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Le Roman d’éducation nationale en Allemagne - Gustave Freytag

Le Roman d’éducation nationale en Allemagne - Gustave Freytag
Revue des Deux Mondes3e période, tome 48 (p. 128-153).

Die Brüder vom deutschen Hause. — Marcus Kœnig. — Die Geschwister. — Aus einer kleinm Stadt, von G. Freytag ; Leipzig, 1880.


Goethe, dans ses entretiens avec Eckermann, se plaint du peu de vivacité et d’originalité des mœurs allemandes : aussi a-t-il placé Wilhelm Meister au milieu d’une troupe de comédiens nomades pour laisser plus de liberté pittoresque, de variété et d’imprévu à ses aventures. Il ajoutait, à propos des romans de Walter Scott ; « On voit en les lisant ce qu’est l’histoire anglaise et quelles ressources elle offre à un poète de mérite. Notre histoire allemande en cinq volumes est au contraire d’une pauvreté véritable. » Le roman historique présente en effet plus de difficultés en Allemagne qu’en d’autres pays. « La France, disait Voltaire, est la première des monarchies et l’Allemagne la première des anarchies. » On ne rencontre pas en Allemagne cette unité de notre histoire, qui se développe comme une épopée en plusieurs chants et où se retrouvent l’ordonnance et la logique de l’esprit français : elle n’offre pas, comme l’Angleterre, de grandes et tragiques archives nationales, où poètes et historiens ont abondamment puisé : longtemps morcelée, disputée, sans unité, sans littérature, l’Allemagne ne possède qu’une confusion de chroniques locales, où l’on démêle avec difficulté le sentiment de la commune patrie et qui donnent peu d’essor à la fantaisie du romancier. Cette difficulté n’a pas découragé l’un des écrivains les plus populaires de l’Allemagne, M. Gustave Freytag [1]. Il a entrepris d’écrire une série de romans historiques où l’imitation de Walter Scott est sensible, mais dans un esprit plus systématique. Le souci de l’auteur allemand est moins de raconter de poétiques légendes, de retracer des mœurs pittoresques, de distraire et d’amuser le lecteur profane que d’accomplir une œuvre toute de politique et de patriotisme. Ce cycle de romans, sous le titre général des Ancêtres, est destiné à l’éducation du sentiment national. — M. Freytag s’est demandé si l’unité allemande, enfin conquise, n’était pas le dernier terme d’une lente évolution, la dernière étape d’une longue marche dont les historiens n’ont pas toujours su démêler les sinuosités et le but caché. Les événemens lointains s’éclairent à ses yeux d’une lumière inattendue quand il les regarde du point où l’Allemagne est arrivée maintenant. Il poursuivra dans le passé la trace de cette grande idée d’unité ; il en montrera la formation et le développement parfois insensible, jamais interrompu, à travers des fictions et des épisodes qui frappent l’imagination et se gravent dans le souvenir. Chacun de ces récits retrace une des crises de l’histoire d’Allemagne, un des âges de transition et d’acheminement vers le futur empire, croisades, réforme, guerre de trente ans, organisation de l’armée prussienne au XVIIIe siècle, guerre de délivrance, et finalement révolution de 1848.

M. Albert Réville a exposé aux lecteurs de la Revue [2] le sujet des premiers romans de cette série, alors inachevée. En terminant son étude, il se demandait « s’il ne serait pas à désirer qu’en France aussi le roman se mît au service de l’histoire de la patrie pour la populariser et la rendre chère aux enfans de notre vieille Gaule, » et il recommandait aux romanciers français de suivre l’exemple de M. Freytag. M. Réville ignorait-il que M. Freytag s’est inspiré non-seulement de Walter Scott, mais d’Eugène Sue, auquel il a emprunté l’idée première et la contexture de ses romans ? L’ouvrage qui a servi de modèle aux Ancêtres, publié de 1849 à 1856, est une de ces œuvres éphémères de polémique de parti qui jaunissent dans les cabinets de lecture et ne survivent guère aux circonstances qui les ont fait naître. Les Allemands seuls lisent encore les Mystères du peuple, Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges, par Eugène Sue, représentant du peuple, et s’avisent d’imiter, sinon l’esprit, du moins la méthode de ce genre démodé. — Le romancier français imagine une famille dont il suit les destinées de siècle en siècle. Un certain M. Lebrenn, marchand de toile établi rue Saint-Denis vers 1848, à l’enseigne de l’Épée de Brennus, descend en droite ligne du célèbre chef gaulois ; il possède les archives de sa race et les communique à ses enfans en leur disant : « Ces manuscrits racontent l’histoire de notre famille plébéienne depuis plus de deux mille ans… Aussi cette histoire pourrait-elle s’appeler l’histoire du peuple, de ses vicissitudes, de ses coutumes, de ses mœurs, de ses douleurs, parfois même de ses crimes… Mais, grâce à Dieu, dans notre famille, les mauvaises actions ont été rares, tandis que nombreux ont été les traits d’héroïsme et de patriotisme de nos aïeux, Gaulois et Gauloises, pendant leur longue lutte contre la conquête des Romains et des Francs. » Comme dans le roman d’Eugène Sue, c’est l’histoire d’une famille plébéienne du IVe siècle de notre ère jusqu’à la révolution de 1848 qui forme le sujet des Ancêtres. De même, le fondateur de cette famille est un chef barbare, un Vandale, et son dernier descendant, au lieu de vendre de la toile et d’élever des barricades, comme M. Lebrenn, fonde à Berlin un journal d’opposition libérale. Chez les deux auteurs, même souci de mettre en scène des bourgeois, des petites gens, même aversion de l’aristocratie féodale et du clergé ultramontain. Mais l’auteur des Mystères du peuple excite les haines civiles et pousse aux représailles de classe : son livre était condamné en 1857 en France comme immoral et séditieux : il avait été brûlé en 1851 à Erfurt par la main du bourreau. Dans ces sortes de Mystères de l’histoire d’Allemagne, M. Freytag s’est plutôt efforcé d’écrire un livre patriotique tout pénétré de la haine de l’étranger, tout animé du sentiment de l’unité nationale ; et par sa dédicace, il l’a mis sous le patronage de la princesse héréditaire de Prusse, future impératrice d’Allemagne.

Nous ne reviendrons pas sur les premiers récits de la série des Ancêtres, après l’exposé si intéressant et si complet qu’en a donné M. Réville. Dans le premier et peut-être le meilleur de ces romans, Ingo, dont l’action se passe au IVe siècle de notre ère, M. Freytag s’est attaché à faire ressortir la profonde antipathie de race qui se révèle dès le premier contact, dès le premier choc, entre l’élément romain et l’élément germain. Son héros, le chef vandale Ingo, se signale par ses exploits contre les légions romaines. — Le second récit, Ingraban, commencé en 724, au temps où Grégoire II était pape et Charles Martel maître du grand empire franc, nous fait assister à la prise de possession de la Germanie primitive par le christianisme avec l’apôtre saint Boniface. — Dans le Nid des roitelets, « l’intention de l’auteur est de mettre en relief le conflit grandissant, à mesure que l’Allemagne se forme et se civilise, entre l’esprit de Rome et le vieil esprit germain de la famille. » M. Freytag va maintenant suivre l’évolution de la conscience confuse de la patrie allemande en Palestine, puis sur les bords de la Vistule, sur les bords du Rhin, en Saxe, en Silésie et enfin à Berlin, Il nous reste à l’accompagner dans cette longue pérégrination.


I

Les Chevaliers de l’ordre teutonique, tel est le titre du roman chevaleresque, dont l’action se passe au XIIIe siècle. M. Freytag s’est étudié à peindre l’Allemagne au temps des croisades, cédant à l’entraînement général des nations chrétiennes pour la délivrance du saint sépulcre, mais déjà se signalant par un esprit de résistance à l’hégémonie du pape. Elle tend à faire bande à part dans le catholicisme. L’ordre teutonique, rival de l’ordre des templiers, jettera les premiers fondemens du royaume de Prusse. — Ivo, le principal personnage de cette histoire, est un Ivanhoe allemand. M. Freytag a mis dans le nom même une vague ressemblance avec le héros de Walter Scott. Descendant du chef vandale Ingo, Ivo, habite en Thuringe Ingersleben, fief héréditaire qui relève nominalement du landgrave d’Erfurt. La Thuringe est le berceau poétique et symbolique de la famille des Ancêtres : c’est là, au cœur du pays, au foyer même des souvenirs historiques et des légendes les plus chères de l’Allemagne, que la plupart de ces romans s’ouvrent et se dénouent. Un chevalier sans peur et sans tache, une sainte du moyen âge, un moine inquisiteur, un paysan libre et frondeur, une duchesse et une villageoise amoureuses, voilà les personnages du drame. Le chevalier Ivo se distingue de ses voisins et de ses rivaux par son esprit de justice ; il ne pille ni ne vole, il a horreur du brigandage. Il est jeune, beau, bien fait, brave, adroit à tous les exercices du corps, excellent cavalier, vainqueur dans les tournois, tendre, galant pour les dames, et de plus poète, chantre d’amour, minnesinger, bien qu’il sache à peine lire ; bref, le troubadour accompli, avec une pointe de l’esprit humanitaire de notre temps, transposé en 1226.

