Le Secret du cocu à roulettes/Texte entier

La Feuille populaire (p. 3-62).

LES CINQ FEMMES DU CADAVRE



Il y avait foule, ce jour-là, devant la Morgue.

Devant la Morgue ! Je vous demande un peu ! Et c’était une foule comme on en voit, les soirs de premières, aux portes des grands théâtres, une foule qui, ainsi qu’on dit en style noble, faisait queue.

Que s’était-il donc passé ?

Je m’arrêtai, un instant, devant tout ce monde et j’écoutai.

Les dialogues s’échangeaient, confus.

J’entendais :

— Quelle affaire !…

— C’est incroyable !…

— Cela ne s’est jamais vu !…

— C’est inexplicable ! Tout à fait inexplicable !…

— Aurait-on cru ce « Cocu à Roulettes » capable de commettre de tels actes ?…

J’étais intrigué. J’interrogeai la personne qui me parut être la plus compétente et la mieux renseignée : une grosse matrone, l’épicière du coin, sans aucun doute, la directrice de la gazette scandaleuse du quartier.

Mon flair m’avait bien guidé. Je fus tout de suite renseigné.

— Il s’agit, me dit ma digne informatrice, d’un homme qu’on a repéché hier matin. On l’appelait Monsieur Croupion.

— Joli nom, madame.

— N’est-ce pas, monsieur ? Mais, ce n’est pas tout… Ce M. Croupion exerçait la profession de… cul-de-jatte. Ne riez pas, c’est comme je vous le dis. M. Croupion avait des jambes ; mais il les cachait. On le voyait roulant dans un petit chariot en implorant la charité publique. Ça lui rapportait de fameux revenus !

— Et c’est cet homme de bien qui s’est noyé ?

— Qui s’est noyé ou qu’on a noyé.

— Ah ! un crime ?…

— Peut-être bien, monsieur. On le dit…

— C’est pourquoi tout ce monde veut voir le malheureux ?

— Oh ! non. C’est bien pis. Aussitôt que l’homme eut été repéché on l’apporta ici. L’après-midi, une femme vint le reconnaître : elle déclara que c’était son mari et qu’il s’appelait Célestin Croupion. On croyait que le cadavre était « identifié » comme on dit ; on ne s’attendait pas à toutes les surprises que cachait cette affaire. Une heure ne s’était pas écoulée qu’une seconde femme reconnaissait son mari dans le cadavre et déclarait qu’il se nommait M. Lenoir.

— Ah !…

— Ce n’est pas tout ! Le soir même, une troisième femme affirmait mordicus que le noyé était son époux et qu’il se nommait — si je me souviens bien — M. Detalle.

— C’est intéressant.

— Intéressant ? monsieur. Mais c’est horrible, çà ! Et ce n’était pas tout !… Ce matin, deux nouvelles femmes sont venues déclarer que le macchabée était leur époux !…

— Si bien qu’on ne sait plus à l’heure présente qui est exactement l’homme qui repose sur la dalle funèbre et qui, bien que n’ayant qu’un corps, possède cinq personnalités.

— Comme vous dites, monsieur. Et l’on s’attend à tout instant à voir de nouvelles femmes venir reconnaître leur époux… C’est pourquoi vous voyez tant de femmes dans la foule.

— Elles espèrent toutes être veuves… fis-je, en dédiant à mon informatrice mon sourire le plus engageant, sourire dont elle n’apprécia sans doute pas tout le charme car elle en parut offusquée :

— Il ne faut pas rire avec des choses aussi sérieuses, déclara-t-elle sentencieusement. Si vous étiez dans ce cas-là…

— Ah ! je ne rirais pas, c’est un fait certain. Au surplus, je ne demande pas mieux que de partager avec les cinq veuves — joyeuses ou non — le cinquième de leur douleur. Vous voyez par là que je ne suis ni un mauvais cœur, ni un mauvais mathématicien.

— Votre ironie, mon cher, vous perdra, dit une voix derrière moi.

Je me retournai et aperçus mon ami, le détective Lautrec.

— Comment ! vous ici ! m’écriai-je, surpris. Vous vous occupez donc de cette affaire ?

— Oui.

Lautrec me fit signe de l’accompagner. Je le suivis après avoir remercié mon aimable informatrice. — Tout cela, me dit le détective, n’est pas si drôle que vous semblez le croire. J’ai vu de loin votre sourire sceptique et vos dernières paroles m’ont appris que vous êtes au courant de cette extraordinaire affaire qui, pour se présenter au premier abord sous un aspect des plus comique, n’en est pas moins, au fond, mystérieuse et tragique au possible. Je dirai même que je n’ai pas eu souvent à m’occuper d’un drame aussi profondément énigmatique. L’homme était, vous le savez, un faux cul-de-jatte. Cinq femmes déclarent formellement reconnaître en lui leur époux et lui attribuent cinq noms différents. L’autopsie a démontré que cet étrange noyé était mort avant d’avoir été jeté à l’eau. On n’a pas relevé d’ecchymoses graves et les médecins n’ont pu établir si la mort fut naturelle ou s’il y eut crime. On n’a trouvé aucune pièce d’identité dans les poches du cadavre. Celui-ci n’offre aucun signe particulier, aucune difformité permettant de le différencier d’un « autre lui même ».

— Pour un cul-de-jatte, c’était un homme rudement bien constitué !

— Vous êtes incorrigible !

Grâce à son coupe-fil, mon ami pénétra aussitôt — en m’entraînant derrière lui — dans la salle funèbre où reposait le mystérieux noyé.

C’était un homme d’une trentaine d’années, de corpulence moyenne. Nez droit, pommettes saillantes, barbe noire, très touffue, taillée à la Henri iv — quel luxe pour quelqu’un qui se prétend cul-de-jatte ! — L’homme, dans l’état où il se trouvait n’offrait, à mon avis, d’autre aspect que celui de ses semblables : l’aspect fort peu compliqué d’un noyé.

Lautrec l’observa avec une insistance qui eut intimidé un vivant. Puis, se tournant vers un homme que je reconnus pour être un agent de la Sûreté qui, en maintes circonstances, avait prêté son concours à mon ami :

— Rien de nouveau ? demanda-t-il.

— Une sixième femme s’est présentée ce matin qui, tout d’abord, déclara reconnaître son mari dans le noyé. Mais, quand on voulut lui faire signer sa déclaration, elle parut hésiter et prétendit qu’un doute subsistait dans son esprit… Elle tergiversa… et enfin après un nouvel examen, elle manifesta le désir de s’abstenir. Elle se retira donc…

— Sans faire connaître son nom ?

— Oui. Elle même partit assez brusquement.

— C’est regrettable. M’est avis qu’elle nous eut fourni une piste sérieuse. Quel est son signalement ?

— Une dame du monde. Grande, svelte, brune, très jolie, les traits réguliers. Elle était vêtue de noir.

Lautrec parut réfléchir un instant. Il demanda à consulter le registre contenant les déclarations des cinq femmes du cadavre. Il inscrivit quelques notes dans son calepin, puis me prenant par le bras, il m’entraîna au dehors.

Comment expliquez-vous tout cela ? lui demandai-je.

— Je n’explique rien, je dois avant tout étayer mes hypothèses sur des faits précis, sur des certitudes. Pour l’instant, je ne puis, comme vous, que me poser des interrogations.

Et mon ami marcha, à mon côté, sans rien me dire. Il était plongé dans ses réflexions et semblait ignorer ma présence. J’étais habitué à ses façons d’agir et je me gardai bien d’interrompre le cours de ses pensées. N’ayant rien d’autre à faire, j’imitai Lautrec : je pensai au cadavre du cul-de-jatte et à ses cinq femmes.

Que signifiait ce mystère ?

Fallait-il admettre que le défunt eût poussé l’héroïsme et la volupté du martyre jusqu’à convoler cinq fois en justes noces ou bien — ce qui eût été plus extraordinaire encore — qu’il ressemblât à quatre hommes disparus au cours de la même nuit ?

Quatre sosies ! C’était invraisemblable. Non, il n’était pas possible que cinq hommes offrissent entre eux une ressemblance telle que leurs propres épouses se fussent méprises sur leur identité. La nature crée parfois deux êtres qui, à première vue, semblent être sortis du même moule ; mais c’est là un phénomène si rare que les savants le citent comme une anormalité. Et, même dans ce cas, lorsqu’on étudie de près les deux sujets on relève une infinité de traits distinctifs qui les différencient totalement.

Je pensai :

« Ces cinq femmes se sont trompées ou ont voulu tromper la justice.

À ce moment, mon ami m’arrêta :

— Je viens de deviner votre pensée à la façon dont vous avez hoché la tête en regardant machinalement une dame qui passait. Vous vous êtes dit, comme François Ier, bien fol est qui se fie à ce sexe perfide ! Vous croyez que les cinq femmes du défunt nous ont trompés. Je l’avais cru aussi ; MAIS JE PUIS VOUS AFFIRMER QUE CELA N’EST PAS. J’ai travaillé déjà hier et ce matin, j’ai vu les cinq épouses et je les ai confrontées. Toutes ont été également affirmatives et j’ai pu m’assurer qu’elles disaient la vérité. Et vous savez combien il est difficile de me convaincre !

— Tout cela est bien étrange ! fis-je.

— Très étrange, en effet, répéta Lautrec. Au fait, voulez-vous me rendre un service, mon cher ami ?

— Vous me savez dévoué à vous…

— Merci. Je serai fort occupé cet après-midi et votre concours me serait précieux. Voici ce que vous devriez faire. Je vais vous donner les noms attribués au noyé par les femmes qui déclarèrent reconnaître en lui leur époux. Vous vous rendrez au bureau principal de l’état civil, vous demanderez les adresses du défunt, vous irez aux différents endroits indiqués et vous me rendrez compte de ce que vous aurez appris. Je crois que maintes surprises déconcertantes vous attendent : elles vous distrairont agréablement. Je compte donc sur vous.

