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LE
ROI FERDINAND II
ET
LE ROYAUME DES DEUX-SICILES

II.
LES REVOLUTIONS DE 1848, LA REACTION A NAPLES ET LE NOUVEAU ROI. [1]



I

On attribue à Pie IX un mot d’une ingénuité profonde qui peint le caractère du pontife aussi bien que le mouvement de toutes ces révolutions italiennes surgissant à la fois à l’aube de 1848 comme le prologue fantasque de la grande explosion. Pie IX, dans ses heures d’anxiété, racontait l’histoire d’un enfant qui avait vu un magicien faire apparaître ou disparaître le diable, et qui, ayant voulu l’imiter, avait bien réussi à évoquer la redoutable apparition, mais avait oublié le secret de la conjuration pour chasser le fantôme. — Et cet enfant, ajoutait naïvement le pape, cet enfant, c’est moi.— C’est là en effet un des traits de ces révolutions qui naissaient d’un même souffle, secouaient bientôt toute direction et s’échappaient en effervescences capricieuses pour dégénérer en mouvemens confus et contradictoires. Lorsque dans le reste de l’Italie les princes prenaient l’initiative d’une politique nouvelle qui ralliait les populations en les enflammant, le roi Ferdinand II s’isolait, résistait et traitait presque le pape de jacobin. Lorsque Rome, la Toscane, le Piémont en étaient encore aux réformes civiles et administratives, à ces premiers pas d’une laborieuse régénération pratique, Naples, d’un bond et sans nulle transition, s’élançait jusqu’au régime constitutionnel, accélérant la marche et hâtant les événemens. Lorsque tout semblait tendre à fondre les vieilles rivalités locales dans un sentiment commun de nationalité italienne, ce mouvement était brusqué par une explosion imprévue de l’esprit municipal. La Sicile allait entraîner Naples, Naples allait entraîner l’Italie, et désormais s’ouvrait cette carrière où éclate si souvent le mot des révolutions sans direction : il est trop tard !

C’est en Sicile que s’allumait la première étincelle, je viens de le dire. Enfermés dans leur île, les Siciliens ne laissaient point de partager les surexcitations de l’Italie entière, et sans cesser de donner à leurs sentimens une forme toute locale, ils demandaient, eux aussi, des réformes en invoquant les noms de Pie IX et des autres princes italiens. Ils allaient plus loin dès les premiers jours de 1848 : ils donnaient en quelque sorte rendez-vous au gouvernement en assignant un terme à leur patience, et, chose étrange, on vit une ville fixer le jour, l’heure, le lieu où une population tout entière se trouverait en armes, si elle n’avait point obtenu les réformes qu’elle demandait. C’est ainsi que le matin du 12 janvier 1848, à l’heure fixée, éclatait l’insurrection de Palerme, insurrection mal combattue d’abord, exaspérée par une répression impuissante, bientôt victorieuse et appuyée aux yeux de l’Europe d’une protestation du corps consulaire étranger contre un bombardement inutile. Le roi Ferdinand se hâtait d’envoyer un de ses frères, le comte d’Aquila, et des forces nouvelles pour réduire Palerme ; mais quelques jours avaient suffi pour que l’insurrection devînt universelle et gagnât toutes les classes de la population, la noblesse, le peuple et le clergé lui-même. C’était moins un soulèvement politique ordinaire que l’insurrection frémissante de cette petite nationalité, qui dès le premier moment s’armait, s’organisait et se donnait pour chefs non de vulgaires agitateurs, mais des hommes considérés, de vrais Siciliens, dont le plus populaire était un ancien amiral, Ruggiero Settimo. Dans les premiers comités de la révolution sicilienne figuraient le duc de Terranova, le duc de Gualtieri, le marquis de Rudini, Stabile, La Masa, Castiglia. Alors à Naples on songea aux concessions, et le 18 janvier paraissaient plusieurs décrets royaux qui donnaient une autorité nouvelle aux consultes de Naples et de la Sicile, qui prononçaient la séparation administrative à peu près complète du royaume et de l’île, qui donnaient même à la presse une sorte de droit de vivre qu’elle n’avait jamais eu. Ces concessions auraient suffi sans doute le 12, elles étaient tardives et impuissantes après une insurrection victorieuse, et le marquis de Spedalotto répondait avec hauteur au nom du gouvernement nouveau : « Les armes ne seront déposées, les hostilités ne seront suspendues que lorsque la Sicile réunie à Palerme en parlement adaptera à notre époque la constitution que notre pays a possédée pendant plusieurs siècles, qui a été réformée en 1812 sous l’influence de la Grande-Bretagne, et qui a été confirmée implicitement par un décret royal de 1816. » Ainsi en quelques jours la rupture était complète ; de toute la Sicile, il ne restait plus au pouvoir des forces royales que la citadelle de Messine.

Et les événemens ne marchaient pas moins vite à Naples, où la révolution sicilienne faisait vibrer les âmes. Dans cette révolution, il y avait, il est vrai, une dangereuse pensée de scission ; pour le moment, on ne voyait que la commotion imprimée à l’Italie entière et au royaume napolitain par une insurrection qui parlait de constitution et de nationalité. À Naples, l’agitation grandissait d’heure en heure aussi bien que dans les provinces de la Basilicate, de Salerne, qui commençaient à s’ébranler, et le gouvernement se voyait assiégé par cette marée montante de l’opinion surexcitée. Enfin arrivait le 27 janvier, journée grise et pluvieuse où une immense manifestation populaire remplissait les rues de Naples. Des drapeaux aux trois couleurs italiennes flottaient partout et étaient promenés aux cris de vive la constitution ! Une circonstance servit singulièrement cette manifestation à sa naissance : le bruit se répandit tout à coup que le roi était prêt à donner spontanément cette constitution qu’on demandait, et la démonstration se grossit de tous ceux qui suivent le vent, qui ne voulaient pas être moins libéraux que le roi. Il n’en était rien cependant ; Ferdinand II tenait ferme encore, ému sans doute des événemens de Palerme, agité de violens combats intérieure, mais irrité autant qu’ému et décidé à résister. Déjà les troupes se serraient en bataille autour du palais. Le château Saint-Elme arborait le drapeau de la guerre, la bannière rouge. Trois coups de canon partaient des forts en signe d’alarme, et comme pour ouvrir les hostilités. Comment la collision s’arrêta-t-elle ? Parce que le commandant du château Saint-Elme, le général Roberti, déclarait qu’il était prêt, en soldat loyal, à défendre le fort contre toute attaque, mais que s’il fallait tirer sur une population inoffensive, il préférait remettre sa démission au roi, et le roi lui sut gré, dit-on, de cette honnête franchise. De son côté, le général Statella, commandant de la garnison de Naples, parcourait la ville et revenait au palais avec la conviction qu’on se trouvait en face d’un mouvement d’opinion irrésistible. D’autres encore ne se taisaient pas sur le péril. Il arriva ce qui arrive toujours : l’incertitude était la défaite d’une politique ; l’orgueil du prince absolu hésitait et fléchissait. Après avoir résisté tant qu’il avait pu, Ferdinand II accomplissait trois actes qui étaient toute une révolution.

Le premier de ces actes fut l’abandon des deux personnages contre lesquels s’étaient amassées toutes les haines populaires : le confesseur du roi, Mgr Cocle, et le ministre de la police, le marquis Delcarretto. Celui-ci reçut par le général Filangieri l’ordre de s’embarquer instantanément sans revoir son maître, sans lui parler, sans pouvoir même changer de vêtemens, et le confesseur eut le même sort. La seconde concession royale fut la nomination d’un nouveau ministère dont le chef était le duc de Serra-Capriola, qui avait été longtemps ambassadeur à Paris. La troisième, la dernière et la plus grave concession enfin, était la proclamation publiée le 29 janvier et annonçant une constitution. Puis Naples entra en fête et en liesse, pensant avoir tout conquis avec ce mot de constitution. Le roi sortit à cheval, et la population se pressait autour de lui pour baiser ses mains. Moment de singulière et fugitive illusion ! En trois pas, Ferdinand II avait fait plus de chemin que tous les autres princes de l’Italie depuis l’avènement de Pie IX. « Ils me poussent, je les précipiterai, » avait-il dit, et il les précipitait en effet, car la constitution à Naples, c’était à peu de jours d’intervalle la constitution à Turin et à Florence. Il ne manquait plus que la révolution de février pour précipiter tous ces princes à la fois et accomplir un miracle bien autrement étrange en mettant une constitution même à Rome. Le vice de cette situation, rattachée à tout ce qui se passait dans le reste de l’Italie et en Europe, était dans l’attitude d’indépendance et de séparation de la Sicile vis-à-vis de Naples, dans le mouvement violent imprimé avant l’heure par Naples aux autres états italiens, et dans l’explosion de la révolution de février tombant au milieu de tous ces élémens d’incohérence et d’incandescence propres à la péninsule. Tout changeait de face en quelques jours. La révolution de février surtout compromettait définitivement l’émancipation progressive de l’Italie en faisant éclater subitement une guerre d’indépendance au nord de la péninsule, en évoquant du même coup le plus redoutable ennemi de tout affranchissement national aussi bien que de toute réforme sérieuse des institutions, — l’esprit révolutionnaire.

II

Ainsi se dessinait une situation que les événemens de France semblaient rendre plus facile en apparence, qu’ils rendaient désastreuse en réalité. Naples tout particulièrement sortait de cette crise des deux premiers mois de 1848 avec une constitution nominale, une administration décomposée, une population éblouie, un roi marchant à contre-cœur sous le coup d’une nécessité qu’il subissait sans conviction, et un ministère qui avait plus de bonne volonté que de force. Le malheur du royaume napolitain, en ce moment où tout était à faire et à organiser, fut de n’être point gouverné et d’aller à la grâce de Dieu ou à la diable pour mieux dire, comme l’Italie tout entière d’ailleurs. Le premier ministère constitutionnel formé à Naples eut deux phases répondant au mouvement graduel des choses, fiévreuses et tourmentées comme cette expérience où se précipitait tête baissée la péninsule : l’une de ces phases allant du 29 janvier au 6 mars, l’autre se déroulant du 6 mars au 3 avril.

