Le Roi des montagnes/05

CHAPITRE V

LES GENDARMES


Le Roi ne paraissait pas fort ému. Cependant ses sourcils étaient plus rapprochés qu’à l’ordinaire, et les rides de son front formaient un angle aigu entre les deux yeux. Il demanda au nouveau venu :

« Par où montent-ils ?

— Par Castia.

— Combien de compagnies ?

— Une.

— Laquelle ?

— Je ne sais.

— Attendons. »

Un second messager arrivait à toutes jambes pour donner l’alarme. Hadgi-Stavros lui cria du plus loin qu’il le vit : « Est-ce la compagnie de Périclès ? »

Le brigand répondit : « Je n’en sais rien ; je ne sais pas lire les numéros. » Un coup de feu retentit dans le lointain. « Chut ! » fit le Roi en tirant sa montre. L’assemblée observa un silence religieux. Quatre coups de fusil se succédèrent de minute en minute. Le dernier fut suivi d’une détonation violente qui ressemblait à un feu de peloton. Hadgi-Stavros remit en souriant sa montre dans sa poche.

« C’est bien, dit-il ; rentrez les bagages au dépôt, et servez-nous du vin d’Égine ; c’est la compagnie de Périclès.

Il m’aperçut dans mon coin, juste au moment où il achevait sa phrase. Il m’appela d’un ton goguenard :

« Venez, monsieur l’Allemand, vous n’êtes pas de trop. Il est bon de se lever matin : on voit des choses curieuses. Votre soif est-elle éveillée ? Vous boirez un verre de vin d’Égine avec nos braves gendarmes. »

Cinq minutes plus tard on apporta trois outres énormes, tirées de quelque magasin secret. Une sentinelle attardée vint dire au Roi :

« Bonne nouvelle ! les gendarmes de Périclès ! »

Quelques brigands s’empressèrent au-devant de la troupe. Le Corfiote, beau parleur, courut haranguer le capitaine. Bientôt on entendit le tambour ; on vit poindre le drapeau bleu, et soixante hommes bien armés défilèrent sur deux rangs jusqu’au cabinet d’Hadgi-Stavros. Je reconnus M. Périclès pour l’avoir admiré à la promenade de Patissia. C’était un jeune officier de trente-cinq ans, brun, coquet, aimé des dames, beau valseur à la cour, et portant avec grâce les épaulettes de fer-blanc. Il remit son sabre au fourreau, courut au Roi des montagnes et l’embrassa sur la bouche en lui disant : « Bonjour, parrain !

— Bonjour, petit, répondit le Roi en lui caressant la joue du revers de la main. Tu t’es toujours bien porté ?

— Merci. Et toi ?

— Comme tu vois. Et la famille ?

— Mon oncle l’évêque a les fièvres.

— Amène-le moi ici, je le guérirai. Le préfet de police va mieux ?

— Un peu ; il te dit bien des choses ; le ministre aussi.

— Quoi de nouveau

— Bal au palais pour le 15. C’est décidé : le Siècle l’a dit.

— Tu danses donc toujours ? Et que fait-on à la Bourse ?

— Baisse sur toute la ligne.

— Bravo ! As-tu des lettres pour moi ?

— Oui ; les voici. Photini n’était pas prête. Elle t’écrira par la poste.

— Un verre de vin… À ta santé, petit !

— Dieu te bénisse, parrain ! Quel est ce Franc qui nous écoute ?

— Rien : un Allemand sans conséquence. Tu ne sais rien à faire pour nous ?

— Le payeur général envoie vingt mille francs à Argos. Les fonds passeront demain soir par les roches Scironiennes.

— J’y serai. Faut-il beaucoup de monde ?

— Oui : la caisse est escortée de deux compagnies.

— Bonnes ou mauvaises ?

— Détestables. Des gens à se faire tuer.

— Je prendrai tout mon monde. En mon absence, tu garderas nos prisonniers.

— Avec plaisir. À propos, j’ai les ordres les plus sévères. Tes Anglaises ont écrit à leur ambassadeur. Elles appellent l’armée entière à leur secours.

— Et c’est moi qui leur ai fourni le papier ! Ayez donc confiance aux gens.

— Il faudra écrire mon rapport en conséquence. Je leur raconterai une bataille acharnée.

— Nous rédigerons cela ensemble.

— Oui. Cette fois, parrain, c’est moi qui remporte la victoire.

— Non !

— Si ! J’ai besoin d’être décoré.

— Tu le seras un autre jour. Quel insatiable ! Il n’y a pas un an que je t’ai fait capitaine !

— Mais comprends donc, cher parrain, que tu as intérêt à te laisser vaincre. Lorsqu’on saura que ta bande est dispersée, la confiance renaîtra, les voyageurs viendront et tu feras des affaires d’or.

— Oui, mais si je suis vaincu, la Bourse montera, et je suis à la baisse.

— Tu m’en diras tant ! Au moins, laisse-moi te massacrer une douzaine d’hommes !

— Soit. Cela ne fera de mal à personne. De mon côté, il faut que je t’en tue dix.

— Comment ? On verra bien à notre retour que la compagnie est au complet.

— Du tout. Tu les laisseras ici ; j’ai besoin de recrues.

— En ce cas, je te recommande le petit Spiro, mon adjudant. Il sort de l’école des Évelpides, il a de l’instruction et de l’intelligence. Le pauvre garçon ne touche que soixante-dix-huit francs par mois, et ses parents ne sont pas heureux. S’il reste dans l’armée, il ne sera pas sous-lieutenant avant cinq ou six ans ; les cadres sont encombrés. Mais qu’il se fasse remarquer dans ta troupe ; on lui offrira de le corrompre, et il aura sa nomination dans six mois.

— Va pour le petit Spiro ! Sait-il le français !

— Passablement.

— Je le garderai peut-être. S’il faisait mon affaire, je l’intéresserais dans l’entreprise ; il deviendrait actionnaire. Tu remettras à qui de droit notre compte rendu de l’année. Je donne 82 pour 100.

— Bravo ! mes huit actions m’auront plus rapporté que ma solde de capitaine. Ah parrain, quel métier que le mien !

— Que veux-tu ? Tu serais brigand, sans les idées de ta mère. Elle a toujours prétendu que tu manquais de vocation. À ta santé ! À la vôtre, monsieur l’Allemand ! Je vous présente mon filleul, le capitaine Périclès, un charmant jeune homme qui sait plusieurs langues, et qui voudra bien me remplacer auprès de vous pendant mon absence. Mon cher Périclès, je te présente monsieur, qui est docteur et qui vaut quinze mille francs. Croirais-tu que ce grand docteur-là, tout docteur qu’il est, n’a pas encore su faire payer sa rançon par nos Anglaises ! Le monde dégénère, petit : il valait mieux de mon temps. »

Là-dessus, il se leva lestement, et courut donner quelques ordres pour le départ. Était-ce le plaisir d’entrer en campagne, ou la joie d’avoir vu son filleul ? Il semblait tout rajeuni ; il avait vingt ans de moins, il riait, il plaisantait, il secouait sa majesté royale. Je n’aurais jamais supposé que le seul événement capable de dérider un brigand fût l’arrivée de la gendarmerie. Sophoclis, Vasile, le Corfiote et les autres chefs répandirent dans tout le camp les volontés du Roi. Chacun fut bientôt prêt à partir, grâce à l’alerte du matin. Le jeune adjudant Spiro et les neuf hommes choisis parmi les gendarmes échangèrent leurs uniformes contre l’habit pittoresque des bandits. Ce fut un véritable escamotage : le ministre de la Guerre, s’il eût été là, n’en aurait senti que le vent. Les nouveaux brigands ne témoignèrent nul regret de leur premier état. Les seuls qui murmurèrent furent ceux qui restaient sous le drapeau. Deux ou trois moustaches grises disaient hautement qu’on faisait la part trop belle au choix et qu’on ne tenait pas assez compte de l’ancienneté. Quelques grognards vantaient leurs états de service et prétendaient avoir fait un congé dans le brigandage. Le capitaine les calma de son mieux en promettant que leur tour viendrait.

