Le Socialisme et la Liberté

Le Socialisme et la Liberté
Revue des Deux Mondes4e période, tome 121 (p. 29-62).
LE
SOCIALISME ET LA LIBERTE

La liberté, croyons-nous, est l’essence même du progrès. Un certain nombre de socialistes professent ouvertement l’opinion contraire. Saint-Simon proscrit la liberté, qui n’est, à l’entendre, qu’un élément de destruction propre aux « époques critiques », mais ne saurait être un principe de vie dans les « époques organiques [1] ». On pourrait même se demander, écrit Dupont-White, qu’on peut classer parmi les socialistes inconsciens, si Progrès et Liberté sont choses compatibles en elles-mêmes [2]. A vrai dire, tous les pontifes de la secte ne tiennent pas le même langage. Si M. Domela Nieuweuhuis, chef des socialistes hollandais, proclame sans détour que « la question sociale ne trouve point sa solution dans les parlemens, mais dans la rue », l’ancien officier allemand von Vollmar, que les jeunes qualifient, il est vrai, de « socialiste rassasié », préconise, au moins pour un temps, le parlementarisme, et Liebknecht, Liebknecht lui-même a lancé ce prudent aphorisme : « Parlementaire dans les moyens qu’il emploie, le parti est révolutionnaire quant aux buts qu’il poursuit. » Au demeurant, ce parti demande généralement, sans se soucier de l’énorme contradiction dans laquelle il tombe, une liberté politique sans frein, une servitude économique sans limites. Le programme d’Erfurt (octobre 1891) réclame non seulement le suffrage universel égal, direct, et le scrutin secret, pour tous les membres de l’empire âgés de plus de vingt ans, sans distinction de sexe, dans toutes les élections et dans tous les votes, mais encore « la suppression de toute limite des droits politiques, sauf aux personnes sous tutelle : la législation directe par le peuple au moyen du droit d’initiative et de veto ; l’autonomie administrative du peuple dans l’empire, l’Etat, la province et la commune ; l’élection des fonctionnaires par le peuple ; l’abolition de toutes les lois qui bornent et oppriment la libre expression de l’opinion ; le droit d’association et de réunion ; l’abolition de toutes les lois qui, au point de vue du droit public et privé, subordonnent la femme à l’homme, etc. »

Nous nous proposons de montrer que le socialisme aboutit, par l’établissement de la tyrannie économique, à la suppression de toutes les libertés.


I

Il en est ainsi, sans nul doute, du communisme proprement dit.

Le Manifeste de 1814 (Das kommunistische Manifest), œuvre fondamentale de Karl Marx, énonce trois propositions essentielles. La première et la plus importante est ainsi conçue : « Suppression de la propriété privée, qui n’existe, pour le petit nombre, qu’à condition de ne pas exister pour la foule. » Comme tout le monde ne peut pas être propriétaire, personne ne doit l’être. M. P. Lafargue exprimait la même pensée sous une autre forme, en mai 1892, dans une conférence faite à l’hôtel de la Société de géographie : « Le prolétariat, maître des pouvoirs de la commune et de l’Etat, imitera l’exemple que lui a donné la bourgeoisie au siècle dernier ; après avoir exproprié politiquement la classe capitaliste, il l’expropriera économiquement ; il socialisera la propriété capitaliste : alors il y aura non seulement mise en commun des moyens de production, mais encore mise en commun des moyens de jouissance. » En Australie, dans les colonies de Victoria et de la Nouvelle-dalles du Sud, dominées par les radicaux socialistes, les Chambres ont été saisies de propositions tendant à faire passer la terre, par voie d’expropriation, dans les mains de l’Etat.

Supprimer la propriété privée, c’est tarir la source même de toute liberté dans la race humaine. L’homme naît assurément propriétaire non seulement de ses membres, mais encore de son esprit. Il a reçu ses facultés variées et puissantes pour les employer. C’est violer audacieusement la loi de sa nature que de lui lier les pieds et les bras ou de condamner son intelligence à l’éternelle torpeur. Mais s’il emploie ces facultés, c’est d’abord, selon toute apparence, pour acquérir ce qui lui manque : pour se vêtir, s’il a froid ; pour se nourrir, s’il a faim. L’emploi naturel et nécessaire des facultés humaines consiste donc, pour l’homme, à recueillir le fruit de son travail. On ne peut pas le lui ravir, même au nom de la communauté, sans porter à sa liberté la plus grave de toutes les atteintes. Cette démonstration a été faite mille fois, et cependant elle est encore à refaire. Le plus implacable des esclavages est cette séquestration totale de la personne humaine, cette confiscation absolue du travail humain.

La propriété s’individualise d’autant plus nécessairement que les hommes naissent avec des facultés très inégales. L’un, robuste et laborieux, produit beaucoup ; l’autre, paresseux et débile, produit peu. Sans doute il n’en est pas ainsi de tous les animaux qui vivent en communauté. Que de fois on nous a dépeint les abeilles voltigeant sur les arbustes sans se tromper dans leur choix, puis, à leur retour dans la ruche, y travaillant en architectes infaillibles ! On a remarqué souvent que, parmi ces mouches industrieuses, il n’y a ni diligent ni paresseux, ni riche ni pauvre, parce que tout est gouverné par un guide invariable, l’instinct [3]. Mais la société des hommes ne ressemble ni à la ruche ni à la fourmilière, parce que l’homme, né libre, diffère entièrement de l’animal, esclave de l’instinct. Etant libre, il est responsable : responsable, dans l’ordre moral, de ses bonnes et de ses mauvaises actions ; dans l’ordre économique, de son travail et de son inertie. C’est en vertu de cette responsabilité qu’il s’enrichira lui-même par l’un, qu’il s’appauvrira lui-même par l’autre. C’est ce qui semble intolérable à quelques réformateurs, et c’est pour eux un motif de chercher querelle à Dieu, si toutefois ils ne craignent pas de se compromettre en paraissant croire à l’existence de Dieu. Mais l’homme, quoique capable de retarder la marche de la civilisation ou même de marcher à reculons vers la barbarie, est impuissant à reconstruire l’édifice de la société sur un plan nouveau, contraire au plan divin. Il ne peut pas, sous prétexte de « corriger l’abus des suprématies naturelles » et de « redresser la nature [4] », anéantir le principe de la propriété privée parce que, ne pouvant pas extirper la liberté de l’âme humaine, il ne saurait tuer la responsabilité.

Les économistes, démontrant la légitimité de la propriété privée par sa nécessité sociale, ont établi que, si l’homme n’accumulait pas pour lui les fruits de sa pêche, de sa chasse, de sa culture, il ne se donnerait pas la peine de produire ; qu’il renoncerait à tous les métiers exigeant du temps et de la réflexion s’il n’avait la certitude d’en recueillir les produits ; enfin que, s’il s’arrêtait un instant dans son effort sur la nature, celle-ci redeviendrait sauvage. Il ne peut être contesté, par exemple, que la culture fut, de tout temps, rudimentaire sous le régime de la propriété collective et qu’un village arrivait très difficilement à défricher collectivement l’étendue inculte de son territoire. Laissant de côté les résultats, nous nous bornons à constater que le communisme, en paralysant par la suppression de la propriété privée le libre essor des facultés humaines, remplace l’organisation naturelle de la société par une organisation artificielle : « La société est une organisation qui a pour élément un agent intelligent, moral, doué de libre arbitre, perfectible [5], » ou elle n’est pas.

Cependant, dès que l’homme ne travaillera plus pour lui-même, mais pour la communauté qui lui commandera son travail, il faudra, pour empêcher la richesse et la pauvreté de renaître sous une forme quelconque, proscrire l’inégalité des salaires. Ce premier pas fait, comme l’ouvrier habile ou robuste ne se soucierait pas de dépenser pour autrui toute la force de ses bras, toute la fécondité de son intelligence, il deviendra nécessaire de le surveiller. On arrive par là même, ainsi que l’a fait ressortir M. Thiers [6], à « faire travailler sous les yeux les uns des autres les membres de la société nouvelle ». Il faudra donc forger une nouvelle chaîne, c’est-à-dire fonder l’obligation perpétuelle, universelle, inexorable du travail en commun. Mais si l’on accorde ensuite, après la remise des salaires, même égaux, la jouissance en particulier, l’hydre va renaître, parce que l’ouvrier sobre et laborieux sera certainement tenté, soit d’économiser pour sa famille, soit de prévoir pour son propre compte la maladie ou le chômage et de se réserver un pécule. Comme on ne déracinerait pas ce penchant, et comme on ne peut pas mettre incessamment une légion de surveillans aux trousses des travailleurs, la jouissance en commun devrait évidemment succéder au travail en commun. Quiconque mangerait hors de la table commune ou s’habillerait hors du magasin général serait un délinquant. Nous assisterions à l’établissement de la plus effroyable tyrannie que l’imagination puisse concevoir, mais toute accumulation secrète conduit à la formation d’un capital et, pour empêcher un tel abus, il n’est pas de sacrifice auquel on ne se résigne. Toutefois, dans cette Jérusalem nouvelle, la famille reste une gêne. Selon l’organisation naturelle de cette société qui paraît si défectueuse aux communistes, l’homme choisit une femme, l’épouse, a des enfans et travaille pour eux. Qu’on les lui laisse, remarque encore M. Thiers, et vous n’extirperez plus de son cœur le désir de leur donner le bien de la communauté tout entière. Aussi Karl Marx a-t-il énoncé, dans son manifeste de 1847, cette seconde proposition : « Suppression de la famille, car la famille bourgeoise repose sur le capital et l’acquisition privée. » Cela suffit, et Karl Marx est, après tout, rigoureusement logique, car il n’y a pas, pour le travail individuel, pour l’appropriation individuelle, de stimulant plus énergique que la perspective, laissée au père, de transmettre à sa descendance le fruit de son labeur. Le communisme ne reculera donc pas devant cette seconde tentative, bien qu’elle soit le défi le plus éclatant à l’humanité, l’attentat le plus téméraire et le plus impardonnable à la liberté naturelle de l’homme. Tout le monde, aujourd’hui, peut vivre à sa guise, et quiconque se propose, comme un but idéal, de se vouer au bonheur des millions de femmes et d’enfans répandus sur le territoire national, peut garder le célibat. Il s’agit de supprimer la famille, c’est-à-dire de décréter l’obligatoire promiscuité des femmes et des enfans. La mère sera donc tenue d’abandonner sa fille (Karl Marx ne dit pas à quel moment) et de ne plus même la connaître ; il sera donc interdit aux parens, car il y aura toujours des parens, de protéger l’enfance de leurs rejetons, à plus forte raison, cela va sans dire, de développer et de cultiver leur intelligence, de leur inculquer le sentiment du bien. Enfin, pour mieux discréditer la famille, on flanque le substantif d’une épithète malsonnante : « famille bourgeoise », a-t-on dit, comme si l’union légitime de l’homme et de la femme avec ses conséquences était l’apanage d’une classe et n’était pas contemporaine du genre humain ! Cet incroyable effort pour faire descendre, par la plus odieuse des contraintes, l’homme au rang de la brute, mérite néanmoins, paraît-il, certains applaudissemens, puisqu’il faut à tout prix exterminer l’héritage pour empêcher la reconstitution de la propriété privée.

