Le Schisme d’Angleterre

Traduction par Damas Hinard.
Théâtre de CalderónBibliothèque-CharpentierTome III (p. 315-365).

LE SCHISME D’ANGLETERRE.

(LA CISMA DE INGLATERRA.)



NOTICE.


Dans le Schisme d’Angleterre, la seule comédie espagnole qui nous reste sur l’histoire de ce pays[1], Calderon, ainsi que le lecteur le pressent, a dramatisé les événements qui eurent pour résultat de séparer l’Angleterre de la cour de Rome. Comment un poëte espagnol, un poëte espagnol de l’époque des Philippe, comment un prêtre espagnol, un chapelain du roi d’Espagne, a-t-il jugé et mis en drame ces événements ? Voilà ce qu’on se demande en lisant le titre de cette curieuse comédie.

Avant d’examiner l’œuvre du poëte, nous allons, suivant notre habitude, exposer rapidement les faits historiques sur lesquels repose cette comédie.

Le roi Henri VIII (1527) s’étant épris d’Anne de Boleyn, l’une des filles d’honneur de la reine, et celle-ci ayant opposé sans doute à ses désirs une résistance habile, le roi résolut de l’élever au trône. Mais pour cela il fallait qu’il répudiât la reine Catherine d’Aragon, sa femme, avec laquelle il était marié depuis près de vingt ans. Or, la reine était une princesse d’une vertu irréprochable, quel motif, quel prétexte imaginer ? Tout à coup le roi se souvint que Catherine avait été pendant quelques mois l’épouse de son frère Arthur ; et, comme saisi de scrupules (un peu tardifs), il sollicita pour cette raison le divorce auprès du pape. Le pape se trouva placé dans une situation assez délicate : d’une part, il craignait Charles-Quint, neveu de Catherine, dont il était alors prisonnier ; de l’autre, il voulait ménager Henri VIII, dont il avait besoin : il chercha à gagner du temps. Ces délais irritèrent Henri, et il s’en vengea sur son premier ministre, le cardinal Wolsey, qui, après avoir paru approuver ses projets, voulut ensuite observer une sorte de neutralité. Wolsey fut disgracié, exilé, et ses biens furent confisqués par le roi. Puis, après quelques années perdues en négociations avec la cour de Rome, le roi fit prononcer par l’archevêque de Cantorbéry la sentence de divorce ; et le parlement, servile, comme il s’est montré si souvent en Angleterre, ratifia la sentence, ainsi que le mariage de Henri VIII avec Anne de Boleyn : cela, en décernant au roi le titre de chef suprême de l’église anglicane, — acte par lequel l’Angleterre fut définitivement séparée du saint-siége. — On sait comment finirent ces amours qui avaient causé dans un grand pays une révolution religieuse : Anne de Boleyn, condamnée comme coupable d’un commerce criminel avec son propre frère, périt sur l’échafaud. Devenu ainsi libre une seconde fois, Henri VIII épousa Jeanne Seymour, de laquelle il eut un fils qui lui succéda sous le nom d’Édouard VI, en 1547. — Mais ce prince étant mort à la fleur de l’âge, la princesse Marie, fille de Catherine d’Aragon, la première épouse répudiée, monta sur le trône (1553), etc., etc., etc.

Tels sont les principaux événements qui font le sujet de la pièce de Calderon Seulement la comédie embrasse une période de temps beaucoup moins considérable, puisque Henri VIII y reconnaît sa fille Marie pour son héritière, immédiatement après le supplice d’Anne de Boleyn, en 1536.

Si le poëte ne s’est pas scrupuleusement attaché à reproduire les réalités de l’histoire, il en a, selon nous, exprimé le caractère et l’esprit avec beaucoup de force et de profondeur. Sur le continent, la réforme, partie des rangs inférieurs de la société, avait été une protestation contre les abus de la cour de Rome, dénoncés déjà dans les siècles précédents par les premiers écrivains de l’Italie. En Angleterre, elle a cela de particulier, qu’elle est l’œuvre du monarque et des grands pouvoirs de l’État, et qu’elle a pour point de départ le caprice d’un roi débauché. Voilà ce que le poëte espagnol nous semble avoir admirablement saisi, et ce qu’il nous fait voir sous les plus vives couleurs.

Quoiqu’en général le talent caractéristique ne soit pas la qualité dominante des dramatistes espagnols, ici plusieurs caractères nous paraissent tracés de manière à mériter l’attention du lecteur. — Le Henri VIII de Calderon est bien le Barbe-Bleue couronné, le théologien voluptueux qui chassait ou faisait décapiter ses femmes, pour pouvoir se remarier en sûreté de conscience. — Son Wolsey est bien le ministre ambitieux, cupide et avare, insolent dans la prospérité et sans courage dans la disgrâce. — Chez Catherine s’allient heureusement la résignation de la femme vertueuse et la fierté d’une Espagnole. — Quelques paroles prononcées par Marie laissent entrevoir la princesse qui s’efforcera d’opérer par des moyens violents une réaction catholique. — Mais selon nous, le personnage dans la peinture duquel Calderon a mis le plus de génie, c’est celui d’Anne de Boleyn. La plupart des historiens, touchés sans doute de la destinée de cette femme, qui avait péri d’une mort affreuse dans la fleur de l’âge et de la beauté, témoignent pour elle une grande sympathie, et nous la représentent comme une espèce de martyre. Aux yeux du poëte espagnol, Anne est une femme impie, dont le trépas funeste n’a été que trop mérité : il nous la montre secrètement dévouée aux erreurs de Luther, vaine, hautaine, — déjà flétrie avant son mariage, et, mariée, prête à former de nouveau avec son premier amant une liaison adultère ; comme si, en l’avilissant ainsi, il eût eu l’espoir d’avilir en même temps le schisme même qu’elle avait contribué à faire naître. — Cela est cruel ; peut-être même cela est-il injuste ; mais au point de vue espagnol et catholique, cette conception nous semble au-dessus de tout éloge.

Dans la composition, dont on remarquera sûrement l’unité, la logique et la grandeur, on trouve à la dernière scène un détail qui pourra choquer les esprits délicats : c’est le cadavre d’Anne de Boleyn, placé en guise de carreau au pied du trône sur lequel vont s’asseoir le roi Henri VIII et Marie. Cette imagination, toute bizarre et révoltante qu’elle peut paraître au premier abord, ne s’explique-t-elle pas par ce que nous avons déjà dit des sentiments qui animaient le poëte en composant son drame ? Ne serait-ce pas qu’il aurait voulu par là infliger un dernier châtiment à cette femme, cause première du schisme, en l’exposant aux regards comme un objet d’horreur ? et indiquer par un symbole, que Marie, une fois montée sur le trône, devait, pour ainsi dire, écraser et fouler aux pieds l’hérésie ? Nous soumettons cette idée au jugement du lecteur.

Avant Calderon, Shakspeare avait également mis en drame une partie du règne de Henri VIII. Il ne serait pas sans intérêt, ce nous semble, de comparer les ouvrages des deux grands poëtes, placés à des points de vue si différents ; mais l’espace nous manque pour un travail de ce genre, et nous le laissons à des critiques plus habiles.

LE SCHISME D’ANGLETERRE.

PERSONNAGES
le roi henri viii.
le cardinal wolsey.
charles, ambassadeur de France.
thomas de boleyn, vieillard.
denis, valet.
pasquin, bouffon.
un capitaine.
la reine catherine.
anne de boleyn.
l’infante marie.
marguerite pole, dame.
jeanne seymour, dame.
musiciens.
cortége.
La scène se passe à Londres.

JOURNÉE PREMIÈRE.


Scène I.

Un salon du palais.
On entend sonner des hautbois[2], un rideau s’ouvre, et l’on voit LE ROI HENRI endormi devant une table sur laquelle se trouve tout ce qu’il faut pour écrire. À côté de lui est debout ANNE DE BOLEYN.

le roi, rêvant.

Arrête ! ombre divine, image céleste, étoile pâlie, soleil éclipsé, arrête !… Songes-y, c’est outrager le soleil que d’oser lutter contre sa splendeur… et pourquoi cherches tu à troubler le repos de mon cœur ?


anne.

Je tiens à honneur d’effacer tout ce que tu écris.

Elle sort.

le roi, de même.

Arrête ! attends ! écoute !… oh ! ne disparais pas ainsi, divinité charmante !… Daigne m’entendre !


Entre le CARDINAL WOLSEY.

wolsey.

Sire !


le roi.

Quoi ! vous ici ?


wolsey.

Que se passe-t-il ?


le roi.

Quelle est, dites-moi, cette femme qui vient de sortir de cette salle ?


wolsey.

Ce sera sans doute une illusion produite par le sommeil, car personne n’a pénétré jusqu’ici. — Veuillez, sire, me conter ce que vous avez songé.


le roi.

Hélas ! cardinal, écoutez, et vous verrez quelle est ma peine. — Vous savez, et cependant force m’est de vous le redire, — comment moi, Henri VIII d’Angleterre, fils du roi Henri VII, je possède, par suite de la mort d’Arthur, le souverain diadème, et comment, en conséquence de ce funeste événement, j’ai hérité, non pas seulement de deux couronnes, mais encore de la plus belle et de la plus catholique reine qu’ait jamais eue l’Angleterre depuis l’époque où son noble peuple devint la colonne de l’Église militante. Car madame Catherine, cette sainte fille des rois catholiques, nouveaux soleils de la terre, avait épousé mon frère Arthur, lequel, soit à cause de son jeune âge, soit à cause de sa faible santé, ou pour d’autres motifs qu’on ignore, ne consomma point le mariage ; et ainsi, à la mort du prince de Galles, la reine demeura tout à la fois veuve et demoiselle. Alors les Anglais et les Espagnols, voyant leurs espérances trompées et la paix compromise, afin de maintenir l’alliance des deux royaumes, résolurent, d’après l’avis des hommes les plus sages, de me faire épouser la princesse ; et, attentif à la commune utilité, le pape Jules II accorda les dispenses, car tout est possible au vicaire de Dieu en son Église. Or, de cette union fortunée est sortie, pour notre bonheur, l’infante Marie, étoile de ce ciel, rayon de cet astre, que l’on va reconnaître comme princesse de Galles et ma légitime héritière… Je vous ai rappelé cela pour montrer avec quelle soumission on accueille en Angleterre tout ce qui tient à la foi, car la dispense du pape y est regardée et approuvée comme un acte légitime de sagesse et de sainteté ; — et l’univers a vu avec quel empressement je suis moi-même toujours prêt à défendre notre religion de mon génie et de ma puissance. — Donc, en ce moment que Mars se repose sur ses armes sanglantes, moi je veille sur les livres, occupé d’une apologie des sept sacrements, avec laquelle j’espère confondre les erreurs qu’à répandues Luther ; car je m’attache à réfuter les folies que contient son ouvrage sur la captivité de Babylone, peste et poison de notre siècle. Or, tout à l’heure j’étais à écrire… Écoutez moi bien, car ici commence le plus étonnant prodige, la plus épouvantable horreur que l’imagination ait jamais conçue dans les ténèbres du sommeil… J’étais donc à écrire, — c’était, hélas ! précisément sur le sacrement du mariage, — et l’esprit fatigué, la tête appesantie, je venais de m’abandonner au sommeil, lorsque j’ai vu par cette porte entrer une femme. — Ici je sens en moi-même frémir mon âme, je sens mes cheveux se hérisser, mon cœur se resserrer, mon sang se glacer, et la voix et la langue sont près de me refuser leur office… Cette femme s’est avancée vers moi, et son aspect m’a rempli de trouble. C’est au point que dans mon émotion je ne pouvais plus parvenir à écrire… ou, pour mieux parler, effet étrange et bizarre ! tout ce que ma main droite écrivait, ma main gauche l’effaçait à l’instant. Cette image s’est gravée dans mon esprit avec tant de force, qu’il me semble toujours la voir ; et à peine sorti de tant de confusion et d’angoisses, je me demande maintenant si je dors ou si je veille.


wolsey.

Chassez, sire, ces souvenirs pénibles : tout ce que produit le sommeil n’est que chimères et mensonges. — Voici des dépêches qui sont arrivées pour votre majesté, et c’est ce qui m’a fait entrer ici, car j’ai compris qu’elles devaient vous être remises sans retard.


le roi.

De qui sont-elles ?


wolsey.

Celle-ci est de Léon X.


le roi.

Et cette autre ?


wolsey.

De Martin Luther.


le roi.

S’il était permis d’interpréter un songe, vous verriez que ces dépêches sont la réalisation de ce que je viens de rêver. — La main avec laquelle j’écrivais était la droite, ce qui signifie la doctrine véritable pour laquelle je combats avec zèle ; et la lettre du souverain pontife représente pour moi cette partie de mon rêve… Quant aux efforts que faisait ma main gauche pour effacer ces paroles de vérité et de lumière, cela n’indiquait-il pas que, plein de confusion, je verrais réunis ensemble le jour et la nuit, la thériaque et le poison ?… Mais je vais vous montrer à qui doit demeurer la victoire… en élevant au dessus de ma tête les dépêches de Léon X, et en foulant sous mes pieds la lettre de Luther. (Au moment de faire ce qu’il vient d’annoncer, il prend les deux lettres l’une pour l’autre.) Voyons maintenant ce que me mande sa sainteté… Mais qu’est ceci ? et dans quels nouveaux doutes me plonge cette fâcheuse aventure ?… Les dépêches que j’ai élevées au-dessus de ma tête, ce sont précisément celles de Luther… quelle funeste erreur ! et de quoi me menace un pareil présage ?… Je me meurs !… Ô puissances du ciel ! qu’est-ce donc qui me va arriver ?


wolsey.

Tout aujourd’hui vous afflige… Mais, sire, quelle comète avez-vous vue éclairant le ciel de sa sinistre clarté ? quelle montagne avez-vous vue trembler sur sa base ? et quel soleil, se voilant tout à coup, éclipsé par la lune jalouse, s’est montré à vos yeux comme tâché de sang ?… Eh bien, si rien de tout cela ne vous est apparu, que voulez-vous augurer, sire, de ce que je vous ai donné une lettre pour une autre, ou de ce que vous même les avez mal interprétées ?


le roi.

Vos paroles, Wolsey, ont le pouvoir de me consoler, et maintenant j’interprète en ma faveur l’heureuse erreur que j’ai commise. Oui ! le souverain pontife étant la base inébranlable et le fondement de la foi, il a dû se placer sous mes pieds. Il est la pierre angulaire et moi je ne suis que la colonne. Et dès lors il convient qu’il me serve de support, pour que moi-même je ne fléchisse pas sous le poids de ce monstre sauvage qui, porté sur les ailes du vent, remplit aujourd’hui le monde d’un vain bruit. Ainsi les deux choses sont allées chacune à leur centre, l’une à terre comme une pierre solide, — et l’autre en l’air comme la flamme ou la fumée… Vous seul excepté, que personne n’entre aujourd’hui chez moi. Je veux écrire à Léon X et à Luther.


wolsey.