Dans la première période, le cabinet napolitain avait pour chef, je l’ai dit, le duc de Serra-Capriola, un diplomate de la vieille école, et il comptait en outre le prince Dentice, le prince Torella, le baron Bonanni, le commandeur Scovazzo, hommes honnêtes, éclairés, environnés surtout d’une grande considération, mais qui étaient jetés à l’improviste à la tête du pouvoir dans des circonstances extraordinaires pour lesquelles ils étaient peu faits. Le 6 mars, un élément nouveau se faisait jour dans le ministère. À côté du prince Cariati, ancien officier de Murat, diplomate de 1820 et gentilhomme de manières supérieures, qui était appelé aux affaires étrangères, le nouveau ministre de la justice, Charles Poerio, qui depuis le 29 janvier avait dirigé la police du royaume, était un type de libéralisme et de patriotisme éclairé. L’économiste Giacomo Savarese devenait ministre des travaux publics. Un personnage assez mystérieux, qui depuis a joué un certain rôle dans les révolutions italiennes, entrait dès lors presque furtivement au pouvoir : c’était M. Aurelio Salicetti, connu comme professeur de législation, remarqué depuis peu comme intendant de la province de Salerne, homme d’ailleurs résolu et opiniâtre ; mais dans cette double combinaison, singulièrement incohérente et toujours placée sous la présidence du duc de Serra-Capriola, le chef réel, l’âme, le conseil du gouvernement napolitain, fut le ministre de l’intérieur, M. Bozzelli, appelé dès les premiers jours au pouvoir. Francesco Paolo Bozzelli était la personnification de ce régime constitutionnel qui naissait au milieu des orages. Mêlé depuis longtemps à la politique, ayant vécu près de vingt ans dans l’exil en France, en Angleterre et en Belgique, chef de tous les comités libéraux napolitains depuis sa rentrée, emprisonné plusieurs fois par le pouvoir absolu, publiciste renommé, il semblait réunir tous les titres à ce premier rôle que les événement lui décernaient d’une façon si soudaine ; sa popularité était immense. On n’espérait qu’en Bozzelli, on ne jurait que par Bozzelli. Malheureusement ce dictateur d’un jour ne justifiait guère la confiance sans bornes qu’on mettait en lui. C’était un esprit léger, superficiel et impuissant, un libéral de 1820 en politique, un sensualiste du dernier siècle en philosophie, et en littérature un élégant architecte de paroles sonores. « Figurez-vous, dit un des plus ingénieux et des plus sincères historiens des révolutions napolitaines, M. Massari, figurez-vous un homme avec l’intelligence pleine des principes philosophiques de Destutt-Tracy et du père Soave, avec l’esprit arcadique de l’abbé Chiari, riche d’études, mais pauvre d’idées politiques, habile dans la dispute, obstiné et orgueilleux… » La mauvaise fortune de Naples faisait tomber ses destinées en de telles mains. Le ministère dont M. Bozzelli était l’âme avait tout à faire, et il ne fit rien. Il avait surtout à pourvoir à trois grandes nécessités du moment : créer la politique nouvelle de Naples dans ses rapports avec l’Italie, régler les affaires de Sicile et se hâter de mettre en pratique le régime constitutionnel pour gagner de vitesse l’esprit de désordre, toujours prompt à se glisser dans ces crises de régénération.

Une des plus singulières erreurs de cette fraction du libéralisme qui montait au pouvoir à Naples fut son indifférence pour tout ce qui se passait en Italie. Pour ces libéraux napolitains de la première heure, le monde finissait au Garigliano, à Fondi et à Terracine, et par une curieuse coïncidence ils se trouvaient merveilleusement d’accord sur ce point avec le roi, qui, lui du moins, était logique dans ses vues et dans ses idées en repoussant le drapeau tricolore italien. Avec un esprit plus élevé et plus large, M. Bozzelli eût saisi aussitôt l’intime connexion qui existait entre la question nationale et la question de liberté politique ; il eût vu que la possibilité du régime constitutionnel à Naples tenait à l’affranchissement du nord de l’Italie, par une raison bien simple. Les souverains napolitains étaient liés à la cour de Vienne par un traité de 1815 qui interdisait tout changement politique. Tant que l’Autriche régnait à Milan, il était douteux qu’un essai constitutionnel quelconque pût être durable dans le midi de l’Italie. L’erreur était possible peut-être avant la révolution de février, elle ne l’était plus lorsque la guerre éclatait en Lombardie et qu’il n’y avait plus que deux camps, celui de l’indépendance italienne et celui de l’Autriche. La politique de M. Bozzelli restait cependant la même, pleine de froideur et d’hésitations. Les premiers événemens qui chassaient les Autrichiens de Milan étaient célébrés partout en Italie, excepté à Naples, où le gouvernement ressentait plus d’inquiétude que d’enthousiasme. Au fond, il y avait une certaine jalousie à l’égard du Piémont, et on inventait même dès lors un mot de polémique pour caractériser ironiquement les partisans d’une politique plus italienne : c’étaient des albertistes. Le ministère, il faut le dire, était encouragé dans son attitude par la diplomatie anglaise, qui, chose singulière, semblait favoriser les tentatives d’indépendance de la Sicile, et d’un autre côté rappelait au gouvernement de Naples les traités qui garantissaient la situation légale de l’Autriche en Italie.

Ce ne fut que vers le 25 mars 1848 que, pressé par l’opinion, le cabinet napolitain se décidait à un acte en apparence un peu significatif. Le nouveau ministre des affaires étrangères, le prince Cariati, prenait l’initiative d’un projet de ligue italienne qu’il envoyait à Rome, en appelant une délibération de tous les gouvernemens. Le cabinet de Turin eut tort sans doute de ne point faire immédiatement un plus sympathique accueil à ces ouvertures aussi bien qu’aux propositions analogues émanées de Rome. Dans tous ces projets cependant, qu’ils vinssent de Rome ou de Naples, il est une chose à considérer : c’est qu’on s’arrangeait pour laisser peser sur le Piémont tout le poids d’une lutte où le roi Charles-Albert trouvait sans doute l’agrandissement de sa maison, mais où l’Italie entière trouvait aussi la garantie de son indépendance et de sa liberté. Ce projet de ligue italienne n’était en d’autres termes qu’un moyen de se dispenser pour le moment et tant qu’on le pourrait d’envoyer des soldats à l’armée qui combattait en Lombardie. Le gouvernement de Naples faisait une concession à l’opinion sans apercevoir distinctement l’intérêt du royaume du midi dans l’affranchissement national de l’Italie.

La politique du ministère du 29 janvier n’était pas plus heureuse dans les affaires de Sicile. L’insurrection sicilienne était sans doute une difficulté immense par les violentes antipathies qu’elle mettait en jeu. Au lieu de chercher à résoudre cette difficulté par une habile et opportune douceur, on la laissa s’aggraver en faisant des concessions toujours tardives à une insurrection victorieuse. Un moment on se flatta de ramener les Siciliens par la constitution promise le 29 janvier ; mais la question s’était singulièrement envenimée. Les circonstances avaient marché, et avec elles les méfiances s’étaient accrues. La nouvelle des événemens de Naples fut accueillie froidement, avec une sorte de réserve fière, à Palerme, — et aux premières communications du ministère napolitain le chef du mouvement insurrectionnel, Ruggiero Settimo, répondit, comme l’avait fait déjà le marquis de Spedalotto, que la Sicile ne déposerait les armes que lorsqu’un parlement se serait rassemblé à Palerme pour adapter aux temps nouveaux la constitution de 1812. « Nous pouvons seulement ajouter, disait-il par un vain palliatif, que notre vœu incessant est de nous rattacher au royaume de Naples par des liens particuliers qui doivent être sanctionnés par le parlement de Sicile, et de former ensemble deux anneaux de la belle confédération italienne. » La déclaration était nette, la Sicile persistait plus que jamais dans la voie où elle était entrée, voie fatale, d’où tous les patriotes de l’Italie, et Gioberti était du nombre, cherchaient à la détourner, mais où la retenait une méfiance invincible, doublée par l’exaltation de la lutte. Les conjonctures étaient pressantes, le parlement sicilien devait se réunir le 25 mars, et par cette réunion, qu’aucune décision souveraine n’avait encore sanctionnée, la rupture était en quelque sorte consommée.

C’est alors que le gouvernement de Naples prenait une résolution suprême qui coïncidait avec la modification ministérielle du 6 mars. Le cabinet, cédant à la nécessité, légalisait la convocation du parlement sicilien, et en même temps rendait plusieurs décrets qui créaient tout un ordre nouveau dans les rapports de Naples et de la Sicile. Les Siciliens devaient avoir une administration et un parlement séparés, des ministres propres, un lieutenant gouvernant l’île au nom du roi, et ce lieutenant était l’homme qui personnifiait la révolution sicilienne, Ruggiero Settimo. Un ministère spécial de la Sicile était créé à Naples, et ce ministère nouveau était confié à un homme estimé, le commandeur Scovazzo. Ces concessions étaient larges, et allaient assurément au-devant de toutes les prétentions légitimes des Siciliens. Ce fut lord Minto, alors à Naples, qui se chargea de les porter à Palerme et de négocier la paix. Lord Minto allait-il à Palerme avec le vif désir d’être heureux dans sa mission ? N’avait-il pas une faiblesse secrète pour cette constitution de 1812 que les Siciliens invoquaient, et qui rappelaient un temps de toute-puissante influence pour l’Angleterre, un temps qui pouvait renaître encore ? Toujours est-il que les décrets du 6 mars ne suffirent plus pour combler l’abîme qui s’était creusé entre la Sicile et Naples. Les Siciliens, aigris et pleins d’ombrages, réclamaient désormais un vice-roi investi de toutes les attributions de la souveraineté, l’exclusion de tous les soldats napolitains, l’institution d’une armée sicilienne ; en d’autres termes, ils voulaient une indépendance politique à peu près complète. Et ici encore revenait le mot fatal de cette situation : il était trop tard ! Ce qui eût paru merveilleux et inattendu un mois avant n’était plus considéré que comme un expédient pour tromper la Sicile. Les Siciliens cédaient visiblement à une désastreuse inspiration de patriotisme municipal outré. Pour une indépendance locale chimérique, ils se risquaient dans une grande et compromettante aventure ; par leur refus, ils créaient de l’irritation, de l’embarras à Naples, et par leur passion d’isolement ils jetaient un élément de perturbation de plus dans cette malheureuse Italie, déjà si divisée. Les Siciliens se trompaient donc dans leur intérêt même comme dans l’intérêt de l’Italie, et le gouvernement de Naples s’était bien plus dangereusement trompé en laissant par ses indécisions s’aggraver la rupture, en faisant attendre des concessions qui eussent été plus que suffisantes un mois auparavant pour maintenir l’union. Le nouveau ministre de la Sicile à Naples, le commandeur Scovazzo, qui était un Sicilien, et qui avait eu la plus grande part à cette tentative de transaction du 6 mars, quitta le pouvoir, navré des malheurs qu’il prévoyait.

Mais c’est surtout à l’intérieur que l’imprévoyante inertie du ministère Bozzelli se manifesta et porta ses fruits. Le 29 janvier 1848, la constitution était promise ; le 10 février, elle fut publiée ; le 24, — étrange rapprochement ! — le 24 février, tandis qu’une révolution s’accomplissait à Paris, le roi Ferdinand jurait sur le saint Évangile cette constitution qui ouvrait pour le royaume napolitain une ère nouvelle. C’était le moment d’agir avec une énergique résolution, de faire sentir au pays la main d’un pouvoir ferme et bienfaisant, d’organiser le régime nouveau, de le préserver, s’il le fallait, de ses propres excès, en désarmant les inimitiés secrètes qui ne pouvaient manquer de triompher de ses défaillances. M. Bozzelli crut sans doute qu’il suffisait de rédiger une constitution modelée sur cette charte française qui en ce moment même était emportée par un orage, et cela fait il s’arrêta, laissant le pays sans direction, entre le régime absolu légalement abrogé et le régime nouveau qui était tout entier à créer. Des lois les plus essentielles qu’il y avait à faire, les unes étaient faites à la légère comme la loi électorale et la loi sur la garde nationale, les autres étaient complètement oubliées. À mesure que la nécessité parlait, on rendait des décrets sur les attroupemens, sur les abus de la presse. Le ministère n’avait pas plus de politique intérieure qu’il n’avait de politique extérieure ; il allait au hasard. Qu’en résulta-t-il ? C’est que le désordre ne tarda pas à se montrer et à envahir le pays sous toutes les formes. L’impuissance de la politique ministérielle, aggravée par la contagion de la révolution française, permit à un parti plus avancé de se faire jour, d’agiter, de passionner les esprits.