Hadgi-Stavros, avant de partir, remit toutes les clefs à son suppléant. Il lui montra la grotte au vin, la caverne aux farines, la crevasse au fromage et le tronc d’arbre où l’on serrait le café. Il lui enseigna toutes les précautions qui pouvaient empêcher notre fuite et conserver un capital si précieux. Le beau Périclès répondit en souriant : « Que crains-tu ? Je suis actionnaire. »

À sept heures du matin, le Roi se mit en marche et ses sujets défilèrent un à un derrière lui. Toute la bande s’éloigna dans la direction du nord, en tournant le dos aux roches Scironiennes. Elle revint, par un chemin assez long, mais commode, jusqu’au fond du ravin qui passait sous notre appartement. Les brigands chantaient du haut de leur tête, en piétinant dans l’eau de la cascade. Leur marche guerrière était une chanson de quatre vers, un péché de jeunesse d’Hadgi-Stavros :

Un Clephte aux yeux noirs descend dans les plaines ; Son fusil doré…, etc.

Vous devez connaître cela ; les petits garçons d’Athènes ne chantent pas autre chose en allant au catéchisme.

Mme Simons, qui dormait auprès de sa fille et qui rêvait gendarmes, comme toujours, se réveilla en sursaut et courut à la fenêtre, c’est-à-dire à la cascade. Elle fut cruellement désabusée en voyant des ennemis où elle espérait des sauveurs. Elle reconnut le Roi, le Corfiote et beaucoup d’autres. Ce qui l’étonna plus encore, c’est l’importance et le nombre de cette expédition matinale. Elle compta jusqu’à soixante hommes à la suite d’Hadgi-Stavros. « Soixante ! pensa-t-elle : il n’en resterait que vingt pour nous garder ! » L’idée d’une évasion, qu’elle repoussait l’avant-veille, se représenta avec quelque autorité à son esprit. Au milieu de ses réflexions, elle vit défiler une arrière-garde qu’elle n’attendait pas. Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt hommes ! Il ne restait donc plus personne au camp ! Nous étions libres ! « Mary-Ann ! » cria-t-elle. Le défilé continuait toujours. La bande se composait de quatre-vingts brigands ; il en partait quatre-vingt-dix ! Une douzaine de chiens fermaient la marche ; mais elle ne prit pas la peine de les compter.

Mary-Ann se leva au cri de sa mère et se précipita hors de la tente.

« Libres ! criait Mme Simons. Ils sont tous partis. Que dis-je ? Il en est parti plus qu’il n’y en avait. Courons, ma fille ! »

Elles coururent à l’escalier et virent le camp du Roi occupé par les gendarmes. Le drapeau grec flottait triomphalement au faîte du sapin. La place d’Hadgi-Stavros était occupée par M. Périclès. Mme Simons vola dans ses bras avec un tel emportement, qu’il eut du mal à parer l’embrassade.

« Ange de Dieu, lui dit-elle, les brigands sont partis ! »

Le capitaine répondit en anglais : « Oui, madame.

— Vous les avez mis en fuite ?

— Il est vrai, madame, que sans nous ils seraient encore ici.

— Excellent jeune homme ! La bataille à dû être terrible !

— Pas trop : bataille sans larmes. Je n’ai eu qu’un mot à dire.

— Et nous sommes libres ?

— Assurément.

— Nous pouvons retourner à Athènes ?

— Quand il vous plaira.

— Eh bien, partons !

— Impossible pour le moment.

— Que faisons-nous ici ?

— Notre devoir de vainqueurs : nous gardons le champ de bataille !

— Mary-Ann, serrez la main de monsieur. »

La jeune Anglaise obéit.

« Monsieur, reprit Mme Simons, c’est Dieu qui vous envoie. Nous avions perdu toute espérance. Notre seul défenseur était un jeune Allemand de la classe moyenne, un savant qui cueille des herbes et qui voulait nous sauver par les chemins les plus saugrenus. Enfin, nous voici ! J’étais bien sûre que nous serions délivrées par la gendarmerie. N’est-il pas vrai, Mary-Ann ?

— Oui, maman.

— Sachez, monsieur, que ces brigands sont les derniers des hommes. Ils ont commencé par nous prendre tout ce que nous avions sur nous.

— Tout ? demanda le capitaine.

— Tout, excepté ma montre, que j’avais eu soin de cacher.

— Vous avez bien fait, madame. Et ils ont gardé ce qu’ils vous avaient pris ?

— Non, ils nous ont rendu trois cents francs, un nécessaire d’argent et la montre de ma fille.

— Ces objets sont encore en votre possession ?

— Sans doute.

— Vous avait-on pris vos bagues et vos pendants d’oreilles ?

— Non, monsieur le capitaine.

— Soyez assez bonne pour me les donner.

— Vous donner quoi ?

— Vos bagues, vos pendants d’oreilles, un nécessaire d’argent, deux montres et une somme de trois cents francs. »

Mme Simons se récria vivement ; « Quoi monsieur, vous voulez nous reprendre ce que les brigands nous ont rendu ? »

Le capitaine répondit avec dignité : « Madame, je fais mon devoir.

— Votre devoir est de nous dépouiller ?

— Mon devoir est de recueillir toutes les pièces de conviction nécessaires au procès d’Hadgi-Stavros.

— Il sera donc jugé ?

— Dès que nous l’aurons pris.

— Il me semble que nos bijoux et notre argent ne serviront de rien, et que vous avez abondamment de quoi le faire pendre. D’abord, il a arrêté deux Anglaises : que faut-il de plus ?

— Il faut, madame, que les formes de la justice soient observées.

— Mais, cher monsieur, parmi les objets que vous me demandez, il en est auxquels je tiens beaucoup.

— Raison de plus, madame, pour me les confier.

— Mais si je n’ai plus de montre, je ne saurai jamais…

— Madame, je me ferai toujours un bonheur de vous dire quelle heure il est. »

Mary-Ann fit observer à son tour qu’il lui répugnait de quitter ses pendants d’oreilles.

« Mademoiselle, répliqua le galant capitaine, vous êtes assez belle pour n’avoir pas besoin de parure. Vous vous passerez mieux de joyaux que vos joyaux ne se passeront de vous.

— Vous êtes trop bon, monsieur, mais mon nécessaire est un meuble indispensable. Qui dit nécessaire dit chose dont on ne saurait se passer.

— Vous avez mille fois raison, mademoiselle ; aussi je vous supplie de ne pas insister sur ce point. Ne redoublez point le regret que j’ai déjà de dépouiller légalement deux personnes aussi distinguées. Hélas ! mademoiselle, nous autres militaires, nous sommes les esclaves de la consigne, les instruments de la loi, les hommes du devoir. Daignez accepter mon bras, j’aurai l’honneur de vous conduire jusqu’à votre tente. Là, nous procéderons à l’inventaire, si vous voulez bien le permettre. »

Je n’avais pas perdu un mot de tout ce dialogue, et je m’étais contenu jusqu’à la fin ; mais quand je vis ce friponneau de gendarme offrir son bras à Mary-Ann pour la dévaliser poliment, je me sentis bouillir, et je marchai droit à lui pour lui dire son fait. Il dut lire dans mes yeux l’exorde de mon discours, car il me lança un regard menaçant, abandonna ces dames sur l’escalier de leur chambre, plaça une sentinelle à la porte et revint à moi en disant : « A nous deux ! »

Il m’entraîna, sans ajouter un mot, jusqu’au fond du cabinet du Roi. Là, il se campa devant moi, me regarda entre les yeux et me dit : « Monsieur, vous entendez l’anglais ? »

Je confessai ma science. Il reprit :

« Vous savez le grec aussi ?