Je vous baise les pieds.


le roi, à part.

Je me sens accablé de tristesse.

Il sort.

wolsey.

Pour un homme d’une humble et basse naissance, je me suis bien élevé déjà, et je monte peu à peu au faîte de ma fortune. Pour atteindre au sommet des grandeurs je n’ai plus qu’un échelon à franchir. Ambition, donne moi la main… Flatterie, seconde-moi… Si vous voulez bien m’aider l’une et l’autre, quelque jour, j’espère, on me verra m’asseoir, fier et superbe, sur le siége de saint Pierre. — Moi, Thomas Wolsey, j’étais un pauvre étudiant, issu de parents obscurs ; un astrologue me dit de m’attacher au roi, et que par ce moyen j’arriverais si haut que tous mes désirs seraient comblés. Jusqu’ici les promesses de l’astrologie n’ont pas été accomplies ; car bien que je sois parvenu aux plus hautes dignités, il me reste à désirer tant que je n’aurai point placé la tiare sur ma tête… Il me fut prédit aussi qu’une femme serait cause de ma perte. Mais si maintenant je vois tous les rois concourir à ma grandeur, en quoi donc une femme pourrait-elle me nuire ?… Je suis cardinal et légat, le roi Henri VIII me protége, François Ier, roi de France, et Charles-Quint, empereur d’Allemagne, se disputent mon amitié ; — car chacun d’eux sollicite contre l’autre l’alliance de Henri, lequel n’agit que par mes conseils… Je le déciderai en faveur de celui qui me fera parvenir au pontificat suprême.


Entrent THOMAS BOLEYN, CHARLES et DENIS.

boleyn.

L’ambassadeur de France, qui est depuis longtemps arrivé en notre cour, demande audience.


wolsey.

Qu’il revienne plus tard. On ne peut en ce moment parler à sa majesté.

Il sort.

charles.

Qui est-ce qui vous a répondu ?


boleyn.

Je suis tenté de croire que c’est l’orgueil, la présomption et l’arrogance même… c’est-à-dire le cardinal Wolsey.


charles.

On ne vous a pas traité ainsi en France.


boleyn.

Je ne sais par quel charme inconnu Wolsey a pu captiver à ce point le prince le plus éclairé, le plus sage, le plus instruit, un prince qui aurait pu professer dans les écoles la philosophie et la théologie… Mais, pour parler d’autre chose, j’ai à vous prier, monsieur, comme un généreux Français, de vouloir bien m’accorder ce soir l’honneur de votre société… Vous connaissez ma fille, vous l’avez vue en France. C’est une personne d’une beauté accomplie. Jamais la nature n’a rien fait d’aussi charmant… Eh bien, ma fille doit être reçue ce soir même dame du palais. Cet honneur, — auquel je n’avais aucun droit, — la reine, — que Dieu garde ! — a daigné me l’accorder pour ajouter une illustration nouvelle à mon nom, et elle a amené ma fille ici avec elle. Puis-je espérer que vous voudrez bien vous trouver dans le cortége pour me faire honneur ?


charles.

Vous savez, seigneur Boleyn, que mon plus vif désir est de vous être agréable, et dans l’invitation que vous m’adressez tout l’honneur sera pour moi. Je me trouverai au cortége comme un de vos serviteurs.


boleyn.

Le ciel vous garde !


charles.

Et à vous, qu’il vous accorde des jours heureux !


boleyn.

Il est tard ; je vais m’occuper des préparatifs. Adieu.

Il sort.

denis, à part.

Comme mon maître est triste !… (Haut.) Seigneur, vous ne me parlez pas ? Le roi vous a-t-il reçu ? et vous a-t-on remis vos dépêches ?… Retournerons-nous bientôt en France ?…


charles, à part.

Oh ! non, plaise à Dieu !


denis.

Dites-moi, est-ce aujourd’hui que nous partons ?


charles.

Je n’ai pas à me plaindre à ce point du destin. Le roi ne m’a point reçu, on ne m’a point remis mes dépêches, et je ne retourne pas en France.


denis.

En vérité, je ne vous comprends pas, et je ne puis m’expliquer votre conduite. — Vous avez désiré cette ambassade, et jamais je n’ai pu savoir pourquoi vous étiez si joyeux de venir en Angleterre. Voilà longtemps que nous y sommes, et vous paraissez y demeurer toujours avec le même bonheur… Et lorsqu’on vous parle de retourner en France, la pensée de quitter ce pays vous attriste. Qu’est-ce à dire ? pourquoi me cacher vos sentiments, puisque je dois les savoir un jour ou l’autre ?


charles.

Oui, en effet, il faut que je te confie mon secret, et d’ailleurs ce sera pour moi un plaisir. — Écoute donc.


denis.

Parlez.


charles.

Thomas de Boleyn, homme plein de prudence et d’honneur, était venu en France comme ambassadeur du roi d’Angleterre. Il amenait avec lui, — dirai-je pour mon bonheur, ou pour mon malheur ? — sa fille Anne de Boleyn, modèle achevé de la beauté anglaise, sirène enchanteresse dont les yeux et la voix séduisent les mortels[3]. Je la vis un jour à Paris. Plût à Dieu, non pas certes que je fusse devenu subitement aveugle, mais plutôt que j’eusse possédé tous les yeux dont est paré l’oiseau de Junon ! car on ne devrait contempler la splendeur de ce soleil qu’à travers mille et mille étoiles… Elle entra dans la salle du festin éblouissante de beauté… Elle était, il m’en souvient, vêtue d’une étoffe d’argent et de soie bleue… c’est la couleur du ciel… À sa vue je me sentis soudain et transir et brûler, et mon cœur, jusque-là rebelle à l’amour, lui fut soumis. — Elle dansa ; je dansai avec elle ; et, je te l’avoue, je sentis naître en moi une certaine confiance, en m’apercevant, à la légèreté de ses pas, qu’elle n’était qu’une femme. Bien mieux, s’il faut te le dire, elle laissa dans ma main un mouchoir, gage d’espérance, mais aussi dépouille prophétique qui m’annonçait des regrets et des larmes. — Je supportai d’aimables rigueurs ; je lui exprimai de vive voix, je lui écrivis de folles protestations de tendresse ; je redoutai, j’éprouvai une cruelle jalousie ; je combattis, je surmontai de vains scrupules ; on me promit, on m’accorda de douces faveurs ; et à la fin la nuit silencieuse et le jour indiscret furent témoins de mon triomphe et de mon bonheur. — Oui, souvent le soleil naissant m’a surpris en adoration devant cet astre incomparable… Souvent aussi lorsque la nuit venait couvrir la terre de ses voiles, moi j’accourais au jardin de ma divinité, où les oiseaux et les fleurs, où les ruisseaux et les fontaines comme moi lui parlaient d’amour. — N’as-tu jamais vu l’abeille légère voltigeant autour de la rose, s’approcher, puis s’éloigner, jusqu’à ce qu’elle aspire le suc parfumé de sa corolle ? N’as-tu jamais vu l’amoureux papillon tourner autour d’un flambeau jusqu’au moment où, par elle invinciblement attiré, il livre à la flamme les couleurs de ses ailes ? Ainsi mon amour timide tourna longtemps autour de ce flambeau et de cette rose ; mais à la fin, devenant plus hardi, comme le papillon il brûla ses ailes, mais aussi, comme l’abeille, il déroba un doux parfum[4]. — Oh ! mille fois heureux celui de qui l’amour obtient une si belle récompense ! On a dit, je le sais, qu’au moment où la passion triomphe, l’espérance meurt et naît l’oubli. Mais ceux qui tiennent ce langage n’ont jamais aimé. — Cependant le seigneur de Boleyn avait achevé son ambassade, et il retourna en Angleterre avec sa fille. Moi je demeurai seul, ne sachant plus que devenir, privé du soleil qui m’éclairait, privé de l’étoile polaire qui dirigeait ma vie. — C’est pourquoi j’ai demandé au roi cette ambassade ; je suis venu à Londres, et je me félicite que le roi Henri VllI m’ait aussi longtemps retenu. Puissé-je demeurer ici encore un siècle, quoique j’aie appris avec peu de plaisir que ma belle maîtresse allait venir au palais !… Et maintenant tu sais mon secret ; tu sais mon amour, mon inquiétude et ma crainte.


denis.

Mais, mon seigneur, que craignez-vous, que redoutez-vous, si vous devez l’épouser ?


charles.

Mon père hésite beaucoup à m’accorder son consentement. — D’ailleurs, te l’avouerai-je ? Anne, cette femme si belle, si charmante, est remplie d’ambition, d’arrogance et de vanité ; et bien qu’en public elle se montre catholique, je la crois en secret luthérienne. Tous ces défauts m’effrayent ; et il vaut mieux pour moi, ce me semble, la posséder comme amant, que de risquer, en l’épousant, d’en venir aux regrets. — Mais quel est ce bruit ?


denis.

C’est Anne qui arrive au palais.


charles.

Oui, à cet éclat qui brille, j’aurais dû deviner que le soleil paraissait.


Entre PASQUIN, vêtu d’une manière grotesque.

pasquin.

Comme je suis bien accoutré et galant !… Mais que se passe-t-il dons ? voilà du nouveau ! C’est le cortége, et l’on n’a pas pensé à moi ! cela n’est pas raisonnable, cela n’est pas juste… Doucement, s’il vous plaît. Qu’on m’attende !


denis.

C’est un fou que le roi aime beaucoup.


pasquin.

Je suis le galant des galants.


charles.

Est-il possible qu’un roi si sage s’entoure de fous et de bateleurs !


denis.

L’ayant rencontré dans un corridor du palais, j’ai demandé qui il était. Voila comme je l’ai appris. Il s’amuse à faire le prophète, et son plaisir, sa marotte, c’est de prédire les choses futures.


charles.

Voici que l’on entre.


pasquin.

Que les braves gens me fassent place, et au plus vite ! Un fou ici de plus ou de moins, cela ne gênera personne.


charles.

La reine est allée au devant d’elle… La reine Catherine est une femme céleste… En vérité, voilà une grande faveur !


Entrent d’un côté ANNE DE BOLEYN, THOMAS BOLEYN, un Capitaine et le Cortége ; et de l’autre la REINE, l’INFANTE MARIE et MARGUERITE POLE.

anne.

Si mon humilité mérite en ce jour une faveur si haute, que votre majesté me permette de lui baiser la main. Une fois que je tiendrai sur ma bouche cette main charmante, je pourrai défier le sort, et tous mes souhaits ambitieux seront satisfaits. Qu’elle vive toujours plus glorieuse l’auguste reine qui daigne m’accorder tant d’honneur ; qu’elle vive d’âge en âge autant que le soleil doit durer de siècles ; et puisse toujours briller auprès d’elle cette illustre infante, jeune et charmant phénix dans lequel s’est reproduite sa gloire !


la reine.

Venez, Anne, dans mes bras ; venez embrasser, non pas une reine, mais une amie. Levez-vous : ces vaines cérémonies ne peuvent plaire qu’à ces princes dont le cœur est rempli d’orgueil, et de telles marques de respect ne sont dues qu’à Dieu seul. Celui qui les accepte commet une véritable usurpation. Et surtout on ne peut les recevoir d’une personne dont la beauté merveilleuse annonce une prédilection particulière de Dieu. — Baisez la main à l’infante, et embrassez les dames.


anne.

Ô princesse et madame ! comment ai-je pu mériter de voir dans le même jour deux soleils ? car à peine l’un s’est-il retiré, que l’autre se montre à mes regards. — Daignez me donner votre main.


l’infante.

Non pas, Anne de Boleyn, embrassez-moi.


anne.

Vous me comblez d’honneur.


la reine.

Maintenant, Anne, celle qui s’avance pour vous embrasser c’est Marguerite Pole.


anne.

La renommée l’a proclamée la dixième Muse.


marguerite.

Je mériterais ce surnom s’il m’était permis de dérober à votre esprit ses grâces et à votre beauté son éclat[5].


pasquin.

Vous n’aimez pas, je le sais, madame, à me voir me mêler à la conversation ; mais, pour cette fois seulement, je vous demanderai la permission de parler. Souffrez donc, noble reine, que je dise quelques mots. L’occasion est magnifique, et si je ne pouvais pas dire ce qu’il me plaît, de quoi me servirait d’être fou ?


la reine.

Je n’ai rien contre toi, Pasquin. Mais une chose m’afflige, c’est de penser que tu as été autrefois un homme distingué par son esprit et sa science, et de te voir ainsi aujourd’hui, et content.


pasquin.

C’est pour cela que Dieu nous a donné à vous la sagesse et à moi la folie, et à ce propos voici un conte. — Il y avait à Londres un aveugle si aveugle, qu’en plein midi il ne voyait pas le corps de ceux avec qui il parlait. Or, par une belle nuit qu’il pleuvait à seaux et qu’il tombait des hallebardes, — comme une de ces nuits passées, — mon aveugle allait cheminant par les rues, en tenant à la main des pailles enflammées. Quelqu’un l’ayant rencontré et reconnu : « Qu’est ceci, l’ami ? lui dit-on ; si vous ne pouvez pas vous éclairer, pourquoi porter cette lumière ? » — À quoi mon aveugle : « Si moi je ne vois pas la lumière, celui qui vient la voit, et ainsi on ne risque pas de me heurter. Si ce flambeau ne me fait pas voir, il fait du moins que l’on me voit. » Moi, — pour appliquer le conte, — je suis l’aveugle ; et lorsque je vais donner contre vous, Dieu vous a laissé dans ce but le flambeau de l’entendement. Si je suis gai et que vous soyez triste, écartez-vous de mon chemin. Car moi j’éclaire avec mes folies… Et maintenant, madame, puisque l’occasion s’en présente, permettez, je vous prie, que je dise devant vous à la demoiselle de Boleyn, — selon ma science astrologique, — la destinée que le ciel lui prépare et la fin réservée à sa beauté.


marguerite.

Voilà encore sa folie.


l’infante.

Cela va nous divertir.


pasquin.

Et d’abord, pour commencer, mademoiselle, je vous dirai que vous m’avez la mine d’une franche scélérate. Vous affectez vainement de déguiser vos sentiments sous l’apparence de la gravité et du dédain : vous êtes entrée au palais le cœur plein de joie. Plaise à Dieu que ce soit pour votre bien… Mais oui… je vois que vous y serez très-aimée, très-recherchée, très-honorée. Oui ; votre faveur sera si grande, qu’un moment, vous commanderez à l’Angleterre… Puis on vous verra mourir en un lieu élevé.


anne, à la Reine.