Mais Karl Marx ne s’arrête pas à mi-chemin, et la dernière proposition du manifeste est ainsi conçue : « Suppression de la nationalité. » Les prémisses mènent en effet à cette conclusion. Si je ne suis pas propriétaire de mon champ, disait déjà M. Thiers aux communistes de 1848, la France ne l’est pas davantage de ce qu’elle occupe du Rhin aux Pyrénées, l’Angleterre de ce qu’elle occupe du Pas de Calais aux îles Hébrides. Ce raisonnement a troublé quelques traînards du communisme, et l’on trouve dans le programme de Gotha (mai 1875) cette phrase entortillée : « Le parti socialiste ouvrier d’Allemagne, bien qu’agissant tout d’abord dans le cadre national, a conscience du caractère international du mouvement ouvrier. » Mais M. Paul Leroy-Beaulieu a repris l’argumentation de l’illustre homme d’Etat avec un surcroit de vigueur et démontré [7] que non seulement on ne peut pas remplacer logiquement la propriété privée par la propriété communale ni par la propriété nationale, mais encore que, si la lune était par hasard habitée et qu’on trouvât quelque moyen de correspondre avec elle, les hommes de la terre devraient admettre ceux de la lune à partager la jouissance du sol terrestre. C’est ce que vient de faire encore, avec beaucoup de verve, M. Yves Guyot [8], commentant cette autre phrase du même programme : « L’affranchissement du travail exige la transmission des instrumens de travail à la société tout entière… » Tout entière ? Mais alors cette organisation engloberait le Mongol errant du désert de Gobi, le Fuégien de la Terre de Feu, le Touareg du Sahara, qui devraient pouvoir réclamer leur part dans « la distribution du produit général du travail [9] ». On se récrie. Mais qu’est-ce donc alors que cette société « tout entière » et suivant quelle règle groupera-t-on les participans [10] ?

C’est une nouvelle violation, et non la moins impudente, de la liberté humaine. Comment ? je n’aurai plus le droit de rester Français, Anglais, Allemand, alors même que, de toutes mes forces et de toute mon âme, je voudrais rester citoyen de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne ? Il faut, de toute nécessité, toujours en vue d’empêcher la reconstitution de la propriété privée, que je devienne, à mon corps défendant, citoyen de l’univers ! Je ne pourrai pas plus abdiquer ma patrie que la conserver ! Cependant M. Dupont-White, après avoir reproché vivement aux économistes de détourner le mot « liberté » de son véritable sens en tâchant de persuader aux peuples que leur liberté consiste à réserver la plus grande somme possible d’affaires à l’action des individus [11], s’écrie : « On ne s’y trompera pas : la liberté que tout mortel adore, c’est l’indépendance de la nation… Tout ce qui s’est osé rêvé, traîné, chanté en son nom, tout cela, vu de près, n’est qu’une variante de cet éternel projet des peuples de s’appartenir. » Sans doute ! L’indépendance d’un peuple est la première et la plus précieuse de ses libertés ; mais voici que le communisme l’immole avec toutes les autres. Cette nation compacte, homogène, que l’affinité des races, la situation géographique, la communauté des traditions, des croyances, des souffrances, des intérêts, le sang versé sur les mêmes champs de bataille, un même patrimoine intellectuel, un même trésor de gloire, ont lentement formée, dont on ne peut distraire une parcelle sans la défigurer et sans l’atteindre jusqu’au fond du cœur, elle s’absorbe, elle s’abîme dans la confusion de toutes les races, elle se perd dans un gigantesque chaos. A l’indépendance des nations et, par conséquent, des membres qui composent chacune d’elles succède la complète unité dans l’absolue servitude [12]. Tel est probablement le rêve des « internationalistes » qui, dans un journal français, le Parti ouvrier, s’efforcent de ruiner la superstition nationale et de ceux qui provoquèrent, après les dernières élections législatives, une bagarre sanglante dans les rues de Roubaix en poussant, ce cri de ralliement : A bas la Patrie ! ou, d’après une autre version : A bas les patriotards [13] !


II

Le collectivisme — du moins celui que l’ancien ministre au trichien Schœffle a décrit dans sa Quintessence du socialisme — diffère du communisme proprement dit en ce qu’il fait entrer en ligne de compte dans la répartition des produits non seulement la quantité, mais la valeur du travail accompli par chaque ouvrier. Il affecte, en outre, de conserver à chacun la libre détermination de ses besoins. Il se vante de ne pas supprimer complètement la richesse individuelle, détruisant la propriété privée des moyens de production, mais respectant la propriété privée des moyens de consommation, mettant en commun les moyens de production et non les produits. Il supprimerait la monnaie ; mais, voulant conserver la mesure des valeurs, il lui substituerait des bons représentant l’unité de temps du travail social, eux-mêmes susceptibles de former une épargne, non un capital. Il permettrait donc une certaine épargne individuelle, non reproductive, en même temps qu’il instituerait l’épargne collective ; celle-ci sous sa forme la plus perfectionnée et reproductive. Le collectivisme déclare même qu’il respecterait l’héritage [14]. Toutefois la ressemblance est grande entre les deux systèmes, et nous excusons volontiers les « socialistes révolutionnaires » français de prendre sans cesse dans le langage courant un mot pour l’autre [15]. La liberté de l’homme et du citoyen est, sous l’un comme sous l’autre régime, anéantie.

Le collectivisme le plus modéré met tout au moins en commun la terre et les immeubles. Il débute donc, de toute nécessité, par une expropriation générale du sol, c’est-à-dire par une immense violation du droit. En effet, il est absolument démontré que les 100, 120 ou 150 milliards à emprunter par l’Etat français, s’il voulait indemniser pleinement les propriétaires actuels (un pareil emprunt ne pouvant se négocier qu’à un taux fort élevé), lui coûteraient annuellement un ou deux milliards de plus que ne rapporteraient les terres expropriées [16], et d’ailleurs cette opération gigantesque d’emprunt serait impossible, parce qu’il ne se rencontre pas dans tout le pays une somme de capitaux circulans disponibles, mobilisables, équivalente à la valeur des terres. Il faut donc trouver un expédient, et l’on en propose un certain nombre. L’Etat pourrait, comme l’y invite M. Gide [17], n’acquérir ces terres des particuliers que fort au-dessous de leur valeur. Il pourrait encore recourir au système des annuités terminables, imaginé par Schœffle : on payerait, par exemple, à l’exproprié, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, une somme égale à la rente de sa terre et, ce terme expiré, la communauté serait dégagée de toute indemnité. Ce sont deux formes, bien peu déguisées, de la spoliation, puisque, dans l’un comme dans l’autre cas, l’Etat donne le moins pour le plus, la partie pour le tout [18]. C’est un acte de tyrannie violente, proscrit non seulement par la déclaration des droits de 1791, mais encore par celle de 1793, où sont inscrites ces deux maximes : « La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent… Nul ne peut être privé de la moindre portion de sa propriété sans son consentement, si ce n’est lorsque la nécessité publique légale ment constatée l’exige, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. » Supposons toutefois l’expropriation consommée. Le collectivisme aboutit par la force des choses à la plus monstrueuse des contradictions. Le point de départ est, en effet, dans cette thèse de Herbert Spencer : chaque homme a le droit imprescriptible de posséder la terre ; sans la possession de cet instrument par excellence, il est esclave, il ne vit plus que par tolérance. Or que fera l’Etat, propriétaire unique du sol ? Ira-t-il, d’aventure, en remettre à chacun la possession directe ? C’est impossible. On a calculé, par exemple, que, si les réformateurs s’avisaient de partager le département de la Seine entre ses habitans, le partage n’en attribuerait pas deux ares par tête, c’est-à-dire la centième partie de ce qui serait nécessaire à chacun d’eux pour assurer sa subsistance. Il faut donc renoncer — les collectivistes le reconnaissent eux-mêmes — au morcellement indéfini. Va-t-on instituer, dès lors, pour que chacun se figure être propriétaire, l’exploitation directe de tout le sol par l’Etat ? Mais nul n’oserait exposer à ce risque la vie nationale, tant il serait dangereux de joindre à tous les modes de centralisation qui existent sur le continent européen la centralisation de la production agricole et des approvisionnemens, tant il serait absurde de faire décréter à Paris, par un ministre de l’agriculture ou même dans chaque région par ses délégués, l’ordre des travaux et les conditions de l’exploitation ! On est peu à peu réduit à choisir entre ces deux partis : la location à des sociétés coopératives agricoles, la location à de simples fermiers aux enchères. Mais les publicistes anglais qui s’attachent à la première de ces solutions paraissent ne pas se douter que, ces sociétés une fois constituées et leurs membres ayant contribué d’une manière ou de l’autre à l’actif social, leurs cadres seraient formés et fermés ; qu’une nouvelle classe de privilégiés naîtrait, peut-être plus étendue, mais non moins exclusive à coup sûr que celle des propriétaires actuels ; que le nouveau venu, l’immigrant, le naufragé n’y trouverait point sa place et serait réduit, pour vivre, à lui louer ses bras ; qu’au bout d’un certain temps la « question sociale » se poserait une seconde fois et tout serait à recommencer. Reste, il est vrai, l’affermage aux enchères, pour le compte de l’Etat, du sol nationalisé, le gouvernement créant en France, par exemple, cinquante mille fermes de mille hectares ou cent mille fermes de cinq cents hectares. Mais les plus proches parens des collectivistes : Laveleye, H. Spencer, par exemple, ont d’eux-mêmes aperçu le vice de ce régime et se sont demandé d’abord si c’était bien la peine de bouleverser toute l’organisation sociale pour substituer à des régisseurs nommés par les particuliers des régisseurs nommés par le gouvernement, ensuite si l’on arriverait à étancher par ce procédé vulgaire la soif de bien-être et de progrès qui dévore l’humanité. M. P. Leroy-Beaulieu, la statistique en main, a prouvé qu’on n’améliorerait pas dans notre pays la situation des paysans en remplaçant huit millions et demi de propriétaires ruraux par cent mille fermiers de l’Etat. Quoi ! pour élever tout le monde à la dignité de propriétaire, on exproprierait d’abord une si grande partie de la population ! on commencerait par rompre le lien étroit et fort qui unit tant d’hommes à la terre natale ! on leur infligerait cette déchéance matérielle et morale ! A l’exception des cent mille fermiers, tous les autres travailleurs ruraux, plus de neuf millions, n’auraient désormais d’autre mode d’existence que le salaire ! Mais la conclusion est au rebours des prémisses !

Est-il besoin d’ajouter que cette parodie du communisme, tout comme le communisme proprement dit, paralyse le libre essor des facultés humaines ? Ne peut-on pas dire aux collectivistes comme aux communistes que la terre ne se couvre pas d’améliorations nouvelles dès qu’elle échappe à l’appropriation individuelle ? que le simple tenancier, en sentant se rétrécir la sphère de ses espérances, rétrécit celle de ses travaux ? que l’octogénaire ne plantera plus s’il ne songe à sa postérité ? que le propriétaire est le seul agent des intérêts permanens et des améliorations lentes ? que seul il décide les changemens organiques dans la destination des pièces de terre, défriche un bois, plante, convertit une terre arable en prairie, fait une vigne d’une garrigue ? Par quelque ingénieuse combinaison qu’on substitue la propriété collective à la propriété privée, on arrête l’activité fructueuse de l’homme, on fait couler un poison dans ses veines, on glace officiellement son intelligence, on l’endort, on le plonge dans la nuit.