Lautrec me passa la liste des cinq noms :

Célestin Croupion
Félix Lenoir
Maxime Detalle
Désiré Chélard
Théodore Lauret

Puis, il me serra la main et s’en fut…


UNE CURIEUSE COLLECTION DE CÉLIBATAIRES



Une heure après, je connaissais les adresses multiples du mystérieux noyé.

M. Croupion avait habité rue de Rivoli. Je me rendis aussitôt à l’adresse indiquée, très curieux de faire la connaissance de madame Croupion, veuve.

Ah ! m’y voici ! j’aperçois le numéro de la maison. Au rez-de-chaussée, une épicerie. J’entre afin de me renseigner.

Un gros homme vint à moi.

— Pardon, monsieur, dis-je. Est-ce bien ici qu’habitait M. Croupion ?

Le gros homme eut un sourire candide qui épanouit sa face. Il me répondit :

— M. Croupion, c’est moi.

Je sursautai, en balbutiant :

— Comment !… Mais… vous… n’êtes pas mort ?…

M. Célestin Croupion parut légèrement offusqué de ce qu’il prenait pour une plaisanterie de mauvais goût. Il me répondit, très grave, presque solennel :

— Mais, monsieur, j’espère bien ne pas mourir de si tôt.

— Excusez-moi, susurrai-je, confus, je crois alors que je me suis trompé de Croupion…

— Pas du tout, monsieur, je suis le seul Croupion de la rue de Rivoli.

— Et vous êtes bien M. Célestin Crou…

— Célestin, précisément, monsieur, Célestin, pour vous servir.

J’étais ahuri.

— Voilà qui est extraordinaire ! murmurai-je.

M. Croupion me considérait avec cet air méfiant dont on comtemple les fous d’une espèce dangereuse.

Bravement, je mis les pieds dans le plat et lui expliquai qu’un cul-de-jatte portant son nom était mort… Il y avait eu confusion, etc.

Mon interlocuteur remarqua que cette confusion était au moins étrange, qu’il y avait très peu de Croupion à Paris — excusez du peu ! marquise — qu’il n’avait jamais épousé personne — du moins officiellement — et qu’il ne caressait aucun espoir matrimouial. Je n’en demandais pas tant. Je m’excusai encore. Par la force de l’habitude, M. Croupion me salua d’un :

— À votre service, monsieur.

Auquel je répondis :

— Trop aimable, monsieur.

Et je m’en fus au domicile de M. Félix Lenoir, rue Montmartre, au troisième, au dessus de l’entresol.

Je sonne. Une servante vient m’ouvrir :

— Suis-je bien chez M. Félix Lenoir ?

— Oui, monsieur. Veuillez entrer.

— Madame Lenoir est-elle chez elle ? demandai-je.

Une voix de rogomme se fit entendre :

— Il n’y a pas ici de Madame Lenoir. Il n’y a ici que MONSIEUR Lenoir.

— Encore ! fis-je en me tournant vers le grincheux qui venait de surgir.

— Comment encore ? Encore quoi ?…

— Monsieur, excusez-moi. Il doit y avoir erreur. Je suis à la recherche de M. Félix Lenoir.

— Eh bien ! monsieur, gronda mon interlocuteur, je vous répète pour la seconde fois que M. Félix Lenoir c’est moi. Que me voulez-vous ?

Je dus faire un effort pour ne pas m’écrier comme la première fois : « Vous n’êtes donc pas mort non plus ! » Je pris mon parti et j’expliquai, comme à l’épicier, le but de ma visite. M. Lenoir coupa net mes explications.

— Monsieur, dit-il d’un ton péremptoire qui n’admettait pas de réplique, je n’aime pas du tout ce genre de plaisanteries. Au surplus, je n’ai pas de temps à perdre. Adieu monsieur.

Je voulus m’excuser encore ; mais le terrible homme avait ouvert la porte d’un geste si décidé que je jugeai qu’il eut été inopportun d’insister. Cet être peu sociable eut fait hésiter la mort elle-même.

Fallait-il vider ma coupe jusqu’à la lie ? Oui, et puis, qui sait ? les trois « autres » étaient peut-être morts… pour tout de bon.

Me voici rue Bonaparte, chez feu (?) M. Maxime Detalle.

Un petit vieillard toussoteux, aux gestes prudents et timides, me reçoit.

— M. Maxime Detalle ?… commencé-je

— C’est moi, monsieur, Maxime Detalle, chef de bureau au ministère des affaires inutiles, depuis plus de quarante-trois ans, décoré de…

Ah ! quel ramolli ! Et quelle barbe ! Je la sentais grandir. Je coupai :

— Vous permettez, monsieur… une question ? — Avec le plus grand plaisir….

— Vous ne vous êtes jamais marié ?

— Hélas ! non, monsieur, en voici la raison…

— Je ne voudrais être indiscret à ce point, non, monsieur, je vous en prie…

Rapidement, j’exposai le but de ma visite. Avec une politesse onctueuse, excessive, M. Detalle me reconduisit jusqu’au rez-de-chaussée. Une barbe, mais quel bon homme ! En bas, il s’excusa pour la sixième fois du dérangement qu’il m’avait occasionné « bien involontairement », il m’exprima tous ses regrets… Pour un peu il se fût excusé de n’être point mort dans la peau du cul de-jatte.

Puis me voici chez M. Désiré Chélard, un antiquaire maniaque doublé d’un célibataire endurci. M. Chélard comprend très bien mon cas et celui du cul-de-jatte noyé et — tout en me montrant sa galerie — il me conseille fort d’acquérir un casque ayant appartenu à Caïn, le meurtrier d’Abel, une chemise de Moïse, un parapluie ayant servi à Cléopâtre et le vase dans lequel Ponce-Pilate se lavait les pieds.

Je remercie de ses bons conseils cet homme affable qui n’a que le défaut d’être vivant, et je me rends chez M. Théodore Laurel.

M. Lauret offre, à mon premier examen, tous les symptômes du crétinisme avancé. C’est un vivant chef-d’œuvre de l’abrutissement intégral. Il me confie qu’il a voulu se marier, il y a deux ans de cela. On lui a déclaré à la mairie — avec preuves à l’appui — qu’il avait épousé déjà une dame Laruduis (qu’il ne connaît ni d’Eve, ni d’Adam). Le fonctionnaire qui lui fit cette déclaration était si sérieux qu’aucun doute n’a germé dans le cerveau obtus de Théodore Lauret, qui s’est excusé de sa méprise et s’est retiré. Sa fiancée qui était la servante de l’hôtel où il gîte lui a administré une magistrale fessée.

— Oui, monsieur, spécifie Théodore Lauret, sur mes fesses nues ; ma fiancée avait tiré mes pantalons dans un mouvement de colère, en me traitant de « sale petit dévergondé »

Ce traitement a ôté à l’homme marié malgré lui l’envie de recommencer.

Et M. Lauret rit béatement en me reconduisant jusqu’à la porte, puis il me serre les mains avec une effusion dont je me serais passé très volontiers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— C’est bien ce que je pensais, me dit Lautrec, quand je lui fis mon rapport.

— En ce cas, mon ami, vous auriez pu me dispenser de faire des démarches ridicules.

— Ne vous fâchez pas, mon cher. Je voulais m’assurer de l’exactitude de mes prévisions. Il résulte de mes premières constatations que l’étrange noyé s’était marié au moins cinq fois, sous des noms portés par des hommes qu’il devait connaître. Peut-être ceux-ci me permettront-ils d’établir d’une façon exacte l’identité du peu scrupuleux personnage qui croyait ensevelir son secret dans la tombe.

— Comment la police n’a-t-elle pas eu vent de tout ceci ?

— Les cas de bigamie, de trigamie, etc. sont plus fréquents qu’on ne pense. Certes, notre fameux cul-ne-jatte aura rencontré des difficultés ; mais il les aura surmontées. Ceci nous amène à supposer que nous avons affaire à un adroit coquin. Je viens d’éclaircir un premier mystère ; il en restera bien d’autres, je pense, à dissiper… »


LE MYSTÈRE S’ÉCLAIRCIT ET SE… COMPLIQUE



L’affaire du cul-de-jatte m’intriguait, me passionnait au plus haut point. Quel était donc ce cadavre qui, bien que n’étant pas anonyme — loin de là ! puisqu’il péchait par excès contraire — restait plongé dans les ténèbres du mystère le plus absolu ? Voilà donc un homme qui avait déjà cinq noms connus et l’on ne parvenait pas à établir son identité.

Je passais Boulevard St-Michel. J’en profitai pour aller voir Lautrec, bien que l’heure fût très matinale.

Eh bien ! fis-je dès le seuil, du nouveau, mon cher ?

— Oui.

— Vous avez identifié le cadavre ?

— Pas encore, j’ignore son nom exact ; mais j’ai appris que ce peu recommandable personnage n’exerçait pas seulement le lucratif métier de mendiant que nous lui connaissions : c’était aussi un entremetteur..

— Ah !

— Et un entremetteur d’un genre tout à fait original : le misérable vendait ses femmes !… En un mot, il attirait chez lui Pierre et Paul, il nouait des intrigues galantes et il vivait grassement du produit de la prostitution de ses légitimes. D’où le surnom de « Cocu à Roulettes » qu’on lui avait donné pour évoquer sa double infirmité et qu’il portait allègrement, avec un cynisme déconcertant.

— Ah ! le c…, pardon, j’allais dire cochon, tout crûment.

À ce moment, on sonna à la porte de mon ami. Le groom alla ouvrir et vint dire que M. Bellay, accompagné d’une dame, attendait dans l’antichambre.

— Faites entrer, dit Lautrec.

Bellay c’était cet inspecteur de la Sûreté qui, en maintes circonstances, ai-je dit, avait prêté son concours au détective.

La dame, c’était Mme Chélard, une des cinq épouses du cadavre.

— Du nouveau ? demanda mon ami au policier. Celui-ci répondit, en ouvrant de grands yeux ;

— Et du fameux ! Le mystère se complique : Mme Chélard a revu son mari vivant !

Il y eut un moment de stupeur.

— Je vous amène Mme Chélard, reprit Bellay, pour qu’elle vous fasse elle-même le récit de ce qu’elle a vu.