J’écoute ses folies comme un heureux présage. Et, en effet, étant votre créature, je suis placée si haut, que je me vois dans la région du soleil.


la reine.

Vous méritez plus d’honneur encore. — Jamais l’affection ne s’arrête, jamais elle ne perd entièrement courage. — Ce qui me fait parler ainsi, c’est que je n’ai pas encore vu d’aujourd’hui le roi, monseigneur… Il faut que j’entre chez lui pour m’informer de sa santé.


charles.

Qu’elle est belle !


boleyn.

Qu’elle est charmante !

Thomas Boleyn, Charles, Denis et le Capitaine sortent.

pasquin, à part.

La demoiselle a vraiment beaucoup d’esprit !


la reine.

Que fait Henri ?


Entre WOLSEY.

wolsey.

Madame, le roi est à écrire dans son appartement ; et comme il a donné l’ordre qu’on ne le laissât déranger par qui que ce soit, — votre majesté ne peut entrer.


la reine.

Me connaissez-vous ?


wolsey.

Oui, madame, vous êtes ma reine. Rien ne peut empêcher de reconnaître votre majesté.


la reine.

Comment donc alors, Wolsey, avez-vous l’audace d’arrêter mes pas ?


wolsey.

Je me conforme, madame, aux ordres du roi.


la reine.

Insensé et orgueilleux, rendez grâces à votre titre de prince de l’Église. Cette pourpre que vous avez obtenue, vous fils d’un boucher, à force de souplesse et d’intrigues, vous protége à mes yeux. Sans cela.. Mais au moins sachez, puisque vous être un autre Aman, que les ordres d’Assuérus ne s’étendent pas jusqu’à Esther.

Elle sort.

wolsey, à l’Infante.

Madame…


l’infante.

Assez, Wolsey.


wolsey.

Votre altesse me voit à ses pieds…


l’infante.

C’est bien.


wolsey.

Avec le désir de la servir.


l’infante.

Je vous crois ; levez-vous.

L’Infante sort avec toutes ses Dames.

pasquin.

Et lorsque je voudrai parler au roi, que personne ne se mette sur mon chemin ; car si vous êtes un autre Aman, les ordres de don Suérus ne s’étendent pas jusqu’à Estelle[6].

Il sort.

wolsey.

Qu’ai-je vu ? qu’ai-je entendu ? la reine Catherine, si indulgente pour tout le monde, n’a de colère que contre moi ! Son cœur, habituellement si doux et si facile, se montre avec moi seul intraitable !… Le gouverneur qui m’a élevé[7] me prédit, entre autres choses, qu’une femme serait la cause de ma perte ; et puisqu’il a deviné juste en tout le reste, je dois le croire aussi sur ce point… Mais si ce n’est vous, ô reine ! qui donc, quelle femme pourrait-ce être ?… Oui, sûrement, c’est la reine qui me menace, et qui doit amener ma perte. — Eh bien ! alors prévenons-la, et quand même de ce conflit devrait sortir la guerre civile, que le fils d’un boucher soit l’étonnement de l’Angleterre !

Il sort.

Scène II.

Une autre salle du palais.
Entrent THOMAS BOLEYN et ANNE.

boleyn.

Vous voilà désormais, ma fille, établie dans ce palais. À vous désormais de fixer l’inconstance de la fortune. Le roi m’honore de sa bienveillance, la reine vous aime et vous protége ; j’ai fait pour vous ce que j’ai pu. Maintenant, vous, faites votre devoir.


anne.

En vérité, si vous n’étiez mon père, je trouverais plaisants vos conseils, qui sont toujours hors de propos. Où donc est le trône que vous m’avez donné ? de quelle couronne éclatante avez-vous ceint mon front, pour que vous puissiez vous vanter d’avoir procuré ma grandeur ?… J’ai eu la faveur insigne de me prosterner aux pieds d’une femme… Quelle gloire ! et quel triomphe !… moi, ployer le genou ! moi d’un air joyeux baiser la main de la reine alors même qu’elle verrait quatre royaumes obéir à son sceptre !… Ah ! vous eussiez mieux fait de me conduire au fond des bois, où du moins j’aurais régné sur les animaux sauvages. Mieux valait pour moi le plus affreux désert que cet esclavage de la cour, où tout excite mon envie sans que je sois un objet d’envie pour personne… Mais non, me voilà, dites-vous, arrivée à la fortune. Eh bien ! je servirai. Qu’importe, puisqu’il vous plaît ainsi.


boleyn.

J’ai toujours redouté pour vous votre caractère hautain. Mais, avec l’esprit que vous avez, apprenez à vous vaincre. Vous avez sous les yeux la reine la plus vertueuse et la plus sainte : regardez-vous dans ce précieux miroir, et réglez sur elle vos pensées… Pour moi, je vous le répète, j’ai fait ce que j’ai pu ; à vous maintenant de vous bien conduire. — Il est un Dieu, et j’ai beau être votre père, il peut arriver qu’à ma fille je préfère l’honneur, et sa mort à sa vie.

Il sort.


Entrent CHARLES et DENIS.

charles.

La voilà seule.


denis.

Avancez donc.


charles.

Puis-je vous parler dans le palais ? puis-je, sans manquer au respect que je dois à ces lieux, — vous dire, ô ma dame bien-aimée, les soupirs et les larmes que m’a coûtés notre séparation ? — Loin de vous, loin de vos yeux qui m’éclairent, semblable à cette fleur qui porte le nom du soleil et qui l’a vu disparaître, je languis, je dessèche et meurs. Mais près de vous, comme l’héliotrope devant l’astre qui est tout pour lui, je me sens de nouveau renaître et vivre.


anne.

Et moi, noble Charles, — malgré le respect que me commandent ces lieux, — je vous le dirai : je suis près de vous comme cette flamme docile qu’un souffle éteint et qu’un souffle rallume. Vous me parlez, vous respirez près de moi, et aussitôt je sens revenir ma vie et mon âme.


charles.

Lorsque le sort jaloux m’enlève toutes les occasions de vous voir, je n’ai qu’une consolation ; c’est de savoir que vous m’avez conservé une place dans votre mémoire.


anne.

Aimez donc, et soyez fidèle ; car cette place, vous l’avez toujours.


charles.

Hélas ! dans l’amour on craint, dans l’absence on s’inquiète, et celui qui ne se reconnaît aucun mérite a bientôt perdu l’espoir.


anne.

Quand on est aimé, on ne doit avoir nulle crainte.


charles.

Eh bien, qui est aimé ?


anne.

C’est Charles.


charles.

Qui est distingué par vous ?


anne.

Celui qui tient en sa main ma volonté.


charles.

Qui est constant ?


anne.

Celui qui surmonte tous les obstacles.


charles.

Et comment ?


anne.

Par l’amour.


charles.

Voici mon cœur.


anne.

Votre cœur aime donc ?


charles.

Oui.


anne.

Et qui donc ?


charles.

Vous le savez.


anne.

Il ne changera pas ?


charles.

Jamais.


anne.

À qui êtes-vous ?


charles.

À vous pour toujours.


anne.

Et où est la garantie ?


charles.

Voici ma main.


anne.

Vous me la donnez comme époux ?


charles.

Oui, mille fois oui, — quoiqu’un injuste père me veuille marié en France… Mais en ce moment je suis à Londres.


anne.

Voici le roi qui vient avec la reine.


charles.

Il ne doit pas me voir qu’il ne m’ait accordé audience. Adieu madame.


anne.

Adieu.

Charles sort.


Entrent LE ROI, WOLSEY, LA REINE, L’INFANTE et les Dames.

anne, à part.

Il faut donc encore que je baise la main du roi, et que je mette un genou a terre ! n’est-ce pas une humiliation ? (Haut.) Seigneur que votre majesté me permette de baiser sa main.


le roi, troublé, à part.

Ciel ! qu’ai-je vu ?


anne.

Daignez, sire…


le roi.

Je n’en reviens pas.


anne.

Accordez-moi cette faveur.


le roi.

Quel étrange prodige !


la reine, à part.

Le roi paraît surpris de la voir.


anne.

Sire, votre esclave…


le roi, à part.

Tout mon cœur est ému.


anne.

L’heureuse Anne de Boleyn, prosternée à vos pieds, sollicite l’honneur de baiser votre main.


le roi, à part.

Eh quoi ! mon âme se trouble de nouveau ? mes yeux voient de nouveau cette vaine image qui leur est apparue. (Bas, à Wolsey) Voila celle que j’ai vue ce matin dans mon sommeil. Mais en ce moment je ne dors pas, je suis éveillé, j’ai la plénitude de ma raison. (À part.) Qui es-tu ? quel est ton nom, ô femme qui m’apparais comme une divinité, et qui m’enchantes par ta beauté après m’avoir entravé par de sinistres présages ?… Tu es pour moi tout à la fois et lumière et ténèbres, et tu excites tout à la fois mon amour et ma crainte.


wolsey, bas, au roi.

Sire, dissimulez.


le roi.

Est-il en mon pouvoir, dans le trouble où je suis ? (À Anne, à demi-voix.) Charmante Anne de Boleyn, levez-vous. Si le ciel a voulu que je vous aie laissée un moment à mes pieds, c’est qu’un trouble inconnu s’était emparé de tout mon être. Mais ce motif ne saurait me justifier ; car ce n’est pas la première fois que je vous vois… Levez-vous donc.


anne.

Si de votre main vous m’aidez à me lever, sire, je puis monter jusqu’au ciel. Mais non, ceux qui sont à vos pieds ont assez d’honneur, et ne doivent pas prétendre à une plus haute sphère. (À part.) Suis-je assez humiliée ?


le roi.

Vous avez autant d’esprit que de beauté.


l’infante.

J’envierais sa faveur, si l’envie pouvait pénétrer jusqu’à moi.


la reine.

Je serais jalouse, si ma tendresse pouvait concevoir de la jalousie.


anne.

Songez-y, de grâce, madame, vous faites injure à ma reconnaissance.


le roi.

Oui, toutes deux peuvent être jalouses, surtout, madame, quand elles voient votre beauté divine.

Il sort.

marguerite.

Anne de Boleyn, vous entrez au palais sous une étoile favorable. Plaise à Dieu — car c’est là l’essentiel, — que vous en sortiez aussi heureusement !



JOURNÉE DEUXIÈME.


Scène I.

Une salle dans le palais.
Entrent LE ROI et WOLSEY.

wolsey.

Calmez-vous, sire.


le roi.

Cela m’est difficile. Celui qui aime d’un fol amour ne trouve de calme que dans sa douleur et de soulagement que dans ses larmes. — À la mort des rois on voit, dit-on, des ombres fantastiques, des oiseaux de feu, qui parcourent les airs, des comètes qui éclairent le ciel d’une lumière sinistre. Moi, j’ai vu la comète fatale, présage de mort, dans ce rêve affreux qui remplit mon âme d’horreur. Laissez-moi donc, laissez-moi mourir par la main de celle qui me tue. La mort me doit être douce, puisque c’est Anne de Boleyn qui me la donne.


Entre PASQUIN.

pasquin.

Le roi est triste. De quoi lui sert tout son pouvoir, s’il ne peut pas être gai quand il lui plaît ? (Haut.) Vous avez donc, sire, quelque sujet d’ennui ?


le roi.

Oui ; car ni la majesté ni le sceptre ne peuvent rien contre nos passions… Et je suis triste.


pasquin.

Eh bien ! moi, je dis que je ne regrette pas du tout de n’être pas roi lorsque je suis gai… et sur ce propos il me vient une petite histoire. — Un philosophe avait établi son séjour sur le haut d’une montagne, ou dans le fond d’une vallée, — cela ne fait rien à l’affaire ; — et un soldat venant à passer, se mit à causer avec lui. Après avoir jasé de choses et d’autres. « Est-il possible, dit le soudard, que vous n’ayez jamais vu notre roi, le grand Alexandre ? Ne savez-vous pas ses victoires, sa gloire ? N’avez-vous jamais ouï dire que la renommée l’avait proclamé l’empereur de l’univers ? » À quoi le philosophe : « N’est-il pas un homme ? et dès lors, qu’importe que je le voie au lieu de te voir toi-même ? Mais non ; pour que tu comprennes bien l’erreur où tu es, arrache du sol une de ces fleurs, emporte-la avec toi, et dis à ce grand Alexandre que je le prie de me faire une fleur semblable ; tu verras bientôt à quoi se réduit ce merveilleux génie que le monde admire, et combien il est faible et petit, puisque, après avoir remporté tant de victoires, ton maître ne peut pas me faire une fleur aussi vulgaire, et que l’on trouve dans la campagne à chaque pas. » De même vous, sire, vous un si grand monarque, vous un roi dont on vante l’intelligence et la puissance, vous ne pouvez à volonté être gai, chose commune que l’on voit souvent chez un va-nu-pieds, et chez un meurt-de-faim.


le roi.

Tes contes m’amusent.


pasquin.

Et vous, de peur de m’amuser, vous ne me donnez rien.


le roi.

Parle, que veux tu ?


pasquin.

Que vous m’établissiez, je vous prie, défigureur de la cour et du palais, je veux dire dénonciateur des figures[8]. Car il convient qu’il y ait un juge des figures, lequel obtienne de tous ceux dont il dénoncera la figure, une pièce de monnaie.


le roi, à part.

Voyons un peu où il en veut venir avec cette nouvelle folie. (Haut.) Soit ! Pasquin, je t’accorde cette grâce.


pasquin.

Eh bien, cardinal, payez-moi.


wolsey.

Pourquoi cela ?


pasquin.

C’est que vous portez la barbe aussi peu fournie qu’un jeune bouc, loin de l’avoir plus longue et plus ample que celle des autres courtisans. Mais je ne m’en étonne pas, si c’est la mode. Moi, je me suis l’autre jour trouvé avec une dame, — ceci, vive Dieu ! est une histoire authentique, — et comme je ne lui voyais pas d’hypocondrie, la maladie à la mode… Mais je me sauve, sire ; car j’entends la reine qui vient avec deux ou trois cents dames pour égayer un peu votre mélancolie ; et la reine n’aime pas à me rencontrer ici.


le roi.

Elle ne cherche en rien à m’être agréable. Ne vous en allez pas, cardinal. Et afin que je ne fasse pas quelque folie en revoyant cette beauté céleste, dites-moi qui accompagne la reine ?


wolsey.

D’abord je dois nommer l’infante.


le roi.

Et puis ?


wolsey.

Ensuite, Marguerite Pole.


le roi.

Elle m’est insupportable.


wolsey.

