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Humphrey Milford (p. xiii-xvi).

Ayant, depuis 1890, eu constamment l’occasion ou le devoir de suivre l’évolution intellectuelle et sociale dans les pays de langue anglaise, j’ai lu chaque année les œuvres d’imagination qui paraissaient, à cet égard, les plus révélatrices. Telle est l’origine du présent essai.

Pendant ces trente années, le goût et l’enseignement de l’anglais se développaient à tel point en France comme dans les autres pays qu’une vaste audience, une clientèle permanente, sont désormais acquises aux romans britanniques ou américains, publiés chez nous dans le texte original.

La Standard Collection de M. Louis Conard a remplacé dans nos bibliothèques et chez nos libraires la collection Tauchnitz. Ce qui manque aux lecteur, c’est le moyen de choisir, et leur embarras est parfois pathétique. Ils savent les noms des romanciers d’il y a bientôt cent ans : Scott et Dickens, par exemple, et ceux d’il y a cinquante ans : George Eliot et Thackeray. Parmi les contemporains, ceux dont l’œuvre est terminée ou consacrée ne leur sont pas tout à fait inconnus : Meredith et Hardy, Kipling et Wells, voire Bennett ou Galsworthy. Ils n’ignorent donc pas tout à fait ce qui, dans la fiction anglaise, fut autrefois, mais a cessé d’être, une force active, présente, utilisable. Ils ignorent, en revanche (car, où s’adresseraient-ils pour se renseigner ?), les romanciers dont l’œuvre, moins connue, est actuellement en train d’exprimer et refléter, parfois d’inspirer, quelques-uns des plus grands mouvements de l’action et de la sensibilité contemporaines. Sur cent noms d’auteurs inscrits au catalogue de telle collection, il en est quatre-vingt-dix dont ni la presse ni l’enseignement ne leur ont encore révélé la tendance ou le domaine. Ils cherchent un récit d’aventures et tombent sur une comédie de salon, ou réciproquement. L’Université, la Revue, ne se risquent guère à leur faire connaître un auteur que lorsqu’il est entré déjà dans l’histoire, c’est-à-dire embaumé, fini. Mon objet est de leur signaler non seulement les romanciers anglais dont l’œuvre est d’hier, mais ceux qui sont encore des forces actives, efficaces, pour aujourd’hui et pour demain. Quelques-uns sont déjà morts, par exemple Samuel Butler, dont l’influence fut énorme sur la génération contemporaine. La plupart sont encore en pleine production.

Il a fallu, pour expliquer l’état actuel du roman anglais, remonter à ses origines, d’ailleurs récentes, et tracer son développement jusqu’à nos jours — c’est l’objet d’un premier tiers du livre ; puis présenter son histoire au cours de la dernière génération, depuis 1890 jusqu’à 1910 — c’est l’objet du second tiers.

La troisième partie traite de la période immédiatement contemporaine et des écrivains dont l’œuvre se déroule et se publie actuellement. C’est là qu’on trouvera des clartés sur ces auteurs inconnus chez nous, célèbres chez eux, qui remplissent le catalogue des collections modernes et devant lesquels le lecteur hésitant ne fait encore aucune différence et finit par s’abstenir.

En un si court volume, il ne saurajt être question que de les présenter. Ce livre ne prétend point à autre chose. Il ne consiste guère qu’en une série d’introductions. Autant dire qu’en maint endroit il ressemble à un précis, à un manuel. C’est la rançon de son utilité. Le guide du voyageur, pour être efficace, doit se résigner aux nomenclatures. Même si je n’avais fait qu’un Joanne de la littérature d’imagination en Grande-Bretagne, mon effort ne serait pas tout à fait stérile, surtout dans un temps où le roman anglais a cessé d’être un livre qui peut sans inconvénient traîner sur toutes les tables, être mis en toutes les mains.

C’est de propos délibéré que j’ai évité de traduire les titres. Ces pages s’adressent principalement au lecteur sachant déjà l’anglais. Toute traduction de titre avant celle de l’ouvrage entier est une impertinence, ou tout au moins une anticipation. Entre toutes les trahisons du traducteur, la pire est celle du titre.

Je m’excuse auprès des auteurs vivants que j’ai cités de n’avoir le plus souvent fait précéder leurs noms d’aucune appellation de politesse. Ce n’est point par familiarité (la plupart me sont personnellement inconnus), mais par simplicité, et dans le sentiment d’une égalité artistique, qui ne saurait leur être préjudiciable, avec leurs plus grands contemporains et leurs plus grands devanciers. À tort ou à raison, j’ai donc dit : Hugh Walpole et Frank Swinnerton, tout comme déjà l’on dit chez nous : Rudyard Kipling et Thomas Hardy.