Le Reste est silence/01

P.-V. Stock, éditeur (p. 1-187).


LE RESTE EST SILENCE…







I


Je m’en souviens bien, c’était un dimanche. Je n’aimais pas beaucoup ce jour-là ; on me coiffait longuement et minutieusement, on m’habillait avec plus d’élégance que de coutume, et tout cela ne se passait point sans que je fusse un peu bousculé et pas mal grondé. Ensuite, nous allions à la messe, ce qui ne m’amusait pas davantage ; j’avais un livre, et je devais y suivre la cérémonie. Je le revois, ce pauvre livre : il était étroit et long, avec une reliure molle, dont les coins se tordaient et dont la couleur bleue semblait râpée. Je ne savais jamais où en était le prêtre. De temps en temps, je questionnais ma mère ; elle m’indiquait un passage de son doigt ganté, et je lisais, je lisais, avidement, sans aucun souci d’être en rapport avec l’office, puis, quand j’avais une grande avance, je m’arrêtais et tombais dans une méditation profonde. J’étais surtout vexé qu’on me défendît de parler et de tourner la tête quand j’entendais quelqu’un remuer derrière ma chaise.

Mais le plus terrible, le dimanche, c’était l’après-midi. Mon père avait des idées simples ; il voulait que sa femme mît sa plus belle robe et que nous sortissions ensemble. Elle était toute jeune et bien jolie, et il était fier de la montrer à son bras et d’avoir l’air de dire aux gens : « C’est moi, qui suis le mari de cette délicieuse créature… » Mais elle ne prenait pas le même plaisir que lui, elle était loin de partager sur la vie toutes ses opinions, — peut-être même n’en partageait-elle aucune, — et la raison pour laquelle ces deux êtres s’étaient réunis, Dieu seul la sait !

Nous allions donc errer là où les bourgeois du dimanche se réunissent, sous les grands arbres des jardins publics et des boulevards. Je crois que cette lente promenade solennelle m’ennuyait autant que ma mère. En revenant, nous entrions souvent dans un café, — toujours le même. On me donnait un « canard » et je m’amusais longuement de voir le café à la crème creuser un minuscule Maëlström dans le verre de papa, quand on y tournait, très vite, une petite cuiller. Après quoi, mon père tenait à ce que l’on rendît visite à sa sœur. Elle était mariée avec un avoué et avait quatre enfants. C’était une petite femme grosse, rouge, remuante, tracassière, avec une figure large et toujours luisante, comme si on l’huilait chaque matin de peur d’en entendre grincer les articulations. Mais, hélas ! on n’huilait pas de même les ressorts de son caractère, et ils en auraient eu grand besoin. Elle détestait sa belle-sœur ; chaque dimanche, elle lui adressait des paroles désagréables, parce qu’elle était trop élégante, ou parce qu’elle n’avait qu’un fils, ou parce qu’elle était trop jeune, ou bien encore elle établissait des comparaisons fâcheuses entre mon individu et ses quatre rejetons, voyous malpropres, bruyants et grossiers, toujours ivres d’une joie de cannibales et qui me martyrisaient par leurs farces brutales et sournoises. Ma mère et moi, nous nous entendions secrètement dans la même haine et le même mépris de cette famille que mon père adorait. Et le soir, au retour, mes parents se disputaient, maman déclarant que c’était la dernière fois qu’elle mettait les pieds chez sa belle-sœur Irma, qui n’était bonne qu’à la rabrouer, et lui répondant à ma mère qu’elle était d’une susceptibilité ridicule, que sa sœur était excellente et qu’il n’allait pas se fâcher avec elle pour de sottes histoires de femmes… Non, le dimanche n’était pas un jour bien gai…

Mais il y en eut un où tout alla particulièrement mal. Pendant la messe, je me retournai fréquemment pour voir une fillette placée derrière moi et qui avait les plus jolis cheveux du monde, répandus sur ses épaules. Ma mère se pencha plusieurs fois pour me dire : « Si tu ne te tiens pas mieux, tu n’auras pas de dessert… » Le dimanche, mon père portait des gâteaux, et j’étais très gourmand. Mais l’attrait de la désobéissance et celui de la fillette m’incitèrent à ne rien vouloir entendre. Et ma mère déclara : « Tu seras privé de dessert ! » Elle me le dit même beaucoup trop tôt, aussi tournai-je la tête tant que dura la cérémonie.

À la maison, on se mit à table et il y eut une explication orageuse. Ma mère raconta que je m’étais très mal tenu à l’église et que j’étais puni. Je ne disais rien, et regardais mon assiette, d’un air sournois. Mon père me gronda longuement, puis enfin me demanda :

— Tu ne manges pas ?

— Non, je n’ai pas faim.

— Cet enfant est insupportable, s’écria ma mère ; je vous le dis bien, Joseph, il faut l’envoyer à l’école, il en a absolument besoin !

Mon père fit sa plus grosse voix, ce qui avait le don de m’agacer prodigieusement et ne me donnait aucun effroi.

— Écoute, Léon, si tu ne manges pas ta viande, tu ne sortiras pas cet après-midi !

— Je n’ai pas faim, répétai-je obstinément, avec un vif désir, en ne mangeant rien, de punir toute ma famille, coupable de lèse-descendance. J’ajouterai que j’espérais, le repas fini, me rattraper à la cuisine, notre bonne étant toujours prête à favoriser mes pires caprices.

— Tu ne veux pas manger pour nous vexer et parce que tu es privé de dessert. Eh bien, si tu ne finis pas la viande qui est dans ton assiette, je te promets que tu seras également puni, dimanche prochain !

Mais, soudain, ma mère fit une volte-face imprévue.

— Pauvre chéri ! Peut-être bien qu’en effet, il n’a pas faim. Es-tu malade ? Te sens-tu quelque chose ?

— J’ai mal au cœur, déclarai-je, enchanté du tour heureux que prenaient les événements.

— On va te faire du thé, s’écria triomphalement ma mère.

— Quelle bêtise, Jeanne ! Tu vois bien que cet enfant n’a qu’un caprice, et tu vas le prendre au sérieux !

— Mon cher, quand il sera malade, ce n’est pas vous qui le soignerez, n’est-ce pas ? C’est une erreur de toujours croire que les enfants n’ont que des caprices. Ils peuvent être malades aussi, tout comme nous.

Mon père haussa les épaules et continua à manger.

On me servit du thé et j’y trempai quelques galettes. Je regrettais bien les gâteaux, mais j’espérais, au dîner, prendre une éclatante revanche.

Au bout d’une heure, je déclarai aller mieux, et tout le monde s’apaisa. Mon père fumait son cigare, ma mère nous avait quittés pour se recoiffer. Je me glissai à la cuisine, et, comme j’avais grand’faim, je dévorai du pain et du chocolat qu’Élise avait toujours en réserve pour atténuer les incidents de ce genre.

Mon père était dans la chambre de sa femme, quand j’y entrai. Il avait les deux mains dans ses poches et regardait par la fenêtre. Il se retourna lentement et annonça :

— Où irons-nous, cet après-midi ?

Toute la figure de ma mère se plissa, comme si elle éprouvait une grande fatigue et une profonde lassitude.

— Je ne me sens pas bien aujourd’hui, murmura-t-elle. Je crois que je ferais mieux de ne pas sortir…

— Qu’est-ce qui te prend, Jeanne ? Tu ne veux pas sortir ? Est-ce que tu vas avoir des caprices, toi aussi, comme Léon ?

— Je n’ai pas de caprices, mais je suis souffrante, et je trouve plus sage de garder la maison.

Ma mère parlait d’une voix douce et timide, dont l’accent hésitant m’étonnait un peu. Elle affirmait, en général, ses décisions de façon plus catégorique.

— Qu’est-ce que tu feras ?

— Rien, je me reposerai, je lirai…

— Encore un de ces romans imbéciles qui ne sont bons qu’à te fourrer dans la tête des idées fausses ! fit mon père, qui détestait la lecture et abhorrait qu’on ouvrît un livre.

— Comment savez-vous qu’ils contiennent des idées fausses, puisque vous n’en lisez jamais ?

— Tout le monde sait ce qu’il y a dans les romans ! Eh bien, je te le déclare franchement : je trouve mauvais qu’une femme honnête se nourrisse l’esprit d’ouvrages où il n’y a que des événements malhonnêtes !… Alors, c’est décidé, tu restes ?

— Oui.

— Eh bien, je sors, moi. Est-ce que je te laisse Léon ?

— Mais pourquoi ? dit ma mère, avec vivacité. Il faut lui faire prendre l’air à cet enfant.

J’allai m’habiller. J’endossai un petit paletot et je pris une canne que l’on venait de me donner et dont j’étais fier. Elle était faite d’un bambou à gros nœuds saillants, et un sabot de cheval en cuivre argenté la terminait. Au moment de nous embrasser, maman nous demanda, avec une voix qui s’efforçait d’être assurée, mais qui révélait un léger trouble :

— Resterez-vous longtemps dehors ? Irez-vous chez Irma ?

— Sûrement, dit mon père, aussi ne rentrerons-nous pas de bonne heure.

Il prononça cela avec l’assurance triomphante de quelqu’un qui croit vexer profondément son adversaire ; mais il me semble bien maintenant qu’à cette réponse, il y eut sur le visage de sa femme une petite lueur heureuse.

Les paroles échangées à table entre mes parents ne laissaient pas que de m’inquiéter fort. Cette question de ma mise à l’école revenait périodiquement entre eux, pour mon plus grand malheur. J’avais une peur affreuse de tous les collèges. J’étais un petit garçon joli, timide, point vigoureux, et je pensais que ces sortes d’endroits, lycées ou établissements religieux, étaient de sinistres geôles, d’horrifiques bagnes où l’on est harcelé par les professeurs, bousculé par les pions, battu par les élèves, et, lorsque j’y fus plus tard, je ne trouvai pas mes prévisions très exagérées. D’ailleurs, j’avais déjà une certaine expérience de la vie, je connaissais les rapports humains par mes relations avec mes cousins Trémelat de qui j’étais toujours sûr de recevoir quelque mauvais coup. Mon père voulait me garder jusqu’à ma première communion ; on m’enfermerait ensuite dans un collège de jésuites. Ma mère aurait préféré que j’entrasse immédiatement dans un de ces délicieux externats mixtes dirigés par des femmes et où l’on se frotte doucement au monde, tout en travaillant sans fatigue. Elle disait avec sens que la solitude où je vivais finirait par m’ennuyer, et que mon caractère, souvent difficile, émousserait ses angles en se heurtant à d’autres enfants. Papa méprisait des avis si raisonnables et se moquait de ce qu’il appelait « ces marchandes de soupe ». Je crois qu’il désirait surtout occuper ma mère, si jeune et qu’il redoutait de voir désœuvrée. De plus, comme elle possédait tous ses brevets, il n’était pas fâché d’en user un peu. Sans compter la vanité qu’il y a à dire que votre femme est si savante qu’elle instruit elle-même son fils !

Tous les matins, je travaillais donc avec maman, nous faisions ensemble des dictées et des analyses, tant grammaticales que logiques. Elle m’apprenait un peu d’histoire sainte, d’histoire ancienne et de géographie. Les récits de guerre m’enthousiasmaient surtout, comme ils enthousiasment tous les enfants destinés à devenir des hommes pacifiques. J’admirais follement Alexandre, César et Napoléon, et, pendant près d’un an, je fus fou d’Annibal. Je ne sais trop ce qui termina cette passion : ce fut, je crois, d’apprendre qu’il était borgne. Je ne me pus faire à l’idée d’un conquérant ainsi privé d’un œil, et ce fut de ce jour que data ma grande brouille avec lui. J’étudiais aussi le catéchisme et la mythologie, et je dois avouer que celle-ci me passionnait beaucoup plus que celui-là. Je ne me souvenais pas toujours qu’il y eût trois vertus théologales, mais je n’aurais jamais oublié qu’il y avait trois Grâces.

Mon père blâmait fort que l’on m’enseignât une science aussi inutile et, disait-il, aussi frivole, qui ne me serait d’aucun secours dans la vie. Pourtant, j’ai oublié la géométrie, le grec, le latin, la logique et la morale ; il y a des tas de villes et de fleuves que je ne sais où situer, je m’embrouille dans la généalogie des rois de France, peut-être même ne saurais-je faire une division sans faute ; mais je sais qu’Hélène était fille de Léda, Hippolyte, fils d’Antiope, que Pirithoüs voulut aimer Proserpine et que Daphné fut changée en laurier ; et, bien des fois, ces pensées charmantes m’ont donné un doux réconfort. Toutes les arides sciences que j’ai étudiées avec tristesse n’ont déposé dans mon esprit que de sèches et ennuyeuses notions, mais les souvenirs que je conserve des divines légendes de la Grèce ont toujours pour moi la fraîcheur, le mouvement et la réalité de la poésie et de la vie elle-même.

Les aventures de Jupiter et celles d’Hercule, l’enlèvement d’Andromède, la poursuite d’Io, la mort de Phaéton, la métamorphose d’Hyacinthe, tout cela baignait mon esprit d’un délicat enchantement. Heureux les enfants qui, à leur premier pas dans l’instruction, ont été éblouis par le sourire de Vénus et la grâce d’Hélène ! La vie aura pour eux plus de charmes que pour les autres hommes. La mythologie et les contes de fées sont plus nécessaires aux jeunes intelligences que l’orthographe et l’arithmétique.

Peut-être est-ce à cause de l’enseignement de ces dernières, que ces matinées de travail me pesaient si horriblement. J’étais aussi paresseux que gourmand ; il me fallait quitter avec détresse tous mes jeux délicieux, mes forts, mes boîtes de soldats, mes Japonais en terre cuite et mes singes de peluche, pour m’asseoir à une table, écouter des récits et des observations faits le plus souvent d’une voix maussade, respirer la fade odeur de l’encre noire, écrire, lire, ânonner, recevoir de légers coups de règle sur les doigts lorsque je me les fourrais dans le nez ou que je me tirais les cheveux de désespoir. Heureusement pour moi, maman était souvent obligée de sortir le matin. Elle me laissait des devoirs, mais je ne faisais rien, et elle ne me grondait pas en rentrant, parce qu’elle me défendait de dire à papa que, ce jour-là, il n’y avait pas eu de classe. Et, depuis quelque temps, il faut avouer que ces sorties matinales se faisaient de plus en plus fréquentes.


Je n’étais point fort satisfait quand nous descendîmes la rue, mon père et moi, lui tenant entre ses gros doigts nus ma petite main gantée de filoselle blanche. Je voyais passer devant moi l’ombre écrasante du collège, et cela ne me séduisait guère. Je crois qu’il faisait un temps clair de février, mais le dimanche pesait lourdement sur la ville, et les magasins fermés donnaient un air lugubre aux longues rues. Mon père réfléchissait et ne disait rien ; il s’occupait si peu de moi qu’il marchait très vite et que j’avais toutes les peines du monde à ne pas rester en arrière. Nous suivions le chemin coutumier de nos promenades hebdomadaires, machinalement, comme les chevaux d’omnibus, au retour, continuent leur route vers la remise, sans y être dirigés par le cocher.

Nous atteignîmes ainsi des allées plantées de gros arbres, et toutes nues, en ce transparent hiver. Des vieillards se chauffaient au soleil pâle qui déclinait, des gens entouraient un kiosque d’où s’échappaient des bouffées bruyantes de musique militaire. Des nourrices promenaient, en se dandinant, des rubans interminables et de prétentieuses coiffures. Nous entrâmes dans notre café habituel, où maman faisait toujours la moue quand il lui fallait y pénétrer. Mon père y demanda, comme toujours, un café-crème, et l’Illustration pour moi.

Assis sur la banquette de moleskine, devant le vaste journal relié de cuir noir, je m’absorbai dans la contemplation des derniers accidents et des carnages les plus actuels. J’obtins un « canard », du temps passa, j’avais achevé de regarder l’Illustration, et j’attendais, en balançant mes jambes qui pendaient de la banquette trop haute, que mon père eût fini sa pipe. Une horloge sonna. Il sortit la monnaie de sa poche, appela le garçon, et nous nous en allâmes.

Dehors, il tombait une brume fondante et bleue, et, à me sentir loin de maman, dans la rue froide où les becs de gaz avaient des halos d’or, il me vint une de ces profondes tristesses d’enfant que les grandes personnes ne comprennent point. Il me semblait voir dans le brouillard s’ouvrir le porche béant de cet apocalyptique collège où ma famille rêvait de m’engouffrer. J’eus envie de pleurer, et, crispant ma faible menotte en filoselle sur la solide poigne de mon père, je demandai, d’une voix implorante :

— Dis, papa, tu ne me mettras pas au collège ?

— Pourquoi ? répondit-il, d’une voix un peu rude.

— Oh ! je ne veux pas y aller encore !

— Ça dépendra de toi, mon gaillard : si tu es bien sage, bien obéissant, si tu n’as pas de caprices comme tu en as eus à midi, si tu manges ta viande et que tu travailles bien, tu n’iras pas… Sinon, tu auras beau m’implorer, ça ne traînera pas ! Cric, crac…

Il imita de la main le geste que l’on fait en cadenassant une porte. Je compris, je ne sais trop à quoi, que mon père n’était pas décidé à se séparer de moi, et je pensai que c’était par rancune contre maman, qui n’avait pas voulu sortir avec lui… C’était là le seul point de corrélation que je visse entre ces deux incidents…

Nous montions par une rue étroite et grimpante vers le quartier où demeurait ma tante Trémelat. On se serait cru dans une ville abandonnée : personne sur les portes, point de passants, pas même cet étrange magicien qu’est l’allumeur de réverbères, qui s’en va, à la nuit tombante, emportant ce qui reste de jour dans une petite cage de verre où la lumière sursaute et palpite, à chaque pas, comme un papillon à l’agonie. Mon père m’interrogeait sur mes études, et de là, sans qu’il s’en doutât peut-être, ses questions glissaient aux occupations de sa femme.

— Tu travailles bien tous les matins ? Ta mère prend assez de peine pour t’instruire…

— Oui, papa…

Je me gardai bien de faire allusion aux heureuses matinées où maman sortant, je jouais tout à mon aise.

— Il faudrait qu’à partir de maintenant tu t’occupes aussi, après le déjeuner. On travaille, l’après-midi, dans les collèges.

Je hasardai :

— Mais maman n’aura peut-être pas le temps de s’occuper de moi, l’après-midi.

Il répliqua avec brusquerie :

— Pourquoi ? Qu’a-t-elle tant à faire ?

— Mais je ne sais pas, moi…

— Que faites-vous quand vous êtes ensemble ?

— Nous allons dans les magasins ou bien faire des visites aux amies de maman.

— Ah !… Et tu ne vois jamais de petits camarades ?

— Il y a le petit de madame de Thieulles et puis ceux de madame Féline.

— Il n’y a jamais de messieurs chez ces dames, quand vous y allez ?

— Non, papa.

— Et dans la rue, non plus, ni dans les magasins ?… Vous n’en rencontrez jamais ?

Pourquoi tremblait-elle, la voix de mon père, en me faisant des questions aussi bêtes ? Il n’y avait vraiment pas de quoi !

— Non, jamais… Ah ! si ! Nous avons rencontré l’autre jour l’oncle Trémelat, en sortant d’un bazar.

La main de mon père avait fait un soubresaut dans la mienne, au commencement de cette phrase ; puis cela s’était calmé tout-à-coup. Il insista :

— Je dis ça, parce que je trouve mauvais qu’un garçon comme toi soit toujours avec des femmes ; il faudrait que tu t’habitues à une société plus masculine. D’un autre côté, tu es trop jeune pour que je te mette si tôt à l’école. Enfin, je verrai…

Il y avait là encore un compromis. En principe, je devais sortir avec maman tous les après-midi. Mais cela m’ennuyait de faire des visites ou de courir les magasins. À force de supplications — du moins, je le croyais — j’avais obtenu d’éviter ces corvées. La condition expresse étant que papa n’en sût rien, je n’avais garde de le lui dire. Nous sortions donc de bonne heure, maman et moi ; elle me menait faire un tour pour que je prisse l’air, puis je rentrais, et ma mère allait où bon lui semblait. Je restais délicieusement seul à jouer avec mes soldats, ou à lire les romans de la Bibliothèque rose, sous la surveillance de notre bonne Élise, qui, par rancune d’un mariage manqué, était très dévouée à maman. J’avais alors toute latitude pour m’amuser à mon aise, pendant des heures, en parlant à mi-voix, ce qui constituait ma plus chère distraction.

— Oui, reprit mon père, après un moment de silence, quand tu seras un peu plus grand, comme ta mère ne sait pas le latin et qu’il faut que tu le commences bientôt, un prêtre viendra t’en donner, à la maison, les premiers rudiments… Comme ça, tu ne seras pas toujours collé dans des jupes… Et ta mère, en assistant aux leçons, pourra l’apprendre aussi, ce qui lui permettra de continuer à t’aider, quand tu seras au collège…

C’était un beau projet et qui devait offrir à maman une bien grande source de joies futures ! Je ne sais trop ce qu’elle aurait dit, si mon père le lui avait alors annoncé, mais des événements surgirent qui l’empêchèrent d’en être informée, car ces rêves majestueux ne se réalisèrent point.

Cependant nous arrivions sur la grande place nue au bout de laquelle habitait ma tante Trémelat. Des arbres, rangés sur les côtés, laissaient vide, au milieu, un espace immense. Une baraque de guignol, avec son enceinte de bois, se dressait entre deux troncs grisâtres et ocellés de jaune.

Papa sonna au seuil d’une petite maison de trois fenêtres dont la porte était étroite et brune. La bonne vint nous ouvrir. Le corridor était obscur : on n’allumait la lampe que très tard, car ma tante était fort économe, et l’économie de ma tante était un des grands griefs de papa contre sa femme.

— Madame y est, oui, monsieur Joseph… Monsieur, lui, est sorti avec les cousins de M. Léon.

Je poussai un soupir de soulagement. Jean, Victor, Placide et Fortuné, ces abominables garnements, ne me tireraient pas les cheveux et ne me feraient point de sournois crocs-en-jambe pour me jeter à terre.

Nous montâmes l’escalier tournant, précédés par la mauvaise chandelle que la bonne portait. Au premier étage, nous enfilâmes un corridor où les murs rapprochés faisaient la place étroite aux habitants, puis la salle à manger sévère s’offrit à nous, avec sa suspension de cuivre brillant, son mobilier d’acajou fourbi et de moquette à grosses fleurs rouges, avec le spectacle de ma tante assise près de la table, les lunettes sur son nez, trop petit pour sa large figure. Elle était en train de lire un épais volume de piété, qui sentait la moisissure et le vieux cuir.

