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DU
ROLE DES FEMMES
DANS L’HISTOIRE DE FRANCE

LES FAVORITES.

Il y a longtemps déjà, on a protesté ici contre la tendance qui portait les romanciers et les dramaturges à choisir de préférence leurs personnages dans les classes déchues et les classes dangereuses; nous signalions alors les graves inconvéniens que présentait, au point de vue de la moralité publique et de la dignité de notre caractère national, cette continuelle exhibition de types dégradés et flétris [1], car, ainsi que l’a dit un grand écrivain, il n’y a que la santé qui ne soit pas contagieuse, et l’on ne donne pas impunément pour pâture intellectuelle à la curiosité du lecteur l’épopée des truands et des filles perdues. Ce que nous avons dit au sujet du roman et du théâtre, nous pouvons le répéter à l’occasion de certaines monographies prétendues historiques consacrées à ces pimbêches et rosées femelles, comme les appelait Sully, que les caprices des rois ont fait asseoir sur les marches du trône. Brantôme a fait école, et depuis Odette de Champdivers jusqu’à la comtesse Du Barry nous avons règne par règne le roman des reines anonymes de la dynastie capétienne.

A de rares exceptions près, les écrivains qui de notre temps exploitent cette branche de littérature s’en tiennent à la partie purement anecdotique et scandaleuse, aux intrigues d’antichambre et de boudoir, aux madrigaux des courtisans. Ils subissent encore à leur insu l’impression des basses flatteries que les chroniqueurs et les poètes ont prodiguées à la belle Agnès, à Diane de Poitiers, à la duchesse d’Étampes, à toute la série ; c’est en vain que l’abîme des révolutions, plus profond encore que l’abîme des siècles, nous sépare de cette monarchie où Bossuet lui-même s’inclinait devant Montespan, où Louis XIV pouvait faire pendre un malheureux libraire chez lequel on avait saisi le fameux pamphlet la veuve Scarron, sans qu’une voix s’élevât dans le royaume pour protester contre un pareil attentat, car la loi de majesté couvrait les favorites aussi bien que le prince. Nous demandons encore le respect pour la veuve Scarron devenue la femme du grand roi, sous prétexte qu’elle a purifié sa vieillesse. Nous ne voulons pas admettre, même dans de sérieux travaux d’érudition, qu’Odette de Champdivers ait été fille d’un marchand de chevaux, et on lui fabrique une généalogie fantaisiste pour l’élever par la naissance à la hauteur de sa destinée. Nous croyons qu’Agnès Sorel a poussé Charles VII aux grandes entreprises, que Pompadour a protégé les philosophes par amour de la philosophie; nous nous attendrissons sur la pénitence de La Vallière, mais nous laissons trop souvent dans l’ombre les graves questions que soulève l’intervention des favorites dans les affaires du royaume et leur influence sur les destinées du pays.

Sous un gouvernement libre, les individus, quelles que soient leur ambition et leur audace, ne peuvent exercer le pouvoir que dans les limites qui leur sont assignées par les institutions et les lois; sous un gouvernement absolu au contraire, le prince peut associer à l’exercice de son autorité telle personne qu’il juge convenable. Pour devenir un grand personnage, il suffit, comme le dit La Bruyère, de voir le roi et d’en être vu. Pierre de La Brosse, barbier de saint Louis, Olivier Le Dain, barbier de Louis XI, Lebel, valet de chambre de Louis XV et gouverneur du Parc-aux-Cerfs, tiennent dans l’état une place importance. Sauf quelques grands règnes, où les rois élèvent les intérêts du pays et leur souveraineté au-dessus de leurs passions ou de leurs faiblesses, la vieille monarchie est livrée aux influences des entourages, et depuis les maires du palais, qui ne servent la royauté franque que pour la perdre, jusqu’aux roués de Louis XV, qui la corrompent pour la dominer, chacun, dans ce monde étrange et remuant qu’on appelle la cour, veut prendre une part de ce pouvoir dont le fardeau semble trop pesant pour un seul homme. Les favorites, par la nature de leurs relations, étaient mieux que personne en mesure d’en arracher des lambeaux, quand elles ne l’usurpaient pas tout entier; elles ont vengé les femmes, que la fiction de la loi salique avait exclues de la succession au trône, en créant à côté du gouvernement légal un gouvernement occulte, mystérieux et irresponsable; leur puissance a été d’autant plus grande qu’elle ne connaissait d’autres bornes que la volonté des rois qui étaient à leurs pieds, d’autre écueil que la satiété, et l’impérieuse faiblesse de leur sexe; l’impotentia muliebris, si fatale aux césars, n’a pas été moins fatale aux rois très chrétiens, aux protecteurs-nés du saint-siège, aux fils aînés de l’église.


I.

Sous la première race, la promiscuité la plus complète règne parmi les Mérovingiens. Placés en présence de leurs traditions nationales, qui autorisent les grands personnages à prendre plusieurs femmes en signe de noblesse, — de la législation romaine, qui reconnaît deux sortes d’union, l’une officielle, justœ nuptiœ, l’autre purement fantaisiste, — du mariage chrétien, qui n’admet qu’une seule femme, — ils mêlent et confondent tout, et la plupart d’entre eux ont tout à la fois des femmes qu’ils épousent ecclésiastiquement, qui sont déclarées reines et regardées comme légitimes, des femmes qui, pour être mariées ecclésiastiquement, portent aussi par tolérance le titre de reines, mais ne sont point réputées légitimes, et de simples favorites, en nombre illimité, qui ne portent aucun titre, mais qui peuvent toujours devenir reines. Ces diverses catégories formaient comme autant de branches dont les rejetons venaient disputer la couronne, car tous les enfans nés des rois, quelle que fût la condition de leur mère, étaient aptes à succéder. Ce fut là, sous la première race, une source de troubles et de crimes : le nombre des prétendans compliquait l’anarchie au moment où s’ouvrait la succession royale. Les leudes, en leur qualité d’hommes libres, repoussaient des princes nés d’esclaves comme Bathilde, de fileuses de laine comme Méroflède; l’ambition de supplanter les reines légitimes engageait des luttes implacables entre les femmes du sérail mérovingien, et la paysanne Frédégonde venait s’asseoir sur le trône de Clovis en marchant sur les cadavres d’Audovère et de Guleswinthe.

