Le Roman bourgeois/7

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Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit faire des livres entiers de ses burlesques apophtegmes), il luy vint une apprehension que cette demoiselle de Prehaut ne luy fist signer quelque papier (c’est ainsi, comme j’ay dit, qu’il appeloit tous contracts), et qu’elle ne surprist une promesse ou un contract de mariage. Il luy avoit promis son alliance avant qu’il fust instalé, mais lors qu’il crut n’avoir plus affaire d’elle, il la dédaigna, et ne voulut plus tenir sa promesse. Comme il ne sçavoit pas lire, du moins l’escriture ordinaire de la pratique, il ne signoit que sur la foy d’un sifleur qu’il avoit ; mais, la deffiance estant fort naturelle aux méchans et aux ignorans, il eut peur qu’il ne fust gagné par cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy la belle precaution de laquelle il s’avisa, et dont il ne demanda advis à personne. Il fit commandement à un de ses sergens d’aller faire deffenses au curé de la paroisse de le marier en son absence. Le sergent luy remonstra qu’il se mocquoit de luy, mais cela fit croire à Belastre qu’il s’entendoit aussi avec sa partie, de sorte qu’il fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit une pareille réponse. Enfin, se fachant de n’estre pas obey, et les menaçant d’interdiction, il alla luy-mesme dire au curé, en présence de plusieurs témoins qu’il mena exprès : Je vous fais deffence, par l’authorité que j’ay en main, de me marier que je n’y sois présent en personne ; et au retour, par maniere de congratulation, il disoit à ses domestiques : Voila comme les gens prudens donnent ordre à leurs affaires et se gardent d’estre surpris.

Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage, qui ne divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient. On prenoit aussi un tres grand plaisir à examiner son action et ses habits, qui n’estoient pas mal assortis avec le reste. Il faisoit beau le voir dans les rues, car il marchoit avec une carre et une gravité de president gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de Paris pour porter la queue de sa robbe, et il la faisoit tousjours aller de niveau avec sa teste, car il s’estoit sottement imaginé que quand on la portoit bien haute, c’estoit une grande marque d’élevation. En cet estat elle découvroit une soûtane de satin gras et un bas de soye verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son siege, c’estoit encore pis, car en cinq ans que dura son regne, il ne put jamais apprendre à mettre son bonnet, et la corne la plus élevée, qui doit estre sur le derriere, estoit tousjours sur le devant ou à costé. Il estoit là comme ces idoles qui ne rendoient point d’oracles toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege auprès de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant, qui luy souffloit100 mot à mot tout ce qu’il avoit à prononcer ; mais ce secours ne luy dura gueres, car les parties interessées à l’honneur de la justice eurent d’abord cet avantage, qu’ils firent deffendre à ce sifleur de monter au siege avec luy, afin que, son ignorance estant plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé. Le sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d’où il luy faisoit quelques signes dont ils estoient convenus pour les prononciations les plus communes ; mais il s’y trompoit quelquefois lourdement. L’extention de l’index estoit le signe qu’ils avoient pris pour signifier un appointement en droit. Un jour qu’il estoit question d’en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt, mais un peu courbé ; le juge crut qu’il y avoit quelque chose à changer en la prononciation, et appointa les parties en tortu. Ce n’est pas le seul jugement tortu qu’il ait donné. Comme il n’en sçavoit point d’autre par cœur que : deffaut et soit reassigné, il se trouva qu’un jour en le prononçant un procureur comparut pour la partie ; il ne laissa pas d’insister à sa prononciation, disant au procureur, qui s’en plaignoit : Quel tort vous fait-on de donner deffaut et dire que vous serez reassigné ? Le procureur ayant repliqué que cette reassignation n’auroit autre effet que de lui faire faire une pareille presentation, il le fit taire, et le condamna à l’amande pour son irreverance. Il condamna pareillement à l’amande un advocat qui, en plaidant devant luy contre des chartreux, pour faire le beau parleur, les avoit appelez icthyophages (voulant dire qu’ils ne mangeoient que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu’il ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats dissent de vilaines injures à leurs parties adverses, et surtout à de si bons religieux. Il arriva une autre fois qu’y ayant eu une cause plaidée long-temps avec chaleur, l’affaire demeura obscure pour luy, qui auroit esté fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de prononcer : Attendu qu’il ne nous appert de rien, nous en jugeons de mesme. Hors du siege, il ne prenoit point de connoissance des affaires ; et quand quelque amy qu’il vouloit gratifier venoit faire chez luy une sollicitation, il luy répondoit seulement en ces termes : Faites composer une requeste, je la seigneray, et je mettray : Soit fait ainsi qu’il est requis.

J’apprehende icy qu’on ne croye que tout ce que j’ay rapporté jusqu’à present ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mere l’oye101, à cause que cela semble trop ridicule ou trop extravagant ; mais pour en oster la pensée, je veux bien rapporter en propres termes une sentence qu’un jour il rendit, dont il courut assez de coppies imprimées dans le palais lors qu’on poursuivoit le procès de son interdiction. Belastre la rendit tout seul et de son propre mouvement (son sifleur estant malheureusement pour lors à la campagne) sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit estre bien decidée que par le juge Bridoye102 ou par luy ; la voicy en propres termes et telle qu’elle a paru en plein parlement, où on en produisit l’original :

Jugement des buchettes, rendu au siege de ....., le 24
septembre 1644
.

Entre maistre Jean Prud’homeau, demandeur en restitution d’une pistole d’or d’Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six deniers legeres, comparant en sa personne, d’une part. Contre Pierre Brien et Marie Verot, sa femme ; ladite Verot aussi en personne. Ledit demandeur a dit avoir fait convenir par devant nous les deffendeurs, pour se voir condamner a luy rendre et restituer une pistole d’or d’Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six deniers legeres, qu’il auroit mis es mains ce jourd’huy de ladite Verot, pour en avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de dépence ; c’est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite Verot reconnoist avoir eu entre les mains une pistole, laquelle ledit Prud’homeau luy avoit baillée pour la luy faire peser, mais que, la luy ayant renduë et mise sur la table, elle fait dénégation de l’avoir prise, et partant mal convenue par le demandeur ; et pour le regard des trois pieces de treize sols six deniers legeres, reconnoist les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant quatorze sols, que leur doit ledit Prud’homeau, de dépence ; requerant estre renvoyée avec dépens. Et par ledit Prud’homeau a esté persisté en ce qu’il a dit cy-dessus, et fait dénegation que ladite Verot luy ait rendu ladite pistole, ny ne l’avoir veu mettre sur la table, ne sçachant si elle l’a mise ou non, et ne l’avoir veuë du depuis ; c’est pourquoy il conclud à la restitution d’icelle et aus dépens.