Elle est la favorite de la reine.


le roi.

Et qui vient après ?


wolsey.

Jeanne Seymour.


le roi.

Quoiqu’elle ne soit point belle, elle a bon air et bonne grâce.


wolsey.

Ensuite vient Anne de Boleyn.


le roi.

Assez ! assez ! car à ce mot, à ce nom, je sens mon âme qui abandonne mon cœur pour se placer sur mes yeux. Vous m’avez fait un bien vif plaisir : que voulez-vous en récompense ?


wolsey.

Je demanderai seulement, sire, que vous acheviez votre ouvrage. — Par la mort de Léon X, le siège pontifical est devenu vacant ; Charles-Quint et François ier, roi de France, me protégent ; daignez vous joindre à eux, et sans nul doute j’obtiendrai la tiare.


le roi.

C’est ce que je désire le plus. Comptez sur mon appui.


wolsey.

Vous élèverez ainsi un vassal qui vous est tout dévoué.


Entrent la REINE, l’INFANTE, et les Dames.

la reine.

Eh quoi ! monseigneur, vous souffrez, et moi je vis ! Vous êtes triste, et je ne meurs pas de votre ennui ! — Ah ! je ne vous aime donc pas, puisque je ne sens pas plus vivement vos peines. — Comment vous trouvez-vous ?


le roi, à part.

Quel bavardage !


la reine.

Êtes-vous mieux ?


le roi.

Quelle femme fatigante !… Voilà mon mal et mon déplaisir !…


la reine.

Je voudrais, sire, pouvoir partager vos peines… Je ne vous parle pas de partager ma joie, car puis-je avoir de la joie, alors que vous n’en avez pas ?… Mais ces dames m’ont accompagnée afin de vous distraire par leurs jeux, leurs chants et leurs danses. La belle Seymour est une douce sirène dont la voix charme l’oreille. Marguerite est célèbre par son talent poétique : elle a aujourd’hui la palme. Enfin Anne de Boleyn…


le roi, à part.

Ah ! malheureux !…


la reine, continuant.

… Danse dans la perfection. — Et si ces amusements sont impuissants à vous distraire, l’infante connaît les principes de la philosophie morale… moi je sais plusieurs langues différentes… Choisissez dans tout cela ce qui pourra le mieux vous divertir.


le roi, à Wolsey.

Une seule chose pourrait me plaire, — ce serait de voir danser Anne de Boleyn.


wolsey, au Roi ?

Afin qu’on ne remarque pas votre choix, demandez d’abord aux autres dames de chanter et de dire des vers.


la reine.

De quoi votre majesté parle-t-elle avec Wolsey ?


le roi.

Nous causons d’affaires d’importance.


la reine.

Cardinal, sortez d’ici. Ce n’est pas le moment de parler d’affaires sérieuses, et là où je suis, sa majesté n’a pas besoin de vous. — Vous ne vous en allez pas ?


wolsey, à part.

Oui, femme odieuse, je vais en un lieu où je puisse m’occuper de ton châtiment et de ma vengeance !


le roi.

Je n’aurai donc pas un plaisir qui soit de votre goût ?


la reine.

J’ai de grands motifs pour agir ainsi. Je tiens le cardinal Wolsey pour un flatteur, pour un ambitieux qui cherche plutôt son accroissement particulier que le bien du royaume, et dont l’orgueil n’a pas de bornes. Mais je crains de vous affliger en vous parlant ainsi. Que les dames s’empressent à vous divertir. — Jeanne Seymour, prenez un instrument et chantez.


jeanne seymour.

Je vais chanter un air qui est bien ancien, mais dont les paroles sont parfaites.

Dans un enfer, tous deux
Nous devons trouver le bonheur ;
Vous en me voyant souffrir,
Moi en vous voyant témoin de ma souffrance.


le roi.

J’aime beaucoup l’air et les paroles.


la reine.

Et je n’aime pas moins la façon dont elle chante.


pasquin.

En effet, je croyais entendre un petit chardonneret.


la reine.

Puisque ces paroles plaisent à votre majesté, je vais dire une glose que l’on a composée sur ce sujet[9].

Dans un enfer, tous deux
Nous devons trouver le bonheur,
Vous en me voyant souffrir,
Moi en vous voyant témoin de ma souffrance.

Mon amour désire deux choses également difficiles à obtenir ; et c’est, — quand je me trouve près de vous, ou que vous cessiez de me haïr, ou que je cesse de vous aimer. Vous et moi, sans espoir nous aimons et nous haïssons ; et puisqu’un Dieu nous condamne à un pareil tourment, nous sommes — dans un enfer tous deux.

Avec le suc d’un élégant œillet dont les couleurs réjouissent la vue, la difforme araignée compose son venin, et la douce abeille distille son miel. Ainsi chacune d’elles suit l’instinct qui la guide. Nous de mène, en obéissant chacun à nos sentiments, — nous devons trouver le bonheur.

Si vous, seulement pour satisfaire votre haine vous ne cessez de me témoigner vos mépris, je puis aisément vous punir ; car il suffit à ma vengeance de ne cesser point de vous aimer. De la sorte nous sommes également punis, moi de votre amour, vous de votre dédain ; moi en voyant que vous me détestez, — vous en me voyant souffrir.

En vain j’espère que vous pourrez changer ; mon tourment est intolérable ; car vous savez que je vous aime, et moi je sais que vous me haïssez. Mais l’amour, divinité puissante, nous châtiera, moi de ma folle tendresse, vous d’un injuste dédain ; et nous serons tous deux punis, — vous, en voyant la souffrance que vous causez, — moi en vous voyant témoin de ma souffrance.


le roi.

Ces vers sont fort bien.


pasquin.

Ce n’est pas mon avis. Tout au plus si je les trouve passables.


l’infante.

Quels défauts y trouvez-vous donc ?


pasquin.

Je suis poëte, et en fait de vers je n’aime que les miens. Le reste ne vaut pas le diable.


l’infante.

Maintenant Anne de Boleyn devrait danser.


anne.

J’y consens, puisque tel est votre désir.


le roi.

Amour, dissimulons.


pasquin.

Que va-t-on jouer ?


anne.

Une brillante[10].

Après avoir dansé un moment, Anne de Boleyn tombe aux pieds du roi.

le roi.

— Comment ! vous tombez à mes pieds !


anne.

Non pas, sire ; dites plutôt que je me suis élevée jusque-là. Car c’est la plus haute sphère où une simple mortelle puisse atteindre.


le roi.

Soyez sans crainte, puisque mon bras vous relève. (À demi-voix.) Plût à Dieu, beauté céleste, que vous fussiez tombée sur ce cœur qui vous adore !


anne.

Je sais tout ce que je vous dois, sire. N’ajoutez pas un mot.


pasquin.

Cette demoiselle a-t-elle bien dansé ?… Pour moi, je n’entends rien à aucune danse : toutes me paraissent les mêmes ; car toutes consistent à sauter de côté et d’autre. La belle chose de courir à droite, à gauche, et puis de bondir, comme un ballon, au son d’une guitare !


Entre THOMAS BOLEYN.

boleyn.

Sire, l’ambassadeur de France demande à parler à votre majesté.


la reine.

Wolsey l’a retenu longtemps ici ; j’ignore dans quel but.


pasquin.

Puisqu’il s’agit de choses sérieuses, je m’en vais ailleurs, à la chasse aux figures[11]. Alerte ! alerte ! que chacun prenne garde à soi !

Il sort.

le roi.

Faites-le entrer.


THOMAS BOLEYN se retire et rentre aussitôt avec CHARLES.

charles.

Monarque très-chrétien, prosterné devant vous, je baise cette main qui est l’admiration du monde, soit qu’elle se serve de la plume ou de l’épée. Depuis le jour où je vous ai remis mes lettres de créance j’ai impatiemment attendu cette occasion.


le roi.

Des raisons de santé et mes nombreuses occupations m’ont empêché jusqu’ici de vous donner vos dépêches.


charles.

Puisqu’il m’est permis, sire, de paraître devant vous, je vous dirai en peu de mots le sujet qui m’amène.. (À part.) Si toutefois l’amour me laisse assez de force. (Haut.) François ier, mon maître, désirant l’alliance des lis de France avec les lis d’Angleterre[12], — fleurs charmantes qui, entrelacées, auraient le pouvoir de braver les autans jaloux, — et voulant d’ailleurs prévenir les dissensions qui menacent aujourd’hui tous les États chrétiens, vous demande en mariage pour le prince d’Orléans, son noble fils, l’illustre infante Marie. — Que votre majesté daigne s’entendre avec son parlement, pour opérer l’union des deux royaumes. Voilà, sire, mon ambassade.


le roi.

J’y réfléchirai à loisir.


charles.

Puisse le ciel, sire, vous accorder de longs jours ! puissiez-vous, comme l’oiseau tant vanté de l’Arabie, traverser, immortel, tous les âges !


la reine, au Roi.

Vous êtes triste, je vous suis. Mon âme ne veut pas s’éloigner de là où elle vit.


le roi, à part.

S’il en est ainsi, — ô fille divine ! il est certain que je vis sans mon âme, car tu la possèdes tout entière.

Ils sortent.

Scène II.

Une autre salle dans le palais.
Entre WOLSEY.

wolsey.

Rien maintenant ne succède selon mes souhaits. Mon sort a changé. Fortune, arrête, arrête encore un moment ta roue… Contre le droit des gens et l’usage des cours, je laissais l’ambassadeur sans réponse, afin de conserver l’amitié des deux rois. Tant que l’on n’aurait pas disposé de la main de l’infante, j’aurais entretenu l’espérance de Charles-Quint et de François… et tous deux auraient appuyé mes prétentions… et après, que m’importait le mécontentement de l’un ou de l’autre ? Et voici que le roi Henri a reçu l’ambassadeur de France, et, de plus, à ce que l’on m’apprend, Charles-Quint, malgré ses promesses, a élevé à la pourpre son précepteur, Adrien. C’est la reine à qui je dois attribuer tout ce qui m’arrive : qu’elle meure donc, qu’elle meure, et comme mon ennemie et comme parente de l’empereur… Mais ce n’est pas assez : il faut aussi que je me venge du pape, qui n’a pas craint de m’enlever ce pouvoir auquel j’aspirais ; et pour cela, j’introduirai dans ce royaume une hérésie nouvelle. — Anne de Boleyn vient à propos, comme si elle m’eût entendu. Voyons, par un stratagème, si elle a le courage nécessaire pour me seconder. C’est en elle que repose tout mon espoir, et je saurai bientôt le succès réservé à ma vengeance.


Entre ANNE DE BOLEYN.

wolsey.

Que votre majesté, madame… Mais qu’ai-je dit ? Comme je viens de laisser la reine en ce lieu, je croyais encore lui parler. Pardonnez, excusez mon erreur.


anne.

Vous me demandez pardon de ce que vous m’avez donné le titre de majesté ! Pensez-vous donc que ce mot ait choqué mon oreille ? et ne voyez-vous pas que je vous dois plutôt des remercîments ? Où est, je vous prie, l’offense ? — Plût au ciel, seigneur cardinal, qu’à chaque instant vous commissiez la même erreur, et qu’à chaque instant je l’entendisse ! Plût au ciel, enfin, que je pusse m’entendre donner ce titre, non plus par inadvertance, mais comme m’appartenant légitimement, dussé-je payer un tel honneur de ma vie ! Quelle femme pourrait se fâcher de ce qu’on lui donne un titre si beau et si doux ? — Hélas !


wolsey, à part.

Je puis continuer. (Haut.) Vous avez bien raison, madame, touchant le pardon que je sollicitais… Je pourrais moi-même vous dire bien des choses sur le mot qui m’est échappé, et qui, peut-être, n’était pas tout à fait irréfléchi. Mais ce ne serait pas sans danger, et il vaut mieux se taire… J’ajouterai seulement qu’un sujet si délicat ne doit pas être ainsi traité en passant. — Le ciel vous garde ! Adieu.

Il fait semblant de s’en aller.

anne.

Non, non ! nous sommes seuls, et je ne vous laisse pas sortir que vous ne m’ayez confié tout ce que vous pensez.


wolsey.

Mais ce secret, vous, femme, vous saurez le garder ?


anne.

Par le ciel ! ce sera le secret de la tombe.


wolsey.

Et au besoin le courage ne vous manquera pas ?


anne.

Je vous le répète, vous trouverez tout en moi : silence et courage… car rien ne peut m’effrayer, ni le ciel avec ses châtiments, ni l’enfer avec ses horreurs.


wolsey.

Eh bien ! alors vous serez ma reine. Oui, j’espère vous couronner en Angleterre, si d’abord vous m’engagez votre foi de n’être point ingrate. Car je crains qu’une femme ne cause ma ruine ; et pour cela je m’efforce de me les rendre amies. L’empire du monde appartient à la prudence.


anne.

Puisqu’il en est ainsi, je vous promets sous le serment le plus solennel de seconder vos vues.


wolsey.

Et comment ?


anne.

Écoutez moi.


wolsey.

Parlez.


anne.

Fasse le Dieu tout-puissant, — si jamais je cherche à vous nuire quand une fois vous aurez mis la couronne sur ma tête et le sceptre à mes pieds, que ma grandeur, mon honneur, ma gloire se convertissent aussitôt en honte et en douleur, en ignominie et regrets, que j’aie le sort le plus déplorable ; que je meure dans la disgrâce de mon époux, par la main du bourreau ! — Voilà le serment par lequel je me lie à vous.


wolsey.

Je suis satisfait. Et afin que vous preniez confiance en moi, et que nous commencions sans retard à marcher vers notre but, écoutez ce à quoi j’ai pensé. (À part.) C’est la scélératesse la plus noire que jamais homme mortel ait imaginée, et que le soleil ait vue dans aucun âge. (Haut.) Vous ne l’ignorez pas, le roi vous aime ; il se meurt affolé de vos charmes. Vous savez aussi que Henri est un homme aux passions vives et emportées ; et qu’une fois qu’il a conçu une idée, rien ne peut faire obstacle à ses désirs. — Eh bien, cela étant, savez-vous quel doit être, à vous, votre personnage ? Vous devez feindre d’être également éprise de lui, mais que votre réputation, votre honneur vous empêchent de l’écouter… à moins que vous ne soyez son épouse. — Ensuite moi je viendrai exciter sa passion, et je le conduirai de telle sorte, que nous arriverons bientôt où nous voulons aller.


anne.

Je pensais que nous allions voir quelques prodiges. Car pourquoi me demander de feindre à moi femme, à moi Anne de Boleyn ?… cela m’était trop facile, j’aurais employé la feinte rien qu’en ma qualité de femme et quand même ce n’eût pas été pour obtenir le titre de reine.


wolsey.