Elle se leva, trapue, la poitrine haute et comprimant les plis gras de son menton, le ventre en avant, les mains noueuses et raidies par les rhumatismes. Elle frotta contre ma joue sa figure luisante et toujours mouillée, même en hiver.

— Bonjour, Joseph. Tu vas bien ? Il est pâlot, ton petit ! Il ne sort pas assez. Vous le tenez dans du coton, ta femme et toi. Tu n’en feras jamais un homme. Regarde les miens !

— Que veux-tu ? répondait humblement mon père, qui avait l’air de s’excuser ; sa mère a des idées particulières là-dessus, je ne veux pas la contrarier…

— Et Jeanne ? Que fait-elle aujourd’hui ? Elle n’est pas avec vous ?

Papa expliqua que sa femme, s’étant sentie souffrante, n’était pas sortie.

Irma hochait la tête, avec la mine de quelqu’un qui voudrait bien vous consoler et qui ne peut que vous plaindre. On prit pour moi, dans la bibliothèque, un énorme livre de zoologie consacré aux poissons et orné de grandes planches coloriées. J’aimais beaucoup pénétrer les secrets de la vie océanique, c’étaient les seuls que mon jeune âge me permît d’aborder.

Tandis que je m’absorbais dans la contemplation des scorpènes horribles et des diodons pileux, des môles et des poissons-lunes, des holothuries et des tubulaires, mon père et tante Irma s’étaient assis, au coin de la cheminée sans feu, et parlaient bas.

Lui faisait beaucoup de gestes et semblait expliquer quelque chose, elle gardait sa physionomie condoléante et sournoise. Un moment, j’entendis s’élever la grosse voix de ma tante ; elle disait, d’un ton protecteur, plein de perfide indulgence :

— Je te l’ai toujours dit, Joseph, tu n’as pas voulu m’écouter. Elle est trop jeune pour toi, vois-tu, beaucoup trop jeune…


Quand nous rentrâmes, maman, étendue sur sa chaise-longue, semblait rêvasser. Elle nous questionna d’une voix languissante et s’enquit de notre après-midi, de façon lointaine et mélancolique. Elle nous dit qu’elle avait eu raison de ne pas sortir et qu’elle se sentait un peu mieux, sans aller toutefois bien.

— Mais qu’as-tu donc ? grommela mon père.

— La migraine, murmura-t-elle, avec un sourire si fin qu’il ne le vit pas.

— Il me semble qu’elle te prend bien souvent…

— Il me semble aussi…

Ma mère avait beaucoup d’ordre, mais son chapeau était encore là, sur le lit, comme si, rentrée précipitamment, elle n’eût pas eu le temps de le remettre à sa place, — et pourquoi diable, puisqu’elle n’était pas sortie, avait-elle ses plus jolis souliers, des brodequins tout neufs, qu’elle ne portait pas le matin, quand nous étions allés à la messe ? C’était sans doute pour s’habituer à eux, sans fatigue, — oui, sans doute… Mais pourquoi avaient-ils, au bout de leur cuir verni, une légère couche de poussière, quelque chose comme une pointe de poudre de riz ?… En faisant sa toilette, ma mère en avait-elle laissé tomber sur eux ? Oui, peut-être…

II


Le lendemain de ce jour-là, il plut à torrents, — une de ces pluies torrentielles d’automne, dont on croit qu’elles ne finiront jamais. Ma mère ne sortit pas. Elle était inquiète et lasse ; elle lut un peu, broda, joua du piano, mais tout cela de façon entrecoupée, indécise et incohérente. Vers le soir, la longue averse s’arrêta. Entre les nuages noirs qui bloquaient encore le ciel, le soleil fit une triomphale sortie. Il était d’un or presque citron. Ses rayons jaune clair frappèrent les vitres avec tant d’éclat que l’on s’étonnait de ne pas les entendre tinter.

— Veux-tu que nous allions chercher papa ? me demanda maman, qui pliait son ouvrage avec un sentiment de satisfaction qu’elle ne dissimulait pas.

J’acceptai volontiers cette proposition inattendue, qui me permettait de sortir. Cela comblait de joie mon père que nous allassions à son bureau. Il était très fier de nous montrer, élégants et fins comme nous étions, à ses frustes employés, et il y avait là je ne sais quel exhibitionnisme, qui déplaisait fort à ma mère.

Nous sortîmes donc par les rues trempées où se liquéfiaient des flaques de boue. Tout, trottoirs mouillés, chaussées fangeuses, plaques d’égout luisantes, rails resplendissants, reflétait la couleur chaude du ciel, si bien que l’on avait la sensation de marcher sur de l’or fondu. La fin du jour relâchant comme les mailles d’un filet, la ville se faisait plus grouillante. Le long des bars rouges, l’odeur de l’absinthe montait, mêlée au relent de vase, qui traînait dans l’humidité de l’air, et aux émanations de parfumerie que tant de femmes, attardées ou rapides, laissaient derrière elles, en se déplaçant. Entre les coulées massives des maisons, dans la direction du Port, des voiles de brouillard augmentaient lentement, sans cesse accrus par eux-mêmes, ayant la couleur et l’onctuosité du lait, portant aux flancs comme des plaies d’or la déchirure des becs de gaz que l’on allumait.

Le bureau de mon père se trouvait au bord d’un canal dormant, dont l’eau avait une sorte de pesanteur verte, dans un îlot de maisons retiré et silencieux, bien qu’il fût au fond du quartier le plus populeux et le plus bruyant.

Des barriques étaient rangées, au long du quai, les unes couchées, les autres droites et toutes laquées d’or par la lumière déclinante. Sur l’onde visqueuse et trouble, de larges moires bronzées se dilataient et se resserraient en mesure, selon un rythme régulier et dansant. Des barques, mollement, se balançaient. Quelques-unes avaient des mâts croisés. Vieilles ou neuves, rongées par les flots marins ou vernissées, horizontalement rayées de noir, de rouge, de blanc ou de vert, elles se soudaient à leurs reflets mobiles, faisaient corps avec eux. Plusieurs étaient allongées sur les dalles huileuses, pêle-mêle avec des charretons dételés et des poutres mal équarries.

De grandes maisons noires et jaunes, que surmontait une haute cheminée, fermaient le fond de la rue. La fumée se délayait dans le ciel, mêlée à des nuages frottés d’orange et de soufre. Toutes ces façades étaient semblablement rébarbatives, anciennes et sombres, tachées de linges qui pendaient à leurs fenêtres. Des rez-de-chaussée, servant de magasins, avaient des portes brunes et rondes, à marteaux rouillés. On apercevait, par les vitres verdies, de vastes salles, vides ou encombrées de tonneaux. Tout avait un air abandonné, solitaire, vétuste et triste, comme si le commerce, qui se faisait là, ne se fût entrepris qu’avec des morts ou avec des ombres.

Nous franchîmes le canal, sur un antique pont de bois, en dos d’âne, qui avait des montants terminés par des barres en forme de T, retenus au tablier par de grosses chaînes. J’aimais beaucoup ce quartier de travail invisible et de silence, peut-être à cause de l’eau dormante, qui croupissait entre les quais de pierre, plutôt peut-être pour ces deux ponts d’allure fantastique, dont la forme mystérieuse me troublait et qui dressaient leurs échafauds de songe dans la vapeur du soir, comme afin de guillotiner les derniers rayons d’or, qui s’allongeaient en frémissant au-dessus des toits.

Nous trouvâmes mon père, dans son petit bureau vitré, qui, à gauche de la porte, commandait de profonds hangars, qui sentaient les épices. Il semblait triste et soucieux. Quand il leva la tête et qu’il nous aperçut, toute sa figure s’éclaira.

Il sortit en hâte, nous embrassa et s’extasia sur la joie que nous lui faisions.

— Venez dire bonjour aux employés, déclara-t-il, triomphant.

Ma mère refusait généralement une telle proposition ; cette fois-ci, elle accepta, sans protester. Nous passâmes dans une autre pièce, où des cloisons de bois et de verre opaque séparaient les commis des clients. À notre voix, ils sortirent, un à un, de leur tanière. Ils étaient trois, sans compter Célestin, un gamin chargé des courses. Il y avait un vieux, prodigieusement bavard, avec une grosse figure rouge à moustache hérissée et à cheveux plats et rares. Je l’aimais, parce qu’il me donnait souvent une pièce de dix sous, quand nous entrions le saluer dans son bureau, mais maman craignait ses galanteries ridicules et ses histoires interminables, le récit, entre autres, d’une certaine bataille en 71 où il s’était conduit héroïquement et qu’il nous racontait chaque fois. Maintenant ce héros se livrait à la copie de lettres et s’acharnait sur la presse, avec la même fureur que s’il eût dû y broyer un Prussien ou un Bavarois, armé de pied en cap.

Après lui, venait un grand diable morne au long nez, un de ces êtres ridicules et martyrs à qui tout a raté dans la vie et qui sont grotesques jusque dans le malheur. On parlait de lui à mots couverts ; il avait eu des ennuis de ménage, il vivait seul. Il était tristement laid, timide, gauche, maladroit, et nul n’eût pu deviner son âge. Le troisième employé avait l’air d’un bon mouton à barbe ronde ; tout, chez lui, suivait la même courbe douce et timide, son nez, son menton, son dos. Quand il riait, tous les plis de sa figure lui remontaient vers le front, il riait de partout, de la bouche, des narines, des rides, des paupières, des sourcils. Au demeurant, un excellent garçon, simple, dévoué et candide. Célestin avait une mine sournoise et vicieuse de précoce fripouille.

— Je vous présente mes hommages, madame, disait le vieux d’une voix hardie. Ah ! vous avez là une dame, monsieur Meissirel, qui vous fait honneur et dont je vous fais mon compliment.

Mon père riait. Ma mère faisait la moue.

L’homme malheureux bredouillait ; le mouton hochait longuement le chef, comme ces poupées chinoises à tête basculante qui vous approuvent un quart d’heure sans s’arrêter, Célestin me regardait de l’œil que me faisaient les cousins Trémelat, avant de combiner contre moi une bonne farce.

— Voilà le fils ! s’écriait joyeusement mon père, en appliquant sa forte main sur mon épaule.

— Eh ! disait le vieux guerrier, il grandit toujours. Ça sera bientôt plus grand que père et mère. Faut manger de la soupe, mon gaillard ! C’est la soupe qui fait le soldat. Si je n’en avais pas mangé, moi, qu’est-ce que j’aurais fait, grand Dieu, en 71, lorsque…

Tous les moyens lui étaient bons pour revenir à son héroïsme.

— Oui, oui, nous savons, disait ma mère, on connaît votre vaillante conduite, monsieur Godfernaux…

Le héros se perdait en révérences.

— Madame me flatte, madame me flatte…

On échangea quelques mots encore, puis la représentation finit. M. Godfernaux, ivre de sang et l’esprit hanté de visions chevaleresques, apaisait sa fureur sur la presse à copier, l’homme malheureux rentrait dans la désolation de ses cartons verts, et le mouton retournait à son établi d’encre et de papier à en-tête. Célestin disparaissait en un clin d’œil, et rien ne m’enlevait de l’esprit qu’il s’était glissé dans l’escalier, avec l’espoir de m’y attendre, et lorsque je descendrais, de m’attraper par une jambe pour que je roule en bas. Cependant ces tristes pressentiments ne se réalisèrent jamais.

Qu’ils sont loin les employés de mon père ! M. Godfernaux a péri misérablement, sans prendre sa revanche sur les Prussiens. Sa fille unique avait épousé un changeur. Quelques années après, dans l’entraînement de sa profession, ce changeur changea l’argent de ses clients en une bonne somme, qu’il préféra dépenser ailleurs que dans son pays natal et avec une personne plus gaie que sa femme. Et M. Godfernaux, après avoir donné toutes ses économies pour indemniser quelques créanciers, mourut de misère et de désespoir. Le malchançard périt d’une manière lamentable et ridicule, comme il avait vécu. Un jour de pluie, il tomba sous un corbillard et fut écrasé. Le mouton s’est marié à une brebis de son espèce et a donné le jour à une foule de petits agneaux. Pour Célestin, j’espère qu’il n’est pas mort sur l’échafaud, comme je le prévoyais dans cet âge ingénu, mais je dois dire que je n’en sais rien…


Nous sortîmes donc tous trois ensemble. La nuit était presque complète, et les étoiles se détachaient nettement en plein ciel. Nous repassâmes le pont ; les reflets des becs de gaz superposaient leurs raies d’or sans cesse brisées ; ils semblaient danser au bout d’un fil élastique. Il y avait plus de silence encore et moins de monde dans les rues. Je me demandais si tous les génies des contes orientaux n’étaient point venus se loger dans les barriques, en attendant l’heure d’envahir les maisons du quartier pour révéler à leurs pauvres habitants l’existence de trésors inconnus.

Mon père donnait le bras à maman qui me tenait par la main. Nous cheminions ainsi le long des magasins éclairés, dans des rues plus joyeuses, loin de ces quais somnolents et déserts.

Papa était gai et parlait, je ne sais de quoi, sans doute de ses affaires, de sa sœur, de M. Godfernaux ; il vivait dans son petit univers comme le rat de la fable, en son fromage ; son commerce l’y enfermait. Cependant son esprit avait deux issues illimitées : ses employés et Irma. Pour nous, bien entendu, nous formions le noyau central de ce petit monde. Je pense que, pendant qu’il discourait, maman ne l’écoutait pas. Ne savait-elle pas depuis longtemps, bien longtemps, tout ce qu’il pouvait lui dire ?

Soudain, au coin d’une rue, la main de ma mère eut un léger tressaillement dans la mienne. Une ombre venait de passer très vite à côté de nous. Maman se retourna, et je la vis jeter, en toute hâte, un sourire… À qui ? Je regardai derrière moi, machinalement. Trois ouvrières, qui se donnaient le bras, tenaient en riant la chaussée. Un vieux monsieur venait en sens inverse. Une mince silhouette de jeune homme s’éloignait le long du trottoir. J’eus beau chercher, je n’aperçus personne de connaissance… Pour la remercier de sa visite, mon père voulut offrir des fleurs à sa femme. Elle les adorait. Nous entrâmes dans une boutique. Il y faisait sombre et frais, — frais comme la nuit dans les jardins, avec la même odeur de terre mouillée et de branches. Des arbustes verts s’amoncelaient dans des profondeurs lustrées, formant une forêt vierge en miniature, jetant des palmes, des feuilles, les unes tachetées comme des panthères, les autres velues comme des chenilles, d’autres encore plus luisantes que des armes. Des bouquets trempaient dans de grands vases, lourds, un peu défaillants. Mon père acheta des chrysanthèmes ; il y en avait de neigeux, de lie-de-vin, d’orangés, hérissés à la manière des chats en fureur ou répandus comme la cime débordante d’un jet d’eau. Certains n’étaient plus qu’une houppe de poils frisés, un duvet vieil-or ou vieux-rose au bout d’une hampe grêle…

Nous rentrâmes plus contents, tous les trois. C’était moi qui portais triomphalement ce trophée de corolles…


Le lendemain matin, maman sortit seule et revint avec un bouquet de violettes au corsage. Elle le mit dans un verre de Venise, en face de la grande gerbe de la veille.

Quelques jours après, toutes les fleurs étaient fanées. Ma mère jeta les chrysanthèmes sans regret ; mais, quand vint le tour des violettes, elle les sécha avec sollicitude, les tamponna et les enferma dans un petit coffret oblong de laque noire, — un de ces coffrets japonais où l’on tient des gants et où une mousmé grasse sourit sous un pin d’or, qui a des nœuds en relief sur son tronc svelte et des aiguilles plus fines que des cheveux…

Je l’ai retrouvé, l’autre semaine, dans un tiroir, ce vieux bouquet. Fleurs ni feuilles n’étaient plus visibles. C’était une pauvre chose jaunie, inutile, flétrie, crispée, ayant une odeur de poussière. — Je le brûlerai quelque soir…

III


… Je me suis arrêté un moment d’écrire, j’ai fermé les yeux pour évoquer tout ce passé que pour moi seul je transcris, comme si, en lui donnant une forme, je le revivais de nouveau. Que j’ai de peine à me représenter ma mère telle qu’elle était alors ! Il faut que je fasse un effort, que je concentre ma volonté et alors, sur un fond noir, épais, où naissent et s’effacent des phosphorescences confuses, je vois se reconstruire peu à peu une figure étrangement douce, une physionomie enfantine, avec de grands yeux clairs, qui semblent, tant ils sont toujours rêveurs, vous regarder de plus loin qu’eux-mêmes et des cheveux bruns, abondants, qui moussent sur son front. J’entrevois une taille mince, souple, pliante, une démarche onduleuse et singulièrement balancée, mais ce n’est que l’espace d’un éclair, de nouveau tout se brouille et se confond… Les hommes se gravent mieux dans la mémoire, peut-être parce que leurs traits sont plus marqués et plus rudes, peut-être aussi parce qu’on pense moins à eux et qu’on n’use pas leur image à se la représenter trop souvent. Mon père était grand et lourd, avec le ventre un peu fort, l’air bourru, de bons yeux de chien qui démentaient cette apparence sévère, et une barbe longue et clairsemée. Il était indolent et faible, et criait fréquemment pour cacher son manque de volonté. Mais que peut-on cacher à une femme ou à un enfant ? Sa sœur avait sur lui la plus fâcheuse influence, et cette influence, comme je l’ai déjà dit, s’exerçait à nos dépens.

Ma mère n’avait plus de famille, si ce n’est des cousins éloignés qui habitaient une autre ville. Elle avait perdu sa mère peu après sa naissance, et son unique tante du côté paternel l’avait prise avec elle pour l’élever. Son père habitait alors avec sa sœur, mais il se toqua d’une actrice, partit à sa suite et on ne le revit plus. Il mourut longtemps après, à Alexandrie, dans la misère. Ma mère parlait de lui avec sympathie ; ce n’était pas un méchant homme, mais il était léger, faible, insouciant, et il aimait follement le plaisir. Sitôt qu’il avait un peu d’argent, il courait acheter du champagne et des friandises. Il disait que le bon vin est plus nécessaire à l’homme que la viande. Il ne pouvait pas supporter l’ennui, ce qui fut l’origine de ses malheurs, et je crois qu’en ceci ma mère lui ressemblait, et peut-être aussi en bien d’autres choses…

Elle demeura donc seule avec mademoiselle Beleoudy, qui était une personne des plus curieuses, fort honnête, mais romanesque et la cervelle farcie d’extravagances, d’histoires d’amour et de trésors cachés, lectrice assidue de feuilletons dramatiques, ayant, malgré une situation très médiocre, des goûts de luxe et de dépense et l’amour éperdu du théâtre, très raisonnable au fond, mais qui éleva sa nièce avec un bizarre mélange de bon sens et de folie.

Elle était beaucoup plus âgée que son frère, et, quand ma mère eut vingt ans, craignant de mourir avant son établissement, elle chercha à la marier. Comme toujours, des amies, des prêtres, des vieilles filles s’entremirent. Coquette et sentimentale, mademoiselle Beleoudy était aussi pieuse, mais comme elle faisait toute chose, c’est-à-dire avec beaucoup de passion, et ne voyant dans la religion qu’apparitions, grâces exceptionnelles et miracles.

On présenta donc M. Meissirel, dont un vieux chanoine avait connu le père. Ma mère ne fut pas, je crois, très troublée par lui, et elle m’a raconté qu’elle hésita longtemps. Mais il avait une jolie situation, il était très amoureux et il sut se montrer persuasif, — ce fut, je crois, la seule fois de sa vie qu’il réussit à persuader quelqu’un, — et il aurait mieux valu peut-être qu’il ne fût pas ce jour-là plus éloquent que de coutume.

Ma grand’tante vieillissait, ma mère se décida donc, et peu après le mariage, mademoiselle Beleoudy s’en alla de cette terre, comme si elle n’attendait que cet événement pour disparaître. Elle partit tranquille, persuadée que sa nièce avait fait un mariage d’amour éperdu et qu’elle avait épousé un homme d’une colossale fortune. Elle savait que tout cela n’était pas vrai, mais elle ne le croyait pas.

J’ai toujours entendu dire qu’elle avait fait une mort de sainte, parce qu’elle apporta à mourir la même exaltation qu’elle avait mise à vivre. Y a-t-il dans toute religion autre chose qu’une forme du romanesque ? C’est beaucoup que d’avoir à son lit funèbre la présence d’un Dieu, et ma vieille tante y vit tout le Paradis…

Ma mère eut un grand chagrin de ce trépas. Les premiers temps de son mariage, elle allait, l’après-midi, quand ma tante était à l’église rêver dans son appartement. Il y avait là des bibelots auxquels elle tenait comme à des amis. Au salon, trônait un vieux Bouddha doré à l’air paterne et bon. Je crois que ma mère le préféra longtemps à son mari. Il ne lui parlait pas, c’est vrai, mais du moins n’avait-il pas toujours aux lèvres ces paroles maladroites ou blessantes qui froissent tant les jeunes femmes solitaires Puis je naquis, et toute la vie de la maison se trouva modifiée…

Je ne fus longtemps pour ma mère qu’un jouet de plus. Mes premiers souvenirs sont très brouillés. Mais je nous revois souvent, elle et moi, courant après une balle ou alignant des soldats de plomb, à quatre pattes tous les deux sur le tapis. L’hiver, assis devant la cheminée où le feu consumait les bûches, j’écoutais maman me lire ou me narrer des contes de fées. Ce sont eux qui me donnèrent ma première vision de l’univers. Elle était pleine d’enchantements, de vieilles dames bienfaisantes ou dangereuses, de belles chevelures et de dragons. Je me représentais la jolie princesse persécutée sous les traits de ma mère. Quant à mon père, je ne trouvais rien dans cette littérature qui lui ressemblât. Il n’avait point de place, lui, entre les enchanteurs et les chimères : il était absurdement réel.

