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Le Quatrième Centenaire de l’université d’Upsal

Le Quatrième Centenaire de l’université d’Upsal
Revue des Deux Mondes3e période, tome 24 (p. 166-192).
LE
QUATRIEME CENTENAIRE
DE L'UNIVERSITE D'UPSAL

Ils sont heureux entre tous, les peuples qui savent allier dans une juste mesure quelque respect de la tradition à l’ardeur éclairée du progrès. Pendant que de puissans empires sont livrés aux folies sanglantes de la guerre, qui ont de fatales surprises et accablent même les vainqueurs, pendant que de grandes nations souffrent de la division intérieure, ils déploient en silence une activité féconde ; sans agitations vaines, sans brusques changemens, ils se transforment à leur grand profit et au profit des autres. Pour qui n’a pas visité le nord depuis une vingtaine d’années, le progrès accompli par la Suède offre avec la précédente période un de ces contrastes qui surprennent et instruisent. Ce progrès éclate à première vue. Les difficultés du voyage étaient réelles autrefois ; rien que pour arriver de Copenhague à Stockholm, il fallait naviguer trois jours et trois nuits, heureux s’il ne s’ajoutait pas à cela, dans une mer comme la Baltique, une tempête de quinze à vingt heures qui forçât à chercher un port. On trouvait dans la capitale de la Suède un seul véritable hôtel, qui, s’appelant « l’Hôtel garni » par excellence, contenait trois ou quatre appartemens ; les restaurans de la ville n’ouvraient plus après certaines heures du milieu du jour. On gagnait en pittoresque, il est vrai, ce qui manquait en confortable. Pour le service de la poste aux lettres, un facteur au costume antique, armé d’une cloche, coiffé d’un haut casque, parcourait bruyamment les rues principales, s’arrêtait aux carrefours, et recevait des deux mains les correspondances déposées au hasard sur les comptoirs des boutiques. Le sommeil était troublé la nuit par le bruit exorbitant des trompes que faisaient retentir du haut des clochers les gardiens contre les incendies trop fréquens, ou par le chant monotone du traditionnel veilleur de nuit : c’était empreint de couleur locale et fort incommode.

Tout cela a disparu ou s’est transformé. Les vastes hôtels de la capitale n’ont plus rien à envier au confortable ni au luxe des plus grandes villes de l’Europe, et le chemin de fer qui, en seize heures, réunit le port de Malmö à Stockholm, a des perfectionnemens qui diminuent beaucoup la fatigue, et que nous ferions bien d’imiter. Le développement des voies ferrées présente en des pays comme la Suède et la Norvège des conditions particulières au prix desquelles le succès est assuré. Si, pour certaines régions des deux royaumes, elles peuvent risquer de n’être pas tout d’abord largement rémunératrices, elles susciteront cependant un grand essor des ressources naturelles, qui sont immenses dans ces contrées. C’est ce qu’on peut dire en particulier de certaines lignes nouvellement ouvertes, non pas de celle qui unit la capitale aux ports du sud, — l’avantage est ici trop immédiat et trop évident, — mais de celle, par exemple, qui est désormais en activité entre Gefle, sur la mer Baltique, et le grand entrepôt de la Suède occidentale, Gothenbourg, sur la Mer du Nord. Les profits que l’industrie et le commerce sont appelés à recueillir de ces grandes voies de communication sont incalculables ; les derniers chiffres de production et d’exportation déjà obtenus en sont l’heureux et incontestable augure. Le progrès moral a suivi les changemens matériels. Il n’existe plus rien de l’ancienne intolérance religieuse ; de grands efforts ont été accomplis et de sérieux succès ont été acquis pour l’amélioration de la condition des femmes. Le progrès intellectuel n’est pas moindre, surtout dans certaines voies qui semblent propres au génie de la Suède. On sait combien les musées du nord sont remarquables pour leur belle ordonnance, toute scientifique ; les incomplètes collections d’autrefois ont été remplacées à Stockholm, dans le Musée national, par de magnifiques galeries d’ethnographie et d’archéologie. Sans cesse des découvertes imprévues, — comme celles toutes récentes de M. Stolpe dans l’antique Biörkö, ou de M. Rygh, qui nous révèle un âge arctique, avec des instrumens en schiste, à ajouter aux âges de pierre, de bronze et de fer, — viennent y susciter de nouveaux problèmes. Outre le progrès des sciences ethnographiques et de l’archéologie nationale, la Suède n’a jamais mieux mérité sa vieille réputation, commencée au XVIIIe siècle, dans les sciences naturelles. La principale université du royaume a pris de tout temps au mouvement général des esprits une part considérable, on peut s’en convaincre en lisant son histoire, qui vient d’être écrite avec soin et talent par un jeune professeur, M. Claes Annerstedt. Aujourd’hui encore, nous le montrerons plus amplement tout à l’heure, elle compte dans ses rangs beaucoup de noms respectés. Le parlement suédois ne lui mesure pas avarement les subsides : la majorité, formée de ce qu’on appelle le parti des paysans, se montre fort parcimonieuse en général, excepté pour ce qui concerne les intérêts de la science ; elle a voté cette année 750,000 couronnes, plus d’un million de francs, pour la seule université d’Upsal.