Mme Chélard parla :

— Je croyais mon mari mort… à jamais. J’en étais fort peinée. Cependant, il faut manger et je faisais mes provisions hier soir lorsqu’on traversant le Boulevard des Italiens, j’aperçois mon mari, près d’une porte, tendant sa sébille.

J’allai à lui.

— Comment !… toi ici !… toi vivant !… m’écriai-je.

C’était le cri du cceur, monsieur. Mon mari me regarde en souriant malicieusement. Je n’en revenais pas ! J’étais abasourdie.

— Moi mort ? s’écrie-t-il, et pourquoi ?

— Et ton cadavre qui était à la Morgue ! Et je parle, je parle… Je lui raconte que je suis allé reconnaître son cadavre à la Morgue, etc…

Tout à coup, mon mari se frappe le front : — Pardi ! s’écrie-t-il, c’est vrai. J’avais oublié que j’étais mort !

Et brusquement il se lève de son chariot et, sans me dire un mot, il prend ses jambes à ton cou.

Lautrec ne put s’empêcher de rire :

— Pour un cul-de-jatte c’est le comble ! dit-il. Et ce fait démontre que si le gaillard avait retrouvé ses jambes, il avait, du même coup, perdu la tête.

Mais, continua-t-il en s’adressant à Mme Cbélard, êtes-vous bien certaine d’avoir reconnu votre mari ? Le chagrin excuserait une méprise fort compréhensible.

— Je l’ai reconnu là, comme j’ai reconnu son cadavre à la Morgue.

Mon ami sourit ;

— Il faudrait pourtant pour que vous eussiez pu le voir, vivant, boulevard des Italiens, qu’il ne fût plus, étendu, mort, sur la dalle de la Morgue.

À ce moment, la sonnerie du téléphone retentit et nous entendîmes Lautrec dire :

— Allo ?…

— …

— Oui c’est moi Lautrec…je vous écoute.

— …

Soudain nous vîmes le détective bondir sur son siège, comme si la foudre l’eut frappé par le cornet acoustique

— Pas possible ! s’écria-t-il, c’est incroyable.

— …

— Et c’est ce matin que vous avez constaté le fait ?

— …

— J’accours…

Il avait raccroché le cornet. Il se tourna vers nous :

— Il y a des coïncidences vraiment étranges dans cette affaire. Savez-vous ce qu’on m’apprend ?

Nous le regardâmes étonnés

— Eh bien ! dit-il, en scandant chacun de ses mots, on m’apprend qu’il y a quelques minutes, au moment de l’ouverture de la Morgue, on a constaté que le cadavre du cul de jatte avait mystérieusement disparu !


— Il y a un fait dont je suis certain, dit Lautrec quand nos visiteurs nous eurent quittés, c’est que Mme Chélard aura été abusée par une étrange ressemblance.

— Mais, objectai-je, s’il y avait deux « Cocus à Roulettes » ?…

— Non, dit mon ami, je suis également certain qu’il n’y a qu’un Cocu à Roulettes.

Je sursautai en entendant une telle affirmation. Je savais que Lautrec n’affirmait qu’à bon escient et qu’il n’étayait ses dires que sur des certitudes.

— Mais, insinuai-je, très perplexe, c’est presque impossible.

— Il était aussi impossible que Mme Chélard reconnût son mari à la Morgue qu’au boulevard des Italiens. Il est un fait qui ne laisse aucun doute et qui doit servir de base à toutes les investigations : c’est que l’homme mystérieux que nous avons vu à la Morgue était bien mort. Mais où est-il ? Voilà ce qu’il faut savoir avant tout.


LE CADAVRE RÉCALCITRANT



Lautrec s’était rendu à la Morgue, il avait fait toutes les recherches qu’il avait jugées utiles, sans rien découvrir. Pas de trace du vol, pas d’empreintes digitales, aucun indice permettant d’établir une complicité quelconque. Le cadavre avait disparu à la manière des fantômes.

Comment le retrouver ? Comment suivre sa trace ? Lautrec ne me cachait pas que la tâche était malaisée.

Elle n’était pas impossible : le cadavre lui-même allait nous fournir une piste, laisser une trace visible et… sanglante de son passage.

Le lendemain matin, nous apprenions qu’un crime avait été commis dans une maison de la banlieue parisienne : le rentier qui l’habitait avait été tué. Deux balles de revolver l’avait frappé à la tête.

La veille, au soir, des voisins avaient vu le rentier rentrer chez lui, accompagné d’un cul-de-jatte, avec lequel il s’entretenait assez familièrement. Il l’avait même aidé à gravir le perron de l’entrée.

Une demi-heure après on avait cru entendre des coups de feu… et c’était tout.

On n’avait pas vu sortir l’infirme.

Le domestique, qui était absent à ce moment, était rentré une heure après et avait découvert, dans la salle à manger, le cadavre déjà froid de son maître. Quant au cul-de-jatte, il avait disparu. Telle était la relation que faisait du crime un journal du matin. Je l’avais lue avec la plus vive curiosité. Je courus chez Lautrec ; celui-ci venait de partir : il était sur le lieu du crime, me dit son groom.

Deux heures après je repassai chez lui. Le détective était rentré. Il était dans son cabinet de travail où je le trouvai plongé dans ses réflexions. Il avait disposé sur son bureau différents objets : morceaux de bois, clefs, papiers divers…

— Et le crime d’hier ?… questionnai-je.

— Mystérieux ! mystérieux ! dit mon ami. Voici le drame en un mot. M. Frédéric Cazères habitait sa petite maison de la banlieue depuis plus de dix ans. Il était rentier. Homme rangé, dit-on. Il voyageait un peu. Il était célibataire et n’avait pour le servir qu’un vieux domestique dont l’honnêteté est proverbiale. Il était charitable et recevait chez lui notre fameux cul-de-jatte. Il le faisait entrer, lui donnait à boire et à manger, s’entretenait même familièrement avec lui, à ce que déclare son domestique, et avant son départ, il lui donnait quelques pièces d’argent.

On ne lui connaissait aucun ennemi. Vous avez lu le récit du crime dans les journaux ; il est exact.

J’ai étudié les lieux et j’ai pu reconstituer le meurtre. Le cul-de-jatte est entré, aidé par M. Cazères. Les deux hommes ont parlé ensemble dix minutes environ. Grâce aux traces qu’ils ont laissées, j’ai pu lire l’histoire du crime comme dans un livre ouvert. Mais, premier fait étrange, le cul-de-jatte a quitté son chariot et s’est assis à table, devant M. Cazères. Il a profité du moment où celui-ci débouchait une bouteille pour lui loger deux balles de revolver dans la tête. La victime est tombée inanimée. Prenant son chariot sous le bras, l’assassin a profité de l’obscurité — la nuit tombait — pour se sauver par le jardin. Il a enjambé une haie et a pris la direction de Paris.

— Et c’est tout ?

— Non. Ce que j’ai constaté ensuite est tellement invraisemblable que je n’oserais y ajouter foi si je n’avais, devant les yeux, la preuve palpable de ce que j’avance. J’ai relevé, dans la chambre du crime, des empreintes digitales qui me permettent de découvrir et d’identifier, d’une façon incontestable, le criminel. Vous savez, en effet, (Bertillon l’a prouvé) qu’il n’y a pas dans l’humanité deux pouces qui laissent la même empreinte.

— Je sais.

— Eh bien ! mon ami, écoutez la révélation que je vais vous faire. J’avais, pour toutes précautions, pris moi-même les empreintes digitales du mystérieux mort de la Morgue. Or, ces empreintes et celles que j’ai relevées dans la chambre du crime sont absolument identiques !

— Un subterfuge ? Une imitation ?…

— C’est matériellement impossible ! Un artiste peut imiter une rose en la peignant mais il ne pourrait créer une fleur. Aucun homme ne pourrait non plus laisser l’empreinte d’un pouce quelconque s’il ne possède ce pouce même. Je vous le dis, les em'preintes digitales que j’ai relevées sont celles du mort de la Morgue. Et ceci complique encore le mystère. Si même un homme ressemblait par le visage à celui que nous appelons le « Cocu à roulettes », il ne pourrait avoir dans le pouce les mêmes lignes. Je vous le répète, c’est matériellement, c’est scientifiquement impossible.

— Alors ?…

— Alors ! je n’y comprends plus rien ; mais je trouverai, par la force de la logique.


LES CULS-DE-JATTE SE TIRENT
DES PATTES.



Depuis deux jours, malgré mes visites réitérées, je n’étais pas parvenu à trouver Lautrec chez lui.

— Il n’est pas rentré cette nuit, me dit son groom.

J’avais quelques craintes. N’avait-il pas été victime de l’ennemi mystérieux, de ce fameux cul-de-jatte fantôme qui se savait peut-être menacé par lui ?

Le « Cocu à roulettes » depuis qu’il avait cessé d’être rigolo devenait macabre.

Je revenais de Montmartre et j’avais pris le boulevard de Sébastopol. Je me promenais, en flâneur, lorsque soudain je bondis de surprise. Devant moi, à mes pieds, venait de surgir… je vous le donne en mille ! Le Cocu à roulettes lui-même ! Ah ! celle-là était trop roide ! Que faire ?.. Arrêter l’homme ? Oui. Je le tenais enfin ! Ce que mon ami Lautrec allait être content de moi !

Je me dirigeai vers l’homme, avec la crainte qu’il s’évanouit à mon approche, comme un fantôme. Mais il me laissait venir, en me regardant ironiquement.

« Quel cynique personnage ! » pensai-je. Je me penchai et j’empoignai énergiquement le cul-de-jatte par les bras, prêt à appeler à l’aide. Je m’attendais à une résistance. Il n’en fut rien. Le fameux Cocu se laissait faire en souriant. C’était bien le sinistre personnage que je croyais. Je cherchai des yeux un gardien de la paix. J’en aperçus un. Déjà quelques personnes se retournaient. Désormais, je tenais l’homme et l’empêchais de fuir. Je resserrai mon étreinte cependant et j’allais appeler le policier, lorsque le cul-de jatte me jeta à brûle-pourpoint :

— Prenez donc garde, mon cher, vous allez ameuter les passants.