Le mariage royal ne prit qu’à l’avènement de Hugues Capet le caractère qu’il devait conserver jusqu’aux derniers jours de la monarchie; cependant l’église admit le système de la répudiation, sous la réserve qu’elle aurait seule le droit de rompre les liens que seule elle avait le droit de consacrer [2], et ce fut encore là dans les premiers siècles capétiens une cause de troubles très graves par les répudiations de Berthe, d’Éléonore d’Aquitaine et d’Ingeburge. L’intérêt dynastique fit comprendre aux rois la nécessité de donner pour base à l’ordre de succession la fixité du mariage, et depuis Philippe-Auguste jusqu’à la révolution Louis XII et Henri IV furent les seuls qui profitèrent des dispositions du droit canonique et de la bonne volonté des papes pour changer de femmes légitimes; mais la plupart se dédommagèrent largement de la contrainte que leur imposaient la politique et la religion.

A dater du règne de Charles VI, les reines de hasard s’identifient avec les rois; elles font pour ainsi dire partie intégrante de la monarchie et forment, à côté des branches cadettes, comme une troisième branche qui se recrute indistinctement dans la noblesse et la roture. Sur les quinze derniers rois de la troisième race, on en compte douze qui pratiquent publiquement la polygamie mitigée des temps mérovingiens. Les favorites se succèdent, suivant le mot de Brantôme, « comme un clou qui chasse l’autre, » et plus on se rapproche de notre temps, plus elles sont nombreuses et puissantes. A côté de Charles VI, nous trouvons Odette de Champdivers; à côté de Charles VII, Agnès Sorel, Antoinette de Meignelai, dame de Villequier, Gérarde Cassignol, plus une espèce de sérail permanent qui aide le roi de Bourges à perdre gaîment son royaume; à côté de Louis XI, Marguerite de Sassenaye, Huguette de Jacquelin, qui représentent l’ordre de la noblesse, et Phélise Renard, la Gigonne et la Passefilon, qui représentent l’ordre du tiers et ces gens de petit état parmi lesquels Louis aimait à prendre ses confidens et ses bourreaux; à côté de François Ier, N. Cureon, Étampes, Chateaubriant, la Féronnière ou l’Avocate, et peut-être Anne de Boleyn et Diane de Poitiers; à côté de Henri II, Philippe Duc, Flavin de Leviston, Nicole de Savigny, Diane de Poitiers ; à côté de Charles IX, Marie Touchet; à côté de Henri III, Renée de Rieux, Marie de Clèves ; à côté de Henri IV, d’Ayelle, Gabrielle, Tignonville, Martine, de Luc, Armandine, Montaigu, Fleurette, la Glandée, Boinville, Corisande d’Andouins, Charlotte des Essarts, Antoinette de Pons, Marie de Beauvilliers, et bien d’autres encore que nous renonçons à nommer, car nous arriverions à 57, et nous n’aurions point encore épuisé la liste; — auprès de Louis XIV, âgé de quinze ans, Mme de Beauvais, âgée de quarante-cinq, et plus tard, en avançant dans le règne, Lamotte d’Agencourt, La Vallière, Fontanges, Montespan, la marquise de Soubise, plus un certain nombre de filles d’honneur de la reine et de filles de service des cuisines et des basses-cours de Versailles; — à côté de Louis XV, Mailly, Châteauroux, Vintimille, de Romans, Pompadour, sans compter l’Irlandaise Murphy, la petite bouchère de Poissy, la petite cordonnière de Versailles, et, si l’on s’en rapporte aux évaluations de la chronique scandaleuse, une centaine d’autres petites bourgeoises, hôtesses passagères du Parc-aux-Cerfs, et dont la plupart sortaient à peine de l’enfance.

Cinquante-sept favorites publiquement avouées, une centaine d’enfans naturels, bâtards de France, comme on disait sous l’ancien régime, ou princes légitimés [3], tel est le bilan des galanteries capétiennes de 1400 à 1774. Les Bourbons tiennent le premier rang par le nombre et la variété du choix, qui descendait jusqu’à rencontrer la rivalité des laquais et des gardes françaises, et, remarquable coïncidence, le progrès de l’immoralité officielle est en rapport direct avec le progrès du pouvoir absolu.

Ce n’était pas impunément pour le bon ordre de l’administration, la politique générale, les finances et la prospérité du royaume, que les favorites venaient s’asseoir sur les marches du trône ; il fallait, suivant le mot de Richelieu, assouvir la grosse faim de leur ambition, acheter les complaisances de leurs pères ou de leurs maris, démembrer le domaine pour leur créer des apanages, placer leurs créatures et leur assurer une grande situation. Les rois se firent un point d’honneur de les traiter royalement; ils ouvrirent à leurs proches l’accès des plus hautes fonctions et leur ouvrirent à elles-mêmes, sur les deniers de l’état, des crédits illimités « pour les habits, meubles, équipages, bâtimens, jardinages, dorures, diaprures, bagues, joyaux, mascarades, ballets, jeux, brelans et autres bombances, somptuosités et dissolutions superflues. »

Charles VII donne au baron de Villequier, mari d’Antoinette de Maignelai, les îles d’Oléron, de Marennes et d’Arverst; Louis XI fait du mari de la Passefilon, petit marchand de province, un conseiller à la chambre des comptes; François Ier crée duc d’Étampes et gouverneur de Bretagne Jean de Brosse, mari d’Anne de Pisseleu ; Henri IV, pour attirer Gabrielle à la cour et la fixer près de lui, nomme son père membre du conseil. Les faveurs qui paient la honte descendent du père et de l’époux à toute la famille. Agnès Sorel mit si bien à profit les premières tendresses de Charles VII que sa liaison, tenue quelque temps secrète, fut divulguée par les dignités ecclésiastiques qui vinrent tout à coup surprendre ses parens dans leur obscurité [4]. La duchesse d’Étampes fit à elle seule parmi ses oncles un archevêque, parmi ses frères trois évêques, parmi ses sœurs deux abbesses. Gabrielle et La Vallière se montrèrent plus modestes, elles se contentèrent chacune d’un évêque.