Cela dit, et après avoir constaté que ce pays et sa principale école marchent fermement du même pas dans la voie du progrès, nous ne nous défierons pas à l’avance de fêtes simplement universitaires, où pourront se conserver quelques cérémonies du moyen âge, et où peut-être on parlera latin. Nous ne croirons avoir affaire pour cela ni à de purs antiquaires, ni à des esprits attardés : ce serait dans la circonstance présente une étrange erreur. Nous reconnaîtrons au contraire, et nous envierons peut-être cet esprit de sage tempérament qui, loin de renier d’anciens usages, les associe intimement avec les innovations que réclame l’avenir. Les fêtes du quatrième centenaire d’Upsal, qui viennent de s’achever, nous offrent l’occasion de pénétrer dans la vie quotidienne d’une des universités Scandinaves. Faisons volontiers cette étude, qui nous conduira plus loin. Certains aspects dignes de remarque pourront nous apparaître, certaines comparaisons pourront être de nature à nous faire méditer et à nous instruire. Il y a là des peuples qui, sous la protection de la monarchie constitutionnelle, avec un droit de suffrage étendu, jouissent depuis le commencement du siècle d’une tranquillité que n’a pas une seule fois troublée quelque sérieuse agitation intérieure, et qui a été pour eux la condition du plus rapide progrès. Pendant ces journées d’une fête que leur patriotisme rendait vraiment nationale, nous avons vu quinze cents étudians entourer et acclamer le roi, qui leur répondait par le langage le plus généreux et le plus élevé. Nous avons eu le spectacle de la liberté réglée et de ses solides avantages. Aucun peuple n’a été plus loin en institutions et en esprit démocratiques que le peuple norvégien, si jaloux de ses droits ; nulle part le suffrage n’a été aussi étendu avec autant de tempéramens qu’en Danemark de nos jours. Si les traditions et l’esprit général sont en Suède plus monarchiques, cela n’a pas empêché ce pays d’accomplir les meilleurs progrès dans la voie libérale.