— Oui, monsieur.

— Alors, vous êtes trop savant. Comprenez-vous mon parrain qui s’amuse à raconter nos affaires devant vous ? Passe encore pour les siennes ; il n’a pas besoin de se cacher. Il est Roi, il ne relève que de son sabre. Mais moi, que diable ! mettez-vous à ma place. Ma position est délicate, et j’ai bien des choses à ménager. Je ne suis pas riche ; je n’ai que ma solde, l’estime de mes chefs et l’amitié des brigands. L’indiscrétion d’un voyageur peut me faire perdre les deux tiers de ma fortune.

— Et vous comptez que je garderai le secret sur vos infamies !

— Lorsque je compte sur quelque chose, monsieur, ma confiance est bien rarement trompée. Je ne sais pas si vous sortirez vivant de ces montagnes, et si votre rançon sera jamais payée. Si mon parrain doit vous couper la tête, je suis tranquille, vous ne causerez pas. Si, au contraire, vous repassez par Athènes, je vous conseille en ami de vous taire sur ce que vous avez vu. Imitez la discrétion de feu Mme la duchesse de Plaisance, qui fut arrêtée par Bibichi et qui mourut dix ans plus tard sans avoir conté à personne les détails de son aventure. Connaissez-vous un proverbe qui dit : « La langue coupe la tête » ? Méditez-le sérieusement, et ne vous mettez point dans le cas d’en vérifier l’exactitude.

— La menace…

— Je ne vous menace pas, monsieur. Je suis un homme trop bien élevé pour m’emporter à des menaces : je vous avertis. Si vous bavardiez, ce n’est pas moi qui me vengerais. Mais tous les hommes de ma compagnie ont un culte pour leur capitaine. Ils prennent mes intérêts plus chaudement que moi-même, et ils seraient impitoyables, à mon grand regret, pour l’imprudent qui m’aurait causé quelque ennui.

— Que craignez-vous, si vous avez tant de complices ?

— Je ne crains rien des Grecs, et, en temps ordinaire, j’insisterais moins fortement sur mes recommandations. Nous avons bien parmi nos chefs quelques forcenés qui prétendent qu’on doit traiter les brigands comme des Turcs ; mais je trouverais aussi des défenseurs convaincus si l’affaire devait se débattre en famille. Le mal est que les diplomates pourraient s’en mêler et que la présence d’une armée étrangère nuirait sans doute au succès de ma cause. S’il m’arrivait malheur par votre faute, voyez, monsieur, à quoi vous seriez exposé ! On ne fait pas quatre pas dans le royaume sans rencontrer un gendarme. La route d’Athènes au Pirée est sous la surveillance de ces mauvaises têtes, et un accident est bientôt arrivé.

— C’est bien, monsieur, j’y réfléchirai.

— Vous me promettez le secret ?

— Vous n’avez rien à me demander, et je n’ai rien à vous promettre. Vous m’avertissez du danger des indiscrétions. J’en prends note, et je me le tiens pour dit.

— Quand vous serez en Allemagne, vous pourrez raconter tout ce qu’il vous plaira. Parlez, écrivez, imprimez ; peu m’importe. Les ouvrages qu’on publie contre nous ne font de mal à personne, si ce n’est peut-être à leurs auteurs. Libre à vous de tenter l’aventure. Si vous dépeignez fidèlement ce que vous avez vu, les bonnes gens d’Europe vous accuseront de dénigrer un peuple illustre et opprimé. Nos amis, et nous en avons beaucoup parmi les hommes de soixante ans, vous taxeront de légèreté, de caprice et même d’ingratitude. On vous rappellera que vous avez été l’hôte d’Hadgi-Stavros et le mien ; on vous reprochera d’avoir trahi les saintes lois de l’hospitalité. Mais le plus plaisant de l’affaire, c’est que l’on ne vous croira pas. Le public n’accorde sa confiance qu’aux mensonges vraisemblables. Allez donc persuader aux badauds de Paris, de Londres ou de Berlin que vous avez vu un capitaine de gendarmerie embrasser un chef de brigands ! Une compagnie de troupes d’élite faire sentinelle autour des prisonniers d’Hadgi-Stavros pour lui donner le temps de piller la caisse de l’armée ! Les plus hauts fonctionnaires de l’État fonder une compagnie par actions pour détrousser les voyageurs ! Autant vaudrait leur raconter que les souris de l’Attique ont fait alliance avec les chats, et que nos agneaux vont chercher leur nourriture dans la gueule des loups. Savez-vous ce qui nous protège contre les mécontentements de l’Europe ? C’est l’invraisemblance de notre civilisation. Heureusement pour le royaume, tout ce qu’on écrira de vrai contre nous sera toujours trop violent pour être cru. Je pourrais vous citer un petit livre qui n’est pas à notre louange, quoiqu’il soit exact d’un bout à l’autre. On l’a lu un peu partout ; on l’a trouvé curieux à Paris, mais je ne sais qu’une ville où il ait paru vrai : Athènes ! Je ne vous défends pas d’y ajouter un second volume, mais attendez que vous soyez parti : sinon, il y aurait peut-être une goutte de sang à la dernière page.

— Mais, repris-je, s’il se commet une indiscrétion avant mon départ, comment saurez-vous qu’elle vient de moi ?

— Vous êtes seul dans mon secret. Les Anglaises sont persuadées que je les délivre d’Hadgi-Stavros. Je me charge de les tenir dans l’erreur jusqu’au retour du Roi. C’est l’affaire de deux jours, trois au plus. Nous sommes à quarante nouveaux stades (40 kilomètres) des roches Scironiennes ; nos amis y arriveront dans la nuit. Ils feront leur coup demain soir, et, vainqueurs ou vaincus, ils seront ici lundi matin. On saura prouver aux prisonnières que les brigands nous ont surpris. Tant que mon parrain sera absent, je vous protégerai contre vous-même en vous tenant loin de ces dames. Je vous emprunte votre tente. Vous devez voir, monsieur, que j’ai la peau plus délicate que ce digne Hadgi-Stavros, et que je ne saurais exposer mon teint aux intempéries de l’air. Que dirait-on, le 15, au bal de la Cour, si l’on me voyait hâlé comme un paysan ? D’ailleurs, il faut que je tienne compagnie à ces pauvres désolées ; c’est mon devoir de libérateur. Quant à vous, vous coucherez ici au milieu de mes soldats. Permettez-moi de donner un ordre qui vous concerne. Ianni ! brigadier Ianni ! Je te confie la garde de monsieur. Place autour de lui quatre sentinelles qui le surveilleront nuit et jour et l’accompagneront partout, l’arme au bras. Tu les relèveras de deux heures en deux heures. Marche ! »

Il me salua avec une politesse légèrement ironique et descendit en chantonnant l’escalier de Mme Simons. La sentinelle lui porta les armes.

