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Le Roi Frédéric-Guillaume IV
Revue des Deux Mondes3e période, tome 59 (p. 206-217).

Les Prussiens sont un des peuples qui ont le plus de respect pour leur passée Ils ont compté parmi leurs souverains des hommes d’un génie supérieur, d’autres qui semblent n’avoir laissé dans l’histoire que des traces bientôt effacées. Mais leur admiration pour leurs grands hommes ne les rend point injustes pour les autres. Ils considèrent que la grandeur de la Prusse a été l’œuvre des siècles, que tout le monde s’y est employé, que tel prince qui passait de son vivant pour un médiocre politique a préparé en silence les glorieuses destinées de son successeur. Il est certain que l’histoire de Prusse nous offre peu d’exemples de princes, qui n’aurait vécu que pour leur plaisir et que, dans la dynastie des Hohenzollern ; par l’effet de la tradition ou de l’éducation, tout souverain se regarde comme un serviteur de l’état. Avant de pénétrer dans le premier cercle de l’enfer, Dante dut se frayer un chemin à travers la foule invisible et gémissante des indifférens, des neutres, des tristes âmes qui vécurent sans blâme et sans reproches, de ceux qui ne furent ni fidèles ni rebelles, mais qui furent pour eux-mêmes : « Le ciel, nous dit le poète, les a chassés parce qu’ils terniraient sa beauté, et ils ne sont pas dignes de l’enfer, qu’ils convoitent, tant la bassesse de leur sort leur répugne. Le monde n’a pas gardé leur souvenir, et la miséricorde comme la justice les dédaignent. » Celui qui referait aujourd’hui le voyage de Dante trouverait dans la foule de ces indifférens, qui ne vécurent que pour eux-mêmes, plus d’un roi de France, d’Espagne ou d’Angleterre, mais il aurait peine à y découvrir un roi de Prusse. M. le conseiller intime Hermann Wagener, qui s’est acquits depuis longtemps la confiance et les bonnes grâces de M. de Bismarck, vient de consacrer à la mémoire du frère aîné et du prédécesseur do roi Guillaume une brochure fort intéressante, et cette brochure est un éclatant témoignage de la piété des Prussiens pour leur passé [1]. Il semble, qu’après les grands événemens que nous avons vus, après les coups d’audace qui ont fait de la Prusse la première puissance militaire du monde et l’arbitre de la paix de l’Europe, les vainqueurs d’aujourd’hui devraient prendre en pitié la politique indécise et timide du roi Frédéric-Guillaume IV. Il n’en est rien. M. Ranke, en écrivant la biographie de ce souverain, avait rendu hommage à ses nobles qualités : l’éloge qu’il en faisait n’a pas paru suffisant à M. Wagener. Ce conseiller intime est un homme de grand mérite, fort versé dans les sciences politiques et sociales ; mais il est d’un parti et d’une école qui mêlent volontiers à la politique un peu de mysticisme, et les mystiques ont pour principe que rien n’est plus agréable à Dieu que la douleur volontaire, que c’est pour les états comme pour les individus le secret des grands bonheurs et des grands succès ; que, pour moissonner dans la joie, il faut avoir semé dans les larmes. M. Wagener est fermement convaincu que abondance de grâce divine qui a été répandue sur le roi Guillaume lui a été obtenue du ciel par les souffrances et les résignations de son frère, par les dégoûts qu’il essuya, par les croix qu’il a portées.

M. Ranke, qui est toujours historien et toujours discret, s’était contenté de dire : « Ce fut la destinée particulière de Frédéric-Guillaume IV que ses actions ont eu de lointaines conséquences sans lui procurer à lui-même aucune satisfaction personnelle. » M. Wagener en dit bien davantage et il en dit trop. Il affirme que Frédéric-Guillaume IV ne fut pas seulement le plus éminent de tous les princes de son temps par les qualités de l’intelligence et du cœur, par l’étendue de son savoir, par l’originalité de son esprit, par sa chaleureuse et vive éloquence, mais qu’il a toujours vu clair dans le rôle qu’il jouait, qu’il s’est offert en sacrifice, qu’il a été le martyr de sa foi. « Ce ne sont pas les héros, nous dit M. Wagener, ce sont les martyrs qui mettent l’histoire en branle. » C’est peut-être diminuer un peu trop la part qui revient, dans les événemens, aux rusés politiques comme aux gros bataillons ; c’est oublier aussi que la Prusse a produit des philosophes et des généraux du premier ordre, mais que c’est le pays du monde où le goût des humiliations volontaires et du martyre est le moins répandu.