L’amour de la Belle au Bois Dormant et du Chaperon Rouge, de l’Adroite Princesse et de l’Oiseau Bleu préluda chez moi à celui de la mythologie. Il y a des gens qui, de très bonne heure, montrent de rares dispositions à la vie quotidienne…

Je grandis ainsi en âge et en déraison, comme tous les enfants. Je n’avais rien de remarquable et je ne témoignais d’aucune précocité. Nul ne répétait mes bons mots, parce que je n’en disais aucun. J’étais paresseux, distrait, gourmand, et ne montrais de goût un peu vif que pour m’amuser pendant des heures avec mes soldats de plomb ou mes Japonais de terre cuite. J’assistais souvent à des scènes entre mes parents, je redoutais la famille Trémelat. Plus tard, j’eus grand’peur d’aller au collège. Maman, tantôt, s’occupait de moi avec excès, tantôt, me négligeait tout-à-fait pour se passionner ailleurs. Aux changements de saison, par exemple, il n’était plus question que de la couturière, ou bien c’était une amie nouvelle ou un roman qu’elle lisait avec fièvre. Un certain temps, on ne parla plus, chez nous, que d’une madame de Thieulles pour qui maman se prit d’une belle frénésie. C’était une jeune femme retrouvée par hasard et qui était une ancienne amie de couvent. Mais celle-là demeura la meilleure amie de maman, jusqu’à la fin, peut-être parce qu’elle se trouva plus mêlée à notre vie que nous ne l’aurions d’abord supposé, peut-être parce qu’elles avaient l’une pour l’autre une vieille affection et non un caprice éphémère.

À peu près vers la même époque, se place un épisode qui me frappa.

J’ignore si ce fut avant ou après ce fameux dimanche où je fus privé de dessert et où j’allai seul avec papa au café, pendant que maman souffrait de la migraine — pour ne pas sortir avec nous…

J’avais passé mon après-midi à diriger, à travers le désert d’une table, la caravane de mon arche de Noé, dont je revois les bêtes de plomb, comme si je les avais encore sous les yeux. Rien ne saurait dépeindre la grâce qu’avait le daim, avec ses belles taches blanches et l’éventail de ses grandes cornes. La girafe portait haut une fine tête de couleur beige. Le lion et le rhinocéros étaient de même taille, et la crinière frisée de l’un était aussi parfaitement imitée que les plis épais de l’autre. J’étais donc là, aussi heureux qu’Adam, au milieu de l’Éden, avant que sa désobéissance l’eût fait entrer en guerre avec la Création, lorsque ma mère rentra. Il était assez tard. Le soir tombait. Elle était mal coiffée, — elle si soigneuse ! Son chapeau, posé de travers sur ses jolis cheveux mousseux, avait l’air d’avoir été mêlé à une tempête, et ses paupières étaient rouges, comme si elle venait de pleurer…

Je courus à elle, en sautant, les bras ouverts.

Mais elle m’accueillit très mal.

— Toi, dit-elle avec une colère contenue qui semblait n’attendre que le plus futile prétexte pour faire explosion, tu vas commencer par me laisser tranquille…

C’était une attitude si peu naturelle chez elle et si inattendue que je la considérai avec stupéfaction et que je m’en allai, tout déconfit, sans rien oser dire, paralysé par la surprise.

Et voici maman qui jette son manchon sur le canapé, s’enfonce rageusement dans un fauteuil et, croisant les jambes, balance un de ses pieds, avec une fièvre, avec une nervosité que je ne m’explique pas. L’injustice n’indigne les enfants que lorsqu’elle leur vient de ceux qu’ils n’aiment pas ; sinon, ils en souffrent, mais sans rancune. Je me rapprochai de ma mère, j’essayai, avec mes pauvres lumières, d’écarter ces ombres accumulées.

— Mais qu’est-ce que je t’ai fait, maman ?

Elle haussa les épaules et me déclara, sur un ton de mépris :

— Oh ! rien, rien de particulier… Qu’est-ce que tu veux m’avoir fait ?

Et, comme sans doute elle comprit alors, confusément, mon trouble et mon désarroi, elle ajouta :

— Va, je sens bien que tu ne m’aimes pas… Non, assura-t-elle, avec un redoublement d’énergie devant mes protestations timides et gênées, tu ne m’aimes pas, toi non plus ! Personne ne m’aime… Tous les hommes sont égoïstes, lâches, menteurs, méchants ; toi aussi, tu n’aimeras personne, tu mentiras, tu seras égoïste, lâche, fourbe, cruel, tu diras des choses que tu ne penseras pas… Ah ! si j’avais une fille ! Elle me donnerait un peu de consolation, elle… À quoi bon avoir une fille ? Pour qu’elle souffre, qu’elle soit bernée, méprisée, elle aussi, que personne ne l’aime…

Devant d’aussi noirs tableaux, je ne pus contraindre ma douleur, et je me mis tout bonnement à sangloter. En voyant ma désolation, maman parut se rendre compte de la démence de sa conduite. Elle changea soudain de physionomie, elle me regarda avec tristesse, puis, d’un mouvement furieux, me serrant contre elle, contre son pauvre cœur qui battait :

— Mon pauvre Léon, qu’est-ce que je vais te raconter là ? Où ai-je la tête, grand Dieu ? Est-ce ta faute si tu es un homme, si tu dois faire, un jour, tant souffrir de gens ?… Embrasse-moi, Léon ! Je t’aime bien. Aime-moi bien aussi, ne me fais jamais de peine. J’ai tellement besoin qu’on m’aime, vois-tu, je souffre tellement de ne pas être aimée !… Tu comprendras cela peut-être un jour… Mais je t’ai bousculé, tantôt ? Pardonne-moi. N’y fais pas attention, ce n’était rien, mon petit, mon petit… Maintenant, c’est fini ! Nous allons jouer ensemble, comme quand tu étais tout-à-fait gosse… Nous resterons tout le temps ensemble, je ne veux plus voir que toi, je ne sortirai qu’avec toi…


… Mais bien souvent encore maman devait sortir seule…

IV


Le soir, quand ma mère rentrait, elle jouait longuement du piano. Moi, j’étais dans la salle à manger, à côté du petit salon, en train de disposer mes soldats de plomb sur la table. Ils venaient d’Allemagne dans des boîtes rondes, enveloppés de copeaux minces comme des cheveux. J’avais là sous la main toutes les armées du monde, ce qu’Alexandre, ni Napoléon n’ont jamais pu réaliser, et aussi des sapins, des troupeaux, des bergers. J’étais également le maître d’un village de carton, qu’il s’agissait d’attaquer et de défendre.

Peu avant, j’avais eu la rougeole. Pendant que je gardais le lit, ma mère, pour me distraire, avec une admirable patience, édifiait des constructions fragiles. Il fallait, dans un fort papier, découper, selon les indications écrites, les derniers morceaux de l’architecture, en plier les bords et les coller les uns aux autres. La maison s’élevait ainsi. Mais c’était un travail décevant. Il était nécessaire de maintenir longtemps les parties ainsi soudées pour qu’elles ne se détachassent pas avant suture complète, et, quand on croyait avoir atteint ce résultat et qu’on retirait ses doigts, des pans de murs venaient avec eux.

Après ma guérison, j’avais précieusement conservé ces immeubles. Je me souviens d’une crèche étrange, en ruines, presque en plein vent, que j’ai retrouvée depuis dans une Nativité d’Albert Dürer, mais celle-ci n’abritait que de plates images dessinées, tandis que la mienne contenait jusqu’à douze fantassins embusqués et déchargeant leurs fusils. Je revois aussi une église russe, un cottage anglais, et le palais d’un résident à Batavia, avec son fronton soutenu par quatre colonnes et un palmier de chaque côté de la porte. J’aurais bien voulu y habiter. C’est lui qui m’a donné sur les colonies les idées les plus justes que j’aie jamais eues ; cela me représentait l’aisance de la vie qu’on y a, le luxe qu’on y acquiert sans peine et la luxuriance de la végétation. Bien des voyageurs, depuis, m’ont parlé de Batavia, mais aucun ne m’en a rendu le sens intime, ainsi que le faisait, pendant mon enfance, cette modeste demeure océanienne, posée sur une feuille de papier, qui était simplement toute verte, afin d’indiquer l’épaisseur et la richesse de l’herbe.

Pendant que je m’amusais ainsi, avec toute la gravité d’un enfant qui ne sépare pas son imagination de la réalité, maman jouait du piano. Cela se passait dans les dernières lueurs du jour, quand le crépuscule met dans toutes les âmes un peu sensibles je ne sais quelle détente et quelle appréhension, un apitoiement et une douceur inconnus.

Alors je quittais mes soldats, mes châteaux de papier, je me glissais au salon. Au milieu de l’universelle destruction du soir, meubles, vases, tapisseries, gravures se fondaient à mes yeux, l’intimité de la pièce se faisait plus intime encore, l’obscurité tombait comme une pluie de cendres, qui voilait peu à peu chaque chose. Tout ce qui avait un sens, une âme, un passé, ce qui montrait derrière soi une longue chaîne de jours, liés les uns aux autres comme les clématites poudreuses d’une même branche, les menus bibelots que ma mère achetait à force d’économies, ce qui conservait, dans le naufrage lamentable et quotidien de son existence, un parfum d’élégance et de luxe, cela s’en allait submergé par la vaste mer de l’ombre. La lumière se déchirait comme de la charpie, cédait aux mains hostiles de la nuit commençante. Les contours élancés ou courbes de certains objets, la scintillation posée au flanc d’une urne de cristal, la dorure d’un cadre résistaient encore un moment, puis se détachaient enfin et mouraient dans cette sorte de grisaille presque liquide. Longtemps, la glace restait lumineuse ; elle s’opposait aux ombres comme un bloc de clarté froide. Puis le carré seul de la fenêtre révélait une lueur crue. Au-delà, dans le ciel, quelques nuages s’allumaient d’un or factice ou se veinaient de rose… Ou bien encore, de longues écharpes jaunes ou bleuâtres flottaient avant de devenir de transparents voiles de crêpe. À la fin, la croisée elle-même se faisait vague ; le firmament, jusqu’alors vide, se remplissait lentement d’un sable imperceptible et sombre, devenait opaque et plein…

Maman jouait toujours. Je la voyais toute fine, toute mince, avec son profil si pur, se détacher sur ce fond. C’était alors par cœur qu’elle jouait. Le cahier restait ouvert devant elle, à une page qu’elle ne regardait pas.

La musique qui naît maintenant sous ses doigts, c’est dans son cœur, dans son passé qu’elle l’écoute. Elle vient d’autrefois, comme une revenante en robe démodée ; chaque note, chaque accord ressuscitent un souvenir, une espérance, une illusion, une chose qui lui souriait alors pour lui mieux mentir aujourd’hui. Elle joue avec des ombres, puisqu’il n’y a que des ombres qui demeurent vraiment avec nous…

Ah ! certains jours, je donnerais tout ce que j’ai et tout ce que je suis pour entendre une demi-heure, — rien qu’une petite demi-heure ! — pour entendre encore une fois, comme je l’entendais presque chaque soir, en ces jours bienheureux de mon enfance, ma mère si jolie jouer d’antiques romances ou des valses très vieilles, qui dataient d’une époque ancienne et si rapprochée cependant, — qui dataient du temps où elle était jeune fille !

Je m’accroupissais sur un meuble et j’écoutais. Parfois, cela s’arrêtait soudain. Ou bien on allumait les bougies, et maman rouvrait les cahiers pour exécuter des morceaux compliqués et savants. Je sais aujourd’hui comment on les appelle. Je n’ignore plus qu’ils sont les vases sacrés où se conserve le génie d’un homme. Le plus fréquemment, c’étaient les Sonates de Beethoven ou les Nocturnes de Chopin. Et quand je les entends aujourd’hui, il me semble que leurs harmonies sortent du fond même de mon cœur. Je ferme à demi les yeux, j’oublie le salon où je suis, l’être qui promène ses doigts sur le clavier ; je revois ma mère avec ses cheveux si bruns dont les bandeaux formaient autour de son front comme deux ailes d’hirondelle, avec ses grands yeux bleus d’enfant, purs et tranquilles, son profil droit, ses mains soyeuses et douces sur le pâle ivoire, marbré de noir. Voici l’ancien fauteuil où je m’asseyais et sa rose de bois délicatement enroulée au haut du dossier, voici les coussins de vieille soie, devenue presque humaine à force d’usure et de soumission, voici les tapis orientaux à laine courte, à dessins mystérieux et terribles. À côté, il y a la salle à manger dont la suspension est dorée ainsi qu’une ruche, il y a Élise, grande, blonde et rouge, qui prépare la table, il y a la bonne intimité, le resserrement entre soi, la paix tiède et recueillie de l’intérieur, le pelotonnement contre des meubles doux, amicaux, aux angles arrondis et serviables, et dehors, la rue hostile, la rue, cette chose nue, visqueuse quand il pleut, aigre et sifflante quand il fait froid, la rue rude, pénible, pleine de dangers et d’embûches, la rue de la nuit, du brouillard, du vent, de la neige, du soleil, la rue des passants durs et des becs de gaz mélancoliques, qui s’éloignent, clignotent, deviennent de plus en plus petits dans l’obscurité qui s’affaisse… Oui, tout cela est autour de moi, les notes s’élèvent comme les perles d’un jet d’eau qui pleure vers la lune, je retrouve ma vie d’alors… Papa va rentrer, maman soufflera sur les bougies, elle dira : « … » Quoi, l’on s’arrête ? Qui a interrompu brusquement ce passé redevenu présent ? Le piano s’est tu. Il y a un bourdonnement de paroles. Quelqu’un rit. Je rouvre les yeux… Est-ce hier ? Est-ce aujourd’hui ?… Ah ! je l’ai quittée pour toujours, la bonne maison de l’enfance ! J’appartiens maintenant à la rue hostile et solitaire, où la vie tôt ou tard nous repousse, je suis un de ces durs passants qui m’épouvantaient autrefois, un de ces passants qui ignorent le pelotonnement et la sécurité, et qui ont fermé derrière eux, à jamais, la porte bienheureuse !


Notre maison formait un coin ; on voyait en face un boulevard qui entrait en plein faubourg populaire. Nous entendions, l’été, des cris d’enfant, — les soirs de fêtes, des chants d’ouvriers et des flons-flons de danse. Cela sentait la foule anonyme et humble, le travail, la tristesse, la sueur. Quand ma bonne me conduisait sur les trottoirs inégaux, le long des murs décrépits de fabriques où tremblaient des lambeaux bariolés d’affiches, j’étais heurté, bousculé, par des gamins turbulents qui jouaient à la marelle, par des femmes qui se disputaient, des hommes en blouse. L’odeur de fumée d’usine, d’huile grasse et de métallurgie, je la respirais sur les bourgerons, les vestons crasseux, qui me frôlaient. L’humanité passait par grands lambeaux, avec ses gais enfants, ses travailleurs misérables et que rongeait l’alcool, ses faces hâves, creusées, brûlantes, obstinées et soucieuses, ses ménagères maigries ou trop lourdes, et j’avais peur alors comme au bord d’un torrent qui gronde, et je désirais rentrer au plus tôt sous le toit paisible où l’on jouait du piano, le soir, dans la calme demeure de mon repos et de mon bonheur, confortable, protectrice et vaste comme la barbe blanche du père Noël.


Un soir, maman jouait et je l’écoutais, assis sur un pouf, devant la cheminée. Je me souviens qu’il faisait très froid et que, dans l’âtre, les flammes élastiques s’élançaient à l’assaut d’une grosse bûche noire et rougie par endroits, — les bougies n’étaient pas allumées et, derrière ma mère, le firmament avait l’éclat cruel et bleu de l’acier. C’était un ciel impitoyable, tranchant et clair comme un couperet de guillotine. Sous les doigts fins qui voletaient sur le clavier, les vieilles valses étaient revenues, — et aussi ces pauvres chansons sentimentales, banales comme un chromo et touchantes comme un souvenir de tendresse. Ces spectres de musique faisaient la révérence, tout autour de la pièce, démodés, étourdis et falots, comme des revenants qu’ils étaient et qui ne comprendraient plus rien à ce temps…

Tout-à-coup, ma mère s’arrêta, et, se levant brusquement, se jeta sur le canapé, comme si elle se sentait subitement accablée de douleur. Là, je la vis qui éclatait en sanglots, comme une enfant. Elle sortit un mouchoir et tamponna fiévreusement ses yeux, — un petit mouchoir de batiste à dentelles, si fin, si mince qu’il était à peine bon pour orner une poche, mais non point pour essuyer des larmes.

Affolé, désorienté, je m’élançai vers les bras de la pauvre femme, je m’écriai :

— Ne pleure plus, maman, je t’en prie, ne pleure plus… Qu’est-ce que tu as ? On t’a fait du mal ?

— Non, mon chéri, non, je suis agacée, voilà tout… Attends un peu, cela va passer…

Mais cela ne passait pas du tout. Maman ne pouvait plus s’arrêter de pleurer.

— On t’a fait quelque chose, dis, maman ?

— Non, mon chéri…

— Oh ! si, si. Je le comprends bien, va… Où as-tu mal ? C’est encore tante Irma, n’est-ce pas ?

— Non, je t’assure, ce n’est pas elle…

Elle hésita une seconde comme si elle allait parler, m’avouer son chagrin, mais sans doute réfléchit-elle que jamais, non jamais, elle ne pourrait me le confesser.

Elle me serra dans ses bras et me dit :

— Tu m’aimes bien, mon chéri ?

Et elle ajoutait, en me pressant convulsivement contre elle, ces paroles étranges qu’elle m’avait dites, il y avait peu de temps déjà, un soir de crise, ces paroles qui semblaient contenir le désir secret et profond de toute sa vie :

— Aime-moi bien, mon petit trésor, aime-moi bien, toi au moins…

Et, jusqu’à ce que la nuit fût tout-à-fait noire, nous restâmes ainsi blottis l’un contre l’autre, sur le canapé, à nous taire ensemble et à regarder la grosse bûche se fondre lentement dans le feu…

Mais, un autre soir, mon père rentra plus tôt et trouva maman au piano. Il ne comprenait rien à la musique et disait qu’elle n’est bonne qu’à détraquer les nerfs. Il était soutenu dans cette aversion par ma tante qui n’y comprenait rien de plus que lui et qui en voulait cependant à sa belle-sœur de cette supériorité qu’elle avait sur elle. Ma tante Irma et son frère s’accordaient à dire que, dans leur famille, personne n’avait jamais joué d’aucun instrument et que pourtant tout le monde y avait été fort honnête.

Ce jour-là, mon père fut particulièrement vexé, parce que j’écoutais, sans doute.

À table, il déclara :

— Je t’ai déjà dit, Jeanne, que je n’aimais pas t’entendre jouer. Tu ferais mieux de t’occuper de ton ménage ou du travail de Léon. Tu t’excites les nerfs avec ces morceaux extravagants, et tu excites aussi ceux de ton fils. Si tu joues encore à ces heures-ci, je me verrai obligé de te faire enlever le piano…

— Vous m’avez enlevé assez de choses, déjà, dit ma mère en enroulant autour de son index une des bouclettes de sa chevelure, cela ne fera qu’une de plus.

— Comment ? Qu’est-ce que je t’ai enlevé ? Explique-toi plus clairement, ma chère. Je n’aime pas les allusions obscures…

— Voici déjà deux fois, Joseph, que vous employez cette expression : « Je n’aime pas ci, je n’aime pas ça… » Eh bien, c’est entendu, mais vous pourriez aussi vous inquiéter, mon cher, de ce que j’aime ou de ce que je n’aime pas… Il me plaît de jouer du piano, et je continuerai…

— Ma chère, dans ma famille, aucune femme ne jouait du piano, et je ne sais pas qu’il y ait jamais eu quelque chose à dire contre l’une d’elles. Les honnêtes femmes n’ont pas besoin d’avoir toujours un excitant qui leur trouble le système nerveux. Je ne supporterai pas cela plus longtemps…

Ma mère parut gênée ; une minute, elle baissa les yeux, puis les releva aussitôt et déclara :

— Eh bien, moi, je supporte bien que vous parliez à votre sœur, qui me déteste, de tout ce qui se passe ici ; je supporte les conseils, les taquineries et les reproches constants d’Irma, je supporte qu’elle vous monte sans cesse contre Léon et contre moi… Je suis moins maîtresse dans ma propre maison que ma belle-sœur, et vous lui donnez toujours raison contre nous, quoi qu’il arrive… Je ne vous dis pas sans cesse que je n’aime pas cette façon d’agir, je la subis et je me tais. Imitez-moi et ne me cherchez pas querelle, ou, je vous le jure, il y a beaucoup de choses que je ne supporterai plus… Il est entendu que je suis jeune, que je suis coquette et que j’ai une cervelle d’oiseau, mais ne me le rappelez pas trop, Joseph, ou cela ne nous vaudra rien ni aux uns ni aux autres… Vous m’avez encore pris un livre, ce matin, et vous ne me le rendrez pas. C’est déjà le quatrième qui disparaît ainsi…

Mon père rougit et regarda scrupuleusement son assiette :

— J’ai jugé qu’il n’était bon qu’à te monter la tête et à te fausser l’imagination.

Ma mère répliqua hardiment :

— Ma tête est à moi, je pense, et mon imagination aussi. Et vous n’aurez rien à y voir, jamais. Est-ce que vous avez pensé, une seule fois, dans votre vie, à ce qui peut se trouver dans la tête d’une femme, — d’une vraie, pas d’Irma ? Ce n’est pas une femme, elle, c’est un gendarme !

— Jeanne !

— Oui, je sais, on doit avoir le respect d’Irma… Mais vous me laisserez mes livres désormais, Joseph, et vous ne toucherez pas à mon piano, parce que, si vous me poussez à bout, cela n’ira plus. Toutes les observations que vous me faites sortent de la maison Trémelat… Prenez garde ! Un jour pourra venir où vous aurez à choisir entre votre sœur et votre femme !

C’était diablement bien parlé, et j’aurais volontiers applaudi. Mon père comprit que la partie était perdue. Il se tut et alluma un cigare. Quand il voyait que la situation n’était plus à son avantage, il ne s’obstinait pas et battait prudemment en retraite.

V


Ce fut un hiver très long et très pluvieux, et l’on pouvait croire que le printemps ne reviendrait jamais. Nous perdions la notion de l’avril, dans la constante menace de cette pluie, sous ce ciel morne et gris, triste comme une pensée de malade. La vie s’en allait à petits pas, ainsi qu’elle le fait quand on est enfant. J’attendais avec impatience, Noël, puis le Jour de l’An. J’eus la bienheureuse surprise des jouets inconnus, artillerie de plomb et boîtes de constructions, pleines d’arcades, de colonnes et de fenêtres de bois à combiner en architectures étranges, en palais ou en temples que je rêvais d’élever selon des secrets inconnus aux mortels. Nous gagnâmes, à travers les rafales de pluie et les coups de vent, la cime culminante d’un Janvier nouveau, d’où l’on redescend vers l’année mystérieuse, vers la belle vallée de l’été, onduleuse, grasse et douce, qui nous attend…

Je m’enrhumai souvent et gardai alors la maison. Ma mère s’en allait fréquemment le matin. J’en étais enchanté, car dans ce cas il n’était pas question de travail. Elle sortait aussi chaque après-midi, et, à son retour, tantôt, elle était gaie, rieuse, pleine d’entrain et jouait longuement avec moi, et tantôt, maussade, soucieuse, inquiète, ne me parlait que pour me gronder. Mon père l’observait alors et semblait morose et pensif.