Dès cet instant commença pour moi un supplice dont l’esprit humain ne saurait se faire aucune idée. Chacun sait ou devine ce que peut être une prison ; mais essayez de vous figurer une prison vivante et ambulante, dont les quatre murs vont et viennent, s’écartent et se rapprochent, tournent et retournent, se frottent les mains, se grattent, se mouchent, se secouent, se démènent et fixent obstinément huit grands yeux noirs sur le prisonnier ! J’essayai de la promenade ; mon cachot à huit pattes régla son pas sur le mien. Je poussai jusqu’aux frontières du camp : les deux hommes qui me précédaient s’arrêtèrent court, et je donnai du nez contre leurs uniformes. Cet accident m’expliqua une inscription que j’avais lue souvent, sans la comprendre, dans le voisinage des places fortes : Limite de la garnison. Je revins : mes quatre murs tournèrent sur eux-mêmes comme des décors de théâtre dans un changement à vue. Enfin, las de cette façon d’aller, je m’assis. Ma prison se mit à marcher autour de moi : je ressemblais à un homme ivre qui voit tourner sa maison. Je fermais les yeux ; le bruit cadencé du pas militaire me fatigua bientôt le tympan. « Au moins, pensai-je en moi-même, si ces quatre guerriers daignaient causer avec moi ! Je vais leur parler grec : c’est un moyen de séduction qui m’a toujours réussi auprès des sentinelles. » J’essayai, mais en pure perte. Les murs avaient peut-être des oreilles, mais l’usage de la voix leur était interdit : on ne parle pas sous les armes ! Je tentai de la corruption. Je tirai de ma poche l’argent qu’Hadgi-Stavros m’avait rendu et que le capitaine avait oublié de me prendre. Je le distribuai aux quatre points cardinaux de mon logis. Les murs sombres et renfrognés prirent une physionomie riante, et mon cachot fut illuminé comme d’un rayon de soleil. Mais, cinq minutes plus tard, le brigadier vint relever les sentinelles ; il y avait juste deux heures que j’étais prisonnier ! La journée me parut longue, la nuit éternelle. Le capitaine s’était adjugé du même coup ma chambre et ma couche, et le rocher qui me servait de lit n’était pas moelleux comme la plume. Une petite pluie pénétrante comme un acide me fit sentir cruellement que la toiture est une belle invention, et que les couvreurs rendent de vrais services à la société. Si parfois, en dépit des rigueurs du ciel, je parvenais-à m’endormir, j’étais presque aussitôt réveillé par le brigadier Ianni, qui donnait le mot d’ordre. Enfin, vous le dirai-je ? dans la veille et dans le sommeil, je croyais voir Mary-Ann et sa respectable mère serrer les mains de leur libérateur. Ah ! monsieur, comme je commençai à rendre justice au bon vieux Roi des montagnes ! Comme je retirai les malédictions que j’avais lancées contre lui ! Comme je regrettai son gouvernement doux et paternel ! comme je soupirai après son retour ! comme je le recommandai chaudement dans mes prières ! « Mon Dieu ! disais-je avec ferveur, donnez la victoire à votre serviteur Hadgi-Stavros ! Faites tomber devant lui tous les soldats du royaume ! Remettez en ses mains la caisse et jusqu’au dernier écu de cette infernale armée ! Et renvoyez-nous les brigands pour que nous soyons délivrés des gendarmes ! »

Comme j’achevais cette oraison, un feu de file bien nourri se fit entendre au milieu du camp. Cette surprise se renouvela plusieurs fois dans le cours de la journée et de la nuit suivante. C’était encore un tour de M. Périclès. Pour mieux tromper Mme Simons et lui persuader qu’il la défendait contre une armée de bandits, il commandait, de temps à autre, un exercice à feu.

Cette fantaisie faillit lui coûter cher. Quand les brigands arrivèrent au camp, le lundi, au petit jour, ils crurent avoir affaire à de vrais ennemis, et ripostèrent par quelques balles, qui malheureusement n’atteignirent personne.

Je n’avais jamais vu d’armée en déroute lorsque j’assistai au retour du Roi des montagnes. Ce spectacle eut donc pour moi tout l’attrait d’une première représentation. Le ciel avait mal exaucé mes prières. Les soldats grecs s’étaient défendus avec tant de fureur, que le combat s’était prolongé jusqu’à la nuit. Formés en carré autour des deux mulets qui portaient la caisse, ils avaient d’abord répondu par un feu régulier aux tirailleurs d’Hadgi-Stavros. Le vieux pallicare, désespérant d’abattre un à un cent vingt hommes qui ne reculaient pas, avait attaqué la troupe à l’arme blanche. Ses compagnons nous assurèrent qu’il avait fait des merveilles, et le sang dont il était couvert montrait assez qu’il avait payé de sa personne. Mais la baïonnette avait eu le dernier mot. La troupe avait tué quatorze brigands dont un chien. Une balle de calibre avait arrêté l’avancement du jeune Spiro, cet officier de tant d’avenir ! Je vis arriver une soixantaine d’hommes recrus de fatigue, poudreux, sanglants, contusionnés et blessés. Sophoclis avait une balle dans l’épaule ; on le portait. Le Corfiote et quelques autres étaient restés en route, qui chez les bergers, qui dans un village, qui sur la roche nue, au bord du chemin.

Toute la bande était morne et découragée. Sophoclis hurlait de douleur. J’entendis quelques murmures contre l’imprudence du Roi, qui exposait la vie de ses compagnons pour une misérable somme, au lieu de détrousser paisiblement les voyageurs riches et débonnaires.

Le plus valide, le plus reposé, le plus content, le plus gaillard de la troupe était le Roi. On lisait sur son visage la fière satisfaction du devoir accompli. Il me reconnut tout d’abord au milieu de mes quatre hommes, et me tendit cordialement la main. « Cher prisonnier, me dit-il, vous voyez un roi bien maltraité. Ces chiens de soldats n’ont pas voulu lâcher la caisse. C’était de l’argent à eux : ils ne se seraient pas fait tuer pour le bien d’autrui. Ma promenade aux roches Scironiennes ne m’a rien rapporté, et j’ai dépensé quatorze combattants, sans compter quelques blessés qui ne guériront pas. Mais n’importe : je me suis bien battu. Ces coquins-là étaient plus nombreux que nous, et ils avaient des baïonnettes. Sans quoi… ! Allons, cette journée m’a rajeuni. Je me suis prouvé à moi-même que j’avais encore du sang dans les veines. »

Et il fredonna les premiers vers de sa chanson favorite : « Un Clephte aux yeux noirs… » Il poursuivit : « Par Jupiter ! (comme disait lord Byron) je ne voudrais pas pour vingt mille autres francs être resté chez moi depuis samedi. On mettra encore cela dans mon histoire. On dira qu’à soixante-dix ans passés je suis tombé à grands coups de sabre au milieu des baïonnettes, que j’ai fendu trois ou quatre soldats de ma propre main, et que j’ai fait dix lieues à pied dans la montagne pour revenir ici prendre ma tasse de café. Cafedgi, mon enfant, fais ton devoir : j’ai fait le mien. Mais où diable est Périclès ? »

Le joli capitaine reposait encore sous sa tente. Ianni courut le chercher et l’amena tout endormi, les moustaches défrisées, la tête soigneusement emmaillotée dans un mouchoir. Je ne sais rien de tel pour réveiller un homme qu’un verre d’eau froide ou une mauvaise nouvelle. Lorsque M. Périclès apprit que le petit Spiro et deux autres gendarmes étaient restés sur le terrain, ce fut bien une autre déroute. Il arracha son foulard, et, sans le tendre respect qu’il avait pour sa personne, il se serait arraché les cheveux.

« C’est fait de moi, s’écria-t-il. Comment expliquer leur présence parmi vous ? et en costume de brigands, encore ! On les aura reconnus ; les autres sont maîtres du champ de bataille ! Dirai-je qu’ils avaient déserté pour se mettre avec vous ? Que vous les aviez faits prisonniers ? On demandera pourquoi je n’en avais pas parlé. Je l’attendais pour faire mon grand rapport. J’ai écrit hier soir que je te serrais de près sur le Parnès, et que tous nos hommes étaient admirables. Sainte-Vierge, je n’oserai pas me montrer dimanche à Patissia ! Que va-t-on dire, le 15, au bal de la cour ? Tout le corps diplomatique s’occupera de moi. On réunira le Conseil. Serai-je seulement invité ?

— Au Conseil ? demanda le brigand.

— Non ; au bal de la cour !