Je rebondis comme un démon mécanique qui sort de sa boite : je venais de reconnaître Lautrec sous son déguisement.

Des passants s’étaient arrêtés autour de nous.

— Oui, dit très haut mon ami pour tromper la galerie, oui, c’est ainsi que tu me revois, n’est-ce pas, mon vieux camarade, après dix ans ! J’ai perdu mes jambes au Tonkin en combattant pour la patrie. Voilà où j’en suis réduit ! Où sont nos bonnes années de collège ?…

Le public comprenait que deux amis occupant des degrés opposés de l’échelle sociale venaient de se rencontrer par hasard. On jeta quelques sous dans la sébille du malheureux et on passa.

— Ce métier de mendiant est plus lucratif que celui de détective, me confia mon ami, quand nous fûmes seuls. À l’avenir, j’aurai deux cordes à mon arc. Maintenant, quittez-moi, pour ne pas me faire remarquer par les culs-de-jatte, mes frères en martyre. Et n’oubliez pas votre obole au malheureux, en même temps que votre poignée de main à l’ancien ami qu’on ne renie pas.

J’obéis et continuai ma route. J’avais compris la tactique de Lautrec : il était entré dans la peau de l’homme mystérieux qu’il recherchait ; il s’était déguisé en « Cocu à roulettes » afin de tromper (s’il en existait) les complices de l’inconnu.

Deux jours après, j’eus l’heur de revoir Lautrec chez lui.

— Vous m’accompagnez, dit-il. Vous allez voir un spectacle curieux.

— Lequel ?

— Vous verrez tantôt.

— Vous avez du nouveau ?

— Oui. Déguisé en « Cocu à roulettes » j’ai vu deux des femmes du mort ; celles-ci en m’apercevant ont fui, effrayées. Mais j’ai vu mieux. J’ai rencontré mon alter ego, un second « Cocu » dans mon genre. Aussitôt, j’ai recouvré l’usage de mes jambes ; je voulus mettre la main sur l’homme. Mais le gredin fut plus vif que moi et, malgré tout mon flair, il disparut au moment où je m’y attendais le moins. J’ai tout lieu de croire qu’il était déguisé comme moi ; mais je n’ai aucune preuve. Désormais, mon truc est éventé… Nous tentons une autre attaque, l’attaque brusquée.

À ce moment, nous arrivions devant le commissariat. Mon ami s’arrêta ; je l’imitai. Nous attendîmes quelque temps ainsi, en causant.

Tout à coup, je vis la foule se précipiter en lançant des cris et des rires homériques…

Dans la rue venait d’apparaître un cortège des plus curieux. Conduite par des agents, une file de culs-de-jatte du plus pittoresque effet se déroulait devant nous. Ah ! ces culs-de-jatte ! On les voyait trottinant, roulant, soufflant, suant, blasphémant… Dans un coup de filet, on avait arrêté tous les culs-de jatte de Paris. On les avait tous traqués partout à la même heure. Et c’était, dans les rues, un cortège fantastique et désopilant au possible.

La foule se retournait, d’abord étonnée, puis, brusquement, c’était un rire fou qui éclatait et se propageait comme une traînée de poudre. Des rues adjacentes, les gens accouraient pour voir cette procession d’un nouveau genre. Ce fut un événement dont on parla.

On comptait trouver parmi ces infirmes quelqu’un ressemblant au mystérieux meurtrier que la police recherchait activement ou le cul-de-jatte que Lautrec avait poursuivi sans pouvoir l’atteindre. Tous ceux qui portaient la barbe longue furent secoués d’importance. Dame ! il fallait bien s’assurer que ce n’était pas une barbe postiche. La preuve coûtait cher aux patients qui, dans l’épreuve, laissaient de leurs… poils.

Vaines recherches : le mystérieux cul-de-jatte restait introuvable.


DES LUEURS DANS LES TÉNÈBRES



Deux jours s’étaient écoulés.

— Nous sommes en plein mystère, me dit Lautrec.

— Vous n’avez rien découvert de nouveau ?

— Si, mais chaque nouvelle découverte a pour effet d’épaissir le mystère qui entoure cette étrange affaire.

— Puis-je savoir où vous en êtes ?

— Avec plaisir. Je suis d’abord allé trouver les cinq célibataires que vous avez vus avant moi. Je m’étais tenu ce raisonnement : si le « Cocu à roulettes » a pris les noms de ces cinq individus, c’est qu’il les connaissait et qu’il présumait qu’aucun d’eux ne se serait marié dans un laps de temps assez long. Quatre de ces célibataires avaient à peu près le même âge que le cul-de-jatte. Je me renseignai : tous avaient suivi à la même époque les cours du lycée Charlemagne. C’est çà, me dis-je, feu le Cocu était leur condisciple, il les connaissait donc. C’était une piste. Je questionnai les célibataires afin de savoir s’ils ne soupçonnaient pas un de ces « lascars qui promettent », un de ces aventuriers en herbe comme on en voit dans les collèges, de s’être servi de leurs noms pour se marier. Leurs réponses ne m’apportèrent aucun éclaircissement. Mes investigations se portèrent ensuite du côté des cinq veuves du noyé. Toutes étaient devenues, depuis leur mariage, des femmes de mauvaise vie. Mon enquête, de ce côté, continue ; mais elle n’a donné jusqu’à présent aucun résultat.

— Aucune lumière nouvelle, donc ?

— Si, de nouvelles lumières, mais qui, comme je vous l’ai dit, compliquent le mystère. J’ai découvert une sixième épouse du faux cul-de-jatte.

— La mystérieuse dame brune dont l’inspecteur Bellay vous a parlé à la Morgue ?

— Non, une autre.

— Pas possible ! fis-je, stupéfait. Décidément, toutes les femmes de Paris ont épousé ce don Juan du trottoir I Quelle est donc cette sixième ou plutôt cette septième dona Elvire ?

— C’est Mme Charles Leborgne. Elle est analogue à ses congénères. Femme de mauvaise vie.

— Pourquoi donc n’est-elle pas allée reconnaître son mari à la Morgue ?

— Là précisément est le mystère. Mme Leborgne a déclaré qu’elle n’avait plus revu son mari, mais qu’elle ne s’en était pas étonnée outre mesure. Continuant discrètement mon enquête, j’ai appris que le cul-de-jatte avait été assez gravement malade. Une nuit, une automobile de maître s’est arrêtée devant la maison où habite Mme Leborgne. Des inconnus y sont entrés et en sont ressortis peu après en portant un sac très volumineux qu’ils ont déposé dans la voiture. Puis, l’auto est partie à toute vitesse. C’est du moins ce qui résulte du témoignage des voisins. Depuis cette nuit on n’a plus revu le cul-de-jatte. Ceci laisserait supposer que le sac contenait son cadavre. J’ai questionné, à ce sujet, la veuve qui prétend que personne n’est venu chez elle, que son mari s’est guéri et qu’il est parti un beau matin pour ne plus revenir Là se borne jusqu’à présent mon enquête.

— Les cinq célibataires ont-ils connu ce Leborgne ?

— Non. Mais j’ai pris des renseignements qui tendraient à prouver que ce nom était bien celui du défunt. L’enquête continue d’ailleurs, mais jusqu’à présent je n’ai aucun élément nouveau à signaler.

Je serrai la main de Lautrec et le quittai en lui promettant de revenir le lendemain. J’étais déçu, ma curiosité était surexcitée et, comme l’avait dit mon ami, les nouvelles lumières ne faisaient que compliquer le mystère qui planait autour de cette étrange affaire.

Le lendemain, j’apprenais qu’un crime nouveau avait été commis au centre même de Paris, quai des Grands Augustins. Un autre rentier, M. Léon Aufry, avait été assassiné dans son appartement du premier étage. Le meurtrier était inconnu.

L’après-midi je vis Lautrec. Tout de suite, il me parla du drame. Il s’était rendu’sur les lieux quelques heures auparavant.

— Connaît-on le coupable ? demandai-je.

— Ce crime est analogue à celui dont fut victime il y a quelques jours M. Cazères. Et ce qu’il y a de plus étrange c’est qu’une fois encore j’ai relevé des empreintes digitales qui sont identiques à celles que j’ai prises moi-même sur le mystérieux noyé de la Morgue !

— Toujours le cadavre ambulant ! le cadavre assassin ! m’écriai-je. Tout cela est de plus en plus extraordinaire ! A-t-on vu, ici aussi, le cul-de-jatte ?

— Non. On n’a rien vu. Je n’ai pour me guider que les empreintes dont je viens de vous parler.

— C’est à ne plus rien comprendre.

— Je n’y comprends pas plus que vous, mais je ne désespère pas…


UNE PISTE MYSTÉRIEUSE



Lautrec m’avait dit :

— L’ennemi inconnu que je recherche croit mon « truc » découvert par lui depuis que je l’ai poursuivi sans l’atteindre. Il est persuadé désormais que j’emploierai une autre tactique. Eh bien ! c’est ce qui le trompe. Il ne lui viendra jamais à l’idée qu’un détective habile agira bêtement : c’est pourtant ce que je vais faire. Je vais reprendre mon ancienne tactique pour déjouer la sienne, je vais persister à me déguiser en cul-de-jatte, à reprendre la forme du Cocu à roulettes. Je ne rentrerai plus chez moi, afin de dépister ceux qui pourraient m’espionner. Dès que j’aurai besoin de vous, j’irai vous trouver. »

Six jours s’étaient écoulés lorsque je reçus la visite de Bellay. Cette fois, il y avait du nouveau ! L’inspecteur me fit le récit des aventures de Lautrec, aventures qui ne laissaient pas d’être émouvantes. Je vais me borner à reproduire brièvement ce récit. Comme il me l’avait dit, Lautrec était rentré dans la peau du Cocu à roulettes et il s’était posté dans les artères que ( suivant ses renseignements) le faux cul-de-jatte fréquentait. Pendant deux jours rien ne s’était passé. Mais le troisième, au matin, un inconnu vêtu très élégamment s’était arrêté devant lui et lui avait jeté un sou d’une étrange légèreté. Tout de suite Lautrec avait remarqué que la pièce de monnaie était creuse et qu’elle contenait un morceau de papier. C’était un billet. Le détective l’ouvrit et lut :

Mon soir aura la promise
cher sans du somme Bien
ami faute nouveau que à
Venez Il Apportez-vous vous
ce y moi m’avez Elisabeth


Que signifiaient ces phrases abracadabrantes ? Lautrec ne s’attarda pas à en déchiffrer le sens. Il souleva sa casquette. C’était un signe convenu. À cent mètres de lui, un ouvrier se promenait : il vit le signe et s’approchant du faux cul-de-jatte il lui donna son obole.