Encore n’avons-nous pris à partie qu’un collectivisme partiel et modéré, puisque le collectivisme total met en commun tous les moyens de production, exceptant à peine quelques outils très rudimentaires, par exemple l’aiguille à coudre. Les économistes répondent, non sans raison, qu’il n’est pas possible de tracer une ligne de démarcation nette entre les moyens de production et les moyens de consommation ; que beaucoup de produits prennent, suivant l’intention du détenteur, l’un ou l’autre caractère. Les pommes de mon verger, les raisins de ma vigne sont des moyens de consommation si je les affecte à mon déjeuner, mais ils deviennent des moyens de production si j’en extrais du cidre ou du vin. Voici, par conséquent, une intolérable et nouvelle entrave à la plus élémentaire des libertés humaines, puisque la communauté devra faire tous ses efforts pour empêcher la transformation accidentelle des moyens de consommation en moyens de production. On a réfuté par l’absurde toute l’argumentation de Schœffle en supposant que le propriétaire de la fameuse aiguille à coudre, au lieu de l’employer à son usage personnel, s’en sert pour raccommoder, moyennant une insignifiante rémunération, la chemise du voisin. L’équilibre légal est rompu, la nouvelle organisation sociale est en péril, et la gendarmerie de l’avenir n’a plus qu’à dresser procès-verbal.

Il est d’ailleurs impossible, ainsi que je l’expliquerai tout à l’heure, de laisser subsister la liberté de consommation en supprimant la liberté de production.

Quand on étudie l’organisation naturelle des sociétés humaines, on s’aperçoit que la plupart des phénomènes économiques s’opèrent d’eux-mêmes et sans que la puissance publique ait à s’en mêler, si ce n’est pour réprimer les atteintes portées à la libellé par la violence ou par la fraude. Il n’est pas besoin d’arrêtés ou de décrets pour que de grandes villes comme Paris, Londres, Berlin, soient approvisionnées abondamment et régulièrement : l’initiative individuelle, l’intérêt réciproque du producteur et du consommateur accomplissent paisiblement l’œuvre nécessaire. Mais en sera-t-il de même quand tous les moyens de production seront aux mains de la communauté ? Non, sans doute, puisque la loi de l’offre et de la demande sera, par la force des choses, abrogée, puisque l’individu ne pourra plus concevoir, encore moins exécuter le dessein de se procurer, en échange des utilités qu’il possède, des utilités d’une autre nature. Pour justifier ce bouleversement et l’organisation artificielle qui doit en être la suite, les collectivistes ont imaginé le plus étrange sophisme. Ils se glorifient de substituer à la production libre, mais « inconsciente », la production unitaire et « socialement consciente ». D’abord il est faux que la production libre soit inconsciente ; elle sort de l’initiative privée, essentiellement déterminée dans ses motifs : c’est, au premier chef, une force harmonique et régulière. Ensuite, quand on propose, à l’exemple de Schœffle [19], de centraliser la direction de toutes les affaires de la production « sur un point économique, pour arriver à la distribution de tous les produits à toutes les catégories de besoins, en raison de la mesure de ces besoins manifestés dans toutes les branches de consommation », c’est-à-dire de remplacer la liberté des transactions par le mécanisme impuissant d’une agence officielle, illuminée par la statistique, on met une camisole de force à la famille humaine en même temps qu’on méconnaît ses besoins et qu’on se met hors d’état de les satisfaire.

Une autre erreur du collectivisme consiste à substituer le « capital collectif » au « capital privé » pour abolir la libre concurrence [20]. D’abord les socialistes, afin de mieux pourfendre cet infâme capital privé, source de tous les maux, affectent, à l’exemple de Karl Marx, de ne voir dans l’industriel qu’une sorte de concrétion du capital et d’assimiler le capitaliste au capital personnifié. Rien n’est plus contraire aux faits, puisque ce capitaliste est un être vivant qui, par ses qualités ou ses défauts, augmente ou diminue la productivité du capital, fait naître ou disparaître la plus-value ou le profit [21]. Il faut fermer les yeux à la lumière pour ne pas comprendre que le succès ou la chute d’une entreprise (par conséquent la fortune ou la ruine de l’employeur et des employés) dépend de la direction qu’on lui donne. Qui dirigera, si ce n’est l’intéressé ? Oui saura trouver le moyen d’acquérir à bon marché les matières premières ou d’économiser du travail ? Qui devra songer, du matin au soir et du soir au matin, au perfectionnement de la production ? Lassalle a raillé spirituellement ces « soucis de la capitalisation » qui suivent à l’Opéra le seigneur des temps modernes et l’empêchent d’écouter la musique. Mais ce souci de toutes les heures est l’auxiliaire indispensable du travail manuel, et peut-être va-t-il préserver, dans quelques jours, les ouvriers du chômage.

Cependant il faut écraser à tout prix la libre concurrence. Je vais donc être obligé de me contenir, par crainte de surpasser mon voisin. Voilà ce qu’on obtiendra difficilement, si je ne me fais violence ou si l’on ne me fait violence, car, travaillant à ses côtés, je serai naturellement stimulé par le désir de faire davantage et de mieux faire. Mais quelle singulière façon de comprendre le progrès et d’aider au développement du genre humain ! Je ne peux plus employer ma liberté qu’à me rapetisser moi-même et, si je me sentais capable de produire une œuvre exceptionnellement utile, je devrais m’arrêter à temps, quand j’aurais dû, par quelque découverte, adoucir les maux ou soulager les misères des autres ! On s’obstine, d’ailleurs, à ne voir dans le peuple qu’un producteur, dont les salaires sont abaissés par la concurrence ; mais il ne produit pas une chose qu’il ne finisse par consommer lui-même. Même en admettant que la libre concurrence eût pour conséquence inévitable l’abaissement des salaires, on ne peut pas oublier qu’elle permet à l’ouvrier de tout se procurer, grains, vêtemens, logement même, en plus grande abondance, en qualité meilleure, à meilleur marché. Mais il est en outre établi, par des chiffres irrécusables, que l’ouvrier profite de la baisse survenue dans le prix d’achat des objets nécessaires à sa subsistance sans supporter une baisse correspondante dans ses salaires. En Angleterre, entre les années 1850 et 1883, les salaires ont augmenté de 40 pour 100 environ ; ceux des ouvriers mineurs ont doublé, dans notre pays, en quarante-sept ans ; en Allemagne, ils ont progressé, depuis un demi-siècle, de 75 à 150 pour 100 [22]. Tels sont les fruits de la libre concurrence, et l’on oserait la détrôner au profit du monopole, comme si le monopole, fût-il exercé nominalement par la communauté, n’enchaînait pas du même coup, par l’inévitable arbitraire de ses procédés et de ses règlemens, toute économie, tout progrès, toute volonté de mieux faire, toute velléité d’agir !

Il n’est pas moins chimérique de tendre à remplacer l’épargne individuelle par l’épargne collective. Quelques modérés, comme Schœffle, prétendent encore, il est vrai, garder un minimum d’épargne individuelle ; mais, comme l’Etat collectiviste détient tous les moyens de production et supprime la monnaie, cette épargne ne peut plus consister que dans le droit du travailleur économe, représenté par quelques bons de travail, d’obtenir gratuitement du dispensateur unique, dans sa vieillesse, quelques subsistances. Rien ne ressemble moins à cette épargne « capitalisée » des temps modernes qui imprime à l’industrie et au travail de tout un peuple une direction nouvelle [23]. Qui pratiquera l’ordre et l’abstinence pour défoncer le champ inculte, pour améliorer la terre, pour agrandir ou consolider la maison ou l’atelier ? Non ; la sphère de l’ancienne épargne étant à ce point rétrécie, il faut bien se réfugier, comme l’a clairement aperçu Karl Marx, dans l’épargne collective. L’Etat collectiviste prélèverait donc sur les produits, avant toute répartition aux individus, une quote-part destinée non seulement à entretenir le capital national en son état actuel, mais encore à l’accroître. Laissons les économistes démontrer, chose assez facile ! que, si l’Etat actuel amortit fort peu, l’Etat futur épargnant, sous forme d’impôt, économisera moins encore et que le total de ses réserves sera très inférieur dans notre pays, par exemple, aux deux milliards et demi ou aux trois milliards accumulés annuellement par l’épargne française. Ce qui nous paraît intolérable, c’est qu’on emploie, pour atteindre un tel but, une telle contrainte. Il est prodigieux qu’on bouleverse le monde pour empêcher les hommes de pratiquer ce double précepte de la morale antique : Sustine et abstine. C’est une étrange tyrannie que de me refuser le droit de prévoir, et de me lier les mains pour que mon travail accumulé ne puisse pas me servir à moi-même ni servir aux autres.

On lit encore dans la seconde Déclaration des droits de l’homme (juin 1793) : « Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être interdit à l’industrie des citoyens. » Quelques collectivistes modérés tentent inutilement de ne point paraître désavouer, en ce point, la signature de la Convention. Schœffle, par exemple, se trompe et ne trompe personne en essayant de soutenir, dans sa Quintessence du socialisme, que l’individu conservera, dans l’organisation artificielle de la société, la libre détermination de ses besoins. Il ne la conservera, répondons-nous, qu’avec l’agrément de l’Etat collectiviste, c’est-à-dire des gens qui le dirigeront. Je sais bien qu’on s’embarque à ce sujet dans des douceurs « congratulantes ». « L’Etat, s’il faut en croire M. Dupont-White [24], c’est l’homme moins la passion, l’homme à une hauteur où il entre en commerce avec la vérité même, où il ne rencontre que Dieu et sa conscience ; il y a des types célèbres pour exprimer cela : Moïse sur le mont Sinaï, Numa dans le bois sacré du Capitole. » Sans doute, mais après Moïse, Bebel, qui promet une guerre d’extermination sociale ; après Numa, Bakounine dont le programme, exposé dans la Lettre à un Français, fut exécuté ponctuellement par la Commune de Paris. Pourrai-je compter sur l’impartialité du vainqueur, devenu producteur unique ? De quelques lumières qu’il soit inondé, ne va-t-il pas éliminer radicalement et passionnément, en ne produisant rien pour eux, ceux des besoins humains qui n’auront pas son approbation particulière ? Non seulement il régnera sur mon estomac et je n’aurai plus, par exemple, de viande à me mettre sous la dent si le pouvoir tombe aux mains des « végétariens » ; mais il sera le maître, le maître absolu de mon être intellectuel et moral. Dans la société naturelle, la demande des produits en détermine l’offre : dans la société réorganisée, l’offre seule subsiste et règle tout au gré d’un producteur tout-puissant. Rien ne sera comparable à ce nouveau joug.