Sur quoy, et apres que les parties respectivement ont fait plusieurs et divers sermens, chacune à ses fins, et voyant que la preuve des faits cy-dessus posez estoit impossible, nous avons ordonné que le sort sera presentement jetté, et à cet effet avons d’office pris deux courtes pailles ou buchettes103 entre nos mains, enjoint aux parties de tirer chacun l’une d’icelles ; et pour sçavoir qui commenceroit à tirer, nous avons jetté une piece d’argent en l’air et fait choisir pour le demandeur l’un des costez de ladite piece par nostre serviteur domestique ; lequel ayant choisi la teste de ladite piece, et la croix, au contraire, estant apparue, avons donné à tirer à la deffenderesse l’une des buchettes, que nous avons serrées entre le pouce et le doigt index, en sorte qu’il ne paroissoit que les deux bouts par en haut, avec declaration que celle des parties qui tireroit la plus grande des buchettes gagneroit sa cause. Estant arrivé que la deffenderesse a tiré la grande, nous, deferant le jugement de la cause à la providence divine, avons envoyé icelle deffenderesse de la demande du demandeur pour le regard de la pistole, sans dépens, et ordonné que les trois pieces de treize sols six deniers seront renduës, en payant par le demandeur quatorze sols pour son escot. Dont ledit Prud’homeau a declaré estre appelant, et de fait a appelé et a requis acte à moy greffier sous-signe, qui luy a esté octroyé. Donné à ...... le 24 septembre 1644.

Cette piece, qu’on a rapportée en propres termes et en langage chicanourois, pour estre plus authentique, est assez suffisante pour establir la verité que quelques envieux voudroient contester à cette histoire : apres quoy on ne sçauroit rien dire qui puisse mieux monstrer le caractere et la suffisance de Belastre. C’estoit donc un digne objet des satyres et railleries publiques et particulieres ; mais ce ne fut pas là son plus grand malheur : il se fut bien garenty des escrits et des pointes des autheurs, et il ne le put faire des exploits et de la chicane de Collantine. Malheureusement pour luy, elle eut un procès en sa justice contre un teinturier, où il ne s’agissoit au plus que de trente sous. Elle n’en eut pas satisfaction, ce qui la mit tant en colere, qu’elle le menaça en plein siege qu’il s’en repentiroit ; et comme elle ne cherchoit que noises et procès, elle alla fueilleter ses papiers, où elle trouva qu’autrefois il avoit esté deub quelque chose sur la charge de Belastre à quelqu’un de ses parens ; mais la poursuite de cette debte avoit esté abandonnée, parce qu’un si grand nombre de creanciers avoient saisi ce qui luy en pouvoit revenir, qu’ils en auroient absorbé le fonds quand il auroit esté dix fois plus grand.

Quoy qu’elle n’y eust donc aucun veritable interest, elle se mit à la teste de toutes les parties de Belastre, qui commençoient des-ja à l’attaquer, mais foiblement, ayant peur de sa qualité de juge, et elle fit tant de bruit et de procedures que le pauvre homme ne pût jamais démesler cette fusée, et vit prononcer deux fois contre luy une injurieuse interdiction. Encore avoit-elle l’adresse de ces capitaines qui, portant la guerre dans un païs ennemy, y font subsister leurs troupes. Car elle tiroit contribution de tous les ennemis et creanciers de Belastre, et encore plus de ceux qui pretendoient au titre ou à la commission de sa charge. Mais elle changeoit aussi souvent de party que jadis les lansquenets, et sa fidelité cessoit aussitost que sa pension. Cependant cinq ans de plaidoirie aguerrirent si bien l’ignorant Belastre, qu’il devint aussi grand chicaneur qu’il y en eust en France ; aussi ne pouvoit-il manquer d’apprendre bien son mestier, estant à l’escole de Collantine. À force donc de voir ses procureurs et ses advocats, il apprit quelques termes de chicane ; et dès qu’il en sçeut une douzaine, il crut en sçavoir tout le secret et toutes les ruses. Il luy arriva donc ce que j’ay remarqué arriver à beaucoup d’autres ; car dès qu’un gentilhomme ou un paysan se sont mis une fois à plaider, ils y prennent un tel goust qu’ils y passent toute leur vie, et y mangent tout leur bien, de sorte qu’il n’y a point de plus opiniastres ni de plus dangereuses parties, au lieu que ceux qui sont les plus entendus dans le mestier sont ceux qui plaident le plus tard et qui s’accordent le plustost. Il lui arriva mesme d’avoir quelquefois l’avantage sur Collantine, car il combatoit en fuyant, et à la maniere des Parthes, ce qu’on pratique ordinairement quand on est deffendeur, et en possession de la chose contestée. Il faloit qu’elle avançast tous les frais, ce qu’elle ne pouvoit faire quand ses contributions manquoient ; pour de la patience, elle en avoit de reste, et elle ne se fust jamais lassée. Tant y a qu’on peut dire que, tant que la guerre dura entr’eux, les armes furent journalieres.

Neantmoins, à l’exemple des grands capitaines, qui ne laissent pas de se faire des civilitez malgré l’animosité des partis, Belastre ne laissoit pas de rendre visite quelquefois à Collantine. Quelques-uns croyoient que c’estoit pour chercher les voyes de s’accommoder avec elle ; mais ceux qui la connoissoient sçavoient bien que c’estoit une tres-grande ennemie des transactions, et que c’estoit eschauffer la guerre que de luy parler d’accord. Pour luy, il prenoit pretexte d’exercer une vertu chrestienne qui luy commandoit d’aimer ses ennemis ; car, quoy que sa conscience luy reprochast qu’il possedoit le bien d’autruy injustement, il ne laissoit pas de faire le devot, qui sont deux choses que beaucoup de gens aujourd’huy accordent ensemble. Quand à Collantine, si elle n’eust voulu recevoir visite que de ses amis, il luy auroit fallu vivre dans une perpetuelle solitude. Elle fut donc obligée de recevoir les visites peu charmantes de cet ennemy, et la fortune, qui cherchoit tous les moyens de le rendre ridicule, luy fit aimer tout de bon cette personne, qu’il auroit aimée sans rival, si ce n’eust esté l’opiniastreté de Charroselles, qui s’y attacha alors plus fortement, non pas tant par amour qu’il eust pour elle, que pour faire dépit à ce nouveau concurrent.