Voici le roi qui vient.

Il sort.

anne.

Charles ! pardonne si je trahis ainsi ton amour, séduite par l’éclat d’une couronne. Je suis femme, et l’intérêt m’a vaincue. Je suis femme, je change et j’oublie.


Entre LE ROI.

le roi.

Ah ! ce n’est pas en vain que mon âme, soupirant après vous, m’a conduit vers ces lieux. Mon amour, comme la flamme, voulait aller vers son centre. Ah ! beauté enchanteresse, n’est-ce pas encore un des miracles de l’amour que cette passion irrésistible qui vous a soumis ma volonté ? Toutes les étoiles ont conspiré ensemble, et je n’ai pu résister, — Daignez me donner cette blanche main.


anne.

Arrêtez, sire. Pourquoi ces plaintes amoureuses ? pourquoi cet oubli de votre grandeur et de vous-même ?… Ce n’est pas, sire, que je ne sois flattée des sentimems que vous m’exprimez ; non, le ciel sait tout ce que je sens, tout ce que je pense, et combien j’ai lutté, combattu… Mais que voulez-vous ? vous êtes mon roi, et je ne suis que votre humble vassale. — Ah ! plût à Dieu, hélas ! que vous fussiez né dans les derniers rangs, pauvre et obscur !… Eh ! quel mérite, quelle valeur ajoute le sceptre à un homme qui possède vos belles qualités ?… Alors j’aurais pu vous entendre, alors j’aurais pu vous aimer, car vous-même vous m’auriez donné le titre d’épouse… Voyez quelle situation étrange est la vôtre, puisque le rang suprême vous est en quelque sorte reproché comme un démérite. — Mais pourquoi vous exprimer ces plaintes, ces regrets ? Qu’importe que j’eusse été digne de vous si le sort m’eût faite reine ?… Vous, sire, régnez, et laissez-moi mourir.

Elle s’éloigne comme pour sortir.

le roi.

Arrêtez, de grâce, arrêtez !


anne.

Vous me retenez aisément près de vous.


le roi.

Votre beauté m’enhardit.


anne.

Votre rang m’ôte l’espoir.


le roi.

Oui, divinité charmante, je veux vous adorer.


anne.

Oui, Henri, il faut que je renonce à vous et que je vous oublie.


le roi.

Ne me disiez-vous pas que si j’eusse été un homme d’humble naissance vous m’auriez accordé votre tendresse ?


anne.

Oui, alors j’aurais humilié ma fierté, j’aurais relevé votre humilité, l’amour m’eût rendue votre égale.


le roi.

Vous n’avez pas besoin de vous abaisser. C’est moi qui vous élèverai. Je veux vous combler des marques de ma faveur.


anne.

Voudriez-vous, sire, me voir déshonorée ?… Moi, que je cède à un homme dont je ne serais point la légitime épouse ! Moi que je sois la maîtresse d’un homme, — cet homme fût-il un roi !… Non, non, n’espérez pas vaincre ma résolution ; et si vous m’aimez, ne songez pas à m’ôter mon honneur et ma gloire.


le roi.

Ne repoussez pas mon amour. — Ah ! si j’étais libre, alors même que le ciel m’eût fait le maître unique du monde, je serais venu avec empressement mettre à vos pieds mon amour et mon sceptre. Mais, hélas ! je ne puis… je suis marié.


anne.

Voilà ce qui justifie ma conduite.


le roi.

Vous me donnez la mort… accordez-moi, du moins, un moment votre main.


anne.

Je ne puis… vous êtes marié… et il m’est défendu de vous aimer. — Dans une situation si cruelle, il faut que je m’éloigne… car mon silence vous dirait peut-être ce que ma bouche et mes jeux s’efforcent de vous taire. — Adieu, ô mon roi, mon seigneur et mon maître ; je ne veux pas que mes larmes excitent votre attendrissement. Le ciel voit mon cœur.

Elle sort.

le roi.

Le ciel voit ma douleur et mon désespoir.


Entre WOLSEY.

wolsey, à part.

Comme il est demeuré triste et pensif ! Approchons. Si elle a commencé, ainsi que les apparences me l’annoncent, c’est à mon tour d’agir. — (Haut.) Que fait là votre majesté ?


le roi.

Je songe à mourir, Wolsey. — Non, l’enfer tout entier, avec ses tourments et ses gémissements, ne souffre pas une peine égale à celle que j’endure. Une flamme dévorante consume mon cœur. Ô ciel ! je succombe !… Ce n’est point le feu de l’amour qui me brûle, — c’est je ne sais quel affreux démon qui a pénétré en moi.


wolsey.

Calmez-vous.


le roi.

Demandez plutôt à la fortune d’être constante, à la lune de ne point changer, à la mer de ne pas soulever des tempêtes… car je suis amoureux d’Anne de Boleyn. — Et voulez-vous savoir jusqu’où va ma passion ? Voulez-vous que je vous apprenne d’un seul mot ma folie et mes souffrances ?… si j’étais libre je l’épouserais. Et bien que je ne le sois pas, je ne puis répondre de ce que je ferai, car ma raison a disparu.


wolsey.

Sire… (À part.) Courage, Wolsey, voici l’occasion ! (Haut.) Sire, une peine aussi cruelle exige un prompt remède. La vie d’un roi l’emporte à mes yeux sur le respect dû à sa majesté.


le roi.

Que voulez-vous dire ?


wolsey.

Sire, je ne l’ignore pas, votre majesté possède plus d’intelligence et de lumière que je n’ai la prétention d’en avoir ; mais daignez m’écouter, sauf ensuite à ordonner mon trépas. Mourant pour votre service, je mourrai sans regret. Mille fois mon dévouement a été sur le point de vous parler avec une franchise entière ; mais il n’est pas facile de dire la vérité aux rois. Cependant, aujourd’hui, votre intérêt, votre salut l’exige, et je bannis les vains scrupules. — Sachez-le donc, sire, vous êtes libre ; votre mariage ne peut pas se considérer comme valide. Il est contre les lois divines et humaines que vous ayez épousé la reine Catherine, qui avait été d’abord la femme de votre frère.


le roi.

Ce que vous me dites là a troublé toute mon âme. — Mais cependant le pape n’a-t-il pas accordé sa dispense ?


wolsey.

Et cette considération pourrait vous arrêter ?… tout au plus si une raison semblable aurait le droit de se produire dans les disputes des écoles ; vous, vous ne pouvez pas y attacher d’importance. D’ailleurs votre opinion, comme étant celle d’un roi et d’un savant docteur, réglera celle du public. Quand même elle ne serait pas fondée, quand même vous vous trouveriez aveuglé par un fol amour qui vous entraîne hors du droit sens et de l’équité, — qui jamais attribuera votre conduite à de mauvaises passions ? Qui pourra jamais penser que vous ne vous soyez point dirigé par le sentiment de l’utilité publique et par l’inspiration de votre conscience ? — Secouez le joug, répudiez Catherine, et mettez-la dans un couvent ; elle est une sainte femme ; quand on lui proposera ce parti, nul doute qu’elle ne l’accepte sans murmurer. Vous vous êtes marié sans goût, sans amour ; rompez ces liens odieux, et donnez satisfaction aux impérieux sentiments de votre cœur. Que craignez vous ?



le roi.

Eh ! que voulez-vous que je craigne ? — Seulement, ce qui m’embarrasse, ce qui m’inquiète, ce sont les moyens d’exécution.


wolsey.

Convoquez votre parlement, et quand il sera assemblé adressez-lui un discours habile où vous lui direz que votre conscience vous force à agir ainsi à l’encontre du pape ; témoignez que c’est un pur effet de zèle, et montrez une vive affliction. — Une fois séparé de la reine, vous serez libre d’apaiser le feu qui vous consume, et puis nous prendrons nos arrangements pour que le pape ratifie ce qui aura été fait. — Pour moi, sire, en tout ceci je n’ai d’autre but que votre goût et vos désirs.


le roi.

Allez, Wolsey, allez, fidèle serviteur d’un roi qui vous aime. Rendez-lui ce repos dont un fol amour l’a privé. Assemblez au plus tôt les conseillers de mon État. Le trouble où je suis m’empêche de réfléchir davantage ; et d’ailleurs dans les choses graves la précipitation sert toujours d’excuse[13].


wolsey.

Voilà déjà qu’il me reproche presque mes retardements. Assurons ma faveur à tout prix. Agissons de manière que plus tard il ne puisse pas revenir sur ce qui se sera fait.

Il sort.

le roi.

Oui, je l’avoue, je suis insensé et aveugle, puisque je nie la vérité que j’adore… Je sais bien que Wolsey m’a abusé, et que j’ai cru trop aisément à ses sophismes… Mais la passion dont je suis plein a bouleversé ma raison, et me pousse à méconnaître la vérité et à croire le mensonge. — Non, il n’y a point de crime à ce qu’un homme épouse la veuve de son frère, témoin le grand patriarche Judas, qui voulut que son second fils prît pour femme la veuve de son fils aîné[14]. Cela est fondé tout à la fois et sur la loi naturelle et sur l’Écriture sainte. Et en effet pourquoi cette femme n’aurait-elle pas épousé le frère de son premier époux, alors sut tout qu’elle n’avait pas eu d’enfants du premier lit ? Donc si ce mariage n’avait rien de contraire au droit naturel ni au droit écrit, le pape a pu, pour l’avantage du royaume, accorder cette dispense. Et quand même il n’y aurait pas eu ce précédent, le pape aurait pu encore agir ainsi, puisqu’il est le représentant de Dieu sur la terre. C’est donc moi seul qui conteste à tort son pouvoir pour satisfaire ma passion. — Mais il faut sacrifier la reine, toute chrétienne qu’elle est, à mon repos, à mon bonheur. — Pardonne, Catherine, pardonne si j’enlève la couronne à ton front pour la poser au front d’une autre. Le ciel m’en punira peut-être, et le vengera. Peut-être cette couronne que tu vas perdre aujourd’hui à cause de tes vertus, celle qui en hérite la perdra quelque jour à cause de sa vanité, de sa luxure et de son ambition. — Mais j’obéis à mon étoile.


Entre PASQUIN.

pasquin.

Je viens ici réfléchir un peu à l’occasion d’un doute qui s’est élevé dans mon esprit sur mon emploi : Celui qui a un double visage, un visage a deux faces, ne doit-il pas payer deux fois ?


le roi, se parlant à lui-même.

Quelle situation que la mienne ! si je n’obtiens pas l’objet de mes désirs, je meurs d’amour, et si je l’obtiens, je meurs de douleur. Mais puisque en tout état de cause je dois mourir, mourons du moins après avoir connu le bonheur et la joie.

Il sort.

pasquin.

Il n’a point voulu me répondre. Triste métier que le mien ! Nous arrivons l’esprit aiguisé, la plaisanterie à la bouche, — et personne qui veuille rire ! — Mais voici une foule immense qui entre au palais. Mettons-nous à cette porte, et je verrai sans doute plus d’un visage à qui je pourrai demander mon salaire.


Entrent d’un côté THOMAS BOLEYN et le CAPITAINE, et de l’autre CHARLES et DENIS.

boleyn.

Que peut vouloir le roi ?


le capitaine.

Puisqu’il convoque le parlement, ce doit être pour quelque grave motif.


boleyn.

Le bruit s’est répandu qu’il voulait nous consulter sur des scrupules qui agitent sa conscience.


pasquin.

Patience, seigneur de Boleyn, vous verrez l’ouvrage de Dieu. — Quant à moi, il y a un cheval dont je n’aime pas le poil.


boleyn.

Pourquoi ?


pasquin.

C’est que naguère il était alezan, et maintenant il est gris pommelé. — Mais voici les dames. J’ai besoin d’aller vers elles.


Entrent les Dames. Un rideau s’ouvre, et l’on voit le ROI et la REINE assis la couronne sur la tête et le sceptre à la main. Près de la Reine est assise l’INFANTE. WOLSEY se tient debout derrière le Roi.

charles.

Le roi est déjà sur son siège, ainsi que la reine et l’infante.


boleyn.

Voyez quel trouble sur son visage.


wolsey.

Sire, votre parlement est assemblé devant vous.


le roi.

Parents, amis et vassaux, qui sur vos épaules robustes soutenez cet empire, vous le savez, j’ai été dans le monde catholique surnommé le roi très-chrétien à cause de mon obéissance au pape. Vous savez aussi avec quel zèle, avec quelle vigilance je me suis toujours opposé à ces erreurs par lesquelles ce monstre de Luther a jeté le trouble dans notre religion sainte. Enfin vous savez également que mes études, mes travaux, mes écrits, m’ont fait appeler Henri le Savant. Ainsi donc moi qui me suis toujours appliqué non-seulement à éviter, mais à combattre l’erreur, je n’irais pas, on peut en être certain, soulever dans la chrétienté de nouveaux sujets de perturbation. Bien au contraire, pour enlever tout prétexte aux hérétiques, ennemis de la foi, je vous ai convoqués en parlement dans l’unique but de rassurer ma conscience. — Veuillez tous m’écouter. — Votre reine Catherine, — hélas ! à ce nom je me sens attendri et mes yeux se remplissent de larmes, — ce modèle de vertu, que j’aime de toute mon âme, — oui, je m’estime plus heureux du titre de son époux que d’être roi de deux royaumes. — Catherine, personne ne l’ignore, avait été précédemment la femme de mon frère. C’est pourquoi son mariage avec moi ne saurait être valide ; et voyant que je ne suis point légitimement marié avec elle, je rends la liberté à ma conscience. Le ciel m’en est témoin, je ne me sépare d’elle qu’avec une vive douleur. Mais il le faut ; et pour accomplir mon devoir, je lui reprends une couronne et un sceptre qui ne lui appartiennent pas. De la sorte je me conduis en roi chrétien puisque je dépose une femme, une sainte qui m’est plus chère que moi-même… Dieu sait ce qu’il m’en coûte, mais il m’a commandé cet acte, et je lui obéis. — L’infante doña Marie, vert rameau de ce noble tronc, assure ma succession ; et bien qu’issue d’un mariage dissout, elle demeure princesse, et je la reconnais solennellement pour ma fille et mon héritière. — Et vous, Catherine, allez, allez en un lieu où vous pleuriez votre fortune, et où vous deveniez l’étonnement et le désespoir de l’envie ; allez, soit en Espagne auprès de l’empereur Charles-Quint, votre neveu ; ou bien dans un couvent, seul séjour qui convienne à vos mœurs et à votre piété. Pour moi, qui sens profondément le chagrin que vous pouvez éprouver, je renonce à vous voir… votre vue serait trop pénible à mon cœur. Et si par aventure quelqu’un de mes vassaux osait s’élever contre un tel acte, il encourrait ma colère et payerait de sa tête tant d’audace.


la reine.