La liberté de consommation va donc succomber avec la libre détermination des besoins. D’abord tout le système aboutit manifestement à des maxima de prix fixés par l’autorité. Ensuite, puisque, dans l’organisation artificielle combinée par Schœffle, la répartition des produits s’opère en liquidant des bons de travail dans les magasins publics de livraison, se pose aussitôt la question suivante : comment remédierait-on à l’insuffisance des produits relativement aux bons de travail qui se présenteraient pour les réclamer ? Du moment où la production a perdu sa boussole, c’est-à-dire la demande libre s’adressant à l’offre libre, ce problème est insoluble. La moindre erreur de cette immense administration publique chargée de tout apprécier et de tout prévoir suscitera tout à coup une crise terrible, celle des besoins inassouvis, celle de la famine inexorable. « Le collectivisme ne pourra donc vivre, conclut M. P. Leroy-Beaulieu, qu’en aboutissant au rationnement, non pas comme mesure exceptionnelle, mais comme procédé normal. »

La liberté du domicile est également abolie. A Java, où fleurit encore un régime de propriété collective mitigée, mais où le défrichement d’une terre communale inculte confère aux habitans un certain droit de propriété privée, ce nouveau propriétaire est lié néanmoins à la glèbe et, s’il quitte son village, son bien retourne à la commune. Il ne le quittera donc pas. Mais ce simulacre même de propriété privée disparaît dans la société réorganisée par le collectivisme moderne. « Le louage des logemens, écrit Schœffle [25], serait aussi supprimé, attendu que dans l’état socialiste toute perception de rentes sur les terres et sur les maisons devrait être absolument supprimée, comme on l’a déjà proclamé à Bâle, il y a dix ans… » Admirable innovation, si le loyer, comme ont immédiatement répondu les économistes, n’était pas le prix de la liberté du domicile. Il n’y a plus de maison à louer ? Mais cela ne signifie pas que le premier venu puisse occuper de vive force un logement à sa convenance, car une bataille s’engagerait alors à chaque coin de rue. Le logement sera donc imposé, fixé par l’Etat : quand on en voudra changer, c’est à l’Etat qu’il faudra présenter sa requête. Souhaitons que l’État, « instrument humain, sous la main divine qui l’emploie », se soit assez « purifié, comme nous le promet Dupont-White [26], au contact des lois éternelles dont il est l’agent nécessaire » pour exaucer ou repousser en connaissance de cause, dans son infinie sagesse, les vœux de quiconque voudra déménager. Mais nous ne déménagerons plus sans que la collectivité s’en mêle.

En outre, la liberté des professions est nécessairement sacrifiée. Selon les lois de l’organisation naturelle, un mauvais médecin devient bon architecte et n’est comptable qu’à lui-même de sa résolution nouvelle. Il n’en sera plus de même dans l’organisation artificielle où la division même du travail et la classification des métiers auront été réglées par l’autorité publique. Aujourd’hui, si l’ouvrier se déplaît dans un atelier, il peut, du jour au lendemain, changer de patron ; comment s’y prendra-t-il quand l’État sera devenu le patron universel ? Il ne passera plus que par grâce d’un atelier dans un autre. Que fera-t-il si sa demande n’est pas agréée ? Sous le régime de la liberté, la concurrence des patrons est sa sauvegarde. S’il se heurte, dans l’avenir, à des fonctionnaires élus qu’il n’aura pas élus, s’il n’appartient pas à cette majorité, dispensatrice unique de toutes les faveurs, quel espoir lui reste-t-il ? Plus de protection aux faibles, plus d’asile aux persécutés. Le serf aura remplacé l’homme libre.

Ce ne sont là, dira-t-on peut-être, que des libertés civiles, et la liberté politique subsistera.

Mais d’abord la liberté politique ne peut guère se passer de la liberté civile. Celle-ci est la préface de celle-là. On l’a dit cent fois et sur tous les tons : les qualités et les vertus nécessaires à l’exercice de la liberté politique ne s’improvisent pas ; elles ne s’acquièrent que par le développement spontané des énergies individuelles, par la pratique du devoir et de la responsabilité dans la vie civile. L’indispensable apprentissage de la liberté politique se fait dans la famille, aux champs, à l’atelier. C’est un lieu commun, que nous ne développerons pas.

Krapotkine et les anarchistes proprement dits parlent à point quand ils reprochent au socialisme d’organiser la tyrannie de l’État. Engels a beau leur répondre[27] que l’État, en s’emparant de la production, fait sa dernière étape et « qu’on aura désormais l’administration des choses au lieu du gouvernement des personnes ». Liebknecht a beau promettre, au Congrès de Halle (octobre 1890), que l’État, « institution réactionnaire » sera supprimé « sous toutes ses formes » ! De même que deux et deux font quatre, de même la collectivité future, être de raison, sera représentée par des fonctionnaires. Quelle tache ! Suivons du regard ces élus du peuple [28], astreints à diriger et à répartir non-seulement le travail public concernant les chemins, les écoles, etc., mais tout le travail privé : le labourage, la pâture, la construction et la réparation des maisons particulières, la serrurerie, la menuiserie, etc. Les défauts des administrations publiques, dont nous nous plaignons déjà, s’accroîtront à mesure que la production sera plus vaste et plus compliquée. Qu’est-ce, à côté des budgets futurs, que le budget français actuel, de trois milliards ou trois milliards et demi, d’un mécanisme facile à saisir et n’impliquant, après tout, qu’une activité restreinte à certaines branches de services ? Les « comités d’enquête », les « comités directeurs » de la production, chargés de pourvoir aux subsistances, aux vêtemens, au logement, à l’amusement même de tout un pays seront investis de fonctions colossales. Fourier qualifie d’omniarques ces maîtres de la production ; M. Paul Leroy-Beaulieu dit qu’ils tiendront entre leurs mains la vie et la mort de leurs compatriotes, et ni l’un ni l’autre n’exagèrent. Il faudrait une grande dose de naïveté pour se figurer que la liberté politique peut se dégager de ce « solide engrenage organique » et survivre à la liberté civile. Deux ou trois partis subsisteront peut-être pour accaparer au profit de tel ou tel camp la distribution des produits ; et l’appétit des places, de plus en plus nombreuses, ne connaîtra plus de bornes. Mais se figure-t-on qu’une pareille absorption de l’individu dans l’Etat laisse le moyen de garantir par une sage pondération des pouvoirs et par un harmonieux équilibre des institutions les droits et les intérêts de chacun ? Après tout, quels droits, quels intérêts seront encore à défendre ?

On n’a pas assez réfléchi que les satisfactions de l’intelligence supposent elles-mêmes, en général, l’emploi de certains objets sensibles, sans lesquels la pensée ne peut pas se manifester et se communiquer. Ne s’agît-il même pour l’orateur populaire que de réunir, sur une superficie de quelques mètres carrés, un certain nombre d’auditeurs, l’Etat, propriétaire unique du sol, peut lui contester le droit d’occuper un espace très étroit pour un temps très court. La liberté de la presse est encore plus clairement compromise, par cette simple raison qu’il faut un imprimeur pour imprimer. Or, sous le régime collectiviste, tous les caractères d’imprimerie, toutes les presses, tous les livres appartiendraient à l’Etat. Il existe en France des conseils municipaux qui, de peur que le nom de Dieu ne souille les lèvres des enfans, le font rayer des livres classiques : si leurs favoris peuplent les comités directeurs de la production, tous les catéchismes, tous les livres de piété, tous les ouvrages qui ne seront pas marqués au coin de l’orthodoxie positiviste pourront donc être proscrits. Leurs adversaires, s’ils les dépossèdent, pourront prendre une revanche d’intolérance et défendre à leur tour la publication de tous les ouvrages qui ne seraient pas empreints d’un sentiment religieux déterminé. Ces prévisions ne sont pas purement chimériques, et Karl Marx, par exemple, pour justifier son anathème à la liberté religieuse, la compare à la liberté qu’aurait l’aiguilleur de manœuvrer les aiguilles et d’opérer les changemens de voie au gré de son caprice. Il est aisé de mesurer la profondeur de l’abîme. Jamais, depuis que le soleil luit sur le monde, on n’aurait réduit la pensée humaine à ce comble d’asservissement ; jamais, par une conséquence inévitable, la liberté politique n’aurait été soumise à cette torture et chargée de tels fers.

Nous ne croyons donc pas sortir de notre cadre en étudiant, toujours au même point de vue, diverses applications de l’idée socialiste que les circonstances ont suggérées depuis un certain nombre d’années soit aux publicistes, soit aux hommes d’Etat.


III [29]

Bien que, d’après une motion du docteur Aveling, gendre et disciple de Karl Marx, votée le 4 septembre 1893 à Belfast par un congrès du « Parti indépendant du travail », la « question du travail » ne puisse pas être résolue tant que « tous les moyens de production et de distribution n’auront pas été nationalisés », les socialistes ne dédaignent pas de préparer cette victoire définitive par des conquêtes partielles. C’est ainsi qu’ils ont réclamé la suppression du salariat. Karl Marx l’avait demandée formellement dans son Manifeste de 1847. Je retrouve cette proposition littéralement transcrite dans plusieurs circulaires électorales de 1893. M. Lafargue a lancé cet aphorisme : « Tant que vous n’aurez pas aboli le salariat, vous n’aurez rien fait. » Le salaire, dit-on encore, c’est le vol organisé par le patron.

Il faut s’entendre. Personne ne soutient que « l’employé » ne doit pas être rémunéré de son travail. On ne blâme que le mode rémunération. Mais d’abord de quel droit imposer à deux contractans les conditions de leur contrat ? Cette question, nous la posons une fois pour toutes, car il faudrait la reproduire sans cesse à propos des restrictions innombrables et diverses que le socialisme entend mettre à la liberté des conventions. L’ouvrier demande du travail, le patron offre un prix. S’ils ne s’accordent pas, la convention n’est pas formée : s’ils s’accordent, ils s’obligent réciproquement l’un envers l’autre, dans la plénitude de leur indépendance. Ils ne sont pas en tutelle et, puisque leur capacité civile est complète, laissons-les faire. L’employé, dit-on, est à la discrétion de l’employeur. Il en serait ainsi sous le régime purement collectiviste, parce qu’il aurait affaire à l’employeur unique. Mais nous supposons en ce moment que l’organisation naturelle de la société subsiste encore et, par conséquent, que la concurrence des patrons, sauvegarde de l’ouvrier, n’est pas abolie. S’il ne conclut pas avec l’un, il conclura sans doute avec l’autre, et, s’il ne s’entend avec personne, c’est qu’il prise trop haut ses services. Enfin il faut recoudre après avoir taillé, c’est-à-dire remplacer le salariat après l’avoir supprimé. Par quoi ? Selon toute apparence, par la participation obligatoire aux bénéfices. Nouvelle contrainte, car, si le salaire représente nécessairement une part des bénéfices, les intéressés sont assurément libres de traiter à forfait, ce qui peut diminuer la rémunération de l’ouvrier dans les années où l’on gagne beaucoup, mais ce qui l’assure dans les années où l’on ne gagne rien. Il n’est pas inutile de remarquer, en effet, que la participation obligatoire aux bénéfices, pure et simple (en admettant qu’elle n’implique pas la participation aux pertes), conduit l’ouvrier à manquer de pain toutes les fois que le bénéfice est nul. En aucune façon, m’ont répondu certains employés ; nous serons alors rémunérés n’importe comment. En vérité ! mais alors le salaire, le salaire exécré sort de son linceul et rentre par la grande porte ! Il subsiste par la force des choses et prévaut contre les sophismes économiques. L’idée se transforme et nous apparaît dans toute sa simplicité : maintenir le salaire quand il est désavantageux au patron, l’abolir quand il est désavantageux à l’ouvrier. N’insistons pas.