Rien n’est assurément plus périlleux pour un pays que ce passage subit d’une compression universelle à une liberté encore mal définie. Une presse effrénée se produisit bientôt à Naples. Le droit d’écrire, affranchi de toute règle, devenait le droit d’injurier, de diffamer, de fouiller jusque dans les plus secrets replis de la vie privée. De petits journaux répandaient partout les plus affreuses, divulgations personnelles et ne tarissaient point d’excitations. Le préfet de Naples voulut avertir les imprimeurs qu’il leur retirerait l’autorisation d’imprimer ; la presse redoublait de violence. À Naples comme à Rome, comme dans l’Italie entière à cette époque, la politique avait fini par devenir une manifestation populaire en permanence. Sous tous les prétextes, de nouveaux rassemblemens se formaient ; on allait sous les fenêtres des ministres en processions tumultueuses, et à ces démonstrations des rues se joignaient des réunions qui étaient de véritables clubs. L’une de ces réunions se tenait au café Buono et se composait de la jeunesse la plus ardente. C’était ce que le roi appelait ironiquement la chambre des communes, non sans triompher un peu de ces excès de la liberté que les ministres toléraient par crainte ou par faiblesse, et à coup sûr par impuissance. Dans les provinces, ce fut bien pis encore. On vit se produire une sorte de communisme pratique. Les paysans refusaient de travailler ou procédaient de leur autorité propre à une distribution des récoltes plus conforme à leur intérêt. Quelquefois, comme dans la Calabre, ils se partageaient entre eux les biens domaniaux. L’un des historiens des révolutions de l’Italie, M. Ricciardi, raconte, il est vrai, que « ces partages, bien que très illégaux, se faisaient avec un ordre admirable. » Ce n’était pas moins un signe curieux de l’anarchie profonde qui avait si rapidement envahi le pays, et qui se manifestait dans les provinces comme à Naples bien que sous des formes différentes.

Deux faits mirent particulièrement en relief, cette anarchie au double point de vue de la politique extérieure et de la politique intérieure de Naples. Le cabinet du 29 janvier, on l’a vu, était singulièrement froid pour tout ce qui touchait à la nationalité italienne. Or c’était justement un des points sur lesquels il y avait une divergence profonde entre le gouvernement et l’opinion. Au premier bruit de la révolution de Paris, de la révolution de Vienne, des journées de Milan et de la guerre de l’indépendance, les démonstrations éclatèrent aux cris de en Lombardie ! aux armes ! ». Et tout cela finit par une violente manifestation contre l’ambassade autrichienne, dont on brûla le pavillon et les armes. L’Autriche était alors représentée à Naples par cet altier personnage, le prince Félix Schwarzenberg, qui ne voyait dans la nationalité italienne qu’une creuse utopie. Il s’irrita fort naturellement en voyant les armes impériales brûlées, et il demanda sur-le-champ une satisfaction. Sa demande était simple ; mais le gouvernement, avec la meilleure volonté d’ailleurs, eût été bien embarrassé de lui donner la réparation qu’il demandait, et le prince Schwarzenberg partit le cœur plein de ressentiment en disant : « Je reviendrai d’ici à quelques mois ! » de telle sorte que le ministère resta avec l’embarras de la rupture sans avoir le mérite d’une politique plus nationale. Un autre jour ce fut l’expulsion des jésuites arrachée par ce procédé sommaire des manifestations tumultueuses. Cette terrible question s’était déjà élevée plus d’une fois dans le conseil sans que les ministres pussent arriver à prendre une résolution ; ils n’osaient ni défendre les jésuites ni les bannir. Les agitateurs s’en mêlèrent, et on entoura en tumulte la maison de l’ordre en réclamant le départ des pères. Les ministres coururent au palais, ne sachant quoi résoudre, n’ayant pu prévenir la sédition et n’osant la réprimer. Ils s’arrêtèrent a un moyen terme qui consistait à renvoyer dans leurs foyers les jésuites napolitains et à embarquer les autres ; mais ce n’était point l’affaire de la manifestation, qui voulait l’expulsion de tous les jésuites sans distinction, et ceux-ci furent en effet tous embarqués par l’autorité des agitateurs, qui se montrèrent impitoyables. Il y avait un de ces malheureux religieux qui était agonisant ; il ne fut pas moins transporté dans une voiture découverte : deux autres religieux récitaient auprès de lui les prières de la dernière heure, et ce spectacle dramatique ne laissait point d’émouvoir le peuple. La vraie politique eût été de marquer hardiment ce qui était juste, ce qui était possible, et d’arracher par une action vigoureuse ce régime nouveau au danger des agitations indéfinies. Le ministère n’en fit rien. Après deux mois, il se trouvait entre un parti ardent qui dépassait déjà dans ses aspirations, dans ses idées, cette constitution qui venait à peine de naître, et tous ces désordres qui effrayaient les esprits, en suspendant l’activité du pays, en appauvrissant le peuple, provoquaient une certaine réaction et devenaient un sujet de triomphe et d’espoir pour l’absolutisme. En deux mois, M. Bozzelli avait usé sa popularité, qui était immense ; il disparut sous une sorte d’animadversion universelle, abandonné de quelques-uns de ses collègues tels que Salicetti et Poerio, et laissant le pays dans une situation déjà singulièrement compromise. Ainsi avait vécu, ainsi finissait le premier ministère constitutionnel napolitain.


III

Un effort était possible encore peut-être, et dans tous les cas il était désirable, pour redresser cette politique, pour la relever à la hauteur d’une politique constitutionnelle et nationale et ressaisir la direction de l’opinion. Cet effort fut tenté par un ministère laborieusement formé le 3 avril au milieu de l’excitation publique et des dissensions déjà flagrantes des partis. Ce ministère se composait d’hommes aux intentions les plus droites et les plus sincères. Il avait pour chef Carlo Troia, esprit élevé, historien éminent, ami de la papauté et de l’Italie, libéral modéré, qui était à Naples ce que le digne comte Balbo était à Turin, et qui portait au pouvoir un vif amour du bien, surtout un grand désir de conciliation. Ses cheveux blancs inspiraient le respect, et sa douceur excitait la sympathie. Parmi les membres du nouveau cabinet napolitain, on comptait le marquis Louis Dragonetti, connu par son passé libéral et son patriotisme tout italien ; l’avocat. Raffaelle Conforti, renommé comme orateur ; M. Imbriani, âme impressionnable et ardente, beau-frère de Charles Poerio ; M. Scialoia, jeune et habile esprit, qui a été depuis professeur d’économie politique à Turin ; le comte Pietro Ferretti, fort expert en finances et en industrie, ce même Ferretti dont je parlais un jour en décrivant les malheurs des émigrations italiennes [2]. Ferretti était d’Ancône, non de Naples, et sa présence dans le conseil semblait un gage de plus pour les autres états de la péninsule. Le ministère du 3 avril, composé de ces hommes et de quelques autres, se mit aussitôt à l’œuvre. Il modifia la loi électorale en abaissant le cens, fixa les élections au 15 avril, organisa la garde nationale, mit la main à la réforme de la magistrature. Il se préoccupa surtout de la question nationale, de la participation de Naples à la guerre de l’indépendance.

C’était là, sans contredit, la première raison d’être du cabinet, et M. Troia n’obéissait pas seulement à un mouvement de patriotisme italien ; il avait une autre pensée. « C’est en Lombardie, disait-il au roi, que votre majesté retrouvera la couronne de Sicile. » Aussi, dès le 7 avril, la guerre était-elle formellement déclarée à l’Autriche. La flotte napolitaine cinglait vers l’Adriatique, et un corps d’armée était expédié vers le nord de l’Italie sous le commandement du général Guillaume Pepe, patriote ardent, soldat vieilli et politique puéril, qui venait de rentrer de l’exil. Un nouveau ministre, M. Pietro Leopardi, allait représenter Naples à Turin et au camp piémontais en Lombardie, et en même temps des plénipotentiaires partaient pour Rome avec la mission de travailler à l’organisation de la ligue italienne. Tous ces actes s’éclairaient d’une proclamation royale où Ferdinand II arborait nettement, ouvertement, le drapeau de l’indépendance de l’Italie. « Les destinées de la patrie commune vont se décider dans les plaines de la Lombardie, disait le roi le 7 avril, et tout prince, tout peuple de la péninsule est en devoir de prendre part à la lutte qui doit assurer l’indépendance, la liberté et la gloire de l’Italie. Pour nous, bien que pressé d’autres nécessités qui occupent une partie de notre armée, nous entendons concourir de toutes nos forces à cette lutte. Nos frères nous attendent, et nous ne manquerons pas là où il y aura à combattre pour le grand intérêt de la nationalité italienne. » Ce n’était pas sans peine, à vrai dire, que le ministère emportait ces résolutions généreuses. La politique italienne avait à Naples de nombreux et ardens adversaires. Un homme assez connu, M. Luigi Blanch, combattait publiquement dans un journal l’expédition de Lombardie par toute sorte de raisons stratégiques et politiques. Un conseil militaire fut tenu, et tous les généraux étaient opposés à la guerre. L’un des ministres, le colonel Degli Uberti, proposait tout simplement un camp d’observation dans les Abruzzes. Un autre membre du cabinet, le ministre de la justice, Ruggiero, voulait que si on déclarait la guerre à l’Autriche, ce fût avec le dessein de placer l’Italie unie sous le sceptre de Ferdinand II, ce qui était une autre manière de combattre par une chimère l’expédition de Lombardie. Il en résultait que, même après la déclaration de guerre, il restait un foyer permanent d’hostilités et de contradictions où le roi trouvait un appui et comme une force de réaction toujours disponible contre la politique qu’il subissait.

Ce n’était là cependant qu’un des embarras du cabinet du 3 avril. La difficulté la plus sérieuse, l’impossibilité, dirai-je, était dans l’anarchie intérieure léguée par le ministère Bozzelli, dans la scission violente qui s’était déjà déclarée au sein du libéralisme napolitain. Une opposition radicale avait eu le temps de naître et de se propager, soit par suite de la mortelle inaction de M. Bozzelli, soit sous l’influence de la révolution de France ; elle avait son programme et son chef. Ce chef était M. Aurelio Salicetti, qui avait fait une courte apparition au ministère le 6 mars avec Charles Poerio. M. Salicetti, qui n’avait de commun que le nom avec le Salicetti d’autrefois, n’était point alors ce qu’on l’a vu depuis, un des triumvirs de la république romaine, un sectateur de M. Mazzini, qui a fini, dit-on, par se ranger. C’était un homme de résolution et de volonté énergique, qui dans son passage au pouvoir demandait que le gouvernement fût dans le conseil, non dans les rues, et que la constitution devînt une réalité. Malheureusement M. Salicetti n’avait pas toujours un langage et des allures conformes aux usages de la cour ; il affectait des airs de tribun, et de plus dans son visage, aux traits droits et secs, on distinguait je ne sais quelle vague ressemblance avec Robespierre. Il eut une courte fortune ministérielle, et il tomba du pouvoir pour se relever dans l’opposition avec un programme dont les principaux articles étaient la réforme du statut du 10 février, l’abolition de la chambre des pairs et la transformation de la chambre des députés en une sorte d’assemblée constituante.

Lorsque le plus simple bon sens conseillait aux libéraux napolitains de se serrer autour de cette légalité constitutionnelle naissante, de chercher leur unique et souveraine garantie dans la stricte application des institutions sanctionnées par le roi, M. Salicetti prenait la dangereuse initiative d’une agression systématique contre le régime nouveau. Ce fut là désormais le mot d’ordre de tous les esprits ardens, de tous les fauteurs de tumultes, de telle sorte que même avant d’avoir été essayée, cette constitution du 10 février disparaissait dans le mouvement des passions contraires. Cette scission du libéralisme napolitain fit la faiblesse du ministère du 3 avril ; elle déteignait pour ainsi dire sur sa politique. En voulant faire une certaine part au programme de M. Salicetti par de vagues promesses, le cabinet Troia froissait les vrais constitutionnels sans désarmer les libéraux exaltés ; il livrait la légalité sans profit pour la paix, et il finissait par être, sinon aussi impopulaire que le ministère Bozzelli, du moins aussi impuissant en face de l’anarchie chaque jour croissante. Le désordre était immense en effet, et prenait quelquefois les formes les plus curieuses, depuis celles des tumultueuses sollicitations d’emplois jusqu’aux manifestations socialistes. Un jour, le ministre des finances, le comte Ferretti, étant sur le point de se rendre au palais pour assister à un conseil, dit à la foule qui attendait son audience qu’il ne pouvait l’entendre. Le garde national qui était en sentinelle se tourna aussitôt vers le comte Ferretti et lui dit d’un ton superbe : a Avant d’être ministre du roi, vous êtes ministre du peuple, et vous ne devez pas aller au palais ; restez ici. » Le comte Ferretti eut beau protester, il dut céder à cette singulière injonction. C’est ainsi qu’on marchait aux élections d’où allait sortir le premier parlement napolitain.

