L’Écho de Paris (p. 206-224).


IX


À Paris, Christiane recommença une vie active pour tromper son agitation intérieure.

Octobre approchait et elle prévoyait que les Bartale ne tarderaient pas à réintégrer la ville.

Bertranne était trop vive, trop cérébrale pour se plaire longtemps à la campagne. Quant à Robert, il se lasserait rapidement de la chasse pour reprendre les occupations qu’il aimait.

Le jeune ménage rentra assez tôt, en effet.

Christiane reçut la visite de son amie, et sa vue lui produisit un ébranlement qu’elle s’appliqua à lui dissimuler.

La jeune femme était animée, toute en sourires.

— Alors ? on dirait que tu as peur de nous !

— Tu es amusante…

— Tant mieux, mais j’aimerais te voir un peu plus, souvent, maintenant que j’ai le temps. Nous ne sommes pas des mariés égoïstes et nous ne demanderions pas mieux que de t’ouvrir notre porte… Sois moins rare…

— Je ferai mon possible.

— Nous voici installés et pour longtemps, à mon grand étonnement Robert, qui n'aimait que les voyages précédemment, n’aspire plus qu’à une vie tranquille… Tu vois combien les hommes sont fantasques et on nous accuse de l’être !… Quelle erreur !

Bertranne, cependant très intelligente, ne s’apercevait pas de la trame qui se resserrait autour d’eux trois.

Elle continua de parler dans un rire :

— Nous sommes maintenant un ménage rassis, et cependant Robert a le visage attendri d’un amoureux. M’aime-t-il intérieurement plus que je le suppose ? Ce serait une vraie surprise… Ah ! ce « moi » de l’autre, qu’on ne peut approfondir !

Christiane écoutait, frémissante.

Elle reconstituait aisément cette attitude.

Robert pensait à elle malgré tout. Un malaise l’enveloppa comme d’un suaire glacé.

Robert escomptait ses visites, il espérait la revoir, causer avec elle. Sans doute Bertranne finirait-elle par s’apercevoir du penchant de son mari.

La malheureuse Christiane était au supplice en évoquant l’avenir. Bertranne poursuivit :

— Mon mari est repris d’une fièvre de travail. Il sort beaucoup. De mon côté, j’ai été remise en goût pour la médecine, après avoir rencontré mon cher professeur. Il m’a invitée à faire quelques études intéressantes à l’amphithéâtre et j’irai.

Christiane se récria :

— Ne fais pas cela, Bertranne !

— Pourquoi ?

— Je trouve, maintenant, que seul ton foyer doit t’occuper… Tu as tellement désiré le foyer où tu es parvenue que je suis étonnée de te voir délaisser ton intérieur, pour des travaux que tu considérais comme un pis-aller pour une femme. T'ai-je assez souvent entendue répéter que la maison était l’asile, que le mari devait posséder tous les soins et attentions de sa femme, que celle ci ne devait s’acharner qu’à s’embellir, se cultiver pour celui qu’elle aimait.

— Hélas ! on évolue… J’avoue humblement que j’ai énoncé ces choses comme des théories, sans réfléchir à leur application. Mais, pouvais-je prévoir que mon cerveau demanderait de l’action ?… Avec Robert, je suis sans pensée, je le contemple, mais quand il n’est pas là je redeviens Bertranne Fodeur, celle qui était curieuse de tous les mystères de la médecine.

— Prends garde, Bertranne, un mari peut se faire une arme de ces absences.

— Ne t’ai-je pas dit encore que ce mari a d’abord commencé et qu’il me délaisse des après-midi entiers ? Il travaille… Puis-je le lui reprocher, puisqu’il me revient joyeux et presque affectueux ? Je suis heureuse de voir qu’il a perdu cet air renfermé, morose, dont j’ai tant souffert dans les premiers temps de notre mariage. Nous nous reverrons désormais aux repas, enchantés d’être en face l’un de l’autre. Il veut aussi beaucoup recevoir, et projette des dîners… des excursions en bande pour étudier les ruines d’alentour… Naturellement, tu es en tête de liste… et tu ne nous feras pas faux bond, sans quoi je me figurerais que tu as peur de Robert, parce… que tu es amoureuse de lui !

Ce trait lancé, la jeune femme rit de tout son cœur.

Christiane s’indigna :

— Tu as de ces idées !