Où chercherions-nous des sujets d’observations utiles plus volontiers que chez ces peuples qui nous ont emprunté beaucoup d’élémens de civilisation, et qui les ont développés à leur manière, sans cesser de nous être profondément amis et reconnaissais ? Ce qu’a été l’accueil fait à la délégation française dans les quatre villes d’universités Scandinaves, non-seulement à Upsal, mais à Lund, à Christiania et à Copenhague, ne peut que difficilement s’exprimer. Ce n’étaient pas seulement la population et la jeunesse universitaire qui nous marquaient leurs sentimens ; les hommes les plus éminens s’en faisaient les organes. On avait été là, — c’est l’illustre Madvig de Copenhague, c’est M. Bugge de Christiania, qui nous l’ont dit publiquement, — des derniers à croire à nos malheurs, des premiers à affirmer notre résurrection. Ils savent bien que la faute n’a pas été à la France si naguère, quand l’existence du Danemark et la sécurité de tout le nord étaient menacées, nous ne les avons pas secourus ; ils savent bien quels efforts ont été faits ici même, d’accord avec l’opinion publique, pour qu’on les sauvât ; et nous savons à notre tour comment, au détriment de l’Europe, notre inaction a été punie ; jamais n’est apparu plus solennellement qu’au milieu du malheur actuel, malheur, presque égal pour les vainqueurs et les vaincus, le devoir de solidarité qui unit les grands et les petits peuples. Mais quel pays est donc cette France qui, à travers de si grandes vicissitudes, conserve chez ceux-là mêmes pour qui, en de graves circonstances, elle n’a rien pu faire, de si généreuses, de si précieuses sympathies ? Que devra-t-elle attendre, à ce compte, des peuples pour lesquels elle a versé le meilleur de son sang ? N’y a-t-il pas dans cette irrésistible expansion le secret d’une grande force ? Comment n’aurait-elle pas foi en elle-même quand d’autres croient en elle, affirment et invoquent son avenir ?


I

Chacun des trois jours consacrés aux cérémonies du quatre centième anniversaire d’Upsal, auxquelles avaient été invitées les députations des universités étrangères, avait son sens particulier. Le premier était consacré aux hommages que devait recevoir l’antique université ; le second offrait la célébration publique d’une de ses principales et plus hautes fonctions ; le troisième nous réservait une fête d’une saveur toute locale, également significative.

La petite ville d’Upsal est célèbre, non-seulement comme siège universitaire depuis le XVe siècle, mais aussi pour l’antiquité de ses souvenirs. Un peu au nord, sur l’emplacement de la vieille cité, résidence des anciens rois, se trouvent les fameux tertres dans lesquels la légende reconnaît les tombeaux des trois grands dieux, Odin, Thor et Frey. Il y a une vingtaine d’années, quand la pensée de se prémunir contre les entreprises de l’Allemagne conseillait aux trois nations sœurs une étroite alliance, c’était là que se célébraient les fêtes Scandinaves : les étudians des diverses universités du nord venaient, bannières déployées, y boire l’hydromel et redire les chants nationaux. Au sud, la grande plaine du Fyrisvall, sur les deux rives du Fyris, est bien souvent aussi mentionnée dans les sagas : c’est là, au commencement du IXe siècle, qu’une grande victoire établit la puissance du petit roi d’Upsal ; c’est là que le héros Rolf Krake, poursuivi par ses ennemis, les retarda en semant d’or la route sur son passage, et l’or s’appelait à cause de cela chez les scaldes la semence du Fyrisvall. Encore aujourd’hui, à l’ombre des grands arbres, les hautes pierres à inscriptions runiques se dressent au milieu de l’élégante petite ville, en témoignage de son lointain passé. C’est donc ici vraiment le soi classique de l’ancienne histoire et de la mythologie Scandinave. De son moyen âge catholique, Upsal a conservé au moins un monument, sa cathédrale gothique, commencée au XIIIe siècle par un architecte français sur le plan de Notre-Dame de Paris, mais aujourd’hui mutilée, à la suite de plusieurs incendies. C’est sous les voûtes de cet édifice majestueux encore que les principales fêtes du quatrième centenaire allaient être célébrées.

Le mardi soir 4 septembre, un train spécial du chemin de fer qui remplace aujourd’hui, de Stockholm à Upsal, l’ancienne et agréable navigation par le Fyris, amenait les délégués des universités étrangères. Par suite d’avis distribués à l’avance, chacun de nous devait aussitôt se diriger vers un porte-drapeau arborant une des lettres de l’alphabet ; chacun devait aller vers la lettre par où commençait le nom de l’hôte qui lui avait été préalablement désigné. Cet hôte, — quelqu’un des professeurs ou des notables de la ville, — se trouvait là ; un serrement de mains, et la connaissance était faite : il s’emparait dès lors de son invité. L’hospitalité suédoise a dépassé dans ces circonstances sa renommée légendaire : elle s’était annoncée par les dispositions les plus ingénieuses pour éviter, parmi un si grand concours, la moindre hésitation ou le moindre embarras ; elle devait s’achever par les soins les plus attentifs et les plus délicats. Cet accueil au foyer, ce méthodique arrangement de toutes choses, où il entre autant de patriotisme et de bonté que de sagesse habituelle, est familier aux peuples du nord, et compte à bon droit au nombre de leurs plus incontestables qualités.