Qui pouvait trouver un avantage au milieu de tant d’anarchie et de toutes ces contradictions de l’opinion suscitées à la fois par les questions intérieures, par les affaires de Sicile comme par la guerre de la Lombardie ? Ce n’était assurément ni la liberté ni l’Italie. Après une expérience orageuse de trois mois, le roi seul avait gagné plus qu’il n’avait perdu, et se trouvait dans une situation en apparence diminuée, en réalité bien plus forte que celle où il était au lendemain du 29 janvier. C’est là ce qu’on aurait pu saisir assez distinctement. Les prétentions extrêmes des Siciliens affaiblissaient les sympathies que leur cause inspirait et promettaient à Ferdinand l’appui des Napolitains. Les divisions mêmes du libéralisme au sujet de l’expédition de Lombardie devenaient pour ce prince le gage d’une certaine liberté d’action à un moment donné. Sans doute le roi avait fait de graves concessions en faisant offrir aux Siciliens des conditions qui devaient répugner à sa fierté, en prenant parti contre l’Autriche, en envoyant ses soldats à la croisade italienne sous la conduite du vieux Pepe ; mais en tout cela il n’était lié que par des nécessités temporaires, et la solution de toutes ces difficultés était plutôt dans la question intérieure elle-même. Or ici encore, à travers la confusion universelle, tout tournait en faveur de la puissance royale.

Lorsque les intérêts étaient sans cesse alarmés par la révolution en permanence, par les manifestations des rues, par les clubs aussi bien que par une presse effrénée, ils s’irritaient contre un régime qui ne se traduisait qu’en désordres, et ils oubliaient presque les violences du pouvoir absolu. Lorsque les partis extrêmes semblaient vouloir ouvrir une ère d’agitations indéfinies, les constitutionnels sincères se ralliaient au prince et soutenaient son autorité. La magistrature, toujours menacée d’une épuration, travaillait de tous ses efforts à une réaction. Lorsque les libéraux, avec autant de légèreté que d’inintelligence, poursuivaient l’armée de leur haine et de leurs déclamations injurieuses, ils ne voyaient pas qu’en cherchant à humilier cette armée, ils l’irritaient contre le régime constitutionnel, ils la rattachaient au roi, et se faisaient un ennemi terrible de l’esprit militaire. Lorsqu’enfin l’opposition voulait arrêter au passage un article du statut en empêchant, la réunion d’une chambre des pairs, elle ne remarquait pas qu’elle donnait le plus périlleux exemple, et que si la constitution pouvait être violée dans un sens, elle pouvait sans nul doute être violée dans un autre sens. Je ne dis pas que le roi ne fût point sincère dans cette expérience où tout le monde était engagé ; seulement c’était, si l’on me passe le terme, un joueur habile et serré qui visiblement n’avait pas dit son dernier mot et qui attendait, flattant ceux dont il pouvait se servir, cédant quand il ne pouvait faire autrement, et maintenant ses avantages là où tous les hommes perdaient leur popularité. Aussi après trois mois il y avait à Naples une sorte de duel latent entre la liberté nouvelle, qui se perdait déjà dans l’anarchie, et le pouvoir absolu, qui sentait renaître ses forces du sein de la confusion. C’était la moralité de cette histoire de trois mois, et elle avait presque en ce moment un intérêt européen.


IV

Qu’on se représente en effet cette situation au mois de mai 18418. On touchait à une crise solennelle. En Europe, après l’étourdissement de la première explosion, de cette grande surprise de février, suivie de tant d’autres, une lutte semblait imminente entre la révolution, enivrée d’elle-même, et les forces conservatrices, ralliées dans le péril. En Italie, la guerre de l’indépendance, marchant à grands pas sous la vaillante conduite de Charles-Albert, était tout à la fois harcelée par la révolution, qui déjà la compromettait, et arrêtée dans son élan par l’encyclique papale du 29 avril, qui semblait retirer l’âme et la main du pontife de la croisade italienne. À l’extrémité de la péninsule, Naples offrait comme un résumé de cette situation.

Les élections venaient d’avoir lieu, et le scrutin, ouvert pour la première fois, n’offrait pas un résultat précisément défavorable. Tandis que M. Bozzelli était exclu par les électeurs pour son impuissance et pour les vues étroites qu’il avait montrées, M. Salicetti était également repoussé pour ses idées avancées et pour les soupçons de radicalisme qui pesaient sur lui. Le parti révolutionnaire ne comptait pas plus de vingt membres élus. La majorité était au fond l’expression d’un mouvement d’opinion modérée. Elle ne voulait sans doute rien de plus que la constitution ; mais cette majorité subissait sans le savoir, sans le vouloir peut-être, l’influence des idées vagues et indéfinies propagées depuis deux mois ; elle avait toute l’inexpérience d’une assemblée nouvelle sortie d’un pays jeté lui-même subitement dans toutes les agitations de la vie politique. Elle aurait eu besoin de s’appuyer à un pouvoir fort et sympathique qui, en représentant la même mesure d’opinion, eût pu la diriger ; elle arrivait enfin dans une heure de tension extrême. Y avait-il dans l’esprit du roi une pensée préméditée de réaction, le dessein arrêté de reconquérir par l’épée dans un combat ce qu’il avait été obligé de concéder à la force des choses ? Bien ne le prouve. Y avait-il dans l’ensemble du libéralisme napolitain une pensée menaçante pour la dynastie ? Les républicains, bruyans sans doute, étaient en petit nombre, et avouaient leur faiblesse. Ils se sentaient peu populaires. Cependant, s’il n’y avait point une hostilité directe, il y avait des passions et des ombrages. Les libéraux se défiaient du roi, et le roi se défiait de tout, prêt à accepter le combat, qu’il prévoyait sans vouloir le provoquer. « La mine était chargée de poudre, dit M. Massari dans ses Casi di Napoli ; il ne manquait qu’une étincelle pour l’enflammer, et cette étincelle fut la question du serment, » à l’occasion de l’ouverture du parlement, le 15 mai 1848.

On était à la veille de cette journée fatale qui devait marquer l’inauguration du régime constitutionnel à Naples, et qui allait finir dans le sang. Les députés se réunirent en assemblée préparatoire au palais de Monte-Oliveto, et ils se donnèrent pour président d’âge un archiprêtre octogénaire, vieux libéral de 1799, M. Cagnazzi. Leurs scrupules s’émurent aussitôt de la nature du serment qui leur était proposé : ils devaient jurer de professer et de faire professer la religion catholique, de demeurer fidèles au « roi des Deux-Siciles, » et d’observer la constitution du 10 février. Sans parler du premier point, facile à modifier, les députés napolitains voyaient dans le second et le troisième article un engagement pris au sujet de la Sicile et une abdication du droit de réformer la constitution. Ils n’eurent plus qu’une pensée, celle de s’affranchir de ce serment. Là était le point de départ d’une négociation étrange et acerbe ouverte entre l’assemblée de Monte-Oliveto et le palais, — négociation où le roi avait véritablement tous les avantages. Les députés napolitains ne remarquaient pas deux choses : d’abord qu’ils formaient une réunion dépourvue de tout caractère légal pour délibérer, et en outre qu’ils créaient un état tout révolutionnaire en prétendant se réserver le droit de réformer une constitution à laquelle le roi lui-même avait prêté serment le 24 février.

Engagés dans cette voie par imprévoyance, ils persistèrent par une susceptibilité vaine, et la querelle s’envenima au point de devenir un de ces prétextes dont les agitateurs s’emparent toujours pour fomenter les séditions. Sur quoi se fondaient les députés de Monte-Oliveto ? Ils ne pouvaient invoquer que les vagues promesses du ministère, le programme du 3 avril, qui en tous les cas n’était qu’un programme de cabinet, et ne pouvait être mis en balance avec la constitution. Le ministère se trouvait ainsi mis enjeu, pris entre l’assemblée de Monte-Oliveto et le palais. Il se prodigua en efforts de conciliation. Le ministre de l’intérieur, M. Conforti, les larmes dans les yeux, suppliait les députés de ne point prolonger cette lutte, de penser à l’Italie et à la guerre de l’indépendance nationale. Les mêmes efforts étaient tentés au palais. Enfin le roi, montrant jusqu’au bout un singulier sang-froid et même de la modération, se décidait à consentir à la suppression du serment, et l’assemblée de Monte-Oliveto semblait victorieuse ; mais dans l’intervalle, — ces débats n’avaient pas duré moins de vingt heures, — l’agitation extérieure avait étrangement grandi : la rue de Tolède s’était hérissée de barricades jusqu’aux abords du palais, si bien que, le matin du 15 mai, l’insurrection était partout menaçante. Les députés ne s’étaient pas rendu compte de cette crise, ouverte par leur inexpérience ; le roi ne s’y trompa point : il vit que si, après avoir cédé devant une assemblée, il cédait encore devant les barricades, la royauté disparaissait, que s’il résistait, il marchait à une bataille, et il prit son parti. Il accepta le combat, appuyé sur une armée fidèle serrée autour du palais.

Quels étaient ces agitateurs qui remplissaient les rues et ne voulaient point perdre cette occasion d’essayer leurs forces ? Ce n’étaient point assurément des partisans du régime constitutionnel. Les députés eux-mêmes essayaient inutilement de les apaiser et de faii4e tomber les armes de leurs mains. Le vieux général Gabriel Pepe, qui venait d’être mis à la tête de la garde nationale, était envoyé vers eux et était insulté comme un traître. Qui prenait la triste initiative de cette lutte ? C’est ce qu’on n’a pu savoir. Le feu commençait à onze heures du matin, et dès lors Ferdinand était tout entier au combat. « Les premiers coups de feu lui rendirent toute sa résolution, » a dit un officier des régimens suisses dans une relation de ces événemens. Il repoussait les ministres qui venaient le conseiller encore en leur disant : « Occupez-vous de vos affaires ! » et on dit qu’il ajouta en latin : « Pour vous aussi, le jour de la justice n’est pas éloigné ! »

Le fait est qu’en cette extrémité il ne restait plus d’autre pouvoir que le roi, et dans la rue il y avait une armée aux prises avec la révolution. Cette lutte dura jusqu’au soir ; l’issue ne pouvait être douteuse. Les insurgés avaient centre eux une armée fidèle dirigée avec résolution, l’impassibilité d’une grande partie de la garde nationale demeurée étrangère au mouvement, et le bas peuple de Naples, qui renouait alliance avec le roi absolu. Malheureusement toute sorte d’excès soldatesques et populaires se mêlaient à cette victoire de la royauté napolitaine. Les députés, qui, sans le savoir, avaient donné le signal du conflit, eurent un rôle effacé dans la lutte. Ils se réunirent de nouveau à Monte-Oliveto, et ils attendirent, ne sachant ni se ranger autour du roi ni se prononcer pour l’insurrection. Ils se bornèrent à nommer une sorte de comité de salut public, dont un député républicain, M. Ricciardi, était l’un des principaux membres, et qui alla réclamer inutilement l’intervention de l’amiral français Baudin, alors dans la rade de Naples. Pendant ce temps, un officier se présentait à Monte-Oliveto, et sommait au nom du roi les députés de se retirer. Que restait-il à faire ? Deux bataillons cernaient l’assemblée ; les députés se retirèrent non sans avoir déposé une protestation, et c’est ainsi que s’ouvrait le premier parlement napolitain ! Le soir, sous un ciel d’une clarté et d’une pureté merveilleuses, les Suisses et la garde royale campaient dans la ville au milieu des traces sanglantes de la guerre, et le roi, se souvenant de tout ce qu’il avait vu depuis trois mois, pouvait dire : « Mes démonstrations à moi valent bien les leurs ! » Ferdinand avait fait en quelques heures une grave découverte : il avait vu que l’armée était fidèle, et que cette révolution, regardée en face, n’était point aussi redoutable qu’on le pensait.