— Ne t’insurge pas ! j’aime la plaisanterie. Mais, je t’en prie, sois moins rare… Ne nous considère plus comme des jeunes mariés n’aimant que notre solitude. Cela devient ridicule… Robert finirait par s’apercevoir de ta persistance à nous éviter et un jour il viendra te faire une scène.

La jeune femme ne laissa pas à Christiane le temps dé répondre. Elle s’en alla, toute gaie, vers son organisation future, alors que son amie restait prostrée, ne sachant plus que devenir.

Elle pressentait des luttes et s’en voulait mortellement de n’avoir pas su mieux cacher ses sentiments fors de sa rencontre avec Robert.

Elle ne voulait pas fréquenter l’intérieur des Bartale, elle reculait à l’idée de se trouver constamment en face de Robert. Elle savait qu’un jour ou l’autre Bertranne devinerait tout et qu’elle serait acculée à l’aveu.

Elle aurait voulu retenir le temps. Quand elle était chez elle, chaque coup de sonnette la faisait sursauter.

Elle s’attendait toujours à voir surgir Robert.

Un soir, vers cinq heures, elle crut que M. Bartale entrait chez elle.

Mais c’était Mme Fodeur. La veuve s’avança vivement, les yeux hagards. te visage décomposé.

En voyant Christiane, elle s’écria :

— Ah ! je vous trouve enfin !

— Je regrette de n’avoir pas été là, lorsque vous êtes venue.

Mais, Mme Fodeur ne parut pas entendre ces excuses. Elle s’affaissa presque sur un fauteuil, gardant des traits convulsés et un regard perdu.

Elle s’écria :

— Je vais souffrir encore ! J’ai vu mes fils en rêve… Ils me contemplaient tristement… Qu’est-ce qui me menace ? Le bonheur de Bertranne ne me paraît plus sûr.

Elle s’arrêta un moment. Puis, ses épaules voûtées se redressèrent et, d’une voix sourde, elle scanda des phrases. Elle semblait dans un état de somnambulisme.

— Je pressens que vous allez jouer un rôle dans ces événements… Tout me le fait augurer… Le foyer de Bertranne se désagrège… Robert est radieux… Ma fille est morne. Christiane, vous souffrez, mais attendez… vous serez payée de vos douleurs… Attendez, je vous en conjure !

La jeune fille écoutait, anéantie par la stupeur, ces paroles étranges.

Mme Fodeur, certainement, sous l’influence de son inquiétude maternelle, semblait posséder un don de divination. Son cerveau suggestionné rapprochait des indices pour en construire un fait. Elle craignait un entraînement de Robert.

Elle était observatrice et son angoisse l’aidait.

Mlle Gendel la contemplait effrayée.

Elle tenta de lui dire :

— Soyez calme, chère Madame… Bertranne est heureuse…

— Elle vous le dit !

La veuve fermait à demi ses yeux. Ses bras se tendaient en une supplication et son visage, blêmi par le tourment, rendu diaphane par le jeûne qu’elle s’imposait, apparaissait lumineux dans le voile de deuil qui l’encadrait.

Christiane sentit l’épouvante l’effleurer. Elle s’écria d’une voix tremblante :

— Vous savez combien j’aime Bertranne, et je ferai tout pour que son bonheur continue.

Mme Fodeur marcha de long en large.

Christiane murmura :

— Dois-je quitter Paris ?

Sa visiteuse, sans lui répondre, tomba sur un siège et, le front dans ses mains, elle resta immobile.

Enfin, elle bougea et parut se réveiller. Son visage redevint normal.

Alors, simplement, de sa voix naturelle, elle murmura :

— C’est à peine si ]e me souviens d’être venue chez vous, Christiane… J’en avais l’intention, c’est vrai, mais, durant le trajet, j’ai dû trop penser, et il me semble que je sors d’un sommeil.

— Vous sentez-vous encore fatiguée ? demanda affectueusement Christiane.

— Plus du tout…, mais je crois que vivre autant en esprit m’est nuisible.

Christiane allait de surprise en surprise, et elle regardait sa visiteuse avec incertitude.

Mme Fodeur ne paraissait plus du tout se souvenir des paroles si émouvantes qu’elle avait prononcées et qui avaient tant effrayé la jeune fille.

La conversation se poursuivit, banale.

Après le départ de Mme Fodeur, qui avait refusé qu’on la reconduisit, Christiane se demanda si elle n’avait pas été le jouet d’une hallucination, elle aussi.