L’abolition du salariat se heurtant à divers obstacles, un certain nombre de socialistes ont proposé, par exemple au congrès de Tours, d’établir l’égalité des salaires. C’est une nouvelle et non moins profonde atteinte à la liberté. D’abord, s’il s’agit d’établir cette égalité chimérique entre toutes les professions, on touche à l’absurde : si l’on prétend assimiler, quant à la rémunération, les métiers les plus faciles à ceux qui comportent de longs efforts, des travaux préparatoires, un grand déploiement des facultés intellectuelles, par exemple les balayeurs aux ingénieurs, on ne trouvera plus d’ingénieurs. La fameuse série des prix de la Ville de Paris, dont l’application générale était encore réclamée, le 21 septembre 1893, par quelques centaines de terrassiers et de puisatiers parisiens, est d’ailleurs une protestation des plus significatives contre ce premier système : par exemple, les tailleurs de pierre pour ravalement y sont payés, à l’heure, quarante centimes de plus que les maçons ou les peintres ; les plombiers dix centimes de plus que les menuisiers et cinq centimes de plus que les serruriers ; les charpentiers en fer soixante-dix-sept centimes et demi de plus que les autres charpentiers : nul n’oserait proposer aux plus favorisés, même au nom de la démocratie, un absolu nivellement. Aussi l’on se rabat, en général, sur l’égalité du salaire dans la même profession [30]. C’est sérieusement qu’on propose de dire au patron : Vous employez deux jardiniers ou deux imprimeurs ; l’un travaille beaucoup, l’autre peu ; l’un travaille bien, l’autre mal ; nous vous défendons de les rémunérer inégalement. — Mais, répondra le patron, vous me ruinez en me liant ainsi les mains ; car l’ouvrier laborieux, s’apercevant qu’il ne gagne rien à se donner du mal, ne s’en donnera plus et, d’autre part, obligé de hausser le salaire des plus paresseux, je paierai la moyenne du travail qui me sera livré bien au-dessus de sa valeur véritable. Certains publicistes se sont, il est vrai, figuré qu’on développerait chez l’ouvrier, par cette contrainte, des sentimens « altruistes » et qu’on ramènerait à travailler, de toutes ses forces, par désintéressement, par pur amour de ses semblables. Les économistes n’ont pas de peine à démontrer que cette réversion de l’activité sur la paresse diminuerait la masse de la production générale et que l’ouvrier privé de son gain personnel ne serait pas même alléché par la vague perspective d’enrichir l’humanité. Nous nous bornons à constater que cette inique répartition est un outrage gratuit à la dignité du travailleur et qu’on ne sacrifie pas même au bien de la société la liberté des individus.

Fixons du moins, répliquent les socialistes, un minimum légal des salaires ; et cette proposition, développée par le « groupe français » au congrès de Zurich (août 1893), vient d’être reprise par quelques feuilles radicales à l’occasion des troubles suscités dans les environs d’Aigues-Mortes par la concurrence des ouvriers italiens et des ouvriers français. Mais d’abord que de difficultés dans la détermination de ce minimum ! On évaluerait sans doute, pour les ouvriers de chaque région, un minimum de besoins matériels — peut-être, selon une formule d’Adam Smith, ce que couteau juste l’entretien d’une famille de quatre personnes, — et ce premier chiffre servirait à fixer l’autre : l’embarras serait grand, car les besoins de chacun varient selon la santé, le tempérament et les habitudes. Admettons néanmoins que les pouvoirs publics, doués d’une clairvoyance exceptionnelle, touchent le but et marquent le point précis avec une exactitude infaillible : on ne saurait oublier que le problème a deux faces. Tous les patrons ne s’enrichissent pas ; un grand nombre d’entre eux font même d’assez mauvaises affaires. Or, comme la baisse universelle des salaires dans une même industrie correspond nécessairement à quelque cause générale (guerre, émeute, épidémie, mauvaise récolte, disette, etc.) [31], il se peut que le patron soit placé dans cette alternative : réduire momentanément les salaires au-dessous du taux réglementaire ou fermer son usine. On aurait beau proclamer le droit au travail, même dans les rapports de « l’employeur » et de « l’employé », ou répéter après M. Ben Tillett : « Ce ne sont pas les prix qui doivent régler les salaires, mais les salaires qui doivent régler les prix ; ces sophismes ne sauraient prévaloir contre la force des choses : le taux du salaire varie nécessairement avec les conditions économiques et sociales du marché, parce que nul ne peut contraindre « l’employeur » à se ruiner, moins encore à trouver, une fois ruiné, les moyens de continuer son commerce. La puissance publique elle-même est arrêtée dans ce nouveau mode d’intervention par un obstacle insurmontable : si le minimum possible est inférieur au minimum légal, il est seul légitime, étant seul praticable. Il faudra bien le subir, à moins que la collectivité ne se charge de combler la différence, ce qui serait absurde.

Par un motif analogue, on ne doit pas faire revivre cet arrêté de la Commune de Paris du 27 avril 1871 qui défendait d’inscrire au nombre des peines disciplinaires, dans les règlemens d’ateliers, une retenue quelconque sur les salaires. Le parti « socialiste ouvrier », ses programmes électoraux en font foi, tient beaucoup à remettre en vigueur cette mesure prohibitive, et la dernière Chambre des députés a cru devoir exaucer son désir en votant une proposition de M. Dumay, qui proscrivait les retenues et les amendes. M. Yves Guyot a montré clairement que, si l’unique sanction des règlemens était désormais la mise à pied ou le renvoi, la situation des ouvriers aurait beaucoup empiré [32]. Mais voici que les syndicats de mineurs réunis à Lens entendent parer à cet inconvénient en prohibant le congédiement des ouvriers de quarante ans, c’est-à-dire en conférant aux ouvriers de cet âge une sorte d’inamovibilité. Ceux-ci, quoi qu’ils fassent [33], ne seront comptables qu’envers eux-mêmes de leur inexactitude ou de leur indiscipline. Et les patrons ? Ils ont le droit de se taire.

A quelle autorité peut-on commettre, en effet, la réglementation du travail et des salaires ? Les syndicats d’ouvriers seraient investis, dans le programme du parti socialiste, de cette redoutable fonction. Le Grütli, vaste association radicale qui se propose depuis un demi-siècle d’accroître le bien-être matériel et moral des ouvriers suisses, ne s’est pas contenté d’acclamer, dans sa session de Neuchâtel (juillet 1893), les syndicats obligatoires, mais a demandé qu’on les chargeât de régler et délimiter la production. Le Congrès de Bienne (avril 1893) leur avait déjà donné le mandat de déterminer les conditions du travail, la journée normale, le taux du salaire, ajoutant que leurs décisions auraient « force de loi » pour tous les patrons et les ouvriers. Les trades unions jouent à peu près ce rôle en Australie, dans les colonies de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, en y maintenant par des procédés violens le taux factice des salaires [34]. On arriverait, en suivant cet exemple, à constituer le plus monstrueux monopole au profit d’une infime minorité qui confisquerait toute l’activité nationale. M. Bernard-Lavergne a, dans un discours très vif, protesté, devant le Sénat français (4 juillet 1893), contre ces empiétemens, non seulement au nom de l’autonomie et de la liberté humaines, mais en invoquant la souveraineté du peuple et les principes de la Révolution française. A vrai dire, les habiles ne sont pas éloignés de croire qu’on dépasse le but, au moins pour le moment, en affichant cette prétention singulière, et là n’est pas en Europe, à l’heure présente, le véritable champ de bataille.

En 1875, on réclamait, à Gotha « la fixation de la journée de travail correspondant aux besoins de la société ». Les socialistes allemands avaient assurément sous les yeux la loi des États-Unis qui, depuis 1868, limitait à huit heures la journée de travail dans les chantiers fédéraux ; mais ils savaient aussi que l’ouvrier pouvait, à sa convenance, d’après la jurisprudence américaine, travailler plus longtemps, étant présumé connaître les règlemens et les accepter par cela seul qu’il se laissait employer et payer [35]. Une loi suisse de 1877 avait déjà réduit le travail des fabriques à onze heures, quand le régime des quatre huit se forma (vers 1880) dans quelques colonies australiennes : 8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de sommeil, 8 shillings de salaires. Si les trois premiers termes furent maintenus, du moins jusqu’à ces derniers temps [36], le quatrième fut, on pouvait le prévoir, promptement délaissé, rien ne pouvant empêcher les charpentiers, les gaziers, les plâtriers, les tondeurs de laine et beaucoup d’autres de gagner plus de 8 shillings par jour. On aspira donc exclusivement en Europe, comme en Amérique, au régime des trois huit. Dans l’enquête faite par la commission française du travail en 1890, sur 110 syndicats ouvriers, 180 demandèrent la journée de 8 heures sans travail supplémentaire, 48 la même journée avec travail supplémentaire, 2 une journée moindre, 38 seulement donnèrent une réponse négative. L’année suivante, le premier article du programme d’Erfurt (partie spéciale) fut ainsi rédigé : « Fixation d’une journée de travail normal, fixée à huit heures au maximum. » On sait enfin quelle fut, au dernier Congrès de Zurich, la tactique des meneurs allemands : malgré les efforts du groupe français, qui voulut tout embrasser au risque de mal étreindre, la majorité se concentra sur un seul point : la journée de huit heures ; et revendiqua cette réforme avec toute l’énergie dont elle était capable.

Mais d’abord, pourquoi s’en tenir au régime des trois huit ? Une surenchère démagogique devait s’organiser, et s’organisa. D’après M. Vaillant, il faudrait réduire la journée de travail à six heures, d’après M. Hyndmann à quatre, d’après M. Lafargue à trois, d’après MM. Reinsdorf et J. Noble de New-York à deux, d’après le docteur Joynes à une heure et demie. Cette spéculation à la baisse ne pouvait s’arrêter. M. J. Guesde, interpellé dans une réunion électorale, à Roubaix, par un contremaître qui lui reprochait de berner les ouvriers, a répondu, s’il faut en croire le Journal des Débats du 15 août 1893, que, si ces derniers travaillaient une heure vingt minutes par jour, cela suffirait aux besoins du peuple. Une heure vingt minutes, entendez-vous ? De grâce, est-il avéré que cette solution soit définitive, et ne peut-on pas encore retrancher les vingt minutes ?

On n’aboutit, d’ailleurs, en intervenant par voie d’autorité, qu’à des déterminations purement arbitraires. Chaque branche de l’industrie humaine a ses exigences et les besoins de l’heure présente ne sont plus déjà ceux d’hier. Les économistes anglais Senior et Wilson déduisaient de certains faits, jadis exacts, que le gain des fabricans était produit dans la dernière des dix ou onze heures formant la journée de travail : plusieurs de ces faits se sont modifiés, et la journée put être réduite à neuf heures ou à neuf heures et demie. Pourquoi les économistes contemporains croient-ils pouvoir reléguer les anciennes journées effectives de quatorze ou quinze heures dans la « période chaotique » de la grande industrie [37] ? C’est que de grands progrès industriels ont amené, par le cours naturel des choses, une réduction graduelle de la journée dans presque tous les métiers, c’est que la force spontanée des ouvriers agissant collectivement s’est accrue, sous l’empire de nombreuses circonstances, et qu’ils en ont usé quelquefois hors de propos, mais quelquefois à propos pour se procurer tantôt une élévation légitime des salaires, tantôt une abréviation légitime de la durée du travail.

