L’Écho de Paris (p. 158-182).


VII


Ce jour-là, elle s’acheminait vers le Salon, essayant d’éloigner d’elle tous les fantômes qui la harcelaient. Elle marchait lentement. Son costume tailleur noir lui donnait un aspect plus mince. Son voile de crêpe ondulait sur son épaule à chacun de ses pas.

Ses cheveux paraissaient plus dorés sous le chapeau sombre, et ses beaux yeux attristés ressortaient dans son teint nacré.

Son allure était si distinguée et si mélancolique qu’involontairement on s’écartait avec respect, la prenant pour une veuve prématurée.

Christiane ne remarquait pas l'attention des passants, ses réflexions l’absorbant trop. Elle savourait cependant la douceur du jour, la clarté de l’atmosphère.

Elle pénétra dans une des galeries. Elle était presque déserte. Des gardiens somnolaient. Quelques admirateurs semblaient figés devant leur toile de prédilection.

Elle erra dans les salles, s’abreuvant de couleur, cherchant de préférence les lignes harmonieuses. La simplicité l’émouvait. C’est d’ailleurs une beauté qui retient.

Un peu lasse, elle s’assit. Les yeux fermés, la tête appuyée contre le dossier du siège, elle se plongea dans des réflexions dont elle n’apprécia pas la durée.

Elle fut brusquement tirée de ce silence intérieur par une voix qui disait :

— Bonjour, mademoiselle…

Robert Bartale, debout, la contemplait. Elle se leva subitement, d’un air égaré et balbutia sans savoir ce qu’elle prononçait :

— C’est vous !

Puis, elle retomba anéantie sur le divan circulaire.

Le jeune homme s’assit près d’elle.

— Je suis malheureux, Christiane.

Elle ne répondit pas.

— Vraiment, je ne sais si je rêve ou si je vis, reprit-il. Je traîne mes jours et votre refus de m’épouser est une obsession qui paralyse mes moyens… Que vais-je devenir avec cette douleur que rien ne calme, avec ce mystère qui me hante.

Dans les mouvements qu’il faisait, son bras effleurait Christiane. Sa main gantée s’agitait parfois devant elle. Le chant de la voix la berçait sans qu’elle perçût distinctement les paroles qu’il prononçait.

Mais elle se trouvait soudain apaisée à ses côtés ; elle désirait que ce moment durât toujours.

— Je ne puis détacher ma pensée de vous, Christiane… Vous êtes celle que j’ai choisie… N’aurez-vous pas un mot de pitié et ne reviendrez-vous pas sur votre décision ?

— Il est trop tard… murmura-t-elle.

— Quoi ? bégaya Robert, voulez-vous insinuer que vous avez des regrets ? Quel est ce « trop tard » dont vous parlez ?

— Bertranne vous aime… répondit Christiane dans un souffle.

— Que m’importe l’amour de cette jeune fille ! C’est vous qui m’avez conquis. Si je me suis rapproché d’elle, c’est pour m’entretenir dé vous… La plus élémentaire délicatesse m’interdit de lui apprendre quels ont été nos rapports, — d’ailleurs Voue m’en aviez prié… Tant pis, si elle se figure qu’un autre sentiment m’anime.

— Vous n’allez pas la décevoir !… plaida Christiane.

— Ne vous apitoyez pas sur votre amie ! s’écria Robert alarmé, ne vous sacrifiez pas à l’idée de la voir malheureuse !… Je compte aussi, moi.

La jeune fille s’était ressaisie. Le vertige qu’elle subissait s’effaça. Elle se redressa et trouva le courage de mentir.

— Avant de vous parler d’elle, je vous avais fait part de ma décision. Je n’ai aucune raison aujourd’hui pour revenir sur ma parole. Je crois que vous m’oublierez et que vous serez heureux avec Bertranne…

— Ah ! riposta Robert déçu, j’ai espéré durant quelques secondes. Je vous ai crue presque attendrie et je vous revois de nouveau, froide et incompréhensible… C’est ce mystère inexplicable qui me torture et que je ne puis percer… Il me semble, par moments, que vous m’aimez, et cependant ce n’est pas possible. Vous ne pourriez être aussi forte.