Le dimanche, nous sortions toujours ensemble. C’était la même promenade sous les arbres, et, avant de rentrer, l’ennuyeuse visite à ma tante Trémelat. Elle était plus aimable pour nous depuis quelque temps ; elle avait une sorte de bonhomie malicieuse qui me paraît, aujourd’hui que je m’en souviens, bien inquiétante pour notre sécurité d’alors et dangereusement sournoise. Que voyait-elle que nous ignorions et qui lui donnait cet air aimable et gouailleur, cette physionomie doucereuse et fausse de grosse chatte regardant badiner une souris qu’elle est sûre d’attraper tôt ou tard ?

Certainement elle n’a jamais rien su de tout ce qui devait nous arriver par la suite, mais la malveillance et l’hostilité communiquent une sorte de clairvoyance, et, sans le comprendre nettement, elle sentait qu’un danger nous menaçait, et peut-être même soupçonnait-elle quelle voie suivrait ce danger pour nous atteindre, et par lequel de nous il s’introduirait dans notre foyer.

… Et puis, il y eut entre les nuages une longue déchirure qui s’élargit peu à peu, s’emplit de lumière et d’azur. Et, par cette brèche, le Printemps se glissa. Il s’insinua doucement, sans crier gare. On le sentit à une tiédeur anormale de l’air, à une buée verte qui enveloppa les branches des promenades, à l’abondance des fleurs qui comblaient les paniers bruns des marchandes ambulantes, stationnant aux coins des trottoirs, et offrant leurs lilas, leurs violettes et leurs jacinthes, et aussi à je ne sais quoi de plus abandonné, de plus tendre, de plus lent, que l’on respirait partout.


Quand je sortais l’après-midi avec ma mère, nous marchions avec mollesse et lassitude. Nous suivions toujours le même itinéraire, et quand, par hasard, nous nous en éloignions, nous faisions un grand crochet pour revenir dans une des rues où nous avions l’habitude, à l’heure accoutumée, de nous trouver.

— Pourquoi passons-nous ici ? demandai-je un jour.

— J’ai quelque chose à voir dans un magasin, répondait ma mère.

Mais, l’instant d’après, elle oubliait son explication, et nous ne nous arrêtions nulle part ; ni devant les modistes, qui exposent derrière leurs vitres des exemplaires fantastiques de la faune et de la flore occidentales, destinés à troubler fortement les naturalistes, si, d’aventure, il s’en égarait par là, ni devant les tailleurs pour dames, qui montrent dans leurs vitrines comment on peut avoir l’air élégant et sûr de soi, quand on est décapité, à condition de s’adresser à un bon faiseur, ni devant les miroitiers qui vous offrent gratuitement votre image dans les plus belles glaces qui se puissent rêver, ni devant les horlogers qui réussissent, en exhibant leurs pendules et leurs montres, à réunir dans une seule minute toutes les heures de la journée, — hormis, bien entendu, celle où l’on se trouve et qui, seule, pourrait rendre service au passant, — ni devant les bijoutiers, qui, comme de vulgaires kobolds, ravissent les trésors cachés pour induire en tentation les pauvres femmes et, par là, amener dans les ménages des orages perpétuels, des désordres et des discussions. Non, aucune de ces devantures ne retenait notre curiosité, et lorsque, ensuite, je demandais à maman :

— Quel était ce magasin où tu voulais voir quelque chose ?

— Ah ! c’est vrai, me répondait-elle, j’ai tout-à-fait oublié, mon chéri ; ce sera pour demain.

Et, chaque fois, la même scène recommençait, et jamais ma mère ne songeait à s’arrêter quelque part, car elle était bien trop occupée à tourner la tête, de droite et de gauche, pour voir qui passait… Et je ne sais trop qui elle cherchait ainsi, quand nous allions, tous les deux, la main dans la main, au long des rues tièdes, par ce printemps chargé d’indolence, comme d’un sang trop lourd, et qui nous mettait dans tout le corps un vague désir de fatigue, de repos et de douceur.


C’était aussi une des nombreuses époques de l’année où ma mère passait d’interminables heures chez sa couturière. Une sorte de fièvre bavarde et joyeuse l’agitait. Elle parlait à table d’étoffes, de volants, de coupe, elle employait des expressions techniques et savantes, les yeux brillants, les joues colorées et comme fardées de plaisir. Mon père concluait, le front maussade :

— Avec tout ça, c’est moi qui paierai la note.

Sa femme se redressait, indignée et hautaine, avec tant de vivacité qu’elle employait le tutoiement, elle qui ne s’en servait jamais avec son mari, parce qu’elle jugeait cela commun.

— Tu préférerais que ce fût quelqu’un d’autre ?

À cet argument, mon père ne répondait rien.

Enfin, de tant de mystère, de courses et d’affolement, une première robe sortit. Je ne me souviens plus très bien de sa forme, mais je revois sa couleur bleue, très pâle, comme fondante, avec d’immenses carreaux d’une nuance à peine plus foncée. Ma mère avait avec cela un grand chapeau blanc et bleu, et, là-dessous, ses vastes yeux d’azur, enfantins et rêveurs, prenaient une vie étrange et magnétique, et toute sa délicieuse figure baignait dans une sorte de vapeur d’opale.

Mais, le dimanche suivant, cela se gâta. À table, on parla de la fameuse robe. Chacun sait que, dans toute famille qui se respecte, la période délicate est celle du repas ; c’est le moment où, en nous groupant, nous réunissons tout ce que nous avons entassé de rancunes et de griefs les uns contre les autres, pendant les précédentes périodes de vie commune. Combien de déjeuners et de dîners tranquilles prend-on, tous les jours, dans le vaste monde ?

Ce fut, bien entendu, papa qui commença la bataille, en plongeant son couteau dans une croûte bien dorée de vol-au-vent d’où s’échappait une odeur succulente :

— J’espère, Jeanne, que tu mettras ta robe neuve, cet après-midi, pour venir te promener avec moi !

Maman commença à enrouler autour de son index une des légères bouclettes de sa chevelure, ce qui indiquait toujours qu’elle était indécise ou mécontente, et que quelque chose n’allait pas.

— N… Non, répondit-elle. Je ne compte pas la mettre, justement.

Je crois que ce fut le justement qui mit le feu aux poudres. Papa se fâcha :

— C’est toujours la même chose… Tu sais que cela me fait plaisir que tu aies ta robe neuve, quand tu viens te promener avec moi, et cela suffit pour que tu refuses… Je n’ai jamais compris pourquoi, par exemple ! Est-ce que tu trouverais, par hasard, que je ne suis pas assez élégant pour te faire honneur ? Mais tu sais bien, ma chère, que, si je suis aussi peu chic, c’est pour te permettre de l’être davantage…

Mon père, ici, exagérait un peu pour les besoins de la cause. En réalité, il eût été bien en peine, s’il avait dû paraître élégant. Le plus naturellement du monde, il était négligé et désordonné, et les plus beaux vêtements prenaient sur lui un air lamentable de frusques. Le lendemain du jour où il avait inauguré un complet, il semblait s’être couché avec.

Ma mère n’ayant rien répondu à cette attaque sournoise, il insista maladroitement :

— Serait-ce que tu trouves inutile de te faire belle pour ne te promener qu’avec ton mari et ton fils ?

Son interlocutrice, fatiguée déjà de la discussion, qui, pourtant, n’était qu’à peine commencée, répondit avec une douceur ennuyée, plus irritante que des injures, dans son indulgence condescendante et voulue :

— Je vous ai déjà dit cent fois que rien n’est plus commun que de s’habiller aujourd’hui. Je ne tiens pas à avoir l’air endimanché des petites ouvrières et des commises, qui sortent, ce jour-là, ce qu’elles ont de mieux… Ça ne m’amuse déjà pas tant que cela d’aller me traîner le dimanche sur ces promenades publiques ; je l’accepte sans plaisir, mais enfin je l’accepte, parce que vous y tenez… Laissez-moi, au moins, choisir ma robe…

— Ça t’amuse peu, Jeanne, de sortir avec ton mari et ton enfant, dit mon père, en fronçant ses gros sourcils d’un air sévère ; je voudrais bien savoir ce qui t’amuse… Écoute, Jeanne, tu as « quelque chose ? »

Ma mère eut un rire forcé :

— Quoi ? Que veux-tu que j’aie de si extraordinaire ?

— Je l’ignore, mais tu me caches « quelque chose… » Tu n’es pas dans ton assiette. Tu as beaucoup changé depuis six mois, tu n’es plus la même… Tu prends des airs qui ne me plaisent pas… Je ne sais pas ce que tu as, ajouta-t-il en remplissant une seconde fois son assiette des morceaux de cervelle, de quenelles et de veau, qui, agglomérés à une sauce épaisse et parfumée, donnaient une mollesse si onctueuse et si fondante à la pâte spongieuse du vol-au-vent.

— Mais je n’ai rien du tout, répliqua ma mère, qui commençait à s’impatienter.

— Tu as « quelque chose », répéta mon père, la bouche pleine. Tu es agacée, impatiente, fébrile, tantôt gaie et tantôt hargneuse. Ton caractère change. Ce sont tous ces sales livres que tu lis et ta satanée musique qui te détraquent les nerfs. Je ne te reconnais plus. Je crains que tu ne sois dans une mauvaise voie… Prends garde, Jeanne, prends garde !

L’air de mon père me parut suffisamment menaçant, et je n’étais pas rassuré.

Maman, elle-même, parut se troubler une minute et roula autour de son doigt une bouclette de ses cheveux, avec plus de conviction que jamais. Mais elle eut une inspiration et s’écria :

— Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allé chez Irma ?

Mon père vit le danger et ne sut pas le parer : du coup, cette question le désarçonna. Il visitait souvent, le soir, seul, sa sœur pour causer avec elle, et il nous l’avouait le plus rarement possible. Or, il ne savait guère mentir. Il balbutia qu’il s’y était rendu la veille, avant de rentrer.

— Oh ! alors, reprit ma mère, qui reconquit aussitôt et très brillamment toutes ses positions, je sais d’où vient ce nouveau potin.

Elle usa du mode ironique :

— Aussi, je me disais : « Joseph n’est pas observateur. D’où lui vient cette perspicacité inouïe ? Il pénètre maintenant le fond des consciences, il voit tout, même et surtout ce qui n’existe pas… » Je comprends maintenant : c’est encore à la bienveillance de ma chère belle-sœur que je dois cela…

— Irma ne m’a pas parlé de toi, murmura mon père, gêné.

— Oh ! Joseph, ne m’assurez rien ! Vous mentez si mal ! De quoi parleriez-vous tous deux, sinon de moi ?

Elle changea brusquement de sujet, et, jouissant de sa force nouvelle, repoussa la précédente attaque dirigée par son mari :

— Et si je ne veux pas la mettre, ma robe neuve, c’est à cause d’Irma, je ne veux pas qu’elle fasse encore des allusions à ma prétendue coquetterie et qu’elle dise que je suis une dépensière, une gaspilleuse, et cætera. Elles m’embêtent, moi, toutes ces histoires ! Tout le monde ne peut pas être aussi laid et aussi fagoté qu’Irma…

Mon père saupoudrait ses fraises de sucre pulvérisé ; il se faisait tout petit derrière son assiette ; on l’eût pris sous un chapeau ! Il dit enfin :

— Écoute, Jeanne, ne mets pas ta robe bleue et nous n’irons pas chez Irma…

Ne pas aller chez Irma un dimanche ! C’était une révolution de palais ! Fallait-il que mon père se sentît bourrelé de remords pour affronter ainsi le ressentiment et les cruels reproches de sa sœur ! Mais peut-être aussi était-ce un piège.

Maman jugea la situation d’un coup d’œil, elle était admirable. Elle accepta sur-le-champ. Du même coup, elle montrait qu’elle n’avait aucun entêtement, et elle vexait sa belle-sœur, qui nous attendrait en vain. Ainsi elle triomphait de toutes façons.

Pourtant, comme, après avoir plié sa serviette, elle se levait pour aller s’habiller, mon père l’arrêta d’un geste et lui dit d’une voix grave et douce, mais fortement timbrée :

— Et puis, Jeanne, n’oublie pas ce que je t’ai dit tantôt… Prends garde. La vie est souvent dangereuse. Je ne suis pas monté par Irma et je te parle sérieusement. Occupe-toi un peu plus de ta maison, et tâche d’avoir le spleen un peu moins souvent.

Il y eut un silence. Il ajouta :

— Tu ne fais pas sortir le petit aussi souvent que nous en étions convenus. J’ai confiance en toi, et voici plusieurs fois déjà que, sans même me l’avouer, tu es allée te promener sans lui…

Là, maman reconnut sans hésiter la main de madame Trémelat. Elles s’étaient rencontrées pendant ces dernières semaines, et justement les jours où je n’étais pas sorti.

Elle alla dans sa chambre sans rien répondre ; mais, pour effacer ce qu’il y avait de dur dans ces reproches, mon père, quand nous fûmes dans la rue, héla une victoria, nous y fit monter et nous conduisit, pour prendre le thé, dans un restaurant au bord de la mer, — un de ces restaurants dont les prix élevés donnent une allure mondaine à qui s’y montre.

Dans cette atmosphère de luxe apparent et même criard, ma mère s’épanouit ; elle fut enchantée de tout, et, gaîment, le long de la route, rit, bavarda, et, tandis qu’elle s’amusait, potinait et se moquait de l’un et de l’autre, mon père la regardait tristement, de ce regard grave, sérieux et navré qu’il avait eu déjà tantôt et que je ne lui connaissais pas. Et, je ne sais pourquoi, il me fit l’effet d’un bon hanneton brun, simple et routinier, que la Destinée aurait lié au sort d’un papillon, d’un beau papillon léger, folâtre et enivré, qui nage en pleine lumière et court de fleur en fleur, tandis qu’il le suit, sans trop comprendre où il va, avec beaucoup d’effroi et de tristesse !

VI


Un jeudi, — peut-être était-ce le suivant, peut-être cela se passa-t-il trois semaines ou un mois plus tard, — maman, avant d’entrer dans sa chambre, me dit :

— Veux-tu sortir avec moi, Léon ? Va t’habiller. Nous irons nous promener au parc. Mets ton costume neuf.

J’allai me vêtir avec joie, je pris ma canne à sabot de cheval, mes gants, et je me rendis dans la salle à manger. Maman ne fut prête qu’au bout d’une demi-heure ; puis, après ce beau retard, elle se montra très impatiente et très désireuse d’arriver le plus vite possible. Elle avait sa robe bleue, la terrible robe des discussions et des querelles, celle que ne connaissait pas encore tante Irma et dont elle ferait des gorges chaudes. Elle avait un entrain extraordinaire, ce jour-là.

Elle me parlait alors comme à un camarade de son âge, me demandait conseil à tout moment, et je ne comprenais pas bien tout ce qu’elle me disait, mais ce dont je me rendais compte très nettement, c’est qu’elle était à peine un peu moins jeune que moi, que c’était une grande sœur que j’avais là, une grande sœur élégante et qui sentait bon, toute prête à partager mes caprices, comme je l’étais, sans le savoir, à l’aider dans ses fantaisies, car j’appartenais, moi aussi, à la race folâtre, insouciante et légère, qui va dans la vie sur des ailes de pastel et se pose partout où quelque chose l’attire et la séduit, sans trop se souvenir que le monde est plein de dangers.

Et, au fond, rien ne nous plaisait davantage que d’être ensemble, quand mon père ne nous tenait pas compagnie. Nous nous moquions de tante Irma et de mon oncle Trémelat et de son air de vieux babouin paperassier, gardé dans une étude de notaire, afin de singer son patron et d’amuser les clients, et de mes abominables cousins, lourdauds pleins de grossièreté et de malice. Et nous nous amusions aussi du terrible M. Godfernaux, et des employés de bureau, et de ce bureau lui-même dont mon père ne parlait qu’avec un respect sacré et une réserve mystérieuse, comme si l’univers entier fut aux aguets pour surveiller les affaires qui se combinaient là, sous les abat-jour verts des lampes…

Le printemps, doux comme le lait, emplissait l’atmosphère, il coulait avec les fleurs et les senteurs des feuilles fraîches, avec la tiédeur des brises et les caresses attardées et glissantes du vent. On l’aspirait dans tous ses pores comme un vin léger et qui grise à la longue. Le ciel avait la même couleur que la robe de maman, le même bleu fondant et pâle, et, au milieu, passaient en grand apparat, des falbalas de nuages en dentelle, mousseux, transparents, dont on croyait entendre frémir par les courants de l’air le céleste frou-frou…

Nous grimpâmes dans un tramway ; les deux chevaux qui le traînaient trottinaient gaîment, comme s’ils fussent fiers, eux aussi, de transporter une promeneuse aussi élégante et aussi jolie, et comme s’ils avaient envie, ainsi que papa, de la montrer avec orgueil partout où elle passait. Les platanes étaient clairs sous leur écorce qui s’en allait en haillons. Ils avaient l’air de se dire les uns aux autres : « Ouf ! Ce n’est pas malheureux de quitter enfin cette carapace et de sortir en tenue de printemps ! » Il y avait, sous leur ombre, encore très clairsemée, des nourrices aux larges rubans de couleurs criardes, qui charriaient des enfants, d’élégantes petites filles guindées, aux longs cheveux, des garçons turbulents, bruyants et batailleurs, qui me rappelaient fâcheusement mes cousins. On entendait les sonnettes aigres des cerceaux, les trompes rauques des bicyclettes, le claquement léger des fouets d’enfants, des roulements de voitures, des cris joyeux qui montaient des jardins, des villas aux murs couverts de lierres poussiéreux et rapaces.

Nous descendîmes au seuil d’une grande allée, au bout de laquelle s’ouvrait le parc. Un petit château de couleur jaunâtre semblait s’adosser aux collines, et, de sa terrasse à la grille d’entrée, des bassins se suivaient, jetés dans le gazon comme des pièces d’argent. Les ombrages un peu courts des arbres laissaient passer le soleil, comme un filet aux mailles trop larges laisse glisser des poissons. Quelques rares voitures roulaient doucement sur le sable fin.

Il y avait à gauche un étang où de lents cygnes nageaient, avec une hauteur ennuyée. Des massifs d’arbres, dont les verts se nuançaient selon leur âge, formaient autour un opulent bracelet de végétations ; des ponts de bois enjambaient élégamment des canaux ridés par la brise, comme de plis à peine creusés d’éventail.

Une femme, derrière un kiosque, vendait du pain et des gâteaux que des enfants achetaient. Beaucoup partageaient leur goûter avec les cygnes qui venaient vers la berge sans effort, et comme si le vent les poussait, l’air vaniteux, soupçonneux et méchant.

Maman se taisait et marchait plus vite. Nous contournâmes une allée. Des fleurs sans nombre, à demi plongées dans les prairies immenses, haussaient vers le ciel leurs coupes multicolores. Au long du canal, se clairsemait un petit bois de bouleaux, roulés, comme des momies, dans leurs bandelettes d’argent.

Brusquement, près d’un banc, ma mère s’arrêta. Un jeune homme, assis sur un des bancs, venait de se lever et s’inclinait, le chapeau à la main.

— Vous ici, cher monsieur ? Quel heureux hasard ! Comment allez-vous depuis si longtemps que je ne vous ai vu ?…

C’était une voix nouvelle qu’avait maman, une voix en même temps plus souple et plus forte, comme si elle exagérait tout ce qu’elle disait, afin d’en persuader mieux ceux qui l’écoutaient.

Le monsieur s’inclina de nouveau. Il devait être très jeune, mais, comme j’étais un enfant, il me parut d’âge mûr. Il était vêtu avec élégance, portait un pardessus court, très clair, et, d’une main gantée, tenait une canne dont le bec d’aigle m’impressionna. Il avait un lorgnon, une petite moustache noire, courte et rude, l’air désagréable et préoccupé.

— C’est votre gosse, fit-il en me désignant.

— Oui, c’est mon fils. N’est-ce pas qu’il me ressemble ?

Le monsieur fixa sur moi un regard dur, aigu, pénétrant, sans indulgence et sans sympathie, et sans doute le considérai-je, moi, avec une expression interrogatrice et curieuse, stupéfaite et naïve… Ma grâce de bambin gâté, mes grands yeux bleus dans ma figure brune, mon air câlin, mes beaux cheveux noirs, m’attiraient d’ordinaire mille compliments. À mon apparition, tous les visages se faisaient épanouis et bienveillants, j’étais habitué à cette bonhomie générale à laquelle je croyais avoir droit… Mais cette figure-ci demeura sombre et maussade, comme si ma vue lui fût pénible. J’en fus extrêmement offusqué, ayant l’impression d’un manquement aux usages, qui blessait de façon pénible mon chatouilleux amour-propre.

Cependant, le monsieur parlait :

— Oui, il a vos yeux, vos yeux ambigus et dangereux…

Il baissa brusquement de ton et je perdis la fin de la phrase, bien que j’écoutasse de toutes mes forces concentrées.

D’un geste négligent, du bout de sa canne à tête d’aigle, il traçait dans le sable de l’allée des signes sans doute cabalistiques, dont le sens m’échappait. Car je ne doutais point que ce Monsieur d’allure mystérieuse ne s’exprimât aussi par ces hiéroglyphes dont je suivais les contours imprévus. Il dit encore :

— Ne vous asseyez-vous pas un moment avec moi ?

Je trouvai la proposition insolente et inopportune ; maman point. Je m’attendais à une protestation de sa part ; nullement. Elle s’installa à côté de lui, sur le banc. Mais le plus ahurissant encore, ce fut d’entendre ma mère me dire, d’un ton tout-à-fait sec et détaché, en me tendant une pièce de cuivre :

— Tiens, voilà deux sous. Achète du pain et va le donner aux cygnes. Ça t’amusera…

Je pris maladroitement la pièce, et n’en demeurai pas moins immobile.