Ce qui semble intolérable, c’est que l’autorité publique s’interpose entre le patron et l’ouvrier adulte pour dire à l’un : « Tu ne feras pas travailler », à l’autre : « Tu ne travailleras pas plus de huit heures ou plus d’une heure vingt minutes. »

Le patron peut d’abord répondre qu’il a le droit de travailler, ayant le droit de vivre, et que la communauté n’a pas à s’immiscer dans l’exercice de ce droit élémentaire, ce qui suffirait. Mais il ajoutera sans doute qu’il ne peut pas réduire la journée de travail sans diminuer le salaire ; car s’il reçoit, en échange d’une même somme, une moindre quantité de travail, il sera ruiné par tous ceux de ses concurrens étrangers qui ne subiraient pas le même joug. Ce second raisonnement fortifie le premier, car, jusqu’à ce qu’on ait établi l’Etal collectif unique, il est impossible de supposer que tous les peuples sans exception, malgré la diversité des intérêts et des mobiles, s’entendront pour établir une législation économique uniforme. Admettons qu’on passe outre, et le fabricant se trouvera pris dans ce dilemme : fabriquer plus cher et ne pas vendre, fabriquer à vil prix et vendre à perte. Quelque parti qu’il prenne, c’est la ruine. Aura-t-on du moins préservé l’intérêt de l’ouvrier, qu’on oppose, bien à tort, à celui du patron ? Non, car si tous les patrons, dans une même branche d’industrie, sont réduits à se croiser les bras, leurs ouvriers sont réduits à chômer. Si l’on suscite, en limitant la durée du travail, une cause permanente de chômage, on leur coupe les vivres.

Mais l’ouvrier peut répondre à son tour : « De quel droit limiter mon travail ? Je suis valide et robuste ; le cabaret ne m’attire pas : il me plaît de travailler plus de huit heures et d’épargner pour mes vieux jours. J’ai d’ailleurs non pas seulement deux, comme Adam Smith le suppose, mais cinq enfans à nourrir, et le salaire dont mon voisin célibataire se contente ne me suffit pas. » C’est alors qu’un sophiste murmure à son oreille : « Tu travailleras moins, et tu ne seras pas moins payé. » Mais l’ouvrier clairvoyant sait à quoi s’en tenir : il comprend que, par la force des choses, en réduisant uniformément, dans un pays, la journée de travail, on abaisse la moyenne des salaires, à moins de tarifer aussi les prix de revient, ce qui n’est pas possible. C’est pourquoi les mineurs du Northumberland et du Durham s’opposèrent formellement au bill limitant à huit heures le travail des mines, que la Chambre des communes a cru devoir voter au mois de mai 1893. Les ouvriers cotonniers du Lancashire ont plusieurs fois déclaré que cette innovation serait funeste à l’industrie cotonnière anglaise [38]. Stuart Mill avait reconnu lui-même qu’il faudrait, dans la plupart des cas, employer la contrainte. MM. Watson, Harford, Tait, secrétaires de diverses unions d’ouvriers, n’éprouvaient pas de leur côté le moindre doute à ce sujet et déclaraient licitement devant une commission de la même assemblée (avril 1893) : « Personne ne devrait être autorisé à gagner un sou une fois ses huit heures terminées, et celui qui, rentré chez lui, emploierait ses heures de loisir à faire des chaussures pour un magasin devrait être puni. » Nous n’insistons pas : MM. Watson, Harford et Tait ont achevé la démonstration.

Conséquens avec eux-mêmes, les docteurs en socialisme ont excommunié le travail à la tâche ou « marchandage ». Après la révolution du 24 février 1848, un décret du Luxembourg l’avait immédiatement aboli. Il faut lire, dans l’ouvrage que M. Thiers a publié sur : la propriété (septembre 1848), le chapitre VI du livre III : l’illustre ; homme d’Etat n’a pas écrit de page plus incisive et plus brillante. Un habile ouvrier, payé 5 francs par jour, exécutait en dix jours une pièce de machine ; son maître la lui commande au même prix en lui laissant le choix du temps ; il la termine en sept jours et gagne un peu plus de 7 francs. Plus tard, il sera chargé d’exécuter le cylindre ; d’une machine à vapeur, valant deux ou trois mille francs, calculera ce qu’il lui faut de temps et de main-d’œuvre, s’adjoindra plusieurs auxiliaires, tirera d’eux le meilleur parti possible, arrivera par là même à gagner un très gros salaire, tout en trouvant le moyen de stimuler leur zèle par un supplément de paye. En fin de compte, il aura gagné deux, trois ou quatre fois plus que par le travail à la journée, obtenu les bénéfices d’une spéculation véritable sans risquer les capitaux de l’Etat ni ceux qu’il a lui-même épargnés. Voilà, disait alors M. Thiers, une « organisation du travail » toute trouvée, toute facile, qui est à la fois un système d’éducation, de surveillance, de rémunération exactement proportionnelle au travail produit : elle existait et vous l’avez détruite ! « O les plus inconséquens des hommes ! Vous voulez que l’ouvrier devienne entrepreneur et, dès qu’il l’est devenu, vous le délestez, vous l’appelez marchandeur, indigne tyran qui exploite l’homme ! vous vantez le travail comme la plus sainte des vertus ! vous voulez que l’homme travaille, qu’il s’applique, qu’il gagne, qu’il prospère, et, lorsqu’il vous a obéi, qu’il a réussi, qu’il a spéculé heureusement dans les limites qui lui conviennent, vous l’appelez usurpateur, tyran du prolétaire ! Oui, pour vous plaire, il faut n’avoir pas réussi ! Et voyez comme la fin couronne l’œuvre ! Le lendemain du jour où le travail à la tâche était aboli, les bons ouvriers étaient découragés, les mauvais ne gagnaient pas plus, et les jeunes demeuraient sans ouvrage. »

Comme un grand nombre d’ouvriers associés, les « associés tailleurs », par exemple, avaient été, par la force des choses, amenés à rétablir très promptement le travail à la tâche, et l’épreuve de 1848 ayant complètement échoué, cette utopie fut discréditée pour un certain temps. Karl Marx recommença la lutte en ouvrant le feu contre le travail « intensif », c’est-à-dire en dé montrant qu’il ne suffisait pas de réduire la journée de travail si l’ouvrier s’usait par un déploiement excessif de force musculaire ou de force nerveuse. Le congrès de Bruxelles vota donc à l’unanimité, le 22 août 1891, la suppression du travail aux pièces [39], et ce vœu fut renouvelé l’année suivante par le congrès de Tours. De même, au moment où j’écris ces lignes, l’abolition du travail en chambre figure au programme du congrès international des ouvriers gantiers qui se réunit à Grenoble (3 septembre 1893). Mais, encore une fois, si la société doit empêcher divers abus en prescrivant certaines mesures de salubrité, d’hygiène, de sécurité générale, elle ne saurait traiter les ouvriers majeurs, investis aujourd’hui presque partout des droits les plus étendus, comme des êtres incapables de se défendre. Certains excès du travail intensif ne légitiment pas la suppression du travail aux pièces. Aujourd’hui comme hier, l’ouvrier qui travaille aux pièces échappe à la surveillance tyrannique du patron, qui perd le droit de lui reprocher sa négligence ou sa paresse : n’étant plus astreint qu’à livrer dans des conditions déterminées la chose une fois promise, il acquiert une plus grande somme d’indépendance. Il a le droit absolu d’y aspirer. On peut rappeler aux congrès de Bruxelles et de Tours qu’ils avaient, dans ces mêmes sessions, réclamé l’abolition du salariat : en montrant le but aux travailleurs, ils lui défendaient de l’atteindre.

Le dixième congrès du parti ouvrier français, séant à Marseille, a dressé, comme on sait, un programme à l’usage des campagnes. Pour entraîner dans sa sphère d’action les deux couches de la démocratie rurale, il a proposé tout à la fois : pour les ouvriers agricoles de tarifer le prix du travail ; pour les fermiers et métayers, de tarifer le prix des baux. Les deux propositions se tiennent et se valent. Tout ce que nous disons de l’une s’applique à l’autre.

La politique des syndicats ouvriers consistant à monopoliser le travail, ils entreprirent une croisade contre certains bureaux par l’entremise desquels se font actuellement plus des quatre cinquièmes des placemens d’ouvriers ou d’employés. C’est pour seconder cette campagne que MM. Mesureur et Millerand, Joffrin et Dumay saisirent la Chambre des députés d’un projet interdisant, sous des peines sévères, tout placement non gratuit. M. Yves Guyot combattit cette proposition avec un véritable talent (mai 1893), montrant que le rôle d’intermédiaire entre la demande et l’offre d’emploi est un service comme un autre, comportant une rémunération légitime, et que les cotisations payées aux syndicats par les ouvriers une fois placés seraient une forme de la rémunération, signalant en outre les conséquences abusives d’un monopole que le texte adopté par la commission législative affranchissait de tout contrôle. Il n’est presque pas de « revendication » socialiste qui ne tende à confisquer une liberté. Celle-ci devait gêner assuré ment chaque ouvrier en quête d’un emploi, puisqu’elle le contraignait dans ses démarches et l’exposait soit à la rancune, soit à la partialité d’un intermédiaire unique ; mais elle préparait en outre, au grand détriment de la république, la dangereuse suprématie d’une intime minorité, c’est-à-dire de deux cent mille syndicataires sur l’ensemble de la population ouvrière et industrielle. La Chambre sentit ce péril, et la loi fut ajournée : les syndicats ont alors changé leur fusil d’épaule, et le piquant de l’aventure, c’est que, pour soustraire décidément les ouvriers à la « rapacité de l’intermédiaire », ils se sont érigés eux-mêmes en intermédiaires sans se soucier autrement de la gratuité. La redevance, au lieu d’être préalable, n’est touchée qu’après le placement [40].