Cette journée du 15 mai était plus qu’une journée napolitaine ; elle avait une importance en Europe, elle éclairait de ses lueurs une situation. Jusque-là en effet la révolution semblait irrésistible ; elle se promenait de capitale en capitale au milieu de la déroute des gouvernemens et des incertitudes de l’opinion frappée de vertige. Le même jour, au même instant, à Naples et à Paris, elle était arrêtée subitement par une force mystérieuse. Ce fut là en réalité le principe de toutes les réactions contemporaines, réactions bientôt illimitées et violentes comme la révolution elle-même, — et par un jeu singulier des choses, c’est de Naples, du fond de l’Italie, que partait le signal. En ce premier moment, on ne voyait que la défense nécessaire et virile, et le roi Ferdinand se grandissait en Europe par cette vigoureuse initiative dont il ne pouvait trouver le conseil qu’en lui-même. Il est certain qu’il contribuait pour sa part à briser le charme redoutable et violent de la révolution. Avec son caractère assez superbe et son amour du pouvoir, il dut éprouver une secrète et orgueilleuse satisfaction en se sentant plus libre. Il usa immédiatement de cette liberté qu’il venait de se faire en formant un nouveau ministère, où rentrait M. Bozzelli à côté du prince Cariati, du prince Ischitella, du général Carrascosa, de M. Ruggiero, du prince Torella. C’était presque le ministère du 29 janvier ; Ferdinand s’arrêtait encore à cette date. Naples fut mis en état de siège, une commission fut instituée pour rechercher l’origine des événemens de la veille. La garde nationale et le parlement furent dissous. À l’instant même aussi se révélait une des conséquences les plus directes et les plus significatives de la victoire du 15 mai. Dès le 16, l’expédition de la Lombardie était rappelée.

L’armée napolitaine était déjà sur les bords du Pô. Le vieux Pepe, toujours prêt à se mettre en insurrection, aurait voulu enlever ses soldats malgré les ordres du roi ; il ne réussit qu’à entraîner quelques détachemens. Des officiers énergiques, Ulloa, Cosenz, Mezzacapo, partirent pour Venise. Le colonel d’artillerie Lahalle, perdant la tête, se brûla la cervelle, et l’armée reprit le chemin de Naples, conduite par le général Statella : résolution grave qui enlevait à la guerre de l’indépendance non-seulement l’appui moral du plus grand état de l’Italie, mais encore une force disciplinée de quinze mille hommes. Les Autrichiens ne s’y trompèrent pas, et c’est le général Schœnhals qui le dit dans ses vigoureux récits des Campagnes d’Italie en 1848 et 1849 : « La victoire du roi dans les rues de Naples valait autant qu’une victoire qu’aurait remportée Radetzky sur les rives du Pô… L’alliance du roi de Naples, pour être négative, n’en était pas moins efficace pour nous. » Tel était l’enchaînement des choses en cette année 1848.

Le roi de Naples, à vrai dire, ne faisait que revenir strictement à lui-même en se retirant de la croisade italienne. Il avait cédé à la pression des choses en envoyant son armée combattre sur le Pô et sur l’Adige ; libre, il la rappelait. Il n’avait aucun goût pour ce royaume de la Haute-Italie, qui eût balancé en puissance le royaume du midi ; il nourrissait toute sorte de méfiances et de jalousies à l’égard du roi Charles-Albert, même peut-être des jalousies de soldat. Et puis en ce moment il pouvait invoquer un motif de circonstance. Vainqueur à Naples, il avait encore à faire face à l’agitation qui se manifestait dans toutes les provinces, et qui dégénérait en insurrection dans les Calabres. Là en effet, au cœur de ces contrées « toujours promptes à s’émouvoir, se rassemblaient les débris de la sédition du 15 mai pour tenter un dernier effort. Quelques-uns des députés les plus ardens, MM. Ricciardi, Mileti, Musolino, Mauro, réfugiés d’abord sur la flotte française, puis jetés en Sicile et à Malte, reparaissaient bientôt sur la côte de la Calabre, levant le drapeau de l’insurrection à Cosenza et à Catanzaro. Un comité de salut public se formait sous l’impulsion de M. Ricciardi, et cette rude population était appelée aux armes : mouvement inutile à une telle heure, impopulaire par le caractère républicain que lui donnaient certains noms, et merveilleusement propre à aggraver encore une situation déjà si compromise. C’est contre ce mouvement qu’une partie de l’armée primitivement destinée à aller combattre dans la Haute-Italie était dirigée sous les ordres du général Nunziante. Ce qui était arrivé à Naples arriva dans les Calabres. Le général Nunziante força l’entrée de ces montagnes, y pénétra et dispersa cette insurrection, à la fois cernée par une armée et affaiblie par les divisions. Les paysans calabrais, fatigués, se débandèrent et revinrent à leurs moissons ; cinq cents Siciliens, envoyés pour appuyer le mouvement, ne furent qu’un secours inutile, et M. Ricciardi, après avoir erré quelques jours dans les montagnes, fut réduit à se jeter, avec douze de ses compagnons, dans une barque de pêcheur pour regagner Corfou. C’était le triste épilogue du 15 mai.

Une question cependant naissait de cette situation si complètement transformée. Le régime constitutionnel avait-il disparu, lui aussi, dans le combat, avant d’avoir été sérieusement essayé ? Au lieu d’être une victoire de la légalité nouvelle contre la sédition, la journée du 15 mai impliquait-elle la résurrection pleine et entière du pouvoir absolu ? On n’en était pas encore là pour le moment ; la réaction avait fait un pas, et elle s’arrêtait comme pour mesurer ses forces. Avec une modération qui eût illustré son règne, si elle fût toujours restée la règle de sa politique, le roi Ferdinand publiait, le 24 mai, une proclamation destinée à adoucir l’amertume des derniers événemens et à dissiper les méfiances instinctives de l’opinion. « Napolitains, disait-il,… notre plus ferme et plus immuable désir est de maintenir la constitution du 10 février pure et intacte d’excès de toute sorte. Cet acte étant le seul compatible avec les besoins réels et existans de cette partie de l’Italie sera l’arche sacrée sur laquelle doivent reposer la destinée de notre peuple bien-aimé et celle de notre propre couronne. Les chambres législatives seront convoquées sous peu de jours, et la sagesse, la fermeté et la prudence que nous attendons d’elles nous seront une assistance puissante dans toutes les parties des affaires publiques qui réclament de sages et utiles réformes. Confiez-vous entièrement en notre honnêteté, en notre religion et en notre sacré et spontané serment… » De ces promesses royales, la seule qui fut tenue, ce fut la convocation prochaine d’un parlement nouveau après une modification de la loi électorale, ou plutôt après un retour à la loi primitivement élaborée par M. Bozzelli et abrogée par le ministère du 3 avril. Par le fait, quelle que fût l’impopularité de M. Bozzelli, sa présence dans le conseil après les événemens du 15 mai était encore le gage d’une politique peu sympathique pour l’Italie, il est vrai, mais relativement libérale. M. Bozzelli lui-même aimait à se représenter en ces heures critiques comme un conciliateur appelé à sauver la constitution des excès des partis et des excès de la réaction. On peut même dire qu’après des violences momentanées de compression, le régime s’adoucit bientôt un peu, et l’état de siège fut levé le jour des élections nouvelles, le 15 juin. On entrait donc ou l’on semblait entrer sous de plus calmes auspices dans cette expérience constitutionnelle si brusquement interrompue et éclipsée un mois auparavant par le sanglant tourbillon du 15 mai.

C’est le 1er juillet que se réunissait le nouveau parlement napolitain, et cette inauguration du régime constitutionnel s’accomplissait au milieu d’un silence morne, sans pompe extérieure. Le roi n’assistait pas à l’ouverture du parlement. Ce fut le duc de Serra-Capriola, président du conseil d’état, qui lut le discours royal et ouvrit la session. Quel était l’esprit de cette chambre nouvelle sortie des élections du 15 juin ? L’élément constitutionnel dominait. Sans être sympathique au ministère, qui ne comptait qu’une petite phalange fidèle dont le membre le plus énergique et le plus intelligent était M. Luigi Blanch, l’immense majorité n’avait qu’une pensée de légalité. Je ne dis pas qu’elle mit toujours le tact le plus consommé dans une crise si délicate et si épineuse ; elle cherchait toutefois visiblement à éviter les occasions de conflit et ne dépassait pas les limites d’une discussion strictement constitutionnelle. Le talent ne manquait pas dans cette chambre, où brillait un instant la vie parlementaire napolitaine. Charles Poerio était un orateur habile, plein de dextérité, très versé dans la science constitutionnelle, discutant froidement et sans passion. Conforti se distinguait par une chaude et forte éloquence. Scialoia avait la parole aussi élégante que facile ; il possédait l’art de parler des finances avec une clarté merveilleuse et d’animer les discussions arides. Avossa avait une éloquence pleine d’ironie et finement sarcastique. Savarese mettait dans ses discours la raison sévère du jurisconsulte. On comptait aussi parmi les nouveaux députés Carlo Troia, Dragonetti, Capitelli, Baldacchiui, le duc de Lavello, l’un des chefs du parti ministériel. Par cette chambre ainsi composée et par la chambre des pairs, le régime constitutionnel se trouvait debout et en action ; mais si les apparences du régime constitutionnel subsistaient, tout avait singulièrement changé.

Un esprit furieux de réaction s’était élevé et soufflait contre tout ce qui était liberté. Le nouveau parlement avait contre lui l’armée, une grande partie du clergé, la magistrature, la populace de Naples, sans compter la cour et le gouvernement. Chaque jour il recevait quelque atteinte dans sa dignité ou dans ses plus simples prérogatives. M. Pietro Leopardi, qui avait représenté le roi en Sardaigne, demandait à rentrer à Naples pour occuper son poste dans l’assemblée, et on lui refusait un passeport. Un vieux député infirme, le docteur Lanza, recevait l’ordre de partir dans les vingt-quatre heures et de quitter le royaume. Un autre député, le duc Proto dell’ Albaneta, était insulté par un sbire obscur, et l’auteur de l’insulte demeurait impuni. Par un étrange retour, aux manifestations libérales succédaient les manifestations absolutistes. Des bandes composées d’un ramassis de soldats, de lazzaroni, parcouraient les rues en criant : A bas les chambres ! vive le roi absolu ! mort à la liberté ! Une de ces démonstrations était conduite par l’économe de la paroisse de Sainte-Lucie. Le ministère, M. Bozzelli surtout, irrité de ne point trouver dans la chambre la docilité qu’il espérait, laissait le parlement livré aux insultes, et l’accablait lui-même des plus injurieux dédains. Il ne lui présentait aucune loi, descendait à peine à discuter avec lui, et le traitait comme un factieux importun. Quelque député pressait-il le ministère de tourner les yeux vers l’Italie et de rendre les forces napolitaines à la guerre de l’indépendance, on lui répondait que c’était là « le désir des républicains et des albertistes pour détrôner le roi. » Était-il question de l’insurrection de Calabre ou de la Sicile, on s’abstenait de répondre, ou l’on répondait par des sarcasmes et des défis, et la presse du gouvernement, commentant ces scènes parlementaires, poursuivait librement une guerre acharnée contre la puissance législative, tandis qu’une sorte de terreur était organisée contre les journaux libéraux.