— Suivez l’homme qui vient de me faire la charité, dit Lautrec sur le ton du remereciment. Le pseudo-ouvrier, qui n’était autre qu’un agent de la Sûreté déguisé, pivota sur ses talons et disparut. Lautrec avait déposé le billet ouvert dans sa casquette qu’il tenait à la main et il tâchait de le déchiffrer.

Mon soir aura la promise… répétait-il. Il n’y a pas de doute, ce sont des mots intervertis. Commençons par la fin : Elisabeth m’avez moi y ce… Pas de sens. Quelle serait la clé ? Il essaya de lire en supprimant des mots ; vains efforts. Dix fois, il recommença.

— Que je suis donc stupide ! murmura-t-il enfin. La clé est simple. Les mots sont disposés, non point horizontalement, comme nous avons l’habitude de le faire, mais verticalement, un peu à la manière chinoise. Il suffit donc de lire le billet de haut en bas au lieu de gauche à droite. Lautrec venait, en effet, de déchiffrer, en prenant la première rangée des mots disposés l’un en dessous de l’autre :

Mon cher ami Venez ce…

Il entama les autres rangées :

… soir sans faute. Il y aura du nouveau. Apportez-moi la somme que vous m’avez promise. Bien à vous, Elisabeth.

La clé n’est pas compliquée, pensa le détective. Ceci tend à prouver qu’il s’agit d’une précaution élémentaire et que la lettre devait être remise en mains sûres. Reste à savoir où l’homme à qui elle était destinée doit se rendre ce soir. J’espère bien que mon auxiliaire me l’apprendra, grâce à sa filature.

Lautrec attendit toute la matinée. Enfin, l’après-midi, l’agent de la Sûreté revint :

— J’ai quelques renseignements, dit-il.

— Bien. Je serai au bureau dans une demi-heure,

À la Préfecture, le détective apprit que le passant qui lui avait remis le mystérieux billet était le baron Jérôme d’Autrive. En hâte, il fit toutes les recherches qu’il jugea utiles Le baron était de bonne noblesse. Il était célibataire. Son patrimoine, bien que fort ébréché, lui permettait de vivre. Rien dans son existence ne permettait de faire supposer qu’il fût mêlé à des affaires louches.

Lautrec réfléchit. Que faire ? Aller trouver le baron, le questionner ? S’il était coupable ou complice, c’était faire naître la méfiance. Mauvais moyen.

Il restait au détective un faible espoir, un vague indice. Quelle était cette Elisabeth qui avait signé le billet ?… Une maîtresse ?… Une parente ?… Une complice ?…

Nerveusement, Lautrec compulsa des registres. Tout à coup, il poussa un cri de triomphe. Il venait de trouver ou, tout au moins, il croyait avoir trouvé. La sœur du baron Jérôme d’Autrive s’appelait Elisabeth. Elle avait épousé le comte César de Riva et elle habitait un hôtel avenue Victor Hugo. C’était une mondaine ; ses salons étaient très fréquentés. Rien n’expliquait les rapports qu’elle pût avoir avec un cul-de-jatte.

« Il ne faut jamais, si l’on veut arriver à un résultat, se laisser arrêter par la barrière, souvent factice, de « l’invraisemblable » dit Lautrec. Ce soir, j’irai voir la comtesse Elisabeth de Riva. »


UN COUP DE THÉÂTRE



La nuit tombait, lorsque le détective, toujours déguisé en cul-de-jatte, s’arrêta devant l’hôtel de l’avenue Victor Hugo.

Lautrec ne s’était tracé aucun plan de campagne, il allait à l’aventure, vers l’inconnu, vers le mystère, ne sachant ce que lui réservait le hasard. Mais, prévoyant, comme toujours, il avait pris toutes ses précautions et était armé. Une heure avant, il avait appris que la comtesse était considérée comme une femme fort charitable et qu’elle recevait parfois chez elle des culs-de-jatte, à qui elle faisait largement l’aumône.

Lautrec contemplait la sonnette que, en bon invalide convaincu, il ne pouvait atteindre. Il comptait avoir recours à l’obligeance d’un passant pour lui venir en aide et il attendait… lorsque la porte cochère s’ouvrit.

Un laquais apparut sur le seuil.

— Madame la comtesse… commençait Lautrec.

— Oui, fit le laquais, comme s’adressant à une vieille connaissance, Madame la comtesse est dans son boudoir.

Le domestique referma la porte et, d’un signe, il engagea le faux cul-de-jatte à le suivre.

C’était, dans ce somptueux vestibule de marbre, un bruit bizarre que celui que faisaient les roulettes grinçantes du chariot ; mais le laquais ne semblait pas s’en offusquer, ni en rire. Il était sans doute accoutumé aux caprices de Madame la Comtesse. Il poussa même la mansuétude jusqu’à aider l’infirme à pénétrer dans un boudoir parfumé, puis il se retira. Deux minutes après, la comtesse de Riva faisait son apparition. C’était une femme d’une grande beauté, aux traits réguliers, au teint de rose qu’avivait la flamme enchanteresse de deux yeux couleur d’onde. Elle était vêtue d’une robe de dentelles qui moulait exquisement ses formes gracieuses.

Le boudoir était plongé dans la pénombre. Dès l’entrée cependant, elle aperçut le cul-de-jatte et alla à lui, en disant :

— Quelle imprudence, César ! Pourquoi prendre encore ce déguisement qui, d’un jour à l’autre, peut vous compromettre ?…

Lautrec dut se faire violence pour étouffer le cri de triomphe qui lui montait aux lèvres. Du premier coup, la comtesse venait de déchirer un morceau du voile Impénétrable qui enveloppait l’étrange affaire du Cocu à roulettes. César ! s’était-elle écriée… César, c’était le prénom de son mari. « Pourquoi encore ce déguisement ? » C’était donc le comte de Riva qui prenait la forme du cul-de-jatte ! Mais il fallait que le détective répondît ! — Et parler, sans pouvoir imiter la voix inconnue du comte, c’était se démasquer…

Lautrec employa un subterfuge. Sans mot dire, il tira d’une de ses poches le billet reçu le matin et le tendit à son interlocutrice. Celle-ci le prit et le parcourut du regard :

— Mais, remarqua-t-elle, c’est le billet que j’avais confié à Jérôme, il y a quelque temps déjà, et qu’il n’aura pu, sans doute, vous remettre le jour même. Je n’ai plus revu mon frère depuis… Il s’agissait de l’affaire dont je vous ai entretenu jeudi. Et vous, avez-vous du nouveau ?

Lautrec se taisait, attendant quelques mots encore, les derniers mots révélateurs que pût encore prononcer la comtesse avant qu’il ne fût démasqué. Mais la jeune femme attendait et elle n’ajouta qu’une phrase :

— Mais parlez donc… je vous écoute. À ce moment un coup de sonnette retentit. On allait peut-être venir. Il fallait brusquer tout.

« Le sort en soit jeté ! » pensa Lautrec. Il se dressa et, repoussant du pied le chariot qu’il occupait quelques instants auparavant il se dirigea, le revolver braqué sur la comtesse. Celle-ci poussa un cri d’effroi.

— Pas un mot, madame, dit Lautrec d’une voix calme. Je suis de la police. Vous allez me révéler à l’instant ce qui se passe ici.

La comtesse reculait, interdite, effrayée, devant le canon menaçant du revolver.

Puis, tout à coup, elle poussa un soupir de soulagement : une tenture du boudoir venait de s’ouvrir. Sur le seuil se dressait, immobile, dans la pénombre, un homme à l’attitude hautaine, la taille sanglée dans une redingote impeccable, le visage au teint mat barré d’une fine moustache noire, la lèvre dédaigneuse.

Lautrec porta son regard vers l’inconnu : celui-ci le fixait d’un regard de feu, sans se départir d’un calme qui ne manquait pas de grandeur.

La comtesse avait étendu les mains vers lui dans un geste d’imploration, en s’écriant :

— À moi, César !

Sans mot dire, le nouvel arrivant fit un geste qui n’échappa point au détective.

Les deux hommes se défiaient du regard, dans un duel muet dont on ne pouvait prévoir l’issue. Puis, brusquement, presque automatiquement, leurs bras s’élevèrent en même temps, leurs révolvers se menacèrent.

Deux éclairs jaillirent, suivis d’une seule détonation.

Lautrec s’effondra sur le parquet.

L’inconnu fit un signe à la comtesse. Celle-ci sortit, devant lui. Puis, les portes du boudoir furent fermées à l’extérieur.

À ce moment, une pendule sonna :

Il était huit heures du soir.

Et c’était le 13 septembre.


UN CADAVRE EST PERDU,
DOUZE SONT RETROUVÉS



— Pas de nouvelles de Lautrec ? demanda le chef de la Sûreté.

— Aucune, chef, répondit l’inspecteur Duret.

— Il nous avait promis d’être ici, au plus tard, à dix heures. Il est près de minuit.

— En effet, chef.

— Lautrec est toujours de parole. Quelque incident imprévu est survenu, sans doute. Prenez trois hommes avec vous et allez à sa recherche. Vous savez où ? — Avenue Victor Hugo, chez le comte de Riva.

— Oui. Et surtout de la discrétion et de la prudence !

Vingt minutes plus tard, Duret et ses trois auxiliaire descendaient d’une auto, avenue Victor Hugo. Ils sonnèrent à trois reprises à la porte de l’hôtel. Aucune réponse.