— Non, ce n'est pas possible, répéta Christiane en écho.

Il y eut un silence entre eux. Christiane aurait voulu partir, mais ses jambes tremblantes ne le lui permettaient pas.

Robert Bartale reprit presque avec éclat :

— Eh ! bien, puisque vous m’y engagez, je vais, sans tarder, ce soir même, demander Mlle Fodeur en mariage. Elle a du cœur, elle m’aime prétendez-vous… Je ne l’aime pas, mais j’essaierai de lui faciliter la vie.

En disant ces mots, il regardait Christiane pour déchiffrer les impressions que cette brutale décision provoquait en elle.

Le beau visage semblait de pierre. Sa pâleur était peut-être plus intense, mais le voile de crêpe que Christiane ramenait, légèrement devant elle la masquait un peu.

Il escomptait une protestation, un geste, mais rien rie sortit des lèvres serrées, pas plus qu’un mouvement ne dérangea l’immobilité des membres.

— Vous avez bien compris, Christiane ? tout sera irrémédiable entre nous ? Je ne sais ce que l’avenir nous réserve, mais si, par hasard, je me trouvais malheureux quelque jour, estimez-vous responsable.

Pour que cette menace la laissât calme, il fallut qu’elle évoquât dans son esprit la joie ardente de Bertranne.

Elle répondit sereinement, pleine d’assurance :

— Vous ne serez pas malheureux… mon amie est charmante… Et, de plus, en l’épousant, vous accomplirez une bonne action… Elle réalisera une ambition légitime : avoir un foyer et se donner toute à lui… Le travail lui pèse parfois, bien qu’elle soit courageuse.

— En ce moment, riposta le jeune homme, je ne songe nullement à une bonne œuvre… Je me jette dans cette aventure pour oublier… et, je dois l’avouer, je voulais vous arracher un cri, un aveu… C’est de la fatuité, je vous l’accorde, mais je n’ai pas le choix des moyens.

Les mains de Christiane, qui tenaient le catalogue des tableaux exposés, tremblèrent et imprimèrent à la brochure un mouvement léger. Robert ne le remarqua pas.

— Et puis, pourquoi épouserais-je cette Bertranne ? s’écria-t-il soudain.

— Vous n’allez pas vous retirer après lui avoir fait pressentir que vous demanderiez sa main ! s’exclama Christiane, ce serait mal ! Elle vous aime tant !…

Ces mots prononcés impulsivement, Christiane se mordit les lèvres, tandis que Robert la contemplait avec ironie.

Il dit froidement :

— Oui, vous avez raison… Je sais trop la douleur que l’on éprouve… Eh bien ! je l’épouserai, votre amie… et ce sera une occasion de ne pas vous perdre de vue et de découvrir le mystère dont vous vous enveloppez… Cela m’occupera.

Christiane trouvait à Robert Bartale une désinvolture qui la déconcertait. Il affectait un cynisme dont il n’était pas coutumier.

Il poursuivit.

— Il ne me semble guère probable que vous cessiez de voir cette jeune fille, qui tient beaucoup à une amitié datant de l’enfance… Puisque vous voulez lui épargner des souffrances, il est assez naturel que vous lui évitiez celle-là !

Christiane ne répondit pas. Le ton persifleur du jeune homme accusait sa colère, et elle ne voulait pas l’augmenter.

Elle envisageait le supplice permanent qu’elle endurerait : la vue du bonheur de Bertranne et surtout cette ostentation inconsciente, souvent, de la jeune mariée, tout à l’orgueil de l’empire exercé sur un homme.

Elle projeta d’espacer les relations.

Robert la quitta avec une nuance de défi sur le visage. Il la regarda longuement en la saluant et elle murmura :

— Adieu…

Ils ne se touchèrent pas la main.

Les galeries se remplissaient peu à peu et Christiane fut surprise de se voir environnée d’une foule qu’elle ne soupçonnait pas dans son trouble.