Ce que les favorites exigeaient pour leurs proches n’était rien en comparaison de ce qu’elles exigeaient pour elles-mêmes. Absolues dans leurs caprices, parce qu’elles savaient les rois absolus dans leur pouvoir, elles prélevaient les plus lourds tributs sur la fortune de l’état. Diane de Poitiers, pour puiser librement dans le trésor public, fait nommer l’une de ses créatures, Blondet de Rocquancourt, surintendant des finances; elle obtient pour son gendre, le duc d’Aumale, le don de toutes les terres vacantes du royaume; elle vend son patronage à François Allamand, l’un des présidens de la chambre des comptes, qui exerce, grâce à la protection intéressée dont elle le couvre, « un vrai brigandage dans les gabelles. » Ces rapines ne lui suffisent pas encore : elle se fait donner le droit de confirmation, le marc d’or, qui se lève sur les offices à chaque changement de titulaire. Henriette d’Entragues se montre fidèle aux traditions de Diane; elle exige, comme arrhes, le marquisat de Verneuil et cent mille écus, ce qui représentait le produit des tailles de trois ou quatre provinces; quand elle les a touchés, elle cabale avec le prince de Joinville pour obtenir un droit de quinze sous sur chaque ballot de laine à l’entrée et à la sortie du royaume, et ce n’est pas trop de la raison et de la fermeté de Sully pour faire comprendre à Henri IV que les impôts sur les matières premières appartiennent non pas aux favorites, mais à l’état. Fontanges reçoit de Louis XIV, à titre de traitement fixe, 100,000 écus par mois, non compris les colliers de perle de 150,000 livres, les robes en point d’Angleterre, les couvertures de lit en brocart d’or, et son prix de revient ne s’élève pas à moins de 12 millions pour trois ans. D’Argenson paie avec les fonds des affaires étrangères les dettes de Mme de Mailly ; la Pompadour, on le sait par les registres qu’elle tenait elle-même avec l’exactitude d’un caissier, coûte à Louis XV en argent comptant prélevé sur le budget des recettes 36,726,000 francs, non compris les petits présens et les bénéfices qu’elle réalisait au moyen des croupes, espèce d’abonnemens que les fermiers-généraux lui payaient pour obtenir des remises sur le prix de leurs baux et s’assurer par son appui l’impunité de leurs exactions. La Du Barry est plus dispendieuse encore, et son règne correspond à la plus triste période de l’histoire de nos finances, celle où l’escroc tonsuré dont elle avait fait le ministre de la banqueroute, l’abbé Terray, supprime d’un seul trait de plume 20 millions de rentes annuelles, et met la main sur les tontines et les dépôts judiciaires.

Ce n’était point seulement par les sommes qu’elles touchaient en espèces, par les présens et les fêtes que les favorites contribuaient à ruiner le trésor, c’était aussi par les dépenses de toute nature dans lesquelles elles entraînaient indirectement les rois. La manie de bâtir qui signale le règne des derniers Valois et des Bourbons s’exerce surtout à leur profit. Henri II fait construire Anet pour Diane de Poitiers; François Ier réédifie Fontainebleau sur un nouveau plan pour plaire à la duchesse d’Étampes. Il faut en outre pensionner les dames de beauté lorsqu’elles arrivent à l’âge de la retraite, encourager par de fortes primes le métier d’épouseur de filles délaissées par les rois, qui était devenu la spécialité des gentilshommes pauvres, et compter par exemple 200,000 livres au marquis de Vintimille pour qu’il donne son nom à Mlle de Nesle; il faut encore garantir aux bâtards de France et aux princes légitimés une situation en rapport avec leur origine, et ce n’était pas trop de 12,000 livres de rentes pour chacun des enfans issus du Parc-aux-Cerfs, et de 320,000 livres de rentes pour le duc du Maine, issu de Montespan, la Junon tonnante et triomphante, comme l’appelle Mme de Sévigné.

Les états-généraux et après eux les parlemens protestèrent en vain contre les dépenses qu’ils nommèrent par euphémisme les dépenses de l’hôtel ou de la maison du roi. François Ier, pour se dérober à toute espèce de contrôle et faire disparaître les traces des prodigalités compromettantes, introduisit l’usage des mandats connus sous le nom de bons ou acquits au comptant. Ces mandats, sur lesquels la nature des crédits n’était point spécifiée, étaient soldés à vue par les trésoriers-généraux, qui les adressaient au roi immédiatement après les avoir acquittés, et celui-ci, à la fin de chaque exercice, les faisait brûler en sa présence. On admettait en principe qu’ils devaient être exclusivement appliqués soit aux subsides que la France payait aux princes étrangers, soit aux affaires intérieures qu’il importait de tenir secrètes; mais ce n’était là qu’une fiction. Le prince était toujours libre d’en disposer à son gré, et c’est au moyen de cette comptabilité mystérieuse que l’or des trésoriers, auxquels on donnait le nom dérisoire de trésoriers de l’épargne, passa discrètement du trésor public dans la cassette de Chateaubriant, de Fontanges et de Pompadour.