— Forcez la serrure ! ordonna l’inspecteur.

Un instant après, les policiers étaient dans la place. Ils traversèrent les chambres du rez-de-chaussée : personne ! Ils visitèrent les étages : personne ! L’hôtel était vide.

Aucun meuble n’avait été enlevé, pas un objet ne semblait avoir été changé de place ; mais les propriétaires et tout le personnel avaient disparu.

Comme ils descendaient au rez-de-chaussée, les policiers entendirent un bruit sourd suivi d’une plainte. Ils avaient oublié de visiter un boudoir : ils ouvrirent la porte et trouvèrent Lautrec étendu sur le parquet.

— Vite, un médecin ! ordonna Duret.

Le détective s’était soulevé.

— La blessure n’est pas grave, dit-il, mais elle paralyse mes mouvements. J’avais affaire à un rude tireur : la balle a atteint le doigt qui pressait la détente de mon révolver et s’est logée dans mon côté droit en frappant, je crois, le deltoide. Mon adversaire avait dès lors sur moi un trop grand avantage : je me laissai tomber sur le parquet pour qu’il me crût blessé à mort. Cette tactique me permettait de prendre le temps de changer mon arme de main ; mais on m’a enfermé. J’ai voulu agir ; comme je vous le disais, ma blessure paralysait mes mouvements.

J’ai arrêté jusqu’à présent, comme j’ai pu, l’épanchement du sang.

. . . . . . . . . . . . . . .

La blessure de Lautrec, en effet, n’était pas grave. Quelques jours après, le détective était sur pied. Mais il n’avait pas attendu ce moment pour agir. Des perquisitions avaient été faites dans l’hôtel de l’avenue Victor Hugo. Aucune pièce compromettante n’avait été trouvée dans l’habitation et les policiers désespéraient de découvrir le moindre indice, lorsque les regards de l’un d’eux furent attirés, dans le jardin, par une proéminence du sol où la terre avait été fraichement remuée.

On fit aussitôt des fouilles et l’on découvrit un cadavre à peine en décomposition. Les fouilles furent poussées plus loin et l’on exhuma onze autres cadavres. Douze morts ! Quels étaient ces victimes ?…

Les malheureux avaient été enterrés nus. Aucun vêtement, pas le moindre indice ne permettait de les identifier. Seul, le premier cadavre offrait encore des signes distinctifs. Les autres étaient en complet état de putréfaction. Trois d’entre eux n’étaient plus déjà que des squelettes.

Quels effroyables mystères cachaient donc cet étrange hôtel ? Quels rapports existaient entre le comte de Riva et feu le macabre Cocu à roulettes, dont le cadavre restait introuvable ?


MAIS LE COCU À ROULETTES
REPARAIT, VIVANT…



Les plus fins limiers de la police étaient sur pied. On faisait des enquêtes partout.

On avait recherché le baron Jérôme d’Autrive : il avait disparu sans laisser de traces, le même soir que le comte et la comtesse de Riva. Les six femmes du noyé de la Morgue étaient étroitement surveillées. Lautrec s’était remis en campagne. Il avait acquis la certitude que le comte de Riva et l’imitateur du Cocu à roulettes n’étaient qu’un seul être et il avait pu reconstituer quelques fragments de la vie, en partie double, du comte. Celui-ci mendiait, certains jours, sous la forme d’un cul-de jatte — pour quelle raison ? il n’avait pu l’établir encore — et le soir, il apparaissait dans les salons, sous les dehors élégants d’un gentilhomme accompli.

Lautrec cherchait nuit et jour… Il ne dormait plus. Une grande joie l’attendait.

L’inspecteur de la Sûreté Bellay vint le trouver un matin et lui dit :

— J’ai retrouvé la dame brune qui, à la Morgue, déclara d’abord reconnaître son époux dans le noyé, puis se retira sans vouloir signer sa déclaration.

— Précieux ! précieux ! s’écria Lautrec. Qui est cette dame ?

— C’est Madame Pascal Aubrant, femme d’un grand négociant parisien. Elle habite actuellement une petite villa à Suresnes. J’ai observé l’habitation, j’ai fait adroitement parler les domestiques et les voisins : Mme Aubrant déclare que son mari est parti en voyage ; mais il se passe, croit-on, des choses mystérieuses dans cette maison.

— Ah !…

— Madame n’a avec elle qu’une cuisinière et une femme de chambre. Cette dernière est assez loquace : elle prétend que Madame reçoit quelqu’un en cachette ou bien qu’un homme se cache dans la maison.

— C’est parfait. Nous partons pour Suresnes.

— Tout de suite ?

— À l’instant.

Il était onze heures et demie du soir. Cachés dans l’ombre, Lautrec et Bellay rôdaient autour de la ville de Mme Aubrant. Depuis près d’une heure déjà toutes les lumières étaient éteintes dans l’habitation.

— Le moment est venu, dit Lautrec. Mme Aubrant est, sans doute, plongée dans son premier sommeil. Elle n’entendra rien.

Aucune porte ne résiste devant un voleur ou un détective habiles. Lautrec avait introduit une fine pince dans la serrure : la porte d’entrée fut franchie. Là, tes deux hommes, afin d’étouffer le bruit de leurs pas, enveloppèrent leurs pieds de chaussons épais.

À pas de loup, ils visitèrent les caves et le rez-de-chaussée, projetant, par instants, les rayons d’une lampe électrique de poche dans les recoins des chambres, au fond des meubles qui eussent pu servir de cachette.

Lautrec et son compagnon montèrent à l’étage,

— Voici la chambre à coucher de Madame Aubrant, indiqua Bellay.

— Entrons-y.

Le détective redoubla de prudence pour ouvrir la porte, qui laissait filtrer un vague filet de lumière. Lautrec entra, retenant sa respiration. La chambre était faiblement éclairée par une veilleuse.

Dans le lit, deux formes humaines : une femme — Mme Aubrant, d’après le portrait qu’en avait fait Bellay — et un homme. La tête de celui-ci était tournée du côté opposé, si bien que le détective, pour dévisager inconnu, dut faire le tour du lit.

Il s’approcha doucement de l’homme. Enfin le visage lui apparut. Lautrec bondit de surprise : l’homme qui dormait là, c’était le mystérieux noyé de la Morgue, c’était le « Cocu à roulettes » !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Non, c’est impossible ! je rêve ! se dit Lautrec. C’est tout à fait impossible. Et pourtant c’est bien lui ! Je n’oublie pas un visage quand je l’ai vu, ne fut-ce qu’une fois.

Il fit signe à Bellay d’approcher et lui montra du doigt le dormeur. L’inspecteur, à son tour, bondit et sa surprise fut si soudaine qu’il s’écria :

— Le Cocu à roulettes !… ici !…

Un cri lui répondit. Le dormeur s’était réveillé et regardait, stupéfait, effrayé, les deux inconnus qui se dressaient devant lui et le fixaient de leurs regards investigateurs.

— C’est lui ! c’est bien lui ! glapissait Bellay, au comble de l’ahurissement.

À son tour, Mme Aubrant s’était réveillée et criait :

— Au voleur ! à l’assassin !

On entendait du bruit à l’étage supérieur. Les domestiques étaient réveillés.

Lautrec se tenait, tout droit, immobile, le révolver au poing :

— Silence ! ordonna-t-il. Nous sommes de la police.

La femme de chambre et la cuisinière hurlaient en haut, n’osant intervenir. Bellay les fit descendre de force.

Lautrec s’adressa à l’homme : — Au nom de la loi, je vous somme de parler sans détour. Qui êtes-vous ?

D’une voix tremblante, l’homme répondit :

— Pascal Aubrant. — Ne mentez pas !

— Je ne mens pas.

— C’est ce que nous allons voir, M. le comte César de Riva ! s’écria Lautrec en insistant sur les derniers mots, espérant donner le coup de grâce qui désarçonnerait son adversaire.

Mais, contre toute attente, celui-ci ne broncha pas.

« Un rude et adroit adversaire, se dit le détective, c’est bien ce que je pensais. Mais je vais le démasquer. »

— Enlevez donc votre fausse barbe, M. le comte de Riva, si vous ne voulez que je vous l’arrache ! ajouta-t-il, menaçant.

L’homme ne répondit pas. Il regardait le détective avec les yeux égarés de quelqu’un qui se croit le jouet d’un cauchemar terrible.

Lautrec s’impatienta : il saisit la barbe de l’homme et la tira avec force en criant :

— Je vous l’enlèverai bien, moi.

La barbe résistait et le détective tirait si fortement qu’il emportait la tête. Le patient poussait des cris de douleur qui ne laissaient aucun doute sur la sincérité de ses sensations.

Enfin, il fallut bien que Lautrec se rendît à l’évidence : il lâcha sa victime en disant d’un air souverainement déçu :

— C’est extraordinaire ! Cette barbe est une barbe naturelle !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y eut un moment où le tragique le disputa au comique. L’étonnement avait un instant désarçonné Lautrec lui-même. Le détective ressaisit les rênes de sa raison qui se cabrait devant l’invraisemblance de sa découverte. Tout d’abord, il avait vu le cadavre vivant du noyé de la Morgue. Première surprise. Il s’était dit alors : « Tout s’explique : je me trouve en présence du faux cul-de-jatte, du comte de Riva déguisé ! » Et voilà que cette hypothèse, la seule qui parût possible était fausse.

Son regard s’était reporté sévèrement sur l’homme énigmatique qu’il avait devant lui :

— Ne mentez pas, dit-il d’une voix menaçante. Qui êtes-vous ?

— Je vous répète, monsieur, que je me nomme Pascal Aubrant.

— Depuis quand ?

— Mais… depuis ma naissance.

— Votre livret de mariage, montrez-moi des pièces d’identité, des portraits…

Mme Aubrant, plus morte que vive, demanda l’autorisation de se vêtir. Elle alla chercher le livret et les portraits demandés. Lautrec ouvrit le premier : il portait bien le nom de Pascal Aubrant. Il examina les photographies : toutes ressemblaient à son hôte.