Elle resta encore quelques minutes assise, ressassant cet entretien auquel elle s’attendait si peu. Ses pensées s’embrumaient. Elle vivait trop de sentiments factices pour apprécier les événement à leur vraie valeur.

Elle ressentait surtout une lassitude infinie et un désir de ne pas desservir Bertranne.

Elle s’étonnait de ne pas souffrir davantage, et se demandait quelle insensibilité lui était venue tout à coup. Ses nerfs ne possédaient plus aucun ressort.

Se levant péniblement, elle rentra chez elle.

Sa soirée se passa dans une sorte d’inconscience où nulle impression ne se manifestait plus vive que l’autre. Une indifférence la glaçait. Les yeux secs, la voix calme, elle allait et venait, donnant des ordres, exécutant diverses choses à la façon d’une somnambule.

Par moment elle se disait ;

— N’ai-je donc plus de cœur ?

Cette constatation la bouleversait, parce qu’elle aurait préféré sentir sa souffrance. Comment gagner le ciel, quand le sacrifice ne provoque plus une révolte dans l’être ?

Elle dormit mal. Quand elle se leva, le lendemain matin, sa pensée lui sembla arrêtée. Elle s’imagina qu’elle côtoyait la folie et s’évertua à réfléchir à des problèmes compliqués pour mesurer l’élasticité et la coordination de ses idées.

Elle en était là de ses incertitudes quand, vers dix heures du matin, elle vit entrer Bertranne, ivre de joie.

Plus radieuse que le soleil, la jeune étudiante se jeta dans ses bras, en s’écriant :

— Je tiens enfin mon bonheur ! Robert m’a demandé hier soir de devenir sa femme, il me semble que je dors éveillée !

Un froid glacial envahit Christiane. Robert avait tenu le défi.

Bertranne poursuivait :

— Peux-tu imaginer un conte de fée pareil ? Je me demande si c’est bien moi, Bertranne Fodeur, étudiante pauvre… La joie de mère est touchante… Ah ! je me sens une tout autre personne, et que je plains toutes celles qui travaillent sans une tendresse au cœur !… Christiane… Christiane !… Si tu savais comme il est doux de se savoir aimée d’un être que l’on aime.

M. Bartale est affectueux ? questionna Christiane, jalouse et désespérée.

— Je ne sais pas encore, riposta Bertranne. En ce moment je n’apprécie que ma joie récente : sa demande en mariage. Il désire que nos fiançailles soient courtes… à peine un mois. Nous voyagerons beaucoup, et moi qui ne connais que Paris, cela m’enchante… Tu ne réponds rien, tu frissonnes… Tu as froid par ce beau temps ?

— Tu plaisantes… J’ai mal dormi et je m’en ressens…, mais ce n’est rien. Je t’écoute… et je suis bien contente de t’entendre et de te voir. Ton visage resplendit. Il m’est agréable de penser que ton avenir va se fixer…

— Que tu es bonne !…

— C’est si naturel. Tu rentres dans les principes que tu as toujours émis : la femme, centre de la famille sans occupations extérieures…

— Oui, cela devrait toujours être ainsi.

— Malheureusement, la vie matérielle est dure pour certaines.

— Et comme chaque femme n’est pas sûre de trouver un mari, il faut souvent prendre un métier… Ce qui m’arrive est providentiel…

Les yeux de Christiane se voilèrent et ses mains se joignirent nerveusement. Elle murmura :

— Tu l’as mérité… tu juges cet événement comme anormal, mais il est une récompense.

— Non, il est extraordinaire… Ce changement subit de Robert Bartale à mon égard me cause un étonnement, mais je ne le creuse pas, je l’accepte. J’étais une cérébrale par circonstance, je rentre dans mon orbe… Je dédaigne déjà mes études. La plus belle science est de naître à la vie du cœur. Puis, mes livres restent là… Je pourrai toujours les retrouver. Ils ont pour eux la stabilité, tandis que l’amour…

Elle rit gaîment et poursuivit :

— Mais, pour le moment, je suis une enfant pleine d’enthousiasme. Je suis ici heureuse d’être près de toi, et je voudrais être près de lui.

— Tu t’exaltes !