— Eh bien ! qu’est-ce que tu attends là ? dit ma mère, déjà impatientée. Tu ne remues pas plus qu’un terme. Va vite !

Avant de m’éloigner, j’entendis maman qui disait :

— Vous voyez bien que j’ai tenu ma promesse, malgré tout…

Quelle promesse ? Je m’en allai, stupéfait. On m’envoyait seul au bord d’un étang, moi qu’on ne pouvait voir auprès d’un puits sans crier que j’allais me noyer ! On m’invitait à acheter du pain, tout seul, en sachant que jamais je n’avais tenté une démarche aussi hasardeuse et que j’étais la timidité même ! Que se passait-il donc ? Je marchais machinalement dans l’allée par laquelle nous étions venus, si triste et le cœur si gros que j’avais envie de pleurer. Une fois de plus, j’étais envahi d’une de ces mélancolies d’enfant, qui obéissent à des lois mystérieuses. De quoi étais-je attristé ? De la voix sèche de maman, du dur regard de l’inconnu, ou de l’ensemble de tout cela ? Il me semblait brusquement être abandonné de tous, dans un vaste monde dangereux, hostile, effrayant !

Je m’avançais à petits pas, n’osant me retourner, tenant mes dix centimes bien serrés dans ma main fiévreuse. J’arrivai enfin devant le kiosque à biscuits. Une grosse femme se tenait derrière son éventaire, affable et abondamment barbue. Des tables de jardin et des chaises de fer, rangées en rond, invitaient, par leur raideur et leur solitude, à des réflexions moroses. Une miss anglaise, anguleuse et couperosée, achetait des brioches à deux marmots minuscules et tout fiers d’être déguisés en hommes. J’attendais qu’elle eût fini, j’étais rouge de honte et mon cœur battait. Cela me semblait une chose énorme que d’aborder cette redoutable matrone et de lui adresser la parole. À me voir ainsi, tout seul, ne supposerait-elle point que j’avais volé cette pièce, ne me poserait-elle pas, à son sujet, mille questions gênantes ?

Ainsi mon imagination affolée me représentait avec angoisse tous les dangers que comportait cette expédition hasardeuse, où me conduisaient l’étourderie de ma mère et l’étrange tour qu’avaient pris les événements.

La miss s’en était allée, avec ses deux singes, et je restais toujours là, à la même place, n’osant rien demander. La marchande m’aperçut, vit mon trouble et m’adressa son plus gracieux sourire, en même temps qu’elle penchait son large visage barbu.

— Qu’y a-t-il pour votre service, mon petit monsieur ?

Je devins rouge et balbutiai :

— Je veux… deux sous de pain…

La marchande ne me demanda pas si j’étais un voleur et si j’avais acquis par effraction cette somme considérable. Sans doute même, pensa-t-elle qu’un petit monsieur de mon espèce n’était pas gaillard à se nourrir exclusivement de pain sec ; car elle ajouta aussitôt après :

— Et avec cela, mon ami ? Vous prendrez bien du chocolat. Nous avons justement des bâtons à la crème, qui sont succulents.

Je ne pouvais décemment avouer que toute ma fortune se montait à dix centimes, et je déclarai avec candeur :

— Oh ! ce n’est pas la peine. C’est pour les cygnes…

On me tendit un énorme morceau de pain, jamais mes mains n’en avaient tenu de pareil ! Je me rendis tristement au bord de l’eau, qui était d’une couleur verte, trouble et comme épaisse. Des canards jouaient à sa surface. Ils plongeaient tout-à-coup et ressortaient, plus loin en s’ébrouant. Parfois, ils se renversaient, la queue en l’air, et on les voyait gigoter drôlement, remuant leur derrière et tricotant des pattes. Les cygnes, méprisants, s’approchaient et allongeaient leurs cous en forme de serpents, puis d’un brusque mouvement de bec, houp ! ils pêchaient une croûte en train de nager.

Ils firent grand cas des morceaux que je leur jetai, bien que, pour me débarrasser plus vite de ma mission, je leur en offrisse qu’ils durent avoir grand peine à s’assimiler. J’eus quelques remords, les jours suivants, à penser que les cygnes de l’étang, après ma visite, étaient peut-être tous morts d’indigestion.

J’avais grande hâte d’avoir fini ; il me semblait que tout le monde fixait les yeux sur moi, que l’on me considérait avec stupeur, que chacun se demandait d’où venait ce malheureux enfant abandonné. Les petits garçons se penchaient vers les fillettes pour leur parler à voix basse, des institutrices riaient, et je ne doutais point que tout ce petit monde ne s’occupât de moi. Et j’étais plus rouge que jamais, et je n’osais pas m’en aller. De temps en temps, je tournais les yeux vers le chemin, mais ma mère ne revenait pas, et il m’était impossible de la voir ; un épais massif d’arbres me séparait d’elle. Et je jetais aux cygnes des bouchées de plus en plus menues, pour retarder le moment où, tout étant fini, je retomberais dans une situation si intimidante que sa perspective seule m’affolait.

Tout de même, mon quignon de pain n’était pas perpétuellement renouvelable, comme la fortune du Juif-Errant. Il vint un moment où je me trouvai les mains vides. Je restai debout au bord de l’eau, ne sachant à quel saint me vouer. Heureusement que, peu après, une importante bande d’enfants quitta le pavillon, avec deux des institutrices. Je profitai du brouhaha de ce départ pour m’esquiver à mon tour.

Je revins en toute hâte vers le banc. Maman s’y trouvait toujours avec le monsieur, mais il me parut qu’ils ne se parlaient plus beaucoup. Le jeune homme, ramassé sur lui-même, la tête basse, traçait encore des signes dans le gravier avec sa belle canne à tête d’aigle. Maman était tournée vers lui. J’avais peur qu’elle ne me grondât d’être revenu trop vite. Au lieu de cela, son visage s’épanouit à ma vue.

— Ah ! Léon, te voici ! J’allais justement te chercher. Tu ne t’es pas trop ennuyé, là-bas ?

Elle me prit par la taille et me serra contre elle, d’un geste doux.

— Dis, tu m’aimes bien, toi…

Mais je lui en voulais maintenant de s’être débarrassé de moi, je lui gardais rancune des mauvais instants que la solitude et ma timidité m’avaient coûtés, — et aussi de je ne sais quelle souffrance mystérieuse, tenace, dont je la rendais obscurément responsable et qui me fermait le cœur.

Maman insista :

— Dis, qui aimes-tu mieux, papa ou moi ?…

Elle se croyait bien sûre de la réponse pour tenter une telle expérience publique !

Mais on ne pose pas une question pareille à un garçon de mon âge et de mon importance. Où maman avait-elle la tête ? Il me vint un désir méchant de prendre aussitôt ma revanche, et je dis nettement :

— Papa, bien sûr…

Ma mère me repoussa, d’un geste brusque, et je crus voir, — non, je vis, ses paupières battre et ses yeux devenir humides, comme si des larmes sourdaient de partout à la fois, au fond de ces prunelles claires.

— Oh ! le méchant, le méchant, il va me faire pleurer.

Elle dit cela d’une voix si navrée, si vraiment désolée, sur un ton si humble, que j’eus tout de suite un grand remords de ma conduite, et j’allais lui demander pardon et lui sauter au cou, quand je m’aperçus qu’en parlant ainsi, elle ne s’adressait pas à moi, mais qu’elle regardait fixement ce personnage désagréable, maussade, qui ne parlait pas et continuait son ingrate besogne de dessinateur sur sable…

Alors je m’éloignai pour cueillir dans la belle prairie ondoyante des fleurs, qui avaient une couronne d’or, comme le roi des gnomes que j’avais vu sur un livre illustré que l’on m’avait offert pour le Jour de l’An, et d’autres, qui portaient gaiement une ombrelle blanche que parcouraient des bestioles menues.

Je ne revins que lorsque ma mère me rappela. Elle était debout et serrait la main du monsieur, en lui parlant à voix basse. Il gardait cette main dans la sienne, avec autant de soin que si c’eût été un éventail ou un médaillon, qu’il eût craint de laisser tomber.

— Allons ! au revoir ! lui dit-elle.

Il eut un demi-sourire navré, et il s’en alla. Il ne jeta pas les yeux sur moi, ne me dit rien et s’assit sur un autre banc où il reprit sa monotone occupation, pour laquelle je supposais que l’administration des jardins devait lui offrir de jolis appointements.

Dès que nous fûmes un peu loin, je demandai :

— Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?

— Oh ! un ami de madame de Thieulles que j’ai rencontré quelquefois chez elle… Il est très gentil…

Elle hésita un moment, puis ajouta :

— Écoute, si papa nous demande ce que nous avons fait, ne lui dis pas que nous avons rencontré quelqu’un.

— Ah !… Pourquoi ?

— Mais tu sais combien il a le caractère inquiet, ton père. La moindre chose le choque, l’irrite…

— Qu’est-ce que ça peut lui faire ?

— Oh ! rien, mais cela l’ennuie, tu comprends !

Je ne comprenais pas et je me demandais pourquoi papa m’avait déjà demandé si nous ne rencontrions jamais d’hommes, maman et moi. Oui, nous en rencontrions, il paraît, mais quelle importance cela pouvait-il avoir ? Et il me parut que les grandes personnes se créaient des soucis bien ridicules, et que, si les enfants avaient la même liberté qu’elles, ils sauraient en profiter davantage.

Mais mon père, le soir, ne nous questionna pas. Il était plus morose que d’habitude, et ma mère se montra, au contraire, aussi affable et enjouée que possible. Elle ne se révélait ainsi que très rarement, et j’eus un rapide soupçon qu’elle ne l’était que lorsqu’elle avait rencontré, l’après-midi, dans un beau jardin, quelque ami de madame de Thieulles.

VII


À mesure que nous dérivions vers l’été, une sourde agitation troublait notre intérieur de remous inquiétants, et, parfois, de brusques tempêtes. Il était de règle que, chaque année, on passât la saison chaude, à la montagne ou aux champs, assez loin de notre ville. Nous courions les bois, maman et moi, jusqu’au milieu de septembre. Mon père nous rejoignait pendant une quinzaine de jours pour se reposer, puis regagnait son bureau, ses paperasses et l’héroïsme de M. Godfernaux. À la rentrée, chacun se plaignait de la station choisie, et l’on décidait que, l’an prochain, on tâcherait de trouver mieux.

Mais, cette fois-ci, on s’entendait plus mal encore que de coutume. Mon père avait décrété que nous irions demeurer, avec les Trémelat, dans un petit village de Savoie. Nous avions accueilli ce plan avec une explosion indignée, et maman avait déclaré aussitôt que jamais elle ne partirait dans ces conditions-là. Mais mon père l’avait regardée, et avait dit simplement :

— Tu passeras l’été avec Irma, tu entends ? je ne veux pas que tu restes ici, et je n’entends pas non plus que tu sois seule, avec Léon.

Et, à ma grande surprise, maman n’avait rien répliqué. Depuis, de continuelles allusions envenimaient les heures de repas. Ma mère ne manquait jamais une occasion de lancer quelque flèche désagréable à l’adresse de sa belle-sœur. Si mon père me faisait une observation sur ma manière négligée de me tenir à table, maman, d’une voix douce, tout en enroulant autour de l’index une bouclette de sa chevelure, répondait :

— Oh ! c’est inutile de vous donner tant de peine, vous verrez comment il sera, quand il aura passé deux mois avec ses cousins…

Mon père ne répondait rien ou éclatait en de brusques colères, dont sa compagne se réjouissait tout bas.

Il y eut un nouvel incident. Ma mère perdit la clef de la boîte aux lettres, qui, dans le corridor de la maison, contre le mur, prenait un petit air digne de tombeau des secrets. Cela parut l’affecter et elle demanda à son mari de lui prêter la sienne, au moins pour quelques jours.

Il refusa.

— Mais s’il y a une lettre pour moi ?

— Je te la monterai à midi.

— De cette façon, si elle y est, quand vous vous en irez, je l’attendrai quatre heures.

— Pour les lettres que tu reçois, tu pourras bien attendre un peu.

— Qu’est-ce que cela vous fait de me prêter la clef ?

— Mes lettres sont plus importantes que les tiennes.

— Vous recevez les vôtres au bureau !

— Enfin, je l’entends ainsi : je suis le maître, peut-être…

Maman dans son boudoir eut une crise de larmes ; tout le monde lui en voulait, il lui faudrait passer l’été avec sa belle-sœur, son mari ne cherchait qu’à la vexer. Mais cela n’était rien encore…

Je crus que maman allait de suite commander une clef au serrurier. Elle n’en fit rien, et, quelques jours après, elle disait :

— Je n’ai pas fait faire de clef, je n’en ai pas besoin en somme. Seulement, quand vous en trouverez une, le matin, sonnez, Élise ira la chercher.

Mon père eut l’air très rassuré par cette phrase, et montra un plaisir peu en rapport avec une proposition aussi simple.

Et voici qu’au début de juin… — Je revois, comme si j’y étais encore, cette journée lourde, grise, brûlante ; les nuages formaient un ciel fermé, uni, morne, un ciel sans issue, sous lequel courait un vent tropical qui soulevait des tourbillons de lumière ; quelque chose d’électrique et d’angoissant pesait partout…

Voici qu’au début de juin, dis-je, mon père rentra un jour, à midi, si pâle, si bouleversé que nous eûmes tous deux, maman et moi, le pressentiment d’un malheur. Il traversa la salle à manger sans rien nous dire, et gagna sa chambre pour changer de veste.

— Qu’est-ce qu’il a, ton père ? me dit maman ; il me paraît bien inquiet…

Mais elle-même avait le visage altéré, et sa voix tremblait un peu. Quand son mari reparut, elle leva les yeux sur lui avec inquiétude.

— Bonjour, Joseph, fit-elle, devant son mutisme obstiné.

— Bonjour, répondit-il sèchement.

Il m’embrassa du bout des lèvres, et nous nous mîmes à table. Mon père se versa un grand verre d’eau et le vida d’un trait, avant d’avoir rien mangé, acte qu’il prohibait toujours sévèrement.

— Qu’as-tu donc à faire cette tête ? questionna enfin ma mère, de plus en plus anxieuse, et si agacée qu’elle en oublia de le voussoyer, ce qu’elle considérait cependant comme le comble de la distinction.

— Rien, répliqua-t-il, d’une voix si nette, avec une intonation si cassante qu’elle ferma le débat.

L’air chaud entrait par la fenêtre ouverte, avec les bruits de la rue, le petit murmure gai du ruisseau. Un volet, rabattu par le vent contre le mur, fit un choc sourd. Nous sursautâmes tous.

Je me souviens qu’Élise venait de nous servir un plat de viande, entouré de carottes, dont l’odeur seule eût donné faim. Maman mangeait lentement, et surveillait, du coin de l’œil, la physionomie soucieuse et renfrognée de son mari. Il coupait son morceau de bœuf avec minutie ; il piqua quelques carottes du bout de sa fourchette et les avala en faisant un effort. Puis il repoussa son assiette pleine loin de lui.

— Tu ne manges pas ? reprit ma mère.

— Non.

— Ce n’est pas bon ?

— Je n’en sais rien.

— Tu n’as pas faim ?

— Non.

— Tu es malade ?

— Non.

Ces paroles tombaient lourdement comme un épervier dans l’eau. Cela aurait pu se prolonger longtemps. Maman se tut. Elle aussi n’avait plus faim. Elle sonna. Élise porta un plat d’asperges. Mon père les adorait, et leur saison allait finir. Quand ma mère se fut servie, elle lui passa le plat. Il le reposa sans rien prendre, au milieu de la table.

— Tu ne manges pas d’asperges ?

— Non.

Ma mère éclata :

— Ce n’est pas possible, de déjeuner dans ces conditions-là ! À la fin, m’expliqueras-tu quelle mouche t’a piqué ? C’est insupportable, d’avoir devant soi une pareille figure de carême ! Si tu as quelque chose, dis-le…

— Tu veux le savoir ? Soit ! Je ne voulais pas te le dire si vite, mais, puisque tu y tiens, voilà.

Il sortit une lettre de sa poche et la jeta devant maman. Elle était décachetée. Elle tomba du côté où il n’y avait pas de suscription. Ma mère la retourna vivement, et, en regardant l’écriture, devint si pâle que je crus qu’elle allait s’évanouir. Elle laissa l’enveloppe à deux pas de son assiette, sans l’ouvrir, comme écrasée de honte et n’osant lever les yeux. Elle voulut se servir à boire, mais sa main tremblait tellement qu’elle eut toutes les peines du monde à y parvenir et qu’elle versa une partie de l’eau sur la nappe. En bas, un enfant s’était mis à pleurer ; il cessa. Il y eut un grand silence douloureux. Et moi, terrifié, j’écarquillais les yeux, regardant tour à tour mon père, ma mère et cette lettre bleue, ne comprenant pas comment la vue d’un simple papier pouvait à ce point troubler deux personnes que je croyais jusqu’ici raisonnables.

— Tu peux la lire, grommela mon père.

— Ce n’est pas la peine, murmura ma mère, dont la voix tremblait ; elle ne m’intéresse pas.

Et, tout-à-coup, mon père eut un regard terrible. Il frappa rudement la table de son poing fermé ; les assiettes et les verres tintèrent.

— Je te croyais une honnête femme, Jeanne… Sais-tu ce que tu es ?… Tu…

— Oh ! tais-toi, s’écria mère, avec un geste suppliant qui me désignait, pas devant lui !

Il y eut un nouveau silence. Élise portait le dessert. Ma mère se leva, ramassa sa lettre et, sans un mot, gagna sa chambre. Mon père l’y suivit. J’entendis le bruit de la clef tournant dans la serrure. Et alors des cris éclatèrent. Je sautai de ma chaise et courus à cette porte derrière laquelle quelque chose d’affreux, sans doute, se passait. Le fracas de la dispute remplissait la pièce, coupé de chocs de meubles, de pas précipités heurtant le sol. La voix de mon père, je la distinguais nettement dans ce tumulte, âpre, sèche, mordante, grondante de fureur ; celle de ma mère s’élevait par saccades, tantôt rauque, plaintive, ou s’échappant en cris de fureur, en râles étouffés, en mots hachés et sombrés dans des larmes. Les deux voix, fréquemment, se mêlaient, s’irritaient l’une l’autre, se harcelaient de questions, de réponses. Je comprenais de loin en loin le sens général d’une phrase.

Un moment, ma mère eut une exclamation furieuse :

— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai…

L’autre la dominait :

— C’est toi qui mens…

Encore des sanglots, le fracas d’un objet jeté contre un mur et qui se brise avec un bruit de porcelaine, puis une sorte de hurlement prolongé, aigu, déchirant, plus irrité et rageur que douloureux…

— Mais tais-toi donc, tais-toi donc, clamait mon père.

Et soudain, la voix de ma mère grossit comme un torrent à la fonte des neiges. Elle s’enfla, devint énorme, étouffa dans son cours furibond les paroles de son mari. Elle allait au galop, entassant des reproches. Le nom d’Irma revenait à tout instant. Je distinguai un bout de phrase : « C’est elle qui est cause de tout. Quelle vie ai-je ici ? » Je n’entendis plus rien que le roulement confus de ces phrases furieuses, que coupaient des apostrophes de protestation.

Ma mère cria :

— Je m’en irai…

— Eh bien, va-t’en, ce n’est pas moi qui irai te chercher…

J’écoutais tout cela avec horreur, avec épouvante. Il me semblait assister à un cataclysme, à la fin du monde. Je tremblais, je pleurais d’angoisse. Au dernier mot de papa, j’appelai, je suppliai maman de venir, je cognai la porte comme un dément, — un pauvre petit dément sans force.

Ce fut mon père qui parut, les yeux hagards, le visage congestionné ; il me repoussa rudement :

— Qu’est-ce que tu fais là, petit imbécile ? Veux-tu bien t’en aller ! Nous n’avons pas besoin de toi !

Je hasardai une timide protestation :

— Je ne veux pas…

— Va dans ta chambre, et un peu vite, ou je t’enferme dans la cave…

Malgré la gratuité de cette menace, je m’en fus, le cœur gros, mais pas assez vite pour ne pas entendre ma mère crier :

— Lâche ! Tu viens d’être lâche une fois de plus… Tu t’en prends à ce pauvre enfant maintenant…

Je fus plus satisfait, maintenant que cette phrase me vengeait de mon humiliation. Certes, dans cette dispute, je ne savais qui avait raison. Mon instinct, ma tendresse, un mouvement obscur me jetaient du côté de ma mère, mais mon jugement était indécis. À présent, il prenait parti ; je n’ignorais plus où était le bon droit. Il était avec ceux qui n’insultent pas un enfant qui se désespère et souffre, sans rien y comprendre, de ce qui se passe.

Je traversai la salle à manger et me laissai tomber sur le canapé. Élise, qui desservait, s’approcha de moi…

— Qu’est-ce qu’il y a, monsieur Léon ?

Je fis un geste pour désigner la chambre d’où le tumulte des voix sortait toujours.

— Que voulez-vous ? ça devait arriver, dit-elle, philosophiquement. C’est bien fâcheux, à cause de madame, tout ça ! Pour monsieur, s’il est ce qu’il est, tant pis pour lui, il n’a que ce qu’il mérite !

— Mais qu’est-ce qu’il est, Élise ? m’écriai-je.

Élise, comprenant qu’elle avait dit un mot de trop, ne répondit rien et regagna sa cuisine.

Un moment après, une clef tarauda la serrure. Je m’enfuis dans ma chambre et j’écoutai. La porte du palier se ferma avec bruit. Qui était parti ? On n’entendait plus rien. À la fin, n’y tenant plus, je me glissai hors de ma tanière. Je courus au portemanteau. Le chapeau et la canne de mon père n’y étaient pas. J’eus l’impression d’une délivrance. Je me mis aussitôt à gambader pour manifester ma joie et m’élançai vers la chambre dont on m’avait, peu avant, interdit le seuil.

Ma mère était assise sur le canapé, la tête cachée dans ses mains. Elle sanglotait.

Une chaleur lourde, angoissante, pénible emplissait la chambre dont les fenêtres étaient closes, une chaise renversée levait ses quatre pieds dans un coin, comme pour ruer ; une tasse brisée gisait en miettes devant un guéridon.

— Maman m’écriai-je, et je me jetai dans ses bras.