Le lendemain matin, après les salves d’artillerie et les sonneries des cloches, sous un beau soleil qui faisait resplendir de toutes parts les drapeaux et les banderoles, les arcs de triomphe, la verdure et les fleurs, on se rendait processionnellement vers la cathédrale, où devait s’accomplir la cérémonie des hommages. L’aspect était étrange, mais non sans grandeur, de cette antique église convertie en aide universitaire. A droite et à gauche dans la nef, les étudians, avec leurs bannières, celle-ci surmontée de l’oiseau de Minerve, celle-là figurant Odin avec ses deux corbeaux, une autre à l’image de saint Éric : le symbole de la sagesse antique, celui de la mythologie scandinave, celui du moyen âge catholique réunis sous les voûtes du temple chrétien. Dans les tribunes des bas-côtés, les dames ; dans les galeries supérieures, les chœurs et les orchestres. Aux places antérieures de la nef, les délégations étrangères, avec leurs costumes et leurs attributs traditionnels, depuis le manteau de velours rouge brodé d’or du recteur de Greifswald jusqu’aux robes rouges et noires d’Angleterre et d’Ecosse, et aux palmes vertes de notre Institut. Bologne, la plus ancienne des universités encore existantes, Oxford et Cambridge, Prague, Heidelberg, Leipzig, Tübingue, Leyde, Utrecht, Breslau, Göttingue, Erlangen, puis les universités fondées au XIXe siècle, Charkov en Ukraine, Berlin, Liège, Genève, s’étaient fait représenter. Aux invitations officiellement adressées à l’Institut, au Collège de France, aux facultés héritières de la vieille université de Paris, notre pays avait répondu en désignant M. Gaston Boissier, M. Gaston Paris, M. Lichtenberger, doyen de la faculté protestante de Paris, et l’auteur de ce récit. Nous rencontrions un bon nombre de nos confrères étrangers, correspondans ou membres associés de l’Institut, MM. Struve, Laveleye, Van Beneden, Borchardt, Weierstrass, pour la Russie, la Belgique, la Hollande et l’Allemagne. Un groupe spécial se composait des délégués scandinaves, de Lund, de Christiania, de Copenhague, de Reikiavik, Le Danemark comptait là des hommes éminens, M. Madvig, le premier latiniste de l’Europe, le patriote émérite, chez qui le grand âge ne paraît qu’exciter la verve et l’esprit ; M. Krieger, l’ancien plénipotentiaire à la conférence de Londres ; M. Steenstrup, l’ingénieux naturaliste ; M. Worsaae, le célèbre archéologue. La Norvège était surtout représentée par M. Broch, professeur et ancien ministre, qui a donné il y a quelques mois un très curieux livre d’économie politique et sociale, écrit en français, sur son pays [1], par le recteur M. Aubert et par M. Bugge le philologue. Aux députations purement scandinaves s’étaient jointes celles des universités jadis suédoises, Greifswald, Dorpat, et surtout Helsingfors, qui avait envoyé l’aimable conteur Topelius et M. Cygnæus l’historien : c’étaient comme les membres d’une même famille qui se réunissaient au foyer de l’aïeule pour célébrer d’anciens et communs souvenirs. Au milieu du chœur s’élevait la cathedra, en avant de laquelle, sur un coussin de velours, on avait exposé la bulle de la fondation universitaire. Autour de cette chaire, à droite du spectateur, siégeaient les professeurs d’Upsal, en frac noir au collet de velours brodé ; à leur tête l’archevêque, primat du royaume, vice-chancelier, et M. le comte Henning Hamilton, chancelier de l’université. A gauche, les membres du parlement, ceux du conseil d’état, les ministres du royaume, et enfin, sous un dais, le roi Oscar II et le jeune prince royal.