On ne sera pas étonné d’apprendre qu’avec tant de rares qualités, Ivo soit secrètement aimé de trois femmes à la fois, de l’illustre et hautaine comtesse Hedwige de Hohenstaufen, propre nièce de l’empereur Frédéric II, d’une petite paysanne nommée Friderun, fille d’un juge de village, son amie d’enfance, enfin de la délicieuse comtesse Else, femme du landgrave de Thuringe Louis IV. Celle-ci éprouve pour le jeune chevalier un sentiment pur et voilé, tant elle a l’âme chaste et modeste ; car Else n’est autre que cette princesse de Thuringe plus connue sous le nom de sainte Elisabeth de Hongrie. L’auteur groupe ainsi autour de son héros trois figures représentant les différentes classes de femmes à cette époque : la dame de sang noble, la fille du peuple et la sainte, la fleur du cloître. — Près de cette douce et mélancolique Else, on entrevoit son confesseur authentique, maître Conrad de Marbourg, arbitre délégué du pape en matière de foi, prêtre de mauvaise mine qui la suit comme une ombre, surveille le moindre geste, épie la moindre parole. Nous avons rencontré dans bien des romans ce personnage abstrait, ce traître de mélodrame, cet abominable dominateur des consciences, qui cache sous des dehors de pieuse humilité l’ambition dévorante du pouvoir pour le pouvoir, exerce sa tyrannie occulte sur une âme timorée et la jette au fond d’un couvent, parce qu’il désespère de la posséder lui-même et pour ne la point céder à l’empire d’un autre.

A côté de ce représentant de Rome, M. Freytag a imaginé un représentant de l’esprit allemand, un précurseur de Jean Huss, de Luther, de Lessing, et du docteur Strauss, en 1226 ! C’est un simple paysan, juge dans son village ; il apprend à lire afin de déchiffrer un manuscrit sanglant que lui a légué un mystérieux étranger et qui contient la traduction en allemand de l’évangile selon saint Marc. Dans la cervelle de ce rustre éclate le premier germe de l’esprit de réforme, lors de l’hostilité du pape et de l’empereur et des premiers excès des prêtres. Cet exégète villageois sert à prouver que les révolutions de l’histoire se préparent de longue main, naissent dans des coins ignorés, en des années obscures, se propagent dans l’ombre et n’aboutissent qu’après plusieurs siècles.

Cependant les ordres mendians se répandent en Allemagne et prêchent la sixième croisade (1226-1229). Ivo, gentilhomme très pieux, professe, comme la plupart des Allemands de son temps, un culte chevaleresque pour la vierge Marie. La mère du Christ a été, comme le dit l’irrévérencieux Heine, la dame de comptoir qui servait à attirer les grossiers Germains dans les églises. Ils la préféraient à tous les saints. Ils se la représentaient comme une Walkyrie suave planant au-dessus des champs de bataille. « J’en sais plus d’un, dit Ivo, qui se sont voués d’esprit et de cœur à la reine du ciel ; elle ne protège pas seulement les petits enfans, mais elle s’incline pleine de clémence vers les guerriers, elle les enlève du champ de bataille et les transporte là-haut dans le palais de l’éternelle félicité. » Malgré ses sentimens de piété, Ivo ne se soucie pourtant pas de se joindre à la croisade, et ce qui l’en détourne, c’est le récit des crimes que commettent les croisés en terre sainte. En vain fait-on briller à ses yeux des visions de fortune s’il s’enrôle sous la bannière de la Vierge, ses scrupules ne sont pas désarmés, et son désintéressement ne se laisse pas corrompre. Seul, le grand-maître de l’ordre teutonique, Hermann de Salza, lui parle de la gloire de l’entreprise qui doit rejaillir sur toute l’Allemagne. Le nom de la grande patrie, invoqué pour la première fois, trouble profondément le jeune chevalier. Dans sa perplexité, il va consulter sa noble dame, sainte Elisabeth, laquelle consulte son confesseur. Poussée par maître Conrad, Else conseille à Ivo de partir, et il part. — Ainsi, d’après M. Freytag, se trouve vérifiée dans le passé cette parole de M. de Bismarck « que l’église mène les hommes par les femmes et les femmes par le confessionnal. » N’est-ce pas peut-être abuser des privilèges du romancier que d’attribuer les croisades, non plus à une foi naïve et chevaleresque, au point d’honneur, à l’esprit de conquête et d’aventure, mais à l’influence des dames catholiques et de leurs directeurs ?

Il est vrai qu’alors l’enthousiasme pour la terre-sainte commençait à se refroidir. L’empereur Frédéric II, bien plus que le pape, entraîne les Allemands en Palestine. Pape et empereur sont en guerre ouverte, et le Hohenstaufen s’écrie dans une inspiration prophétique : « Moi et ma race nous délivrerons le monde de la tyrannie du vieillard qui trône entre les sept collines et qui s’est érigé en souverain maître, disposant de la majesté des lois et du sort des peuples [3]. »

A peine débarqué à Saint-Jean-d’Acre, Ivo trouve la ville pleine de voleurs et de filles de joie. Rien ne rappelle le but religieux de l’entreprise. Hospitaliers, templiers songent bien plus à leurs querelles, à leurs intérêts privés qu’à défaire les Sarrasins. Les chevaliers teutoniques se distinguent au contraire par leur courage et leur abnégation. Ivo, entraîné dans un guet-apens par les templiers, ses ennemis, est laissé pour mort. Il est recueilli par les Ismaéliens ou Assassins, qui se montrent beaucoup plus humains que les templiers, pour la plupart de race latine. Les Assassins procurent à leur prisonnier toutes les distractions imaginables : des chevaux fringans et jusqu’à « des jeunes filles brunes, légèrement vêtues, qui, au son de la flûte arabe, dansent en cercle avec grâce. » Mais le souvenir de ses chères femmes de Thuringe protège le cœur du chaste Allemand contre les séductions des houris. Le Vieux de la montagne, « au front sillonné de rides et au regard d’aigle, » rend la liberté au chrétien captif en lui offrant une bourse pleine d’or. Toujours discret, notre chevalier ne prend que la somme nécessaire à son voyage.

De retour en Thuringe, Ivo se trouve, comme Ivanhoe, dépouillé de son héritage ; ses voisins s’en sont emparés ; il fait le siège de son propre château, qui devient la proie des flammes, et ne sauve du désastre qu’une tour à demi ; ruinée. C’est dans cette misérable demeure, où il était à se morfondre, que vint un jour le visiter, et le surprendre la belle Hedwige. Elle aimait toujours Ivo et voulait lui offrir sa fortune et sa main ; il n’avait, lui, pas même un escabeau en son logis. Pour causer plus à l’aise, la dame fit apporter des tapis et des coussins. Ivo d’abord garda une modestie fière, car son cœur appartenait à Friderun, son amie d’enfance, accourue en Palestine pour le secourir lorsqu’il était prisonnier. La duchesse cherchait à l’éblouir par la promesse de la faveur impériale. Ce fut en vain : il préférait l’indépendance d’un hobereau à toutes les dignités de la cour. Mais elle sut émouvoir l’amour-propre du chevalier en lui rappelant ses tournois, ses prouesses et quelques souvenirs de lui conservés comme de précieuses reliques. Touché, séduit, Ivo serre Hedwige dans ses bras et couvre ses lèvres de baisers enflammés. Tout à coup, au dehors retentissent des cris de détresse. Ivo frémit ; il connaît cette voix chère qui appelle et supplie, il s’élance… Mais Hedwige a saisi sa harpe : celui qu’elle aime n’est-il pas poète ? Elle chante en s’accompagnant les poésies d’Ivo ; son chant ne peut couvrir les cris déchirans qui implorent. Ivo, éperdu, s’arrache enfin, tandis que l’amante délaissée brise sa harpe dans un mouvement de colère et s’affaisse sur le tapis, à demi suffoquée d’humiliation et de désespoir.

Le preux chevalier eut bientôt rejoint la villageoise Friderun et son père, le paysan hérétique, celui-là même qui possédait la traduction en langue vulgaire de l’évangile selon saint Marc. Le moine Dorso traînait le père et la fille au bûcher, lorsqu’Ivo, secondé par les chevaliers teutoniques, qui se trouvèrent là fort à propos, délivra ces deux victimes de la cruauté romaine. Ivo épousa Friderun, et cela finit comme au temps où les rois épousaient des bergères. Hedwige retourna à la cour de Frédéric II, son oncle, où la foule des prétendans la consola de sa déconvenue. Cependant l’empereur ; réconcilié avec le pape, organisait une croisade non plus en terre-sainte, mais contre la Prusse païenne. Il confiait aux chevaliers teutoniques et au grand-maître Hermann de Salza la mission de la diriger. Ivo prit part à cette conquête, il émigra avec les autres pèlerins sur les bords de la Vistule, à Thorn, où nous retrouverons ses descendans établis trois siècles plus tard sous le nom moderne de Kœnig.