Daignez, sire, m’écouter… si toutefois mes sanglots me permettent de prononcer quelques paroles… Mon Henri, mon roi, mon seigneur, mon maître, mon époux bien aimé, — car je veux encore vous donner ce nom dans lequel j’adore un sacrement, — ce qui m’afflige, ce n’est pas d’être exilée du trône, ce n’est pas de voir dépouiller mon front de la couronne et de voir briser le sceptre en ma main ; je laisse à l’ambition à regretter ces vains trophées que la mort tôt ou tard nous enlève : mais je m’afflige de me voir dans votre disgrâce, de songer que je suis pour vous un sujet d’ennui, et de vous avoir disposé, — je ne sais comment, — à une aussi rigoureuse extrémité. Et si vous n’êtes pas convaincu de la sincérité de mon langage, mettez-moi dans une obscure prison où mes jeux ne puissent apercevoir la douce lumière du ciel, faites-moi conduire au fond d’une forêt où je n’aie pour compagnie que les animaux sauvages, ou bien encore au milieu des mers sur un rocher dépouillé… Oui, quelque part que ce soit, je vivrai contente, pourvu que je sache, mon seigneur, que j’ai trouvé grâce devant vos yeux, et que je puisse vous nommer mon époux. Et quand bien même, disposée à vous complaire en tout, je ne regretterais pas de me voir éloigner de votre personne, hélas ! sire, pourrai-je être tranquille en songeant que par votre conduite vous pouvez donner prétexte à de nouveaux troubles ? Eh quoi ! vous, roi très-chrétien, vous si prudent, si religieux, vous si longtemps la glorieuse colonne de l’Église, vous qui avez confondu avec tant de sagesse les erreurs de Luther, vous pouvez mettre en doute la lumière du soleil ! — Je suis moins savante que vous, mon seigneur ; mais quand il s’agit des choses de la foi, je crois, les yeux fermés, que le voyageur qui navigue sur la mer s’expose à une fin déplorable quand il veut enlever au pilote le gouvernement du vaisseau. Les schismes et les hérésies se produisent d’abord sous un masque de piété, et rejettent bientôt un déguisement. Prenez garde, seigneur, de vous laisser glisser peu à peu sur une pente rapide où la chute à la fin est inévitable. Le souverain pontife est le représentant de Dieu, et comme Dieu même il peut tout : voilà ce qu’on m’a enseigné et ce que je sais. C’est à lui que j’en appelle, et j’irai à Rome lui demander justice. Je pourrais, il est vrai, me retirer en Espagne, où le victorieux Charles me donnerait son appui : mais cet appui je ne le désire ni ne l’invoque ; car je ne veux pas demander vengeance contre vous ; car si j’avais pu un moment solliciter une vengeance, mon cœur, oui, mon cœur même vous servirait de bouclier, et c’est sur lui que j’appellerais tous les coups qui vous seraient destinés. Je ne veux pas, non plus, me retirer comme religieuse dans un couvent ; car si je suis mariée, vainement prendrais-je un autre état. Ainsi donc je demeurerai dans un de vos palais, sous un toit que vous aurez habité, et là quand je mourrai, on saura que je vous ai toujours aimé et reconnu pour mon maître et mon bien, pour mon roi et mon époux. — (Le Roi se lève et s’éloigne peu à peu accompagné de Wolsey.) Quoi ! vous vous éloignez ?… Mais, hélas ! si je dois vous voir irrité, il vaut mieux que je ne vous voie pas ; il vaut mieux que je meure et que je vous épargne de nouveaux ennuis. (Le Roi sort.) Hélas ! infortunée, le soleil qui m’éclairait a disparu, et me voilà plongée dans les ténèbres.


charles.

Je n’ai jamais vu un spectacle plus triste.


le capitaine.

Quelle tyrannie !

Il sort.

boleyn.

Quelle cruelle injure !


charles.

Je vais porter en France cette nouvelle ; et puisque le mariage n’est point légitime, mon maître ne voudra pas sans doute épouser la princesse. — Retournons en Fiance ; laissons se terminer ce divorce, et puis, je reviendrai au plus tôt célébrer mon mariage.

Charles et Denis sortent.

la reine.

Marie ?


l’infante.

Madame !


la reine.

Embrassons-nous pour la dernière fois.


l’infante.

Hélas ! que puis-je vous dire au moment où je vous perds ? — Que mes larmes vous parlent pour moi.


Au moment où la Reine et l’Infante viennent de s’embrasser, WOLSEY entre, et il prend la main de l’Infante, pour la tirer à l’écart.

wolsey.

Madame, le roi vous attend.


la reine.

Quoi ! vous ne m’accordez pas un moment de répit ? — Vous ne craignez pas, tyran cruel, de détacher la vigne de l’ormeau ? — Adieu, ma fille.


l’infante.

Adieu, madame.


la reine.

Que le ciel pitoyable vous rende plus heureuse que ne l’a été votre mère. — Cardinal, au nom de Dieu, qui est le juge suprême, je vous en conjure, conseillez bien le roi.


wolsey.

Le roi est un prince éclairé ; il n’a nul besoin de mes conseils, et je n’ai que peu d’influence sur lui. — Pardonnez moi si je vous ôte ce dernier plaisir.

Il sort avec l’Infante.

la reine.

Oui, je vous le pardonne, bien que je voie avec douleur la brebis innocente au pouvoir du loup dévorant. — Seigneur de Boleyn, les cheveux blancs inspirent le respect à la jeunesse : montrez au roi toute sa faute.


boleyn.

Le roi est d’un caractère emporté ; et je n’oserais m’exposer à sa fureur. — Dieu vous console, madame ; mais je ne puis risquer ainsi ma vie.

Il sort.

la reine.

Anne, puisque la beauté a le privilège de toucher les cœurs les plus insensibles, allez au roi, parlez-lui avec bonté en ma faveur, portez-lui mes soupirs, dites-lui ma douleur et mes larmes. (Anne la salue et sort.) Eh bien ! voilà que tous m’ont abandonnée. La majesté n’a plus de courtisans. Je n’ai plus même personne à qui me plaindre, seule consolation des malheureux.


marguerite.

Madame, j’ai vu vos disgrâces, et je reste pour les pleurer avec vous. Je mets ma vie à vos pieds, daignez en disposer ; Marguerite Pôle ne veut d’autre gloire que de mourir pour son Dieu et pour vous. — Où irons-nous, madame ?


la reine.

Dans un château royal. — Ah ! palais perfide, mer trompeuse et funeste, catafalque recouvert de drap d’or, caveau funèbre où se garde une vaine majesté réduite en poussière, sépulcre blanchi où l’on ensevelit les vivants… ah ! malheureuse cour, royaume infortuné, que Dieu veille sur vous ! et vous, Henri, hélas ! que le ciel vous ouvre les yeux !



JOURNÉE TROISIÈME.


Scène I.

Une salle du palais.
Entrent CHARLES et DENIS.

charles.

Que m’apprends-tu là ?


denis.

Voilà, seigneur, ce qui se passe.


charles.

Anne m’aurait quitté si promptement ! — Mais pourquoi s’étonner de l’infidélité d’une femme ? — Je suis allé en France, j’ai raconté à mon roi le divorce de Henri et les troubles qui en avaient été la suite, et il a ordonné qu’on ne lui parlât plus de l’union projetée entre le dauphin et l’infante. Sur ces entrefaites, mon père est venu à mourir ; et moi, tout ensemble affligé de sa perte et joyeux d’un événement qui me rendait libre, j’ai soumis mon mariage à l’approbation du roi, et l’ayant obtenue, j’ai pris congé de mes parents et de mes amis, qui tous applaudissaient à mon bonheur. — Avec quelle ardeur je venais ! Combien de fois j’ai accusé la paresse des vents, qui retardait mon vaisseau ! Avec quelle joie je me figurais être dans ses bras !… Comme j’aimais à me représenter la joie que l’ingrate elle-même pourrait en ressentir !… Et elle est mariée !


denis.

Depuis que vous avez quitté ce royaume soulevé à la suite de ce déplorable divorce, le roi a épousé secrètement Anne de Boleyn, et l’on dit même que c’est l’amour qui lui a fait prendre le parti de répudier la noble et pieuse Catherine. Enfin, ce qui est positif, c’est que le roi vit aujourd’hui avec Anne de Boleyn. Quant à la reine, inébranlable en sa résolution, elle se tient dans un pauvre château, près de Londres, où elle a souffert mille disgrâces. Voilà ce qui s’est passé depuis que nous avons quitté ce pays. — Maintenant, seigneur, si vous m’en croyez, vous vous consolerez de ce malheur et vous retournerez en France le plus tôt possible ; car un plus long séjour à Londres vous exposerait à mille dangers.


charles.

Oui, je repartirai, si toutefois l’amour et la jalousie ne me tuent pas. Mais avant de retourner en France, je veux voir la nouvelle reine. Quoi qu’il doive m’arriver, il faut que je lui parle… Mais qui peut venir au palais avec un cortège aussi considérable ?


denis.

Cette pompe nous dit que c’est le cardinal Wolsey.


charles.

Laissons le, suis-moi ; je te dirai ce que j’ai imaginé pour voir Anne de Boleyn.


denis.

Songez aux périls que vous courez.


charles.

Ne cherche pas à m’en dissuader. Quelque sages que soient tes conseils, je ne saurais les écouter en ce moment.

Ils sortent.


Entrent WOLSEY, repoussant PLUSIEURS SOLDATS qui lui présentent des placets, et PASQUIN.

wolsey.

Qu’ils sont insupportables avec leurs placets ! Laissez-moi… vous m’ennuyez… Que personne ne me suive.


premier soldat.

Quelle tyrannie !


deuxième soldat.

Quelle cruauté !


premier soldat.

Quelle insolence !

Il sort.

deuxième soldat.

Que le ciel l’en punisse !

Il sort[15].

pasquin.

À moi, seigneur cardinal ?


wolsey.

Qu’y a-t-il de nouveau ?


pasquin.

Je viens étonné, émerveillé, confondu, d’une certaine chose que j’ai vue.


wolsey.

Qu’est-ce donc ?


pasquin.

Votre sépulture. — Vous faites construire une bien belle chapelle… C’est une bien grande cage pour un si petit moineau ! Mais savez-vous mon idée ? c’est qu’on ne vous y laissera pas entrer.


wolsey.

Fou, sot, malicieux coquin, sors du palais, sors à l’instant ; et ne l’avise jamais d’y remettre les pieds.


pasquin.

Voilà qui est fait.

Il sort.
Entre ANNE DE BOLEYN.

wolsey.

Permettez que je baise les pieds de votre majesté.


anne.

Levez-vous.


wolsey.

Maintenant que votre majesté vit dans la sphère du soleil, j’ai à lui demander une grâce.


anne.

Que pourrais-je vous refuser ?… Dites-moi, cardinal, ce que vous désirez.


wolsey.

Je voulais aujourd’hui demander au roi la présidence du royaume. Je compte la demander en votre présence, et si vous voulez bien me seconder, je suis sûr de l’obtenir.


anne.

Cela n’est plus possible, on en a disposé. Je ne savais pas votre désir, et je l’ai fait donner à mon père.


wolsey.

Je n’aurais pas cru, madame, que votre majesté en eût disposé sans s’informer de moi auparavant si j’y avais quelque prétention.


anne.

Et pourquoi ?


wolsey.

Il me semblait que vous deviez avoir plus d’égards pour moi que pour votre père même. Car si lui vous a donné l’être, moi je vous ai donné la couronne ; par lui vous êtes femme, et par moi vous êtes reine ; et par conséquent vous me devez à moi une toute autre reconnaissance. Mais que votre majesté y songe bien : la porte par où elle est entrée au palais n’a pas été fermée, et celui qui l’a fait ouvrir pour une reine injuste et tyrannique, celui-là pourra l’ouvrir encore pour une reine ingrate.

Il sort.

anne.

Quel ennui, quel supplice, au milieu des grandeurs, de voir sans cesse devant ses yeux celui à qui l’on en est redevable ! et surtout quelle humiliation, quel déplaisir mortel d’entendre ce bienfaiteur indolent vous reprocher à chaque instant la gloire où vous êtes !… Il faut que je me délivre de Wolsey. Il m’appelle ingrate… il me menace… Non, il ne me chassera point du palais. C’est moi, oui, ce sera moi qui abattrai son orgueil.


Entre LE ROI.

le roi.

Voici une lettre que j’ai reçue de Catherine, et j’ai voulu vous la remettre sans l’avoir lue auparavant. Ouvrez-la : mon amour et mon attachement vous devaient cette preuve de confiance. Ce sont sans doute les plaintes d’une femme abandonnée.


anne.

Pourquoi me proposer de voir une chose aussi pénible ? — Non, je vous rends cette lettre fermée, lisez-la, et répondez-y, et montrez de la pitié. N’oublions pas ce qu’a été jadis cette pauvre femme. N’oublions pas qu’elle a été votre épouse et ma reine.


le roi.

Je suis heureux de trouver en vous tant de générosité. Que vous êtes bonne et sensible ! et combien peu vous connaissent ceux qui vous croient un cœur vindicatif et méchant !… Je vous ai tant de reconnaissance de votre procédé, que pour vous complaire je bannis dès aujourd’hui l’infante Marie de mon palais et de mon cœur. Elle ira partager la vie de sa triste mère. Je vous montrerai ma réponse, puisque vous m’autorisez à lui écrire.


anne.

Certainement, mais je ne désire la voir que pour juger de la façon dont vous lui écrirez.


le roi.

Vous n’y trouverez que de vaines protestations destinées à consoler un cœur malheureux.


anne, à part.

Je veux voir cette lettre… pour y glisser du poison. — (Haut.) Je vous remercie, monseigneur, de l’idée que vous avez eue de renvoyer l’infante. Je vous donnerais pour cela seul mille caresses. Mais j’aurais un plus grand plaisir et aussi une plus grande reconnaissance, si aujourd’hui votre disgrâce frappait une autre personne.


le roi.

Et qui pourrais je épargner, alors que je bannis loin de moi ma propre fille ? Parlez, qui a pu vous affliger ?


anne.

Un homme qui m’a parlé avec insolence,


le roi.

Que dites-vous là ?… un homme a outragé la divinité que j’adore ? un homme a été assez hardi pour vous manquer de respect ?… J’ai pu entendre pareille chose !… Je veux savoir son nom. Achevez.


anne.

Je n’ose vous dire que cet homme, c’est…


le roi.

Qui donc ?


anne.

Le cardinal Wolsey.


le roi.

