Vert, devant deux tasses de thé au whisky…

— Je ne bois point, bosseman.

— Soit… je boirai pour nous deux. Oh ! ne croyez pas que vous ayez affaire à un ivrogne !… Non !… Jamais plus qu’il ne faut, mais autant qu’il faut ! »

Je suivis ce marin évidemment habitué à nager dans les eaux des cabarets. Et, tandis que maître Atkins s’occupait, sur le pont de la goélette, à débattre ses prix d’achats et de ventes, nous prîmes place dans la grande salle de son auberge. Tout d’abord, je dis au bosseman :

« C’est précisément sur Atkins que je comptais pour me mettre en rapport avec le capitaine Len Guy, car il le connaît très particulièrement… si je ne me trompe…

— Peuh ! fit Hurliguerly. Fenimore Atkins est un brave homme, et il a l’estime du capitaine. En somme, il ne me vaut pas !… Laissez-moi me démarcher, monsieur Jeorling…

— Est-ce donc une affaire si difficile à traiter, bosseman, et n’y a-t-il pas une cabine de libre à bord de l’Halbrane ?… La plus petite me conviendra, et je paierai…

— Très bien, monsieur Jeorling ! Il y a une cabine, en abord du rouf, qui n’a jamais servi à personne, et puisque vous ne regardez pas à vider votre poche, si cela est nécessaire… Toutefois — entre nous, — il convient d’être plus malin que vous ne le pensez et que ne l’est mon vieil Atkins pour décider le capitaine Len Guy à prendre un passager !… Oui ! ce n’est pas trop de toute la malice du bon garçon qui est en train de boire à votre santé, en regrettant que vous ne lui rendiez pas la pareille ! »

Et de quel dardement de l’œil droit, tandis qu’il fermait l’œil gauche, Hurliguerly accompagna cette déclaration ! Il semblait que toute la vivacité que possédaient ses deux yeux eût passé à travers la prunelle d’un seul ! Inutile d’ajouter que la queue de cette belle phrase se noya dans un verre de whisky, dont le bosseman n’en était pas à apprécier l’excellence, puisque le Cormoran-Vert ne se fournissait qu’à la cambuse de l’Halbrane.

Puis, ce diable d’homme tira de sa veste une pipe noire et courte, la bourra, la couronna d’un capuchon de tabac, l’alluma, après l’avoir fortement implantée dans l’interstice de deux molaires au coin de sa bouche, et il s’en tourbillonna d’une telle fumée, comme un steamer en pleine chauffe, que sa tête disparaissait derrière un nuage grisâtre.

« Monsieur Hurliguerly ?… dis-je.

— Monsieur Jeorling…

— Pourquoi votre capitaine répugnerait-il à m’accepter ?…

— Parce que ce n’est pas dans ses idées de prendre des passagers à son bord, et jusqu’ici il a toujours refusé les propositions de ce genre.

— Quelle raison, je vous le demande…

— Eh ! parce qu’il veut n’être point embarrassé dans ses allures, aller où il lui plaît, rebrousser chemin pour peu que cela lui convienne, au nord ou au sud, au couchant ou au levant, sans en donner de motifs à personne ! Ces mers du sud, il ne les quitte jamais, monsieur Jeorling, et voilà belles années que nous les courons ensemble entre l’Australie à l’est et l’Amérique à l’ouest, allant d’Hobart-Town aux Kerguelen, à Tristan d’Acunha, aux Falklands, ne relâchant que le temps de vendre notre cargaison, quelquefois pointant jusqu’à la mer antarctique. Dans ces conditions, vous le comprenez, un passager pourrait être gênant, et, d’ailleurs, lequel voudrait embarquer sur l’Halbrane, puisqu’elle n’aime pas à taquiner la brise, et va un peu où le vent la pousse ! »

Je me demandai si le bosseman ne cherchait point à faire de sa goélette un bâtiment mystérieux, naviguant au hasard, ne s’arrêtant guère en ses relâches, une sorte de navire errant des hautes latitudes, sous le commandement d’un capitaine fantasmatique. Quoi qu’il en soit, je lui dis :

« Enfin l’Halbrane va quitter les Kerguelen dans quatre ou cinq jours ?…

— Sûr…

— Et, cette fois, elle mettra le cap à l’ouest pour gagner Tristan d’Acunha ?…

— Probable.

— Eh bien, bosseman, cette probabilité me suffira, et, puisque vous m’offrez vos bons offices, décidez le capitaine Len Guy à m’accepter comme passager…

« c’est comme si c’était fait ! » (Page 21.)

— À merveille, Hurliguerly, et vous n’aurez pas lieu de vous en repentir.

— Eh ! monsieur Jeorling, répliqua ce singulier maître d’équipage, en secouant la tête comme s’il fut sorti de l’eau, je n’ai jamais à me repentir de rien, et je sais bien qu’en vous rendant service, je ne m’en repentirai point. Maintenant, si vous le permettez, je vais prendre congé de vous, sans même attendre le retour de l’ami Atkins, et regagner mon bord. »

Après avoir vidé d’un coup son dernier verre de whisky — je crus que le verre allait disparaître dans le gosier avec la liqueur, — Hurliguerly m’adressa un sourire de protection. Puis, son gros torse se balançant sur le double arc de ses jambes, empanaché de l’acre fumée qui s’échappait du fourneau de sa pipe, il sortit et laissa porter au nord-est du Cormoran-Vert.