Je ne pécheray point contre la regle que je me suis prescrite, de ne point dérober ny repeter ce qui se trouve mille fois dans les autres romans, si je rapporte icy la declaration d’amour que Belastre fit à Collantine, parce qu’elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller, il luy repeta ce qu’il lui avoit dit desja plusieurs fois : Mademoiselle, si je viens icy rechercher vostre amour, ce n’est point pour vous demander ny paix ny trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le prevost (interrompit brusquement Collantine). Mais pour vous declarer (continua Belastre) qu’estant obligé par l’evangile d’aimer mes ennemis, je n’en ay point trouvé de pire que vous, et que par consequent je sois tenu d’aimer d’avantage. Vrayement, Monsieur le prevost (répondit Collantine), vous ne me devez pas appeler votre ennemie, mais seulement votre partie adverse ; et pourveu que vous vouliez bien que nous plaidions tousjours ensemble, nous serons au reste amis tant qu’il vous plaira. J’advouë qu’un petit sentiment de vengeance m’a fait commencer ce procès ; mais je ne le continuë que par l’inclination naturelle que j’ay à plaider. Je vous ay mesme quelque obligation de m’avoir donné l’occasion de feuilleter des papiers que je negligeois, où j’ay trouvé un si beau sujet de procès, et qui a si bien fructifié entre mes mains. Quant à moy (reprit Belastre) j’avouë que ce procès m’a esté d’abord un grand sujet de mortification ; mais maintenant que j’ay appris la chicane, Dieu merci et à vous, j’y prends un goust tout particulier ; et je vois bien que nous avons quelque sympathie ensemble, puisque nos inclinations sont pareilles. Tout le regret que j’ay, c’est que je n’aye à plaider contre une autre personne, car je suis tellement disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous passeray volontiers condamnation. Ha ! donnez-vous-en bien de garde, Monsieur le prevost (repliqua brusquement Collantine) ; car le seul moyen de me plaire est de se deffendre contre moy jusqu’à l’extrémité. Je veux qu’on plaide depuis la justice subalterne jusqu’à la requeste civile et à la cassation d’arrest au conseil privé104. Enfin, à l’exemple des cavaliers qui se battent, je tiens aussi lâche celuy qui veut passer un arrest par appointé, que celuy qui, en combat singulier, demande la vie au premier sang. J’avouë que cette façon d’agir est nouvelle et fort surprenante ; mais ceux qui s’en estonneront en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui me fit d’un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc (dit alors Belastre), puisque, sans vous fascher, il faut plaider contre vous, je veux intenter un procès criminel contre vos yeux, qui m’ont assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon cœur ; je pretends les faire condamner, et par corps, en tous mes dommages et interests. Ha ! voilà parler d’amour bien élegamment (luy repartit Collantine) ; ce langage me plaist bien plus que celui d’un certain autheur qui me vient souvent importuner, et qui me parle comme si c’estoit un livre de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où avez-vous pesché ces fleurettes ? qui vous en a tant appris ? on dit par tout que vous ne sçavez pas un mot de vostre mestier. J’en sçais bien d’autres (repliqua Belastre), la robbe et le bonnet m’inspirent tant de belles pensées, que mon beau-frere dit qu’il a peine de me reconnoistre, et que j’ay le genie de la magistrature. Je ne sçay pas bien ce que veut dire ce mot, mais je suis asseuré que bien souvent par hazard je juge mieux que je n’avois pensé : témoin une sentence que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce que je l’avois resoluë, qui fut confirmée par arrest. Voilà comme le ciel ayde aux gens qui sont inspirez de luy. Ne croyez donc pas ces calomniateurs qui disent que je suis ignorant. Il est vray que je n’ay pas esté au college, mais j’ay des licences comme l’advocat le plus huppé ; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que j’y trouve à redire, c’est qu’elles sont escrites d’une chienne d’escriture que je ne pus jamais lire devant luy. Vrayement, Monsieur le prevost (dit alors Collantine), vous n’estes pas seul qui avez eu des licences sans sçavoir le latin, ni les loix ; et si on ostoit la charge à tous les officiers qui ont esté receus sur la foy de telles lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y auroit bien des offices vacans aux parties casuelles. Prenez bon courage, vous en apprendrez plus sous moy en plaidant, que si vous aviez esté dix années dans les estudes.

Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces paroles ; la qualité de cette personne estant pour elle si considerable qu’elle lui auroit fait quitter l’entretien d’un roy, l’obligea de laisser là Belastre pour faire mille caresses et questions à ce petit basochien, s’il avoit fait donner une telle assignation, s’il avoit levé un tel appointement, s’il avoit fait remettre une telle production, et generalement l’estat de toutes ses affaires ; ce qui dura si longtemps, que Belastre, d’ailleurs fort patient, s’ennuya de sorte qu’il fut contraint de la quitter, sans mesme obtenir son audience de congé.

Si tost qu’il fut arrivé chez luy, voyant l’heureux succès qu’avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient pleu à Collantine, il se mit à escrire un billet galand dans le mesme stile, et mesme il ne croyoit pas qu’il y en eust un autre plus relevé ny plus charmant : car la science que nous avons apprise de nouveau est d’ordinaire celle que nous estimons le plus ; or on n’auroit pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l’avoit fait emprisonner un peu auparavant pour une amande, d’où il n’estoit sorty que par un arrest. Il chercha dans un Praticien françois, qu’il avoit tousjours sur sa table, les plus gros mots et les plus barbares qu’il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers se servent des Epithetes de Textor et des Elegances poëtiques pour leurs vers ; et apres avoir basty un billet qui ne valoit rien, et qui s’entendoit encores moins, il eut recours à son sifleur domestique, lequel, l’ayant presque tout refait, le conceut enfin en ces termes :

Lettre de Belastre à Collantine.

Mademoiselle, si je forme complainte contre vos rigueurs, ce n’est pas de m’avoir emprisonné tout entier dans la conciergerie, mais c’est parce qu’au mépris des arrests qui m’ont eslargy, vos seuls appas ont d’abondant decreté contre mon cœur, dont ayant eu advis, il s’est volontairement rendu et constitué prisonnier en la geolle de vostre merite. Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret, ny obtenir des defenses de passer outre ; ains, au contraire, il offre de prester son interrogatoire et de subir toutes les condamnations qu’il vous plaira, si mieux, vous n’aimez, me recevant en mes faits justificatifs, me sceller des lettres de grace et de remission de ma temerité, attendu que le cas est fort remissible, et que si je vous ai offensée ce n’a esté qu’à mon cœur deffendant : faisant à cet effet toutes les protestations qui sont à faire, et particulierement celle d’estre toute ma vie

Votre tres humble et tres patient serviteur,

Belastre.

Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva le stile merveilleux et magnifique, et s’applaudit à luy mesme comme s’il l’eust composée, parce qu’il y reconnut deux ou trois termes de pratique qu’il y avoit mis, qui avoient servy à son siffleur de canevas pour la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d’embrasser tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction ; et il ne l’eut pas si-tost mise au net, qu’il l’envoya à Collantine. De vous dire quelle impression elle fit sur son esprit, je ne puis le faire bien precisément, parce qu’il n’y a point eu d’espion ou de confident qui en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un grand malheur, et fort peu ordinaire : car regulierement, en la reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu’un qui remarque les paroles ou les mouvemens du visage, témoins asseurez des sentimens du cœur de la dame, et qui les decelle aussi-tost indiscretement. Il y eut encore un malheur plus signalé : c’est que la réponse qu’elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu) fut perduë, d’autant que, comme elle n’avoit point de laquais, elle se contenta de mettre sa lettre dans de certaines boëstes105 qui estoient lors nouvellement attachées à tous les coins des ruës, pour faire tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel versa de si malheureuses influences que jamais aucune lettre ne fut renduë à son adresse, et, à l’ouverture des boëstes, on trouva pour toutes choses des souris que des malicieux y avoient mises.