Lautrec était exaspéré. Oui, ce mystère l’exaspérait à la fin. Il fallait que, sous une étreinte suprême, la vérité jaillit enfin. Pendant une demi-heure, il « cuisina » ses hôtes, comme on dit en style policier.

Il dit enfin à Aubrant qu’il était soupçonné d’avoir commis plusieurs crimes sous le déguisement d’un cul-de-jatte surnommé le Cocu à roulettes et que l’échafaud menaçait sa tête, s’il ne se décidait à éclairer la justice

Soudain, Mme Aubrant se dressa :

— Eh bien ! monsieur, je vais tout vous dire.

Il sembla à Lautrec que le ciel s’ouvrait devaut lui. L’émotion l’étouffait ; mais il ne laissa rien paraître, et ce fut d’une voix calme qu’il dit :

— Je vous écoute, Madame.


LES RÉVÉLATIONS DE Mme AUBRANT



Elles furent courtes, ces révélations ; mais elles projetèrent une lumière si intense sur cette sombre affaire, que Lautrec en fut ébloui.

— Mon mari, commença Mme Aubrant, est négociant en dentelles, négociant en gros. Au début de notre mariage, son commerce prospéra. Puis, nous eûmes de la malchance ; une malchance infernale.

Nous avions un train de vie fort coûteux, à Paris. Pour les yeux du monde, il fallait le garder. Là est la cause de tous nos déboires : une sotte vanité ! Mon mari signa des traites fausses. Il se vit acculé à la faillite et menacé du déshonneur. Ici encore notre sotte vanité entra en jeu : le sang rachète l’honneur, dit un proverbe stupide. Mon mari affolé décida de se donner la mort. Il retardait l’heure fatale, l’heure du suicide depuis plusieurs mois déjà.

Nous avons pour ami intime un médecin à qui nous avions confié notre désespoir et qui nous avait aidé déjà dans maintes circonstances. C’est sur ses conseils, que mon mari retardait l’échéance fatale de sa mort. Mais ce n’était plus qu’une question de temps !… C’est sur ces entrefaites qu’un jour notre ami, le médecin, vint nous trouver. Il nous apprit qu’il avait soigné un homme qui ressemblait à mon époux d’une telle façon que lui, le docteur qui l’avait ausculté, n’avait relevé chez son malade aucun trait, aucun signe qui le différenciât de mon mari. Cet homme — qui était un faux cul-de-jatte et vivait en exploitant la charité publique — venait de mourir. Il nous proposa de substituer ce malheureux à mon mari. Celui-ci avait pris une assurance sur la vie. Il lui suffisait de se cacher ; je touchais, à son décès, une somme qui nous eut permis de vivre, ignorés, loin du monde.

Nous achetâmes le silence de la veuve du faux cul-de-jatte… Une nuit, le médecin, mon mari et un ouvrier qui nous est dévoué allèrent en automobile chercher le cadavre. Il le revêtirent des habillements de mon mari et ils le jetèrent dans la Seine, afin de faire croire à une mort accidentelle. Dans notre précipitation, nous avions donné un costume usagé qui ne contenait aucune pièce d’identité. J’étais restée à Paris ; mon mari se cachait ici. Deux jours après on découvrait le cadavre du noyé.

J’appris qu’il n’avait pas été identifié et je me rendis à la Morgue. Mais là, on me déclara que le noyé avait déjà été reconnu par cinq femmes ! Tout cela était très compromettant, j’hésitai… et je partis sans signer la déclaration réglementaire. Je vins retrouver ici mon mari, en attendant les événements.

Nous croyions en être quitte ainsi, lorsque nous apprîmes les crimes mystérieux dont vous nous parliez tantôt : un journal avait donné le signalement du meurtrier. Effrayé, mon mari décida de se cacher. Il ne sortait pas d’ici et nous supposions ce refuge sûr, lorsque vous êtes venu… C’est tout ce que j’ai à vous dire, monsieur, mon récit est l’expression fidèle de la vérité.

Un doute subsistait dans l’esprit du détective. Le comte de Riva avait-il un rapport avec Pascal Aubrant ? Par principe, Lautrec était méfiant et il se demandait si le comte ne portait point un masque qui eut pu, dans la pénombre, dissimuler le visage d’Aubrant. Il lui fallait une certitude.

— Que faisiez-vous, demanda-t-il à Aubrant, le 13 septembre, à 8 heures du soir ? (C’était l’heure à laquelle le comte de Riva tirait sur le détective).

Aubrant refléchit un instant.

— Je me souviens. La date est du reste récente. Je dinais précisément avec ma femme. C’était samedi dernier ; le nettoyage hebdomadaire avait retardé l’heure du repas.

— Qui peut attester la vérité de vos dires ?

— Ma femme et notre cuisinière.

La cuinière témoigna de la présence de M. Aubrant chez lui, le samedi 13 septembre à 8 heures du soir.

En homme méticuleux, Lautrec pria M. Aubrant de lui laisser ses empreintes digitales. Il les compara à celles du cadavre disparu et constata qu’elles étaient dissemblables.

Un nouveau mystère était éclairci : restait à pénétrer celui qui enveloppait l’étrange personnalité du comte de Riva.


LE CADAVRE AMBULANT REPARAIT
ENCORE



— Où et comment retrouver le comte de Riva dont la personnalité est si changeante ? me dit Lautrec. Moi seul ai vu ce mystérieux personnage sous une forme que je crois être la vraie. Et, au fait, est-il bien comte et s’appelle-t-il bien Riva ? J’ai pris des renseignements : il existe bien un jeune homme de ce nom portant le prénom de César et âgé actuellement de 32 ans. Mais est-ce bien le véritable comte que j’ai vu ? Où est parti cet homme ? Les ports sont surveillés, la police cherche partout à Paris.

— Avez-vous un signalement, un portrait ?

— Je n’ai pas trouvé de portrait ; quant au signalement je l’ai donné, d’après l’aspect de l’homme que j’ai vu. Mais, je le répète, cet aspect est-il réel ? Cependant j’ai mieux : j’ai pu relever dans l’hôtel de l’avenue Victor Hugo des empreintes digitales du comte.

— Sont-elles semblables à celles du cadavre par hasard ?

— Non, ce serait impossible d’ailleurs. Mais ce sont ces empreintes qui me permettront de reconnaître l’homme que je cherche.

Trois jours s’étaient écoulés, lorsqu’un événement tout à fait inattendu et extraordinaire se produisit, qui jeta la consternation parmi nous.

On venait de retirer de nouveau de la Seine un cadavre en lequel on reconnut pour la seconde fois le «Cocu à roulettes» !

Ce fut un étonnement général I Quoi ! le fameux cadavre disparu était retrouvé ! Après son incompréhensible fugue, voici qu’il s’était noyé à nouveau. Quelle fantasmagorie !… Et pourtant c’était un fait réel et tangible !…

Nous supposâmes d’abord que Pascal Aubrant, le sosie du faux cul-de-jatte s’était noyé. Nous apprîmes par Bellay, qui s’était rendu à Suresnes, qu’il n’en était rien.

— Serait-ce un troisième sosie ? demandai-je à Lautrec.

Celui-ci secoua la tête :

— Non, dit-il.

Toute la journée, le détective parut plongé dans ses réflexions. Il était allé voir le nouveau cadavre et l’avait examiné minutieusement. Je l’accompagnais et il m’avait bien fallu reconnaître que le cadavre était bien le même que celui que nous avions vu une première fois.

Cependant, comme nous revenions, Lautrec et moi, il me sembla à différentes reprises voir passer un sourire de triomphe sur les lèvres de mon ami.

L’ayant questionné, à ce sujet, il se borna à me répondre brièvement :

— Demain vous aurez la clé du mystère.

— Demain ? — Oui, car c’est demain que j’arrêterai le comte de Riva.

Je voulus en savoir plus long ; mais Lautrec s’enferma à nouveau dans son mutisme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin, j’étais au rendez-vous que m’avait fixé Lautrec. Celui-ci était accompagné de trois agents de la Sûreté. Nous partîmes. Mon ami était muet comme une carpe. Il ne nous avait pas dit où nous allions. Une heure après, nous arrivions à Suresnes, devant la villa occupée par M. Aubrant.

Bellay et deux autres agents de la Sûreté nous attendaient en se promenant dans la rue. Ils étaient armés de bêches et de pioches.

— Rien ? demanda laconiquement Lautrec.

— Rien, répondit Bellay.

Lautrec sonna. La femme de chambre vint nous ouvrir.

— Monsieur Aubrant est-il ici ? demanda le détective.

— Oui. monsieur.

— Dites-lui que M. Lautrec désire le voir.

Un instant après M. Aubrant venait à nous les mains tendue. Il nous dit qu’il regrettait que sa femme fût point là pour nous recevoir : elle avait reçu un télégramme lui apprenant qu’un de ses oncles venait de mourir. Puis, il nous questionna sur le but de notre visite et se montra étonné de nous voir si nombreux :

— Nous avons un grand travail à accomplir répondit Lautrec, et à se sujet je me permettrai de vous demander votre concours.

— Il vous est tout acquis.

— Voici, en un mot, de quoi il s’agit. À votre insu, un cadavre a dû être caché dans votre jardin ou dans votre maison.

— Mais c’est impossible !

— Cela est, dit brusquement mon ami.

Et il donna des ordres aux agents qui l’accompagnaient. Ceux-ci se mirent en devoir d’inspecter le jardin. M. Aubrant nous accompagnait et sa surprise semblait avoir atteint son paroxysme.

On ne découvrit rien au jardin.

L’heure avançait. Les recherche commencèrent dans la maison. Lautrec nous conduisit dans les caves : il examinait soigneusement les dalles. Arrivé dans la cave au charbon, il poussa un cri de joie : il avait trouvé !

— Le cadavre est ici, dit-il.

M. Aubrant avait blêmi.

Vingt minutes après, un cercueil de bois ordinaire était mis à jour. Une forte odeur s’en dégageait. On le transporta dans le jardin.