— Danseur ! va.

— Mon Dieu mon Dieu qui sait ce qu’on va faire ? S’il ne s’agissait que de ces Anglaises, je ne me mettrais pas en peine. J’avouerais tout au ministre de la Guerre. Des Anglaises, il y en a assez. Mais prêter mes soldats pour attaquer la caisse de l’armée ! Envoyer Spiro contre la ligne ! On me montrera au doigt ; je ne danserai plus. »

Qui est-ce qui se frottait les mains pendant ce monologue ? C’était le fils de mon père, entre ses quatre soldats.

Hadgi-Stavros, paisiblement assis, dégustait son café à petites gorgées. Il dit à son filleul : « Te voilà bien embarrassé ! Reste avec nous. Je t’assure un minimum de dix mille francs par an, et j’enrôle tes hommes. Nous prendrons notre revanche ensemble. »

L’offre était séduisante. Deux jours plus tôt elle aurait enlevé bien des suffrages. Et pourtant elle parut sourire médiocrement aux gendarmes, nullement au capitaine. Les soldats ne disaient rien ; ils regardaient leurs anciens camarades ; ils lorgnaient la blessure de Sophoclis, ils pensaient aux morts de la veille, et ils allongeaient le nez dans la direction d’Athènes, comme pour flairer de plus près l’odeur succulente de la caserne.

Quant à M. Périclès, il répondit avec un embarras visible : « Je te remercie, mais j’ai besoin de réfléchir. Mes habitudes sont à la ville, je suis d’une santé délicate ; les hivers doivent être rudes dans la montagne ; me voici déjà enrhumé. Mon absence serait remarquée à toutes les réunions ; on me recherche beaucoup là-bas ; on m’a souvent proposé de beaux mariages. D’ailleurs, le mal n’est peut-être pas si grand que nous le croyons. Qui sait si les trois maladroits auront été reconnus ? La nouvelle de l’événement arrivera-t-elle avant nous ? J’irai d’abord au Ministère ; je prendrai l’air du bureau. Personne ne viendra me contredire, puisque les deux compagnies poursuivent leur marche sur Argos. Décidément il faut que je sois là ; je dois payer de ma personne. Soigne tes blessés… Adieu ! »

Il fit un signe à son tambour.

Hadgi-Stavros se leva, vint se placer devant moi avec son filleul, qu’il dominait de toute la tête, et me dit : « Monsieur, voilà un Grec d’aujourd’hui ; moi, je suis un Grec d’autrefois. Et les journaux prétendent que nous sommes en progrès ! »

Au roulement du tambour, les murs de ma prison s’écartèrent comme les remparts de Jéricho. Deux minutes après, j’étais dans la tente de Mary-Ann. La mère et la fille s’éveillèrent en sursaut. Mme Simons m’aperçut la première et me cria :

« Eh bien nous partons ?

— Hélas ! madame, nous n’en sommes pas là !

— Où en sommes-nous donc ? Le capitaine nous a donné parole pour ce matin.

— Comment l’avez-vous trouvé, le capitaine ?

— Galant, élégant, charmant ! Un peu trop esclave de la discipline ; c’est bien son seul défaut.

— Coquin et faquin, lâche et bravache, menteur et voleur ! voilà ses vrais noms, madame, et je vous le prouverai.

— Çà, monsieur, qu’est-ce que la gendarmerie vous a donc fait ?

— Ce qu’elle m’a fait, madame ? Daignez venir avec moi, seulement au haut de l’escalier. »

Mme Simons arriva juste à point pour voir les soldats défilant, tambour en tête, les brigands installés à leur place, le capitaine et le Roi bouche à bouche, se donnant le baiser d’adieu. La surprise fut un peu trop forte. Je n’avais pas assez ménagé la bonne dame, et j’en fus puni, car elle s’évanouit tout de son long, à me casser le bras. Je la portai jusqu’à la source ; Mary-Ann lui frappa dans les mains ; je lui lançai une poignée d’eau par le visage. Mais je crois que c’est la fureur qui la fit revenir.

« Le misérable ! cria-t-elle.

— Il vous a dévalisées, n’est-il pas vrai ? Il vous a volé vos montres, votre argent ?

— Je ne regrette pas mes bijoux ; qu’il les garde ! Mais je voudrais pour dix mille francs reprendre les poignées de main que je lui ai données. Je suis Anglaise, et je ne serre pas la main de tout le monde ! »

Ce regret de Mme Simons m’arracha un gros soupir. Elle repartit de plus belle et fit tomber sur moi tout le poids de sa colère. « C’est votre faute, me dit-elle. Ne pouviez-vous pas m’avertir ? Il fallait me dire que les brigands étaient de petits saints en comparaison !

— Mais, madame, je vous avais prévenue qu’il ne fallait pas compter sur les gendarmes.

— Vous me l’avez dit ; mais vous me l’avez dit mollement, lourdement, flegmatiquement. Est-ce que je pouvais vous croire ? Pouvais-je deviner que cet homme n’était que le geôlier de Stavros ? qu’il nous retenait ici pour laisser aux brigands le temps de revenir ? qu’il nous effrayait de dangers imaginaires ? qu’il se disait assiégé pour se faire admirer de nous ? qu’il simulait des attaques nocturnes pour avoir l’air de nous défendre ? Je devine tout à présent, mais dites si vous m’avez rien appris !

— Mon Dieu, madame, j’ai dit ce que je savais, j’ai fait ce que je pouvais.

— Mais, Allemand que vous êtes ! à votre place, un Anglais se serait fait tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille ! »

Les coquelicots sont bien rouges, mais je le fus davantage en entendant l’exclamation de Mme Simons. Je me sentis si troublé que je n’osais ni lever les yeux, ni répondre, ni demander à la chère dame ce qu’elle entendait par ces paroles. Car, enfin, comment une personne aussi raide avait-elle été amenée à tenir un pareil langage devant sa fille et devant moi ? Par quelle porte cette idée de mariage avait-elle pu entrer dans son esprit ? Mme Simons était-elle vraiment femme à décerner sa fille comme récompense honnête au premier libérateur venu ? Il n’y avait pas apparence. N’était-ce pas plutôt une sanglante ironie à l’adresse de mes pensées les plus secrètes ?

Quand je descendais en moi, je constatais avec un légitime orgueil la tiédeur innocente de tous mes sentiments. Je me rendais cette justice, que le feu des passions n’avait pas élevé d’un degré la température de mon cœur. À chaque instant du jour, pour me sonder moi-même, je m’exerçais à penser à Mary-Ann. Je m’étudiais à construire des châteaux en Espagne dont elle était la châtelaine. Je fabriquais des romans dont elle était l’héroïne et moi le héros. Je supposais à plaisir les circonstances les plus absurdes. J’imaginais des événements aussi invraisemblables que l’histoire de la princesse Ypsoff et du lieutenant Reynauld. J’allais jusqu’à me représenter la jolie Anglaise assise à ma droite au fond d’une chaise de poste et passant son beau bras autour de mon long cou. Toutes ces suppositions flatteuses, qui auraient agité profondément une âme moins philosophe que la mienne, ne troublaient pas ma sérénité. Je n’éprouvais point les alternatives de crainte et d’espérance qui sont les symptômes caractéristiques de l’amour. Jamais, au grand jamais, je n’avais senti ces grandes convulsions du cœur dont il est question dans les romans. Donc je n’aimais pas Mary-Ann, j’étais un homme sans reproche, et je pouvais marcher la tête levée. Mais Mme Simons, qui n’avait pas lu dans ma pensée, était bien capable de se tromper sur la nature de mon dévouement. Qui sait si elle ne me soupçonnait pas d’être amoureux de sa fille ? si elle n’avait pas interprété dans un mauvais sens mon trouble et ma timidité ? si elle n’avait pas lâché ce mot mariage pour me forcer à me trahir ? Ma fierté se réveilla contre un soupçon si injuste, et je lui répondis d’une voix ferme, sans toutefois la regarder en face :

« Madame, si j’étais assez heureux pour vous tirer d’ici, je vous jure que cela ne serait pas pour épouser mademoiselle votre fille.