— Que tu es froide !… Tout ce que je te dis ne t’engage pas à m’imiter ? Es-tu donc devenue la compagne absolue des pauvres ? Il me semble voir le visage concentré de mère, avec son regard détaché, bien que mes fiançailles l’aient réveillée. Mais si je comprends le sentiment de ma pauvre maman, je ne puis admettre le tien… Et cet homme que tu aimais et pour lequel tu t’es enlaidie, l’as-tu perdu de vue ?

— Oui, laissa tomber laconiquement Christiane, en voyant que son amie attendait une réponse.

— Qu’est-il devenu ? Je raconterai cette histoire à Robert, quand nous serons mariés… Je ne veux pas trop le distraire de moi en ce moment, et cet épisode le suffoquerait. C’est un homme si simple… Tu es plus belle que jamais…

— Grâce à toi !

— Peuh !… tu as une peau solide, et je voudrais que ton amoureux te revît. Il n’est pas à Paris ?

— Non…, murmura Christiane au supplice.

— Je te torture, je le vois, et je me tais. Après tout tu as tes raisons pour agir comme tu le fais. Ce que je demande, c’est que tu sois heureuse. On a une propension à se figurer que les bonheurs que l’on éprouve doivent convenir au voisin, mais chacun n’a pas la même façon de l’envisager. Pour toi, le tout est de savoir si tu ne forces pas ta nature… Alors, tes efforts seraient vains, et il viendra un jour où tu seras contrainte de regagner le temps perdu… Il y a un équilibre impitoyable dans la vie… Ce qu’on recule s’accumule, c’est une loi rigide.

Christiane frémit. Elle regardait Bertranne qui lançait ces phrases d’une voix légère, la bouche souriante, sans prêter attention à l’attitude de son amie.

— Il est déjà onze heures, je me sauve… Robert déjeune à la maison. Je reviendrai peut-être te voir en sa compagnie, cet après-midi… Seras-tu là ?

— Je le regrette beaucoup répondit vivement Christiane, mais je ne pourrai vous attendre. Je serai très occupée, je dois sortir dès une heure pour des courses urgentes, sur rendez-vous.

— Ce sera donc pour plus tard, interrompit Bertranne. Au revoir, ma bonne Christiane.

— Au revoir ! reste dans l’enchantement et oublie-moi, murmura Mlle Gendel d’une voix sourde.

— Toi, tu ferais mieux de te reposer, de dormir un peu, au lieu de courir les mansardes.

— Tu n’es plus médecin !

— Non, mais je reste votre amie, Mademoiselle, et je trouve que charité bien ordonnée commence par soi-même.

— Ne dis pas cela, toi, qui n’es pas égoïste. Il faut de temps en temps qu’une âme montre que la charité commence par les autres.

Bertranne secoua la tête.

— C’est rare… Le limon dont nous sommes formés est bien lourd pour atteindre de telles hauteurs. Qu’une femme vienne me dire aujourd’hui qu’elle aime Robert Bartale, je t’assure crue cela me laisserait cruelle, je ne le lui céderais pas !…

Christiane sentit tout son sang affluer vers son cœur. Incapable d’esquisser le moindre mouvement, elle restait sur son siège, affaissée, pensant avec horreur ; C’est pour que son cœur si dur soit satisfait que je lui ai sacrifié toute ma vie.

Son manque de logique était flagrant. Il lui plaisait d’être grande et elle eût voulu qu’on le reconnût.

Bertranne était aveugle comme tous ceux qui ont le bandeau de l’amour. Toutes ses aptitudes convergeaient vers son rêve.

— Je me sauve…, ne me reconduis pas. Je sais le chemin. À bientôt ! Viens nous voir un soir, tu ne seras jamais de trop !

Elle disparut.

Christiane ne bougea pas plus qu’elle ne répondit.

La faculté de souffrir lui était revenue.

Les jours passèrent rapidement. Christiane aurait voulu tout à la fois les précipiter et les retenir.

Elle s’efforçait de ne plus penser à Robert, ni à Bertranne, mais leur souvenir ne la quittait pas.