Mais, non, la mère de Bertranne était bien entrée chez elle comme une illuminée, prise d’épouvante en pressentant un événement qui viendrait troubler la vie présente.

Au sens de Mme Fodeur, une évolution se préparait.

Ce qui tourmentait Christiane était cette supplication d’attendre… Que voulaient signifier ces paroles ? Comment interpréter ce mot plein de réticences, dont, maintenant, elle subissait la puissance occulte ?

Attendre quoi ?

Pendant vingt-quatre heures, la malheureuse jeune fille resta sous cette influence. Sa nuit fut traversée de cauchemars incohérents, et elle ne sortit pas de la journée, condamnant sa porte.

Son esprit inquiet errait de Bertranne à Robert. Un malaise l’oppressait et elle restait inerte.

Au bout de ce temps, elle se secoua et décida de forcer son esprit à un travail quelconque.

Elle partit pour une station de sports d’hiver. Elle respira l’air salubre. Elle prit plaisir à la joie de la jeunesse autour d’elle, qui s’amusait avec la neige comme avec une amie.

Elle admira les patineuses et les skieurs ; elle s’effraya aussi de leurs sauts.

Elle s’attacha à une frêle jeune fille qui la traita tout de suite en grande sœur et lui parlait sans cesse de son frère qui devait venir.

Là, Christiane oublia quelque peu les paroles de Mme Fodeur. Elle s’accusa de puérilité.

Elle n’avait eu aucune nouvelle de Bertranne, quand elle lui avait annoncé son départ, exigé, disait-elle, par la Faculté.

Tout glissait pour elle dans l’ombre. Elle était presque paisible en son cœur. Elle se laissait bercer par les démonstrations affectueuses de Marinette d’Effril, sa petite amie, et elle savourait dans leur beauté sévère les montagnes blanches qui l’entouraient.

Un matin, Martial d’Effril arriva.

La jeune Marinette le présenta à sa nouvelle amie et le jeune homme se mêla aux promenades.

Christiane n’était pas sportive et elle se contentait de quelques excursions.

Martial d’Effril était un homme de sport et en courait tous les risques. Il portait la trace de chutes, mais rien ne le guérissait de braver les dangers Les ascensions, les bonds, les acrobaties sur ses patins, tout lui était plaisir.

Christiane le regardait, amusée, et elle souriait devant tant de virtuosité, mais, sans songer que son sourire pouvait être un encouragement au développement d’un sentiment naissant.

Il y avait huit jours que cette camaraderie durait, quand Christiane s’aperçut que Martial d’Effril sortait beaucoup moins avec ses compagnons et qu’il restait très souvent près d’elle.

Elle en fut assez contrariée, mais cette contrariété dégénéra en un véritable accablement quand un soir il lui déclara qu’il ne pouvait plus vivre sans elle.

— Je suis très touchée de votre requête, Monsieur, mais je ne songe nullement à me marier.

Elle s’épouvantait de retrouver devant ses yeux l’image désespérée de Robert Bartale. Il était le seul homme qu’elle pût aimer.

Martial d’Effril dit simplement :

— Vous réfléchirez, Mademoiselle. J’habite Bordeaux, où je suis avocat…

Ne voulant pas entretenir un espoir, elle prit le train le lendemain au grand chagrin du frère et de la sœur.

Elle revint chez elle. De nouveau, un malaise l’oppressa. L’étrange visite de Mme Fodeur se retraça nettement à sa mémoire dans ses moindres détails.

Une appréhension de la fatalité l’étreignit.

Elle vint.

Alors qu’elle attendait qu’on la servit, un soir, un domestque des Bartale demanda à lui parler.

— Que se passe-t-il ?

Elle apprit que Mme Bartale la priait de passer chez elle sans tarder.

Le valet de chambre, sans autres commentaires, lui dit que Madame était rentrée malade de son cours de médecine.

— Madame vous paraît-elle bien souffrante ?

— Je ne l’ai pas vue, mais je sais que Madame a voulu un prêtre…

— Bien… je pars tout de suite.

La jeune fille se hâta. Elle fut rapidement auprès de son amie, qu’elle trouva couchée. Tout de suite, elle reçut un choc, en apercevant le visage changé, comme plombé, avec des yeux fiévreux et le regard imprévu.

Robert, d’un côté du lit, tenait une des mains de sa femme. Il était agenouillé, le front contre la couverture, et il resta-sans bouger quand Christiane entra.