— Et pourquoi donc ? dit-elle d’un ton piqué. Est-ce que ma fille ne vaut pas qu’on l’épouse ? Je vous trouve plaisant, en vérité ! N’est-elle pas assez jolie ? ou assez riche ? ou d’une assez bonne famille ? L’ai-je mal élevée ? Et savez-vous quelque chose à dire contre elle ! Épouser Mlle Simons, mon petit monsieur, c’est un beau rêve ; et le plus difficile s’en contenterait.

— Hélas ! madame, répondis-je, vous m’avez bien mal compris. J’avoue que mademoiselle est parfaite, et, sans sa présence, qui me rend timide, je vous dirais quelle admiration passionnée elle m’a inspirée dès le premier jour. C’est justement pour cela que je n’ai pas l’impertinence de penser qu’aucun hasard puisse m’élever jusqu’à elle. »

J’espérais que mon humilité fléchirait cette mère foudroyante. Mais sa colère ne baissa pas d’un demi-ton !

« Pourquoi ? reprit-elle. Pourquoi ne méritez-vous pas ma fille ? Répondez-moi donc !

— Mais, madame, je n’ai ni fortune, ni position.

— La belle affaire ! Pas de position ! Vous en auriez une, monsieur, si vous épousiez ma fille. Être mon gendre, n’est-ce donc pas une position ? Vous n’avez pas de fortune ! Est-ce que nous vous avons jamais demandé de l’argent ? N’en avons-nous pas assez pour nous, pour vous et pour bien d’autres ? D’ailleurs l’homme qui nous tirera d’ici ne nous fera-t-il pas un cadeau de cent mille francs ? C’est peu de chose, j’en conviens, mais c’est quelque chose. Direz-vous que cent mille francs soient une somme méprisable ? Alors, pourquoi ne méritez-vous pas d’épouser ma fille ?

— Madame, je ne suis pas…

— Voyons, qu’est-ce encore que vous n’êtes pas ? Vous n’êtes pas Anglais !

— Oh ! nullement.

— Eh bien, vous nous croyez donc assez ridicules pour vous faire un crime de votre naissance ? Et ! monsieur, je sais bien qu’il n’est pas donné à tout le monde d’être Anglais. La terre entière ne peut pas être Anglaise… au moins avant quelques années. Mais on peut être honnête homme et homme d’esprit sans être né positivement en Angleterre.

— Pour ce qui est de la probité, madame, c’est un bien que nous nous transmettons de père en fils. De l’esprit, j’en ai juste ce qu’il faut pour être docteur. Mais malheureusement je ne me fais pas d’illusion sur les défauts de ma personne physique, et…

— Vous voulez dire que vous êtes laid, n’est-ce pas ? Non, monsieur, vous n’êtes pas laid. Vous avez une figure intelligente. Mary-Ann, monsieur a-t-il une figure intelligente ?

— Oui, maman, » dit Mary-Ann. Si elle rougit en répondant, sa mère le vit mieux que moi, car mes yeux étaient obstinément cloués à terre.

« D’ailleurs, ajouta Mme Simons, fussiez-vous dix fois plus laid, vous ne le seriez pas encore autant que feu mon mari. Et pourtant je vous prie de croire que j’étais aussi jolie que ma fille, le jour où je lui donnai ma main. Que répondrez-vous à cela ?

— Rien, madame, sinon que vous me comblez, et qu’il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez demain sur la route d’Athènes.

— Que comptez-vous faire ? Cette fois tâchez de trouver un expédient moins ridicule que l’autre jour !

— J’espère que vous serez satisfaite de moi si vous voulez bien m’entendre jusqu’au bout.

— Oui, monsieur.

— Sans m’interrompre.

— Je ne vous interromprai pas. Vous a-t-on jamais interrompu ?

— Oui.

— Non.

— Si !

— Quand ?

— Jamais. Madame, Hadgi-Stavros a tous ses fonds placés chez MM. Barley et Cie.

— Chez nous !

— Cavendish-square, 31, à Londres. Mercredi dernier, il a dicté devant nous une lettre d’affaires à l’adresse de M. Barley.

— Et vous ne m’avez pas dit cela plus tôt !

— Vous ne m’en avez jamais laissé le temps.

— Mais c’est monstrueux ! Votre conduite est inexplicable ! Nous serions en liberté depuis six jours. Je serais allée droit à lui ; je lui aurais dit nos relations…

— Et il vous aurait demandé deux ou trois cent mille francs Croyez-moi, madame, le mieux est de ne rien lui dire du tout. Payez votre rançon ; faites-vous donner un reçu, et dans quinze jours envoyez-lui un compte courant avec la mention suivante :

« Item, 100.000 francs remis personnellement par Mme Simons, notre associée, contre reçu. »

De cette façon, vous rentrez dans votre argent, sans le secours de la gendarmerie. Est-ce clair ? »

Je levai les yeux et je vis le joli sourire de Mary-Ann, tout radieux de reconnaissance. Mme Simons haussait furieusement les épaules et ne semblait émue que de dépit.

« En vérité, me dit-elle, vous êtes un homme surprenant ! Vous êtes venu nous proposer une évasion acrobatique lorsque nous avions un moyen si simple de nous échapper ! Et vous savez cela depuis mercredi matin ! Je ne vous pardonnerai jamais de ne pas nous l’avoir dit le premier jour.

— Mais, madame, veuillez vous rappeler que je vous priais d’écrire à monsieur votre frère pour lui demander cent quinze mille francs.

— Pourquoi cent quinze ?

— Je veux dire cent mille.

— Non ; cent quinze. C’est trop juste. Êtes-vous bien sûr que ce Stavros ne nous retiendra pas ici lorsqu’il aura reçu l’argent ?

— Je vous en réponds. Les brigands sont les seuls Grecs qui ne manquent jamais à leur parole. Vous comprenez que s’il leur arrivait une fois de garder les prisonniers après avoir touché la rançon, personne ne se rachèterait plus.

— Il est vrai. Mais quel singulier Allemand vous faites, de n’avoir pas parlé plus tôt !

— Vous m’avez toujours coupé la parole.

— Il fallait parler quand même !

— Mais, madame…

— Taisez-vous ? et conduisez-nous à ce maudit Stavros. »

Le Roi déjeunait d’un rôti de tourterelles, sous son arbre de justice, avec les officiers valides qui lui restaient encore. Sa toilette était faite : il avait lavé le sang de ses mains et changé d’habit. Il cherchait avec ses convives le moyen le plus expéditif de combler les vides que la mort avait faits dans ses rangs. Vasile, qui était de Janina, offrait d’aller lever trente hommes en Épire, où la surveillance des autorités turques a mis plus de mille brigands en retrait d’emploi. Un Laconien voulait qu’on acquît à beaux deniers comptants la petite bande du Spartiate Pavlos, qui exploitait la province du Magne, dans le voisinage de Calamata. Le Roi, toujours imbu des idées anglaises, pensait à organiser un recrutement par force et à enlever tous les bergers de l’Attique. Ce système semblait d’autant plus avantageux qu’il n’entraînait aucun débours, et qu’on gagnait les troupeaux par-dessus le marché.