La noblesse et les plus hautes dignités furent gaspillées, comme l’argent, au profit des favorites. Charles V, pour récompenser les villes qui s’étaient signalées entre toutes dans la guerre contre les Anglais, Charles VII, pour honorer les parens de Jeanne d’Arc, leur avaient donné le droit d’ajouter à leurs armoiries un chef des armes de France. Louis XIV, pour récompenser La Vallière d’avoir mis au monde une fille naturelle, illustra son blason des trois fleurs de lis dont ses ancêtres avaient fait le symbole du patriotisme, et Louis XV acheva l’avilissement des dignités et des titres en créant Mme d’Étioles marquise de Pompadour et la fille Lange comtesse Du Barry.


II.

Désastreuse pour l’administration, qu’elle peuplait de créatures indignes ou incapables, pour l’église, qu’elle avilissait en faisant tomber en quenouille l’investiture par la crosse et l’anneau, pour les finances, qu’elle livrait au gaspillage, l’influence des favorites n’a pas été moins désastreuse au point de vue de la politique générale. Chaque fois qu’elles sont intervenues dans les affaires du royaume, elles n’ont fait qu’y porter le trouble et le désordre, et les glorifications dont quelques-unes ont été l’objet ne sont que l’écho des flatteries mensongères des poètes ou des courtisans.

D’après une vieille tradition invariablement reproduite dans la plupart des livres modernes, Agnès Sorel, la dame de beauté, aurait arraché Charles VII à sa torpeur et provoqué les mesures qui amenèrent l’expulsion des Anglais. Agnès se trouverait ainsi associée à la gloire de Jeanne d’Arc; mais ce n’est là, pour l’honneur de Jeanne et pour l’honneur de la France, qu’une légende mise en avant au XVIe siècle par un roi, François Ier, qui avait intérêt à réhabiliter l’influence des femmes de cour, et par un poète et un gentilhomme qui pensaient avancer leur fortune auprès de celles qui régnaient sur leur maître, comme Agnès avait régné sur Charles le Victorieux. Le signal de la réhabilitation a été donné par François Ier dans ce quatrain célèbre :

Gentille Agnès, plus d’amour tu mérite,
La cause étant de France recouvrer,
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer
Clause nonnain ou bien dévot ermite.


Brantôme, au sixième discours des Dames galantes, a paraphrasé en prose le quatrain royal. Baïf, à son tour, l’a paraphrasé en vers dans une espèce d’héroïde où la dame de beauté cherche à stimuler le courage du roi de Bourges :

Vous aimant, je ne puis souffrir que l’on médise
De votre majesté, que, pour être surprise

De l’amour d’une femme, on l’accuse d’avoir
Mis en oubli du roi l’honneur et le devoir.


Antérieurement aux vers de François Ier et de Baïf, et au chapitre de Brantôme, on ne trouve rien dans les écrivains du XVe siècle, rien dans les faits qui confirme le rôle patriotique d’Agnès. Les dates mêmes le démentent, car la guerre de la délivrance était commencée longtemps avant que Charles VII eût rencontré la femme poétisée par le vainqueur de Marignan, et le seul mérite que l’on puisse accorder à la dame de beauté, c’est d’avoir soutenu Jacques Cœur contre ses ennemis. Agnès n’avait rien fait pour le salut de la France. Les favorites de François Ier firent tout pour sa ruine. La comtesse de Chateaubriant compromet nos armes et notre politique en Italie par la protection toute-puissante dont elle couvre ses trois frères, Lautrec, Lescure et Lesparre. Elle fait donner à Lautrec le gouvernement du Milanais; celui-ci, par son despotisme et ses pilleries, rend la domination française odieuse aux Italiens; il se fait battre à la Bicoque, et malgré ses fautes il se maintient toujours en grâce, car sa sœur, dit Brantôme, « rabat tous les coups, » ce qui donne lieu à un dicton populaire : «Chateaubriant a perdu et défait Milan. » Lescure, aussi incapable que brave, est forcé, par suite de fausses manœuvres, de s’enfermer dans Crémone et s’y laisse prendre avec son armée. Lesparre fait couper la tête au marquis Pallavicini pour s’emparer de ses biens; il attaque Reggio malgré la défense qui lui avait été faite de porter la guerre dans les états du pape, et par ce coup de tête il donne un prétexte à Léon X de se tourner contre la France. Le roi se montre très irrité; mais, grâce à l’intervention de leur sœur, les trois frères finissent toujours par rentrer en faveur, et « tout se rhabille par l’amour, » excepté la fortune de nos armes.

D’Étampes succède à Chateaubriant, et trouve devant elle Diane de Poitiers, la favorite du dauphin Henri. Une lutte d’influence s’établit entre ces deux femmes et devient le pivot de la politique. D’Étampes soutient les réformés, Diane les catholiques. La cour, tiraillée par les deux tendances, flotte entre la persécution et la tolérance, et cette étrange situation, qui crée par la favorite du père et celle du fils deux gouvernemens dans l’état, se prolonge jusqu’en 1547.

Épuisé par les excès et frappé de mort par l’Avocate, François Ier marchait lentement vers la tombe. Diane allait régner sans partage. D’Étampes, par vengeance et par cupidité, vendit à l’Espagne ce royaume qui allait bientôt lui échapper. Le dauphin ayant été mis en 1541 à la tête d’une armée qui devait agir dans le midi et assiéger Perpignan, elle livra aux Espagnols le secret des opérations militaires, et l’expédition fut manquée. En 1544, elle fit tomber entre leurs mains, par de faux ordres, Saint-Dizier, que le comte de Sancerre défendait vaillamment, vendit à Charles-Quint les magasins de l’armée française amassés à Château-Thierry et à Épernay, lui ouvrit la route de Paris, et consomma ses trahisons en négociant le traité de Crespy, qui donna d’un seul coup à l’Espagne vingt places importantes.