Ce qu’on peut apprendre neantmoins du succes de cette lettre, par les conjectures, c’est que le stile en plut fort à Collantine, comme estant tout à fait selon son genie, et elle en conceut une nouvelle estime pour Belastre, le jugeant digne par là d’estre poursuivy plus vivement, comme elle fit en effet ; car elle avoit reformé ce proverbe commun : Qui bien aime, bien chastie, et elle disoit, pour le tournerà sa maniere : Qui bien aime, bien poursuit. Belastre, de son costé, poursuivoit sa pointe, et, sans préjudice de ses droits et actions, c’est à dire de ses procès, qui alloient tousjours leur train, il ne laissoit pas d’employer ses soins à faire la cour à Collantine et à lui conter des fleurettes aussi douces que des chardons. Il luy envoyoit mesme les chef-d’œuvres des patissiers, des rotisseurs, et semblables menus presens qu’il recevoit en l’exercice de sa charge. Il luy donnoit les bouquets que luy presentoient les jurées bouquetieres ou les maîtres de confrairies ; il luy faisoit bailler place commode dans les lieux publics, pour voir les pendus et les rouez qu’il faisoit executer106. Et, enfin, comme le singe des autres galands, poëtes ou non, qui ne croyoient pas bien faire l’amour à leur maistresse s’ils ne lui envoyoient des vers, il ne voulut pas negliger cette formalité en faisant l’amour dans les formes. Mais comme sa temerité ne le porta pas d’abord jusqu’à en vouloir faire de son chef (veu qu’il ne sçavoit par où s’y prendre) et qu’il n’avoit personne à qui il pust commander d’en faire exprès, ou plustost qu’il n’avoit pas dequoy les payer, ce qui est le plus important, et qui n’appartient qu’aux grands seigneurs, il trouva ce milieu commode de dérober dans quelque livre ceux qu’il trouveroit les plus propres pour son dessein, et de les défigurer en y changeant quelque chose, afin de les faire passer pour siens plus aisément. Au reste, parce qu’on auroit facilement découvert son larcin s’il l’eust fait dans quelqu’un de ces nouveaux autheurs qui sont journellemant dans les mains de tout le monde, son soin principal fut de chercher les plus vieux poëtes qu’il pourroit trouver. Or, à quoy pensez-vous qu’il connust si un autheur estoit ancien ou moderne (car il ne connoissoit ny leur siecle, ny leur nom, ny leur stile) ? il alloit sur le Pont-Neuf107 chercher les livres les plus frippez, dont la couverture estoit la plus dechirée, qui avoient le plus d’oreilles, et tels livres estoient ceux qu’il croyoit de la plus haute antiquité.

Il trouva un jour un Theophile qui avoit ces bonnes marques, qu’il acheta le double de ce qu’il valoit, encore crut-il avoir fait une bonne emplette, et avoir trompé le marchand. Il en fit quelques extraits apres l’avoir bien feuilleté, et pourveu que les vers parlassent d’amour, cela luy suffisoit pour les trouver bons. Il en envoya quelques-uns à Collantine, apres les avoir corrigez et ajustez à sa maniere, c’est à dire les avoir gastez et corrompus. Le messager qui les porta eut ordre de dire qu’il les avoit veu faire à la haste, et que Belastre n’avoit pas eu le loisir de les polir.

Quoy que Collantine ne se connust point du tout en vers, elle ne laissoit pas neantmoins de faire grand estat de ceux qu’on luy envoyoit, non pas pour estre bons ou mauvais, mais parce seulement qu’ils estoient faits pour elle. Car il n’y a point de bourgeoise, pour sotte et ignorante qu’elle soit, qui n’en tire un grand sujet de vanité, et mesme davantage que les personnes de condition, qui sont accoustumées à en recevoir. Aussi n’y eut-il personne qui vint chez elle à qui elle ne les monstrast comme une grande rareté, depuis son procureur jusqu’à sa blanchisseuse. Mais entre ceux qu’elle croyoit qui les devoient le plus admirer, elle contoit Charroselles. Dès la premiere fois qu’elle le vid, elle courut à luy avec des papiers à la main qui le firent blesmir, car il croyoit encore que ce fussent quelques exploits. Elle luy dit brusquement : Tenez, auriez-vous jamais cru qu’on eust fait des vers à ma louange ? En voila pourtant, dea ! et vous, qui faites des livres, n’avez jamais eu l’esprit d’en faire un pour moy.

Charroselles luy baragoüina entre les dents certain compliment qu’il auroit été difficile de deschiffrer, et prit ces papiers en tremblant, croyant avoir encore plus à souffrir en la lecture de ces vers qu’en celle des papiers pleins de chicane : car il contoit des-jà qu’il luy en cousteroit quelque loüange, qu’exigent d’ordinaire tous ceux qui presentent des vers à lire, ce qui estoit pour luy un supplice insupportable. Cependant il en fut quitte à meilleur marché, car il n’eust pas si-tost jetté les yeux dessus, qu’il reconnut le larcin. Il dit donc à Collantine qu’ils estoient de Theophile, et que c’estoit se mocquer de dire qu’on les avoit fait exprès pour elle. Il lui apporta mesme le livre imprimé, pour une pleine conviction, ce que Collantine receut avec grande joye. Elle ne manqua pas de faire insulte au pauvre Belastre dès la premiere fois qu’il la vint voir ; pour premier compliment, elle luy dit qu’elle avoit recouvert une piece decisive qu’elle alloit produire contre luy. Belastre, qui croyoit son larcin aussi caché que s’il l’eût fait chez les Antipodes, crut alors qu’elle vouloit parler de ses procès, et répondit seulement qu’il y feroit fournir de contredits par son advocat. Mais Collantine, le tirant d’erreur, luy parla des vers qu’il lui avoit envoyez, et lui dit : Vraiment, Monsieur, vous avez raison de dire que les vers ne vous coustent gueres à faire, puisque vous les trouvez tous faits. Belastre, qui attendoit de grands remercimens, se trouva fort surpris de cette raillerie ; et neantmoins, avec une asseurance de faux témoin, il lui confirma, non sans un grand serment, qu’il les avoit fait tout exprès pour elle. Mais que voulez-vous gager (reprit Collantine) que je vous les monstreray imprimez dans ce livre (dit-elle en luy monstrant un Theophile) ? Tout ce que vous voudrez, dit Belastre, qui, luy voyant tenir un livre relié de neuf, ne se douta aucunement que ce fust le mesme que le sien, qu’il croyoit tres-vieux. La gageure accordée d’une collation, le livre fut ouvert à l’endroit du larcin, marqué d’une grande oreille, ce qui surprit davantage Belastre que si on luy eust revelé sa confession. Il s’enquit aussi-tost du nom de celuy qui avoit pû découvrir un si grand secret, et apprenant que c’estoit son rival, il l’accusa soudain de magie. Il crut qu’il falloit estre devin ou avoir parlé au diable pour trouver une chose si cachée. Car (disoit-il) ou il faut que cet homme ait leu tous les livres qu’il y a au monde, et qu’il les sçache tous par cœur, ou il n’a point veu celuy que j’ay, qui est le plus vieux que j’aye jamais pû trouver. Quelque temps apres ce ridicule raisonnement, assez commun chez les ignorans, et la gageure acquittée, il minutta sa sortie ; et pour se vanger de son rival, il ne fut pas si-tost dehors qu’il demanda à un des procureurs de son siege comment il se falloit prendre à faire le procès à un sorcier. On luy dit qu’il falloit avoir premierement quelque denonciateur. He bien ! (dit-il aussi-tost) où demeurent ces gens-là ? envoyez-m’en querir un par mes sergens ? Cette ignorance fit faire alors un grand éclat de rire à ceux qui estoient présens ; sur quoy il adjousta en colere : Quoy ! ne sont-ce pas des gens créez en titre d’office ? je veux qu’ils fassent leur charge, ou je les interdiray sur le champ. La risée ayant redoublé, Belastre, en persistant, dit encore : Vous me prenez bien pour un ignorant, de croire qu’en France, où la police est si exacte, et où on chomme si peu d’officiers, on ne puisse pas trouver tous ceux qui sont nécessaires pour faire le procès à un sorcier. Mais il eut beau se mettre en colere, il ne put executer son dessein, et il fallut qu’il remist sa vengeance à une autre occasion.