M. Wagener a raison de vanter les dons naturels du roi Frédéric-Guillaume IV, son instruction solide et variée, la richesse de ses connaissances. Histoire, littérature, beaux-arts, rien ne lui était étranger. Un Anglais qui l’avait approché affirmait que c’était le seul souverain qui eût pu gagner son pain comme professeur. Ce n’était pourtant pas une chose à lui proposer ; il eût répondu comme un de ses ancêtres : « Je me trouve mieux comme je suis. » Il faut reconnaître aussi que peu de princes furent plus humains, plus bienveillans, plus constans dans leurs amitiés. Il possédait une qualité rare chez les rois : il était absolument sincère et souhaitait qu’on le fût avec lui. Il avait fait promettre au plus fidèle de ses conseillers, le baron Senfft de Pilsach, qu’en toute occurrence il lui dirait la vérité, si désagréable qu’elle pût être. M. Wagener, qui a eu sous les yeux la correspondance du baron avec son roi, nous assure que M. de Pilsach avait l’art de s’expliquer sur les matières les plus délicates sans froisser, sans chagriner, sans mortifier, et il nous raconte à ce sujet qu’un calife rêva une nuit que toutes ses dents lui tombaient de la bouche. Le premier interprète qu’il fit venir était un maladroit, qui s’écria : « Malheur à toi, calife ! Tous tes parens et amis mourront avant toi. » Il fut fouetté et chassé. Un second interprète, mieux inspiré, lui dit : « Salut à toi, commandeur des croyans ! tu survivras à tous tes amis et parens. » Il avait dit la même chose, et il fut richement récompensé. « Frédéric-Guillaume IV, ajoute son biographe, désirait comme tous les Hohenzollern qu’on lui parlât avec une entière franchise, pourvu qu’on n’oubliât pas à qui on parlait. » Quand on lui manquait, il entrait dans de vives colères, mais il n’a jamais fouetté personne.

Le roi Frédéric-Guillaume IV avait de brillantes qualités, dont un souverain peut se passer, mais nous nous permettrons de croire, nous qui ne sommes pas un mystique, qu’il se fût mieux trouvé d’en avoir moins et de posséder, en revanche, un peu de ce gros bon sens qui épargne aux princes comme aux particuliers bien des fautes et bien des chagrins. Le premier point en toute chose est d’être maître de son sujet, et dans l’art de régner il y a une part considérable de métier. Frédéric-Guillaume IV n’était pas un homme de métier ; il était à la fois mieux et moins qu’un roi. Sa première éducation influa toujours sur son caractère. On lui avait donné pour gouverneur le docteur Fr. Dellbrück, qu’on avait jugé le plus propre à lui inculquer « des principes de véritable humanité, de morale pure, élevée, de piété sincère et agissante. » Mais le ministre Stein ne tarda pas à se plaindre que cette éducation avait été fort incomplète, que le gouverneur n’avait pas enseigné au prince royal « la discipline de la volonté, » qu’il lui avait appris beaucoup de choses moins importantes que l’histoire de la maison de Prusse. Dellbrück aurait pu répondre qu’il avait fait de son élève un homme distingué, poussant l’honnêteté jusqu’au scrupule, que c’était bien quelque chose. On lui en savait peu de gré, ce n’était pas de cela qu’il s’agissait.

Il n’est pas défendu à un roi de Prusse d’avoir l’esprit orné, le goût des lettres, une teinture des arts et des sciences : le plus grand de tous était un philosophe qui faisait des vers français et jouait de la flûte. Mais si lettré que soit un roi de Prusse, son premier devoir est d’être un soldat, et Frédéric-Guillaume IV, au grand scandale de ses généraux, n’était pas assez soldat. Personne n’a jamais douté de son courage. A l’âge de dix-huit ans, il se distingua par son intrépidité à Gioss-Cörschen, dans un combat d’avant-poste. Il répondit à ceux qui lui reprochaient de s’être trop exposé : « Il n’importe ; si une balle me frappe, mon frère Guillaume deviendra prince royal. » Mais on l’accusa pendant tout son règne de s’intéresser à certaines choses plus qu’à son armée. Il s’en occupait quand il le fallait, mais il n’en faisait pas ses délices ; il avait beaucoup d’estime pour ses généraux, mais il ne méprisait personne, et un vrai roi de Prusse doit considérer tout homme qui n’a pas l’épée au côté avec une condescendance où perce une légère nuance de mépris.

