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Le Siège de l’âme

Mercure de Francet. 147, n° 548, 10 avril 1921 (pp. 374-385).


LE SIÈGE DE L’ÂME


Tous ces tombeaux dynastiques m’avaient incliné moins vers le néant d’usage, que raffermi dans une posture familière : dois-je m’en réjouir ? Je ressens peu les lamentations sur la vanité des choses et la fuite d’un passé dont on est le maître, après tout, puisqu’il remplit notre présent joyeux.

Ce qui régnait d’ailleurs, aux Sépultures de l’Ouest, où le mort revêt les mêmes couleurs que le Vivant de ta ville interdite, — ou bien dans ces Tombes-Orientales où trône le fondateur des Ta-Tshing, — les Purs, — même les débris monumentaux qui jalonnent les routes et les âges dans cette Chine du Nord, impériale, hautaine et délabrée, ne m’apprenaient pas autre chose que la prolongation posthume, et, par le moyen des signes, la durée victorieuse des noms.

C’est dans cet esprit que j’atteignis la vallée des Treize-Sépultures, vallée close, barrée au Sud d’un quintuple portail qui en prend possession : au nom des Ta-Ming, les Brillants, dont le titre de règne unit, dans ce blason que fait tout caractère, le Soleil à la Lune afin de signifier toute la lumière.

Et j’abordai la route funèbre, étalée comme un cortège sur des milliers de pas, dallée ainsi qu’une voie d’Empire, sinueuse de haut en bas, de droite à gauche, et qui, par son dessin, sa lenteur, son ampleur, fait un acheminement digne et décuple l’état de piété. J’obéis donc à la stèle avancée : tous, officiers, civils et militaires sont invités à descendre de monture afin de processionner correctement. Je saluai la tortue sous son kiosque rouge. Je franchis une seconde parte, à mille pas plus loin. À mille pas encore, un autre portique d’où s’aligne sur mille autres pas le défilé des Bêtes et des Hommes gardiens.

Deux par deux, couchés, puis debout, imaginaires ou connus, — lions, unicornes, éléphants, chameaux, chimères ou chevaux, officiers d’armée, officiers civils et grands fonctionnaires, ils forment une escorte magnifique et recueillie. Ils mènent la route vers le profond de la vallée. Là siège le Grand Ancêtre dont le nom familier fut… (mais évitons ce nom par respect), — et la marque d’années, Young-Lô.

Voici cinq cents ans qu’il règne encore sur l’assemblée des tombes. Douze autres se sont ajoutées à la sienne, de place en place, aussi loin que la vue dans les replis des monts. Ce fut un impérieux Empereur. Ayant détrôné son neveu timide, l’ayant fait tuer ou fait bonze en un couvent perdu, il rétablit sa dynastie sur des bases nouvelles. Il abandonna Nan-King, capitale du Sud, pour Pei-king qu’il nomma Cité du Nord. Avec lui, du midi au nord, montèrent dans la plaine tous les parfums, le soleil et les fruits. Il voulut des lacs et des lotus autour des palais ; il voulut des palmes sur ses vases. Il apportait vraiment toute la lumière avec lui. Un jour qu’il chassait près de ces montagnes, il reconnut le lieu propice et ordonna qu’il dormirait ici.

Comme toutes les habitations nobles, son tombeau n’est pas simple, mais nombreux. C’est une procession de murailles, de portes, de kiosques, de cours, de rampes et d’esplanades ; et tout aboutit à la montagne qui renferme le caveau. Or, parvenu moi-même à la Grande Salle, — que l’on dit être la plus vaste dans l’empire, — je ne gagnai point, cette année-là, — celle qui meurt en ce moment, — le réconfort coutumier de ma marche longue et lente. Je m’arrêtai sans conviction : le but ne me semblait pas atteint.

Je sais. Des gens récriminent sur la disproportion entre l’édifice et l’objet contenu dans l’édifice. Il faut avouer l’immensité du monument : une toiture ample aux courbes originaires, aux pans creusés comme la peau des tentes sous le vaste poids du ciel, et resplendissant de l’or céréal de ses tuiles par millions. Une seconde toiture, lèvre inférieure avancée, qui reprend le geste et l’incline doucement vers les quatre espaces. — La façade, maintenant couleur de bois, est toute enveloppée d’ombres. Il y a trois grandes portes rectangulaires, ouvrant leurs regards sur la triple esplanade qui porte tout. Pour monter, les trois escaliers offrent, à droite, à gauche, des marches usuelles ; au milieu, une longue dalle réservée, où des dragons jouent dans les nuages et des chevaux de mer parmi les flots.