Le parlement napolitain se trouvait dans une de ces situations qui ne sont malheureusement pas nouvelles, où tout est péril pour une assemblée, la faiblesse et l’énergie, la dignité et l’humiliation volontaire. S’il cédait, il disparaissait sans honneur, et avec lui s’évanouissait la dernière lueur de liberté constitutionnelle ; s’il résistait et tentait de se relever ou de s’affermir par quelque acte de vigueur, il allait au-devant d’un conflit qui n’était pas moins fatalement mortel. Il fut prorogé après deux mois de session inutile, et il reçut cette prorogation silencieusement comme l’expression d’un droit constitutionnel du roi. La meilleure preuve que le parlement n’était rien, c’est qu’au moment même où les chambres étaient réunies, mais non consultées, une expédition s’organisait contre la Sicile, et c’était là encore une des conséquences de la journée du 15 mai. Maître de lui-même, de ses résolutions et de sa politique, le roi s’était hâté de rappeler l’armée napolitaine de la Haute-Italie, et maintenant il se tournait vers la Sicile, son dernier embarras, sa grande et sérieuse difficulté désormais.

Ce n’était plus en Sicile comme dans les Calabres une révolte éphémère et partielle à dompter, c’était une guerre entre deux gouvernemens, entre deux peuples, entre deux indépendances, dirai-je. La Sicile se considérait comme un peuple libre et indépendant depuis les inutiles tentatives de conciliation des premiers jours, et ici commence cette triste odyssée sicilienne pleine d’illusions, de fautes et de malheurs. Les Siciliens ne virent pas que ce mirage d’indépendance, dont se laissait éblouir leur patriotisme insulaire, n’était qu’un leurre ; ils cédèrent à l’enivrement de la victoire après la révolution du 12 janvier, au sentiment exagéré d’une force qui n’était que relative, qui n’existait que parce que l’Italie entière était en feu, parce que le roi de Naples lui-même avait les mains liées par la révolution. De là toute leur politique, qui fut avant tout une série d’entraînemens ; de là notamment deux actes qui furent deux témérités suprêmes, et en qui se résumait la dernière pensée de la révolution, pensée de séparation absolue avec Naples. Le parlement sicilien s’était réuni le 29 mars, et son premier mouvement avait été de mettre à la tête du pouvoir exécutif, comme président du gouvernement de la Sicile, l’homme qui était l’expression la plus respectée de la révolution, Ruggiero Settimo. C’était le choix le plus populaire. Ruggiero Settimo avait tout un passé de libéralisme, il était d’une des plus grandes familles de Palerme. Des goûts simples s’alliaient chez lui à des sentimens généreux. On lui donna un jour, comme à Washington aux États-Unis, le droit de franchise postale. Ce n’était pas un Washington ; mais par son âge, par sa modération et son patriotisme exempt d’ambition personnelle, il représentait avec honneur la révolution sicilienne. Ruggiero Settimo composa aussitôt un ministère, dont les principaux membres étaient MM. Stabile, Calvi, le baron de Lumia, le prince Scordia. Un gouvernement se trouvait ainsi constitué, et cela fait le parlement sicilien, cédant à un mouvement spontané, se hâtait de proclamer, par un décret du 13 avril, la déchéance de Ferdinand de Bourbon et de sa dynastie du trône de Sicile. Le décret ne fut pas voté, il fut acclamé dans une explosion d’unanimité, comme on le disait. C’était une faute d’enthousiasme, si l’on veut ; ce n’était pas moins une faute, qui, en consommant la rupture, irritait le patriotisme napolitain, et faisait désormais du renversement de Ferdinand II à Naples la condition première et souveraine du succès de la révolution de Sicile. On voit quels intérêts multiples s’agitaient dans cette journée du 15 mai, où le roi Ferdinand disputait sa couronne l’épée à la main dans les rues de Naples.

Engagé dans cette voie, le parlement sicilien avait à choisir un gouvernement définitif. Un fait à remarquer comme un symptôme de l’état des opinions en Italie, c’est que, dans ce pays livré à lui-même, l’idée de constituer une république ne vint à personne, ou, si elle vint à quelques esprits, ce fut comme une pensée sans popularité et sans écho. La Sicile devait avoir un gouvernement constitutionnel et appeler au trône un prince italien. Par une particularité curieuse, la Sicile se trouvait placée dès ce moment entre la nécessité de se hâter pour être plus tôt reconnue dans son indépendance et la difficulté de choisir un roi. Deux princes fixaient surtout l’attention, un fils du grand-duc de Toscane et le second fils du roi Charles-Albert, le duc de Gênes, qui combattait en Lombardie. Dans ce jeu étrange de combinaisons, le prince de Toscane, encore tout enfant, aurait eu les préférences de la France républicaine, et il rattachait à la Sicile un archiduc autrichien. Le duc de Gênes était vu d’un œil plus favorable par l’Angleterre, il tenait à une maison royale alors tout entière engagée dans la guerre de l’indépendance italienne, et de plus c’était un homme. Ce fut le duc de Gênes qui l’emporta ; il était unanimement proclamé, le 10 juillet, roi des Siciliens sous le nom d’Albert-Amédée Ier, et par une étrangeté de plus en cette année où tout était étrange, la France, qui n’avait nullement reconnu l’indépendance de la Sicile, prêta un de ses bateaux à vapeur aux Siciliens pour aller porter la couronne au nouveau roi.

La Sicile crut avoir assuré ses destinées ; c’était une démarche légère de plus ajoutée à la première faute de la déchéance de la maison de Bourbon. La Sicile au reste n’avait que le choix des fautes. Si elle eût choisi le prince de Toscane, elle eût sans nul doute froissé le roi Charles-Albert ; en choisissant le duc de Gênes, elle froissait le grand-duc de Toscane, elle réveillait les sentimens de jalousie de tous les princes italiens à l’égard du Piémont, sans être même certaine que Charles-Albert acceptât la couronne pour son fils. Le souverain piémontais refusa en effet ; il soutenait déjà une guerre avec l’Autriche, il ne voulait pas se jeter dans une guerre nouvelle, qui était inévitable, avec le roi de Naples. Ferdinand II ne ressentit pas moins une amertume profonde contre les Siciliens et contre Charles-Albert, et la Sicile se trouva sans roi ; dès lors elle restait livrée à elle-même, elle retombait dans l’incertitude. C’est à ce moment que le roi Ferdinand, disposant de son armée, maître de l’insurrection des Calabres, peu inquiet de ce que pouvait penser le parlement napolitain, tournait ses efforts contre la Sicile, et il chargeait de cette expédition un homme d’une brillante réputation militaire, le général Carlo Filangieri, fils de l’illustre publiciste du dernier siècle, ancien officier de l’empire, qui joignait aux qualités du soldat un esprit supérieurement doué.

La Sicile malheureusement, dans l’organisation de ses destinées, avait songé à bien des choses, telles que la formation d’un gouvernement, le vote d’une constitution nouvelle, l’élection d’un roi ; elle avait songé à tout, excepté à s’armer, comme si elle ne devait point être attaquée. La lutte ne pouvait donc qu’être inégale ; elle fut cependant acharnée. C’est aux premiers jours de septembre que le général Filangieri partait de Reggio avec vingt-quatre mille hommes pour franchir le détroit et commencer par Messine la conquête de l’île, et avec ces forces ce ne fut qu’après trente heures de combat qu’il parvint à s’emparer de la ville, trente heures de combat terrible, de bombardement impitoyable et de scènes sanglantes où Napolitains et Siciliens se laissaient aller à une sinistre émulation de barbarie. Ce qui se passa, dans cet assaut de Messine ne se peut décrire. L’armée napolitaine ne restait pas moins maîtresse de la ville, prête à pousser plus loin sa conquête. C’est alors que surgissait un incident imprévu. Émues de ces violentes scènes de guerre civile, la France et l’Angleterre s’interposaient en médiatrices et arrêtaient le général Filangieri. Un armistice laissait la place à de nouvelles négociations de paix.

Histoire singulière que celle de cette médiation née d’un sentiment d’humanité, poursuivie au milieu de toute sorte de difficultés et de répugnances égales de part et d’autre ! Vingt fois pendant près de six mois, les amiraux, les ministres anglais et français eurent à renouer les fils rompus de ces négociations. Jamais les changemens qui s’étaient accomplis dans la situation générale des choses ne s’étaient mieux révélés. La France et l’Angleterre, qui six mois auparavant semblaient encourager les tentatives des Siciliens, ne pouvaient plus désormais reconnaître une indépendance qui n’existait encore que parce qu’elles retenaient l’épée du général Filangieri. Ce n’était point leur politique, mais c’était leur pensée d’améliorer les conditions de la Sicile, de la préserver des représailles de la conquête, sans la détacher de la couronne napolitaine. C’est avec cette pensée que les négociateurs allaient de Palerme à Gaëte, où était alors le roi, et de Gaëte à Palerme. Le roi finit par dire le dernier mot de ses concessions, qui n’étaient pas très différentes de celles qu’il offrait au mois de janvier 1848. Il accordait à la Sicile une administration et un parlement séparés, en conservant à Naples la direction des affaires extérieures et de la guerre ; la Sicile devait payer une contribution annuelle de 3 millions de ducats ; les troupes napolitaines occuperaient les villes principales de l’île. Une amnistie générale était proclamée. Les Siciliens auraient dû sans doute accepter ces conditions, puisqu’ils n’avaient pas la force de les améliorer par eux-mêmes. Au fond, pour ne point paraître céder au roi de Naples, ils auraient secrètement désiré peut-être que la médiation anglo-française les leur imposât. Une partie du clergé, de l’aristocratie, de la bourgeoisie, était favorable à un arrangement. Le parti de la résistance l’emporta ; le rôle de la France et de l’Angleterre était fini. Or, la main des deux puissances une fois retirée de ces négociations et les soldats de Filangieri retrouvant leur liberté d’action, la Sicile pouvait livrer encore des combats sanglans : elle pouvait retarder la marche de l’armée napolitaine, comme le fit à Catanele Polonais Mieroslawski avec sa légion ; mais le dénoûment était marqué : d’étape en étape, le général Filangieri devait arriver à Palerme. L’indépendance sicilienne expirait dans un impuissant enivrement d’enthousiasme, et l’autorité du roi Ferdinand était rétablie dans l’île.

