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Poésies de Frédéric Monneron/Le Rêve du poète

VIII

LE RÊVE DU POÈTE


 
« De qui me parles-tu, céleste rêverie,
Mystérieux concert de mon âme attendrie ?
D’un temps sans origine es-tu l’écho secret,
Un espoir que j’ignore, ou mon dernier regret ?
Es-tu l’hymne nouveau de la harpe infinie
Dont le cœur des élus comprend seul l’harmonie ?
Ou bien l’appel trompeur de quelque esprit subtil ?

» Peut-être est-ce mon âme au retour de l’exil,
Qui du ciel entr’ouvrant le lointain sanctuaire,
Contemple son image errante sur la terre,
Ou quelque ange éploré qui regarde ici-bas,
Et, jetant un adieu que je ne comprends pas,
Laisse tomber d’en haut sur l’ombre de lui-même
Quelques pleurs… souvenir de sa beauté suprême.

Oh ! qui me l’apporta, cet adieu si lointain !
Est-ce le vent d’un soir ou le vent d’un matin ?

» Terre, couche glacée où mon âme se voile,
Rentre donc dans ta nuit ! j’y verrai mon étoile.
Son rayon prophétique et sa haute clarté
Aiment les cieux déserts et leur immensité…
Que me fait ici-bas le soleil qui se lève ?
Je n’y vois guères mieux, et j’y perdrais un rêve. »





Ainsi chantait un barde. Il doubla les coteaux
Parmi les peupliers frémissants sur les eaux.
C’était l’heure douteuse où la neige est d’opale,
Où, penché sur les monts, l’esprit du soir exhale
Sa nuageuse haleine au-dessus des champs bleus,
Effaçant des forêts les feuillages houleux…
L’heure où le Dieu d’amour, du ciel ouvrant les roses,
Nous entretient tout bas de la fuite des choses,
Où nos derniers amis et nos rêves joyeux
Dansent autour de nous, murmurant des adieux.
Le barde, au bord du lac, sur l’humide prairie
S’endormit, absorbé dans cette rêverie ;
Et son âme étreignant l’air mortel, mais plus pur,
S’éleva par degrés sur ses ailes d’azur.
Mais lorsqu’il fut au seuil du divin sanctuaire,

Où ne monte jamais aucun bruit de la terre…
« D’où viens-tu ? » demanda le Seigneur radieux.
— « J’ai perdu mon amour, et je cherche les cieux, »
Dit-il, en secouant les larmes de son aile ;
» Là-bas, je n’entends plus ton hymne solennelle,
» Ni les doux souvenirs dont l’ange triste et beau
» Endormait autrefois mon enfance au berceau.
» Dans le profond azur mon œil ne sait plus lire
» Ces livres infinis où s’empreint ton sourire.
» Et moi, qui pris ma source en ton éternité,
» De ton beau souvenir je fus déshérité. »

Elle dit. À ces mots chantaient les chœurs des anges,
Mêlant à leurs soupirs d’ineffables louanges.
Sous leurs voiles légers, ils pleuraient à genoux ;
Mais la harpe du Christ leur répondit à tous :
» Il est vers mon beau ciel d’étroites avenues,
» Des sentiers détournés, des routes inconnues
» Qu’explorent vers le soir de rares exilés.
» Ils chantent leurs destins, qui leur restent voilés.
» Leur astre est une larme, et leur foi la souffrance ;
» Mais leur chant de regrets est presque une espérance…
» Allez de celui-ci finir le triste sort ;
» Préparez le départ du poète qui dort… »
— « Suis-moi, dit à cette âme un sylphe au frais visage,
(Le plus léger des vents dont se plaint le feuillage),
»

Sur la terre je dois descendre ce matin ;
» Tu franchiras les airs dans mon char argentin. »
  L’âme entoura du vent la taille svelte et pure,
Et s’enfuit avec lui dans l’immense verdure…
Elle y leva des flots, vagues, harmonieux.
Puis, devenant rosée au doux rayon des cieux,
Elle tomba soudain, perle fraîche et discrète,
Sous l’ombrage des bois, dans une violette.

Rosée, amour des fleurs ! fraîche larme du ciel,
Éclose d’un baiser des vents et d’Ariel !
Larme plus fraîche encor que des songes d’enfance,
De ce barde tu fus la nouvelle existence !
Surpris par l’air du soir, il était déjà mort,
Et la belle nature eut son dernier accord.
Les anges de la nuit qui l’ont pris sur la grève,
Dans les cieux pour toujours ont prolongé son rêve.


23 avril 1835.