L’instrument dont s’est servi le roi Guillaume pour mener à bonne fin ses étonnantes campagnes, c’est lui-même qui l’a créé. A peine eut-il succédé à son frère, la réforme militaire devint le premier de ses soins. L’armée dont il avait hérité était bonne, mais elle n’était pas suffisante pour procurer aux ambitions prussiennes les satisfactions qu’elles réclamaient. Au surplus, comme l’accorde M. Wagener, n’ayant jamais été employée au dehors, on y remarquait un peu d’engourdissement ; on conservait des commandemens supérieurs à des hommes usés qui n’avaient plus que la bonne volonté, la faveur présidait quelquefois aux avancemens, et on attachait plus d’importance à la parade qu’à l’éducation du soldat. « C’était un héritage du précédent règne, où souvent le père et le fils servaient tous deux comme lieutenans, où l’on avait des seconds lieutenans qui avaient accompagné l’armée en 1814 et qui étaient décorés de la célèbre médaille noire pour les non-combattans, dont les Berlinois disaient qu’elle portait pour devise : « Tu ne tueras point. » Encore un coup, il est permis à un roi de Prusse d’être un soldat civilisé, mais il est tenu d’être plus soldat que civilisé, et Frédéric-Guillaume IV était plus civilisé que soldat. C’est pourquoi cet homme honnête et distingué restera dans l’histoire comme un Hohenzollern d’exception.

Mais ce qui l’intéressait encore plus que la civilisation, c’étaient les questions d’église, et quoi qu’en dise M. Wagener, il s’abandonna trop à son goût. Un prince peut être à la fois très religieux et très politique ; malheureusement Frédéric-Guillaume IV était piétiste et même un peu théologien, et les princes théologiens n’ont jamais fait grande figure sur un trône : l’histoire d’Angleterre en fait foi. Il lisait les pères, il savait par cœur son Irénée, il méditait sur les usages et les pratiques de l’église primitive, il discutait les dogmes, il avait approfondi les mystères de l’eucharistie. Il projetait d’introduire des réformes dans le culte protestant, qu’il trouvait non sans raison trop bavard, trop discoureur ; il rêvait d’y faite une place aux arts et aux symboles. Il a composé lui-même une liturgie, de même qu’il a écrit un traité sur le diaconat.

Son piétisme et sa théologie avaient peu d’influence sur ses opinions en matière de littérature. Il interdit au grand sculpteur qui a fait la statue équestre de Frédéric II de faire figurer Voltaire dans les bas-reliefs dont elle est ornée ; il ne laissait pas d’admirer passionnément le style et l’esprit de Voltaire. Nous tenons de bonne source qu’il dit à une de ses nièces qui lisait Athalie : « C’est fort bien, mais priez donc votre professeur de lire avec vous Candide ; c’est le livre des livres. » On se représente l’embarras du professeur. Mais, dès qu’il s’agissait des affaires de l’état, il cessait d’être tolérant. Il était arrivé au trône dans le temps où la philosophie hégélienne régnait en souveraine, dominait les universités et le ministère de l’instruction publique, dans le temps où les théologiens eux-mêmes se piquaient de trouver une bible dans Hegel et Hegel dans la bible : den Hegel zu bibeln und die Bibel zu hegeln. Il se fit un devoir d’y mettre bon ordre, il n’admettait pas qu’un homme qui ne pensait pas bien pût être utile à son roi, qu’un hégélien pût être un fonctionnaire fidèle ou un bon administrateur. Aussi était-il trop exclusif dans ses choix, et trop souvent il appela à de grands emplois des incapables qui pensaient bien. Comme l’a dit un de ses plus fervens admirateurs, « il s’était donné pour mission de déployer dans un état qui était une des grandes puissances de l’Europe l’étendard des éternelles vérités de la foi et du droit contre l’esprit de mensonge et dénégation du siècle. » Lui-même déclarait que sa suprême ambition était d’être « un roi chrétien dans un pays chrétien. » C’était un noble désir ; mais nous vivons dans un siècle où les souverains ne doivent plus prétendre au gouvernement des consciences.