Devant la table, je restai sous l’empire de réflexions assez contradictoires. Au vrai, qu’était ce capitaine Len Guy ? Maître Atkins me l’avait donné comme un bon marin doublé d’un brave homme. Qu’il fût l’un et l’autre, rien ne m’autorisait à en douter, original toutefois, d’après ce que venait de me dire le bosseman. Jamais, je l’avoue, il ne m’était venu à l’esprit que la proposition d’embarquer sur l’Halbrane pût soulever quelque difficulté, du moment que j’entendais ne point regarder au prix, et me contenter de la vie du bord. Quelle raison le capitaine Len Guy aurait-il de m’opposer un refus ?… Était-il admissible qu’il ne voulût pas se lier par un engagement, ni être obligé de se rendre à tel endroit, si, au cours de sa navigation, il lui venait la fantaisie d’aller à tel autre ?… Ou bien, avait-il des motifs particuliers pour se défier d’un étranger, eu égard à son genre de navigation ?… Faisait-il donc la contrebande ou la traite, — commerce encore très exercé à cette époque dans les mers du sud ?… Explication plausible après tout, bien que mon digne aubergiste répondît de l’Halbrane et de son capitaine. Honnête navire, honnête commandant, Fenimore Atkins se portait garant de l’un et de l’autre !… C’était bien quelque chose, s’il ne s’illusionnait pas sur leur compte à tous deux !… En somme, il ne connaissait le capitaine Len Guy que pour le voir, une fois l’an, relâcher aux Kerguelen, où il ne se livrait qu’à des opérations régulières, lesquelles ne pouvaient laisser prise à aucune suspicion…

D’autre part, je me demandais si, dans le but de donner plus d’importance à ses offres de service, le bosseman n’avait pas cherché à se faire valoir… Peut-être le capitaine Len Guy serait-il très satisfait, très heureux d’avoir à son bord un passager aussi accommodant que j’avais la prétention de l’être, et qui ne regarderait pas au prix du passage ?…

Une heure plus tard, je rencontrai l’aubergiste sur le port et je le mis au courant.

« Ah ! ce satané Hurliguerly, s’écria-t-il, toujours le même !… À l’en croire, le capitaine Len Guy ne se moucherait pas sans le consulter !… Voyez-vous, c’est un drôle d’homme, ce bosseman, monsieur Jeorling, pas méchant, pas bête, mais tireur de dollars ou de guinées en diable !… Si vous tombez entre ses mains, gare à votre bourse !… Boutonnez votre poche ou votre gousset, et ne vous laissez pas attraper !

— Merci du conseil, Atkins. Dites-moi, vous avez déjà causé avec le capitaine Len Guy ?… Lui avez-vous parlé ?…

— Pas encore, monsieur Jeorling… Nous avons le temps… l’Halbrane ne fait que d’arriver et n’a pas même évité sur son ancre au jusant…

— Soit, mais… vous le comprenez… je désire être fixé le plus tôt possible…

— Un peu de patience !

— J’ai hâte de savoir à quoi m’en tenir…

— Eh ! il n’y a rien à craindre, monsieur Jeorling !… Les choses iront toutes seules !… D’ailleurs, à défaut de l’Halbrane, vous ne seriez point embarrassé… Avec la saison de pêche, Christmas-Harbour comptera bientôt plus de navires qu’il n’y a de maisons autour du Cormoran-Vert !… Rapportez-vous-en à moi… Je me charge de votre embarquement ! »

Dans tout cela, rien que des mots, le bosseman d’un côté, maître Atkins de l’autre. Aussi, malgré leurs belles promesses, je résolus de m’adresser directement au capitaine Len Guy, si peu abordable qu’il fût, et de l’entretenir de mon projet, dès que je le rencontrerais seul.

L’occasion ne s’offrit que le lendemain. Jusque-là, j’avais flâné le long du quai, examinant le schooner, un navire de construction remarquable et de grande solidité. Et c’est une qualité indispensable dans ces mers où les glaces dérivent parfois au-delà du cinquantième parallèle.

C’était l’après-midi. Lorsque je m’approchai du capitaine Len Guy, je compris qu’il aurait préféré m’éviter.

À Christmas-Harbour, il va de soi que cette petite population de pêcheurs ne se renouvelle guère. Peut-être, sur les bâtiments, assez nombreux à cette époque, je le répète, quelques Kergueléens prennent-ils du service pour remplacer des absents ou des disparus. Au fond, cette population ne se modifie pas, et le capitaine Len Guy devait la connaître individu par individu.

Dans quelques semaines, il eût pu s’y tromper, alors que toute la flottille aurait versé son personnel sur les quais où régnerait une animation peu habituelle, qui finirait avec la saison. Mais, à cette date, en ce mois d’août, l’Halbrane, profitant d’un hiver dont la douceur avait été véritablement exceptionnelle, était seule au milieu du port.