Diane de Poitiers, reine de fait par l’avènement de Henri II, ne pactisa point avec l’étranger, mais elle se fit la complice et l’esclave de l’ambition des Guises : corum libidini ancillabatur, dit De Thou. Elle provoqua par ses tendances intolérantes et l’élévation du cardinal de Lorraine une violente réaction catholique qui prépara l’explosion des guerres civiles. Henri II s’était complètement effacé devant elle, et, tandis que les poètes de cour célébraient sa piété et sa chasteté, d’autres, mieux inspirés, rimaient cette verte épigramme :

Sire, si vous laissez, comme Charles [5] désire,
Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
Fonder, pétrir, mollir, refondre, retourner,
Sire, vous n’Êtes plus, vous n’êtes plus que cire.


Les favorites sous Charles IX s’éclipsèrent devant Catherine de Médicis, et sous Henri III devant les mignons; mais les nombreuses faiblesses de Henri IV leur rendirent une certaine importance, et, sans exercer comme sous quelques-uns des précédens règnes une action décisive sur la politique, elles firent encore sentir leur influence par des dilapidations dans le trésor public et des actes compromettans pour la paix du royaume.

Subjugué par l’ascendant de Gabrielle, Henri IV reconnut ses enfans, et, quoiqu’il n’eût rien stipulé en leur faveur au sujet de la succession à la couronne, il n’en porta pas moins une grave atteinte au droit monarchique, qui était sorti victorieux et affirmé des troubles de la ligue. Une nouvelle famille de prétendans fut greffée sur la souche royale, et le fils aîné de Gabrielle, César, duc de Vendôme, dit César monsieur, ne justifia que trop, sous le règne de Louis XIII, les appréhensions manifestées par Sully. Marié à la fille du duc de Mercœur, qui lui céda, comme présent de noces, le gouvernement de la Bretagne, il essaya de soulever cette province et de s’y rendre indépendant, conspira contre Richelieu, et fut même accusé, en 1641, d’avoir tenté de l’empoisonner.

Henriette d’Entragues, qui remplaça Gabrielle, voulut comme elle se faire épouser; elle était fille de Marie Touchet, la favorite de Charles IX, et elle s’autorisait de cette origine presque royale pour aspirer à la couronne. Henri IV lui avait signé une promesse de mariage, qui fut déchirée par Sully; pour se venger du ministre, elle s’allia aux ennemis du roi, entra dans le complot de Biron, ouvrit, comme d’Élampes, des négociations avec l’Espagne, et favorisa les projets de Philippe III comme la France.

Les exemples donnés aux Bourbons par le fondateur de leur dynastie furent fatals à Louis XIV et à Louis XV, car jusqu’alors l’idéal de la royauté française, de la royauté religieuse, militaire et justicière, s’était incarné dans saint Louis. Ce grand prince dominait la tradition monarchique comme son type le plus parfait, et le souvenir de ses vertus s’était perpétué à travers le moyen âge, sinon comme un frein, du moins comme un reproche pour ceux de ses descendans qui avilissaient leur caractère de princes chrétiens et de chefs d’un grand état; mais avec Henri IV le type change. Ce n’est plus le saint, c’est le vert galant qu’on se fait un point d’honneur d’imiter, en excusant ses faiblesses par la gloire et les bienfaits de son règne.

Tout en faisant revivre les traditions de galanterie de son illustre aïeul, Louis XIV était trop personnel, trop jaloux de son pouvoir, pour laisser les favorites intervenir officiellement et ouvertement dans les affaires de l’état. Leur action ne s’est fait sentir sous son règne que d’une manière détournée, mais elle n’en est pas moins très réelle, et l’on peut en suivre la trace depuis la mort d’Anne d’Autriche jusqu’aux premières années du XVIIIe siècle.

Quand on voit Louis XIV traîner aux armées La Vallière et Montespan, déployer pour elles au camp de Compiègne des magnificences qui surpassent le camp du Drap-d’Or, leur donner en spectacle des sièges et des bombardemens de villes, comme pour faire pendant aux ballets de la cour et aux fêtes de l’île enchantée, on peut croire que la galanterie est entrée pour une bonne part dans les folies guerrières de sa jeunesse. Quand on le voit, au déclin de sa vie, se faire le persécuteur des protestans, le protecteur armé du catholicisme anglais, on peut croire aussi qu’il ne cherchait, suivant le mot du temps, à ramener au bercail les brebis égarées que pour se remettre en grâce avec Dieu, et se faire pardonner ses adultères publiquement affichés, les filles d’honneur lâchement séduites, et ses duretés envers la reine Marie-Thérèse, morte de chagrin à quarante-cinq ans. Enfin, lorsqu’il clôt saintement l’ère des maîtresses par un mariage clandestin avec la veuve Scarron, cette illustre intrigante le domine à son insu. Elle tourne ses idées vers une dévotion étroite et ombrageuse; elle soutient de sa faveur le père Letellier, qui pousse à la destruction de Port-Royal; elle ébranle le crédit de Colbert en l’accusant « de penser à ses finances et jamais à Dieu ; » elle porte un coup fatal à notre établissement militaire en prêtant la main aux cabales qui renversent Louvois. Fidèle à cette tactique des cours qui consiste à écarter les hommes indépendans, les hommes de mérite pour les remplacer par des médiocrités et des créatures, elle protège Chamillart, qui ruine le trésor public par son incapacité, et Villeroi, plus incapable encore, qui nous attire la défaite de Ramillies. Sans pousser ouvertement Louis XIV à la révocation de l’édit de Nantes, elle l’y prépare en jouant auprès de lui le rôle de convertisseur, et, quoi qu’on ait dit pour la réhabiliter, il reste acquis à l’histoire un fait contre lequel ne sauraient prévaloir les apologies rétrospectives, c’est que sa domination correspond exactement à la plus triste période du règne [6].