Toute grande cérémonie s’ouvre en Suède par le service divin et par l’hymne au roi. L’hymne est chanté, comme en Angleterre, par toute l’assistance debout ; le service divin se compose de prières récitées de l’autel ou du haut de la chaire, d’un psaume au son des orgues, et d’un sermon, prononcé cette fois par l’archevêque, M. Sundberg, primat du royaume et président de la seconde chambre. Tout cela n’était que les préliminaires de la principale fonction, qui commença lorsque les maréchaux ou commissaires, — quelques-uns des étudians que désignaient, outre leur casquette de drap blanc, l’écharpe aux couleurs nationales, bleu et jaune, — appelèrent l’une après l’autre les délégations nationales pour venir féliciter le recteur. Comme il y avait jusqu’à soixante-trois députations particulières, comme il eût fallu, à n’accorder même que quelques minutes pour chacune d’elles, plus de cinq heures de harangues, on avait sagement décidé que ces députations se réuniraient en nationalités, et désigneraient chacune un seul interprète auquel cinq minutes devraient suffire. Chaque groupe, une fois appelé, se rendait au milieu du chœur, en face de la chaire où se tenait le rector magnificus, M. Sahlin, et le haranguait par son orateur. La diversité des idiomes compensait l’uniformité des sentimens : on offrait à l’université, ce fût du moins le langage de l’orateur français, des vœux pour sa prospérité future, pour celle de la Suède, d’une famille royale intimement unie à la nation, et de la Scandinavie entière, dont les plus illustres représentans assistaient à cette fête d’un caractère avant tout national ; on lui exprimait des félicitations pour son passé glorieux, pour le concours des hommages qui avaient de toutes parts répondu à son appel, et grâce auquel cette journée devenait en même temps une fête internationale de la science ; on lui présentait enfin des remercîmens, et nous avions sans doute le droit, nous avions le devoir d’en offrir l’expression d’autant plus précise, au nom des sympathies traditionnelles entre la France et la Suède. Beaucoup d’universités apportaient, suivant l’usage, avec leurs harangues, des adresses sur de beaux parchemins ; la France, elle offrait une collection de volumes représentant une somme de 20,000 francs.

A la série de ces félicitations étrangères devait s’ajouter quelques heures après, en réponse à un toast du recteur pendant le banquet offert par l’université, le témoignage de la patrie elle-même, par une harangue du roi rappelant à grands traits, non sans poésie, quelle part importante cette université avait eue dans la vie même de la nation. — Le nouveau-né, y était-il dit à peu près, cherche au sein maternel sa première nourriture : ainsi le premier aliment de la vie pour un peuple est l’amour instinctif du sol natal. — L’enfant recueille avec avidité des lèvres de sa mère les merveilles des légendes, et les premières annales se composent aussi des brillantes traditions héroïques. — L’adolescent rencontre dans l’école des connaissances plus exactes, mieux faites que les légendes pour former son esprit, et de même une prompte expérience, écartant peu à peu le voile des fictions, grave bientôt des runes plus précises sur le livre des destinées nationales. — Le jeune homme aborde le monde ; s’il est assez heureux pour recevoir la culture supérieure, il achève le développement de son intelligence. Un peuple aussi grandit dans la possession consciente de son activité morale. — La Suède en était là précisément quand, elle comprit, éclairée par son progrès même, qu’il lui manquait, pour aller plus avant, le secours d’une forte université. Elle en avait depuis longtemps fini avec les mythes, les mœurs s’étaient adoucies, la terre avait été défrichée, le royaume venait de recevoir pour la première fois une législation commune ; la nation commençait à sentir son identité et son unité. — Ce qu’était devenue pour le pays cette université une fois fondée, les noms de ses anciens professeurs, désormais célèbres, le disaient assez haut ; le roi se plaisait à son tour à proclamer la reconnaissance publique, et il trouvait dans la grandeur des souvenirs les présages heureux des succès futurs.