— Mon amie, prononça Bertranne de cette voix qu’ont ceux qui sont profondément atteints, je vais mourir…

— Oh ! tais-toi, Bertranne !

— Cet après-midi, je me suis stupidement piquée en disséquant un cadavre… Il n’y a rien à tenter… la mort rôde autour de moi.

— Mon Dieu !… murmura la jeune fille, quelle affreuse chose !

Elle tremblait de tous ses membres.

— Ne parle pas, reprit Bertranne, j’ai encore beaucoup de choses à te dire… avant…

— Non, tu ne mourras pas ! s’écria Christiane avec force… Tu es trop jeune… la médecine a des ressources !

— Des millions d’hommes, encore plus jeunes que moi, sont morts pour leur patrie, et cette idée donne du courage. Mais, ce n’est pas de cela que je veux t’entretenir, parce[illisible] que, toi aussi, tu as eu une énergie surhumaine. L’approche de la mort rend clairvoyant. Je réfléchis depuis quatre heures que je suis couchée, et une clarté m’a été révélée tout à coup… Je n’avais encore eu que des doutes… Promets-moi que tu ne me cacheras pas la vérité : c’est à toi que j’ai dû mon bonheur, n’est-ce pas ? Tu aimais Robert, et il t’aimait ?

Christiane sans répondre, couvrit son visage de ses mains.

— N’aie aucune crainte d’avouer, mon amie, je vois maintenant les choses sous un angle si calme… Plus rien ne me déchire, mon cœur est déjà apaisé. Il ne me reste plus qu’une admiration sans borne pour ton sacrifice et ta douleur. Je comprends la rareté de tes visites et tes disparitions… Nous aimions le même être ! Tu me l’as cédé, alors que tu étais fiancée avec lui.

Un sanglot de Christiane interrompit la mourante. Elle posa sa main sur la tête de son amie et continua, plus lentement ;

— Quelle abnégation ! Je n’ai rien deviné… Il a fallu que dans les ténèbres où j’entre cette lueur m’éblouît… Maintenant, je saisis les paroles de mère : Ton mari est un prêt… Aujourd’hui, Christiane, je te rends ton fiancé… Puis je te remercie de m’avoir aimée ainsi.

Christiane pleurait sans pouvoir atténuer ses larmes.

Robert ne bougeait pas. Il semblait une statue.

— Ne crois pas surtout, continua Bertranne, que je me sois blessée « exprès »… Non, ce serait une erreur de l’imaginer… J’aimais le bonheur que j’avais et il faut qu’il me tombe des mains pour que je sache ce qu’il valait… Pourtant, je ne regrette pas de m’en aller et tu devines pourquoi…

— Je ne suis pas digne de ta grande âme ! s’écria Christiane… J’ai failli te détester…

Elle regarda franchement son amie, voulant s’humilier.

— Mais, non, riposta Bertranne, tu souffrais trop tout simplement et tu aurais recommencé ton geste magnifique.

Les deux amies s’étreignirent.

— Maintenant, tout est bien, tout est net… La justice logique nous vient en aide… Ne pleure plus, chérie, tout est clair et Dieu a eu pitié de toi.

Elle parut s’assoupir, comme épuisée par l’effort intense qu’elle venait de fournir.

Mme Fodeur, sortie sans bruit, rentra accompagnée de deux praticiens.

Christiane se retira, bouleversée, dans un état nerveux qui l’agitait et la prostrait tour à tour.

Bertranne avait vu juste. Elle mourut au bout de deux jours.

Christiane ne la quitta guère et aurait voulu l’arracher à la mort.

Elle assista à ses obsèques avec des regrets qui la brisaient. Elle s’oubliait totalement pour compatir à cette disparition tragique.

Pas un mot ne fut échangé entre elle et Robert. À peine leurs regards se croisèrent-ils, en cette matinée d’automne, où la tristesse du temps ajoutait à la douleur.

Ils échangèrent un salut bref sans se tendre la main.

Quand quelques semaines eurent passé, l’âme de la jeune fille s’apaisa. Sa pensée lui revint, réfléchie et lucide. Tout le faisceau des circonstances survenues durant les mois précédents lui parut un ensemble parfaitement équilibré.

Les mélancolies n’y manquaient pas, mais la vie en recèle, et elles marquent plus que les joies.

En approfondissant bien, celles-ci sont égales à celles-là, mais il est si naturel d’être heureux qu’il semble que cela-devrait être un état normal.