— Ouvrez le cercueil ! ordonna le détective.

À ce moment, M. Aubrant se déclara indisposé. Il voulut se retirer.

— Non, dit impérieusement Lautrec, votre présence est indispensable ici.

On ouvrit le cercueil. Un cadavre décomposé apparut.

— Vous le reconnaissez ? me demanda Lautrec.

— Non.

— C’est le cadavre du Cocu à roulettes.

En effet, malgré les premiers effets de la putréfaction, je devinais, je reconnaissais les traits du mystérieux noyé.

— Voyez, fit remarquer le détective, la main droite du cadavre a été coupée.

Nous nous regardâmes, surpris.

— Ceci éclaircit encore un mystère. Souvenez-vous des attentats dont furent victimes les deux rentiers : nous reliâmes sur les lieux du crime les empreintes digitales du cadavre de la Morgue. L’assassin est un être cynique qui a voulu se rire de nous en détournant nos recherches. À prix d’or et grâce à une complicité que j’ai mise à jour, il est parvenu à enlever le noyé : il lui a coupé la main, comme vous voyez et — après l’avoir fait embaumer sans doute — il s’en est servi pour laisser ces empreintes digitales qui nous ont si prodigieusement supris.

Nous regardâmes Lautrec avec admiration : le triomphe du détective commençait !

— Mais, objectai-je Et l’autre cadavre, le « second cadavre » qui repose à la Morgue ?

Lautrec sourit :

— Un homme ne peut vraisemblablement n’avoir qu’un corp, qu’un cadavre, dit-il, persifleur. L’autre cadavre ne peut donc être logiquement, que celui de M. Aubrant.

Notre surprise, cette fois, atteignit son comble. Nous nous tournâmes tous vers notre hôte qui sursauta en s’écriant :

— Et moi ! qui suis-je alors ?

Lautrec, qui avait feint de ne pas s’apercevoir de sa présence, se tourna vers lui :

— C’est vrai, dit-il calmement, j’oubliais de vous parler de la présence, ici, de M. le comte César de Riva.

— Quelle plaisanterie ! s’écria notre hôte en éclatant de rire.

— Mais, cher Monsieur, lui lança ironiquement Lautrec. Il y avait, vous le savez, trois hommes qui se ressemblaient : Leborgne, Aubrant et César de Riva. Les deux premiers sont morts, nous en avons la certitude. Il ne vous reste donc plus qu’à être le troisième.

Notre hôte ne riait plus. Une flamme de rage avait passé dans ses yeux.

— Monsieur, dit-il, hautain, je ne tolérerai pas chez moi… qu’on se moque de moi…

— Ta ! ta ! ta ! fit Lautrec. Vous tolérerez tout, Monsieur le comte, et vous me permettrez même de caresser cette belle barbe noire qui, cette fois, ne résistera pas à la douceur de mon attouchement.

Le détective étendit la main. Son interlocuteur recula d’un pas… trop tard. Lautrec avait tiré, d’un coup sec, et brandissait, comme un trophée, une superbe toison postiche.

Ce fut un coup de théâtre magnifique. Le triomphe du détective était complet. Nous étions atterrés. Le comte de Riva s’était croisé les bras sur la poitrine et attendait, hautain.

— Voyons, Monsieur le comte, soyez beau joueur. Vous avez perdu : tendez vos mains à ces braves gens venus tout spécialement pour vous arrêter.

Puis, se tournant vers les agents :

— Arrêtez-le, mes amis, M. le comte vous le permet.

Une heure après César de Riva était écroué.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’instruction éclaira les quelques points restés obscurs dans cette fantastique affaire et nous révéla le véritable Secret du Cocu à roulettes.

L’assassin s’appelait, en réalité, Jacques Montaigne. À la suite d’un premier crime, il avait été condamné aux travaux forcés et envoyé à la Nouvelle Calédonie. Il s’était évadé avec un de ses compagnons, nommé Gustave Brenon, et tous deux étaient rentrés en France. Mais il fallait se créer une nouvelle personnalité, porter un nouveau nom. Qu’à cela ne tienne ! Jacques Montaigne connaissait quelqu’un qui ne lui ressemblait pas trop mal : c’était le dernier descendant d’une vieille famille, le comte César de Riva. Devenir comte ne lui déplaisait pas : il tua César de Riva, l’enterra au fond d’un bois et prit son nom et ses titres. L’autre forçat, Gustave Brenon, avait des goûts plus modestes et puis… la fatalité voulut qu’il n’assassinât qu’un cul-de-jatte — véritable celui-là ! — nommé Charles Leborgne. Nos deux hommes firent leur chemin. Quelques années plus tard le faux comte de Riva épousait la baronne Elisabeth d’Autrive, descendante d’une vieille famille ruinée. Dans cette voie, Gustave Brenon eut des appétits plus grands que son compagnon : il épousa sept femmes, usant et abusant des noms d’anciens condisciples qu’il avait connus au lycée Charlemagne. « La Fortune sourit aux audacieux » dit le proverbe. Le nouveau comte de Riva et le faux Charles Leborgne se voyaient en secret. Ce dernier, je l’ai dit, avait trouvé le moyen d’augmenter ses revenus en vendant ses épouses. Cette fois, ce fut le comte de Riva qui l’imita… en grand. Il fallait bien vivre et le comte ne possédait qu’un titre… Il se servit de la beauté de sa femme comme d’un miroir aux alouettes.

Il se lia avec des personnages fortunés. Il les saigna, les pressura, comme des citrons. Il les fit chanter — quand ils furent fatigués de payer — et quand ils furent las de chanter, il les tua. C’était le plus sûr moyen de les empêcher de crier trop fort et d’étouffer une affaire qui se gâtait.

Les cadavres étaient discrètement enterrés, la nuit, dans le jardin de l’hôtel comtal. Les deux rentiers, dont j’ai relaté la fin tragique, étaient deux de ces coqs qu’il s’agissait de faire taire au plus tôt.

Car le faux comte de Riva se savait menacé. Il suffisait d’une plainte pour le perdre. D’accord avec son ancien compagnon Brenon, il s’était ménagé des portes de sortie. Il avait imité son ami et, à ses heures, il devenait aussi le faux cul-de-jatte que nous avons vu fuir devant Lautrec.

Sous le déguisement de Leborgne, Croupion, Detalle et Cie, il avait accès dans cinq ménages, il avait son « chez lui » assuré, où il pouvait tranquillement dormir sur ses deux oreilles. Le sort de sa femme lui importait peu. Il avait d’ailleurs peu à peu entraîné sa compagne dans le gouffre où il s’était engagé. Son beau-frère, le baron Jérôme d’Autrive, était à peu près ruiné. Le faux de Riva subvenait à ses besoins et il avait ainsi trouvé en lui, sinon un complice, du moins un auxiliaire passif.

Les deux anciens forçats s’entr’aidaient en toutes circonstances. L’instruction ne put entrer dans tous les détails de cette ténébreuse affaire ; mais tout faisait supposer que sous le déguisement du cul-de-jatte — alias Leborgne — le comte se livrait à des actes infâmes que la pudeur nous oblige de taire. C’est ainsi qu’un beau jour, le faux de Riva apprit fort inopinément, par Mme Chélard, que son compagnon était mort et que son cadavre était exposé à la Morgue. Il se sauva d’abord, il réfléchit ensuite. Des portes de sortie se fermaient ; il fallait les rouvrir. Audacieusement et grâce à une complicité ; il enleva de la Morgue le cadavre de Brenon. Il apprit ensuite que l’identité du noyé était presque établie. Dans sa rage, il résolut de braver la police. Il se servit, comme l’expliqua Lautrec, de la main coupée de son compagnon pour détourner les soupçons.

Les événements se précipitèrent. Le détective s’étant introduit chez lui, il supposa que la police avait tout découvert. Sans perdre de temps, il congédia ses domestiques et s’enfuit avec sa femme et son beau-frère, n’emportant que le compromettant cadavre à la main coupée. Se sachant traqué, il surveilla adroitement Lautrec. Il connut l’existence du sosie de Brenon. Une idée aussi lumineuse qu’audacieuse germa dans son esprit : il ne pouvait mieux se cacher que sous la personnalité d’Aubrant dont l’authenticité avait été reconnue par la police. Il observa, dans l’ombre, le malheureux négociant. Il apprit à imiter le son de sa voix — il avait le don de l’imitation poussé au suprême degré — puis, une nuit, après avoir éloigné Mme Aubrant, qu’il comptait dans la suite trompter ou terroriser, il assomma le sosie providentiel. Il n’eut que le temps de le jeter dans la Seine, après lui avoir attaché une lourde pierre aux pieds.

Il n’avait pas prévu que le courant délivrerait le noyé.

Quelques jours après, le cadavre était découvert. Il fallait, dès lors, cacher l’autre cadavre, le cadavre compromettant qu’il n’avait pas enterré dans son jardin de l’avenue Victor Hugo et qu’il n’osait plus confier à la pudique Seine. Une nuit, il alla le chercher en auto et, aidé par son beau-frère, il l’enterra là où il supposait que personne n’aurait l’idée de le découvrir : dans la cave du sosie même.

Mais Lautrec avait examiné le nouveau cadavre dont l’état de conservation était vraiment trop suspect. Il avait relevé les empreintes digitales qui lui avaient permis d’établir l’identité du mort. Il en déduisit que seul le comte de Riva pouvait être le faux Aubrant et il supposa tout de suite que le cadavre du Cocu à roulettes, qu’on avait vainement cherché avenue Victor Hugo, devait être caché à Suresnes.

Quelque temps après on découvrait, dans un hôtel, la retraite de la comtesse de Riva et du baron d’Autrive, dont les dépositions furent des plus précieuses. Quant à Mme Ve Aubrant, elle ne pleura pas trop son mari « dont la mort, déclara-t-elle philosophiquement, était écrite ».

Comme je reparlais de cette étrange affaire à Lautrec, celui-ci haussa les épaules :

— C’était, au fond, très simple, dit-il, puisque c’est dans un pouce qu’était enfermé le Secret du Cocu à roulettes.


FIN