Si grand qu’ait été l’ascendant de Mme de Maintenon, il n’avait pas effacé dans le cœur du roi le souvenir de Montespan, la seule femme peut-être qui lui eût laissé des regrets. Mme de Montespan était morte en 1707, et quelques années plus tard Louis XIV déclarait, par l’édit du 7 août 1714, que les enfans qu’il avait déjà légitimés au moment de leur naissance, le duc du Maine et le comte de Toulouse, seraient appelés à succéder, ainsi que leurs descendans mâles, à défaut des princes du sang. Cet édit causa dans le royaume un étonnement profond, car le duc et le comte étaient nés d’un double adultère; la dissolution du mariage de la toute-puissante favorite n’avait point été prononcée, de telle sorte qu’au point de vue des lois civiles et religieuses c’étaient non pas les enfans du roi, mais les enfans du marquis de Montespan qui pouvaient être appelés ta régner sur la France. Le prince le plus fier de sa race, celui qui avait fondé le despotisme le plus absolu qui fût jamais sur le droit héréditaire, anéantissait ainsi le principe qui faisait la force et le prestige de la dynastie capétienne, car la légitimité du pouvoir politique n’était plus qu’un vain mot dès qu’elle n’était pas fondée sur la légitimité de la naissance.

Avec Louis XV s’abaissèrent encore les mœurs de la royauté. Parmi les femmes qui ont imprimé à son règne une ineffaçable flétrissure, les unes restent complètement étrangères aux affaires de l’état, et dans le nombre il en est qui ne savent pas même son nom, qui restent terrifiées devant lui en le reconnaissant d’après ses portraits; les autres, établies publiquement dans leurs fonctions comme dans une dignité officielle, reprennent le rôle audacieux de d’Étampes. Une seule, la duchesse de Châteauroux, cherche à maintenir le prince qu’elle gouverne dans des voies honorables; elle l’entraîne sur le théâtre de la guerre en Flandre et en Alsace; mais bientôt Pompadour chercha à l’avilir pour le dominer. Douée d’une vive intelligence et d’un esprit distingué qui la met en mesure d’exploiter à son profit toutes les corruptions, elle se rend, comme le dit Barbier, maîtresse de la politique et des places; elle fait supprimer la charge de directeur des monnaies pour donner plus de lustre à celle de trésorier-général, qu’elle avait obtenue pour l’un de ses protégés. Elle fait payer ses dettes par Machault d’Arnouville au moment où il entre au ministère, et plus tard elle cabale pour le renverser malgré sa haute capacité et les services qu’il avait rendus au pays en promulguant l’édit de mainmorte, qui interdisait aux gens d’église et aux corporations d’acquérir des propriétés foncières sans une autorisation du gouvernement, en établissant l’impôt du vingtième, destiné à fonder une caisse d’amortissement, en conjurant la famine par la liberté du commerce des grains. Elle fait tomber en disgrâce le marquis d’Argenson, le fondateur de l’école militaire, et Maurepas, qui avait fait preuve, comme ministre d’état, d’un sérieux mérite. Elle retire le commandement de l’armée d’Allemagne à d’Estrées, le vainqueur d’Hastenbeck, pour le donner à Soubise, le vaincu de Rosbach. Après avoir excité la cour contre les parlemens, elle s’allie aux parlementaires contre les jésuites, auxquels elle attribuait sa disgrâce momentanée de 1757, et, par les défiances qu’elle inspire à Louis XV, elle contribue à leur expulsion, comme pour montrer qu’en France rien ne peut résister aux favorites, pas même le plus puissant des ordres religieux; enfin elle porte dans la politique la désastreuse puissance de ses rancunes : pour se venger d’une épigramme de Frédéric, elle renverse les alliances, brise avec la Prusse pour rapprocher la maison de Bourbon de l’Autriche, et entraîne la France dans les désastres de la guerre de sept ans [7]. Mme de Pompadour a le sentiment profond des dangers qui menacent la monarchie, comme le prouve sa conversation avec le président de Mainières, et, pour obtenir quelques flatteries des hommes qui règnent sur l’opinion publique, elle couvre de son appui ceux qui précipitent la marche de la révolution, les physiocrates et les philosophes, Quesnay, Voltaire et le marquis de Mirabeau. Mme Du Barry, qui avait tous les vices de Mme de Pompadour sans avoir aucune des grâces de son esprit, fait subir à Louis XV une domination plus honteuse et plus funeste encore. Elle obtient le renvoi de Choiseul, le plus habile ministre du règne, pour appeler au pouvoir les hommes les plus indignes de l’exercer : Maupeou, d’Aiguillon et Terray, que Mirabeau appelait un monstre. La banqueroute, le vol, le trafic des emplois, les coups d’état contre l’antique justice du royaume, l’exil des parlemens de Paris et de Rouen, signalent ce ministère déshonoré par son origine. D’Aiguillon, portant dans la diplomatie la lâcheté qu’il avait montrée au combat de Saint-Cast, favorise le développement de la puissance russe, et Louis XV, anéanti par l’ascendant de la femme qui offre à sa dépravation sénile l’attrait d’une expérience trop raffinée, voit s’accomplir, en le déplorant, le premier partage de la Pologne.


III.

Les faits que nous venons de rappeler n’apparaissent pas dans les histoires générales avec toute leur gravité et toutes leurs conséquences, parce qu’ils se perdent dans le drame des événemens; mais, lorsqu’on les suit l’un après l’autre en les dégageant des incidens étrangers, on reste frappé d’un étonnement douloureux en voyant à quels tristes hasards les reines apocryphes ont livré la monarchie dans les derniers siècles de son existence; elles ont pour ainsi dire mis la main à tous nos désastres et tout avili autour d’elles, l’église, la cour et la nation.