Interrompu au milieu de la délibération, Hadgi-Stavros fit à ses prisonnières un accueil glacial. Il n’offrit pas même un verre d’eau à Mme Simons, et comme elle n’avait point déjeuné, elle fut sensible à cet oubli des convenances. Je pris la parole au nom des Anglaises, et, en l’absence du Corfiote, le Roi fut bien forcé de m’accepter pour intermédiaire. Je lui dis qu’après le désastre de la veille il serait content d’apprendre la détermination de Mme Simons ; qu’elle avait résolu de payer, dans le plus bref délai, sa rançon et la mienne ; que les fonds seraient versés le lendemain, soit à la Banque d’Athènes, soit en tout autre lieu qu’il lui plairait de désigner, contre son reçu.

« Je suis bien aise, dit-il, que ces femmes aient renoncé à convoquer l’armée grecque à leur secours. Dites-leur qu’on leur remettra, pour la seconde fois, tout ce qu’il faut pour écrire, mais qu’elles n’abusent plus de ma confiance ! qu’elles ne m’attirent pas les soldats ici ! Au premier pompon qui paraît dans la montagne, je leur fais couper la tête. Je le jure par la Vierge du Mégaspiléon, qui fut sculptée de la propre main de saint Luc !

— N’ayez aucun doute. J’engage la parole de ces dames et la mienne. Où voulez-vous que les fonds soient déposés ?

— À la Banque nationale de Grèce. C’est la seule qui n’ait pas encore fait banqueroute.

— Avez-vous un homme sûr pour porter la lettre ?

— J’ai le bon vieillard. On va le faire appeler. Quelle heure est-il ? Neuf heures du matin. Le révérend n’a pas encore assez bu pour être gris.

— Va pour le moine ! Lorsque le frère de Mme Simons aura versé la somme et pris votre reçu, le moine viendra vous en porter la nouvelle.

— Quel reçu ? Pourquoi un reçu ? Je n’en ai jamais donné. Quand vous serez tous en liberté, on verra bien que vous m’avez payé ce qui m’était dû.

— Je croyais qu’un homme comme vous devait traiter les affaires à la mode d’Europe. En bonne administration…

— Je traite les affaires à ma guise, et je suis trop vieux pour changer la méthode.

— Comme il vous plaira. Je vous demandais cela dans l’intérêt de Mme Simons. Elle est tutrice de sa fille mineure, et elle lui devra compte de la totalité de sa fortune.

— Qu’elle s’arrange ! Je me soucie de ses intérêts comme elle des miens. Quand elle payerait pour sa fille, le grand malheur ! Je n’ai jamais regretté ce que je débourse pour Photini. Voici du papier, de l’encre et des roseaux. Soyez assez bon pour surveiller la rédaction de la lettre. Il y va de votre tête aussi. »

Je me levai tout penaud et je suivis ces dames qui devinaient ma confusion sans en pénétrer la cause. Mais une inspiration soudaine me fit revenir sur mes pas. Je dis au Roi : « Décidément, vous avez bien fait de refuser le reçu, et j’ai eu tort de le demander. Vous êtes plus sage que moi ; la jeunesse est imprudente.

— Qu’est-ce à dire ?

— Vous avez raison, vous dis-je. Il faut s’attendre à tout. Qui sait si vous n’essuierez pas une seconde défaite plus terrible que la première ? Comme vous n’aurez pas toujours vos jambes de vingt ans, vous pourriez tomber vivant aux mains des soldats.

— Moi !

— On vous ferait votre procès comme à un simple malfaiteur ; les magistrats ne vous craindraient plus. En pareille circonstance, un reçu de cent quinze mille francs serait une preuve accablante. Ne donnez pas d’armes à la justice contre vous. Peut-être Mme Simons ou ses héritiers se porteraient-ils parties civiles pour revendiquer ce qui leur a été pris. Ne signez jamais de reçus ! »

Il répondit d’une voix tonnante « J’en signerai ! Et plutôt deux qu’un ! J’en signerai tant qu’on en voudra ! J’en signerai toujours, et à tout le monde. Ah ! les soldats s’imaginent qu’ils auront bon marché de moi, parce qu’une fois le hasard et le nombre leur ont donné l’avantage ! Je tomberais vivant entre leurs mains, moi dont le bras est à l’épreuve de la fatigue et la tête à l’épreuve des balles ! J’irais m’asseoir sur un banc, devant un juge, comme un paysan qui a volé des choux ! Jeune homme, vous ne connaissez pas encore Hadgi-Stavros. Il serait plus facile de déraciner le Parnès et de le planter sur la cime du Taygète, que de m’arracher de mes montagnes pour me jeter sur le banc d’un tribunal ! Écrivez-moi en grec le nom de Mme Simons ! Bien. Le vôtre aussi !

— Il n’est pas nécessaire, et…

— Écrivez toujours. Vous savez mon nom, et je suis sûr que vous ne l’oublierez pas. Je veux avoir le vôtre, pour m’en souvenir. »

Je griffonnai mon nom comme je pus, dans la langue harmonieuse de Platon. Les lieutenants du Roi applaudirent à sa fermeté sans prévoir qu’elle lui coûtait cent quinze mille francs. Je courus, content de moi et le cœur léger, à la tente de Mme Simons. Je lui racontai que son argent l’avait échappé belle, et elle daigna sourire en apprenant comment je m’y étais pris pour voler nos voleurs. Une demi-heure après, elle soumit à mon approbation la lettre suivante :

« Du Parnèse, au milieu des démons de ce Stavros.
« Mon cher frère,

« Les gendarmes que vous avez envoyés à notre secours nous ont trahies et volées indignement. Je vous recommande bien de les faire pendre. Il faudra une potence de cent pieds de haut pour leur capitaine Périclès. Je me plaindrai de lui particulièrement, dans la dépêche que je compte envoyer à lord Palmerston, et je lui consacrerai tout un paragraphe de la lettre que j’écrirai à l’éditeur du Times, dès que vous nous aurez remises en liberté. Il est inutile de rien espérer des autorités locales. Tous les natifs s’entendent contre nous, et, le lendemain de notre départ, le peuple grec se rassemblera dans quelque coin pour partager nos dépouilles. Heureusement, ils auront peu de chose. J’ai appris par un jeune Allemand, que je prenais d’abord pour un espion et qui est un très honnête gentleman, que ce Stavros, dit Hadgi-Stavros, avait ses capitaux placés dans notre maison. Je vous prie de vérifier le fait, et, s’il est exact, rien ne nous empêche de payer la rançon qu’on exige de nous. Faites verser à la Banque de Grèce 115.000 francs (4.600 l. st.) contre un reçu régulier, scellé du sceau ordinaire de ce Stavros. On lui portera la somme en compte, et tout sera dit. Notre santé est bonne, quoique la vie de montagne ne soit nullement confortable. Il est monstrueux que deux Anglaises, citoyennes du plus grand empire du monde, soient réduites à manger leur rôti sans moutarde et sans pickles, et à boire de l’eau claire, comme le dernier des poissons.

« Dans l’espoir que vous ne tarderez pas à nous rendre à nos habitudes, je suis, mon cher frère,

« Très sincèrement votre
« Rebecca Simons.

« Lundi, 5 mai 1856. »

Je portai moi-même au Roi l’autographe de la bonne dame. Il le prit avec défiance et l’examina d’un œil si perçant, que je tremblais qu’il n’en pénétrât le sens. J’étais pourtant bien sûr qu’il ne savait pas un mot d’anglais. Mais ce diable d’homme m’inspirait une terreur superstitieuse, et je le croyais capable de miracles. Il ne parut satisfait que lorsqu’il arriva au chiffre de 4.600 livres sterling. Il vit bien alors qu’il ne s’agissait pas de gendarmes. La lettre fut déposée avec d’autres papiers dans un cylindre de fer blanc. On nous amena le bon vieillard, qui avait pris tout juste assez de vin pour se délier les jambes, et le Roi lui donna la boîte aux lettres avec les instructions précises. Il partit, et mon cœur courut avec lui jusqu’au terme de son voyage. Horace ne suivit pas d’un regard plus tendre le vaisseau qui portait Virgile.