À l’entrée, le volume est déconcertant. Quel espace gardé par ces hordes de colonnes, rondes, polies, droites comme des poteaux, hautes à l’extrême ! Leurs huit rangées transversales ménagent donc neuf travées, le chiffre d’honneur par excellence, le nombre limite que le Ciel même ne peut pas dépasser, puisqu’il n’y a que neuf étages au firmament,.. Oui, tout ce vaste enclos serait déraisonnable, si je n’en savais pas la raison, le centre ; et le centre, le voici à hauteur de mon visage, à portée de ma main : une tablette de bois rouge, haute d’une coudée à peine et marquée de six caractères.

Les lettres sont pures, sans archaïsmes ni déformations, identiques aux modèles que les enfants calquent. Je lis :

MING
TCHENG
TSOU
WEN
HOUANG
TI

Cela signifie :

DES MING, LE PARFAIT ANCÊTRE WEN, — EMPEREUR, et cela est plein de majesté.

La tablette est frêle, légère. Elle est posée, — non scellée, — sur un socle à peine décoré où trois marches conduisent ; sous un dais endragonné d’or poussiéreux. Et pourtant, je sais qu’elle retient toute l’âme essentielle du PARFAIT ANCÊTRE WEN, dont les os inutiles occupent, un peu plus loin, le cœur de la montagne.

Qu’importe alors que la demeure soit démesurée, si l’Hôte la remplit toute de la grandeur du Nom ; si le Nom déborde la demeure ; si la présence se répand sur la terrasse, s’exhale dans le parc au delà des murs et va couler dans toute la vallée… — Mais non. Je ne puis pas me convaincre aujourd’hui. Quelle inquiétude jamais éprouvée ! Je ne trouve pas l’apaisement solennel…

Ah ! voici tout le mal : il y a des étrangers. Je les entends ; je les flaire surtout. Ils vont et viennent, ils s’extasient, ils récitent les inscriptions barbares qui souillent les murs. Et mon dépit n’est que l’irritation du monument lui-même au contact de ces parasites… Cela ou bien autre chose.

Autre chose, oui. Car cela n’est pas plus gênant que ces ânons qui paissent l’herbe entre les dalles, et dont le mâchonnement ne me semble pas sacrilège. Et pas plus que ce cheval maigre, d’un blanc-jaune, et vieux, qui hante le couloir. Il faut une autre cause au trouble du monument ; une perturbation plus digne de lui.

Je promène avec inquiétude mes pas dans la salle… et tout à coup, l’écho de mes pas m’apprend ceci : que la salle est déserte ; que le possesseur du nom n’habite plus son nom, que l’âme essentielle réside ailleurs… Je reviens droit à la tablette : elle est là, toujours, au centre de tout. Je la confronte, je l’interroge ; et je sens de plus en plus que tout le monument est vide ; que les Caractères mentent et sont vides aussi.

Comment, moi, puis-je affirmer cela ?…J’ai déjà dit : les échos sur les murs. Je le sais bien : la demeure est abandonnée ; l’espace qu’elle enferme existe mal.

Comment les poteaux et les toits peuvent-ils épauler encore la poussée des choses à l’entour ? Je ne me sens pas vivre dans ce lieu devenu négatif, ce lieu d’absence, ce moment qui n’est pas. Me voilà pris de vertige comme si la pesanteur devenait indifférente, comme si le temple tournait de haut en bas ; et mon regard titube sur les caissons verts du plafond ; et tout me devient égal, informe, vide enfin ! — Je me sauve…

Non sans m’être heurté sous la porte au troupeau d’étrangers nasillards. Ceux-là ne remarquent pas le cataclysme étrange. Ils vont et ils viennent avec la grâce même de la vermine sur la plaie. Ils comptent les colonnes ; ils essaient — à deux, à trois, — d’en embrasser le tour, et les voici en route pour le tumulus qu’ils vont piétiner d’importance en regardant le « panorama ».

Ils sont partis sans avoir rien soupçonné ; sans même un coup d’œil pour… Tant mieux ! Ils l’auraient traité d’« étiquette ».

On accorde trop d’importance aux déprédations des touristes. Généralement, leurs ébats, en Chine, se bornent à casser le nez d’une statue ou, plus commodément, un doigt, — à déposer leurs noms au pied du manteau rouge-impérial d’un mur d’enceinte, et puis à disparaître, souillant à peine le souffle du palais au toit cornu qui derrière eux s’ébroue et reprend sa respiration ample. Ceux-ci étaient moins offensifs encore. Un mari à lunettes paisibles ; une « jeune dame » déformée bien avant ses couches ; deux filles plus âgées, suant la virginité morose ; un vieillard peu noble, à la traîne. Tous échappés de l’Allemagne du Nord, pays moins avide que l’Angleterre de tessons et débris-souvenirs. — Vraiment, ils existaient peu.