Les papes, qui dans le moyen âge avaient excommunié les rois au moindre scandale public, ne protestèrent jamais, sous les Valois ni les Bourbons, contre le scandale des favorites; ils se rappelaient que, sous Henry VIII, l’Angleterre et le saint-siège avaient été brouillés par les femmes, et, pour retenir les rois de France dans le catholicisme, ils leur accordaient indulgence plénière et tenaient comme eux la cérémonie du sacre pour une sorte d’absolution préventive qui leur permettait de pécher tout à leur aise. Les confesseurs ne pouvaient se montrer plus sévères que les papes. Un seul d’entre eux, le père Annat, eut le courage d’exiger de Louis XIV le renvoi de Montespan. Il fut immédiatement remplacé, et tous les autres n’exigèrent de leurs pénitens qu’un acte de contrition pour les absoudre; quelques-uns même, comme le père La Chaise, poussèrent la complaisance jusqu’à les faire communier pour l’édification de leurs sujets, quand ils se permettaient de murmurer contre les favorites. Celles-ci d’ailleurs remplissaient leurs devoirs religieux avec une grande exactitude. Elles avaient des confesseurs en titre, qui pouvaient, comme le confesseur de Gabrielle, René Benoit, curé de Saint-Eustache, devenir évêques par l’intercession de leurs pénitentes; elles prenaient la défense de l’orthodoxie contre les huguenots et les jansénistes, et, de même que Henri II et Louis XIV, elles expiaient leurs désordres par l’intolérance.

Provoquer les faiblesses du prince ou les servir pour s’en faire un instrument de fortune, flatter les favorites et les glorifier pour s’en faire un appui, tel est dans les derniers siècles le plus sûr moyen de parvenir. Les plus grands personnages ne rougissent pas de se faire les négociateurs ou les complaisans des intrigues du prince. Marguerite de Valois, le cardinal de Lorraine, le duc de Guise, déploient toutes les ruses de la diplomatie la plus consommée pour livrer Marie de Clèves à Henri III. Louis XIV s’éprend de Mme Henriette : la reine mère, Anne d’Autriche, fait entrer en ligne Mlles de Pons et La Vallière. Celle-ci triomphe; Mme Henriette forme une ligue féminine pour lui trouver une rivale. La Vallière, prise d’un accès de jalousie qui la jette dans la dévotion, se retire à Chaillot; le grand Colbert va la chercher pour la ramener à Versailles, et c’est lui qui fait passer sa correspondance à Louis XIV, comme si cette spécialité de lettres closes rentrait dans les attributions des contrôleurs-généraux. Louis XV atteint sa majorité. Quelles seront les femmes qui régneront sur ce nouveau roi? Cette grave question met toute la cour en rumeur. Dix-sept concurrentes se présentent; quinze sont écartées par des cabales plus puissantes. La candidature se partage entre Mme de La Vrillière et la duchesse d’Épernon, et chacune des deux coteries met en jeu les plus hautes influences pour faire arriver la femme privilégiée qui doit payer par une protection toute-puissante l’appui qu’elles lui ont prêté.

Pendant douze ans, la cour de Louis XIV s’est prosternée devant Montespan, comme elle s’est prosternée devant Maintenon et la marquise de Soubise, qui voyait, comme le dit Saint-Simon, les princes du sang et les ministres en respect devant elle sans que personne osât lui résister. Sous Louis XV, le dauphin, la dauphine, les évêques et les philosophe sont entouré Pompadour d’hommages et d’adulations, et celle-ci, en présence de cet abaissement, avait conçu de sa fortune une si haute idée qu’elle avait inventé un cérémonial à son usage. Lorsque les membres de la famille royale venaient lui faire visite, elle les recevait debout pour éviter par cette apparente déférence de leur offrir des sièges et les forcer à se tenir eux-mêmes debout devant elle.

Dans un pays monarchique, comme l’était la France, et vaniteux, comme il l’est encore et le sera toujours, même en démocratie, les exemples donnés par la cour ne pouvaient manquer de réagir profondément sur les mœurs publiques. Les femmes imitaient les favorites dans les prodigalités de leur luxe. Au XVe siècle, les bourgeoises de Paris s’étaient laissé ensorceler par Agnès Sorel, et voulaient lutter d’élégance avec elle. Sous François Ier, elles portaient, comme la Féronnière, des bandeaux de perles sur le front; sous Louis XIY, elles portaient des fontanges. Les hommes à leur tour imitaient les rois dans le désordre de leur vie privée. De longues habitudes d’obéissance avaient si bien façonné la nation à tout subir et à tout accepter, que la superstition monarchique, qui élevait les rois au-dessus de tous les devoirs et de tous les droits, faisait descendre le respect jusqu’aux favorites. On murmurait bien parfois contre leurs prodigalités, on leur attribuait le doublement des tailles; quelques Parisiens frondeurs passaient devant Agnès sans lui faire la révérence. Jean Vouté publiait des épigrammes latines contre Diane de Poitiers. On chantait des chansons grivoises sur l’air de Mlle de La Vallière, et quand la Pompadour passait, pour l’inaugurer, sur le pont d’Orléans bâti par l’ingénieur Huyot, qu’on accusait de n’avoir fait qu’un ouvrage sans solidité, la France entière répétait ce quatrain, l’un des plus mordans qu’ait produits l’esprit satirique du XVIIIe siècle :

Censeurs, Huyot est bien vengé;
Reconnaissez votre ignorance.
Son pont hardi a supporté
Le plus lourd fardeau de la France,