Bien que ce roman ne soit pas un des meilleurs de la série, que l’action en soit languissante, que les caractères manquent d’originalité et de relief, il intéresse par cela même que le procédé de l’auteur s’y découvre nettement. L’intrigue romanesque fait presque entièrement défaut, le tableau historique n’est pas d’une scrupuleuse impartialité. L’auteur nous montre, par exemple, le farouche Conrad exerçant sur sainte Elisabeth, sa pénitente résignée, tous les mauvais traitemens que peut suggérer une malignité de prêtre vraiment diabolique et se livrant sur elle à la pratique aussi indécente qu’équivoque de la flagellation. Si l’on en croit la chronique, maître Conrad de Marbourg s’efforçait, au contraire, de modérer le zèle d’austérité qui poussait parfois la sainte aux plus singuliers excès.

A vrai dire, ce n’est point ici un roman historique, c’est plutôt de la philosophie de l’histoire en action : éveil de l’idée nationale en Allemagne, premières velléités de réforme et d’indépendance du joug ultramontain, point de départ de la civilisation de la Prusse, toutes idées abstraites, accrochées à des épisodes historiques et expliquées par des incidens et des personnages de pure fantaisie. Ces sortes d’ouvrages exigeraient un long commentaire.

Le succès de ce roman, qui comptait en 1880 jusqu’à six éditions, fait assurément honneur à l’esprit sérieux, studieux et appliqué des Allemands. En France, nous ne sommes pas habitués à mettre tant d’efforts dans nos plaisirs, ou du moins nous ne comprenons pas le plaisir de la même manière. Un repos, un délassement, une impression vive, une émotion passagère, des traits d’observation juste ou ironique, quelque chose de facile, de net et de vrai, voilà ce que nous demandons aux œuvres d’imagination, tandis que les Allemands semblent n’estimer les plaisirs littéraires qu’autant qu’ils leur coûtent ou qu’ils leur rapportent. Plus M. Freytag se met en frais d’érudition dans le choix de ses sujets, moins il se préoccupe de la vraisemblance et de la variété de ses personnages, ou plutôt c’est le même personnage que nous retrouverons dans les romans qui suivent, le même être abstrait exprimant les mêmes idées nobles, l’Allemand idéal à toutes les époques et dans toutes les situations, plein de délicatesse et de générosité, possédé de l’esprit de progrès, promoteur de la civilisation germanique, national libéral, apôtre du Culturkampf, vertus héréditaires qui se transmettent intactes, de génération en génération, dans la diversité des temps et des circonstances.


II

Le roman suivant, qui a pour titre Marcus Kœnig, exige quelques mots de préambule. Si l’on veut se rendre compte de cette période très importante pour l’histoire d’Allemagne à laquelle M. Freytag fait allusion à la fin de son dernier roman, c’est-à-dire la conquête de la Prusse par les chevaliers de l’ordre teutonique aux XIIIe et XIVe siècles, on relira les belles études de M. Lavisse, publiées ici même [4]. Qu’il nous suffise de rappeler que l’ordre teutonique, sous le grand-maître Hermann de Salza, « le plus habile politique du XIIIe siècle, » commença cette conquête qui fut un long et terrible massacre, fonda des évêchés, bâtit des villes, Culm, Thorn, Kœnigsberg. La ville de Thorn est la principale scène des événemens que nous allons raconter. Importante par sa situation sur la Vistule, à la frontière des pays allemands et des pays slaves, elle a été, au XVIe et au XVIIe siècle, le théâtre de luttes religieuses et nationales très ardentes, une sorte de Genève du Nord, disputée entre la Prusse et la Pologne, entre les catholiques et les protestans, entre les Allemands et les Slaves. En 1519, au moment où commence le nouveau récit de M. Freytag, l’ordre teutonique est devenu vassal de la Pologne, la ville de Thorn est sous la domination du roi Sigismond. Elle est divisée en deux partis de Capulets polonais et de Montaigus allemands ; ceux-ci mettent tout leur espoir dans le grand-maître de l’ordre, Albert de Brandebourg, et ont pour chef Marcus Kœnig, riche négociant.

Ce Kœnig a un fils unique, George, jeune homme plein de droiture, mais turbulent, impétueux, tout de premier mouvement et qui se compromet en mainte occasion. Un jour de carnaval, il se prend de querelle avec un Polonais, bouscule un moine, si bien que son père l’enferme dans sa maison et lui rappelle, en guise de semonce, les exploits de ses ancêtres, chevaliers et apôtres, lui ouvre les armoires secrètes et lui montre ici l’armure, le manteau blanc et la croix noire de Ludolf Kœnig, seigneur de Weitzau, grand-maître de l’ordre teutonique ; là, le costume de pénitent et la chemise ensanglantée d’un autre Kœnig, victime des guerres civiles, exécuté à Thorn par les Polonais, et qui n’est pas encore vengé. Le bonhomme Kœnig compte sur la benoîte Vierge et Monsieur saint Jean, son patron, pour l’aider à satisfaire sa haine de race contre les bourreaux de son aïeul. Aussi inscrit-il sur son grand livre de prières les pieuses corporations auxquelles il appartient, les milliers de Pater Noster et d’Ave Maria récités, ses bonnes œuvres, ses pénitences. « Mais, hélas ! soupirait-il, nous ne savons jamais le cas que font les saints de nos œuvres, et nous sommes bien obligés de nous en rapporter aux prêtres… Je suis devenu vieux, je n’ai épargné ni prières, ni jeûnes, ni sacrifices, et les saints n’ont pas entendu mon désir terrestre… » Le vœu de Marcus Kœnig n’est autre que de voir cesser à Thorn la domination polonaise et flotter sur la citadelle le drapeau de l’ordre teutonique. Il est en relations secrètes avec Albert de Brandebourg, pour lequel il amasse de l’or dans ses coffres.

George Kœnig ignore la politique et les menées de son père : il a d’ailleurs un autre martel en tête, car il est amoureux de la fille de Fabricius, son maître de latin ; les regards de cette jolie personne le touchent plus que les succès de l’ordre teutonique. Il lui donne des sérénades, il la régale de bière, de jambon et de massepain, chante avec elle des lieder dans la forêt ; bref, il cherche à prévenir ses moindres désirs, jusqu’à faire venir à grands frais de Dantzig un petit chien d’appartement, qui est l’occasion de quelques scènes assez fades. Le génie comique n’est pas celui de l’Allemagne, comme on peut s’en convaincre par le théâtre, d’où la comédie est absente. Quand M. Freytag veut dérider ses lecteurs, il a certaines petites inventions naïves un peu monotones et dont la plus piquante consiste à présenter ses personnages sous un costume grotesque ; c’est ainsi qu’il montrera une femme en colère poursuivant son mari dans le plus simple des appareils de nuit ; ailleurs, ce sera un officier surpris au saut du lit, qui tire l’épée et se veut battre en cet équipage. Il ne se peut rien imaginer de plus froid.

Revenons au jeune Kœnig. Une occasion se présente bientôt de donner à la belle Anna (ainsi se nommait la fille de Fabricius) un témoignage d’amour plus sérieux qu’un petit chien de Dantzig. La réforme fait à Thorn de rapides progrès. L’insolence des moines, leur débauche, leur hypocrisie, leur cupidité révoltent le sens honnête et droit de la population allemande. Quand les évêques, convoqués par le roi Sigismond, viennent dans la ville, ils amènent avec eux leurs sérails de « femmes peintes, » au grand scandale des bourgeois qui les hébergent. Ce mécontentement s’exprime par une opposition théologique. Les écrits d’Érasme et de Luther commencent à se répandre : l’échoppe du libraire Hannus est de plus en plus fréquentée ; aussi les moines le considèrent d’un mauvais œil. « Tout ce qui s’imprime est sottise, » s’écrie le père Gregorius. Les boutiquiers sur le pas de leurs portes discutent la Bible et les prophètes. Un frère prêcheur vient-il à passer, on rit, on le montre au doigt, on hausse les épaules. Notre connaissance, le professeur de latin Fabricius, se signale par son ardeur contre les congrégations et raisonne sur la théologie en langue vulgaire ; sa fille Anna adopte avec enthousiasme les idées nouvelles. Bientôt les hostilités s’enveniment entre catholiques et réformateurs ; la rivalité des races prend la couleur religieuse, et un beau jour le libraire Hannus, principal agent de propagande, est pillé par le parti polonais. Le clergé organise un grand auto-da-fé de tous les livres saisis, devant la porte de la cathédrale. Luther y sera brûlé en effigie. La cérémonie se passa au milieu d’un grand concours de peuple. A la vue de ses livres qui flambaient, Fabricius ne put contenir son indignation. Appréhendé au collet par les Polonais, il fut délivré par ses élèves dans une échauffourée où George Kœnig se trouvait au premier rang. Celui-ci, ayant blessé grièvement un de ses adversaires, va être jugé, et la race des Koenig est menacée de s’éteindre. Si invincible est l’orgueil allemand du vieux Marcus Kœnig. qu’il refuse de demander à genoux au roi Sigismond de Pologne la grâce de son unique fils. Il a recours à l’intercession de la benoîte Vierge, « reine de Prusse, » à saint Jean et à saint Jacques de Compostelle. Avec l’aide d’un serviteur dévoué, George cependant parvint à s’évader. Caché à bord d’un bateau qui descendait la Vistule, il y retrouva le magister et sa fille, ce qui le consola de sa mésaventure.