Le Roi se radoucit beaucoup lorsqu’il put regarder cette grande affaire comme terminée. Il commanda pour nous un véritable festin ; il fit distribuer double ration de vin à ses hommes : il s’en alla voir les blessés et extraire de ses propres mains la balle de Sophoclis. Ordre fut donné à tous les bandits de nous traiter avec les égards dus à notre argent.

Le déjeuner que je fis sans témoins, dans la compagnie de ces dames, fut un des plus joyeux repas dont il me souvienne. Tous mes maux étaient donc finis ! Je serais libre après deux jours de douce captivité. Peut-être même, au sortir des mains d’Hadgi-Stavros, une chaîne adorable !… je me sentais poète à la façon de Gessner. Je mangeai d’aussi bon cœur que Mme Simons, et je bus assurément de meilleur appétit. Je donnai sur le vin blanc d’Égine comme autrefois sur le vin de Santorin. Je bus à la santé de Mary-Ann, à la santé de sa mère, à la santé de mes bons parents et de la princesse Ypsoff. Mme Simons voulut entendre l’histoire de cette noble étrangère, et, ma foi, je ne lui en fis pas un secret. Les bons exemples ne sont jamais trop connus ! Mary-Ann prêta à mon récit l’attention la plus charmante. Elle opina que la princesse avait bien fait, et qu’une femme doit prendre son bonheur où elle le trouve. La jolie parole ! Les proverbes sont la sagesse des nations et quelquefois leur bonheur. J’étais lancé sur la pente de toutes les prospérités, et je me sentais rouler vers je ne sais quel paradis terrestre. Ô Mary-Ann ! les matelots qui naviguent sur l’Océan n’ont jamais eu pour guides deux étoiles comme vos yeux !

J’étais assis devant elle. En lui faisant passer une aile de poulet, je m’approchai tellement, que je vis mon image se refléter deux fois en miniature entre ses cils noirs. Je me trouvai beau, monsieur, pour la première fois de ma vie. Le cadre faisait si bien valoir le tableau ! Une idée bizarre me traversa l’esprit. Je crus surprendre dans cet incident un arrêt de la destinée. Il me sembla que la belle Mary-Ann avait au fond du cœur l’image que je découvrais dans ses yeux.

Tout cela n’était pas de l’amour, je le sais bien, et je ne veux ni m’accuser ni me parer d’un sentiment que je n’ai jamais connu ; mais c’était une amitié solide et qui suffit, je pense, à l’homme qui doit entrer en ménage. Aucune émotion turbulente ne remuait les fibres de mon cœur, mais je le sentais fondre lentement, comme un rayon de cire au feu d’un soleil si doux.

Sous l’influence de cette raisonnable extase, je racontai à Mary-Ann et à sa mère toute ma vie, depuis le premier jour. Je leur dépeignis la maison paternelle, la grande cuisine où nous mangions tous ensemble, les casseroles de cuivre pendues au mur par rang de taille, les guirlandes de jambons et de saucisses qui se déroulaient à l’intérieur de la cheminée, notre existence modeste bien souvent difficile, l’avenir de chacun de mes frères : Henri doit succéder à papa ; Frédéric apprend l’état de tailleur ; Frantz et Jean-Nicolas se sont engagés à dix-huit ans : l’un est brigadier dans la cavalerie, l’autre a déjà les galons de maréchal des logis. Je leur racontai mes études ; mes examens, les petits succès que j’avais obtenus à l’université, le bel avenir de professeur auquel je pouvais prétendre, avec trois mille francs d’appointements pour le moins. Je ne sais pas jusqu’à quel point mon récit les intéressa ; mais j’y prenais un plaisir extrême, et je me versais à boire de temps en temps.

Mme Simons ne me reparla point de nos projets de mariage, et j’en fus bien aise. Mieux valait n’en pas dire un mot que d’en causer en l’air quand nous nous connaissions si peu. La journée s’écoula pour moi comme une heure ; j’entends comme une heure de plaisir. Le lendemain parut un peu long à Mme Simons ; quant à moi, j’aurais voulu arrêter le soleil dans sa course. J’enseignais les premiers éléments de la botanique à Mary-Ann. Ah ! monsieur, le monde ne sait pas ce qu’on peut exprimer de sentiments tendres et délicats dans une leçon de botanique !

Enfin, le mercredi matin, le moine parut sur l’horizon. C’était un digne homme, à tout prendre, que ce petit moine. Il s’était levé avant le jour pour nous apporter la liberté dans sa poche. Il remit au Roi une lettre du gouverneur de la Banque, et à Mme Simons un billet de son frère. Hadgi-Stavros dit à Mme Simons : « Vous êtes libre, madame, et vous pouvez emmener mademoiselle votre fille. Je souhaite que vous n’emportiez pas de nos rochers un trop mauvais souvenir. Nous vous avons offert tout ce que nous avions ; si le lit et la table n’ont pas été dignes de vous, c’est la faute des circonstances. J’ai eu ce matin un mouvement de vivacité que je vous prie d’oublier : il faut pardonner quelque chose à un général vaincu. Si j’osais offrir un petit présent à mademoiselle, je la prierais d’accepter une bague antique qu’on pourra rétrécir à la mesure de son doigt. Elle ne provient pas du brigandage : je l’ai achetée à un marchand de Nauplie. Mademoiselle montrera ce bijou en Angleterre en racontant sa visite à la cour du Roi des montagnes. »

Je traduisis fidèlement ce petit discours, et je glissai moi-même l’anneau du Roi au doigt de Mary-Ann.

« Et moi, demandai-je au bon Hadgi-Stavros, n’emporterai-je rien en mémoire de vous ?

— Vous, cher monsieur ? Mais vous nous restez. Votre rançon n’est pas payée ! »

Je me retournai vers Mme Simons, qui me tendit la lettre suivante :


« Chère sœur,

« Vérification faite, j’ai donné les 4.000 livres sterling contre le reçu. Je n’ai pas pu avancer les 600 autres, parce que le reçu n’était pas en votre nom, et qu’il aurait été impossible de les recouvrer. Je suis, en attendant votre chère présence,

« Tout à vous,
« Edward Sharper. »


J’avais trop bien prêché Hadgi-Stavros. En bonne administration, il avait cru devoir envoyer deux reçus !

Mme Simons me dit à l’oreille : « Vous paraissez bien en peine ! Y a-t-il de quoi faire une grimace pareille. Montrez donc que vous êtes un homme, et quittez cette physionomie de poule mouillée. Le plus fort est fait, puisque nous sommes sauvées, ma fille et moi, sans qu’il nous en coûte rien. Quant à vous, je suis tranquille ; vous saurez bien vous évader. Votre premier plan, qui ne valait rien pour deux femmes, devient admirable depuis que vous êtes seul. Voyons, quel jour attendrons-nous votre visite ? »

Je la remerciai cordialement. Elle m’offrait une si belle occasion de mettre au jour mes qualités personnelles et d’entrer de vive force dans l’estime de Mary-Ann ! « Oui, madame, lui dis-je ; comptez sur moi. Je sortirai d’ici en homme de cœur, et tant mieux si je cours un peu de danger. Je suis bien aise que ma rançon ne soit pas payée, et je remercie monsieur votre frère de ce qu’il a fait pour moi. Vous verrez si un Allemand ne sait pas se tirer d’affaire. Oui, je vous donnerai bientôt de mes nouvelles !

— Une fois hors d’ici, ne manquez pas de vous faire présenter chez nous.

— Oh ! madame !

— Et maintenant, priez ce Stavros de nous donner une escorte de cinq ou six brigands.

— Pour quoi faire, bon Dieu ?

— Mais pour nous protéger contre les gendarmes. »