VIII


Non, dans le premier moment, je ne sais trop ce que nous nous dîmes, ma mère et moi. Il a passé bien des années depuis, et chacune, en s’en allant, emporte quelques souvenirs. Cela était encore il y a peu de temps si précis, si vivant, si net ! Mais il est venu dans tout cela une sorte de fumée corrosive ; elle a embué des figures, voilé des attitudes, effacé de grands morceaux de mémoire ; elle envahit toujours, gagne du terrain, s’étend… Bientôt il ne restera plus que des cadavres de souvenirs, de misérables choses incohérentes, un geste, la lumière d’un certain soir, un sourire, une parole, un regard mouillé, — avant l’anéantissement final où j’entraînerai avec moi-même dans le sol tenace et gluant ce qui flotte encore dans mon âme de passé indécis et toujours cher… Ah ! Dieu ! vus de si loin, distingue-t-on des coupables, reconnaît-on des erreurs et des fautes ? Non, non, il n’y a plus que des malheureux, des innocents déchirés par la nécessité, ou jetés de côté et d’autre comme des épaves, inconsistants, irresponsables, pauvres loques de chair aveugle et douloureuse, qui sont dans la vie cruelle et puissante ce que sont les feuilles mortes dans une rafale et les branches d’arbre dans un torrent !

Oh ! dites, n’est-ce pas ainsi que Dieu doit voir la terre et les faibles humains, qui s’agitent, aiment, s’efforcent, sanglotent et souffrent, le temps d’un éclair, avant de se coucher tout du long contre l’argile vorace, quand sonnent sur le chemin, dans une lumière sulfureuse, les grands chevaux pâles de la Mort ?

Non, je ne sais trop ce que nous nous dîmes, maman et moi, quand, dans le premier moment de notre surprise et de notre angoisse, sentant sur nous un malheur que je comprenais pas, nous mêlions nos plaintes, nos questions, nos tristesses, nos folies.

Tout-à-coup, maman se leva et me dit :

— Écoute, mon petit, il faut que je m’habille. Je t’appellerai quand je serai prête…

— Tu vas sortir ?

— Oui, j’ai quelques courses à faire.

De nouveau enfermé dans ma chambre, j’essayai de loger mes soldats de plomb dans leurs constructions de papier fragile, — ah ! moins fragile cependant que le bonheur de la famille et la sécurité du foyer !

Mais je n’avais pas l’esprit à jouer, des problèmes trop énormes s’agitaient dans ma tête, l’inconnu où je me débattais m’affolait au point de ne laisser aucune place à mes divertissements favoris. Comment percer ce mystère ? Je ne trouvais pas en moi la moindre réponse à cette question : « Pourquoi une petite lettre inoffensive a-t-elle un pareil pouvoir de destruction ? » Et je sentais que cette petite lettre avait seulement poussé jusqu’au drame une situation depuis longtemps orageuse et dont je revoyais derrière moi les menaçants éclairs.

Et, comme j’étais très malheureux, je me demandais si tout cela n’était pas un cauchemar et si je n’allais pas m’éveiller. Peut-être rêvais-je que j’étais ce Léon Meissirel dont la mère était trop jeune et trop jolie, et dont le père venait de sortir en faisant claquer la porte. Peut-être n’étais-je qu’un pauvre apprenti qui se lèverait dans un moment et regagnerait au plus tôt son atelier d’ébéniste ou de serrurier, où il lui faudrait tout le jour enlever au fil de sa varlope des copeaux d’or, enroulés et fins comme des cheveux de femme, ou dans la noire atmosphère d’une forge, tirer le soufflet au milieu du bruit terrible des marteaux et du cri rouge du fer battu. Ou bien, encore, n’allais-je pas tantôt me retrouver vieillard maussade, attristé d’avoir pu se croire encore enfant, et qui reverrait, devant la glace, sa barbe blanche, sa figure ridée et ses membres raidis et goutteux ? Bien souvent depuis, quand j’ai été trop triste ou que, trop heureux, j’ai eu peur de perdre mon bonheur, j’ai accueilli de mêmes réflexions. Mais elles me visitent de moins en moins : je commence à croire que je suis vraiment ce Léon Meissirel, qui, assis aujourd’hui devant une petite table branlante, évoque son enfance, et que je ne me réveillerai jamais de ce rêve-ci, que de l’autre côté de la vie… si je me réveille !

Ma mère m’appela. Elle était debout au milieu de sa chambre et mettait dans un grand sac de voyage des objets disparates. Il y avait là pêle-mêle du linge, des peignes, des bas, un vaporisateur, des paquets de lettres, toutes mes photographies et un seul bijou, un beau bracelet d’or qui lui venait de sa tante Beleoudy.

Maman était dans une exaltation excessive :

— Tu vois que je n’emporte pas un seul objet à lui, rien de ce qu’il m’a donné… J’ai laissé toutes mes bagues… Elles sont là, sur la cheminée…

Elles s’y tenaient en effet, bien rangées, enroulées sur elles-mêmes comme de petits serpents scintillants.

— Tu pars, maman ? m’écriai-je avec stupeur.

— Oui, oui, je pars. Après ce qui s’est passé, tu comprends que je ne peux plus rester ici !

Mais je ne comprenais pas du tout. Quel âge m’attribuait-elle donc, ma mère, dans son affolement, et pour qui me prenait-elle ?

— Tu pars pour longtemps ?…

Elle recula comme si je l’avais frappée du poing.

Sa voix trembla.

— Non, non, pour quelques jours seulement… Je… je… reviendrai bientôt…

— Emmène-moi alors !

— N… Non, je ne peux pas, mon petit, je ne peux pas…

— Mais chez qui vas-tu alors ?

— Chez une amie…

— Tu vas chez madame de Thieulles, m’écriai-je, presque satisfait d’entrevoir quelque chose de réel dans cette inexplicable folie.

— Oui, oui, c’est cela, chez madame de Thieulles.

Mais elle le dit d’une voix si gênée et si distraite que je compris bien qu’elle ne me disait pas la vérité. D’ailleurs, ce n’était point chez madame de Thieulles qu’elle pouvait aller ainsi s’établir !

— Mais pourquoi pars-tu ? criais-je obstinément.

— Après ce qui s’est passé, tu comprends bien, Léon, que je ne peux plus rester ici. Ton père a besoin de se calmer, je le laisse quelques jours, et puis je reviendrai… Oui, je reviendrai… Il sera tout-à-fait tranquille, alors… Oh ! oui, s’écria-t-elle, d’une voix déchirante, je t’assure que je reviendrai…

Elle continuait à emballer, comme au hasard, des choses hétéroclites qu’elle sortait de ses tiroirs, une rose de Jéricho, toute sèche et couleur de bois, avec ses racines enchevêtrées et sa grosse touffe de ramilles, un éventail, non, certes, le plus beau, mais un éventail en bois des Îles, qui sentait le poivre et le santal, un miroir de vieil argent, à boîtier Louis XV, des souvenirs sans doute… Et, tout en empilant cela dans son grand sac ouvert, elle parlait, et d’une voix aiguë, avec une agitation de folle, jetait des lueurs troubles et crépusculaires sur ce drame obscur.

— Non, je ne resterai pas un jour de plus dans cette maison. Il m’a dit de m’en aller, je pars. Ton père m’a traitée comme une misérable, Léon ; il ne comprend rien, il n’a ni cœur, ni intelligence ; c’est un morceau de bois comme sa sœur Irma, comme toute sa famille. C’est Irma qui va être contente !… Si tu savais ce que je suis navrée en songeant à la joie d’Irma ! Mais qui s’occupera de toi, mon petit ? C’est abominable, tout cela… Mais aussi pourquoi a-t-il écrit ?

— Qui donc, maman ?

Elle eut un moment de trouble et d’incertitude, puis se laissa de nouveau emporter par sa démence, sa surprise et sa douleur.

— Qui ? Je n’en sais rien, moi… enfin, celui de la lettre ! Je lui avais tant dit de ne plus m’écrire, que j’avais perdu la clef de la boite, il a dû l’oublier, il est si distrait ! Que va-t-il me dire quand il verra ? Est-ce qu’il va pouvoir…

Elle s’interrompit brusquement, me serra dans ses bras à me faire crier, puis enfourna dans le sac une pile de mouchoirs brodés.

— Léon, c’est la faute de ton père, vois-tu ! Il est si ennuyeux ! Et j’ai tellement souffert de cette Irma ! J’avais besoin de distractions, et j’étais si seule, si jeune, si abandonnée… Qui aurait pu imaginer une chose pareille ?… Oh ! Léon, si tu savais ce que ton père m’a dit ! Je m’en souviendrai toujours, toujours… Il n’a pas eu de pitié ! Personne, sur la terre, n’a pitié d’un autre être, il faut se battre à mort… Toi, Léon, promets-moi d’être toujours bon, indulgent, et, plus tard, — sa voix faiblissait et s’entrecoupait, — beaucoup plus tard… d’avoir pitié… de moi…

Elle jeta ces derniers mots dans un sanglot.

— Promets-le-moi… Léon ! Promets-le-moi !

J’aurais dû être éloquent, parler, l’adjurer de ne pas partir, lui représenter notre maison quand elle n’y serait plus. J’étais si ému, si troublé que je ne pus trouver le cri qui l’aurait retenue. Hélas ! c’est dans ces occasions-là que l’on perçoit le mieux la faiblesse de notre nature. Déjà une sourde honte me gênait, je ne sais quelle timidité, une absurde pudeur de montrer mes sentiments réels.

Je regardais maman avec terreur ; ses gestes étaient saccadés et incohérents, elle allait et venait comme une folle, prenait un objet, le mettait dans son sac, le rejetait ensuite au fond d’un tiroir. Il me semblait que des fils de sympathie et d’intelligence se rompaient entre nous ; je ne l’avais jamais vue ainsi, je ne comprenais rien à sa façon d’être.

J’étais sur le bord du canapé ; elle se jeta tout-à-coup à mes pieds et s’agenouilla devant moi :

— Léon, je t’en supplie, plus tard, quand tu te souviendras de tout ça, quand tu comprendras, pardonne-moi, souviens-toi que j’étais bien faible et bien tendre, et qu’il ne faut pas m’en vouloir. Il m’en a voulu, ton père, et regarde un peu tout ce qui arrive. Rappelle-toi que je t’aimais bien ; même si les apparences sont contre moi, ne l’oublie jamais ! Je n’ai jamais aimé vraiment que toi, Léon, je te le jure. Il y a bien longtemps que je serais partie, si tu ne m’avais pas retenue ici… Vois-tu, je serais folle de chagrin, si je pensais qu’un jour, tu puisses me mépriser ou me garder rancune. Ne crois jamais un mot de ce que ton père dira de moi. Les hommes sont tous des menteurs, et si, un jour, tante Irma te dit quelque chose contre moi, réponds-lui que c’est elle qui a rendu mon intérieur impossible et qu’elle est la cause de tout. Pour toi, Léon, je resterai toujours ta petite mère, qui venait te border, chaque soir, dans ton lit…

— Reste, maman, reste ! hasardai-je craintivement.

— Non, il faut que je parte.

— Mais tu reviendras, tu me le promets ?

— Oui, oui… je… reviendrai !

Elle éclata de nouveau en sanglots, et appuyant ses mains sur ses yeux, elle laissa tomber sa tête sur mes genoux. Et je pleurai avec elle, tout en essayant de la comprendre, de la caresser et de la consoler.

La pendule sonna quatre heures. Ma mère sursauta, se leva, courut à son cabinet de toilette, bassina ses yeux et se passa une houppette sur les paupières et sur le nez.

— Crois-tu ? dit-elle en revenant vers moi, j’allais oublier ma boîte à poudre !

Elle l’enferma dans son sac et commença à mettre ses gants. Elle s’empara aussi de son ombrelle… Et, soudain, elle se jeta sur moi, me serra contre elle comme si elle avait formé le dessein de m’écraser, et me regarda longuement, muettement, sans une larme.

— Embrasse-moi, Léon, dit-elle d’une voix étouffée.

Je l’embrassai une fois encore, à travers sa voilette baissée ; elle tapota ses cheveux, des deux côtés de ses tempes, saisit son sac, son ombrelle, murmura :

— Léon, ad… Au revoir, à bientôt, sois sage, aime-moi bien…

Et la voilà partie en courant, comme une petite fille, dans le corridor. Je me précipitai à sa poursuite, mais la porte se referma avec un bruit terrible ; je crus que la maison s’écroulait. Je poussai un cri furieux : « Maman, reviens ! » Trop tard !

Oui, elle était partie, comme cela. J’habitais donc un monde où de telles choses sont possibles, où les mères s’en vont, abandonnant leurs enfants. Elle m’avait dit qu’elle reviendrait, mais d’obscures intuitions m’assuraient le contraire. Je comprenais qu’elle nous avait quittés pour toujours. C’était un mot énorme pour moi, il emplissait toute ma tête d’enfant ; elle était lourde, comme un rocher, avec cette expression-là entre les parois de son crâne. Qui aurait pu croire que cela arriverait jamais ? Maintenant c’était fait, il avait suffi d’un petit instant très court, — un instant que l’on vit comme les autres, — et ce qui est irréparable est déjà passé ! C’est comme un fossé que l’on franchit en courant : on le voit tout d’un coup ; à peine l’a-t-on entrevu, qu’il est derrière nous. Et après, les heures, les jours, les mois peuvent se dérouler, rien ne changera ce qui est accompli. Ces terribles pensées, je ne les formulais pas nettement, mais qu’importe leur expression ? Elles n’étaient pas moins en moi, je les sentais dans mon être, hargneuses, menaçantes, redoutables. Tout arrive. Ma mère, qui ne m’avait jamais laissé une journée entière, s’en était allée pour longtemps, bien longtemps. La rue l’avait prise, la rue hostile, dangereuse, attirante, pleine d’embûches et de guet-apens, que j’avais toujours détestée. Maman marchait maintenant sous le ciel, vers la nuit, vers les étoiles menteuses des becs de gaz que l’on allumerait tantôt. Elle était exposée à tous les dangers, à toutes les épouvantes qui assaillent les êtres, sitôt qu’ils quittent la bonne maison paisible et le rond de lumière dorée que fait la lampe sur la table du soir. Mais moi-même, n’étais-je pas soumis aux mêmes affres qu’elle ? Maman absente, c’était comme si le toit de la maison s’était soulevé, nous laissant aux prises avec le vent, la pluie, les orages, tous les cataclysmes de l’extérieur. Qui me protégerait à présent, qui me défendrait contre la maladie, contre la peur, contre mes cousins Trémelat, — contre la vie, enfin ? Déjà, je me trouvais seul sur notre étage. Élise était dans sa chambre du cinquième. Que ferais-je si on sonnait, si des voleurs entraient ? En vain évoquais-je pour me rassurer l’héroïque conduite des explorateurs et des généraux, dont je lisais alors, avec passion, les exploits : leur exemple ne m’empêchait aucunement de me désoler. Mais quoi ! c’était la première fois que le rideau douillet, commode, caressant, qui m’enveloppait, s’entr’ouvrait et que je voyais la vie, — oui, la vie, cette chose féroce, insatiable, qui broie sans cesse, qui détruit sans arrêt, toujours embusquée, toujours menaçante, la vie, qui est semblable à la rue !

Auparavant, lorsque cette pensée m’effleurait, je courais dans les bras maternels demander aide et protection ; maintenant, j’étais seul…

Et cependant lorsque Élise descendit, je me contins au moment d’aller à elle et de tout lui conter. Un sentiment de fierté, supérieur à mon âge, je ne sais quel orgueil héréditaire, arrêta sur mes lèvres les paroles qui y sourdaient ; je sentis, sans le comprendre, que je ne pouvais rien révéler à Élise de ce qui s’était passé ; une honte inconnue m’interdisait d’y faire allusion.

Je dis simplement que madame était sortie, et j’allai m’enfermer dans ma chambre, attendre l’heure où papa rentrerait et où je lui apprendrais que sa femme était partie, pour bien longtemps, pour toujours, peut-être, à cause de lui. Et j’avais une peur affreuse de ce moment, et je l’attendais quand même, avec une impatience atrocement fébrile.

IX


Quand j’entendis le bruit bien connu de la clef tournant dans la serrure, j’eus un serrement de cœur. En même temps, m’envahirent le désir de m’élancer au-devant de mon père et celui de m’enfuir en toute hâte. Ma terreur s’accentua, quand son pas lourd retentit dans le corridor. Il se dirigea droit vers la salle à manger, où j’étais installé depuis un quart d’heure ; je me levai à son approche, et, comme il entrait, je lui criai, ramassant d’un seul coup toutes mes forces désespérées :

— Maman est partie !

Il marchait encore, il s’arrêta brusquement, comme s’il était arrivé sans le voir jusqu’au bord même d’un abîme et qu’il le trouvât tout à coup à ses pieds. Je répétai sur un ton éclatant, avec un air de revanche :

— Oui, elle est partie !

— Pour où ? balbutia-t-il.

— Je ne sais pas, déclarai-je.

— Mais… pour longtemps ?…

— Elle ne me l’a pas dit.

— Voyons, qu’est-ce qu’elle t’a dit ? fit-il, impatienté.

Je défilai mon chapelet, tout d’une traite :

— Elle m’a dit qu’elle s’en allait parce qu’elle était trop malheureuse ici, parce que tante Irma la déteste et qu’elle a réussi à te la faire prendre en grippe ; voilà ce qu’elle a dit, et qu’elle n’oublierait jamais ta cruauté et que tu l’as traitée comme une misérable et que tu n’as pas de cœur.

— Tais-toi, dit mon père.

Mais pour me parler ainsi, il n’employa pas cet accent rude et bourru dont il se servait quelquefois : non, il murmura ces mots d’une voix basse et navrée, et avec un air de supplication. Il s’était moins assis qu’effondré sur un fauteuil, et il respirait difficilement. Et j’eus soudain une grande pitié pour cet homme. Rentrait-il, le front chargé de menaces ou tout prêt à oublier ces choses mystérieuses dont il avait accusé ma mère ? Je vis bien à son attitude que jamais il n’aurait imaginé sa maison vide. Je distinguai, en un clin d’œil, son désarroi, son incertitude, son angoisse. Ce père, qui commandait, qui était autoritaire et souvent dur, ce maître, le voilà donc maintenant impuissant, écrasé, sans résistance, — plus faible, en vérité, que moi-même !

Alors, Élise entra, et avec la familiarité des vieilles domestiques, conservées longtemps dans la maison :

— Madame ne va pas rentrer ? nous demanda-t-elle.

— Madame ne rentrera pas ce soir, dit mon père.

Il eut pour répondre un sursaut d’énergie, un air de très bien savoir où était sa femme, — le même mouvement de dignité que j’avais eu moi-même, quelques heures plus tôt. Mais Élise ne comprenait-elle pas ce qui s’était passé ? Peut-être en savait-elle plus long que nous. N’importe, nous protégions l’absente, et cela était en même temps très ridicule et très courageux.

— Vous pouvez servir, dit mon père.

Élise apporta la soupe. Quand elle fut au milieu de la table et qu’elle répandit, sous la suspension, sa fumée et son odeur, papa me dit doucement :

— Il faut manger.

Mais il ne remua point et je ne bougeai pas davantage. Nous nous regardions et nous n’osions rien nous dire. C’était la première fois que maman n’était pas présente à un repas, et que nous nous trouvions seuls ensemble, la première fois… C’était une chose terrible, et nous aurions voulu ne pas y penser — oui, mais le moyen ? Comment ne pas regarder cette place vide entre nos deux couverts ? Où était-elle, maman, dans le soir profond d’été, dont la brise fraîche entrait par la fenêtre ouverte et errait autour de nous, comme si elle aussi cherchait quelque chose qui n’y était plus ?…

Qu’il faut peu pour faire un passé d’un présent ! Cela que nous tenions tantôt à bras le corps contre nous, cela maintenant, s’est reculé aussi loin que mes premiers pas et mes premiers souvenirs. Mais, si mes pensées sont chargées d’angoisse, que doivent être celles de l’homme qui est assis en face de moi et qui mêle à son désespoir une âcreté, une torture que je ne soupçonne pas, que je n’ai comprises que bien longtemps après ? Il est là, avec sa barbe qui grisonne, avec ses yeux éteints, il ne parle pas. Par moments, il tourne la tête dans ma direction ; puis son regard se perd, suit dans l’espace, au-delà de la fenêtre, quelque chose, une figure qui disparaît…

Il remplit nos deux assiettes, avec maladresse (c’était toujours maman qui nous servait), et quelques taches graisseuses parsèment aussitôt la nappe. Ensuite, il commence son repas… Mais non, il n’en a pas la force. Où mange-t-elle, à cette heure, celle qui n’est plus avec nous ? Je ne peux rien avaler, non plus. Il me regarde et me dit :

— Petit, il faut manger.

Lui-même se force pour me donner le bon exemple, il verse une cuillerée dans sa bouche et fait un effort pour l’absorber, comme s’il avait mal à la gorge.

— Je n’ai pas faim, lui dis-je.

Je repousse mon assiette. Je vois qu’il voudrait sévir, me forcer à avaler mon potage, mais il serait obligé d’en faire autant, et il n’a pas le courage.

Il sonne, Élise entre et, familièrement :

— Ces messieurs n’ont pas faim ?

— Enlevez la soupe, fait mon père sans répondre plus directement.

On nous sert un plat de viande, entouré de légumes. Papa coupe la viande.

— Tu vas me faire le plaisir de manger un peu.

Mais la même comédie recommence…


Quand la table est desservie et qu’Élise n’est plus là, nous nous regardons tous les deux. Je comprends bien que nous avons le même désir de nous jeter dans les bras l’un de l’autre, mais nous ne le faisons pas : il y a tant de choses entre nous, qui nous séparent, tant de choses que nous ne nous dirons pas, tant de choses que nous ne saurons jamais !

… Maintenant ce passé renaît sous mes yeux, à mesure que j’écris. Bien des détails m’en reviennent. C’est comme un pastel très fin, qui s’animerait lentement et remuerait un peu. Une poussière irisée se soulève autour de moi. Comme cela est triste et charmant ! Les pires heures de ce temps lointain seraient exquises à revivre… Nous ignorions l’avenir et nous nous désolions. Mais l’air chaud et comme imbibé de fleurs de ce soir où maman était partie, — comme je le respirerais volontiers encore ! Oui… Et j’ouvre ma fenêtre pour chercher dans l’atmosphère de la nuit ce quelque chose de spécial que j’aspirais, ce jour-là…

Dehors, c’est l’ombre de l’automne qui pèse. Je la sens lourde et pénétrante, elle sent la boue, la pluie, la fumée d’usine, le charbon, elle entre comme une haleine fétide, comme une odeur de cimetière. Elle est serrée à la manière d’un crêpe, silencieuse, immobile ; il me semble qu’elle a toujours existé et qu’elle existera toujours et que c’est la couleur même de ma vie, cette nuance indiscernable, opaque, terne, unie… Je suis seul et j’écris devant le feu. Je peux refermer ma croisée…

Et, de nouveau, le torrent des images se glisse sous mes yeux à demi fermés ; elles sont promptes et presque joyeuses ; elles sont pareilles à cette chanson plus vive, qui, dans les marches funèbres, interrompt les dures et navrantes harmonies, martelées et plaintives. Et je revois la salle à manger, si grande, ce soir-là, si sonore, où papa maintenant va et vient à grands pas.