Elle rencontrait Mme Fodeur aux comités d’œuvres, et lui voyait un visage changé, avec, en plus une sorte de dédain.

Évidemment sa gloire de mère était à son comble. Sa fille se mariait richement et par inclination mutuelle. Quelle mère, même inconsciemment, n’aurait pas eu cet air radieux ?

Christiane supportait assez difficilement cette allégresse. Son détachement se nuançait de faiblesse.

Après les compliments et félicitations formulés à Mme Fodeur, elle avait évité tout ce qui touchait au sujet délicat, et savait seulement que le mariage se célébrerait dans les premiers jours de juin. La cérémonie devait être tout intime.

Christiane ne songeait pas sans effroi qu’elle devait y assister. Son intention avait été tout d’abord d’y échapper en se séquestrant aux Chaumes, mais elle craignit d’éveiller quelque méfiance et résolut de ne pas se dérober.

Elle eut encore un rude assaut à subir de la part de M. et Mme Lavique, qui vinrent la voir.

Les vieux époux se montraient aussi furieux que confondus de cet événement et leur souriante bonhomie fut complètement mise de côté pour dire franchement ce qu’ils pensaient à leur jeune amie.

M. Lavique arpentait le salon de Christiane, criant ;

« C’est idiot ! c’est idiot ! » tandis que Mme Lavique contemplait la jeune fille en essayant de pénétrer la cause de sa conduite.

— Ce revirement de Bartale me stupéfie ! lançait M. Lavique, de temps à autre.

Christiane alléguait, pour sa défense, que le mariage avec sa dépendance ne lui plaisait pas, et que de plus Robert Bartale avait manqué de correction vis-à-vis d’elle à propos de sa mère.

À quoi M. Lavique avait protesté :

— Et la miséricorde évangélique, qu’en fais-tu ?

Christiane avait ployé la nuque. Elle ne pouvait expliquer à personne par quel enchaînement elle se trouvait réduite au présent. Sa manière de se comporter provenait de faits logiquement amenés, mais elle pouvait paraître incohérente aux non-initiés.

L’état d’insensibilité qui l’avait surprise n’existait plus. Elle souffrait intensément et, dans ses nuits agitées, elle revoyait le visage bouleversé de Robert.

Le jour la calmait, mais les stigmates de sa douleur s’imprimaient sur ses traits.

Elle restait peu chez elle craignant la visite de Bertranne accompagnée de son fiancé. Ceux-ci avaient déjà frappé une fois à sa porte et n’étaient pas revenus.

Bertranne Fodeur s’occupait avec activité de son installation et de ses toilettes, et, comme une femme éprise, ne supportait pas de tiers entre elle et Robert.

Les jours s’écoulèrent dans un vertigineux bonheur et elle s’attachait de plus en plus au jeune homme, quoiqu’elle le jugeât souvent préoccupé.

Robert Bartale agissait uniquement par dépit. Il était mû par une bravade qui le sortait de sa norme. Il n’aimait pas Bertranne, tout en convenant qu’elle était charmante. Il constatait qu’elle lui vouait une tendresse qui le touchait, et il essayait de se montrer doux et prévenant. Du moment qu’il avait pris le parti de l’épouser, dans un coup de folie, la justice lui commandait d’être correct.

Il ne soupçonnait guère que Bertranne pût l’aimer à ce point depuis tant de semaines et il se demandait ce qu’elle serait devenue s’il n’avait pas sollicité sa main.

La veille de son mariage, alors qu’il réfléchissait à ces choses, avant de s’assoupir, une brusque idée l’éclaira. Il lui vint, en toute certitude, que la jeune fille avait dû confier sa passion à Mlle Gendel, sans se douter qu’elle adressait cet aveu à celle qu’il aimait.

Des faits se précisaient en son cerveau. Des déductions aussi probantes que les faits se multiplièrent et il ne put se leurrer : Christiane, dans un élan d’abnégation, avait refusé de devenir la rivale de son amie.

L’explication du mystère tant cherché éclatait à ses yeux avec une limpidité absolue.

Une des deux jeunes filles devait être sacrifiée et Christiane s’était désignée.