Pour un esprit juste et philosophe, les joies sont même plus nombreuses que les malheurs, mais elles sont plus ténues et on les apprécie mal.

Une belle promenade dans la campagne, le joyeux sourire d’un ami, un déjeuner réussi, une satisfaction d’amour-propre, un compliment inattendu, une invitation, comptent pour des instants enviables, si on sait les estimer.

Mais une joie s’ignore, tandis qu’un malheur frappe. Parfois ces petits bonheurs se groupent autour d’un grand, mais les hommes sont vains, et n’en jouissent pas pleinement, car ils croient toujours les avoir mérités. Ainsi, ils perdent de leur valeur à leurs yeux, tandis que l’adversité leur paraît toujours inique.

Christiane retenait les paroles de Bertranne. Elle y trouvait une douceur vivifiante et elle savait qu’elle pourrait aimer Robert sans arrière-pensée.

Des mois passèrent sans qu’elle le revît.

Elle sut qu’il voyageait, par Mme Fodeur, qu’elle recevait fréquemment.

La veuve avait vieilli, bien que son caractère se montrât plus souple et plus affectueux.

Il semblait qu’un fardeau eût débarrassé son esprit. Elle ne parlait pas de sa fille, mais on sentait qu’elle avait accepté sa mort avec une farouche résignation.

Un jour, elle annonça :

— Christiane, c’est ce soir que rentre Robert.

— Ah ! murmura la jeune fille, dont le cœur battit follement.

— Vous allez enfin être réunis.

Elle s’arrêta quelques secondes et reprit :

— Je vous remercie, Christiane, d’avoir donné ce bonheur à ma Bertranne…

— C’était de l’égoïsme ! s’écria Christiane, j’aurais tant souffert de la voir malheureuse par mon mariage !

— C’est justement dans cette souffrance que réside votre âme si rare et non dans de l’égoïsme. Maintenant vous aurez double satisfaction : celle d’avoir rendue heureuse votre amie et de goûter vous-même sans remords le bonheur que vous avez repoussé par oubli de vous-même.

— Combien je regrette que Bertranne n’ait pas joui longtemps de son foyer ! s’écria la jeune fille, bouleversée.

La veuve poursuivit :

— Le monde prétend que rien n’est juste… Tout le devient quand on réfléchit et qu’on sait attendre, en désirant la joie des autres… Votre dévouement me paraissait presque urne dérision, lorsque vous me l’avez avoué.

— Je ne l’aurais pas dû, murmura Christiane, je vous ai peinée inutilement.

— Non, pas « inutilement »… Je m’étais attiré ce châtiment parce que mon triomphe de mère éclatait trop orgueilleusement, répliqua la veuve humblement. Vous avez bien fait de parler. Je reconnais que votre dévouement a été une habileté, non consciente, il est vrai, qui accumulait vos chances de récompense. Par chances, j’entends titres au bonheur. Le monde traduira chances. Pour moi, c’est un mot qu’on applique au hasard. La chance existe peu, ce sont les actes qui la créent. Ce sont de petites forces qui se nouent et rendent le destin inéluctable.

Les yeux de Christiane se remplissaient de larmes en entendant ces paroles. Elle pensait à Bertranne et se remémorait ses boutades.

Sûrement, elle lui aurait dit, si la majesté de la mort ne l’eût retenue :

— Il y a le double de femmes à marier que d’hommes actuellement. Il faut bien que quelques-unes cèdent la place !

Leur amitié n’avait pas été ternie et c’était un cas admirable.

Robert Bartale vint rendre visite à Christiane. Il y avait un peu plus d’une année que Bertranne n’était plus.

Il dit simplement :

— Je vous retrouve définitivement. Nous nous reporterons, Christiane, à la veille de notre mariage… Nous oublierons tous les épisodes pénibles. Nos fiançailles ont été longues, mais notre amour n’en sera que plus fort.

Robert prononçait ces choses gravement. Il semblait que les impulsions de sa nature se fussent assagies.

Ils s’épousèrent un mois après.

M. Lavique, témoin de Christiane, était rayonnant.

— Enfin, déclara-t-il à la mariée, me voici au but de mon grand désir : tu es la femme de Robert. Le chemin pour t’y conduire a été détourné, mais ce que la Providence a décidé est absolu. Je savais bien que tu en arriverais là… Je te l’avais prédit… Les hommes sont tenaces… Tu n’as plus qu’une chose à faire : le rendre heureux pour lui donner l’oubli de ta cruauté…


FIN