Ce n’est pas que son piétisme le rendît indifférent à la grandeur de son pays et qu’il n’eût aucun goût pour les entreprises. Dès sa plus tendre jeunesse, sa mère constatait qu’il avait une vive imagination, et l’imagination produit l’inquiétude de l’esprit. Un illustre ministre qui en avait beaucoup, a déclaré que c’est la qualité maîtresse de l’homme d’état : « Ce n’est pas la raison, disait-il, qui a assiégé Troie, qui a fait sortir les Arabes de leurs déserts pour conquérir le monde, qui a inspiré les croisades, qui a enfanté la révolution française. L’homme n’est vraiment grand que lorsqu’il agit par passion, il n’est irrésistible que lorsqu’il en appelle à l’imagination. » Mais les grandes imaginations sont un péril et un fléau quand elles ne sont pas accompagnées de ce génie qui est l’instinct dû possible, et encore l’homme de génie lui-même est-il souvent la victime de ses rêves. Les changemens qu’il accomplit dans la carte du monde ne tournent pas toujours à son profit ; un destin jaloux le condamne à n’être malgré lui que l’instrument du bonheur des autres. Un Prussien de la vieille roche, le général de Gerlach, définissait Napoléon Ier : « Un assez brave homme, mais un sot personnage qui avait passé toute sa vie à travailler pour l’Angleterre. » Heureusement pour Frédéric-Guillaume IV, après avoir imaginé, il se prenait à réfléchir, car un roi de Prusse, fût-il mystique, réfléchit toujours. Il songeait aux difficultés, à l’insuffisance de ses ressources, il découvrait que, pour gagner de belles parties, il faut mettre beaucoup au jeu, et il renonçait à son aventure. Pour se consoler de sa déconvenue, il se livrait à d’innocentes fantaisies qui ne mettaient pas l’état en danger. Il rêvait d’établir des évêques dans l’église évangélique de Prusse ; en attendant mieux, il se donnait le plaisir d’en installer un à Jérusalem.

Un roi qui joint à une brillante imagination, à l’inquiétude de l’esprit, aux espérances confuses, le sentiment vif des difficultés et beaucoup d’aversion pour les hasards est sujet à avoir du décousu dans la conduite. Il tâtonne, il essaie, il entreprend, il voit le mur et il s’arrête. Le roi reprochait quelquefois à ses ministres d’approuver et d’admirer tout ce qu’il leur disait, mais de ne rien faire. Peut-être ses ministres se défiaient-ils d’une volonté qui n’était pas sûre de ses lendemains. Il se plaignait aussi que son beau-frère Nicolas de Russie était toujours obéi et que le roi de Prusse l’était rarement, à quoi le général de Gerlach répondit un jour : « Oui, Majesté, cela tient à ce que les désirs de l’empereur Nicolas ont ceci de particulier que dans les régions inférieures ils se cristallisent en coups de bâton. » Cela était vrai, mais il l’était aussi que l’empereur Nicolas savait nettement ce qu’il voulait et qu’il le voulait fortement. Les ennemis de Frédéric-Guillaume IV prétendaient que sa devise était : Ordre, contre-ordre et désordre.

Il y parut plus d’une fois dans sa politique intérieure, que M, Wagener paraît désirer sans réserve. Animé d’un sincère amour du bien, ennemi de la routine, voyant de bon œil les nouveautés utiles, il avait le tort de poursuivre dans ses réformes un idéal un peu chimérique, sans se douter que la vie se soucie peu de nos programmes. Le tour particulier de ses croyances, l’idée qu’il se faisait du rôle des souverains et de leurs droits qui dérivent de la volonté formelle de Dieu, lui inspiraient une profonde horreur pour le libéralisme ainsi que pour le dogme impie de la souveraineté du peuple. D’autre part, il avait trop d’esprit pour ne pas être sensible aux inconvéniens et aux ridicules de la bureaucratie prussienne : « Sous le précédent règne, comme le dit M. Wagener, il n’y avait point de ministère d’état dans le sens qu’on attache aujourd’hui à ce mot. Les ministres et les conseillers de cabinet étaient seuls admis auprès du roi ; les autres, à l’exception des ministres de la guerre et des affaires étrangères, entraient rarement en communication avec lui. On racontait qu’un jour, le roi Frédéric-Guillaume III avait rencontré au Thiergarten son ministre de l’instruction publique, M. d’Altenstein, qui l’avait respectueusement salué, et qu’il demanda à son adjudant comment s’appelait ce vieux monsieur qui avait l’air si amical. Naturellement, il n’était jamais question d’un système politique dans le ministère d’état, et le feu roi comparait le sien à un attelage où la moitié des chevaux sont attelés devant la voiture, l’autre moitié derrière. Comme le ministre de Schön l’engageait à y remédier, il repartit : « Croyez-vous que les choses ne se soient pas toujours passées ainsi et qu’il puisse jamais en être autrement ? »