Cette révélation le bouleversa et il ne put se reposer. Il s’en voulait de n’avoir pas vu clair plus tôt. Il songea à rompre son mariage.

La pauvre Christiane subissait sans doute mille tortures… Pourquoi Bertranne serait-elle heureuse plutôt que son amie ? Il ne l’aimait pas et cette union lui paraissait ridicule.

Sa tendresse pour sa première fiancée s’amplifia subitement et il eût voulu sans tarder lui témoigner son admiration.

Il détaillait ses traits, son regard plein de flamme et son doux sourire. Il revoyait son cou flexible et sa nuque délicate.

Puis, un revirement s’opéra en lui. Une colère lui vint contre elle de ne pas l’avoir aimé, lui, au point de négliger les confidences de Bertranne.

La nuit se passa en ces agitations contraires, et au petit jour seulement il se jeta sur son lit, pris d’un engourdissement où le cauchemar se trahissait encore.

Quand il se réveilla, il accusa son imagination de l’avoir égaré. Cependant le doute subsistait en lui, mais il était « trop tard ». Inconsciemment, il répétait les mêmes paroles que Christiane. Il ne pouvait causer de scandale.

Si Mlle Gendel avait réellement tenu à lui, elle se serait arrangée pour éviter ce cruel malentendu. Il essayait de se convaincre que le dévouement comptait moins qu’une autre cause qu’il ignorait.

Ce fut sous l’empire de ces pensées qu’il arriva près de sa fiancée. Bertranne l’attendait, radieuse, émue par son destin qui l’étonnait.

Mme Fodeur, sous un masque rigide, cachait la joie violente qui la possédait.

De ces trois personnes, Bertranne seule montrait avec sincérité le fond de son âme.

La cérémonie fut rapide, et, à l’issue de la messe, des amis défilèrent. Parmi eux, se trouvait Christiane. Elle avait résolu, jusqu’au dernier moment, de chercher un prétexte pour échapper à ce calvaire, mais son énergie l’avait reconquise et elle s’était dit qu’il valait mieux commencer sans tarder son rôle de spectatrice. Il ne fallait pas qu’on soupçonnât son sacrifice et le plus simple était d’agir comme s’il n’existait pas.

Le visage rayonnant de Bertranne blessa Christiane comme une fleur éclatante qui naît un jour de deuil.

Elle se tourna vers Robert. Leurs regards se croisèrent. Celui du jeune homme était sans expression et celui de Christiane inconsciemment triste.

Pas un mot ne fut échangé entre eux.

Tout de suite, Christiane rentra chez elle. Cet effort l’avait brisée. Elle en sortait étourdie, ne sachant plus comment elle vivait.

Dans sa chambre, elle pleura, ne pouvant concevoir comment elle s’était créé ce rôle. Son abnégation lui parut une folie, et la générosité une exagération qui leurrait les âmes, gonflant des sentiments dont on ne possédait que l’apparence.

Dans son désarroi, la pauvre Christiane s’en prenait à tout. Se voir seule, dans son hôtel luxueux, lui semblait insoutenable, alors qu’elle savait Bertranne au comble du bonheur.

Cependant, quand elle s’attardait sur la douleur de son amie, si elle eût été, elle, l’élue du jour, elle ne regrettait pas son acte et y trouvait au contraire un réel apaisement. Mais malgré toutes ses tentatives pour ne penser qu’à cette surhumaine satisfaction, sa torture la reprenait.

Vers dix-sept heures, elle prit le parti de sortir, voulant secouer cette désespérance qui s’accrochait à elle, quand elle se heurta, au seuil de l’hôtel, à Mme Fodeur, qui venait la voir.

— Ma bonne Christiane, je viens de conduire mes enfants à la gare… Bertranne ayant préféré le train à l’auto… Je suis venue un peu près de vous, afin que vous me réconfortiez dans ma solitude.

Rien ne pouvait paraître plus ironique à Christiane que cette requête. Elfe avait à consoler une mère dont la fille venait de lui briser le cœur.