Pour éviter désormais un pareil affront, et reparer celuy qu’il avoit receu, il se resolut, à quelque prix que ce fust, de faire des vers de luy-mesme. Depuis qu’il en eut une fois tasté, il ne crut pas qu’on se pust passer d’en faire ; et on peut bien dire que c’est une maladie semblable à la gravelle ou à la goutte : dès qu’on en a senty une atteinte, on s’en sent toute sa vie. Il estoit fort en peine de sçavoir avec quoy on les faisoit, et apres avoir feuilleté quelques livres, le hasard le fit tomber sur certain endroit où un poëte s’estonnoit de ce qu’il faisoit si bien des vers, veu qu’il n’avoit pas beu de l’hippocrene. Il crut, par la ressemblance du nom, que c’estoit une espece d’hypocras, et il demanda à un juré apoticaire qui eut à faire à luy environ ce mesme temps qu’il lui donnast quelques bouteilles d’hypocras à faire des vers. Il n’en eut qu’une risée pour réponse, mais il adjousta : Ne faites point de difficulté de m’en faire exprès, je le payeray bien, valust-il un escu la pinte. Une autrefois, ayant leu que pour faire de bons vers il falloit se mettre en fureur, s’arracher les cheveux et ronger ses ongles, il pratiqua cela fort exactement. Il mordit ses ongles jusques au sang, il se rendit la teste presque chauve, et il se mit si fort en colere (il ne connoissoit point d’autre fureur) que son pauvre clerc et son laquais en pâtirent, et porterent long-temps sur les épaules des marques de sa verve poëtique. Enfin, il eut recours à son siffleur, qui se méloit aussi de faire des vers (de méchans, s’entend) et qui un peu auparavant avoit fait jouer dans sa chambre une pastorale de sa façon, sur un theatre basty de trois ais et de deux futailles, decoré des rideaux de son lit et de deux pieces de bergame. Cet homme lui enseigna donc les regles des vers, qu’il ne sçavoit pas luy-mesme. Il luy apprit à conter les syllabes sur ses doigts, qu’il mesuroit auparavant avec un compas : car il ne concevoit point d’autre façon de faire des vers, que de trouver moyen de ranger des mots en haye, comme il avoit veu autrefois ranger des soldats pour faire un bataillon.

Ce brave maistre luy apprit aussi qu’il y avoit des rimes masculines et féminines ; sur quoy Belastre luy dit avec admiration : Est-ce donc que les vers s’engendrent comme des animaux, en meslant le masle avec la femelle ? Enfin, apres quelques mois de noviciat, et apres avoir autant broüillé de papier qu’un scrupuleux faiseur d’anagrammes, il fit les trois méchans couplets qu’on verra en suitte, non sans suer aussi fort que celuy qui auroit joüé quatre parties de six jeux à la paulme. Encore faut-il que je recite de luy une certaine naïfveté assez extraordinaire.

Il avoit oüy dire que les muses estoient des divinitez qu’il falloit avoir favorables pour bien faire des vers, et que tous les grands poëtes les avoient invoquées en commençant leur ouvrage. Il avoit mesme marqué de rouge quatre vers dans un Virgile qu’avoit son siffleur, qu’on luy avoit dit estre l’invocation de l’Eneïde. Il avoit apris par cœur ces quatre vers, et les recitoit conme une oraison fort devote toutes les fois qu’il se mettoit à ce travail, de mesme qu’on fait lire la vie de sainte Marguerite pour faire delivrer une femme enceinte. Quand Belastre eut si bien, à son sens, reüssi dans son entreprise, et se fust applaudi cent fois luy-mesme (car les ignorans sont ceux qui se trouvent les plus satisfaits de leurs ouvrages), il s’en alla, avec ce beau chef-d’œuvre dans sa poche, voir Collantine. Il avoit une fierté nompareille sur son visage, croyant bien effacer la honte qu’il avait auparavant receuë. Il debuta par ce cartel : Je vous deffie (dit-il en lui monstrant un papier qu’il tenoit à la main) de trouver que ces vers que je vous apporte soient dérobez ; car dans tous les livres qui sont au monde, vous n’en verrez point de cette maniere. Ce n’est pas que je me veüille piquer d’estre autheur, ny faire le bel esprit ; mais vous connoistrez que quand je m’y veux appliquer, je suis capable de faire des vers à la cavaliere.

Par malheur pour luy, Charroselles, qui estoit entré un peu auparavant, se trouva de la compagnie ; il fit un grand cry dès qu’il ouyt nommer cette sorte de vers, qui importune tant d’honnestes gens ; et sans songer s’il avoit un antagoniste raisonnable en relevant cette parole, il luy dit brusquement : Qu’entendez-vous par ces vers à la cavaliere ? n’est-ce pas à dire de ces méchans vers dont tout le monde est si fatigué ? Belastre se hazarda de répondre que c’estoient des vers faits par des gentilshommes qui n’en sçavoient point les regles, qui les faisoient par pure galanterie, sans avoir leu de livres, et sans que ce fust leur mestier. Hé ! par la mort, non pas de ma vie (reprit chaudement Charroselles). Pourquoy diable s’en meslent-ils, si ce n’est pas leur mestier ? Un masson seroit-il excusé d’avoir fait une méchante marmite, ou un forgeron une pantoufle mal faite, en disant que ce n’est pas son mestier d’en faire ? Ne se mocqueroit-on pas d’un bon bourgeois qui ne feroit point profession de valeur si, pour faire le galand, il alloit monster à la brêche, et monstrer là sa poltronnerie ?

Quand je voy ces cavaliers, qui, pour se mettre en credit chez les dames, negligent la voye des armes, des joustes et des tournois pour faire les beaux esprits et les versificateurs, j’aimerois autant voir les chevaliers du Port au foin faire les galans avec leurs tournois à la bateliere, lors qu’ils tirent l’anguille ou l’oison, et qu’il joustent avec leurs lances. Cependant il se coule mille millions de méchans vers sous ce titre specieux de vers à la cavaliere, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place. Combien voyons-nous de femmes bien faites mépriser des vers tendres et excellens qu’aura fait pour elles un honneste homme avec tout le soin imaginable, pour admirer deux méchans quatrains que leur aura donné un plumet, aussi polis que ceux de Nostradamus ? Ô Muses ! si tant est que vostre secours soit necessaire aux amans, pourquoy souffrez-vous que ceux qui vous barbouillent et qui vous défigurent soient favorisez par vostre entremise, et que vos plus chers nourrissons soient d’ordinaire si mal receus ?