Moi, retiré sous les thuyas enchevêtrés de la seconde cour, je songeais de toute ma ferveur. Voici les termes : le Siège de l’Âme. — L’absence de l’Âme. Antinomie ! Sorte d’équilibre plus vertigineux que la chute ! — Hors de sa demeure habituelle, où donc vaguait cette âme ? Où donc existait-elle ? — En un lieu terrestre ? Mais l’être spirituel d’un Empereur ne se peut point loger à la mesure d’une âme paysanne. Pas de choix possible, ni de bilocation. L’âme d’un Empereur réside, ou bien sous les Caractères dynastiques, ou bien au Ciel des Empereurs-Sages. Ceci est fort comme un axiome. Ceci ne peut pas ne pas être, dans l’Empire, ou bien l’Empire ne serait pas.

L’âme du Parfait Ancêtre Wen s’est donc retirée, — pourquoi, et pour combien de temps, au ciel des Empereurs. C’est là, bien au delà du Temple, des tombeaux, des formes et des signes qu’il me faut aller la joindre. Mais ici même le vertige reprend. Car il n’est pas question du Ciel des Élus, d’un paradis sphérique et simple où l’on monte tout droit, si l’on meurt en état de grâce ; après un détour, si l’on expire dans un moment d’impureté. Ici, personne ne vous tend les bras. Le chemin n’est pas unique. Il n’est pas multiple non plus. On ne peut pas, d’une ligne de pensée, réunir un point terrestre à un point donné du ciel ambiant. Sans doute, la Terre plate, immobile, solide, est le bon tremplin grossier d’où l’on saute au milieu du monde ; et sans doute aussi qu’à l’extrême, l’éther infiniment dur et cristallin, infiniment pur et joyeux tourne autour d’elle d’une vitesse infinie, globe de diamant noir que n’use pas même le frottement du Grand-Vide. — Tout cela est simple, aux deux bouts. Mais, d’un point à un autre, de la terre à la dix millième étape du chemin du monde, que la route de l’âme est peu imaginable ! Quelle danse des idées ivres ! Car les neuf zones, les neuf étages, les neuf firmaments dans les Cieux ne sont pas concentriques, mais enspiralés. Et il n’y a pas de rayons ! J’ignorais cet effroi géométrique.

Un temps. Ne pas souiller mes inductions célestes par une autre vision peu mystique, hélas. — Mes blonds visiteurs ont traversé la cour intérieure sans m’apercevoir, et jettent leurs petits coups d’œil sur la bouche noire de la rampe qui perce le fort crénelé et monte au tumulus. Je ne puis regarder sans trouble : l’œil est happé par la profondeur oblique. Eux se récusent, tournent le dos et songent au départ. Les voici de nouveau dans la grande salle. Ils marchent vite. (J’entends ridiculement tous leurs pas.) Ils s’arrêtent. Tiens ! un silence. Un petit rire… Et puis, les voix reprennent, et les pas, et tout cela s’éloigne vers les alignements des statues qu’ils vont numéroter à rebours, inconscients de leurs méprises, en emportant leurs énormités sottes…

… Et soudain, un tournoiement fou, dans la salle ; il y a eu une grande chute ; comme un orage crevant, comme la grêle ; comme toute l’eau déversée… Ce qui se passe là est terrible. Les ânons détalent, le vieux cheval jaune agite tous ses os. Un grand souffle encore ; un répit.

C’est Lui, c’est l’absent qui s’abat et reprend son trône… Et il est tombé là, en tonnerre, à dix pas de moi ; je suis attiré par la même précipitation, par une furie de plénitude… J’accours, et je vois…

— La salle est plus vide que jamais. Il y fait noir, il y fait froid, il y fait peur. Les trois grandes portes ne donnent qu’une lumière trouble et basse. Mais le tournoiement continue. Il y a là quelqu’un d’immense, qui halète. Il y a une présence plus redoutable que le vide qu’elle ne comble pas. Oh ! je la vois enfin, cette large chauve-souris indécise, frangée de violet qui vibre, avec des lueurs, des pâleurs, des opacités. Cela voltige à mi-hauteur des colonnes, se heurte au plafond, le traverse, et va errer dans la chambre haute, la caverne triangulaire sous les toits. Cette âme est en peine. Elle cherche… elle cherche quoi ? La voici derrière l’écran, dans le couloir étroit où elle se froisse. Elle débouche à l’autre bout ; elle reprend son tournoiement dont le centre est ce lieu même qu’elle a coutume d’occuper, le socle sous le dais ; et là, c’est une furie, des chocs invisibles, des débats sans bruits connus.