Elle se domina et fut aimable. Mme Fodeur accepta l’offre que lui fit sa jeune amie de remonter chez elle.

La veuve, soudain, négligea son rôle effacé.

Elle pénétra dans le salon, très droite, consciente d’être de nouveau une personnalité de par le brillant mariage de Bertranne, et elle n’envia plus l’ambiance pleine de confort de Mlle Gendel.

Elle eût été fort étonnée cependant d’entendre que son attitude se modifiait, n’en ayant nullement le désir.

À peine assise, elle s’écria :

— Quel beau jour pour moi ! Il me fallait vraiment confier ma joie à quelqu’un. Et qui pouvait mieux le comprendre que vous, qui aimez tant ma fille.

Christiane écoutait sans mot dire.

— Avez-vous remarqué combien elle était jolie, et quelle peine prenait Robert pour dissimuler au public son air épris ?… Ces amoureux sont impayables ! Quel superbe couple ! La robe de Bertranne était étonnamment réussie.

Christiane approuvait, martyrisée.

Le verbiage de Mme Fodeur l’excédait à un point inimaginable.

Elle jugeait que cette mère manquait de délicatesse et que sa vanité, comme le bonheur de sa fille, auraient dû rester silencieux.

Elle s’étonnait de découvrir si peu de modestie à une personne qui l’enseignait.

Mme Fodeur ne se doutait pas des sentiments de la jeune fille, qu’elle connaissait docile et dévouée et elle s’imaginait encore moins qu’une révolte pût gronder en elle.

Aujourd’hui, elle arrivait glorieuse, répandre sa satisfaction dans un cœur ami.

Inconsciemment, une commisération non nettement définie pourtant la poussait à plaindre Christiane de son sort solitaire, après avoir stigmatisé ses fiançailles.

— Quelle délivrance c’est pour moi, de savoir ma fille indépendante ! Quelle douceur de ne plus la voir penchée sur ses livres très tard tous les soirs. Et c’est si peu normal pour une jeune fille d’envisager l’avenir seule… Ma bonne chérie, vous devriez suivre l’exemple de Bertranne et vous marier.

Comme Christiane ne répondait pas, Mme Fodeur reprit :

— Vous en aviez eu l’intention pendant un moment, il faut y revenir… Vous êtes trop jeune, décidément, pour nos œuvres tellement austères.

La veuve, en énonçant ces choses, s’appuyait confortablement au dossier de son fauteuil. Son ton devenait condescendant, et elle regardait la jeune fille de haut.

Cette dernière essayait de rester souriante, mais une tourmente se levait en elle. Il lui semblait que tout l’écrasait et l’abandonnait.

Elle éprouvait, avant tout, le besoin d’être encouragée et non conseillée avec cet accent dédaigneux.

Mme Fodeur, tout à son émerveillement continua de façon détachée et légèrement railleuse ;

— Vous êtes une bizarre petite personne, un peu mystérieuse. Vous aviez un fiancé dont on n’a pas su le nom. Vous avez failli rester dénuée de ressources, vous vous en souvenez ? Il vous faudrait un mari sage. Ce qui est curieux, c’est que vous, plus jolie et plus riche que ma fille, vous n’ayez pas encore trouvé le fiancé de vos rêves.

Christiane jeta sur Mme Fodeur un regard dont celle-ci fut interloquée. Elle ne le comprit pas, et comment l’aurait-elle pu ?

— Je vous trouve un peu sombre, poursuivit-elle, et cependant je vous sais très bonne. Je ne pense pas que le bonheur de Bertranne vous porte ombrage, mais le cœur humain est rempli de contrastes sans qu’il s’en doute.

— Madame !… interrompit brusquement la jeune fille.

Elle n’en pouvait plus de garder le silence. Ses traits tirés trahissaient la lutte qu’elle soutenait contre soi, mais l’ostentation et le ton protecteur de la mère de Bertranne la poussaient hors de sa réserve.

Mme Fodeur, femme de bon sens, perdait toute mesure. Elle était enivrée.

L’interruption de Christiane la surprit. Elle questionna d’un accent hautain ;

— Qu’est-ce donc ?

