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Le Rouge et le Noir/Chapitre LVII

Michel Lévy frères (p. 403-407).

LVII

Les plus belles Places de l’Église.

Des services ! des talents ! du mérite ! Bah ! soyez d’une coterie.
Télémaque.

Ainsi l’idée d’évêché était pour la première fois mêlée avec celle de Julien dans la tête d’une femme qui tôt ou tard devait distribuer les plus belles places de l’Église de France. Cet avantage n’eût guère touché Julien ; en cet instant, sa pensée ne s’élevait à rien d’étranger à son malheur actuel : tout le redoublait ; par exemple, la vue de sa chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.

Ce jour-là, j’ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une vivacité que depuis longtemps il ne connaissait plus : espérons que la seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première.

Elle l’était davantage. Ce qu’il copiait lui semblait si absurde, qu’il en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.

C’est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles du traité de Munster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier à Londres.

Il se souvint seulement alors des lettres de madame de Fervaques dont il avait oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos. Il les chercha ; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait tout dire et ne rien dire. C’est la harpe éolienne du style, pensa Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur l’infini, etc., je ne vois de réel qu’une peur abominable du ridicule.

Le monologue que nous venons d’abréger fut répété pendant quinze jours de suite. S’endormir en transcrivant une sorte de commentaire de l’Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d’un air mélancolique, remettre le cheval à l’écurie avec l’espérance d’apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paraître à l’Opéra quand madame de Fervaques ne venait pas à l’hôtel de La Mole, tels étaient les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d’intérêt quand madame de Fervaques venait chez la marquise ; alors il pouvait entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale, et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales commençaient à prendre une tournure plus frappante à la fois et plus élégante.

Il sentait bien que ce qu’il disait était absurde aux yeux de Mathilde, mais il voulait la frapper par l’élégance de la diction. Plus ce que je dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien ; et alors, avec une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il s’aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux de la maréchale, il fallait surtout se bien garder des idées simples et raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications suivant qu’il voyait le succès ou l’indifférence dans les yeux des deux grandes dames auxquelles il fallait plaire.

Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se passaient dans l’inaction.

Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces abominables dissertations ; les quatorze premières ont été fidèlement remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l’honneur de remplir toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement comme si je n’écrivais pas ! Quelle peut être la fin de tout ceci ? Ma constance l’ennuierait-elle autant que moi ? Il faut convenir que ce Russe, ami de Korasoff, et amoureux de la belle quakeresse de Richemond, fut en son temps un homme terrible ; on n’est pas plus assommant.

Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des manœuvres d’un grand général, Julien ne comprenait rien à l’attaque exécutée par le jeune Russe sur le cœur de la belle Anglaise. Les quarante premières lettres n’étaient destinées qu’à se faire pardonner la hardiesse d’écrire. Il fallait faire contracter à cette douce personne, qui peut-être s’ennuyait infiniment, l’habitude de recevoir des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les jours.

Un matin, on remit une lettre à Julien ; il reconnut les armes de madame de Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé bien impossible quelques jours auparavant : ce n’était qu’une invitation à dîner.

Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune Russe avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple et intelligible ; Julien ne put deviner la position morale qu’il devait occuper au dîner de la maréchale.

Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l’huile aux lambris. Il y avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral ! pensa-t-il.

Dans ce salon il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à la rédaction de la note secrète. L’un d’eux, Mgr l’évêque de ***, oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait rien refuser à sa nièce. Quel pas immense j’ai fait, se dit Julien en souriant avec mélancolie, et combien il m’est indifférent ! Me voici dînant avec le fameux évêque de ***.

Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C’est la table d’un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes, on se demande ce qui l’emporte de l’emphase du parleur ou de son abominable ignorance.

Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau, neveu de l’académicien et futur professeur qui, par ses basses calomnies, semblait chargé d’empoisonner le salon de l’hôtel de La Mole.

Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu’il se pourrait bien que madame de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses lettres, vît avec indulgence le sentiment qui les dictait. L’âme noire de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien ; mais comme d’un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu’un sot ne peut être en deux endroits à la fois, si Sorel devient l’amant de la sublime maréchale, se disait le futur professeur, elle le placera dans l’Église de quelque manière avantageuse, et j’en serai délivré à l’hôtel de La Mole.

M. l’abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès à l’hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l’austère janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la vertueuse maréchale.