Lorsque la Sicile se réveillait ainsi soumise et meurtrie de son rêve d’indépendance, le régime constitutionnel achevait de mourir à Naples même. Le roi s’était décidé à convoquer encore une fois le parlement le 1er février 1849. Était-ce bien un parlement ? Toutes les difficultés, toutes les impossibilités que les chambres avaient rencontrées dans une première session, elles les trouvaient de nouveau devant elles : dédains de la cour, malveillance systématique du ministère, insultes extérieures, menaces de l’armée. La chambre des députés se laissa entraîner, il est vrai, à une grave imprudence dans sa position : elle discuta et vota une adresse au roi qui était une déclaration d’hostilité contre le ministère, et qui demandait un changement de politique ; elle ne réfléchit pas que le cabinet s’inquiétait peu au degré de confiance qu’il lui inspirait et que la politique était désormais tout entière au palais, non dans le parlement ; elle usait d’un droit de remontrance qu’elle n’avait pas la puissance de soutenir. Le roi ne reçut pas l’adresse, et le ministère laissa les chambres à elles-mêmes. Ce parlement s’occupait à discuter des lois sur la presse, sur la garde nationale, sur les municipalités ; les ministres ne paraissaient pas même aux séances. La chambre mettait un empressement qu’on ne lui demandait pas à voter des lois de finances, et le cabinet, par une sorte de fatuité d’absolutisme, préférait régler le budget par voie d’ordonnance royale. Le dénoûment approchait selon toute apparence. Le 13 mars 1849, le ministre du commerce, le prince Torella, se présenta à la chambre ; il dit quelques mots à l’oreille du commandant de la garde civique, qui fît aussitôt charger les fusils de ses hommes ; puis il remit un pli cacheté au président de la chambre : c’était un ordre de dissolution. Les députés quittèrent le palais législatif sans bruit, et tout fut fini. La constitution ne se trouvait que suspendue à la vérité. On touchait au terme de l’expédition de Sicile.


V

Suivez maintenant du regard cette situation et cette marche des choses où tout s’enchaîne, où toutes les questions se lient. Jusqu’au 15 mai 1848, les idées libérales ont l’ascendant à Naples. C’est le moment où le roi est contraint d’envoyer une armée en Lombardie et de rester inactif en face de la Sicile en révolution. Survient le 15 mai, et aussitôt l’armée est rappelée de la Haute-Italie. Le système constitutionnel n’est point mort tout à fait cependant. À mesure que l’insurrection des Calabres disparaît et que la révolution sicilienne est serrée de plus près, il s’affaiblit peu à peu en présence de la réaction grandissante. La Sicile est déjà reconquise, le régime constitutionnel s’évanouit devant un ordre de dissolution, et au bout de cette carrière, dont le 15 mai est le point de départ, que reste-t-il ? L’omnipotence absolue du roi reparaissant avec ses habitudes de gouvernement, son caractère, son esprit, tel qu’il était autrefois.

Les révolutions de l’Europe ont eu ce résultat imprévu : elles ont donné l’ascendant aux principes des pouvoirs illimités là même où ils n’existaient pas ; elles leur ont donné une force nouvelle là où ils existaient. L’absolutisme revient pas à pas sur la trace de ces révolutions. C’est l’histoire de ces dix années pour Naples. À peine la constitution était-elle suspendue, les ministres mêmes qui avaient proposé la dissolution du parlement ne suffisaient plus. M. Bozzelli, relégué d’abord de l’intérieur à l’instruction publique, disparaissait tout à fait avec le prince Torella. C’étaient les derniers ministres marqués à cette effigie de 1848, et ils avaient pour successeurs MM. Fortunato et d’Urso. À une situation nouvelle il fallait de nouveaux hommes. Le roi Ferdinand rentrait dans cet ordre de choses où les ministres n’étaient que les exécuteurs effacés et dociles de ses volontés. Peu à peu les mailles de ce réseau de l’ancien gouvernement se renouaient d’elles-mêmes et s’étendaient sur le pays. La censure préventive était rétablie pour les écrits, pour les livres comme pour la presse. La police, revenue à ses traditions, passait entre les mains de M. Peccheneda, qui rappelait les procédés du marquis Delcarretto avec des formes plus âpres et moins scrupuleuses encore. Bientôt on alla plus loin à Naples. Après avoir vaincu et dispersé la révolution de 1848, le gouvernement napolitain entreprit une sorte de révision de tous ces événemens, qui n’étaient plus que de l’histoire. De là deux affaires, deux procès qui engageaient la magistrature dans la réaction politique, qui ont rempli plusieurs années et qui ont retenti en Europe : les procès de l’insurrection du 15 mai et de l’Unité italienne.

Rassembler tous les fils de ces deux affaires aux proportions colossales, ce fut l’œuvre de plus de deux années pendant lesquelles les accusés demeurés à Naples ne laissaient point de rester en prison. Un grand nombre de députés, d’anciens ministres se trouvaient impliqués dans le procès de la journée du 15 mai. M. Scialoia, qui avait été ministre au 3 avril, fut condamné à huit années de réclusion commuées en exil. M. Pietro Leopardi, qui avait représenté le roi de Naples à Turin, fut frappé d’un bannissement perpétuel. D’autres, M. Barberisi, M. Spaventa, furent condamnés à mort, mais ne furent point exécutés. Je ne m’arrêterai pas même aux procédés juridiques en cette affaire. Il y avait une considération supérieure qui dominait tout. De quoi étaient accusés tous ces hommes qui avaient eu un caractère public ? Ils étaient en jugement et ils subissaient une condamnation pour avoir conspiré et tenté, disait-on, de changer la forme du gouvernement. Étaient-ils coupables ? Je n’en veux rien savoir ; toujours est-il qu’au nom du pouvoir absolu, qui venait de suspendre indéfiniment la constitution, on les accusait d’attentat au régime constitutionnel, qui était la forme du gouvernement au 15 mai 1848. Lorsque le roi Ferdinand faisait face à l’insurrection dans les rues de Naples, il avait le beau rôle et ce prestige que donne une résolution hardie ; lorsque, redevenu souverain absolu, il laissait tomber les sentences de la grande cour criminelle de Naples sur ces événemens refroidis, ce n’était plus que le prince irrité exerçant des vengeances rétrospectives et d’inutiles représailles.

Il en était de même dans l’affaire de l’Unité italienne. Le roi de Naples était assurément dans son droit en poursuivant une secte qui mettait, dit-on, dans ses statuts les excitations à l’assassinat ; il dépassait le but lorsque, sur quelques témoignages équivoques de gens de police mus par des ressentimens personnels et d’une véracité problématique, il laissait envelopper dans une artificieuse solidarité avec de telles doctrines des hommes comme le marquis Dragonetti, qui, après une assez longue captivité, reçut un ordre d’exil, — comme Charles Poerio, qui fut condamné sans preuves réelles à vingt-quatre ans de fers. Il donnait à l’Europe le dangereux et choquant spectacle d’un honnête homme dans les bagnes, portant la chaîne, d’un homme qui n’avait rien de commun avec le radicalisme des sectes, qui était simplement et sincèrement constitutionnel, et qui peu avant son arrestation écrivait avec tristesse, dans l’intimité d’une correspondance privée : « Le ministère actuel foule aux pieds toutes les lois, et il trahit en même temps le pays et le roi. Fasse le ciel que le monarque ouvre les yeux sur l’abîme qu’on creuse sous ses pas ! Ici tous les députés sont menacés : les uns fuient, les autres se cachent ; beaucoup attendent impassiblement leur destin. Pour moi, je suis stoïquement résigné : je ne déserterai jamais le champ de bataille… Honte éternelle aux auteurs de ce système de séparation entre frères aspirant aux mêmes destinées de liberté ordonnée et d’indépendance sous la forme tutélaire des institutions constitutionnelles !… » Penser ainsi, ce n’était point évidemment être digne du bagne, et c’est ce qui faisait dire à M. Gladstone, dans ses lettres sur les affaires de Naples, que pour des délits de ce genre on pourrait aussi bien condamner lord John Russell ou lord Lansdowne.

Ces procès ont eu un grand sens politique ; ils sont en quelque sorte la figure sous laquelle est apparu le régime napolitain dans ces dernières années. Ils montraient surtout comment se trouvait recomposée cette situation extrême et sans sécurité, où le libéralisme redevenait un crime et où le pouvoir se rejetait de nouveau dans le système d’arbitraire et de réaction d’autrefois. Telle est en effet l’histoire récente de Naples. Elle se résume dans ce vieux duel entre l’esprit de conjuration s’agitant dans l’ombre, renouant ses trames secrètes, toujours prêt à saisir l’occasion de quelque entreprise impossible, et l’esprit de compression maintenant une paix plus apparente que réelle, précaire, souvent troublée. Ce qu’il avait regagné en puissance dans les réactions survenues après 1848, le gouvernement du roi Ferdinand ne l’avait pas retrouvé en sécurité. C’est ainsi que se succédaient par intervalles des mouvemens quelquefois imprévus, toujours impuissans, il est vrai, mais fatalement nés d’une sorte d’agitation latente : un jour l’insurrection de Benti-vegna, en Sicile ; un autre jour la tentative de Pisacane et de quelques réfugiés à Sapri. Ce n’était pas assez pour ébranler le gouvernement ; c’était assez pour réveiller les craintes, raviver la répression et motiver sans cesse quelque mesure menaçante, comme ce décret de 1856 qui punissait des fers le simple délit de port d’armes. Ferdinand II, sur la fin de son règne, en était venu à croire à l’infaillibilité souveraine de son système politique. Ses victoires sur l’esprit révolutionnaire de 1848, en lui rendant l’indépendance absolue de son autorité, avaient redoublé en lui cet énergique sentiment du pouvoir qui a été son caractère dominant. Il se considérait un peu dans la sphère napolitaine comme un des pontifes de l’ordre conservateur ; il en avait l’orgueil, marchant en cela sur les traces de l’empereur Nicolas, son grand allié et son lointain modèle. Plus que jamais, il était tout dans son gouvernement ; rien ne se faisait que par sa volonté, dont les ministres étaient les exécuteurs soumis et craintifs. Un peu plus d’indépendance ou de hardiesse de la part de ses ministres eût mieux servi ses intérêts quelquefois ; il en fit un jour l’épreuve à l’occasion des lettres de M. Gladstone. Ces lettres avaient été communiquées au prince Castelcicala, alors ambassadeur du roi Ferdinand à Londres, et elles ne devaient point être publiées, si le gouvernement napolitain voulait de lui-même et sans bruit remédier à quelques-uns des abus qui étaient signalés. Le prince Castelcicala transmit cette communication au marquis Fortunato, ministre des affaires étrangères de Naples ; mais M. Fortunato craignit la colère du roi, il n’osa lui en parler, et les lettres furent mises au jour. Le prince Castelcicala fut vertement pris à partie par le roi pour n’avoir pas su détourner ce coup ; il se défendit en rappelant la communication qu’il avait faite, et alors toute la mauvaise humeur du roi se tourna contre le marquis Fortunato, qui fut obligé de quitter le ministère des affaires étrangères.