— Vous n’avez donc pas entrevu ma souffrance, vous, une mère qui vous piquez de psychologie ?

— Que voulez-vous dire ? balbutia la veuve alarmée.

Alors, Christiane se décida. Bertranne était mariée. Nul débat ne pouvait plus surgir entre elles deux. Elle avait assez de cette pitié conseillère. Elle s’écria :

— Le fiancé que j'aimais est maintenant le mari de votre fille ! Alors que j’allais annoncer mes fiançailles à Bertranne elle m’a avoué qu’elle aimait Robert Bartale, sans soupçonner notre rivalité… Afin qu’elle ne soit pas malheureuse, je me suis tue et j’ai renoncé à mon mariage… Voilà mon secret et la cause de la bizarrerie que vous me prêtez…

— Vous avez fait cela !… s’exclama Mme Fodeur, dressée et tremblante.

Ceux qui dirigent vers la perfection qu’ils savent si aride sont généralement surpris quand leurs leçons dépassent leurs exemples.

Mme Fodeur qui prêchait l’abnégation sous toutes ses formes, ne pensait pas que les fruits en seraient si beaux et que sa fille en profiterait.

Une admiration et une confusion tout ensemble la jetèrent vers la jeune fille, et elle ne savait comment exprimer cette admiration et masquer cette confusion. Elle ne pensa pas à douter de ses paroles la sachant capable d’héroïsme.

Son rôle devenait pénible. Elle n’oubliait pas que sa fille bénéficiait de ce renoncement et ses paroles devaient être mesurées.

— Je suis désolée, ma pauvre enfant, que Bertranne soit la cause indirecte de votre douleur. C’est un grand malheur que les deux amies aient eu la même tendresse au cœur. La fatalité vous accable. Votre beauté d’âme est surhumaine et je ne sais comment vous persuader de mon douloureux étonnement.

Mme Fodeur cherchait ses mots. Cette situation lui était intolérable. Une sueur froide perlait à ses tempes, et elle estimait qu’elle payait chèrement sa joie.

Elle se trouvait brusquement en état d’infériorité devant la jeune fille et elle se repentait de l’avoir quelque peu persiflée.

Christiane pleurait. Tout son désespoir s’échappait de son cœur et Mme Fodeur savait que rien ne la consolerait. Elle y tenta cependant, mais ses efforts restèrent stériles.

De temps à autre, elle murmurait : Seigneur ! et elle joignait les mains en un geste impuissant.

Sa surprise s’atténuait un peu pour laisser la place à ses réflexions. Elle se disait que l’héroïsme de Christiane mériterait une publicité éclatante, mais qu’il était de ceux qu’il valait mieux taire.

Elle se bouleversait à l’idée que Bertranne pût l’apprendre et en avoir une vie troublée.

Son orgueil s’humiliait. Elle entrevoyait les faits et tremblait que Robert n’aimât pas sa fille et qu’il eût obéi à une suggestion de Christiane, augmentée de dépit et de désespoir.

Seule, Bertranne jouissait de la situation, mais sa mère tremblait maintenant pour son bonheur.

— Christiane, mon enfant, ne pleurez plus… vous me désespérez.

La voix de la veuve sonnait humble et douce et ce fut un calmant pour la jeune fille.

— Nous serons deux malheureuses, mon enfant, parce que votre révélation me plonge dans le désarroi et le scrupule. Pouvais-je m’attendre à cela ? Mes derniers jours vont être empoisonnés.

Christiane redouta d’avoir frappé trop fort.

Elle essaya de se maîtriser pour dire :

— N’envisagez pas cet événement si profondément, mon destin était sans doute de vivre ces heures… Je suis satisfaite, malgré tout, d’avoir été l’instrument du bonheur de Bertranne.

— Vous êtes une noble créature ! s’écria Mme Fodeur subjuguée… Croyez, ma bonne enfant, que Dieu vous en récompensera quelque jour.

Ce fut une parole heureuse. La récompense est l’espoir des âmes honnêtes. Cette perspective vivifia le cœur de Christiane et sa désespérance eut un instant de douceur.