Le plus sincère et le plus bel hommage n’est-il pas en effet de dire par quels travaux, par quels services rendus à la science, par quels hommes célèbres la plus importante école du nord a marqué sa trace, et quelle part elle a prise soit au progrès général de la civilisation, soit au développement particulier de la Suède ? N’est-ce pas là sa vraie couronne ? L’ouvrage de M. Annerstedt, qui ne va encore que jusqu’au milieu du XVIIe siècle, nous instruit en détail de la première partie de ce vaste sujet, dont nous ne voulons d’ailleurs recueillir et signaler que ce qui suffit au témoignage des plus honorables souvenirs.


II

Les plus anciennes traditions universitaires sont communes entre la France et la Scandinavie. Dès le XIe siècle, on voit les peuples du nord envoyer de courageux étudians à nos écoles parisiennes. Sæmund le Sage, un des plus savans Islandais du moyen âge, celui qui rédigea peut-être le recueil de l’ancienne Edda et la belle saga de Nial, y vint des premiers, et en emporta le renom de magicien, tant la réputation de ces écoles avait frappé les esprits. On racontait au loin qu’il y avait à Paris un grand enseignement de magie noire, que les leçons s’y donnaient dans des chambres souterraines où ne pénétrait nulle lumière, sur des livres écrits en caractères de feu ; l’unique maître, invisible et secret, n’était autre que Satan en personne [2]. Les étudians des trois royaumes abondent au commencement du XIIIe siècle dans notre université à peine fondée ; plusieurs y obtiennent le grade de magister ou y deviennent même professeurs ; quatre Suédois y occupent les hautes fonctions de rector magnificus. Ils y sont bientôt si nombreux qu’ils s’établissent en divers collèges, dont nous retrouvons la place : celui d’Upsal avait deux maisons sur la montagne Sainte-Geneviève, l’une rue Serpente et la seconde rue des Deux-Portes ; un autre collège suédois se trouvait au clos Bruneau, entre les rues actuelles de Condé et des Fossés-de-Monsieur-le-Prince, sur un terrain appartenant à la Sorbonne ; un troisième en face du collège des Lombards, rue du Mont-Saint-Hilaire. Celui de Dace, fondé par les étudians de Scanie et de Danemark, était situé près de la place Maubert, entre nos deux grandes écoles de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève. C’était le temps où les lettrés du nord traduisaient nos poèmes et nos chansons de geste ; une fête de cour n’était pas complète en Suède ou en Norvège sans la lecture ou le récit de quelqu’une de ces grandes œuvres épiques dont notre moyen âge a été fécond, que notre ingratitude envers le passé a laissées s’oublier ou se perdre, et que l’érudition intelligente de nos jours retrouve en fragmens dispersés jusqu’aux extrémités de l’Europe.

Le XVe siècle a été pour la Suède aussi bien que pour la France, l’Angleterre et l’Espagne, une époque de guerres civiles, d’asservissement à l’étranger, et finalement de triomphe intérieur, au profit de la centralisation et de l’unité. Les conséquences de la malheureuse Union de Calmar avaient soumis le royaume aux Allemands et aux Danois ; les prétentions rivales des familles nobles, les souvenirs ambitieux des dynasties locales avaient augmenté l’anarchie en la prenant pour alliée ; mais enfin une grande victoire remportée sur l’armée danoise aux portes mêmes de Stockholm, sur cette colline de Brunkeberg qui fait aujourd’hui partie de la ville (10 octobre 1471) affranchissait la cause nationale, et la Suède, sous le gouvernement de l’un des siens, l’administrateur Sten Sture, allait entrer en pleine possession de son autonomie. Après avoir obtenu en 1442 une législation commune, elle voulut réclamer aussi son indépendance intellectuelle et morale ; elle voulut avoir son université sur le modèle de celles du continent : le grand rôle dont Paris et Bologne s’étaient montrés capables avait prouvé à tous de quelle valeur pouvaient être de tels foyers. En 1475 un clerc est envoyé directement à Rome pour supplier le pape d’accorder la fondation souhaitée. Il réussit : par sa bulle en date du 27 février 1477, Sixte IV autorise l’institution dans Upsal, « la ville au doux climat et aux abondantes ressources, » d’un studium generale sur le modèle de Bologne, avec les mêmes libertés et privilèges. Le 2 juillet de la même année paraît la lettre rédigée d’un commun accord par l’archevêque Jacques Ulfsson et les six évêques qui lui sont subordonnés, par l’administrateur Sten Sture et ses vingt-trois conseillers laïques, lettre confirmant la fondation de la nouvelle université, et lui accordant, non pas, comme s’exprimait la bulle pontificale, les privilèges de Bologne, mais « les avantages que les rois de France avaient accordés à l’université de Paris, » vague expression, à vrai dire, et que ne suivit aucune réalité. La consécration eut lieu le 21 septembre ; le 7 octobre, jour de la fête de sainte Brigitte, vit s’ouvrir les premières leçons, pour la théologie, le droit canon et la philosophie. On était d’autant plus pressé que le roi Christian Ier, de Danemark, s’étant personnellement rendu, lui aussi, à Rome, venait d’obtenir une pareille fondation pour Copenhague : le danger était grand de voir la jeunesse suédoise obligée de fréquenter l’université danoise au moment où il fallait réagir contre les souvenirs et contre les conséquences de l’Union de Calmar.