Ce qui justifie, aux yeux des socialistes, cette entreprise persévérante, acharnée contre la liberté du genre humain, c’est la nécessité d’arrêter le développement excessif de la production. A côté de la plaie féodale qui vient de se fermer, écrivait Dupont-White en 1846 [41], une plaie nouvelle s’est ouverte, celle de l’industrie libre. Le régime de la libre production permet à tout venant d’élever manufacture, atelier, boutique, quel que soit le nombre des industries préexistantes ; de recruter partout des ouvriers, de troubler les relations acquises, de ruiner les compétiteurs par la « surabondance des produits » et l’émulation du bon marché. La marche forcée des usines, la plénitude des magasins entraîne bientôt l’impossibilité de vendre que suit celle de produire, et le travailleur, après les malaises de l’intermittence, éprouve les désastres du chômage. Des brochures intitulées : Crises pléthoriques, Anarchie de production, ont été depuis cette époque répandues en Allemagne par les chefs de la secte ; le programme d’Erfurt les résume dans une phrase laconique : « Les forces productives de la société actuelle sont devenues trop grandes. »

Il est incontestable que, même sous le régime de la liberté, la production ne s’adapte pas invariablement, avec une précision mathématique, aux besoins des consommateurs. Il n’en peut être autrement, les plus avisés ne pouvant pas tout prévoir. Il s’agit de savoir comment on pourrait suppléer à ce défaut de prescience et si chacun des remèdes proposés n’est pas pire que le mal. Nous avons déjà montré qu’on l’aggraverait en faisant de l’Etat un producteur unique, et que, la libre concurrence une fois écartée, chaque erreur aurait des conséquences incalculables. Tout porte à croire qu’on ne gagnerait pas davantage à concentrer la production entre un certain nombre d’associations ouvrières : il ne faut attendre d’elles ni cette vigilance infatigable, ni cette prévoyance minutieuse que suscite l’intérêt personnel et que l’unité de direction tient en éveil. D’ailleurs on aurait déplacé, non supprimé la concurrence et ses effets, à moins que les associations ne s’entendissent entre elles pour limiter la production. Nous touchons donc à l’absurde, parce que nul n’est assez éclairé pour dire tout à coup, en connaissance de cause : Assez de fer, assez de ; draps, assez de vêtemens, assez de logemens. Nul n’est assez sur de lui-même et du lendemain pour décréter que le prix des choses n’est plus en rapport avec leur utilité réelle et pour en déterminer la hausse par voie d’autorité. D’ailleurs on ne s’arrête pas sur cette pente et, comme le progrès d’une hausse factice peut sembler intolérable aux consommateurs, il faudra donc aussi, le cas échéant, décréter la baisse. Ce n’est pas impunément qu’on commence à détourner le cours naturel des choses : le plus simple et le plus sage est de laisser à la liberté le soin de corriger les maux de la liberté.

Si « la productivité du travail humain s’accroît dans des pro portions gigantesques », c’est, lit-on dans le programme d’Erfurt, que « l’outil se transforme en machine ». Il y a longtemps que l’outil s’est révolté contre la machine. Personne n’ignore que les copistes ont brisé les premières presses, que les matelots ont détruit les premières chaloupes à vapeur. Proudhon décrivait en 1848, dans un style aussi violent que pittoresque, cette « sorte de éludera qui tantôt apparaît sous la forme de Gutenberg et tantôt revêt celle d’Arkwright ». Hier encore, les délégués d’une chambre syndicale parisienne demandaient au Parlement d’établir sur les machines un impôt équivalent au travail qu’elles épargnent. On ne comprend pas, en vérité, que cette erreur surannée résiste à l’étude impartiale et réfléchie des faits. L’invention de l’imprimerie a tué, sans doute, l’industrie des copistes ; mais quel immense surcroît de travail elle procure à toute une armée de travailleurs ! La transformation de la marine a dérangé quelques habitudes et froissé quelques intérêts ; mais l’ancienne marine à voiles n’employait pas plus d’hommes que n’en occupent aujourd’hui les deux navigations réunies. En 1700, quand Arkwright prit son premier brevet pour une machine à filer, les filatures an glaises comptaient 7900 ouvriers ; elles en comptent aujourd’hui 500 000. Les chemins de fer ont ruiné les diligences, mais les compagnies françaises rémunèrent 230 000 employés [42]. La perturbation provisoire que les machines apportent dans le marché du travail est, en général, largement compensée par un accroissement de la consommation qui correspond à la baisse des prix et, quoique l’application de la découverte économise immédiatement un certain travail, le nombre des ouvriers employés finit par augmenter. Il ne subsiste donc pas même un prétexte pour enfer mer pendant plusieurs années au Conservatoire des Arts et Métiers, comme le proposa Proudhon, les nouveaux modèles. C’est ici qu’éclate la témérité, j’allais dire la folie du combat engagé contre la libre expansion des facultés humaines. Il faudrait, pour éviter un excès de production, marcher à reculons en maudissant tous ces grands inventeurs qui ont transformé la condition du genre humain. C’est une étrange entreprise que de bouleverser toute la société pour en arrêter le progrès, et je ne sache pas qu’on puisse mieux plaider la cause de la liberté.

On tente encore, pour arrêter l’excès de production, de supprimer ou de réduire le travail des femmes. Karl Marx a soutenu : 1° que la rémunération du chef baisse si les membres de la famille travaillent ; 2° que le salaire des femmes déprécie celui des hommes. Les économistes contemporains ont réfuté ces deux propositions, et je sortirais de mon cadre en reprenant leur démonstration. Je me borne à constater que l’innovation consiste non à laisser travailler les femmes, mais à les empêcher de travailler. Cependant leur droit a été reconnu dans tous les temps et dans tous les lieux ; il est égal à celui des hommes, et l’on ne peut pas les en priver sous le faux prétexte que, si tout le monde travaille dans la famille, la rémunération familiale n’augmente pas. Le congrès de Tours a voté (novembre 1892) la proposition suivante : « La femme mariée sera bannie de l’atelier. » Mais si le mari subit un chômage, s’il ne gagne pas, par sa faute, ou sans sa faute, de quoi subvenir aux besoins du ménage, s’il ne rapporte pas sa paye intégrale au logis ? il faudra donc que la femme et les enfans implorent la charité publique ! La loi française du 2 novembre 1892 fut un essai de transaction entre les partisans et les adversaires de la liberté industrielle. Nous laissons de côté, bien entendu, la partie de cette loi qui concerne le travail des enfans et des filles mineures, pensant que l’Etat a le droit d’intervenir pour protéger ceux qui ne peuvent pas se défendre. Mais fallait-il aussi réglementer le travail des femmes majeures ? La Chambre des députés l’avait admis, malgré l’opposition de MM. Yves Guyot, F. Passy, Andrieux, Bernard Lavergne. Le Sénat fut tout d’abord, il est vrai, d’un autre avis (27 octobre 1891) ; mais, la Chambre ayant manifesté par l’organe de M. Jamais (21 novembre 1891) sa volonté de ne pas céder, il se laissa convaincre par M. Tolain (22 mars 1892). La Chambre des députés, au contraire, céda sur la durée légale du travail, qu’elle avait fixée à dix heures, et que la Chambre haute porta définitivement à onze heures. Le Sénat avait aussi décidé (28 novembre 1889) que le travail de nuit ne devait pas être interdit aux femmes ; mais, désarmé par l’opposition inflexible de la Chambre, il fléchit sur le principe, en atténuant la portée de la nouvelle mesure par une série d’exceptions. Sans doute on retirait à peu près d’une main ce qu’on avait donné de l’autre ; mais il suffisait, pour le moment, aux députés, comme l’expliqua le baron Piérard dans un rapport ultérieur [43], d’avoir fait prévaloir l’idée de la réglementation contre les économistes et les libéraux. Cette loi, qui ne satisfaisait personne, souleva d’ailleurs, le même rapport en fait foi, de nombreuses protestations [44], et les ouvriers d’Abbeville, par exemple, s’enhardirent jusqu’à réclamer « la liberté entière du travail ». Nous ne pouvons pas leur donner tort. Quelques hommes d’Etat veulent faire au socialisme sa part ; ils n’y parviennent pas.

Les chefs du socialisme prêchent, avons-nous dit, l’abolition des nationalités. En effet la conception d’un Etat collectiviste flanqué d’Etats fondés sur le double principe de la propriété individuelle et de la liberté civile est incompréhensible. Dépourvu des organes nécessaires pour échanger ses produits avec le reste du monde, il serait contraint de se replier sur lui-même et, plongé rapidement dans une misère profonde, il n’aurait plus même les moyens de se défendre contre ses puissans voisins. Mais le troupeau tourne, cette fois, le dos aux pasteurs, et le socialisme scientifique est doublé d’un socialisme pratique qui le contredit avec une aveugle violence. Si le travail des femmes déprécie celui des hommes, le travail des étrangers ne déprécie-t-il pas celui des nationaux ? A quoi bon les coalitions, la proscription du travail aux pièces, la réclamation collective d’un plus fort salaire, etc., si des travailleurs, plus sobres et moins exigeans, subissent la loi du patron ? De là ces conflits entre Français et Belges dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, entre Italiens et Français dans l’Hérault et dans les Bouches-du-Rhône, cette série de mesures prises par les Etats-Unis d’Amérique contre l’émigration européenne [45], australienne et chinoise, celle lutte à outrance qu’ont entamée plusieurs colonies australiennes contre l’immigration par mer, ces propositions déposées en 1885 par les députés français Castelin, Lalou, Macherez, Brincard, Hubbard, frappant de taxes plus ou moins lourdes les résidens étrangers, cette autre proposition du même genre faite à la Chambre des communes par M. J. Lowther et qui réunit, en février 1893, 119 voix contre 234 [46]. Voilà donc les agapes auxquelles le socialisme convie les pauvres et les affamés du monde moderne ! Cependant, si la guerre peut être entreprise entre les Etats pour l’indépendance ou pour l’honneur, elle ne se justifie pas, entre les individus, par l’âpreté de la concurrence. Il appartient aux travailleurs de conclure un premier traité de paix générale, et cette paix-là devrait resplendir sans ombre, dès aujourd’hui, sur tout le genre humain. Nous croyons que la liberté du travail, c’est-à-dire le droit de vivre suit les étrangers sur notre territoire, à la condition qu’ils remplissent tous les devoirs imposés par l’hospitalité, comme elle doit suivre les Français au-delà de nos frontières.

Le socialisme marque encore de son empreinte un certain nombre de lois proposées ou déjà votées dans plusieurs pays de l’Europe. Il s’agit d’imposer par décret la prévoyance ou l’épargne. Nous n’avons ni le temps ni l’envie de raconter l’histoire, déjà longue, et d’exposer les progrès de l’assurance obligatoire chez les peuples civilisés. On commence, en général, par se convaincre que l’industrie particulière est impuissante à conjurer les effets de certains fléaux, et l’on arrive promptement à déclarer que « l’Etat doit prêter son concours pour organiser la solidarité entre tous les propriétaires [47] ». On ne se dissimule pas qu’une atteinte est portée par là même à la liberté. Mais quoi ! l’obligation de payer une prime sera-t-elle plus vexatoire que l’obligation de payer l’impôt ? l’impôt est-il autre chose, en réalité, qu’une prime d’assurance contre le désordre, la guerre, le vol, le meurtre, etc. [48] ? Ce qui semble décisif, c’est que, si l’assurance reste facultative, on ne peut pas persuader aux intéressés de s’adresser à l’Etat, celui-ci n’allant pas au-devant de la clientèle comme les sociétés privées [49]. Ainsi, en France, malgré les grands avantages qu’offre aux travailleurs la caisse nationale des retraites, elle n’a enregistré que 800 000 déposans sur 9 600 000 ouvriers ; encore le nombre des adhésions spontanées a-t-il été presque nul [50]. M. Gladstone, en Angleterre, n’a guère mieux réussi dans une entreprise analogue. Donc, si l’on ne peut pas obtenir immédiatement un système de pensions « servies par l’Etat », comme on le pro posait naguère au congrès de Belfast, il faut du moins pousser de vive force à l’assurance par l’Etat : compelle intrare.