Dès les premiers jours de son règne, Frédéric-Guillaume IV sentit qu’il y avait quelque chose à réformer dans cette machine, que la bureaucratie est un appui trompeur pour un gouvernement, qu’un roi ne doit pas seulement s’entourer d’un ministère homogène avec qui il entretient de constantes relations, mais qu’il doit aussi se mettre en rapport avec ses peuples. Il détestait la monarchie représentative telle qu’on la pratique, et cependant il éprouvait le besoin de donner à la Prusse une représentation nationale. Il désirait que, par intervalles, en temps opportun, une délégation des diètes provinciales s’assemblât à Berlin pour s’entretenir avec lui des vœux et des doléances de ses sujets, pour entendre ses communications, pour approuver les nouveaux impôts. Il comprenait le régime représentatif comme un système de procédés aimables, d’entente courtoise entre un souverain très bienveillant et un peuple très respectueux, pourvu que le souverain eût toujours le dernier mot. Il se considérait comme un bon père de famille qui, pour faire honneur à ses enfans. devenus grands, consent quelquefois à discuter avec eux et à leur soumettre ses raisons, à la condition qu’il les trouveront toujours bonnes. Pour employer son mot, il voulait être « un roi libre dans un pays libre. » Ceux qui sont curieux de savoir comment la France eût été gouvernée si le prince qui vient de mourir dans l’exil avait régné pourront s’en faire une juste idée en étudiant le règne et la politique de Frédéric-Guillaume IV. Le comte de Chambord, lui aussi, voulait être un roi chrétien dans un pays chrétien et un roi libre dans un pays libre. Ces deux hommes, aussi généreux et aussi chimériques l’un que l’autre, se ressemblaient par bien des côtés. Mais l’un se sentait impossible, l’autre se flatta longtemps de faire entendre raison à son peuple. Il ne fut dégrisé de sa chimère que par la révolution de 1848, qui le contraignit d’accorder à la Prusse « une de ces satanées petites constitutions, comme les appelait le roi Léopold IM, lesquelles gênent beaucoup les souverains. » Quand cette suprême concession lui fut arrachée, Frédéric-Guillaume IV en sentit moins la gêne que l’humiliation. C’était un attentat au droit divin, et sa théologie en fut révoltée jusque dans le fond de ses entrailles.

Il n’a pas été plus heureux dans sa politique étrangère. La malice du sort le traversa dans ses tentatives, et la timidité de ses conseils lui attira des mortifications qu’il ressentit vivement. Il souffrait de la situation subalterne de la Prusse dans la confédération germanique, il aurait voulu obliger l’Autriche à compter avec lui. Il se trouvait à ce sujet en parfaite harmonie de sentimens avec le ministre le plus remarquable qu’il ait eu, le général de Radowitz, homme de cœur, d’esprit et d’action, ne redoutant pas les responsabilités, capable d’entreprendre, mais ignorant l’art de préparer les entreprises. Peu s’en fallut qu’il ne fût entraîné par lui à la guerre avec l’Autriche. On raconte que, dans une délibération des ministres, M. de Radowitz termina son discours par ces mots : « Majesté, nous voilà comme César au bord du Rubicon ; il faut le passer. — Et vous, qu’en pensez-vous ? demanda le roi au général Rauch, revenu depuis peu de Saint-Pétersbourg. — Majesté, répondit celui-ci, je ne connais pas ce drôle qui s’appelle César, et je ne sais pas non plus ce que c’est que le Rubicon. Mais je sais que pour peu que César fût un homme intelligent, il ne vous conseillerait pas de faire ce que vous propose M. de Radowitz. » Le roi se mit à rire, et bientôt après M. de Radowitz résignait ses fonctions. Frédéric-Guillaume IV n’était pas de ces hommes qui passent le Rubicon ; mais il faut lui rendre ce témoignage que ses scrupules le retenaient sur la rive encore plus que ses inquiétudes. Il n’admettait pas que les souverains n’eussent de principes que lorsqu’il est de leur intérêt d’en avoir. Ce juste voulait être sûr de son droit. Quel que fût son désir de s’agrandir en Allemagne, les artifices, les manœuvres, les moyens louches lui répugnaient. Il n’eût jamais consenti à coqueter avec la révolution, à faire alliance avec des idées et des principes que réprouvait sa conscience de roi et de chrétien.