Soudain, il se dirige vers l’antichambre et reparaît avec son chapeau à la main, pris d’une décision subite :

— Je sors.

— Où vas-tu ?

— Je vais chez tante Irma.

Alors tout ce que maman m’a dit d’elle revient à moi, je me redresse comme un ressort, je m’écrie :

— Chez tante Irma ? Non, il ne faut pas y aller ! Elle sera bien trop contente, quand elle saura ce qui s’est passé. Tu auras bien le temps de le lui dire, — si maman ne revient pas…

Papa ouvre la bouche, mais je ne le laisse pas parler :

— Vois-tu, papa, maman me l’a dit et redit, c’est tante Irma, qui est cause de tout…

Je ne me rends pas compte du motif qui rend responsable ma tante d’un événement aussi éloigné d’elle, mais je ne le crois pas moins, et papa ne le comprend pas davantage. Pourtant, par la merveilleuse contagion de la foi, il le croit aussi ingénûment que je le lui dis.

— Tante Irma ne saura pas plus que nous où elle est. Alors à quoi bon ? Elle te dira du mal de maman. Est-ce que tu le supporteras maintenant ? Vois-tu, si tante Irma, quand elle viendra ici, dit un seul mot contre maman, je m’en irai, moi aussi, je m’en irai dans la rue…

— Il n’est pas question de cela, dit mon père avec douceur. Personne ne te dira du mal de ta mère, je te le promets, personne… Calme-toi, mon chéri, calme-toi…

Et mon père quitte son chapeau. Il n’ira pas chez sa sœur. Il y renonce. Je vois maintenant combien je suis plus fort que lui. Mais comment ne le serais-je pas ? Aucun doute, aucun soupçon n’ont effleuré mon amour, ma confiance dans celle qui nous a laissés…

— Et puis, dis-je, il ne faut pas t’en aller. Qui sait si maman ne va pas revenir ? Elle a voulu te faire peur, elle rentrera peut-être tout-à-l’heure…

— Tu crois ?

De quel ton naïf il me dit cela ! A-t-il oublié la scène atroce de ce matin ? Mais il n’a plus qu’un désir, que sa femme revienne, qu’elle ne le laisse plus si seul, si désemparé, avec ce pauvre gosse éperdu !

Et nous voici, tous deux, enfantinement, prêtant l’oreille aux moindres bruits.

Plusieurs fois, nous entendons sonner ; la porte s’ouvre, se referme, des pas font retentir l’escalier, notre cœur bat, nous retenons notre respiration. N’est-ce pas elle qui va entrer ? Et, chaque fois, c’est une désillusion nouvelle. Et nous retombons dans le désarroi, avec l’impression morbide que tous ces gens que nous ne connaissons pas se sont coalisés absurdement contre nous, pour nous ravir lentement notre chancelant espoir, — en qui peut-être d’ailleurs n’avons-nous pas foi nous-mêmes !

— Petit, il faut aller te coucher !

Comme mon père me parle avec douceur ! Jamais il n’a employé une voix aussi tendre en s’adressant à moi. Mais non, je ne veux pas me coucher, je resterai là, sur ce canapé. Pourquoi ? Est-ce par caprice ? Par frayeur ?

— Si maman arrive, je veux l’entendre de suite.

— Tu l’entendras aussi bien de ton lit.

— Non. Et puis, je préfère rester avec toi. Est-ce que tu vas te coucher ?

— Plus tard, plus tard !

— Eh bien, moi aussi, j’irai plus tard.

Il n’ose pas me contrarier. Élise a disparu. Un à un, les bruits de la maison se sont tus. Papa tourne toujours autour de la table. Je me suis pelotonné dans un coin du canapé, accroupi contre les coussins. J’essaye de me persuader que maman va revenir, et, aussitôt après, je me répète que c’est fini, qu’elle ne rentrera jamais chez nous, et, je ne sais pourquoi, je revois le parc et le bassin aux cygnes et ce jeune homme maussade et froid, qui avait une canne à tête d’aigle. Est-ce lui qui l’a emmenée ? Et où ? Ils s’en vont dans la nuit, tous deux, sous le ciel plein d’étoiles ; je m’efforce de me les représenter, je crois les voir, ils marchent à petits pas… Oui, oui, je les vois. Mais pourquoi m’imaginais-je que le ciel était plein d’étoiles ? Il est tout noir, au contraire, et il pleut. C’est moi qui m’achemine à côté de maman ; elle n’a qu’un parapluie pour nous deux, et elle m’abrite avec difficulté. La rue monte ; les becs de gaz, en allongeant leurs reflets dans la boue, y tracent de petits chemins dorés ; nous n’échangeons pas une parole. Nous entrons soudain dans une boutique. Des gens rangés y causent ; il n’y a point de comptoir, ni d’objets à vendre. Beaucoup de femmes sont là, assises, et elles parlent toutes à la fois ; je n’entends pas ce qu’elles disent, mais je comprends qu’elles s’entretiennent de maman, elles ricanent, et, certainement, elles disent du mal d’elle. Je veux la défendre et j’ouvre la bouche pour protester, mais aucun son ne sort de mes lèvres : c’est une angoisse atroce que de se sentir brusquement muet. Je me retourne vers ma mère, étonné de son silence. Je vois avec épouvante qu’elle ne m’accompagne plus. Je pousse un cri et m’élance au dehors ; elle court le long des maisons. Je me jette à sa poursuite pour la rejoindre, et, comme, hors d’haleine, je la rattrape, je recule, terrifié… L’être que j’ai suivi, que j’ai saisi par le coude, ce n’est pas maman, que j’ai perdue dans la nuit pluvieuse. Je reconnais le commis de mon père, ce garnement qui ricanait toujours quand je quittais le bureau, comme s’il caressait le rêve de me jeter au bas de l’escalier. Il se réjouit de me voir et veut me prendre par la main, mais je m’enfuis au galop et je réclame maman à tous les échos. La rue est vide, il pleut, personne ne répond, et je marche au hasard dans une ville abandonnée. Je me suis perdu, je cherche ma route, je sais qu’elle existe, mais où ? Et me voici dans ce quartier populaire où Élise m’a souvent conduit, le soir. Je n’y vois pas la foule habituelle ; tout est morne, silencieux, et, comme j’ai peur, je cours éperdument, à travers de longues avenues solitaires, de larges trottoirs boueux… Soudain, une ombre se lève, elle est accroupie, elle grandit, elle est énorme, je reconnais tante Irma, mais effrayante, le poing tendu… Elle l’abat, je roule à terre en poussant un cri, et, quand je rouvre les yeux, je vois ceux de mon père qui se penche anxieusement sur moi. Je suis toujours à la même place sur le canapé, enveloppé d’un grand plaid écossais.

— Dors, petit, dors, murmure papa à mon oreille.

— Et maman ?

— Elle va rentrer, elle va rentrer…

Je referme les paupières. Papa a repris sa marche, de long en large. Son pas monotone et cadencé me berce ; cela fait un bruit régulier et lourd, un murmure de vagues… Et, en effet, je me trouve le long d’une corniche. Mais quel singulier paysage ! Le lit de la mer est à peu près vide. À de gigantesques profondeurs, on aperçoit, en se penchant sur le parapet, de rares flaques pourrissantes ou des amas confus d’algues qui se dessèchent. Et de loin en loin, quelque formidable carcasse de monstre marin, un cadavre de baleine échouée en train de se décomposer sur des pierres. J’ai l’impression que c’est la fin du monde, et, en hâtant le pas, me voici soudain dans un parc assombri de grands arbres, plein d’une foule confuse, qui bourdonne, chuchote, s’entretient à voix basse d’un événement que je ne connais pas et qui semble scandaliser chacun. Parmi tant d’inconnus, je distingue mon oncle Trémelat. Comme il est vieux et voûté ! Mais pourquoi a-t-il une tête d’oiseau, oui, un crâne nu et blanc de héron à long bec. L’avait-il déjà quand je l’ai reconnu ? Tout le monde s’écarte sur son passage, et je vois tout à coup Élise qui sort de la foule et le montre du doigt en criant :

— C’est lui, je vous assure que c’est lui qui est cause de tout…

Alors la foule se fâche, houle, tempête, hue mon oncle affolé ; quelqu’un s’approche, à cheval sur une presse à copier : c’est M. Godfernaux.

— Vous allez me la rendre, s’écrie-t-il, ou vous aurez affaire à moi. Je suis un vieux guerrier. Où l’avez-vous cachée ? Répondez !

Mon pauvre oncle fait des gestes de dénégation, mais il a une tête d’aigle maintenant et se défend à coups de bec contre M. Godfernaux. Et, tout à coup, je me rends compte que c’est moi qui suis sur la presse à copier. Elle tourne en rond, c’est un chariot maintenant, et il file à toute vitesse dans notre salle à manger autour de la table, dont je reconnais bien le tapis vert à dessins noirs filigranés d’or. Le chariot va plus vite encore, sa vélocité est effrayante, je perds la respiration et appelle confusément au secours, mais je suis de nouveau seul, tout seul, entraîné par je ne sais quelle force démoniaque… Le cri que je pousse me réveille. Papa, qui était assis près de moi, se lève. Il me semble qu’il me passe quelque chose de blanc sur les yeux.

— Allons, petit, il faut te coucher.

— Et toi ?

— Moi aussi ; c’est absurde de passer la nuit ainsi. À quoi bon ?

Mais la nuit d’été est si courte ! Je vois le suaire de l’aube s’étirer à travers les fenêtres, comme pour emmailloter le cadavre de la nuit. C’est quelque chose de vide, de pâle, de terne, une lividité égale, triste et froide…

Et docile, épuisé, les membres rompus de courbature, je suis mon père, qui, chancelant et voûté, me conduit dans ma chambre.

X


… Un jour viendra, je le sais, tout proche, hélas ! un jour où la terre, épuisant sa chaleur, éteignant son foyer central, accueillera dans son sein les glaces définitives. L’humanité, pétrifiée par le froid, harcelée par le vent, ira chercher son calorique et sa force dans les entrailles du globe et, au fond de la nuit, oublier la nuit même. Alors la lumière diminuera comme une lampe qui manque d’huile, et ces êtres orgueilleux, qui ont cru progresser sans fin sous le ciel sans limites, remonteront à pas lents le chemin déjà parcouru. Venus de la bête, ils retourneront mornement vers leur source. Toutes leurs acquisitions, ils les perdront, une à une. Ils n’auront plus que deux ennemis, comme à l’aube des temps : le froid et la faim ; et le jour viendra, le jour, tout proche, hélas ! où le dernier homme disparaîtra de l’univers, ne laissant aucune trace de son passage. Comme sa sœur, la Lune, la vieille Terre roulera à jamais son cadavre inutile dans le gigantesque cimetière de l’Infini. Il n’y aura plus en elle que l’effroyable solitude et le formidable silence de ses déserts glacés et de ses grèves arides où ne battra plus que la Mort.

Alors rien ne demeurera de tout ce que nous avons connu, aimé ou admiré, de tout ce qui, souvent, nous a paru plus précieux que notre vie même ; ni œuvres d’art, ni monuments, ne seront plus visibles dans cet abominable pulvéroir, dans ce monstrueux ossuaire. Que restera-t-il de nos désirs, de nos passions, de nos rêves, de notre éternité si provisoire ? À quoi cela aura-t-il servi, que la passion de tant d’hommes ait dressé de siècle en siècle cette Beauté que l’on crut immortelle ? Rien ne fondra l’amas des glaces accumulées. À l’évolution succédera l’immobilité, au mouvement la stupeur. Qu’importera, alors, que j’aie existé ou non, souffert ou non, oublié quelques années plus tôt ou quelques années plus tard et à quoi sert, par conséquent, que j’écrive, ce soir si pénétrant et si voilé, ce que j’ai connu de la dure vie au temps de ma lointaine enfance ?

Et pourtant, comme un naufragé à une épave, je m’accroche à mes souvenirs, je me cramponne à leur masse réelle, j’ai besoin de leur poids dans ma vie. Déjà, l’oubli m’étreint. La mort est en chacun de nous, qui fait son œuvre. Quand son travail cesse, nous disparaissons, mais nous mourons chaque jour un peu ; la mort n’est pas une intruse introduite par effraction, au déclin de notre vie, elle est notre compagne constante. Chaque instant la prépare. Et c’est pour retarder son œuvre que je fixe à présent pour moi seul ce qui me revient du passé, de ce passé que je bois à genoux, penché vers lui comme l’on fait vers une source, une source tarissable que j’aspirerai de toutes mes forces, jusqu’à ce que son courant s’épuise, que son eau se raréfie, et que pour jamais elle s’arrête. Du moins, quelques années encore, je trouverai ici, à peine séchées, presque pas mortes, les algues que son flot charriait…


Le lendemain de cette longue nuit d’attente, je m’éveillai comme d’une maladie, brisé, incertain, encore ignorant de ce je ne savais quoi qui rendait mes membres si lourds et ma pensée si douloureuse. Un chagrin persiste en nous, même quand nous l’oublions. Nous le sentons, sans songer à lui. Il y a des gaietés momentanées qui portent ainsi une intolérable tristesse, comme une vague joyeuse peut porter un invisible cadavre.

Et soudain, avec la lumière révélée, avec les bêtes lumineuses du soleil entrées dans ma chambre, comme des troupeaux indomptés et vivants, le souvenir me revint, le souvenir du drame qui tourbillonnait au milieu de nous, comme un gouffre tournant sans fin, creusant le pauvre sol fragile de notre sécurité et de notre repos.

Alors il me parut une fois de plus que tout cela n’était qu’un cauchemar, une vision de la nuit sinistre, et que j’allais me réveiller tout autre que celui que je me rêvais, que j’allais me retrouver un enfant heureux et satisfait, un enfant dont la mère n’était pas partie.

Et je restais au lit paresseusement. Rien ne m’attendait au dehors que la vie inconsciente et brutale et le dur choc de la réalité.

Ah ! j’aurais voulu que l’homme pût reculer par le chemin qui l’a conduit, qu’il fût aussi facile de marcher en arrière qu’en avant, et j’aurais refait tranquillement, par ce matin d’été, la bonne route, sans dangers sournois et sans traîtresses embûches, la bonne route où l’on s’avance, ayant la main de sa mère dans la sienne, au milieu des jeunes fleurs fraîches, sous le soleil si calme, dans la campagne si reposée, en oubliant le jour effroyable où, sur la terre, tout sera mort, jusqu’au nom même de l’Amour, jusqu’au souvenir d’un passé !

Et, comme je rêvassais dans mon lit, hésitant devant ce fardeau de douleur à reprendre, Élise entra. Je jetai sur elle un regard anxieux, comme si elle m’allait m’annoncer une grande nouvelle :

— Eh bien, monsieur Léon, il faut vous lever…

J’avais sur les lèvres de lui demander si maman n’était pas rentrée, mais quoi ! ne savais-je pas aussi bien qu’elle que rien de nouveau n’était survenu, que nous étions toujours là, à attendre, à nous tourmenter ?

Et puis, j’avais la dignité de la maison à conserver.

— Est-ce que madame doit rentrer aujourd’hui ? demanda hypocritement Élise.

Je serrai les dents pour lui cacher mon émotion.

— Je ne crois pas, dis-je, d’une voix tremblante ; maman restera encore quelques jours dehors…

Élise sortit, et, quand elle fut dehors, je rejetai les couvertures et sautai à bas de mon lit…

Quand j’entrai dans la salle à manger, mon père y était encore. Assis devant sa tasse vide, il avait les yeux rouges, la paupière cernée, les traits tirés et vieillis. Nous nous embrassâmes.

— Tu as un peu dormi, mon petit ?

— Mais oui, et toi, papa ?

— Moi aussi, fit-il, et il mentait avec un bon sourire.

Nous parlâmes de choses indifférentes, mais je voyais bien qu’il voulait me demander quelque chose et qu’il n’osait pas. Il se hasarda enfin :

— Dis-moi, Léon, personne ne venait ici, quand je n’y étais pas, — que tu ne connaisses pas ?

— Personne, papa.

— Et, quand vous sortiez, vous ne rencontriez personne ?

— Personne !

Je pensai bien un peu au monsieur du parc, à celui dont la canne avait pour manche une tête d’aigle, mais nous ne l’avions vu qu’une fois, et, d’ailleurs, à quoi bon en parler ?

Papa reprit sa méditation, puis, au bout d’un quart d’heure de silence :

— Si j’allais voir une amie de ta mère, peut-être me dirait-elle chez… où elle est allée…

Je hochai la tête :

— Non, vois-tu, il vaut mieux ne pas y aller.

Et je ne sais trop pourquoi je répondis ainsi. Du fond de mon ignorance, quelle soudaine sagesse me venait, quelle intuitive expérience ? Moi aussi, j’espérais que maman était chez cette amie dont elle m’avait parlé vaguement, mais je n’y croyais pas. Et je n’ignorais pas non plus que, lorsque papa serait allé chez elle et qu’il ne l’y aurait pas trouvée, ce serait fini, qu’il n’y aurait même plus cette pauvre petite espérance pour s’agiter ainsi devant nous, comme un vacillant feu follet, — cette malheureuse espérance à laquelle je me cramponnais de toutes mes forces d’enfant perdu…

Et, ensuite, j’allai mornement accomplir les gestes habituels de la matinée, en attendant l’heure où papa irait au bureau. Il n’en finissait pas de se préparer, comme s’il attendait quelque chose, — mais est-ce que dans la vie, nous n’attendons pas tous quelque chose, ce je ne sais quoi pour lequel nous vivons, pour lequel nous jetons derrière nous, comme Deucalion des pierres, les jours après les jours, écorces vidées, pauvres dépouilles, en guettant sans trêve le jour riche, plein, fabuleux, où nous atteindrons enfin tout ce que nous aurons toujours espéré ?… Avant de partir, papa vint m’embrasser dans ma chambre. À ce moment, on sonna. Il devint pâle.

— C’est le laitier, dit-il, d’une voix mal assurée, comme si, en supposant un autre événement, il l’eût empêché de se réaliser, avec cette vague crainte superstitieuse que nous avons tous, et que nous donne cette vie âpre qui ne cherche méchamment qu’à nous décevoir.

Mais Élise vint nous dire mystérieusement : — Il y a une dame qui veut voir monsieur.

Papa ne fit qu’un bond au salon, et je l’y suivis. Madame de Thieulles était là, coquette, élégante, parfumée, comme à son ordinaire.

Elle souriait :

— Oui, c’est moi, je pense que vous m’attendiez…

— Si, si, balbutiait mon père, et il n’eût pas su dire lui-même s’il l’attendait vraiment ou non.

— À la bonne heure ! fit madame de Thieulles, avec son beau sourire. J’ai à vous parler, cher monsieur ; me permettez-vous ?…

Il l’introduisit dans son cabinet, mais, comme elle y entrait, elle revint brusquement à moi et se baissa pour m’embrasser :

— Léon, me dit-elle, tout bas, tout bas, j’ai un beau secret pour toi : ta maman va revenir !

Quel trésor je tenais dans mes petites mains, en regagnant ma chambre, quel admirable secret que j’étais seul à savoir ! J’étais comme le porteur obscur d’une grande chose : Maman allait revenir !

Mais du temps passait, — ce temps qui me semblait si long, c’étaient quelques minutes, sans doute, et maman ne revenait pas, — peut-être, naïvement la supposais-je derrière la porte, — et madame de Thieulles ne sortait plus du cabinet de papa. Je commençai à m’inquiéter et je quittai ma chambre. Aucun bruit. Je me troublai davantage, et j’allai jusqu’au fond du corridor ; on parlait à voix basse dans la pièce fermée, et, soudain, j’entendis la voix de madame de Thieulles : elle était en même temps douce et mordante, j’en ai encore aux oreilles — depuis tant d’années ! — le timbre singulièrement émouvant :

— Ce n’était qu’un ami, je vous le jure, monsieur, vous pouvez me croire…

À cela, mon père répondit une chose que je n’entendis point, et la belle voix sonore et veloutée de madame de Thieulles reprit :

— Non, vous ne comprendrez jamais cela, vous autres, les hommes… Un mari n’est pas un ami. Il faut autre chose aux femmes, autre chose, quelqu’un de plus proche d’elles et de plus confidentiel, une sorte de complice et de confesseur, quelqu’un qui les comprenne sans jamais les blâmer, qui soit uniquement pour elles…

On remua un meuble, je crus que l’on allait sortir, et, honteux que l’on pût me soupçonner d’écouter derrière une porte, je décampai au plus vite. Un long moment passa encore. Enfin j’entendis un bruit de serrure ; madame de Thieulles m’appela. En m’embrassant, elle me dit à l’oreille :

— Sois très bon pour eux, vois-tu. C’est pour toi qu’elle revient, et c’est pour toi qu’il tient à elle. Ne l’oublie jamais…

Je ne comprenais pas bien, mais je fis des hochements de tête affirmatifs. Oui, je ne l’oublierais pas, je n’oublierais rien… Je ne l’ai pas oublié encore. Est-ce qu’on oublie son enfance ?

Mon père accompagna madame de Thieulles à la porte. Elle eut, en le saluant, un sourire ambigu et malicieux, ce demi-sourire de côté qu’un regard moqueur accompagne, et où j’ai appris ensuite que l’on peut lire la satisfaction éprouvée à faire passer un mensonge au rang de vérité indiscutable. Mais laquelle des paroles de madame de Thieulles était dans ce cas ?

Mon père revint vers moi, l’air grave, en même temps, et joyeux.

— Sais-tu ce que madame de Thieulles m’a dit ?

J’étais plein de mon importance :

— Oui, oui, je le sais.

— Ah ! si tu te doutais du poids qu’elle m’a enlevé du cœur ! Ouf ! depuis tantôt, je ne suis plus le même homme… Il me semble que j’ai vingt ans de moins…

— À quelle heure maman sera-t-elle là ? m’écriai-je impatiemment.