Nos fugitifs n’étaient pas au bout de leurs peines. Le navire aborda dans un petit port occupé par un parti de lansquenets, qui s’en emparèrent et se partagèrent le butin et les prisonniers. Séparée de son père, Anna Fabricius fut conduite avec George Kœnig au quartier-général. Afin de sauver sa propre vie et l’honneur de sa compagne, notre héros est obligé de s’enrôler parmi ces aventuriers à moitié brigands, et d’épouser la chaste jeune fille devant le drapeau de la compagnie, au son du tambour, formalité de mariage élémentaire seule reconnue par les gens de cette sorte. — Il faut prévoir ici la lutte de l’amour et du devoir, les scrupules de la jeune captive, qui en l’absence de son père et de toute cérémonie religieuse, ne saurait se considérer comme sérieusement mariée même avec celui qu’elle aime, malgré les encouragemens du tambour.

Mais George Kœnig avait pris son rôle fort au sérieux. « Il entraîna dans la tour qui lui était assignée comme demeure la nouvelle épousée défaillante, et lorsqu’il baisa son pâle visage, elle recula effrayée devant le feu de son regard ; se laissant tomber à ses pieds et joignant les mains, elle s’écria : « C’est pour moi que vous avez fui votre patrie, c’est pour moi que vous êtes précipité dans la misère et l’infortune, c’est pour me sauver que vous vous êtes associé à ces hommes affreux : je vous appartiens, le sort m’a livrée à vous, corps et âme, vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. »

« Il s’arrêta, saisi, voyant l’angoisse de son regard, et lui relevant la tête avec douceur : « Anna, dit-il, j’espérais vous être cher. » — Elle répondit d’une voix éteinte. : « Si vous ne voulez pas que je meure, épargnez-moi. »

« Alors il détourna la tête pour cacher la douleur que lui causait ce refus. Mais il ne put se contenir, la tempête intérieure qui l’agitait ! souleva sa poitrine, et il poussa un long gémissement. Anna gisait immobile aux pieds de George, dont les larmes brûlantes tombaient sur elle goutte à goutte. Longtemps ils restèrent ainsi.

« George fut le premier à reprendre courage. Il toucha légèrement le bras de la jeune fille : « Relevez-vous, chère et pure Anna, je ne puis supporter la vue de votre douleur. Là, au-dessus, à l’étage supérieur sera votre appartement. Si misérable qu’il soit, du moins vous y reposerez en sécurité. Une échelle y conduit ; si vous la retirez, personne n’y pourra pénétrer. Quant à moi, qu’il me soit permis de demeurer ici, je veux être votre fidèle gardien. »

Anna saisit l’échelle de salut et monte, pendant que George, mélancolique, contemplait le ciel gris à travers les barreaux de la fenêtre. Quand il se retourna, la femme et l’échelle avaient disparu. Il alla rejoindre ses rudes compagnons et leur raconta que sa femme s’était trouvée subitement fort souffrante ; ceux-ci se moquèrent de lui, l’accablèrent de grossières plaisanteries et finirent par l’enivrer. Tout trébuchant, il rentra, au milieu de la nuit dans sa tour et tomba sur sa couche, accablé par un sommeil de plomb. « Tout était silencieux et l’on n’entendait que la lourde respiration du dormeur. C’est alors que par la trappe entrouverte un rayon lumineux glissa jusqu’au fond de la chambre. Une femme anxieuse descendit, s’approcha du lit, redressa soigneusement la tête de l’homme endormi, et étendit sur lui une chaude couverture ; longtemps elle resta, assise à terre, sans bouger, la tête inclinée. Ainsi se passa pour ces pauvres enfans la nuit des noces. »

Les jours, les semaines, les mois s’écoulèrent, et Anna ne donnait d’autre preuve de tendresse à George que son zèle de bonne et industrieuse ménagère. Elle était devenue la femme forte selon l’idéal allemand, occupée à soigner les enfans du pays, à moraliser les lansquenets par la lecture de l’évangile. M. Freytag nous la peint faisant la soupe à son mari, la versant, l’agitant patiemment avec une cuiller pour la faire refroidir ; elle raccommode les vêtemens, s’ingénie pour se procurer un fourneau, un chat, un tonneau de vin, exerce enfin toutes les vertus domestiques. Ces descriptions familières réjouissent le cœur des mères de famille en Allemagne, et contribuent au succès de ces romans. On ne saurait trop admirer la patience et la conscience d’un écrivain de la valeur de M. Freytag, consacrant dix pages à ces menus détails de la Cuisinière bourgeoise, au milieu de cette grande épopée historique et philosophique.

Suivent des scènes de passion très vive. Malgré l’intimité forcée des deux jeunes gens, la pudeur de la fille de Fabricius demeurait inflexible, et l’échelle était rigoureusement tirée dès que la nuit tombait. Un amant moins neuf se serait peut-être avisé que cette retraite de chaque soir pouvait bien n’être qu’une fuite derrière les saules. Mais le naïf lansquenet ne connaissait pas les classiques, il se résignait et restait fort abattu. Un soir de printemps, après avoir servi le dîner, selon sa coutume, Anna s’enfuit si rapidement que George ne fît qu’entrevoir le bout de sa robe dépassant par la trappe entr’ouverte. Il s’assit au coin de l’âtre et se mit à rêver tristement dans l’obscurité grandissante du crépuscule. Il était découragé et bientôt il se jeta sur son lit, le visage tourné vers la muraille, la tête cachée entre ses mains. « Alors une ombre légère glissa le long de l’échelle et s’inclina vers le lit. Le jeune homme se sentit entouré de deux bras caressans, une chaude haleine effleura sa joue, et il entendit ces mots supplians : « Je viens vers toi que j’aime plus que tout au monde : garde ta femme près de toi… » Et dans le silence profond on entendit éclater au dehors, comme un chant de triomphe, le chant du rossignol.

L’amour longtemps captif prend enfin sa revanche ; et c’est la sévère Anna qui raconte ses combats dans des confidences brûlantes à son trop respectueux amant. Par une singulière interversion des rôles, c’est elle qui caresse les boucles de cheveux du nouvel époux, lui tresse des couronnes de feuilles vertes, et couvre sa bouche de baisers. C’est le triomphe de la nature et de la passion sur les consécrations religieuses et le formalisme officiel.

Sur ces entrefaites la guerre éclate entre Albert de Brandebourg, grand maître de l’ordre teutonique, et le roi Sigismond. Les lansquenets soutiennent la cause allemande dans un combat où notre héros a la main coupée. Pour comble d’infortune, son père refuse de reconnaître son mariage. Il faut toute l’influence de Luther, que M. Freytag met en scène à la fin, et ses discours d’une savante casuistique, pour faire accepter au vieillard obstiné la mésalliance de son fils. Une fois engagé dans la voie des concessions, Marcus Koenig ne s’arrête plus ; il abjure le catholicisme, à la suite d’un voyage à Rome, où il a vu de trop près les coulisses et l’envers du décor sur le grand théâtre du Vatican.

Il a plus de peine à sacrifier ses rancunes contre Albert de Brandebourg, qu’il accuse de s’être parjuré en cédant Thorn et le pays de la Vistule au roi Sigismond par un traité qui peut être considéré comme la première assise du futur royaume de Prusse, placé à l’origine sous la suzeraineté de la Pologne. L’avènement de la réforme, la conversion au protestantisme d’Albert de Brandebourg préparent la décadence des chevaliers teutoniques. « Ils sont condamnés à périr quand la réforme s’attaque à la vieille foi du moyen âge et proscrit le culte de la Vierge, dont ils ont été les serviteurs armés. Le grand-maître lui-même se fait sectateur de Luther et transforme en duché, pour lui et ses descendans, la terre conquise sur les Prussiens en l’honneur de Dieu et de sa mère ; mais, par un singulier retour de fortune, cette usurpation inaugure un avenir plus brillant que le passé, car cet usurpateur est un Hohenzollern, dont l’héritage passera bientôt à ses cousins de Brandebourg ; ceux-ci transforment le bonnet ducal de Prusse en couronne royale et y joindront la couronne impériale [5]. » Les lignes de M. Lavisse que nous venons de citer donnent le sens clair et la portée des événemens historiques auxquels M. Freytag fait allusion à la fin de son récit. — Le précédent roman se terminait vers 1230, au commencement de la conquête de la Prusse sur les païens indigènes, entreprise par les chevaliers de l’ordre teutonique : celui-ci s’achève en 1525, lors de la décadence de l’ordre, au moment de la sécularisation et de l’érection en duché protestant de cette même Prusse jadis vouée à la Vierge. L’auteur résume l’inspiration de ce livre dans une prophétie qu’il prête à Luther, promettant un glorieux avenir à l’Allemagne protestante et menaçant la Pologne de ruine si elle reste catholique.