Les Prussiens auraient mauvaise grâce à lui reprocher ses tergiversations et ce qu’on a appelé ses reculades ; elles ont sauvé l’avenir de la Prusse. Au mois d’avril 1849, le parlement de Francfort lui avait offert la couronne impériale, il la refusa. C’était un acte d’honnête homme et de sage. Sa religion et son honneur l’enchaînaient ; il se faisait un scrupule de se passer du consentement des princes allemands, dont les droits lui étaient sacrés. Il savait du reste qu’un roi de Prusse ne pouvait devenir empereur d’Allemagne qu’après une guerre heureuse, que le vote d’une assemblée ne suffisait pas et qu’ainsi qu’il le disait, on offre souvent ce qu’on ne peut pas donner. Il savait aussi que les dons de la révolution ne sont pas gratuits, qu’il deviendrait avant peu le serviteur ou l’ennemi de ceux qui l’auraient couronné. Il savait surtout qu’une telle aventure convenait peu h son caractère, et il dit aux délégués du parlement : « Si j’étais Frédéric II, j’accepterais peut-être ; : mais je ne me prêterai jamais à jouer un rôle pour lequel je ne me sens aucune vocation. »

A quelque temps de là, pour se dédommager de son refus, il essaya de créer dans le nord de l’Allemagne une union d’états dont la Prusse aurait eu l’hégémonie. L’Autriche, remise de ses malheurs et conduite par un homme qui aimait à parler haut, le somma de renoncer à son projet. Il fut tenté de relever le gant ; mais, après de violens combats intérieurs, il entra en composition, il fit amende honorable, il envoya son ministre à Olmütz essuyer les hauteurs du prince de Schwarzenberg, et, à coup sûr, cette coupe lui fut amère. Une fois encore, il avait sauvé l’avenir. « On paraît avoir oublié, dit à ce propos M. Wagener, qu’en 1866, quoique nous eussions achevé la réorganisation de notre armée, nous avons couru de grands risques et joué notre va-tout en Allemagne ; que le roi Guillaume a eu besoin de tout son courage et de tout le talent de ses généraux pour nous mener à la victoire, et que, malgré tout cela, nous aurions succombé à l’habileté supérieure de l’homme qui dirigeait nos affaires étrangères n’avait su nous assurer la neutralité de la France et de la Russie. »

Enfin on a reproché à Frédéric-Guillaume IV les allures indécises et louvoyantes de sa politique durant toute la guerre de Crimée. Sa situation était fort embarrassante. Il était en butte aux obsessions des puissances occidentales et de l’Autriche, qui mettaient tout en œuvre pour le faire sortir de sa neutralité. Il était décidé à rester neutre, mais il aurait voulu ne chagriner et ne blesser personne. Quoiqu’il n’eût pas toujours à se louer des procédés de son beau-frère, les liens de famille, une vieille amitié, les souvenirs de la sainte alliance ne lui permettaient pas de s’unir aux ennemis de l’empereur Nicolas. Il éprouvait d’ailleurs une insurmontable répugnance à entrer en liaison avec Napoléon III, en qui il croyait voir la révolution couronnée. Il lui en avait coûté plus qu’à tout autre souverain de reconnaître ce parvenu. Il prévoyait que, dans l’intérêt de sa dynastie, l’héritier du grand empereur chercherait des aventures au dehors, sans prévoir toutefois que ses entreprises tourneraient à notre perte, et que, si l’oncle avait travaillé pour l’Angleterre, le neveu travaillerait pour la grandeur de la Prusse. Cette expérience que nous avons payée cher nous a rendus circonspects. Mais que sert la sagesse ? Si correcte que soit notre conduite, on nous prête de noires intentions, on nous accuse de troubler la paix du monde, on nous adresse d’insolentes mercuriales sur ce ton d’huissier rogue et malappris qui est propre aux feuilles officieuses de Berlin :

Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

Ce qui aurait pu entraîner Frédéric-Guillaume IV à prendre parti pour les puissances occidentales, c’était son penchant pour l’Angleterre et la confiance que lui inspirait son ambassadeur à Londres, M. de Bunsen, qu’il avait en grande amitié. Un instant, il parut ébranlé ; les avertissemens pressans du baron Senfft de Pilsach le rendirent à lui-même. Comme M. de Bismarck, qui représentait alors la Prusse à la diète de Francfort, M. de Pilsach estimait que son roi ferait une faute irréparable en se brouillant avec la Russie. Il lui proposa d’appeler M. de Bismarck dans ses conseils, de le charger du portefeuille des affaires étrangères. C’était trop lui demander ; il se défiait des pilotes audacieux qui vont chercher au large les grands vents ; il aimait à naviguer de cap en cap, sans perdre de vue la côte, ses baies et ses mouillages. Cependant on travaillait beaucoup derrière lui ; son président du conseil, M. de Manteuffel, ainsi que M. de Bunsen, avaient déjà abandonnera neutralité. M. Wagener croit pouvoir inférer des documens inédits qui lui ont été confiés que ce fut M. de Pilsach qui traversa cette intrigue. Au surplus, les procédés cavaliers du cabinet anglais, qui semblait user de lui comme de son bien, indisposèrent le roi, et, ce qui peint bien son caractère, des propositions d’agrandissement qui lui furent faites de Londres et lui parurent blessantes pour sa probité le confirmèrent dans sa résolution de rester neutre. Par hauteur de sentimens, ce roi de Prusse dédaignait la politique de pourboire, comme il méprisait les maquignons et le maquignonnage. Cette fois encore, ses scrupules le servirent bien. L’Autriche, qui s’était beaucoup remuée, se vit frustrée de ses espérances, et, quelques années après, les rancunes du cabinet de Saint-Pétersbourg la mettant à la discrétion de la France, elle perdait ses possessions italiennes. La Prusse avait joué un rôle fort modeste, et peu brillant qui lui avait attiré beaucoup d’ennuis, beaucoup d’épigrammes, beaucoup de quolibets et la dédaigneuse pitié de plus d’une grande puissance. Mais elle s’était conservé l’amitié de la Russie, et les avantages qu’elle en a retirés ont dépassé son attente. Cette histoire prouve que la modestie est quelquefois une vertu de gros rapport.

Ce que les royalistes prussiens ont eu le plus de peine à pardonner au roi Frédéric-Guillaume IV, ce fut la faiblesse de ses résolutions, l’humilité de son attitude dans la grande crise qu’il traversa au mois de mars 1848. Il avait cru que les barricades et les émeutes étaient une invention française qui ne pouvait s’acclimater sur les bords de la Sprée ; il avait défié la révolution de pénétrer jamais dans ses états. Il était à Potsdam ; il en partit un matin en disant : « Il faut que j’aille à Berlin, autrement on m’y ferait quelques sottises. » Les sottises furent faites, et tout à coup on ne le reconnut plus, il ne fut plus lui-même. Il pactisa avec l’émeute, il consentit à éloigner de la capitale ses troupes presque victorieuses. Une suprême humiliation lui était réservée. On apporta jusque dans son palais des cadavres d’insurgés, et la révolution lui dit : « Salue tes victimes ! » A la clarté des flambeaux, tête nue, le visage blême, sa majesté royale les salua.

Aucun souverain n’a cru plus fermement que Frédéric-Guillaume IV au principe de la légitimité, au mystère du droit divin. Une telle croyance est dans les temps heureux une source d’espérance et de force. On se sent au-dessus de la fortune et des hommes ; n’est-on pas le délégué de celui qui peut tout, l’interprète et l’exécuteur de ses volontés ? Mais le jour où cette providence particulière dont on se croyait assuré se retire dans son nuage et prive ses élus de sa bienheureuse compagnie, leur effarement ne sait plus à quoi se prendre. Ils s’étaient imaginé que Dieu se révèle non-seulement dans les principes, mais dans les événemens. Quand les événemens semblent condamner les principes, tout s’écroule, tout disparaît, et il ne reste plus qu’à s’envelopper dans son manteau, à se résigner à son destin, sans essayer de le conjurer par les petits moyens de la sagesse vulgaire et par l’assistance des petits hommes qui les proposent.