Quoi ! Wolsey vous a offensée, et c’est de lui que vous vous plaignez ? — J’avais de l’affection pour lui ; mais une fois qu’il vous a déplu, je ne saurais l’aimer. — Allez-vous en, qu’on ne vous voie pas avec moi, et croyez qu’aujourd’hui même Wolsey sera puni de son insolence.


anne.

Je vous baise les pieds. — (À part.) Si je réussis dans mes desseins, je pourrai me dire heureuse. Mais je ne serai satisfaite que lorsque je régnerai paisiblement sans avoir à craindre ni Wolsey ni Catherine.

Elle sort.


Entre PASQUIN.

pasquin.

Puis-je entrer jusqu’ici sans permission ?


le roi.

Qui te l’a refusée ?


pasquin.

Un personnage qui quelque beau jour vous la refusera à vous-même. Oui, si cela passe par la tête du cardinal Wolsey, il vous exilera comme il m’a exilé.


Entrent les DEUX SOLDATS.

premier soldat.

Sire, c’est vous qui êtes mon roi. Si je vous ai bien servi, si pour votre service j’ai cent fois risqué ma vie, d’où vient que le cardinal méconnaît mes droits et me maltraite ?


Entre WOLSEY.

wolsey, aux Soldats.

Qu’est ceci ? ne vous ai-je pas déjà défendu d’entrer ? Pourquoi braver ainsi ma défense ?


le roi.

C’est bien, cardinal… c’est bien, Wolsey, il suffit.


wolsey.

Sire, j’ai voulu seulement épargner à votre majesté les importunités de ces mendiants.


le roi.

Je vous crois. Mais le meilleur moyen, c’était de venir au secours de ces braves gens avec l’argent que vous avez à moi. Dès ce jour vous n’êtes plus mon chancelier ; je confisque vos biens, amassés par l’avarice et la rapine, et qui appartiennent à ces pauvres soldats. (Aux Soldats.) Vous pouvez aller piller ses maisons, je vous y autorise.


wolsey.

Ainsi il ne me restera que mes regrets et mes larmes, et vous ne me laissez rien pour vivre ?


le roi.

J’aurais pu vous ôter la vie… vous l’avez mérité. Je vous la laisse pour vous punir davantage. Oui, vivez, vivez ; car le plus cruel supplice pour un avare et pour un ambitieux, c’est de se voir sans biens et sans pouvoir.

Il sort.

premier soldat.

C’est bien fait ! je suis content de vous voir ainsi puni.

Il sort.

wolsey.

Maintenant cet homme passe devant moi sans crainte ni respect.


deuxième soldat.

Je souhaitais vivement un jour comme celui-ci. C’est un juste châtiment du ciel !

Il sort.

wolsey.

Se peut-il que ces hommes me traitent ainsi ? — Ah ! vienne bientôt le terme de ma vie, pour qu’elle serve d’enseignement aux ambitieux !


pasquin, contrefaisant Wolsey.

Sors, Pasquin, sors à l’instant du palais, et ne t’avise plus d’y remettre les pieds. Je te le défends !

Il sort.

wolsey.

Il ne me manquait que ce dernier outrage ! — Tout est fini ! — Ah ! douteuse astrologie, tu ne m’avais que trop bien averti, en me disant qu’une femme serait ma perte. — Hélas ! Anne de Boleyn, en vous élevant jusqu’au ciel je suis moi-même tombé dans un abîme de malheur. Ah ! plaise à Dieu, ingrate qui poursuis ma perte, que tu aies un sort pareil au mien ! puisses tu finir comme moi ! puisses-tu même être condamnée par ton époux inconstant à périr de la main du bourreau !

Il sort.

Scène II.

Une campagne aux environs de Londres.
Entrent LA REINE CATHERINE et MARGUERITE POLE.

marguerite.

Prenez, madame, quelque distraction au milieu de cette campagne, dont l’aspect divertira votre douleur. — Voyez comme elle est agréablement éclairée par l’aurore. — Quoique vous ne sortiez pas de la tour, ce n’est pas une prison.


la reine.

Crois-moi, Marguerite, pour les malheureux il n’y a point d’autre distraction que leur chagrin.


marguerite.

Mon oncle Renaud Pole vous envoie secrètement cette chaîne.


la reine.

Je lui dois toute la joie qu’il m’est permis d’éprouver. Votre dévouement à tous deux pénètre mon cœur.


marguerite.

Il est pauvre, et ce n’est qu’un témoignage de son bon vouloir.


la reine.

Dieu vous récompense de votre pitié ! — Mais pendant que je forme un bouquet de ces brillants œillets et de ces roses gracieuses, répète-moi cette chanson que tu as coutume de me chanter.


marguerite.

Eh quoi ! cette chanson aujourd’hui peut-elle vous plaire encore ?


la reine.

Oui, elle fut composée pour moi, et je puis dire de mon sort ce qu’elle dit de ces fleurs :

Car hier on admirait mon éclat,
Et aujourd’hui je ne suis que l’ombre de moi-même.


marguerite, chantant.

Fleurs charmantes, apprenez de moi
La distance qui sépare aujourd’hui d’hier ;
Car hier on admirait mon éclat.
Et aujourd’hui je ne suis que l’ombre de moi-même.


Entre WOLSEY.

wolsey, à part.

Car hier on admirait mon éclat,
Et aujourd’hui je ne suis que l’ombre de moi-même.

J’arrive ici attiré par les accents de cette douce voix. Les échos l’ont portée à mon oreille, et elle m’a réveillé comme d’un songe. Recommence à chanter, belle villageoise, recommence à chanter et à me rappeler ainsi les deux moments, si différents, de ma vie.


marguerite, à la Reine.

Quelqu’un vient.


la reine.

Abaisse ton voile sur ton visage.


marguerite.

C’est, je crois, Wolsey.


la reine.

Je ne m’explique pas sa venue en ce lieu. Je serais curieuse d’en savoir le motif.


wolsey.

Belles villageoises, si votre cœur est aussi généreux que votre voix est douce à l’oreille, secourez, je vous prie, un vieillard bien pauvre et bien à plaindre. Je viens aujourd’hui demander l’aumône, moi qui pouvais hier la donner aux autres. Je suis un assemblage de confuses énigmes. Je suis tel que de moi l’on pourrait aussi chanter :

Car hier on admirait mon éclat,
Et aujourd’hui je ne suis que l’ombre de moi-même.


la reine.

Ne te trahis point, Marguerite. (À Wolsey.) Qui a causé votre ruine ?


wolsey.

Une ingrate.


marguerite, à part.

Il devait périr par l’ingratitude.


la reine.

Pour qu’une femme ait travaillé à vous nuire, à vous dépouiller de vos biens, — il a fallu qu’elle ait eu à se plaindre de vous.


wolsey.

Au contraire ; Dieu me châtie, je pense, de ce que j’ai trop fait pour elle.


la reine.

Vous auriez dû vous attacher à des personnes qui vous en auraient été reconnaissantes.


wolsey.

Je crains au contraire que si j’eusse servi une autre personne, au lieu d’avoir un ennemi je m’en serais fait deux.


la reine.

Êtes-vous réduit à la misère ?


wolsey.

Que vous dirai-je ? Je suis obligé d’avoir recours à la pitié d’autrui, ce qui est le comble de l’abaissement.


la reine.

Vous avez trouvé en moi votre remède, et moi j’ai trouvé en vous mon soulagement, puisque j’ai vu un homme si malheureux qu’il a besoin de mon secours.


wolsey.

Quoi mes peines sont pour vous une consolation !


la reine.

Oui, puisque, — toute pauvre que je suis, je vous puis secourir. Prenez, prenez cette chaîne.


wolsey.

Si le ciel vous a faite aussi sensible aux maux des autres que vous êtes libérale, ne me refusez pas une consolation après m’avoir accordé vos secours, — et je vous serai reconnaissant toute ma vie.


la reine.

Puisque vous désirez savoir qui je suis, — sachez-le : Si vous êtes le plus malheureux des hommes, je suis, moi, la plus infortunée des femmes. Je donnerais beaucoup, Wolsey, pour vous consoler. (Elle soulève son voile.) Me reconnaissez-vous ?


wolsey.

Ah ! je vois en vous l’âme la plus belle, la plus sainte que l’univers puisse adorer. — Oh ! combien on se trompe souvent dans ses bienfaits. Jugez vous-même si je dis vrai, puisque Anne de Boleyn m’exile et que Catherine me secourt.


marguerite.

Madame, j’aperçois des hommes d’armes qui viennent de ce côté.


wolsey.

Ils viennent sans doute à ma recherche. S’ils me trouvent, s’ils m’arrêtent, ils me tueront. — Ah ! je ne veux pas leur donner cette joie. Je me punirai moi-même. Je vais me précipiter du haut de ces rochers, et ainsi ma mort sera l’image de ma vie.

Il sort.


Entrent le CAPITAINE, l’INFANTE, et des Soldats.

le capitaine, à la Reine.

Le roi mon seigneur vous envoie, bannie de la cour et déshéritée du trône, la princesse Marie.


l’infante.

Mon père ne pouvait pas me procurer une plus grande joie. Car si je vis près de vous, madame, que m’importent la couronne et le sceptre ?


la reine.

Moi non plus je ne regrette pas la couronne et le sceptre, je ne regrette pas le monde. Tout ce que je désire, c’est de ne pas vous perdre. — (Au Capitaine.) Comment se porte le roi ?


le capitaine.

Votre vertu vous a bien inspirée. — (Il lui donne une lettre.) Voici la réponse qu’il m’a ordonné de vous remettre.


la reine.

Ah ! je dois être morte, puisque je me meurs pas avec un si grand sujet de joie… en voyant dans mes mains une lettre du roi mon seigneur ! — Y a-t-il au monde un plus grand bonheur, une plus grande gloire ? — Dites à Henri, à mon seigneur, à mon époux, combien mon cœur apprécie une telle faveur. Je lui en ai tant de reconnaissance, je suis pénétrée de tant de joie, que sans doute ce plaisir me coûtera la vie.

Tous les personnages sortent.

Scène III.

Une salle du palais.
Entre le ROI.

le roi.

Ah ! dans quelle confusion, dans quelle inquiétude vit l’homme déloyal ! Que de soupçons l’assiègent ! que de craintes l’environnent !… Désireux de savoir comment sont reçues dans ma cour les nouveautés relatives à la religion, je viens, comme un argus, écouter ce qui se dit de moi dans le palais… Cet endroit est favorable… J’apprends ainsi à connaître les vassaux qui me sont fidèles.

Il se cache derrière la tapisserie.


Entrent CHARLES, THOMAS BOLEYN et DENIS.

charles.

Je vous fais sur tout cela mon compliment.


boleyn.

Regardez-moi toujours comme votre serviteur et votre ami.


charles.

Ayant à me plaindre de mon roi, je viens implorer la protection du roi Henri.


denis, à part.

Il donne à son retour un excellent prétexte.


Entrent ANNE DE BOLEYN et JEANNE SEYMOUR.

boleyn.

Voici la reine.


charles.

Permettez-moi, madame, de me prosterner à vos pieds comme un nouveau vassal qui vient vous offrir ses services. Donnez-moi votre main, et je pourrai dire que ç’a été là le motif de ma venue. Je vous demande humblement justice d’un outrage que m’a fait le roi.


denis, à part.

Il feint à merveille.


anne.

Le roi vous a outragé ?


charles.

Oui, madame.


anne.

Et comment ?


charles.

Pendant mon absence il m’a enlevé ce qui m’appartenait.


anne, à part.

Je le vois, c’est de moi qu’il veut parler (Haut.) Et que vous a-t-il donc pris ?


charles.

Une forteresse qui paraissait invincible, mais qui à la fin s’est livrée à lui.


anne.

Il n’y a point de forteresse qui puisse résister à la majesté royale.


charles.

Il est vrai, tout se soumet à un roi.


anne.

Cette forteresse vous appartenait donc ?


charles.

J’en avais l’heureuse possession, et je me flattais de la conserver toujours en mon pouvoir. Mais à la fin tout change.


anne.

Je vous jure de vous donner satisfaction aujourd’hui même, s’il en est pour votre injure.


charles.

Il n’en est point.


anne.

Le croyez vous, Charles ?


charles.

C’est impossible.


anne.

Jeanne Seymour ?


jeanne.

Madame ?


anne.

Que les musiciens descendent au jardin. Je vais m’y rendre. (Jeanne sort. À Th. Boleyn.) Monseigneur, le roi attend.


boleyn.

Je vous obéis, madame, comme je le dois.

Il sort.

anne.

J’ai voulu, Charles, demeurer seule ici avec vous, afin de vous parler et de vous dire que l’on peut donner satisfaction à votre outrage. Aimée par un roi, et par lui servie, adorée, quelle résistance pouvait faire une femme ?


charles.

Que me dites-vous là ?


le roi, à part.

Qu’ai-je entendu ?


charles.

Si vous me disiez : « Vous vous êtes absenté, et dès lors vous ne devez accuser que vous seul, car il n’y a point de femme constante dans l’absence, » ce serait bien ! mais l’ordre du roi ne peut être votre justification, car l’autorité royale n’a point d’action sur la volonté qui demeure toujours libre. — Tenez, reprenez ces lettres menteuses, reprenez ces gages trompeurs : ces souvenirs d’un autre temps ne sauraient demeurer en mes mains alors que, fuyant comme Ulysse, je veux fermer l’oreille à la voix d’une autre Circé. — Mais, hélas ! pourquoi prononcé-je mes plaintes ? Vous êtes femme, et comme femme, vous m’avez trahi.

Il lui rend des lettres, et sort avec Denis.

anne.

Arrêtez, Charles, arrêtez ! Hélas ! malheureuse, tout à la fois libre et esclave, mon âme hésite incertaine entre l’amour et l’obéissance.

Elle sort.

le roi, sortant de derrière la tapisserie.

Qu’ai-je entendu, ô ciel ! devais-je craindre une pareille disgrâce ?… Ah ! sort injuste, rigoureux destin ! moi, je suis trompé ! un autre avait possédé avant moi celle que j’ai élevée au rang suprême !… et mes yeux ont vu se voiler d’un sombre nuage le brillant soleil que j’adorais !… Voici une lettre qu’elle a laissé tomber. Voyons-la ; que je m’assure de mon malheur. (Il ramasse une lettre.) C’est son écriture ! (Lisant.) « Vous êtes, Charles, mon bien et mon amour. » C’est donc ainsi qu’elle lui parlait ! c’est ainsi qu’elle lui prodiguait ses tendresses ! — Mais pourquoi m’étonner qu’elle lui ait écrit ces douceurs, elle qui tout à l’heure encore disait sous mes jeux : « Mon âme hésite incertaine entre l’amour et l’obéissance. » Mais je ne veux pas qu’il y ait aucun doute sur ma gloire. (Appelant.) Holà ! gardes !