L’entousiasme alloit emporter bien loin Charroselles, car il estoit fort long en ses invectives (quoy qu’il n’eust pas grand interest en celle-cy, comme faisant fort peu de vers), quand l’impatience de Collantine l’interrompit, en disant fort haut : Or sus, sans faire tant de préambules, voyons ces vers dont est question ; qu’ils soient bons ou mauvais, il suffit qu’ils soient faits à ma loüange pour me plaire. Belastre ne s’en fit pas prier deux fois, de peur de differer les applaudissemens qu’il en attendoit ; il leut donc ces vers avec la mesme gravité qu’il auroit deub prononcer ses sentences :

Belle bouche, beaux yeux, beau nez,
Depuis que vous me chicanez,
Mon cœur a souffert la migraine ;
Faites faire halte à vos rigueurs,
Quoy ? Voulez-vous par vos froideurs
Egaler la Samaritaine ?

Vrayment (dit Charroselles), je ne sçay si ces vers ne sentent point plus le praticien que le cavalier ; mais du moins on ne dira pas qu’ils sentent le médecin, car il n’y en a point qui pust dire que la migraine, qui est une maladie de la teste, fust dans le cœur. Cela peut passer neantmoins à la faveur de cette comparaison qui a toute la froideur que vous luy attribuez ; continuez donc.

Vous trapercez si fort un cœur
Que, quand je l’aurois aussi dur
Que celuy du cheval de bronze,
Il faudroit ceder à vos coups,
Et je vous les donnerois trestous
Quand bien j’en aurois dix ou onze.

Voila (dit Charroselles) une rime gasconne108 ou perigourdine, et vous la pouvez faire trouver bonne en deux façons, en violentant un peu la prononciation, car vous pouvez dire un cœur aussi deur, ou un cur aussi dur ; mais en recompense la rime de onze est fort bien trouvée. Quant au cinquième vers, si vous l’aviez bien mesuré vous le trouveriez trop long d’une sillabe. À cela (répondit Belastre) le remede sera facile ; je n’auray qu’à le faire écrire plus menu, il ne sera pas plus long que les autres. Je ne me serois pas advisé de ce remede (dit Charroselles), et j’aurois plustost dit don'rois au lieu de donnerois, comme faisoient les anciens, qui usoient de la sincope. Qu’est-ce à dire, sincope (reprit Belastre) ? n’est-ce pas une grande maladie ? qu’a-t-elle de commun avec les vers ? Ensuite il continua :

Et, qui pis est, vostre attentat
Se commet contre un magistrat.
Doublement peche qui le tue.
Quand il s’agit de resister
Aux coups qu’il vous plaist me porter
Je n’ay ny force ny vertue.

Charroselles, estonné de ce dernier mot, demanda le papier pour voir comment il estoit escrit ; mais il fut surpris de voir que l’autheur, qui estoit mieux fondé en rime qu’en raison, avoit mieux aimé faire un solœcisme qu’une rime fausse. Il admira sa naïveté, et luy demanda s’il en avoit fait encore d’autres. Belastre répondit qu’il y en avoit beaucoup qu’il n’avoit pas eu le loisir de décrire. Charroselles luy repliqua : Ce n’est donc icy qu’un fragment ? À quoy Belastre repartit : Je ne sçay ; mais, je vous prie, dites-moy combien il faut que l’on mette de vers pour faire un fragment ? Cette nouvelle naïveté causa un grand esclat de rire, qui ne fut pas sitost passé que Belastre, voulant recueillir le fruit de son travail, demanda ce qu’on pensoit de ses vers, c’est-à-dire, exigeoit de l’approbation, quand Charroselles luy dit : Vrayement, Monsieur, vous faites des vers à la maniere des Grecs, qui avoient beaucoup de licences. Pourquoy non (reprit Belastre) ? n’ay-je pas eu mes licences, qui m’ont cousté de bel et bon argent ? Il est vray que je ne sçay de quelle université elles sont, mais mademoiselle les a veuës, car je les ay produites quand elle m’a accusé de ne sçavoir pas le latin. J’ay fait toutes mes classes, tel que vous me voyez ; il est vray qu’ayant esté long-temps à la guerre, j’ay tout oublié.

Vous estes donc (luy dit Charroselles) plus que docteur, car j’ai ouy dire quelquefois qu’un bachelier est un homme qui apprend, et un docteur un homme qui oublie ; vous qui avez tout oublié estes quelque chose par delà. Pour revenir à vos vers, ils sont d’une manière toute extraordinaire ; je n’en ay point veu de pareils, et je ne doute point que vous ne fassiez de beaux chefs-d’œuvres s’il vous vient souvent de telles boutades. Ha (dit Belastre), je voudrois bien sçavoir les regles d’une boutade ; est-il possible que j’en aye fait une bonne par hazard ? Vous estes bien difficiles à contenter, vous autres messieurs les delicats (dit là dessus Collantine) ; pour moy, j’aime generalement tous les vers poetiques, et surtout les quatrains de six vers, tels que sont ceux qui sont pour moy. Charroselles sousrit de cette belle approbation, et insensiblement prit occasion, en parlant de vers, de déclamer contre tous les autheurs qu’il connoissoit, et il n’y en eut pas un, bon ou mauvais, qui ne passast par sa critique, sans prendre garde s’il parloit à des personnes capables de cet entretien. Mais j’obmettray encore à dessein tout ce qu’il en dit, car on me diroit que c’est une médisance de reciter celle que les autres font. La conclusion fut que Collantine, qui s’étoit teuë long-temps pendant qu’il parloit de ces autheurs, dont elle ne connoissoit pas un, voulant parler de vers à quelque prix que ce fust, vint à dire : Pour moy, je ne trouve point de plus beaux vers que ceux de la Misere des clercs des procureurs ; les pointes en sont bonnes et le sujet tout à fait plaisant. Je les leus dernierement sur le bureau du maistre clerc de mon procureur, durant qu’il me dressoit une requeste. Si les clercs (répondit Charroselles) sont aussi miserables que ces vers, je plains sans doute leur misere ; mais quoy ! ce ne sont pas seulement les clercs qui sont à plaindre, les procureurs le sont aussi, et encore plus les parties, enfin tous ceux qui se meslent de ce maudit mestier de chicaner. Pourquoy dites-vous cela (reprit Collantine) ? je ne vois point qu’il y ait de meilleur mestier que celuy de procureur postulant ? Vous ne voyez point de fils de paysan ou de gargotier qui soit entré dans une telle charge, la pluspart du temps à credit, qui au bout de sept à huit ans n’achete une maison à porte cochere109, qu’il se fait adjuger par decret à si bon marché qu’il veut, et qui ne fasse cependant subsister une assez nombreuse famille. Que s’il ne tient pas bonne table, et s’il ne fait pas grande dépence, c’est plustost par avarice que par incommodité. Je ne doute point (repliqua Charroselles) que le gain n’en soit assez grand, et je ne m’enquiers point s’il est legitime ; mais il faut avoüer que c’est une triste occupation d’avoir tousjours la veuë sur des papiers dont le stile est si dégoustant, et de n’aquerir du bien qui ne vienne de la ruine et du sang des miserables. À leur dam (interrompit Collantine) ! Pourquoy plaident-ils, ces miserables, s’ils ne sont pas bien fondez ? Fondez ou non (adjousta Charroselles), les uns et les autres se ruinent également, témoin une emblesme que j’ay veuë autrefois de la chicane, où le plaideur qui avoit perdu sa cause estoit tout nud ; celuy qui l’avoit gagnée avoit une robbe, à la verité, mais si pleine de trous et si déchirée, qu’on auroit pû croire qu’il estoit vestu d’un rezeau : les juges et les procureurs estoient vestus de trois ou quatre robbes les unes sur les autres.