Mais les quatrains, les chansons et les épigrammes se perdaient au milieu des adulations. Les villes, pour gagner les bonnes grâces du souverain, tenaient à se ménager celles des reines de hasard. Lorsque Diane de Poitiers et Henriette d’Entragues se rendirent à Lyon, cette antique métropole, qui s’honorait d’avoir vu couler le sang des premiers martyrs de la Gaule chrétienne, les reçut en grande pompe avec le cérémonial des entrées solennelles; au XVIe siècle, comme au XVIIIe les poètes de l’église, le cardinal Du Perron, le cardinal de Bernis, l’évêque Berthault, l’abbé Desportes, les poètes de la cour et de la province, Guillaume du Sable, Jacques Pelletier, Ronsard, Malherbe, Voltaire lui-même, célèbrent sur tous les tons les femmes qui rehaussent, comme on disait sous l’ancien régime, l’éclat du trône par la galanterie. Les historiens en parlent avec admiration; elles sont toutes belles, pieuses, charitables, elles font de grandes largesses aux églises et aux couvens, et parmi leurs apologistes il en est qui vont jusqu’à vanter leur chasteté, à les comparer à Pénélope et à Lucrèce. Le parlement lui-même, quelque jaloux qu’il fût de sa dignité, se faisait un devoir de se rendre en corps auprès de Gabrielle pour lui présenter ses hommages, et il enregistrait avec une docilité respectueuse les solennelles déclarations d’adultère qui conféraient à La Vallière le titre de duchesse et à Pompadour le manteau d’honneur.

Cinquante ans de débauches royales avaient avili sous Louis XV le prestige de la couronne. Le peuple avait vu le prince gouverné par des femmes qui ne méritaient que le mépris; il avait vu le royaume appauvri par leurs concussions, sa prépondérance en Europe anéantie par les ministres que leurs caprices imposaient à l’état, et quand Louis XVI, le mieux intentionné et le plus vertueux des Capétiens, monta sur le trône, on évoqua contre lui les souvenirs accablans du passé. On l’accusa de subir le joug de la reine comme Louis XV avait subi le joug de son entourage féminin. On accusa la reine de disposer du trésor et des places, de conspirer avec l’étranger, de renverser les ministres, comme l’avaient fait sous tant de rois les femmes que de coupables faiblesses avaient associées au gouvernement, et la révolution, dans sa logique inexorable et terrible, frappa de la même réprobation et fit monter sur le même échafaud Louis XVI, Marie-Antoinette et la dernière maîtresse du dernier règne, la fille Lange, transformée en comtesse Du Barry.

Laissons-les donc dormir dans le linceul de leur honte ces tristes créatures qui font tache sur le règne de nos plus grands rois, de ceux qui malgré leurs fautes ont des droits impérissables à notre reconnaissance, parce qu’ils ont arraché leur royaume, lambeaux par lambeaux, à la féodalité et à l’étranger, parce qu’ils n’ont jamais désespéré du salut, et qu’ils ont créé cette belle France qui s’est démembrée entre nos mains. Ne cherchons pas des scandales dans l’histoire, demandons-lui des enseignemens. Nous avons pour peupler nos galeries assez de nobles figures sans qu’il soit besoin d’y suspendre les pastels de Laïs ou d’Acté, et rappelons-nous ces mots que Thraséas, dans la décadence romaine, adressait, avec ses derniers adieux, à ceux qui le voyaient mourir : « regardez, amis, nous vivons dans un temps où le courage même a besoin de grands exemples. »


CHARLES LOUANDRE.

  1. Statistique littéraire, dans la Revue du 15 novembre 1847.
  2. La répudiation fut toujours autorisée en faveur des rois avec la faculté de contracter un second mariage. Le divorce, que bien des gens regardent comme une institution révolutionnaire, avait été admis par l’église dès les premiers temps de la monarchie, et, quand Napoléon demandait à l’officialité de Paris de casser son mariage avec Joséphine, il ne fit que reprendre la tradition de Louis VII et de Henri IV.
  3. Le plus fort contingent à la liste des bâtards de France a été fourni par Louis XV; mais ce triste prince est encore singulièrement distancé par le roi de Pologne Frédéric-Auguste II, qui n’eut pas moins de 354 enfans naturels.
  4. « Accessit ad stupri suspicionem propinquorum Agnetis ad dignitates ecclesiasticas repentina promotio. » Robert Caguin, in Carolo VII, lib. C. fol. 240. Édition de 1510.
  5. Le cardinal Charles de Lorraine.
  6. Mme de Maintenon peut passer justement pour la femme la plus habile de notre histoire. Elle occupe dans l’état une place considérable, mais elle a toujours soin de s’effacer, et son influence ne laisse pour ainsi dire aucune trace. C’est par la vie intime, par la conversation, par des conseils discrets qu’elle pénètre dans le gouvernement, et qu’elle s’empare de l’esprit de Louis XIV en lui laissant croire qu’il est le seul maître et le maître absolu. Gabrielle et d’Entragues, en affichant l’intention de se faire épouser par Henri IV, s’étaient créé des obstacles presque insurmontables. Mme de Maintenon tourne les difficultés en se faisant épouser en secret par Louis XIV. Elle laisse de côté le titre de reine pour s’en assurer tous les avantages. Fidèle à la maxime « que rien n’est plus habile qu’une conduite irréprochable, » elle laisse vieillir Louis XIV en le tenant à distance, et se fait de sa vertu un moyen de parvenir. Il y aurait bien des choses à dire au sujet des réhabilitations dont elle a été l’objet de notre temps; mais il suffit de s’en tenir aux jugemens de ses contemporains, à la haine instinctive qu’elle leur a inspirée, et le seul mérite qu’on puisse lui reconnaître en dehors d’un talent d’écrivain de premier ordre, c’est d’avoir soutenu le courage de Louis XIV dans les jours de l’adversité.
  7. Voyez l’étude publiée dans la Revue par M. Louis de Carné sur le Gouvernement de Mme de Pompadour, livraison du 15 janvier 1859.