J’approche. J’ose compatir. Est-ce donc si douloureux de retomber à terre ? J’approche encore… et voici : la Tablette a disparu : Le Siège de l’Âme !

Ayant constaté le désastre, l’âme parut se contenir un peu, Aussi bien se faisait-elle plus concrète, plus humaine. Elle flottait sur un nuage courbe, traîne majestueuse ou ondoiement du génie marin. Elle oscillait, de plus en plus lente, parmi les odeurs anciennes, réveillées. Ses battements avaient brassé des siècles d’air calme, et toutes les colonnes de cèdre rouge réexhalaient ces parfums du sud, ces senteurs mates mûries autrefois par les soleils.

Je n’apercevais point encore son visage, mais ne pouvais douter de sa personne. J’approchai. J’allais parler… dénoncer les voleurs du Nom… — Folie à vouloir se faire entendre d’un autre que soi-même ! J’aurais pu… Mais je m’inclinai devant la très impériale ignorance, et reculant comme un bon sujet devant le Prince en marche, je suivis.

L’âme coulait dans un plan horizontal. Elle avait ces gestes doux et câlins de la foudre en globe qui caresse avant de broyer. Autour d’elle, le monument respirait avec ampleur. Le même vent passait, d’autrefois, du Midi vers le Nord. Il y avait un appel d’air en Mongolie : toute la terre jaune soufflait sur le Plateau-des-Herbes son haleine par-dessus les monts.

Je ne m’étonnai point que l’âme, entraînée dans ce souffle, contournât l’écran, suivît le couloir, sortît par la porte postérieure, et ne s’arrêtât point à l’autel de pierre qui barre la route avec son brûle-parfum sans fumée, ses chandeliers sans flammes, ses vases sans bouquets ; ni qu’elle bondît légèrement par-dessus, ni qu’elle montât le long du mur tout droit vers la crête du fort crénelé. Il y a là, très haut sous un kiosque à l’arche quadruple, la grande stèle qui porte le nom de temple, la dénomination posthume : l’âme, que j’ai perdue de vue, veut y pénétrer, y siéger peut-être. J’entends des palpitations… Mais les Caractères, là-haut, ne peuvent pas donner asile. Ils sont un titre, un emblème. Ils ne personnalisent pas. L’âme a glissé le long du marbre dans un tâtonnement déconcerté. Elle s’accroche aux assises de briques, puis retombe jusqu’à la bouche noire de la voûte et, de nouveau, la voici happée par l’air courant.

Je me hâte. Je monte la rampe en aveugle jusqu’au point où la voûte se partage et étend ses deux bras. Et, tout inquiet de savoir lequel des deux chemins sera choisi, je devine que l’âme, négligeant l’un et l’autre, s’enfonce doucement à travers la porte murée, droit au cœur de la montagne, et échappe au vivant que je suis.

Pourtant, je n’ignore rien de ce qu’elle fait ni de ce qu’elle ignore ; l’âme interroge son cadavre, et réclame son Siège, et quoi faire pour le reconquérir ? J’admire comment, par des moyens grossiers, sans divination ni magie, je détiens le secret que cette âme limpide doit arracher à son corps en se faisant sa propre nécromancienne !

Sans doute, j’aurais pu alors… Mais quelle double imprudence ! Traiter un cadavre comme s’il était vivant, c’est manquer de discrétion ; les Sages nous l’apprennent. Traiter une âme comme si elle était morte, c’est faire preuve d’inhumanité. Et les Sages ont institué les rites à propos pour aider l’homme à devenir discret et à rester humain. Je serai donc muet, immobile, comme un gardien de plus à la porte murée.

— Mais Le voici déjà. Il sort du tombeau, de la montagne, des pierres. Il vient sans doute d’emprunter un peu de vie posthume à son corps. Il marche… Non. Il vacille sur le sol, à petits sauts. Trop lourd dans le vent, il pèse très peu sur la terre. Il n’a plus cet envol affolé. Il est moins grand. Je vois ses épaules, ses bras, mais non pas son visage qu’il baisse jusqu’au front dans ses manches réunies. Je dois le suivre, attiré dans le sillage de sa robe indécise.

Il contourne l’autel aux Cinq-Offrandes, — sans le franchir, cette fois. Il passe la quatrième porte, sans se courber au seuil. Il erre dans la quatrième cour où les jujubiers déchirent sa traîne comme s’ils peignaient des flocons de brouillard. Va-t-il retraverser la grande salle vide ?