Entre le CAPITAINE.

le capitaine.

Sire ?


le roi.

Que sans égard pour la majesté, la reine à l’instant même… J’ai dit la reine, je m’exprime mal. Que cette femme perfide, que cette hypocrite enchanteresse… que ce serpent, ce basilic, qu’Anne de Boleyn, enfin, soit sur-le-champ arrêtée, et qu’on la renferme dans le château de Londres, qui est en face du palais. — Qu’on arrête également ce Français qui a été ambassadeur, et que l’on trouvera dans le palais. (Le Capitaine sort.) « Mon âme hésite incertaine entre l’amour et l’obéissance. » Celle qui hésite est déjà coupable par la pensée, et cela suffit. La femme qui hésite une fois n’a plus le pouvoir de résister. — Hélas ! ingrate, vous être élevée si haut pour tomber dans un abîme de honte ! mais une élévation si étonnante ne pouvait pas être durable.

Entre THOMAS DE BOLEYN.

boleyn.

D’où viennent, sire, ces cris ? Il faut que la douleur soit bien grande pour soumettre ainsi la majesté.


le roi.

Hélas ! mon cher Boleyn, je vous ai confié l’administration de l’empire, comme à un homme sage et prudent ; je vous ai nommé président de mon royaume : vous ne pouvez manquer à la justice. Je saurai aujourd’hui comment vous accomplissez vos devoirs.


boleyn.

Vous n’avez pas besoin, sire, de me solliciter à faire ce que je dois. — Devant le ciel qui m’entend, je jure que je ferai justice, fût-ce même sur mon propre sang.


le roi.

Je crois à votre parole. (Lui donnant la lettre.) Prenez et lisez ; ce témoignage suffit.


boleyn.

Je pourrais, sire, m’affliger comme père ; mais le monde apprendra que j’ai surmonté les sentiments de père pour n’écouter que mes devoirs de juge. — Quelle qu’elle soit, la coupable périra.


Entrent ANNE DE BOLEYN, le CAPITAINE, et des Soldats.

anne.

Infâmes et traîtres, vive Dieu ! vous vous repentirez de tant d’audace. — Comment osez-vous vous jouer ainsi à moi ?


le capitaine.

J’agis d’après l’ordre du roi. C’est lui-même qui m’a dit de vous arrêter.


anne.

Il est là, il peut le dire. (Au Roi.) Eh quoi ! sire, est-il vrai que vous ayez donné l’ordre qu’on m’arrête ?


le roi.

Tel a été mon ordre.


anne.

Je n’oppose plus de résistance ; loin de là, je me prosterne humblement à vos pieds. — Mais quel motif vous porte à cette extrémité ?


le roi.

Vous le savez, et je ne veux pas le redire, — jusqu’à ce que votre mort fasse connaître tout à la fois l’offense et le châtiment.

Il sort.

anne.

Ici finit ma fortune ; ici finit mon triomphe et ma gloire ! — Hélas ! mon destin a été comme cette fleur des champs que le soleil pare un matin de ses couleurs brillantes, et que l’on retrouve le soir, tombée à terre, desséchée et flétrie.


boleyn.

Accompagnez-la, et exécutez l’ordre du roi.


le capitaine.

Il sera fait comme vous l’avez dit.

Ils sortent.

Scène IV

Une autre salle du palais
Entre le ROI.

le roi.

Hélas ! raison, pourquoi me tourmenter ainsi ? — Illusion, pourquoi ces menaces ? — Crainte, pourquoi ces précautions ? — N’est-ce pas trop de tous ces ennemis réunis contre un seul homme ? — Secourez, Seigneur miséricordieux, l’homme le plus infortuné que les siècles aient jamais vu ? (Après un moment de silence.) Puisque le ciel m’inspire, je suivrai ses conseils, et sans doute ainsi je trouverai quelque soulagement à mes maux. — Vous me dites, ô mon Dieu, de rappeler Catherine : je vous obéirai. Oui, que l’on me ramène mon épouse, mon épouse légitime, que je supplierai de demander au ciel pardon pour moi. (Appelant.) Holà ! gardes !


Entrent L’INFANTE et MARGUERITE, vêtues de deuil.

l’infante.

Quand bien même je devrais y périr, je veux demander justice au roi mon père, (Au Roi.) Prosternée à vos pieds, invincible Henri, — non pas comme votre fille, mais comme la plus malheureuse des femmes, je vous demande justice.


le roi.

Pourquoi ces habits de deuil ? — Catherine serait-elle morte ?


l’infante.

Oui, ses chagrins l’ont tuée peu à peu. — Pour moi je viens, dussé-je encourir votre colère, je viens me réfugier à vos pieds. — Justice, sire, justice !


le roi.

Hélas ! son âme s’en est allée vers un monde meilleur… Ô ciel ! quelle faute j’ai commise ! Mais à quoi servent maintenant ces vains regrets et un tardif repentir ? le mal ne peut plus se réparer… J’ai nié le pouvoir du pape, et j’ai usurpé sur l’Église d’innombrables richesses… Comment les lui rendre ? si je reprends aux grands les biens que je leur ai donnés, et si je veux imposer des lois à ceux qui ont secoué le joug, n’ai-je pas à redouter une révolte ? Ô saint ange, qui après avoir traversé avec tant de résignation les épreuves de la vie, êtes maintenant assise sur le trône de lumière, prêtez-moi votre aide, protégez-moi, puisque je me repens… Mais, hélas ! il est trop tard ! Combien je suis coupable ! (Haut.) Infante Marie, non seulemont vous aurez justice de la nouvelle Jézabel, mais vous serez reine d’Angleterre, et pour qu’il n’y ait point de difficulté, je vous ferai prêter aujourd’hui même serment de fidélité par les grands du royaume. Ensuite je m’occuperai de votre mariage avec Philippe d’Espagne, fils de Charles-Quint, et honneur de la Flandre. — Que l’on convoque mes vassaux pour la prestation du serment.


l’infante.

Ah ! sire, dans un jour si triste pour vous et pour moi, ne songeons pas à des fêtes… Remettons cette cérémonie à un autre jour.


le roi.

Non, ne me répliquez pas, ce doit être aujourd’hui. Puisque je n’ai pu rétablir votre sainte mère sur le trône, je vous y ferai asseoir, vous sa fille. Du haut du ciel qu’elle habite, elle goûtera une certaine joie en voyant cet acte de justice, et ce sera pour Anne de Boleyn un affreux désespoir… Si toutefois le sort de cette dernière n’est pas encore accompli. — Allez vous vêtir pour cette cérémonie.


l’infante.

Vous l’ordonnez, j’obéis ; car votre volonté est ma loi.

Elle sort.

le roi.

Ah ! combien, combien je suis coupable !

Entre THOMAS DE BOLEYN.

boleyn.

Vos ordres sont exécutés.


le roi.

Il suffit. Maintenant préparez tout pour la prestation du serment. — Vous m’entendez ?


boleyn.

Je vous ai servi aveuglément dans une chose d’une bien autre importance. Je vous servirai de même dans celle-ci.

Il sort.

le roi.

Comment pourrai-je soutenir la vue du plus lamentable spectacle que le soleil ait jamais éclairé depuis la création du monde ? (On entend le son des instruments.) Voici le signal. Ne trahissons pas la douleur qui remplit mon âme. Montrons-nous à tous les yeux tranquille et affable. J’ai besoin de tout mon courage. Dieu puissant, daigne conduire mon vaisseau au milieu des écueils où il navigue !

Il sort.

Scène V

Une autre salle.
On entend sonner les clairons et les hautbois ; et ensuite entrent les GRANDS du royaume, ainsi que le ROI et l’INFANTE. Ils montent sur le trône, au pied duquel, en guise de coussin[16], est placé le cadavre d’Anne de Boleyn recouvert d’une étoffe de soie. Après que le Roi et l’Infante se sont assis, on découvre le cadavre.

l’infante.

Votre majesté a bien vengé mon injure, en mettant à mes pieds cette femme odieuse ; et avec de si beaux commencements, il m’est permis d’espérer un règne triomphant.


le capitaine.

Le roi très-chrétien Henri VIII, qui est par ses mérites au-dessus de la couronne d’Angleterre d’ailleurs si glorieuse, — voulant donner satisfaction à ceux qui pensent que la reine Catherine n’était pas notre légitime reine, désire qu’il soit prêté serment à l’Infante Marie, son unique héritière. En conséquence il dégage de toute obéissance envers sa propre personne les grands et les hommes titrés de son royaume, et il ordonne comme roi, comme chef suprême de l’État et de l’Église[17], que l’on procède au serment. Tout le monde consent-il à le prêter ?


tous.

Oui, tous, tous, nous obéissons.


le capitaine, à l’Infante.

Votre altesse va jurer d’abord de remplir ses obligations, à savoir : de maintenir ses vassaux en paix, fût-ce aux dépens de son propre repos ; de ne rien changer aux coutumes et à la religion de ce pays ; de s’entendre, à l’amiable, avec Rome et son représentant touchant les nouveautés introduites ; enfin de ne pas reprendre aux séculiers les rentes ecclésiastiques, et de ne rien faire, d’une manière directe ou indirecte, pour les restituer à l’Église… Une fois que votre altesse aura prêté serment, toute la noblesse lui prêtera serment de fidélité.


l’infante.

Eh bien ! j’aime mieux ne jamais régner. — Sire, est-ce que votre majesté veut que je prête ce serment ?


le roi.

Le royaume le demande, et cela est conforme aux usages,


l’infante.

Je ne puis prêter un pareil serment, alors même qu’on m’offrirait l’empire du monde. — Et puisque votre majesté connaît la vérité, qu’elle ne souffre point qu’on sacrifie la loi de Dieu à la raison d’État. Eh quoi donc ! celui qui a composé ce livre des Sacrements que tous les plus savants hommes admirent, — celui qui a combattu avec tant d’autorité et de force le refus d’obéir au pape, celui qui a si victorieusement confondu les sophismes sacrilèges de Luther, ce monstre de la Germanie, — celui-là pourrait aujourd’hui se contredire !


le roi.
Vous avez raison sans nul doute, mais il le faut, ma gloire et mon intérêt l’exigent. (À part.) Hélas ! que de maux j’entrevois dans l’avenir !
(À l’Infante.)
Marie, vous êtes jeune encore, et votre peu d’expérience vous fait parler ainsi. Mais vous verrez bientôt ce qu’il importe que vous fassiez.

l’infante.

L’essentiel, ce me semble, c’est d’obéir humblement à l’Église, et je lui obéis sans examen, en renonçant à toutes les gloires humaines, s’il faut pour les obtenir renier la vraie religion.


le roi.

On ne renie pas ici la loi. Seulement nous ne sommes pas d’accord avec le saint-siège sur l’interprétation de quelques points.


l’infante.

Celui qui conteste un seul point de la loi la met tout entière en question.


marguerite.

Noble et pieuse infante, que le ciel vous accorde des siècles de vie !


boleyn.

Que votre majesté daigne fléchir la résolution de son altesse, sans quoi on ne lui prêtera pas serment.


l’infante.

Et l’on fera bien ; car celui qui m’aura prêté serment de fidélité, et qui s’avisera de manquer aux prescriptions de la loi, sera brûlé vif.


le roi.

Ces idées tiennent à l’extrême jeunesse de l’infante. Elle est spirituelle et prudente, et elle saura se modérer. Les grands peuvent lui prêter serment, sauf ensuite à la déposer si elle ne règne pas d’une manière conforme au bien public. {Bas, à l’Infante.) Taisez-vous et dissimulez ; un temps viendra où vous pourrez réaliser vos pieux désirs, et où cette unique étincelle pourra se transformer en un immense incendie.


le capitaine.

Les grands du royaume veulent-ils prêter serment ?


tous.

Oui, puisque notre roi l’ordonne.


boleyn.

C’est sous les conditions qu’on a dites.

  1. Sur la fin du seizième siècle, ou dans les commencements du dix-septième, Lope de Vega avait composé une comédie intitulée el Pleyto de Inglaterra (la Querelle d’Angleterre), dans laquelle il avait peint, dit-on, la lutte de Marie Stuart et d’Élisabeth. Malheureusement cette pièce est aujourd’hui perdue.
  2. Le mot chirimia, que nous avons traduit par hautbois, signifie en effet une sorte de hautbois, de forme allongée, à douze trous, d’un son grave et puissant. Cet instrument est d’origine arabe.
  3. Anne de Boleyn fut élevée en France, à la cour de la reine femme de Louis XII.
  4. ......Y aveja y mariposa,
    Quemé las alas, y llegué a la rosa.

  5. En créant ce personnage, Calderon aura voulu rendre un hommage indirect au cardinal Pole, qui plus tard réconcilia l’Angleterre avec le saint-siége.
  6. Pasquin parodie les derniers mots prononcés par la reine.
  7. El ayo que me crio.

    Le mot ayo veut dire tout à la fois nourricier et gouverneur ; et le verbe criar signifie en même temps nourrir et élever. Wolsey étant né, comme il l’a dit, de parents pauvres il n’y a pas de raison pour qu’il ait eu plutôt un gouverneur qu’une nourrice étrangère ; mais on doit supposer, ce nous semble, que la prédiction a dû être faite par un homme instruit et savant plutôt que par un paysan grossier.

  8. De tu corte figurin…
    Que esto es ser denunciador
    De figuras.

  9. On appelle glose, des variations sur un thème poétique. Nous trouvons aussi des gloses dans nos anciennes poésies françaises, et c’est de ce mot qu’est venu le verbe gloser.
  10. Anne dit : la Gallarda (la Gaillarde). Le mot espagnol gallardo signifie beau, élégant, brillant, et par conséquent, on a fort mal traduit le mot Gallarda à l’époque où cette danse fut introduite en France. Je soupçonne qu’on se sera contenté de franciser le mot espagnol. Quoi qu’il en soit, les personnes de goût comprendront sans peine les motifs particuliers qui nous ont décidé à rétablir le véritable sens de ce mot.
  11. .....Quiero ir a caza
    De figuras.

  12. Les rois d’Angleterre ont eu longtemps, comme on sait, des fleurs de lis dans leurs armes.
  13. Que en cosas graves siempre las disculpa
    La prisa con que se hacen.

  14. Voy. la Genèse, chap. XXXVIII.
  15. Cette petite scène est une peinture fidèle de l’accueil que les ministres en Espagne, au dix-septième siècle, faisaient souvent aux pauvres soldats qui revenaient estropiés et nus, de la guerre. On sait le sort de Cervantes.
  16. En lugar de almohada.

  17. Como universal Cabeza
    En entrambos fueros.