Tout le volume est animé de la plus vive antipathie contre les Slaves, l’ennemi héréditaire du Nord ; né en Silésie, sur la marge des pays polonais, M. Freytag a conçu un violent mépris pour cette nation. Déjà, dans le premier et le plus célèbre de ses romans, Doit et Avoir, il opposait la culture allemande à la barbarie slave, il mettait en relief les incapacités politiques et économiques des Polonais, comparées à la supériorité universelle des Allemands. Le partage de la Pologne n’est donc qu’une conséquence de cette loi de nature qui soumet les races secondaires à la domination des races plus intelligentes et plus fortes. Ici la force, c’est le droit.

Le roman suivant, intitulé les Frères Kœnig, est composé de deux récits, dont le premier nous transporte des bords de la Vistule sur les bords du Rhin, un siècle plus tard. Il commence à la fin de la guerre de trente ans, en 1647, une année avant la conclusion du traité de Westphalie. Cette fois, Allemands et Français sont aux prises. L’Allemagne n’est qu’un champ de ruines, où errent à l’aventure des régimens débandés. Ils ne savent quel maître suivre. Quelques chefs tiennent pour la France, mais le soldat est Allemand de cœur et ne veut plus servir sous Turenne et les officiers français (Descartes, par exemple), fats prétentieux, avec des gestes de singes, faux, vantards et orgueilleux, qui ne comprennent pas la langue et affectent de mépriser les mœurs du pays. C’est ainsi que certains Allemands aiment à se représenter les Français, croyant sans doute s’enrichir de toutes les qualités qu’ils nous refusent. Cependant un immense besoin de paix se manifeste partout, et il n’est pas jusqu’au reître harassé qui ne songe à déposer sa longue rapière et qui ne rêve la vie civile. La fureur des haines religieuses s’est pour un temps apaisée ; on est las des guerres de confession ; on veut vivre et jouir de la vie. Le clergé protestant lui-même s’est relâché de sa règle austère, il recherche la faveur des princes et il exploite leur crédulité ; l’ignorance et la misère favorisent l’esprit de superstition ; on croit aux sortilèges, on leur attribue tous les fléaux, on brûle et persécute les prétendus sorciers. En revanche, le scepticisme gagne les gens éclairés, ils commencent à réfléchir sur les maux qu’engendrent les guerres de religion : « On a si longtemps discuté, maudit, anathématisé des croyances différentes, que la malédiction et la haine ont pénétré dans l’âme du peuple ; les hommes ont cherché à se nuire les uns aux autres, à se détruire pour des questions de foi, et le pays est devenu une sorte de solitude. Il est effrayant de voir quelle figure grimaçante a prise la doctrine de l’amour. » Ces réflexions conduisent au découragement et au doute.

Nous nous bornons à indiquer l’intention principale de ce roman, qui est de faire ressortir l’incohérence, l’anarchie et l’incertitude de l’Allemagne vers le milieu du XVIIe siècle. Cette confusion se retrouve dans l’intrigue et les épisodes du récit, qui ne se distingue ni par la nouveauté de l’invention, ni par l’intérêt des caractères. Est-il besoin de dire que le héros, Bernard Kœnig, capitaine d’une compagnie de reîtres, est le digne descendant du lansquenet George Kœnig ? Noble, courageux et désintéressé comme son ancêtre, il transmet fidèlement ces qualités de race à son fils unique et meurt, frappé par le dernier coup de feu de la guerre de trente ans ; mais l’enfant est sauvé.

L’odyssée des deux petits-fils de Bernard Kœnig remplit la seconde partie du roman. L’un, ministre du culte réformé, nous ramène à Thorn, au XVIIIe siècle. L’arrogante persécution que les jésuites et leurs amis les Polonais exercent dans cette ville contre les Allemands protestans justifie la prédiction de Luther et le partage de la Pologne. — L’autre frère est soldat en Saxe et en Prusse. Il fournit au romancier un prétexte à exposer, dans de petits tableaux l’organisation de l’armée prussienne sous Frédéric-Guillaume Ier, cette armée qui sera un jour le point de réunion de toutes les énergies latentes, de tous les élémens dispersés de l’Allemagne. L’esprit de discipline et de subordination renaît sous la main de fer du roi de Prusse. Avec quels traits adoucis, émoussés, l’auteur peint ce régime de galère de l’armée prussienne, et ce roi bigot, féroce jusque dans la plaisanterie, d’une avarice sordide, toujours prêt à bâtonner les gens ou à les envoyer à la potence ! A mesure que les périodes choisies par M. Freytag se rapprochent de nous, le parti-pris devient plus frappant. Ajoutons que, parmi ces grands souvenirs historiques, les héros du roman font assez piètre figure, et leurs aventures deviennent d’une insignifiance presque choquante à côté des graves intérêts d’état. A ceux qui sont préoccupés de l’influence des jésuites et des conséquences des conflits religieux, il n’importe guère que Mlle Dœrchen de Borsdorf, fiancée du ministre protestant, offre à ce dernier un cœur brodé de vergissmeinnicht, rempli de lavande pour parfumer ses vêtemens, et se rappeler ainsi à son souvenir, toutes les fois qu’il change de linge. Le roman finit par un imbroglio, où l’esprit un peu forcé ne supplée pas à la gaité absente ; le meilleur éloge qu’on en puisse faire est de le comparer au dénoûment d’un vaudeville de Scribe.


III

L’entreprise gigantesque et laborieuse de M. Freytag touche à sa fin. Il nous a conduits à travers les périodes plus ou moins obscures et enchevêtrées, où s’est préparé et lentement élaboré le sentiment national des Allemands. Avec le royaume de Prusse et l’armée prussienne au XVIIIe’ siècle, s’est formé le centre d’attraction autour duquel se grouperont de plus en plus étroitement les forces de l’Allemagne. Par son esprit militaire et le succès de ses armes, la Prusse est ainsi d’avance désignée pour le commandement. Mais après la mort de Frédéric II, l’armée semble avoir perdu l’esprit qui l’animait ; elle tombe dans la routine, l’automatisme, le chauvinisme et la vantardise ; son prestige est détruit à Iéna, et il nous reste à voir comment, après la ruine apparente de l’œuvre du grand Frédéric et la défaite du militarisme en 1806, l’Allemagne dut son relèvement à l’enthousiasme de tout un peuple uni pour la première fois contre l’étranger.

C’est dans le petit miroir d’un tableau de genre que M. Freytag, fidèle à sa méthode, s’efforce de reproduire en raccourci l’image de ces temps troublés ; nous ne voyons en scène aucun grand personnage, ni roi, ni généraux, ni empereur : Napoléon ne fait que traverser en chaise de poste la petite ville, qui sert de titre à ce dernier roman. Les grands orages déchaînés au loin vont pourtant troubler le calme profond de ce coin perdu de la Silésie. M. Freytag imagine quelles devaient être alors les émotions naïves des paysans, bourgeois, employés, artisans, de ceux, en un mot, que l’histoire ignore, les déterminations que leur suggérait le cours des tragiques événemens dont ils recevaient le lointain écho, et l’enthousiasme qui les enflamma, quand sonna enfin l’heure de la revanche, et qu’il s’agit d’arracher à l’ennemi les provinces occupées, de venger l’honneur national.

Un Kœnig, petit-fils d’Auguste Kœnig, tué en 1745, à la bataille de Kesseldorf, va nous initier aux impressions des Allemands vertueux, intelligens et patriotes au commencement du XIXe siècle. Ce Kœnig est venu se fixer dans la province de Silésie, dont son ancêtre fut un des obscurs conquérans. Le roman débute en 1805, par un tableau assez vivant des mœurs locales. Dès les premières pages, on se rend compte du rôle important de la brasserie, petit forum allemand où chaque classe discute les affaires publiques, selon ses lumières ou ses passions. Chacun se donne de l’importance et tient son rang : il y a la table des officiers nobles, celle des fonctionnaires et celle du tiers-état. L’arrogance des hobereaux s’y étale impudemment. Ils se vantent, au bruit des brocs à bière, de mettre en fuite Napoléon et toute sa « clique républicaine » avec un seul régiment de hussards prussiens. Dans leur coin, les bourgeois froissés, les petits commerçans cachent à peine leur sympathie pour la révolution : l’un d’eux porte même en breloque une guillotine. Ils déblatèrent contre l’insolence des hobereaux et les abus de l’ancien régime. Il est aisé de prévoir que le docteur Kœnig va parler à la brasserie en avocat des idées libérales et du droit moderne ; aussi passe-t-il aux yeux des aristocrates pour un républicain, un sans-culotte. Ce descendant du chef vandale Ingo a changé la lance et l’épée de son père contre le scalpel et le bistouri ; il s’est voué à l’étude des simples, il purge l’humanité souffrante. Toutes les hérédités héroïques accumulées sur sa tête ont subi la loi d’évolution et se traduisent par le dévoûment à la science. Désintéressé près des riches, généreux envers les pauvres, doutant de ses propres lumières, ayant peu de confiance en ses remèdes, bourrelé d’inquiétude chaque fois qu’il délivre une ordonnance, le docteur Kœnig est un médecin comme il ne s’en voit guère : il a cependant une faiblesse commune à beaucoup d’autres hommes, qui est d’être amoureux.