Vous estes bien hardy (luy dit Belastre en colère) de décrier ainsi nostre mestier ? Si j’avois icy mes sergens, je vous ferois mettre là bas en vertu d’une bonne amande que je vous ferois payer sans déport. Je le décrie moins (répondit Charroselles) que ne font les advocats, parce qu’on ne les void jamais avoir de procès en leur nom, de mesme que les medecins ne prennent jamais de leurs drogues. J’ay ouy dire encore ce matin à un de mes amis qu’il n’avoit jamais eu qu’un procès, qu’il avoit gagné, avec dépens et amende, mais qu’il s’est trouvé à la fin que s’il eust abandonné dès le commencement la debte pour laquelle il plaidoit, il auroit gagné beaucoup davantage. Mais comment cela se peut-il faire (lui dit Collantine) ? Voicy comment il me la conté (reprit Charroselles) : Il luy estoit deub cent pistolles par un mauvais payeur, proprietaire d’une maison qui valloit bien environ quatre mil francs. Il a mis son obligation entre les mains d’un procureur, qui, ayant un antagoniste aussi affamé que luy, a si bien contesté sur l’obligation et sur les procedures du décret qu’on a fait en suite de cette maison, qu’il a obtenu jusqu’à sept arrests contre la partie, tous avec amende et dépens. Or, par l’événement, les dépens ayans esté taxez à 2500 livres, et la maison adjugée à 2000 livres seulement au beau-frere de son procureur, il luy a cousté de son argent 500 livres, outre la perte de sa debte. Mais il m’a juré que son plus grand regret estoit à l’argent qu’il luy avoit fallu tirer pour payer toutes les amandes à quoy sa partie avoit esté condamnée, faute de quoy on ne luy vouloit pas délivrer ses arrests.

On avoit raison (repartit Collantine), car ne sçait-on pas bien que c’est celuy qui gagne sa cause qui doit avancer l’amande de douze livres ? Mais on luy en donne, s’il veut, aussi-tost le remboursement sur sa partie. Et que sert le remboursement (adjousta Charroselles) si le debiteur est insolvable, comme le sont tous les chicaneurs ? Ne vaudroit-il pas bien mieux que Monsieur le receveur perdit la somme, qui luy est un pur gain, que de la faire tomber, par l’evenement, sur le dos de celuy qui avoit bon droit, et qui est chastié de la faute d’autruy ?

La mesme personne m’a fait encore une grande plainte sur la declaration de ces dépens, qui luy tenoit fort au cœur, et l’a traduite assez plaisamment en ridicule. Il m’a fait voir que pour un mesme acte il y avoit cinq ou six articles separez, par exemple pour le conseil, pour le memoire, pour l’assignation, pour la coppie, pour la presentation, pour la journée, pour le parisis, pour le quart en sus, etc.110, et il m’a dit en suite qu’il s’imaginoit estre à la comedie italienne, et voir Scaramouche hostelier compter à son hoste pour le chapon, pour celuy qui l’a lardé, pour celuy qui l’a châtré, pour le bois, pour le feu, pour la broche, etc. Vrayment (dit alors Collantine), il faut bien le faire ainsi, puisque c’est un ancien usage ; j’avouë bien que c’est là où messieurs les procureurs trouvent mieux leur compte, car pour faire cette taxe on compte les articles, et tel de ces articles qui n’est que de dix deniers couste quelquefois huit sous à taxer, comme en frais extraordinaires de criées ; sans compter les roles de la declaration, qui par ce moyen s’amplifient merveilleusement. Aussi disent-ils que c’est la piece la plus lucrative de leur mestier. Mais je vous advoüray (ajousta-t’elle) que j’y trouve une chose qui me choque fort : c’est qu’on y taxe de grands droits aux procureurs pour les choses qu’ils ne font point du tout, comme les consultations et les revisions d’ecritures, et on leur en taxe de très-petits pour celles qu’ils font effectivement, comme les comparutions aux audiences pour obtenir les arrests ; c’est un point qu’il sera tres-important de corriger, quand on fera la reformation des abus de la justice. Apres cela (continua Charroselles, qui avoit esté aussi obligé d’apprendre à plaider à ses dépens à cause du procès qu’il avoit eu contre Collantine) n’avoüerez-vous pas que c’est un méchant mestier que de plaider, puis qu’on est exposé à souffrir ces mangeries ? Il faut distinguer (répondit la demoiselle), car on a grand sujet de plaindre ces plaideurs par necessité, qui sont obligez de se deffendre le plus souvent sans en avoir les moyens, quand ils sont attaquez par des personnes puissantes, et attirez hors de leur pays en vertu d’un committimus. Mais il n’en est pas de mesme de ces plaideurs volontaires qui attaquent les autres de gayeté de cœur, car ils sont redoutables à toutes sortes de personnes, et ils ont l’avantage de faire enrager bien des gens. Vous m’advouërez vous-mesme que c’est le plus grand plaisir du monde, et qu’on peut bien faire autant de mal par un exploit que par une satyre. Outre que leurs parties sont tousjours contraintes, pour se racheter de leurs vexations, de leur donner de l’argent ou de leur abandonner une partie de la chose contestée, de sorte que, quelque méchant procès qu’ils puissent avoir, pourveu qu’ils les sçachent tirer en longueur, ils y trouvent plus de gain que de perte.

Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces gens qui chicanent à plaisir, je me souviens d’une rencontre que j’eus dernierement au palais. Je me trouvay auprès d’un Manceau qui, ayant donné un soufflet à un notaire de ses voisins (ainsi que j’appris depuis), avoit esté obligé de soustenir un gros procès criminel devolu par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné en de grandes reparations, dommages et interests. J’oüys un de ses compatriotes qui, pour le railler, luy disoit : Hé bien, qu’est-ce, Baptiste (ainsi falloit-il que s’appellast ce tappe-notaire) ? Tu es bien chanceux : tu as perdu ton procès ? Ce Manceau luy dit pour toute réponse : Vrayment c’est mon, vla bien dequoy ! N’en auray-je pas un autre tout pareil quand je voudray ? La risée que firent ceux qui ouyrent cette réponse me donna la curiosité d’aprendre le sujet de ce procès, et en suite d’avoüer qu’il n’y avoit rien de plus aisé que de faire des procès de cette qualité, mais que ce n’estoit pas un moyen de faire grande fortune.

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100. Si l’on avoit pu croire que le souffleur donné à Petit-Jean, fait avocat, au troisième acte des Plaideurs, étoit une invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve qu’on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement au XVIIe siècle. Ceux qui l’exerçoient étoient en même temps ce que nous appellerions des répétiteurs, ils enseignoient le droit en chambre ; mais, le plus fort de leur métier étant de souffler les avocats, on les appeloit souffleurs. (V. à ce mot le Dict. de Trévoux.)

