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Œuvres de Sully Prudhomme, Poésies 1866-1872Alphonse LemerrePoésies 1866-1872 (p. 232-236).


LE RENOUVEAU


 
L’air soupire encor, tout sonore
Du dernier canon qui s’est tu ;
Le sol est tout tremblant encore
Des escadrons qui l’ont battu ;

Il plane encore des fumées
Sur les monceaux de noirs débris ;
Du piétinement des armées
Les champs sont encore meurtris ;

Et déjà, comme les étoiles
Perçant l’infini ténébreux,
Les amours écartent les voiles
Qu’un deuil immense a mis sur eux.

Les amours purs, les amours graves
Des fiancés et des époux,
Accompagnaient au feu les braves,
Menacés par les mêmes coups ;


Ils s’enfonçaient dans les mêlées,
Invisibles, silencieux,
Les lèvres par pudeur scellées,
Et par respect baissant les yeux ;

Car, dans la commune détresse,
Les jeunes gens, prêts à périr,
Refoulant toute leur tendresse,
Ne brûlaient que de s’aguerrir ;

Pour la seule amante permise,
La patrie, ils s’étaient levés,
Laissant la femme, la promise,
Ou les aveux inachevés ;

Il semblait que le mot « Je t’aime ! »
Sous la douleur enseveli,
Fût, devant le péril suprême,
A jamais tombé dans l’oubli.

Mais voici qu’à l’espoir renaissent
Les amours en secret constants ;
Avec la sève ils reparaissent
Aux ordres divins du printemps :


Levant leurs yeux encor humides
Et des récentes peurs hagards,
Ils cherchent, revenants timides,
A croiser leurs anciens regards ;

Et puisque les prés reverdissent,
Que l’air s’embaume de lilas,
Que l’oiseau chante, ils s’enhardissent,
Ils s’appellent entr’eux tout bas.

Plus d’un n’aura pas de réponse :
De quelque fosse inculte sort
L’écho seul du nom qu’il prononce ;
Son compagnon sous l’herbe dort ;

Sous l’herbe en hâte remuée,
Il dort, perdu, ne recevant
Que les pleurs froids de la nuée,
Les soupirs sans âme du vent.

Ton œuvre, ô guerre, la plus triste,
C’est d’ôter la main de la main,
C’est d’étouffer à l’improviste
Dans son aube un cher lendemain,


De violer les destinées,
D’abattre les hommes sans choix,
Et d’atteindre en les races nées
Les races à naitre à la fois.

Les couples d’amours qui demeurent
Font cependant de nouveaux nids ;
Parmi tant d’isolés qui pleurent
Ils se sentent mieux réunis ;

Ils se blottissent mieux ensemble
Après tant de jours alarmants ;
Le retour du baiser leur semble
Plus doux que ses commencements,

Ainsi, comme ils surent s’attendre
Un long hiver, la neige aux pieds,
Ils se sont rejoints dans la cendre
Des anciens toits incendiés ;

Fils de la nature éternelle
Par qui les champs ont refleuri,
Les amours, invaincus comme elle,
Vont réparer le sang tari.


O peuple futur qui tressailles
Aux flancs des femmes d’aujourd’hui,
Ce printemps sort des funérailles,
Souviens-toi que tu sors de lui !