— Bientôt, bientôt… Elle peut arriver d’un moment à l’autre… Comme tu le penses, je n’irai pas au bureau, ce matin. Je vais envoyer Élise avec un mot pour Godfernaux ; je lui expliquerai ce qu’il y a à faire… Tu ne te figures pas, Léon…

Mon père était en veine de bavardage, mais je n’avais pas l’oreille à l’écouter.

— Oh ! papa, fis-je, je t’en supplie, ne parlons plus. Nous ne l’entendrions pas marcher dans l’escalier… Je t’en prie. Tais-toi. Attendons…

XI


Et nous attendîmes longtemps…

J’ai, depuis lors, attendu souvent dans ma vie et bien des choses qui ne sont jamais venues, mais aucun jour aussi intensément que celui-là. Quand on est jeune, le temps donne l’impression d’être immense ; à mesure que l’on grandit, c’est lui qui se rapetisse ; il devient mesquin et court, il se réduit à notre misérable proportion.

Cependant, la veille déjà, j’avais compté les minutes. Hélas, c’était alors une attente noire comme un trou de mine, aveugle, menaçante, tandis que, maintenant, elle était lumineuse, gaie comme un jardin en fête, mais si fiévreuse, si impatiente…

Et je ne sais combien cela dura. Papa, pour cacher son trouble, se tenait derrière un journal grand ouvert, comme s’il avait eu la tête à surveiller les agissements de Guillaume II. Moi, j’avais l’air de jouer, mais ni l’un ni l’autre, j’en suis sûr, nous ne songions à ce que nous faisions. Nous avions l’ouïe en suspens, nous guettions les moindres bruits de l’escalier…

Et puis cela arriva comme un coup de foudre. Nous n’avions rien entendu, quand le coup de sonnette nous mit debout. Et nous voici tous deux à la porte, et nos mains se cognaient en tâtonnant pour trouver la serrure. Enfin, nous pûmes ouvrir, et maman fut dans nos bras. Je crois bien que nous pleurions un peu, et il me semble qu’en embrassant son mari, elle lui dit : « Pardon, Joseph ! » mais je n’en étais pas sûr et j’en doute tout-à-fait aujourd’hui.

Quand nous nous retrouvâmes tous les trois au salon, maman nous raconta longuement l’emploi de son temps depuis la veille, et comment, affolée par la scène de son mari et ne pouvant lui prouver, malgré les apparences contraires, qu’elle n’avait aucun tort, elle avait couru chez madame de Thieulles, qui avait pris soin d’elle, l’avait consolée, et, lui promettant de tout arranger, retenue jusqu’à ce matin. Elle ne nous dit pas pourquoi elle n’était pas rentrée la veille, et papa ne le lui demanda point. Je supposai qu’elle avait dû arriver chez madame de Thieulles trop tard pour revenir ensuite chez elle ; mais qu’avait-elle fait avant de se rendre chez madame de Thieulles, puisque j’avais bien compris, malgré ses paroles, qu’elle n’était pas partie pour aller chez elle ?

Cependant maman nous donnait de longues explications sur sa journée, et, à l’entendre, elle avait tout à fait l’air de dire la vérité. Et mon père buvait toutes ses paroles. Je compris, ce jour-là, qu’il l’aimait et ce qu’il avait dû souffrir de sa fugue, mais je compris aussi que ce n’est pas tout que d’aimer, et qu’il faut être adroit avec les êtres, et que, lorsque cette crise serait complètement finie, il ne serait pas plus habile ni plus fin avec elle. De tout ce qui s’était passé pendant le repas et de la terrible lettre, nul ne souffla un mot. Avant de se mettre à table, ils allèrent un moment dans leur chambre et ils causèrent à voix basse pendant une demi-heure. Quand ils revinrent, maman avait l’air radieux, et elle avait remis toutes ses bagues, laissées, la veille, sur la cheminée. Je m’étonnai un peu, dans mon ingénuité, que papa, qui avait souvent tenu rigueur à sa femme pour des vétilles, ne lui en voulût pas davantage de nous avoir laissés dans l’incertitude et l’angoisse pendant près d’un jour, mais aujourd’hui je ne m’étonne plus de rien, et je ne savais pas alors que, lorsque l’on a imaginé le pire malheur, on est tout content d’en avoir eu un moindre.

Élise, pendant le déjeuner, promenait sur nous des regards sournois. Elle ne comprenait plus du tout ce qui s’était passé, mais qu’avait-elle besoin de comprendre ?

Après le café, mon père s’excusa de partir plus tôt que de coutume ; il n’était pas allé au bureau, le matin, et il était pressé de voir ce qu’on avait fait sans lui. Il embrassa longuement sa femme, comme pour s’excuser de ses soupçons et des torts qu’il avait eus envers elle. Maman envoya Élise chercher son sac chez madame de Thieulles, surtout, je pense, pour lui bien prouver que c’était là qu’elle s’était réfugiée. Et puis elle resta oisive et rêveuse, elle n’était plus gaie comme tantôt, elle avait cet air que l’on prend lorsque l’on vient d’accompagner quelqu’un dans une gare et que l’on rentre chez soi, sans but, sans désir, tout entier encore au bruit cruel des portières que l’on ferme et au sifflet des machines. La brise jouait avec un des rideaux de la fenêtre ouverte, j’étais assis sur le canapé, et je regardais maman. Comme elle avait l’air souffrant et triste ! Elle était pâle, d’une sorte de pâleur grise que je ne lui avais jamais vue. Un large cercle noir entourait ses paupières.

— Tu n’es pas contente d’être revenue ici ? lui dis-je avec un douloureux élancement au cœur.

Elle eut un sourire contraint :

— Mais oui, mon petit.

— Tu as l’air fatigué.

— Je n’ai pas dormi, cette nuit.

Je n’osai insister, je sentais bien qu’autour de moi se jouaient des puissances plus fortes que nous, et j’en avais peur. Il y avait encore bien des choses menaçantes dans l’air de la maison. Je croyais qu’une fois maman revenue, tout irait pour le mieux et que ce passé équivoque serait aboli.

Déjà, je n’y songeais plus, et papa ne semblait pas s’en souvenir ; mais qu’avait-elle donc, maman, à ne pas oublier ? Quoi ! c’était là tout son plaisir d’avoir retrouvé son intérieur, son fils, des souvenirs précieux et doux ? Et j’étais sourdement furieux. Mais, quand je levais les yeux sur elle, et que je voyais son air absent, ses yeux vides et meurtris, sa lassitude, j’avais envie de l’embrasser, parce que je comprenais qu’elle avait un grand chagrin, qui devrait toujours, toujours, rester inconnu. À la fin, elle se leva et vint vers moi, comme si elle comprenait mes tristes pensées.

— Et vous, qu’avez-vous fait ici ? demanda-t-elle en s’asseyant près de moi et en me prenant sur ses genoux, bien que je fusse bien grand pour cela.

Alors je lui racontai la manière dont j’avais reçu papa à son retour, et son trouble et notre attente, et cette interminable nuit d’été et nos rêves. Parfois elle souriait et paraissait toute joyeuse, quand je lui disais que j’avais rapporté textuellement ses propos à mon père, tantôt elle soupirait, et je voyais ses yeux s’embuer d’une sorte de brouillard. Lorsque j’eus terminé mon récit, elle me serra passionnément contre elle :

— Mon pauvre petit, tu ne m’en veux pas trop ?…

Je l’embrassai pour toute réponse.

— Je t’ai fait souffrir, c’est vrai : pardonne-moi, mais j’ai tant souffert aussi ! Vois-tu, la vie n’est pas comme on la rêve. C’est une pauvre chose ! Maintenant je n’ai plus d’illusions…

Elle se mit à pleurer. Quelle poupée avait-elle donc encore cassée, la pauvre enfant ?

— Quand tu seras grand, me dit-elle, ne promets jamais rien à personne. C’est trop dur ensuite lorsque l’on voit qu’on s’est trompé et que les gens qui vous ont promis ne peuvent pas tenir. C’est lâche !… On prend les femmes comme ça, avec des promesses et des serments, et l’on ne se soucie guère ensuite de leur faire de la peine ou non… Je sais bien qu’on n’a pas toujours de la mauvaise volonté, il y a des cas vraiment où l’on ne peut pas faire ce que l’on désire, mais alors on ferait bien mieux de laisser les gens tranquilles et de ne rien leur promettre. Ne prends jamais cette responsabilité, Léon, c’est trop cruel…

Elle parlait rêveusement, comme si elle s’adressait à quelqu’un autre que moi ; — sans doute s’adressait-elle au Léon qui, jeune homme, s’en irait un jour, échappé à sa surveillance, la moustache au vent et possesseur à son tour de ce je ne sais quoi de terrible et de doux qui fait pleurer les jeunes femmes.

— Non, répétait-elle, il vaut mieux dire la vérité tout de suite et qu’on ne peut rien, et ne pas s’engager. Parce qu’après, quand on s’en va, on sent que la vie est finie, et c’est atroce : toutes les maisons semblent se fermer devant vous…

Je ne comprenais plus rien. N’était-elle pas allée chez madame de Thieulles ? Je le lui demandai.

— Oui, je suis allée alors chez madame de Thieulles, mais si je n’avais pas eu une amie aussi fidèle, aussi dévouée, où aurais-je fait tête ? Et si Gabrielle n’était pas venue tout arranger ici, ce matin ?

Elle ne poussa pas plus loin ses hypothèses, et elle passa dans son cabinet de toilette où je l’entendis remuer de l’eau et agiter des flacons. Et j’éprouvai dans ma joie une subtile tristesse qui l’empoisonnait, comme cette odeur amère qui, cachée dans les plis somptueux d’une belle étoffe ancienne, nous donne un sentiment de mélancolie, même quand sa vue magnifique nous enchante. C’est que dans toute ma sensibilité enfantine, bouleversée et, pour ainsi dire, mise à nu par les récents événements, et plus affinée encore par l’angoisse, la fatigue physique et la première perception de malheurs trop lourds pour les faibles épaules humaines, j’avais entrevu cette chose effroyable qu’est l’isolement de chaque être et son caractère incommunicable. Mais je ne saisissais pas alors, comme je l’ai deviné depuis, que cette torture de la solitude morale où nous nous débattons à mort, je ne l’avais que parce que ma mère en avait souffert plus que moi et avait tout fait — hélas ! — pour échapper à son angoisse. Et j’avais la sensation douloureuse, humiliante, toute neuve, que je n’étais pas tout dans la vie de ma mère, qu’elle avait des préoccupations, des soucis et des actes qu’elle me cachait, et qui n’avaient pas ma personne pour unique objectif ; et depuis, toujours, dans toute affection, dans tout amour, j’ai retrouvé cette émotion abominable, ce goût de cuivre dans la coupe d’or, la pensée que l’on n’est jamais que peu de chose dans la vie de l’être que l’on adore et qui nous adore, et que l’on ne connaît presque rien de celui que l’on aime le mieux, et que l’homme est intransmissible à l’homme, et qu’il n’y a peut-être pas eu au monde deux cœurs qui se soient entièrement compris.

Mais maman voulait changer de robe, et je quittai sa chambre. Au long de l’abominable nuit, j’avais rêvé que, ma mère de retour, ce serait une fête perpétuelle, que toutes les difficultés seraient aplanies et qu’il n’y aurait plus que du bonheur dans la maison…

Et voici que maman était revenue, et mille inquiétudes et mille ennuis vagues flottaient dans l’air, et j’étais triste et vaguement endolori.

Ce qui est advenu est advenu. On n’efface pas le passé. Désormais, dans ma vie, comme dans celle de mon père, il y aurait toujours, toujours, ce souvenir que maman s’en était allée, un jour, et que toute une nuit, nous n’avions pas su si elle reviendrait ou non.

Pour la première fois j’avais eu l’impression que rien n’est solide sous les pas, que tout est bâti sur le sable et que les plus solides fondations ont une base fragile et chancelante… Fragile et chancelante, ma mère, l’avait été, et toute la maison avec elle ! Maintenant l’édifice semblait renforcé, la grande tourmente avait passé et l’avait laissé intact, après l’avoir ébranlé et lézardé ; mais qui nous promettait qu’il ne surviendrait pas quelque tempête nouvelle, quelque orage plus fort et plus brutal, qui emporterait tout, cette fois ?

Là-dessus on sonna, et Élise introduisit ma tante Trémelat. Je ne l’avais jamais vue aussi rouge : elle semblait sur le point d’éclater, de petites gouttelettes couvraient son visage, comme l’envers d’un couvercle de bouilloire, quand l’eau bout.

Elle cria aussitôt, d’une voix aigre :

— Eh bien, Jeanne, qu’est-ce qui vous arrive ? On ne vous voit plus. Voici trois jours que Joseph n’a pas paru, ni vous non plus. Ma parole, on pourrait crever sans que vous daigniez seulement faire un geste de la main…

Maman, décidée à rester calme à tout prix, — sa situation n’était pas déjà si fameuse ! — avait passé une de ses bouclettes autour de son doigt et l’y enroulait lentement.

— Il fait si chaud ! Nous ne sortons pas beaucoup…

— À d’autres ! s’exclama ma tante, en fureur, vous étiez hier, au bout de la ville, à cinq heures. On vous a vue. Vous descendiez les Allées pour prendre une petite rue. Vous n’aviez pas si chaud, par conséquent…

Maman devint pourpre, et je la regardai avec stupéfaction. Ce n’était pourtant pas dans ce quartier qu’habitait madame de Thieulles…

— Je cherchais une brodeuse dont on m’avait donné l’adresse.

Une brodeuse, hier, avec tout ce qui s’était passé ? J’eus un sentiment d’accablante tristesse. Maman mentait. Je la regardai encore, et alors elle jeta sur moi un regard si suppliant et si navré que je baissai les yeux et n’osai plus, d’un moment, les lever sur elle. Tout cela était au-dessus de mes forces.

— Puisque vous alliez si loin chercher une brodeuse, fit ma tante en ricanant, vous auriez aussi bien pu venir chez moi… Et ce petit, toujours aussi pâlot ! Tu ferais bien mieux de prendre exemple sur tes cousins, Léon : eux, au moins, ils sont robustes et ils ont de belles couleurs. Mais vous aussi, Jeanne, comme vous êtes pâle ! Je ne sais pas ce que vous avez tous à être verts comme cela, on dirait que vous avez veillé un mort !

N’était-ce pas un rêve mort que chacun de nous avait veillé, en effet, cette nuit-là, dans le regret et dans l’angoisse ?

— Vous feriez bien mieux de faire vos paquets et de venir nous rejoindre en Savoie ; nous partons lundi prochain, arrangez-vous pour être prêts. Nous filerons ensemble… J’en dirai un mot à Joseph…

— Joseph ne compte pas aller en Savoie, cette année-ci, répondit ma mère.

— Et pourquoi ?

— Il ne peut pas s’absenter longtemps, nous ferons un petit voyage. D’ailleurs, Joseph préfère passer quelques jours dans un endroit où nous soyons seuls…

Je crus cette fois que ma tante Trémelat allait éclater comme une chaudière : elle s’écria, d’une voix tonnante :

— Seuls ? Cela signifie un endroit où vous ne serez pas avec nous ? À votre aise, ma chère ! Il paraît que notre société vous est pénible, puisque nous vous gênons à ce point. Il faut le dire carrément : nous n’avons qu’à ne plus nous voir, c’est bien facile, ce n’est pas moi qui le regretterai…

— Ni moi, aurait pu répondre ma mère, si elle avait répondu avec franchise. Mais elle se contint, déguisa son sentiment et répondit avec une grande douceur :

— Ce n’est pas cela que j’ai voulu dire, Irma, vous n’avez pas compris ma pensée. Joseph ne veut pas passer deux mois dans un hôtel où il y a du monde, où il faut s’habiller, causer, voir des êtres indifférents. Vous savez comme il est sauvage, et, cette année, il est vraiment fatigué, il a besoin de repos…

Ma tante Trémelat finit par s’apaiser, et, après avoir décoché quelques méchancetés vagues sur les femmes qui n’ont pas de tête et les enfants qui n’ont pas de santé, et les gens qui ne veulent jamais qu’écouter leurs caprices, et sur les rues où on ne sait jamais ce que vous faites, elle s’en alla. Et maman s’étendit sur sa chaise longue et regarda la journée qui s’en allait comme un fleuve s’écoule, emportant à la dérive tant de choses qui ne reviendront plus et que la grande mer attend pour les engloutir à jamais…


Papa rentra plus tôt que de coutume. Il était si content de trouver sa femme et son fils, dans ce foyer qu’il avait cru détruit, qu’il ne semblait se souvenir de rien. Maman lui raconta la visite de ma tante, avec ses diverses péripéties, en omettant toutefois la rencontre inattendue de la veille. Mon père fut héroïque et tout-à-fait à la hauteur des circonstances :

— Irma nous embête, proféra-t-il, et si elle continue, j’irai lui dire qu’elle ne mette plus les pieds ici…

Nous savions bien, maman et moi, qu’il n’en ferait rien, mais un tel propos était le plus grand sacrifice qu’il pût faire à sa femme, et je crois qu’elle lui en fut reconnaissante.

Nous passâmes dans la salle à manger. La soupe trop chaude fumait vers le plafond. Aucun air frais n’entrait par la fenêtre ouverte. Le ruisseau de la rue tintait gaiement sur les cailloux. On entendait jouer du piano quelque part, et cela donnait cette sorte de mélancolie oisive et douce des musiques qui s’évadent dans la nuit d’été.

Maman luttait contre le sommeil. Ses paupières se fermaient malgré elle. Elle laissait lentement tomber sa tête, puis, réveillée en sursaut, la relevait et riait.

— Comme j’ai sommeil ! dit-elle.

— Tu ne manges pas, Jeanne ?

— J’ai trop sommeil !

Elle lutta un moment encore, puis enfin se laissa aller, et, s’abandonnant doucement, — ah ! plus doucement qu’un enfant ! — elle posa ses deux bras sur la table et son front sur ses bras.

— Laisse-la dormir, me dit mon père.

Nous finîmes de dîner sans bruit, avec des gestes délicats et muets comme en ont les chats, tant nous craignions de troubler le repos de celle qui dormait…

Et, après avoir plié sa serviette, mon père s’approcha de sa femme, la souleva, (je ne l’aurais jamais cru aussi robuste), et l’emporta dans sa chambre pour la coucher. Maman eut un petit mouvement comme pour se réveiller, puis, avec un geste inconscient et câlin, elle rejeta sa tête décoiffée et lourde contre l’épaule de son mari…

XII


Et ensuite, il y eut des années et des années, lentes, puis plus rapides, puis plus fiévreusement hâtées, à mesure que j’étais moi-même moins enfant.

Et je revis souvent, dans ma mémoire, mon père comme je l’avais vu, ce soir-là, emporter sa femme entre ses bras, si légère, si enfantine. Et légère et enfantine, elle le resta longtemps, et je crois même toujours. Quand elle rentrait, au déclin de l’après-midi et que j’étais plus grand, je ne lui demandais jamais, comme mon père le faisait machinalement : « Qu’as-tu fait, aujourd’hui ? » parce que j’avais peur qu’elle hésitât au bord d’un mensonge, et peut-être, pourtant, n’a-t-elle plus jamais menti, je ne sais pas…

Et les choses se pacifièrent peu à peu, du temps passa, il y eut un déchirement et une séparation, et je restai seul avec ma mère, mais, l’année suivante, ces deux êtres, qui s’étaient réunis Dieu seul sait pourquoi, se retrouvèrent pour ne plus se quitter. Cela se passa dans un jardin bas et humide, dans le même jardin sombre où chacun, tour à tour, a sa place. C’était à la fin d’un automne très froid, si trempé lui-même de larmes que les feuilles mortes ne se séchaient pas, mais pourrissaient dans la boue. C’était à la fin d’un automne très maussade et très pluvieux, et j’ai de bonnes raisons pour me souvenir de lui…


Je voyageai, et, un soir, me trouvant à Paris et me sentant atrocement seul et abandonné, par désœuvrement et avec l’espoir de me distraire peut-être un peu, j’entrai dans un café-concert. Je suivis la foule du promenoir, indifférent, ennuyé, bousculé par les femmes. Las de cette cohue, je m’installai dans un coin plus tranquille. Près de moi, un homme était assis devant une table où moussait un bock. Il se tenait légèrement voûté et regardait en face de lui, sans rien voir. De sa canne, il faisait machinalement des dessins sur le sol. Je ne sais pourquoi il leva la tête, nos yeux se croisèrent, il fixa sur moi un regard dur, aigu, pénétrant, sans indulgence et sans sympathie. Je tressaillis. Ce regard semblait forcer ma mémoire, venir du fond de mes années. Où donc l’avais-je vu ? Cette figure m’était étrangère, mais non point ces prunelles profondes et douloureuses. Je considérai mieux l’inconnu, il semblait triste, il était vêtu avec négligence. Mais, comme dans un moment de distraction, il avait laissé tomber sa canne, je m’aperçus qu’elle portait à la poignée une tête d’aigle.

Et soudain, un brusque éclair me montra le grand jardin baigné de soleil, le lac où se promenaient les cygnes, je revis ma jeunesse et ma mère avec sa plus belle robe, — celle que mon père aurait tant voulu qu’elle portât le dimanche…

À ce moment, l’inconnu m’examina de nouveau, comme en cherchant. Mes yeux trop bleus dans une figure brune, que lui rappelaient-ils ? Sans doute fixais-je sur lui le même regard étonné, curieux, indécis que l’enfant d’autrefois. Comment ne m’eût-il pas reconnu ? Ma ressemblance avec ma mère était si frappante ! Et comment n’en eût-il pas été troublé ? J’étais en grand deuil…

Il se leva brusquement et fit un pas vers moi, puis, se ravisant, il appela le garçon, et, comme il tardait à venir, je le vis qui s’impatientait. Il semblait plus triste encore. Avait-il devant les yeux sa jeunesse, sa tendresse, sa lâcheté, tant de souvenirs âcres et sombres ?

Quand il eut payé, il s’en alla sans tourner la tête vers moi, las et voûté… Et alors j’eus l’étrange pensée que cet homme était le seul être au monde — le seul ! — qui songeât encore parfois à celle qui n’avait pas cessé de vivre dans mon cœur.

Et j’eus soudain un grand regret de n’être pas allé vers lui et de ne pas avoir serré sa main, tout simplement, comme celle d’un vieil ami…


Été 1905-Été 1906.