Mais ce raisonnement ne nous subjugue pas. D’abord l’impôt diffère absolument de la prime : tout le monde est tenu de contribuer aux dépenses nécessaires que l’Etat fait dans l’intérêt général, et personne n’est astreint à s’assurer dans son propre intérêt. Ensuite, si plusieurs tentatives de ce genre ont échoué, c’est que l’Ktat sort de son rôle naturel et veut faire le commerce sans être suffisamment commerçant [51]. Enfin, quand le travailleur ne veut pas s’assurer, il n’a pas toujours tort : dans le commerce maritime, par exemple, certains armateurs trouvent un avantage à « s’assurer eux-mêmes », c’est-à-dire à constituer un fonds de réserve assez important pour parer aux conséquences des sinistres ; de simples « employés » peuvent faire un calcul analogue. Après tout, s’ils se trompent, c’est leur affaire. Quand il s’agit, en 1883, d’imposer aux ouvriers mineurs des retenues obligatoires sur leurs salaires pour coopérer à l’établissement des caisses de secours, les délégués entendus par la commission d’enquête ne s’accordèrent pas : il n’est pas certain, dit l’un d’eux, qu’on accepte, au Creuzot ou à Montceau-les-Mines, cette obligation [52]. S’il n’est pas démontré que le régime de liberté pèse à la majorité des intéressés (et la démonstration n’est pas faite), l’Etat excède manifestement son droit en les contraignant. Il ne doit pas, je le répète, entamer le salaire de l’un, le pécule de l’autre, sans son consentement formel, même avec l’intention de le lui rendre sous une autre forme.

La loi française du 27 décembre 1802 n’organise qu’un arbitrage facultatif en matière de différends collectifs entre patrons et ouvriers ou employés. On ne peut qu’approuver notre parlement d’avoir, en quelque sorte, convié les ouvriers et les patrons à soumettre les questions qui les divisent d’abord à des comités de conciliation, ensuite à des conseils d’arbitrage, en conférant même au juge de paix le droit d’intervenir d’office en certains cas [53]. Mais les socialistes se proposaient un autre but et n’ont pas cessé d’y tendre. Il s’agissait de rendre l’arbitrage obligatoire. On s’aperçut aisément que, s’il était aisé d’employer la contrainte envers les patrons, il serait difficile, quelquefois périlleux de forcer la main aux ouvriers [54]. M. Raspail proposait, à vrai dire, un expédient bizarre : on enlèverait aux récalcitrans le droit de se mettre en grève. Mais comment le leur enlever sans recourir à la force ? Grave dissonance dans la discussion d’un projet où l’on s’efforçait de substituer à la violence le raisonnement, l’entente amiable, le débat préalable et réfléchi. L’arbitrage obligatoire fut donc repoussé.

Quelques hommes d’Etat tombent dans une double erreur. Les uns se figurent qu’ils peuvent, en jouant, sur les mots, se déclarer socialistes sans adhérer aux véritables principes du socialisme. Ils s’abusent et n’abusent guère qu’eux-mêmes. Les gens que tentent les doctrines collectivistes connaissent aujourd’hui la valeur des mots : si l’on ne gagne pas leur faveur en tâchant de prouver qu’ils s’égarent, on perd leur confiance en feignant de leur laisser croire qu’ils ont raison sans leur donner raison. D’autres politiques s’imaginent qu’on peut battre les socialistes avec leurs propres armes, les enlacer et les muscler en caressant deux ou trois de leurs projets, par exemple en exagérant, comme l’a fait AL de Bismarck, certaines attributions de l’Etat pour les tenir sous la tutelle de l’Etat et tourner plus sûrement contre eux, au bon moment, ses armes offensives et défensives. Autant de songes ! Les chefs du socialisme contemporain sont des logiciens terribles : il n’est pas une concession qui n’en provoque une autre ; et, quand un doigt est mis dans l’engrenage, tout est broyé. « Je veux vous l’avouer franchement, disait Bebel au Reichstag, si quelque chose a favorisé l’agitation socialiste, c’est le fait que le prince de Bismarck s’est jusqu’à un certain point déclaré pour le socialisme ; seulement nous sommes dans ce cas le maître et il est l’écolier. » Il faut avoir le courage de confondre l’erreur par la vérité, le socialisme par la liberté.

Enfin toute conquête, même partielle, du socialisme sur la liberté civile est un échec pour la liberté politique. Il en est surtout ainsi dans les pays que leurs mœurs et leurs traditions préparent incomplètement à cette liberté.


ARTHUR DESJARDINS.

  1. Comme celle dans laquelle il est temps d’entrer, poursuit-il, après la période critique, ouverte depuis que la réformation de Luther a détruit le moyen âge, époque organique.
  2. L’Individu et l’État, p. 256. Voir le même ouvrage, p. 280.
  3. Thiers, De la Propriété, liv. II, ch. IV.
  4. Expressions empruntées à l’Individu et l’État, p. 55.
  5. Bastiat, Harmonies économiques.
  6. De la Propriété, liv. II, ch. II.
  7. Le Collectivisme, 3e édit.. p. 81.
  8. La Tyrannie socialiste, liv. II, ch. II
  9. Voir encore le programme de Gotha.
  10. M. Yves Guyot se demande si l’on prétend constituer une seule société collectiviste, par exemple, entre les cent treize millions d’hommes qui habitent l’empire russe ou dans l’empire d’Autriche avec ses Allemands, ses Hongrois, ses Tchèques, ses Polonais.
  11. L’Individu et l’État, p. 3.
  12. Cette partie de la thèse communiste est vivement combattue par quelques « indépendans » et notamment par M. Protot.
  13. M. J. Guesdo, dans une lettre adressée au Temps, reconnaît qu’on a pu pousser le second cri, mais non le premier. (11 septembre 1893.)
  14. P. Leroy-Beaulieu, Le Collectivisme, p. 8.
  15. Comp. Alfred Jourdan, Le rôle de l’État dans l’ordre économique, p. 331 et 355.
  16. Voir P. Leroy-Beaulieu, Ib., p. 168.
  17. De quelques nouvelles doctrines sur la propriété foncière, p. 10.
  18. Comp. P. Leroy-Beaulieu, Ib., p. 170.
  19. La Quintessence du socialisme, trad. Malon, p. 66.
  20. « Voici dans sa substance, dit Schœffle (op. cit., p. 17 et 18), le programme du socialisme : remplacement du capital privé, c’est-à-dire du mode de production spéculateur privé, sans autre règle sociale que la libre concurrence, par le capital collectif qui produirait une organisation plus unifiée, sociale, collective du travail national. Ce mode de production collectiviste supprimerait la concurrence actuelle… » Schœffle ajoute que le système nouveau supprimerait les capitaux de prêt, le crédit, les fermages, le loyer, la Bourse de commerce en marchandises, le marché, les annonces, les réclames et par-dessus tout le numéraire métallique.
  21. P. Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 274 et 275.
  22. Yves Guyot, op. cit., p. 97 et suiv. Comp. Thiers, De la Propriété, p. 251.
  23. Comp., sur la substitution de l’épargne capitalisée à l’épargne thésaurisée, P. Leroy-Beaulieu, lb., p. 230.
  24. L’Individu et l’État, p. 172.
  25. La Quintessence du socialisme, p. 63.
  26. L’Individu et l’État, p. 174.
  27. Die Entwickelung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft (1883).
  28. Nous les supposons élus, quoique les collectivistes soient loin de s’entendre à ce sujet : « Pour le socialisme réalisé, dit Schœffle (Ib., p. 52), le suffrage universel n’est pas absolument nécessaire. »
  29. C’est à dessein, on le remarquera sans peine, que je n’examine pas chacune de ces questions sous ses diverses faces. Je me propose uniquement de faire ressortir l’antagonisme du socialisme et de la liberté.
  30. Encore les mineurs grévistes du Pas-de-Calais réclamaient-ils, dans leur ultimatum du 25 septembre 1893, des tarifs différens selon qu’il s’agissait des ouvriers à la veine, des ouvriers à la corvée et raccommodeurs ou des rouleurs.
  31. Si d’aventure quelque baisse de salaire dépendait d’un caprice, la concurrence entre patrons d’une part, le droit de grève de l’autre, seraient les régulateurs du marché.
  32. La Tyrannie socialiste, p. 160 et 161.
  33. Le programme porte qu’il ne sera plus, à l’avenir, renvoyé d’ouvriers ayant encouru une condamnation, mais en exceptant le cas où la condamnation aurait porté préjudice à « l’employeur ».
  34. Voir un intéressant article de M. Chailley-Bert dans le Moniteur des intérêts matériels du 2 mai 1893.
  35. Voir sur la loi de l’Etat de New-York, de 1878, et sur l’interprétation qu’elle a reçue, Yves Guyot, op. cit., p. 111.
  36. Aux dernières nouvelles, les trades unions de l’Australie demandent que la journée de travail soit réduite à six heures.
  37. Comp. P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, chapitre XI.
  38. Le congrès des trades unions, de Glasgow (septembre 1892), a rejeté seulement par 205 voix contre 155 une proposition transactionnelle, ainsi conçue : « Dans tout métier ou toute profession dont les ouvriers organisés désirent, en majorité, avoir une journée de huit heures, cette durée de travail doit leur être assurée par la loi. »
  39. Dans les termes suivans : « Le congrès est d’avis que cet abominable système du surmenage est une conséquence du régime capitaliste, qui disparaîtra en même temps que celui-ci : il est du devoir des organisations ouvrières de tous les pays de s’opposer au développement de ce système. »
  40. Voir le Journal des Débats du 19 août 1893.
  41. Essai sur les relations du travail avec le capital, ch. XVII.
  42. Comp. Yves Guyot, La Tyrannie socialiste, p. 68.
  43. Annexe à la séance du 8 mai 1893.
  44. Comp. dans l’Officiel du 24 août 1893 le nouveau projet de loi déposé par la « commission du travail » sur le bureau de la Chambre.
  45. Comp. la récente correspondance entre le secrétaire d’Etat des affaires étrangères et le baron Fava, ministre d’Italie à Washington. Si les Italiens sont expulsés de divers Etats (notamment du Colorado), c’est uniquement parce qu’ils font baisser le prix de la main-d’œuvre.
  46. Après les troubles d’Aigues-Mortes, la Veille République française demanda que les patrons occupant des étrangers fussent au moins frappés d’une taxe équivalente à la différence entre les salaires payés aux Français et les salaires plus faibles payés aux ouvriers du dehors. Voir encore, dans les journaux du 23 septembre 1893, le compte rendu d’une réunion d’ouvriers terrassiers tenue à Paris, rue de Flandre.
  47. Voir la proposition de loi ayant pour objet la création d’une caisse nationale d’assurances mutuelles agricoles entre les communes gérée et administrée par l’État (annexe à la séance de la Chambre des députés du 6 mai 1893).
  48. Même proposition.
  49. Même proposition.
  50. Comp. le projet de loi du gouvernement sur les retraites ouvrières, déposé le 6 juin 1891.
  51. Comp. Léon Say, Le Socialisme d’État, p. 59.
  52. Voir mes Questions sociales et politiques, p. 310.
  53. Nous faisons nos réserves sur l’article 13.
  54. Voir le rapport de M. Lockroy (23 janvier 1892).