Un jour qu’il visitait à la campagne la femme d’un pasteur allemand, il vit entrer la fille de la maison qui venait, toute rougissante, lui offrir, selon la mode du pays, du café au lait sous la tonnelle. Il la suivit au jardin, et là, dans un bosquet, comme ils devisaient ensemble, elle lui raconta les joies ingénues de sa jeunesse tranquille, tandis que, commodément assis, il fumait une pipe « dont les petits nuages bleus tournoyaient sous la feuillée verte et s’allaient perdre dans les rayons du soleil. » — A quelque temps de là, il recevait une caisse du presbytère, contenant un bouquet de fleurs nouvelles, et un souvenir plus substantiel, « chef-d’œuvre savoureux de la cuisine et de l’industrie domestiques. » En d’autres termes, la jeune personne envoyait au docteur Kœnig des saucisses de sa façon : « Il mit d’abord les fleurs dans un verre… sous un rayon de lune, resta longtemps à la fenêtre et leva les yeux vers la nuit étoilée. Mais à la fin, il se souvint avec plaisir du ambon et de la saucisse, » et lorsqu’il s’attabla près de la petite fenêtre baignée dans la clarté pâle de la lune, tout attendri, il s’écriait : « O Henriette ! » Le docteur ne tarda pas à reprendre le chemin du presbytère. Il revit la fille du pasteur, qui lui offrit un trèfle à quatre feuilles : « Prenez-le, dit-elle, cela vous portera bonheur. » Lui, sous le charme, prit la feuille de sa main ; transporté par la joyeuse innocence de son être, et le chaud regard qu’elle lui adressait d’un air suppliant, il s’inclina vers elle et la baisa légèrement suivies lèvres. Elle, immobile, ferma un instant les yeux, puis le regarda de nouveau avec tendresse, rougissant un peu. Aucun des deux ne parlait… » C’est bien là l’ingénue Allemande, avec son innocence un peu molle, son laisser-aller de blonde lymphatique. Combien différentes les fières jeunes filles de Walter Scott, parfois si audacieuses d’allures, mais d’une si chaste réserve en tout ce qui touche aux faiblesses du cœur !

Pendant que le docteur Kœnig se perd dans des rêves agréables, la guerre éclate. Le départ des soldats trouble la paix et le repos de la petite ville. Bientôt arrivent les mauvaises nouvelles : « Les Français sont vainqueurs, l’armée prisonnière est obligée de capituler, le roi s’est réfugié jusqu’aux extrémités de son royaume, l’ennemi entre à Berlin. Puis les soldats reviennent, isolés ou par petits groupes, prisonniers de guerre échappés ; ils rentrent sans armes, déguenillés, affamés, maudissant leurs officiers. » L’arrivée des Français est imminente, chacun de cacher son argent, ses objets précieux ; enfin, par une sombre journée de décembre, le premier cavalier ennemi, le pistolet au poing, occupe la ville presque sans résistance ; cruauté des vainqueurs, villages saccagés, exactions, espionnage, délation, enlèvement des citoyens paisibles, on croit lire un chapitre de la guerre de 1870. M. Freytag nous semble substituer sa propre fantaisie à la vérité historique lorsqu’il nous parle de la politesse rampante des généraux de Napoléon Ier, qui n’étaient ni très polis, ni surtout rampans. Le temps n’était plus aux généraux de cour.

Témoin de toutes les horreurs de l’occupation, le docteur avait la consolation de penser que la femme qu’il aimait se trouvait du moins à l’abri du danger dans son presbytère ignoré. A ce moment même, le village était occupé, la maison du pasteur envahie, et la fraîche beauté de la demoiselle l’exposait au plus grand des périls. Elle se défendait contre un soldat brutal, quand survint fort à point un officier français qui fit à coups de sabre lâcher prise à l’agresseur ; mais enflammé lui-même d’une passion subite à la vue de tant de charmes éplorés, il mit au doigt d’Henriette un anneau de fiançailles, sans que la pauvre fille, dans son trouble et sa reconnaissance, songeât à l’en empêcher. En ces temps épiques, amour et guerre, tout marchait au pas de charge. Le capitaine, qui s’appelait Dessalle, appelé à de nouveaux exploits, sur d’autres champs de bataille, promit de revenir bientôt chercher sa fiancée. Grâce à la protection de l’officier français, le presbytère fut désormais respecté, et le pasteur, soumis aux décrets de la Providence, lorsqu’il y trouvait son intérêt, se résigna doucement à voir sa fille épouser un ennemi de la pairie. Mais quel ne fut pas le désespoir du docteur Kœnig lorsqu’il apprit ce qui s’était passé et qu’il vit sa chère Henriette avec le fatal anneau des fiançailles à son doigt ! Elle ne lui avait jamais paru plus belle ; ses formes, plus développées, étaient plus imposantes, sa voix plus pénétrante et d’un timbre plus profond.

Cependant le capitaine courait l’Europe à la suite de l’empereur et gagnait des grades… Il était devenu colonel. Le récit de son aventure arriva jusqu’au maître, qui, préoccupé, comme chacun peut le croire, des aventures galantes de ses officiers, l’interpella un jour pendant une revue en lui disant : « Colonel, quand me présenterez-vous la générale Dessalle ? » Le hasard de la guerre ramène notre colonel dans la petite ville ; il tombe malade à l’auberge, demande un médecin, et, cruelle ironie du sort, c’est le docteur Kœnig qui est appelé à sauver son rival : conflit cornélien entre la jalousie et le devoir professionnel. La vertueuse fiancée, sans aucun souci des dangers de l’épidémie, fait transporter le malade au presbytère, espérant peut-être payer ainsi sa dette de reconnaissance. Tout malade qu’il est, le colonel ne tarde pas à soupçonner l’amour du docteur, et avant de partir pour la campagne de Russie qui vient de s’ouvrir, il donne cours à sa jalousie ; les deux rivaux se lancent un mutuel défi en style noble et se proposent de vider leur querelle privée au jour où la patrie n’aura plus besoin d’eux.

Simple volontaire dans une compagnie de marche, en 1813, le docteur a l’heureuse fortune de se trouver face à face avec l’officier français dans une escarmouche. Il fond sur lui comme la foudre ; cheval et cavalier roulent dans la poussière. Après quelques incidens très compliqués, le colonel Dessalle, accablé par la magnanimité de son rival, lui abandonne généreusement ses droits de fiancé, à la grande satisfaction de la belle Henriette, qui, toujours hésitante, s’aperçoit au dénoûment qu’elle n’a pas cessé d’aimer son premier amoureux. Ils s’épousent, et l’on apprend, ô merveille ! que le colonel prétendu français, n’est autre qu’un frère longtemps disparu du docteur, un Kœnig véritable et authentique. Ainsi s’explique l’indécision d’Henriette et sa placidité entre les deux prétendans : ce qu’elle aimait en chacun d’eux, sous des traits différens, c’était l’incomparable type des Kœnig. — La métamorphose du Français Dessalle en Allemand est surprenante, mais logique. Sans cela, l’héroïne aurait paru aimer un Welche, ce qui eût été l’abomination de la désolation.

On se ferait une idée imparfaite du mérite de M. Freytag, si l’on ne tenait compte que de l’intrigue romanesque, à la fois un peu fade, invraisemblable et compliquée. Ce qui relève la faiblesse de l’invention, ce sont les petits épisodes entrelacés en arabesques autour de l’action principale, les menus détails de mœurs ingénieusement tracés et qui rappellent de loin la naïveté séduisante et apprêtée d’Erckmann-Chatrian, tels que l’enrôlement des volontaires allemands dans les églises protestantes en 1813, ou encore le récit de la guerre de partisans que le comte Gœtzen organisa dans le comté de Glatz contre les Français.