Shakspeare, dont le prodigieux génie avait tout vu, tout compris, tout deviné, raconte dans un de ses drames historiques la défaillance soudaine d’un courage de roi qui se croyait l’élu de la Providence et que le malheur détrompe. Quand Richard II apprend que son rebelle cousin ose attenter à sa couronne, il refuse de croire au danger, il raille les inquiétudes de ses amis. Il leur rappelle « que toute l’eau de la mer orageuse et mugissante ne peut effacer l’huile sainte sur le front d’un roi consacré, que le souffle des hommes ne peut renverser le député élu par le Seigneur, qu’à chaque soldat de Bolingbroke Dieu opposera en faveur de son Richard un des anges glorieux qu’il tient à sa solde céleste. » Mais à peine a-t-il appris les premiers succès de la rébellion, la déroute des Gallois, la défection de quelques-uns de ses gouverneurs, sa superbe assurance fait place au plus morne désespoir. Il ne veut écouter ni consolations ni conseils, il exige que ses courtisans ne lui parlent plus que de tombeaux et d’épitaphes, qu’ils s’assoient avec lui dans la poussière du chemin pour lui raconter des histoires de rois morts, de ceux qui périrent à la guerre, de ceux qui furent déposés, de ceux que leur femme empoisonna, de ceux qu’on assassina dans leur sommeil : « Couvrez-vous, s’écriait-il, et n’insultez plus par l’ironie de vos respects l’être de chair et de sang que je suis. Oubliez les vaines cérémonies de l’étiquette, car vous n’avez fait tout ce temps que vous abuser sur moi. Je vis de pain comme vous, je sens le besoin comme vous, et comme vous, je suis sensible au chagrin ; comme vous je ne puis me passer d’amis. Sujet à tant de nécessités, comment pouvez-vous me dire que je suis un roi ? »

… Subjected thus,
How can you say to me, I am a King ?

Ce qui racheta la défaillance de Frédéric-Guillaume IV, ce fut sa conduite après la victoire. Quand son armée fut rentrée à Berlin, qu’il se sentit raffermi sur son trône et maître de ses résolutions, il demeura fidèle aux engagemens qu’on lui avait fait prendre dans ses détresses. En vain d’insinuans casuistes cherchaient-ils à lui persuader qu’il avait cédé à la force, que des promesses arrachées par la violence n’engagent pas un roi, que Dieu lui-même le déliait de sa parole. Il avait promis une constitution, il la donna. Il n’admettait pas qu’il y eût deux morales, l’une pour les particuliers, l’autre pour les rois. Jadis un ministre prussien, M. de Thiele, disait au pasteur Gossner, célèbre par la franchise un peu rude de son langage, qu’un homme d’état était obligé quelquefois de prendre avec sa conscience des libertés qu’il ne prendrait pas comme homme privé : « Eh bien ! repartit le pasteur, si jamais le diable emporte le ministre de Thiele, que pourra-t-il bien advenir de M. de Thiele ? » Frédéric-Guillaume IV était de l’avis du pasteur Gossner. Aussi ne fit-il jamais d’affaires avec le diable, bien que le diable lui en ait proposé quelques-unes.

Nous ne dirons pas avec M. Wagener que cet estimable et singulier souverain fut le martyr de sa foi et que ses souffrances volontaires ont mérité à son successeur, par une juste rétribution, les prospérités dont il jouit. Il est plus vrai de dire que ses qualités et ses vertus autant que ses défauts le prédestinaient aux déceptions et aux chagrins. S’il n’a pas été un martyr, il a été un homme de bien et un honnête homme dans toute la force du terme. Les rois de son espèce n’agrandissent pas leurs états par des conquêtes, mais ils rendent respectable l’institution de la royauté, que les conquérans ont souvent compromise. Dans les intervalles de la maladie aussi longue que cruelle qui lui ôta la raison avant de lui ôter la vie, il pouvait se dire à lui-même : « Je suis resté pur de toute fraude, je n’ai jamais ni trompé ni dépossédé personne. J’ai respecté les droits des autres comme j’entendais qu’on respectât les miens. Je n’ai jamais recherché l’amitié d’un souverain que je n’estimais pas pour tramer sa perte après m’être servi de lui. On ne peut me reprocher d’avoir joué avec ma conscience et sacrifié mes principes à mes intérêts. » Est-il beaucoup de rois chrétiens qui puissent se rendre un tel témoignage ?


G. VALBERT.


  1. Die Politik Friedrich-Wilhelm IV, von Hermann Wagener, wirklichem geheimen Ober-Regierungs-Rathe. Berlin, 1883.