Il était donc impossible que le capitaine Len Guy n’eût pas deviné en moi un étranger, lors même que le bosseman et l’aubergiste n’eussent pas encore fait de démarche à mon sujet.

Or, son attitude ne pouvait signifier que ceci : ou ma proposition lui avait été communiquée, et il n’entendait pas y donner suite, — ou ni Hurliguerly ni Atkins ne lui avaient parlé depuis la veille. Dans ce dernier cas, s’il s’éloignait de moi, c’est qu’il obéissait à sa nature peu communicative, c’est qu’il ne lui convenait pas d’entrer en relation avec un inconnu.

Cependant l’impatience me saisit. Si ce hérisson me refusait, eh bien ! j’en serais pour un refus. L’obliger à me prendre à son bord malgré lui, je n’en avais pas la prétention. Je n’étais même pas son compatriote. D’ailleurs, aucun consul ni agent américain ne résidait aux Kerguelen, près duquel j’aurais pu me plaindre. Avant tout, il importait que je fusse fixé, et, si je me heurtais à un non ! du capitaine Len Guy, j’en serais quitte pour attendre l’arrivée d’un autre navire plus complaisant, — ce qui ne me retarderait que de deux ou trois semaines.

Au moment où j’allais l’accoster, le lieutenant du bord vint rejoindre son capitaine. Celui-ci profita de l’occasion pour s’éloigner, et, faisant signe à l’officier de le suivre, il contourna le fond du port et disparut à l’angle d’une roche, en remontant la baie sur sa rive septentrionale.

« Au diable ! pensai-je. J’ai tout lieu de croire qu’il me sera difficile d’arriver à mes fins ! Mais ce n’est que partie remise. Demain, dans la matinée, j’irai à bord de l’Halbrane. Qu’il le veuille ou qu’il ne le veuille pas, il faudra bien que ce Len Guy m’entende, et qu’il me réponde oui ou non ! »

D’ailleurs, il se pouvait que, vers l’heure du dîner, le capitaine Len Guy vînt au Cormoran-Vert, où, d’habitude, les marins déjeunaient et dînaient durant les relâches. Après quelques mois de mer, on aime à varier un menu généralement réduit au biscuit et à la viande salée.

La santé l’exige même, et tandis que des vivres frais sont mis à la disposition des équipages, les officiers se trouvent mieux de manger à l’auberge. Je ne doutais pas que mon ami Atkins fût préparé à recevoir convenablement le capitaine, le lieutenant et aussi le bosseman de la goélette.

J’attendis donc, je ne me mis à table que fort tard. J’en fus pour une déception.

Non ! ni le capitaine Len Guy ni personne du bord ne vinrent honorer de leur présence le Cormoran-Vert. Je dus dîner seul, comme je le faisais chaque jour depuis deux mois déjà, car, on se le figure aisément, les clients de maître Atkins ne se renouvelaient guère pendant la mauvaise saison.

Le repas terminé, vers sept heures et demie, la nuit faite, j’allai me promener sur le port, du côté des maisons.

Le quai était désert. Les fenêtres de l’auberge donnaient un peu de clarté. De l’équipage de l’Halbrane, pas un homme à terre. Les canots avaient rallié, et, au bout de leur bosse, se balançaient dans le clapotis de la mer montante.

C’était, vraiment, comme un poste de caserne, ce schooner, où l’on consignait les matelots dès le coucher du soleil. Cette mesure devait singulièrement contrarier ce bavard et ce buveur d’Hurliguerly, trop enclin, je le supposais, à courir d’un cabaret à l’autre, au cours des relâches. Je ne l’aperçus pas plus que son capitaine aux alentours du Cormoran-Vert.

Je restai jusqu’à neuf heures, faisant les cent pas par le travers de la goélette. Graduellement la masse du navire s’était assombrie. Les eaux de la baie ne reflétaient plus qu’un tire-bouchon de lumière, celle du fanal de l’avant, suspendu à l’étai de misaine.

Je revins à l’auberge, où je trouvai Fenimore Atkins fumant sa pipe près de la porte.

« Atkins, lui dis-je, il paraît que le capitaine Len Guy n’aime point à fréquenter votre auberge ?…

— Il y vient quelquefois le dimanche, et c’est aujourd’hui samedi, monsieur Jeorling…

— Vous ne lui avez pas parlé ?…

— Si… me répondit mon hôtelier, d’un ton qui dénotait un visible embarras.

— Vous lui avez annoncé qu’une personne de votre connaissance désirait s’embarquer sur l’Halbrane ?…

— Oui.

— Et qu’a-t-il répondu ?…

— Pas comme je l’aurais voulu ni comme vous le désirez, monsieur Jeorling…

— Il refuse ?…

— À peu près, si c’est un refus que de m’avoir dit : « Atkins, ma goélette n’est pas faite pour recevoir des passagers… Je n’en ai jamais pris, et ne compte point en jamais prendre. »