Oui, — puisqu’il monte d’un coup le triple escalier, par cette voie médiane, idéale, qui traverse tout à travers tous les emblèmes. (L’âme de l’Empereur a seule ce droit.)

Non, puisqu’il contourne la muraille de l’Est, avec défiance, dirait-on, et qu’il va descendre le perron du Sud, toujours par le chemin du milieu.

Ah ! il trébuche ! Lui, lui ! Il a butté sur les ressauts des dragons et des chevaux de mer. Il ne vole plus, il ne glisse plus, il marche. Il doit surveiller sa route et user comme moi de l’escalier commun, taillé pour les pas ordinaires.

Maintenant, il est lourd, il est ivre d’une existence étonnée ; sa robe le gêne. Je la vois du haut en bas, opaque, pesante. Sans doute que tout lui devient visible aussi, et jusqu’à la décrépitude. Il ne siège plus de haut. Il piétine le réel, — ces dalles disloquées par les racines, ces balustres penchés, ces tuiles jaunes, éclatées dans les broussailles… Il se heurte même aux ânons qui, soudain rassurés de ne plus sentir un esprit, viennent reconnaître sa personne. Et voici qu’il se hâte, car, ayant débouché sous la porte extérieure, il a vu enfin ses sacrilèges arrêtés là-bas par les statues gardiennes.

Pétrifiés, le nez en l’air, ils font cercle autour de l’officier civil. Ils lui viennent au ventre, à peine. Ils regardent sans bouger les épaules énormes, les lèvres finement serrées, les yeux plats et le chapeau carré. Ils ne parlent plus. Ils semblent étreints d’un malaise. Un silence long. Puis, le vieux monsieur ouvre la bouche. Aucun bruit. Ils sont pris, liés par la peur… Et c’est là que l’Empereur les rejoint.

J’arrive à temps pour la revanche ! Il va les terrifier, les torturer, dépecer leurs petites âmes viles. Voici sa face, enfin ! Elle rit de colère ; ses yeux roulent avec férocité.

Silence toujours. Puis, le plus ancien des voleurs, abaissant son regard de la tête jusqu’aux pieds tassés de la statue, a dit :

— Cela manque de proportions.

Et ses complices et lui se détournent et s’en vont. Ils n’ont rien aperçu d’autre.

Alors l’Empereur s’agite. Il déclame, comme on chantait autrefois, des invectives. Il accuse d’abord, afin de jouir du châtiment.

Eux, ne l’entendent pas, et, marchant, disent entre eux :

— C’est gênant à emporter cette petite chose.

— Et puis, qu’est-ce qu’on en fera chez nous ?

— Le bois n’est pas beau.

— Ce sera un petit souvenir de cœur. On le mettra dans la chambre de Caroline près de la pendule.

Les infâmes ! Je vais me jeter sur eux ; leur apprendre à coups de poing ce que les ânes eux-mêmes…Je vais leur crier la Présence ! Mais Lui se dresse tout près d’eux et… j’ai manqué aux convenances en désirant m’interposer.

Il agite ses vastes manches. Il va les tuer, simplement, de toute sa majesté : il a fait signe des deux mains…

Hélas ! c’est un demi-vivant, ni âme ni cadavre… Je n’ai pas entendu le coup ; je vois les manches retomber. Mais je sens toute la file des officiers et toutes les rangées des bêtes jusqu’à l’horizon se réveiller soudain, gonfler un effort terrible sous la peau de leur marbre et ne rien pouvoir.

Lui, se reploie et s’affaisse. Va-t-il tout à fait mourir ici, le corps dispersé, l’âme volée, absent de tout ? Il se relève, d’un effort indécis, avec des gestes illusoires, et il reprend sa marche, faiblement, vers la tablette encore. Il veut la suivre, l’occuper jusque dans quels lieux ! — C’est trop. À mon tour, malgré les principes ! À moi ! — Je me détourne. Je cours sans arrêt : les portes, les arches, l’esplanade : au milieu, par la voie droite : j’ai droit ! La grande salle : voici le trône, le dais, le socle : cette pierre dans ma main et trois gestes qui incrustent le bois de trois grands caractères :

TCHENG
TSOU
WEN


le nom paraît : le siège est rendu.

Et je reste en suspens, sans haleine ni pensée, — ma tâche remplie, — jusqu’à connaître, par une grande volupté peu définissable, que l’âme est revenue tenir son lieu dans l’espace et réoccuper sa demeure formelle aussi longtemps que les signes seront et signifieront.

VICTOR SEGALEN.
Peking 1910.