101. On n’est pas d’accord sur l’origine du nom de ces contes, et, faute d’autre étymologie, on est obligé de s’en tenir à l’opinion de ceux qui croient qu’il s’agit ici des contes semblables à celui de la reine Pédauque, reine à la patte d’oie (V. Rabelais, liv. 4, chap. 41), ou d’adopter la version émise dans la Bibliothèque des Romans, où il est dit : « Cette sionexpression (contes de ma mère l’oie) est prise d’un ancien fabliau dans lequel on représente une mère oie instruisant de petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux, etc. » Reste à trouver le fabliau. D’après une phrase de Ch. Perrault, qui devoit s’y connoître, dans son Parallèle des anciens et des modernes, on pourroit penser que la mère l’oye étoit un conte aussi bien que Peau d’âne, et qu’étant plus fameux que les autres, il avoit donné son nom à toute la série. Il est étrange alors que Perrault ne l’ait pas reproduit dans son recueil, d’autant que le titre de sa première édition (1697) est celui-ci : Contes de ma Mère l’oye. — L’oie sauvage et la cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques pays, comme la Hollande, on comprendra que les contes de l’oie aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne. Dans la Comédie des Proverbes, acte 2, sc. 2, on ne les désigne que sous ce dernier nom.

102. C’est le même qui s’appellera Bridoison dans le Mariage de Figaro, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître, avec le nom significatif qu’il porte ici, au livre 3, chap. 37–41, de Pantagruel.

103. Il doit être fait allusion ici à quelque jugement que sa bizarrerie auroit rendu célèbre alors. Furetière laisse ignorer le nom du siége. Mais La Fontaine, qui, selon nous, veut rappeler le même fait dans le 10e conte de son livre 2, n’est pas aussi discret. Il nous apprend que ce fameux jugement des buchettes fut rendu à Mesle ou Mêle, petite ville sur la Sarthe. Furetière nous a dit la date, 1644. Sauf le vrai nom du juge et le vrai motif de l’affaire, nous sommes donc ainsi complétement édifiés sur le tout.

104. La justice subalterne ou foncière connoissoit des affaires de simple police. — « La requête civile est une voie de droit par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement. » (Dict. de Furetière.) — La chambre du conseil étoit celle où se rapportoient les procès par écrit. Les demandes en cassation d’arrêt étoient portées au conseil privé, composé de conseillers d’état, sous la présidence des chambres.

105. C’est l’invention de la petite poste. Loret en parle, mais sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux résultat. Voici ce qu’il écrivoit, sous la date du 13 août 1653, au livre 4, p. 95, de sa Muse historique :

On va bientôt mettre en pratique,
Pour la commodité publique,
Un certain établissement
(Mais c’est pour Paris seulement)
De boîtes nombreuses et drues
Aux petites et grandes rues,
Où, par soi-même ou son laquais,
On pourra porter des paquets,
Et dedans, à toute heure, mettre
Avis, billet, missive ou lettre,
Que des gens commis pour cela
Iront chercher et prendre là,
Pour, d’une diligence habile,
Les porter par toute la ville…
Et si l’on veut savoir combien
Coûtera le port d’une lettre,
(Chose qu’il ne faut pas obmettre)
Afin que nul n’y soit trompé,
Ce ne sera qu’un sou tapé…

Un siècle après, l’utile et malheureux établissement de 1653 étoit si bien oublié, que, M. de Chamousset l’ayant remis sur pied, on lui en fit honneur comme s’il étoit le premier qui en eût eu l’idée. V. Mémoires secrets, 28 avril 1773, t. 6, p. 363–364.

106. Encore une idée de la même famille qu’une des plus plaisantes de Molière et de Racine. Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire, offre à Angélique de lui faire voir une dissection. Dans les Plaideurs, il y a un passage qui rappelle plus directement la phrase de Furetière, et qui pourroit même en procéder réellement. Les Plaideurs, en effet, ne sont que de 1668.

N’avez vous jamais iDandin.
N’avez vous jamais vu donner la question ?

Non, et ne le verrai, Isabelle.
Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.

N’avez vous jamais iDandin.
Venez, je vous en veux faire passer l’envie.

Venez, je vous en veux faire p(Acte 3, sc. 4.)

Du reste, les similitudes de traits et de scènes qui peuvent exister entre les Plaideurs et le Roman bourgeois ne doivent pas étonner. Furetière étoit de la société des gais buveurs qui se réunissoient au Mouton du cimetière Saint-Jean, et au milieu de laquelle naquit et grandit peu à peu la comédie de Racine. Louis Racine, dans ses Mémoires sur son père (page 74), avoue lui-même indirectement cette collaboration de la spirituelle compagnie.

107. C’est là en effet que les bouquinistes avoient leurs étalages ; ils y faisoient si grand commerce, que les libraires, jaloux, se plaignirent du dommage que leurs boutiques en éprouvoient. Après de longs débats, dont Gui Patin a parlé dans sa lettre du 30 septembre 1650, ceux-ci eurent gain de cause, et parvinrent à faire « quitter la place à cinquante libraires qui y étoient, etc. » Entre autres mémoires écrits pour cette affaire, il en est un en faveur des bouquinistes, et dont Baluze pourroit bien être l’auteur, qui a été publié dans la Bibliothèque de l’école des Chartes, 2e série, t. 5, p. 370.

108. Cette façon de rimer, et partant de prononcer, n’étoit pas si exclusivement gasconne que le dit Charroselles. Sous Louis XIII, on ne faisoit pas autrement à Paris. Grâce à la prononciation, dur y rimoit très bien avec cœur, ce dont s’indignoit le Normand Malherbe. « Il ne vouloit pas, dit Tallemant, qu’on rimât sur bonheur ni sur malheur, parce que les Parisiens n’en prononcent que l’u, comme s’il y avoit bonhur, malhur, etc. » (Historiettes, édit. in-12, t. 1, p. 267.)

109. Alors on faisoit une grande différence entre la maison à porte cochère et la maison à petite porte. C’est d’après cela que l’on calculoit la fortune du propriétaire ou du locataire. Pendant la fronde, quand on créa une garde bourgeoise pour la défense de la ville, les portes cochères durent fournir chacune un cavalier, tandis que les portes ordinaires ne devoient qu’un fantassin. On lit à ce propos dans le Courrier burlesque de la guerre de Paris :

Le mardi (12 janvier 1649), le conseil de ville
Fit un reglement fort utile,
Savoir, que pour lever soldats,
Tant de pied comme sur dadas,
L’on taxeroit toutes les portes,
Petites, grandes, foibles, fortes ;
Que la cochère fourniroit
Tant que le blocus dureroit
Un bon cheval avec un homme,
Ou qu’elle donneroit la somme
De quinze pistoles de poids,
Payable la première fois ;
Les petites, un mousquetaire,
Ou trois pistoles pour en faire.

(Pièces à la suite des Mémoires du cadinal de Retz, Amst., 1719, in-12, t. 4, p. 270.)

110. Cette curieuse énumération de frais rappelle celle que fait Molière dans les Fourberies de Scapin (acte 2, scène 8). Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage que j’indique ne fût encore qu’une réminiscence, étendue, du reste, et complétée, du Roman bourgeois.


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