L’ardeur déployée par l’archevêque catholique Ulfsson, vrai fondateur de l’université, honoré aujourd’hui comme tel, et par l’administrateur Sten Sture, le bon vouloir de Rome, l’activité des relations établies entre la Suède et le reste de l’Europe, semblaient prédire à l’institution nouvelle un succès assuré. L’imprimerie n’avait pas trop tardé à s’introduire dans le nord, grâce encore à Jacques Ulfsson qui, en revenant d’Italie pendant l’année 1470, avait pu travailler à cette nouvelle œuvre. Le premier livre imprimé à Stockholm est de 1483, le premier imprimé à Upsal est de 1510. Ces commencemens ne s’étaient pourtant pas soutenus. On voit en effet au XVIe siècle les livres s’imprimer pour la Suède, non pas dans le nord, mais à Lübeck, à Nüremberg, à Bâle ; les manuscrits devenaient plus chers que jamais, parce qu’on les exécutait en moins grand nombre : M. Annerstedt a donné sur tout cela les plus curieux détails. Da reste, le principal obstacle à la prospérité de l’université d’Upsal était son origine ecclésiastique : elle se trouva enveloppée dans les longues querelles qu’enfanta la réforme, et parut aux différons souverains de la Suède, pendant cette période incertaine, tantôt trop catholique et tantôt trop luthérienne. Gustave Vasa vit en elle la forteresse de l’église qu’il avait renversée, et, au contraire, son fils Jean III, qui parut tenter de rétablir le catholicisme, la trouva opposée à ses changemens liturgiques ; il la transporta à Stockholm, afin de l’avoir sous sa main et de la soumettre : c’était vouloir la détruire. Quelques mois seulement après sa mort, elle était rétablie par le célèbre concile d’Upsal, qui lui donnait en même temps une constitution définitive.

Cette assemblée d’Upsal, composée des représentans de tous les ordres de la nation, nobles, prêtres, bourgeois et paysans, et à laquelle prenait part, assisté du sénat, le futur roi Charles IX, frère de Jean III, occupe une place très importante dans l’histoire de la Suède. C’est elle qui mit fin à la longue résistance catholique. Elle proclama à l’unanimité, dans la journée du 5 mars 1593, que l’Écriture était la seule règle de la foi, que la doctrine contenue dans la Bible était exactement expliquée dans le symbole des Apôtres, dans celui de Nicée et dans celui d’Athanase, ainsi que dans la confession d’Augsbourg. Après que tous les assistans eurent promis de sacrifier au besoin leur vie pour cette foi religieuse, le président Nicolas de Botnie, un professeur d’Upsal, se leva et prononça d’une voix ferme ces paroles, devenues une des maximes chères aux Suédois et sans cesse citées : « Maintenant la Suède est comme un seul homme, et nous avons tous un seul et même Dieu ! » La même assemblée déclara reconstituée avec tous ses privilèges la grande école solidaire des destinées de la nation. Née du sentiment national dans un moment favorable, l’université avait failli périr au milieu des disputes religieuses qui avaient obscurci et comme effacé ce sentiment ; sa principale force allait être de vivre de la même vie que la nation et de subir les mêmes vicissitudes. Or le moyen âge, plus obscur ici et plus long qu’ailleurs, était cependant fini pour la Suède de Gustave-Adolphe et de Christine.