Nous trouvons exprimée dans ce roman une théorie chère à l’auteur, et qui l’a inspiré dans toute son œuvre, sur le rôle joué par les petites gens dans l’histoire. Contrairement à beaucoup d’historiens et à certains romanciers, M. Disraeli par exemple, pour qui la politique n’est que l’œuvre personnelle de quelques audacieux parvenus à force d’habileté de cour, d’intrigue de salon ou de place publique, M. Freytag donne le rôle principal aux humbles, aux simples, aux ignorés de l’histoire. A propos des Mystères du peuple, Eugène Sue écrivait : « Jusqu’ici, sauf quelques éminens et modernes historiens, on avait toujours écrit l’histoire de nos rois, de leurs cours, de leurs amours adultères, de leurs batailles, mais jamais notre histoire à nous autres bourgeois et prolétaires ; on nous la voilait au contraire, afin que nous ne puissions y puiser ni mâles enseignemens, ni foi, ni espérance ardente à un avenir meilleur, par la connaissance et la conscience du passé. » Ce passage pourrait servir d’épigraphe au roman de M. Freytag. Il considère en effet l’histoire, non comme l’œuvre des grands hommes, mais comme la résultante de causes infiniment complexes et comme l’ouvrage des artisans les plus obscurs. Ce qu’on appelle l’esprit général d’une époque, germe ici et là dans plus d’une tête, couve dans la foule anonyme jusqu’à ce qu’apparaisse l’homme de génie, qui donne aux aspirations populaires une formule vivante, une organisation définitive. Mais les grands hommes ne disposent pas en maîtres de cette force mystérieuse, changeante, insaisissable, qui décide des destinées des peuples et qu’on appelle l’opinion. S’ils lui prêtent parfois une voix retentissante, s’ils la dirigent même en une certaine mesure, ils en ont d’abord reçu l’impulsion. Bien avant M. Freytag et en meilleurs termes qu’Eugène Sue, Voltaire avait dit dans l’Ingénu : « L’histoire n’est que le tableau des crimes et des malheurs ; la foule des hommes innocens et paisibles disparaît toujours sur ces Vastes théâtres ; les personnages ne sont que des ambitieux pervers. » Or c’est à cette foule des hommes innocens et paisibles que M. Freytag attribue tout l’honneur des grandes entreprises et des vastes réformes, en un mot, le salut des états. C’est à eux, ouvriers du relèvement de la Prusse, défenseurs héroïques de l’indépendance, vrais fondateurs de l’unité nationale, qu’il adresse cette éloquente apostrophe : « Réjouissez-vous et dansez, maître Beblow, et vous aussi, cultivateur Krause, car c’est vous et cent mille de vos semblables qui avez battu l’ennemi dévastateur et qui avez relevé la patrie de son abaissement. — Sa meilleure force, la nation, dans ses heures de défaite et de relèvement, l’a trouvée près de vous, petites gens, et non près de ceux qui vous gouvernaient et qui ne se sont montrés ni assez forts ni assez fiers ; ceux qui l’ont sauvée, ce ne sont pas non plus les nobles et les raffinés d’esprit, sceptiques ou flottans dans leurs idées et qui, la paix faite, ne savent plus où commence ni où finit la patrie. C’est parmi vous, hommes obscurs et sans gloire, qu’à ce moment-là s’était réfugiée la meilleure force du peuple ; c’est votre patriotisme naïf, ce sont les bras de vos fils que vous envoyiez sur les champs de bataille, c’est votre travail de chaque jour à l’atelier et dans la ferme, dont vous avez sacrifié la meilleure part à l’état, gardant pour vous à peine le nécessaire, voilà ce qui, avant tout, a sauvé notre patrie. Et quand les générations de l’avenir étudieront l’histoire de ce temps, elles sauront que tout ce qu’il y a eu de sain et de grand s’est trouvé surtout en abondance dans les étroites maisons des petites villes et dans les chaumières des villages où vous avez vécu. »


IV

S’il est vrai que le dernier récit de cette longue série des Ancêtres soit une autobiographie où l’auteur se serait peint lui-même sous les traits du dernier des Kœnig, fils de médecin comme lui, journaliste et critique comme lui, né comme lui en Silésie, en 1816, toute cette vaste épopée pourrait être très justement intitulée Mes Ancêtres. M. Freytag nous aurait ainsi fourni en six volumes les divers élémens et ingrédiens qui, filtrés à travers les âges, ont abouti à l’éclosion d’un esprit d’élite, penseur subtil, et romancier favori de l’Allemagne.

« La paix dure depuis dix ans ; la jeune génération, qui joue en ce moment sur la place aux billes ou à la morue, est née depuis la guerre de délivrance, et lorsque les parens réunis sur le marché racontent leurs aventures de guerre, cela semble aux enfans un récit tout aussi fantastique que la légende du Petit Poucet, qui se glissait sous les jambes de l’ogre… Pour les pères aussi, cette époque tient déjà de la légende ; tel d’entre eux a si souvent raconté certaines histoires à son avantage, qu’il finit par y croire lui-même… Lorsqu’ils parlent de ces grands souvenirs, les habitans de la ville pensent avec vénération au roi, qui, à travers tant d’épreuves et de souffrances, a supporté de si lourdes années de combat. Ils se réjouissent au souvenir du vieux Blücher et du mal qu’il a fait aux Français. Mais de leurs propres souffrances et de leurs privations, ils n’en parlent guère. »

Dans la foule des enfans folâtres jouent le fils et la fille du docteur Kœnig. L’honnête ménage a tout le bonheur que la vertu mérite. Ils s’aiment comme aux premiers jours de leurs fiançailles. Si le docteur rentre le soir fatigué au logis, sa femme court au-devant de lui, l’aide à ôter son manteau de fourrure, lui sert un frugal repas et l’écoute dévotement souffler dans sa flûte. Elle-même l’accompagne sur la guitare, tandis que la lune dessine sur le plancher sombre le croisillon de la fenêtre ; et quand, au jour de sa fête, le bon docteur attendri et les yeux humides lui baise la main, toute confuse de cette galanterie inaccoutumée, elle rougit, et tout le jour suivant elle contemple sur sa main la place où le baiser s’est posé. « Son mari aurait pu lui baiser la main tous les jours, car cette petite main était bénie. Tout ce qu’elle touchait au logis réussissait, la pâtisserie, qu’elle entreprenait par amour de son seigneur et maître ; les fleurs qu’elle plantait dans le petit jardin potager, les servantes qu’elle dressait au service,.. » et surtout les enfans.

Le jeune Victor Kœnig soutiendra l’honneur du nom, il a hérité des généreux instincts de la race : il a l’âme noble, l’imagination impétueuse, et, dès son plus jeune âge, ce descendant des croisés et des chevaliers teutoniques se signale par un esprit d’indépendance précoce et par les sentimens les plus démocratiques. Conduit en visite chez les hobereaux du voisinage, il ne voulait parler qu’aux gens de service, tant il avait en aversion l’arrogance de la noblesse. A l’université, ses opinions s’accentuèrent. Il fut élu chef d’une corporation d’étudians libéraux, celle des vandales, et échangea des coups de rapière avec le chef de la corporation de la noblesse, nommé Henner. Comme Victor Kœnig, cet Henner est le descendant d’une famille que nous avons rencontrée dans les romans précédens parallèlement à l’autre famille, mais en progression inverse. Partie d’un rang subalterne, presque dans la domesticité d’Ivo, elle s’élève peu à peu, se perpétue dans les habitudes féodales, finit par prendre rang dans la noblesse de Prusse et regarde de haut la famille rivale. Les Kœnig, au contraire, par une évolution opposée, sacrifiant les avantages de caste à leurs convictions, à leur patriotisme, se sont enfoncés toujours plus avant dans le tiers-état. M. Freytag nous a montré les deux familles, c’est-à-dire les deux principes souvent aux prises : aussi le duel de l’étudiant Henner et de Victor Koenig, vers 1835, est en quelque sorte un phénomène héréditaire. On devine que c’est le Junker, autrement dit l’ancien régime, qui reçoit les horions. ? La rivalité n’en est que plus ardente entre les deux jeunes gens.

Ayant pris ses degrés de privat-docent, Victor Kœnig vint s’établir à Berlin et, comme tout écrivain allemand, il débuta dans les lettres en publiant un livre sur l’esthétique qui le mit à la mode et le fit rechercher « dans les cercles de la résidence, où l’on prenait le thé en devisant sur les arts et sur la littérature. » Sa réputation grandissait, il était question au ministère de le nommer professeur, ce qui est en Allemagne la marque officielle de tout écrivain de talent. Sans vocation pédagogique, il se sentait entraîné vers la critique de théâtre : à cet âge, le goût de la comédie n’est souvent que le goût d’une comédienne. Force nous est d’avouer que le privat-docent était amoureux d’une artiste célèbre, nommée Tina, à laquelle il exposait ses théories sur le Beau, la déclamation et l’art d’aimer. Tina, protégée d’ailleurs par un prince autrichien jaloux et millionnaire, décourageait son jeune ami en lui représentant que mieux valait s’en tenir au frugal régime de l’esthétique. Un soir pourtant qu’elle l’aperçut dans une loge en compagnie d’une personne jeune et jolie, son zèle de moraliste en fut ébranlé ; la jalousie lui inspira ce raisonnement : que, si le jeune homme devait être heureux, il était préférable qu’il le fût par elle et non par une autre. Le lendemain, quand il vint s’exercer avec elle à la déclamation et qu’ils commencèrent la grande scène de Roméo et Juliette, ils se sentirent l’un et l’autre troublés, transportés. Le châle vint à glisser et découvrit l’épaule de Juliette, qui jeta les bras autour du cou de Roméo et soupira d’une voix étouffée : « Voici mon épaule, tu peux la baiser. » Lui d’obéir, mais elle se dégagea de son étreinte, jeta un manteau de pourpre sur son col nu et, étendant le bras, d’un geste de tendresse entraînante : « Va, cher, dit-elle, ce soir, je t’attendrai ! »

Le privat-docent sortit radieux, rêvant des félicités promises, sans aucun souci des chastes traditions de sa race ni des ancêtres paisiblement endormis dans la poussière de leur vertu immaculée. Et nous aurions eu le déplaisir de voir succomber comme un simple bachelier, à la première tentation, le dernier rejeton de tant de héros sans tache si la révolution de 1848 n’avait éclaté, tout à propos. Le soir même de ce jour, notre ami Kœnig, le cœur battant, volait au rendez-vous ; il se heurta brusquement à une barricade : son innocence l’avait échappé belle. Disons à sa louange qu’il supporta cette déconvenue avec grandeur d’âme. Réveillé, de son rêve amoureux, plein d’enthousiasme pour les intérêts sociaux, ou antisociaux au nom desquels grondait l’émeute, il ramasse un fusil et va d’un premier mouvement se ranger parmi les insurgés. Mais bientôt, à leur langage, il s’aperçoit que les chefs sont étrangers, les uns Français, les autres Polonais : ce n’est donc pas la cause de la patrie allemande qu’ils soutiennent, mais celle du bouleversement de la société et de la révolution cosmopolite. Victor brise son arme avant d’en avoir fait usage et se réfugie dans un cabaret voisin. Bientôt la troupe arrive et s’empare demi. On va le fusiller lorsque intervient son ancien rival de l’université, le Junker Henner, qui le sauve d’une mort certaine. Le champion de la bourgeoisie et le fils des nobles se jettent dans les bras l’un de l’autre. Henner épouse la sœur de Kœnig, Kœnig épouse la sœur d’Henner et convertit, son beau-frère aux idées libérales. Ainsi s’éteint, dans un sentiment magnanime, la haine séculaire des Henner et des Kœnig, les classes s’unissent, les antiques préjugés s’écroulent. Ce ne sont pas seulement deux hommes qui se réconcilient ; dans l’esprit de l’auteur, ce dénoûment a une tout autre portée, sociale et humanitaire, ce sont deux principes, deux abstractions qui s’embrassent.