Ce n’était pas M. Fortunato qui était coupable, c’était le système, et le roi lui-même sentait rejaillir contre lui un des effets de son système. Après les crises qu’il avait traversées et surmontées, non sans habileté et sans résolution, Ferdinand II n’était nullement disposé à changer de politique, et si quelque suggestion de ce genre arrivait jusqu’à lui, il était tout prêt à répondre qu’il connaissait son peuple, qu’il savait quel régime lui convenait. Il n’était nullement convaincu que la douceur fût le moyen de gouvernement le mieux adapté au caractère napolitain. Ferdinand n’ignorait pas que dans son entourage et dans son administration il y avait d’étranges abus et des malversations ; mais, si on lui parlait de quelque changement possible de personnes, il embarrassait fort ses interlocuteurs par ses révélations sur ceux-là mêmes qu’on désignait à son choix. Quant à une expérience nouvelle du régime constitutionnel, il en avait assez ; il l’avait subi une fois, et il ne voulait plus recommencer. Il oubliait que l’expérience qui avait été faite en 1848, c’était l’expérience des agitations indéfinies et des manifestations des rues, ce n’était point l’épreuve du régime constitutionnel. Ces souvenirs de 1848 lui étaient singulièrement importuns, et il leur faisait la guerre au point d’envoyer en exil quelques personnes qui avaient assisté aux funérailles d’un ancien député du parlement napolitain. Il pensait définitivement, comme il le disait, que « les Bourbons de Naples ne sont pas du bois dont on fait les toupies. »

C’est contre le pouvoir ainsi reconstitué, animé de cet esprit, et étrangement jaloux, au milieu d’un pays toujours prêt aux explosions, qu’allait échouer un jour la diplomatie de deux des plus grandes puissances du monde. Lorsque le congrès de Paris, après la guerre d’Orient, évoquait de son autorité propre les affaires d’Italie, il s’engageait évidemment dans une voie hérissée de difficultés, il soulevait une question qui était faite sans doute pour émouvoir l’Europe, mais qui n’était point arrivée encore à sa pleine et entière maturité. Pour le roi de Naples, cette intervention de la diplomatie européenne devait d’autant plus irriter ses jalousies et ses méfiances que l’initiative de cette question venait du Piémont, qu’il avait été jugé sans être entendu, et qu’il n’était pas absolument sans inquiétude au sujet d’une résurrection possible des prétentions dynastiques de la famille du roi Murat. Ce fut pour lui, en fin de compte, une occasion nouvelle de montrer ce caractère difficile à manier, cette fierté d’indépendance qui s’est toujours piquée de résister aux pressions étrangères. Si la France et l’Angleterre avaient cru tout d’abord à la facilité de pacifier l’Italie en obtenant des princes, notamment du pape et du roi de Naples, un adoucissement de régime, elles durent bientôt s’avouer qu’elles avaient eu une illusion naïve.

On se demanda dès le premier jour ce qu’allait faire le roi de Naples, on allait même jusqu’à prévoir la possibilité du rétablissement de la constitution. Ferdinand II ne fit rien, et il répondit aux communications faites au nom de la France d’un ton hautain, qu’il adoucit bientôt, il est vrai, mais qui restait comme l’expression spontanée de son orgueil blessé. « On ne peut comprendre, disait le ministre des affaires étrangères de Naples, comment le gouvernement français, qui se dit si bien informé de la situation des états du roi, peut justifier l’inadmissible ingérence qu’il prend dans nos affaires par la nécessité urgente des réformes à défaut desquelles il est convaincu que l’état actuel des choses à Naples et dans la Sicile constituerait un grave péril pour le repos de l’Italie… Le gouvernement du roi, qui évite scrupuleusement de s’ingérer dans les affaires des autres états, entend être le seul juge des besoins de son royaume à l’effet d’assurer la paix, qui ne sera point troublée, si les malintentionnés, privés de tout appui, se trouvent comprimés par les lois et la force du gouvernement, et c’est de cette manière seulement qu’on éloignera pour toujours le péril de nouvelles convulsions pouvant compromettre la paix de l’Italie. » Si le roi de Naples eût tout à fait osé, il eût répondu par des argumens plus directs, par des comparaisons toujours embarrassantes ; mais ce qu’il ne faisait pas par voie diplomatique, il le faisait faire dans une brochure qui paraissait à Londres, et où, avec un ton narquois de libéralisme, on disait : « Nous n’oublions pas que la vérité n’est guère autorisée à passer la frontière française. »

Je ne rappelle pas ces paroles pour réveiller une querelle qui a disparu avec le dernier roi, mais pour montrer le ressort de ce caractère, toujours prêt à se relever sous la pression étrangère. Le roi de Naples consentit bien à adoucir son langage, il n’adoucit pas son régime ; par une sorte de bravade, il laissait en ce moment même au contraire se dérouler un procès de conspiration où se révélaient encore une fois les procédés de la justice napolitaine. La France et l’Angleterre pourtant étaient engagées d’honneur à obtenir ce que le roi de Naples était engagé d’amour-propre à ne point accorder. De là une rupture diplomatique, et cette épreuve redoutée comme un péril nouveau, le prince napolitain la soutint bravement, montrant qu’il se suffisait à lui-même. La rupture durait encore quand il est mort. Ainsi jusque dans ses dernières années Ferdinand II se relevait aux yeux de l’Europe par cette étrange et indépendante liberté d’allures qui se refusait à plier même devant les deux puissances réunies, et qui est un des traits curieux de cette figure de souverain. Et cependant l’Angleterre et la France avaient raison en signalant ce qu’il y avait de périlleux pour l’Italie dans cet état où la justice devenait l’instrument de la violence politique, où la vie civile était sans garantie, où une police audacieuse suppléait à tous les moyens de gouvernement, et où tout un pays enfin flottait sans cesse entre l’anarchie et la compression, entre le danger des explosions soudaines et la soumission silencieuse à un régime d’arbitraire universel.

Telle était la situation où Ferdinand II laissait son royaume en mourant il y a quelques mois, et ici, en présence d’un règne nouveau inauguré au milieu des événemens qui déjà se pressaient en Italie, surgissait naturellement ce problème : le régime qui a duré plus de quarante ans à Naples, qui n’a subi que deux interruptions momentanées et violentes, en 1820 et en 1848, qui a été, il est vrai, un obstacle à la révolution, mais qui n’a point créé la paix politique, ce régime peut-il durer ? Le moment n’est-il pas venu au contraire pour Naples de chercher une sécurité nouvelle dans une politique plus favorable aux aspirations nationales de tous les Italiens, et de détendre tous ces ressorts qui font de la vie intérieure du royaume napolitain une lutte permanente et stérile ? C’est là le problème que le roi François II a trouvé devant lui dès les premiers jours de son règne, qui a pu être ajourné, qui ne pourra être évité. C’est le malheur et l’honneur, si l’on veut, du royaume de Naples que tout ait un caractère décisif pour ce pays, que toute pensée sérieuse de réforme intérieure touche aussitôt à la politique et au vif des choses. Ce ne sont point en effet les lois qui manquent à Naples. Le royaume des Deux-Siciles a le privilège d’avoir conservé des lois civiles supérieures à celles de tous les états de l’Italie : il a un système judiciaire qui, par lui-même, contient toutes les garanties ; il à une organisation administrative aux apparences régulières. La constitution même n’a point cessé d’être une loi, elle n’est que suspendue. Tous les élémens d’un régime meilleur existent donc à Naples. Que manque-t-il ? Une réalité répondant à ces apparences, l’exécution des lois, le respect des garanties de justice, l’intégrité des juges, la fidélité de l’administration. C’est ce qui fait que la première de toutes les questions pour le royaume napolitain est toujours dans la garantie supérieure qui assure toutes les autres, dans un régime politique où le pays ait sa part d’action, où la publicité soit un frein et un contrôle. Ce régime, qui n’a existé que de nom un moment en 1858, et qui était indéfiniment ajourné un an après, a-t-il été jugé à l’œuvre ?

Le système constitutionnel, en réalité, disparut à cette époque avant de naître à la vie pratique. Il alla se briser contre les impatiences inexpérimentées des partis, il faut le dire aussi, contre la secrète hostilité du prince. Ferdinand II croyait trop peu à ce régime pour l’aider à vivre, s’il ne voulait ou ne pouvait vivre de lui-même. Il était depuis trop longtemps accoutumé à gouverner seul, en maître absolu, pour se plier subitement aux nécessités de la liberté politique. Il ressemblait un peu trop enfin, dans ses ironiques défiances, à son aïeul Ferdinand Ier, disant à son peuple qui lui demandait une constitution : « Oui, mes enfans, je vous donnerai une constitution, je vous en donnerai même deux. » Et cependant tous ces événemens qui remplissent l’histoire de Naples depuis un demi-siècle ont une lumineuse moralité politique : c’est que si l’esprit de conspiration, dernier expédient des partis, est impuissant à rien fonder, le régime absolu n’est pas moins impuissant à créer un ordre durable, à pacifier les esprits. Entre ces impossibilités diverses, la pensée d’un système de garanties constitutionnelles s’élève donc en médiatrice, conciliant à la fois l’intérêt du pays et la sécurité du trône même.

Cette œuvre était difficile à reprendre pour un prince comme Ferdinand II ; elle devient plus facile avec un roi nouveau, sans engagemens et sans liens avec le passé, uniquement intéressé à la paix et à la prospérité d’un règne qui commence. Le roi Ferdinand lui-même semblait n’être pas éloigné de le penser. On raconte que, quelques jours avant sa mort, venant de recevoir les sacremens, il présenta son fils aux assistans en leur disant : « Voici votre roi. » Puis il ajouta : « Mon fils, je te conseille de ne pas gouverner avec trop de rigueur, les temps ne le permettent pas. Pour moi, comme homme politique, je n’ai rien à me reprocher. » Que voulait-il dire cependant lorsque, dans un moment d’hallucination de ses derniers jours, il laissait, à ce qu’on assure, échapper cette parole : « Hanno vinto la causa ! — Ils ont gagné leur cause ! » Ne faisait-il pas allusion à ces événemens de la Haute-Italie qui déconcertaient sa vieille politique ? Toujours est-il que François II entre plus libre dans la vie publique ; il est jeune encore, il a vingt-trois ans à peine. Il a, dit-on, une vénération pieuse pour la mémoire de sa mère, la reine Christine, qui a laissé à Naples de touchans et fidèles souvenirs, et qui était du sang de Savoie. Par sa mère, François II se rattache donc au Piémont ; il est de la maison, et dans ce royaume du nord de l’Italie il ne peut voir qu’un exemple d’une frappante éloquence, celui d’une vieille monarchie se rajeunissant au contact de l’esprit de nationalité, s’affermissant et se fortifiant par l’alliance avec tous les justes instincts de liberté modérée.

C’est donc dans des conditions heureuses pour Naples et pour l’Italie que le nouveau roi monte au trône. La politique de François II reste encore empreinte, il est vrai, d’une singulière réserve, et semble ne se dévoiler qu’avec une certaine timidité. Le nouveau roi de Naples a cependant ouvert son règne par des amnisties qui n’ont besoin que d’être étendues et largement interprétées. Il a laissé voir le dessein d’assurer l’exécution des lois, d’épurer la magistrature, de remédier à des abus qu’il a publiquement reconnus. Enfin il a appelé à la tête du conseil un homme qui garde dans sa vieillesse un esprit actif et résolu, que son passé et son nom rattachent dans une certaine mesure au libéralisme : c’est le général Carlo Filangieri, prince de Satriano, qui est devenu le premier ministre du nouveau règne. François II aura sans doute plus d’une difficulté à vaincre, surtout autour de lui ; il aura l’appui de son peuple, la sympathie de l’Europe, dans cette œuvre de réforme, devenue aujourd’hui d’autant plus naturelle, d’autant plus facile peut-être, que quelques-uns de ces moyens de gouvernement dont disposait le dernier roi tendent à s’affaiblir. Les Suisses vont vraisemblablement disparaître du service de Naples ; les capitulations qui existaient entre la république helvétique et le royaume des Deux-Siciles ont expiré, et un certain nombre de soldats suisses ont déjà quitté Naples, à la suite d’une révolte. D’un autre côté, l’Italie, sans voir se réaliser tous ses vœux, entre dans une voie où l’union des princes et des peuples deviendra sans doute une nécessité heureuse. L’union du royaume de Naples et du Piémont surtout serait la garantie de l’indépendance, de la paix et du rajeunissement politique de l’Italie. C’est ainsi que tout semble attirer le nouveau roi, le successeur de Ferdinand II, à une politique qui ouvrirait une ère nouvelle, et rejetterait définitivement dans l’histoire toutes ces agitations, ces désordres invétérés et ces luttes dont la vie napolitaine a été depuis un demi-siècle la dramatique et violente expression.


CHARLES DE MAZADE.

  1. Voyez la livraison du 1er août.
  2. Voyez la Revue du 15 mars 1859, Une Vie d’Emigré italien.