Défenseurs de la même cause, les deux beaux-frères fondent en commun un journal, politique destiné à propager les idées libérales, combattre la réaction, obtenir l’abolition de la censure et la liberté de la presse. « Je renonce, dit Victor Kœnig, à toute autre occupation, littéraire, à mes belles débauches dans le pays des songes. La seule question qui m’importe, et à laquelle je veuille chercher une réponse, c’est de savoir comment sauver notre chère Prusse. Mon père était plus heureux, il n’avait pas à choisir entre plusieurs routes. » En 1813, on n’était pas embarrassé de savoir où était l’ennemi. Victor Kœnig, dans la pensée de M. Freytag, personnifie l’Allemagne : cette Allemagne dilettante, éprise d’art, de littérature et de poésie, doit se vouer désormais aux luttes arides d’une politique pratique et réaliste ; c’est l’avis du dernier des Kœnig, ce fut aussi celui de M. Freytag, qui, de simple littérateur qu’il était en 1848, s’improvisa journaliste libéral et réformateur. Selon lui, en effet, le dévoûment à la cause populaire et nationale et d’abord la lutte pour la liberté de penser, c’est-à-dire de combattre, sont au XIXe siècle la dernière incarnation de l’esprit chevaleresque. Jadis, dans la fraîcheur et la pureté d’un christianisme juvénile, Ivo, l’ancêtre, partait pour la délivrance du saint sépulcre ; maintenant le dernier rejeton de la race consacre les énergies de son âme à l’affranchissement des classes ; les chevauchées héroïques, les coups d’estoc et de taille ont fait place, de nos jours, à l’âpre discussion des intérêts sociaux, à la défense, par la plume et par la parole, des droits politiques. Après l’âge de fer, l’âge du papier et de l’imprimerie ; après la civilisation religieuse, la civilisation scientifique et industrielle ; après les croisades, la réforme et le rationalisme : tel est le dernier mot du progrès et le dénoûment de ce roman de l’évolution.

Il est à remarquer que M. Freytag ne fait aucune allusion à la guerre de 1870 dans son dernier récit, soit que les événemens lui parussent trop récens et trop présens pour se prêter à la fiction, soit que, tout en partageant l’orgueil et l’enthousiasme de l’armée victorieuse, il ne lui plaise pas de considérer le militarisme exclusif comme le dernier terme auquel doivent aboutir les souffrances et les efforts de tant de générations, et de voir dans le casque à pointe le couronnement de l’édifice impérial. La thèse qui ressort de cet ouvrage est au contraire que l’unité allemande conquise par les armes, protégée par les armes doit se maintenir et se fortifier par la libre discussion des gouvernemens modernes.

Le fond même et l’inspiration de l’œuvre de M. Freytag, c’est l’idée de patrie, en dehors et au-dessus de l’esprit de parti. Le patriotisme moderne des Allemands a cela de particulier qu’il est essentiellement factice, qu’il n’est pas inné, qu’il a besoin d’être appris, expliqué, réchauffé. Un Allemand le distingue et le définit comme il suit : « Ce nouveau patriotisme n’avait pas la simplicité du patriotisme français ou grec, qui considère toutes les autres nations comme des barbares ; ni l’humble et sentimentale tendresse du patriotisme italien, attaché à la patrie rachetée, comme une mère à son enfant sauvé de la mort, mais encore délicat et souffreteux. Il n’avait pas la robuste vigueur du patriotisme des anciens Romains et des vieux Anglais, qui ignorait simplement l’existence légale de ceux qui n’étaient ni citoyens romains, ni sujets anglais. Le nouveau patriotisme allemand, qu’il ne faut pas confondre avec le vieux patriotisme prussien, n’était pas et n’est pas naïf. Il est conscient, il est voulu ; il a une teinte de pédantisme, parce qu’il est l’œuvre de savans et de littérateurs. Il est né d’un sentiment du manque de patriotisme qui régnait auparavant et contre lequel il était nécessaire de réagir [6]. » On ne saurait mieux expliquer pourquoi on est si préoccupé en Allemagne d’enseigner le patriotisme, non-seulement à l’école, en même temps que l’alphabet et la Bible, mais encore au moyen des œuvres d’imagination. La mise en scène romanesque, l’appareil historique, les scènes d’amour les plus délectables servent d’amorce et d’ornement au but le plus sérieux et le plus méthodique.

Ce point de vue, exclusivement national et patriotique, explique à la fois le succès des Ancêtres en Allemagne et le peu d’intérêt qu’y trouve l’étranger. Si nous les lisons avec curiosité, c’est moins pour le mérite intrinsèque du livre qu’afin de mieux connaître le tour d’esprit des Allemands, de mieux suivre la trace de leurs préoccupations jusque dans un genre réputé frivole. Tout l’ouvrage est si rempli d’intentions et d’abstractions qu’il ne reste rien pour l’art désintéressé.

Ce n’est pas que M. Freytag ne soit un écrivain soigneux, scrupuleux de la forme. Il a le style clair, coloré, minutieux ; à défaut de la vivacité du dialogue, et à côté de trop longs discours, on rencontre certaines page d’une candeur fine et d’une bonhomie cordiale, qui, par l’exécution soignée, rappellent les bons peintres de genre, un Knaus, un Menzel. C’est là que le talent de l’auteur se déploie dans toute sa grâce et dans toute sa liberté. Et pourtant, transposée dans notre langue française si impatiente de toute lenteur, si vive et si alerte, cette prose allemande marche d’un pas pesant.

Le genre du roman historique et politique adopté par M. Freytag est, sinon faux, du moins un genre de transition : justement abandonné en France et en Angleterre, il n’est plus guère cultivé qu’en Allemagne. En cela les Allemands retardent de trente années. Ils négligent trop, encore aujourd’hui, le roman psychologique, l’étude des sentimens et des caractères. Non-seulement M. Freytag s’est peu préoccupé de ranimer les Ancêtres dans la vérité et la rudesse des mœurs et des coutumes, mais il ne s’est même pas soucié de prendre des êtres vivans pour modèles, des êtres ondoyans et divers, agités par le conflit des désirs et des appétits qui se combinent, se contrarient à l’infini et varient d’un homme à l’autre autant que différent les traits du visage. Ses personnages sont une incarnation de thèses préconçues et de passions abstraites, des figures symboliques agissant toujours d’après certaines règles invariables, accessibles à certains mobiles historiques et dont la forme est toujours la même, des mannequins qui ne se distinguent les uns des autres que par le costume, raidis dans la même attitude, mus par l’unique ressort du patriotisme, figés dans l’expression du caractère allemand idéal, — sincérité, droiture, chasteté, courage, abnégation, — des êtres doués de toute perfection et qui n’ont qu’un défaut, celui de ne pas vivre et de trop prouver la bonté, la justice et la noblesse de la cause nationale que soutient l’auteur. On pourrait dire des romans mieux encore que de l’histoire : Scribitur ad narrandum, non ad probandum.


J. BOURDEAU.

  1. Le plus lu des romans de M. Freytag, Doit et Avoir, a eu vingt-cinq éditions. Il a été traduit en français. Voyez, dans la Bévue du 1er mars 1857, l’étude de M. Saint-René Taillandier sur le Roman de la vie domestique en Allemagne.
  2. Voyez la Revue du 1er décembre 1874.
  3. Le célèbre auteur de l’Histoire des papes, M. de Ranke, dans la dernière édition de son ouvrage, présente la guerre de 1870-71 comme la victoire de l’Allemagne sur la papauté ; Leipzig, 1874, 6e éd., p. 207.
  4. Récits de l’histoire de Prusse, par M. Ernest Lavisse, dans la Revue du 15 mars, du 15 avril et du 15 mai 1879.
  5. Ernest Lavisse, Récits de l’histoire de Prusse, Revue du 15 mars 1879.
  6. L. Hillebrand, Lectures on german Thought ; London, 1880, p., 287.