Quatre ou cinq noms suffisent à résumer pour le XVIIe siècle les principaux aspects de l’histoire de l’université d’Upsal. Hoffvenius, Jean Messenius, les Rüdbeck, quelques autres avec eux, respirent évidemment la même généreuse ardeur qui avait animé, en Allemagne, eh Italie et en France, tout le XVIe siècle. Il semble que, pour avoir été retardé, le mouvement de la renaissance agite ces esprits avec d’autant plus de violence. Leur science est intempérante, ils sont comme ivres d’érudition, ils étudient et enseignent toutes choses, ils ne veulent point de bornes à leur ambition d’esprit. Ils paraissent orgueilleux, peu tolérans, prompts à la dispute et à la polémique ; mais leur tumulte n’est pas uniquement agitation vaine, ils sont dévoués à la science ; c’est utilement qu’ils remuent les esprits. En Suède, par exemple, aussi, bien que dans les autres pays de l’Europe, la scolastique avait, pendant tout le cours du moyen âge, despotiquement régné. Son autorité encore dominante allait désormais être attaquée au nom des nouvelles doctrines philosophiques enfantées par la pensée moderne. Hoffvenius le cartésien osa soutenir dans sa chaire et dans ses écrits que la médecine et la physique devaient être enseignées sans le secours inutile de formules barbares ou de pédantesques syllogismes. Il prétendit que nul ne pouvait être médecin sans avoir étudié la chimie, la botanique et l’anatomie. Il déclara qu’il n’y avait pas de vide dans la nature. Il raconta qu’il avait observé de ses propres yeux, sur un cerveau d’animal vivant, l’âme embusquée dans la fameuse glande pinéale comme une araignée au milieu de sa toile, et de là se remuant et s’agitant sans cesse. De telles hardiesses ne pouvaient rester impunies ; Hoffvenius fut traduit devant le consistoire académique comme dangereux novateur, hérétique en philosophie et en théologie. De longs et violens débats s’ensuivirent, jusqu’à ce que le célèbre Magnus de la Gardie, chancelier de l’université, fut appelé pour y mettre un terme. Il décida sagement qu’il fallait laisser au jugement de l’avenir l’appréciation de la nouvelle philosophie, et il invita les parties à ne porter atteinte ni aux intérêts de l’université, qui étaient ceux de la liberté intellectuelle, ni à la tranquillité de l’église, qui était aussi, disait-il, une chose précieuse à sauvegarder.

Messenius et les Rudbeck, voilà les vrais représentans des ardens esprits qui, pendant le XVIIe siècle, agitèrent l’université d’Upsal et tout le nord ; leur enflure et leur exagération étaient peut-être nécessaires pour leur permettre d’entraîner le grand nombre des esprits vers les voies nouvelles. Comme les savans italiens de la renaissance, qui prétendaient disserter sur tous sujets et de quibusdam aliis, comme les artistes du XVIe siècle, qui pratiquaient tous les arts à la fois, ces professeurs voulaient tout enseigner, réaction violente sans doute, mais intelligente dans son principe : après que la science avait péniblement végété, enfermée dans les étroites catégories de la scolastique, ils apercevaient, eux, la solidarité des divers ordres de connaissances humaines, et la synthèse encyclopédique qu’ils rêvaient devait être la naturelle préparation de l’analyse moderne. Il faut entendre Messenius, le premier professeur de la faculté de droit à Upsal, énumérer ses différens travaux. Il se vante de donner par jour, en même temps qu’il écrit ses livres, jusqu’à six leçons de différente nature. En cinq ans il a publié seize volumes, sans pour cela cesser d’enseigner six ou sept heures par jour ; il prépare, outre ce qu’il a déjà donné, une chronique ecclésiastique et politique de Suède, un catalogue des principales généalogies suédoises, un recueil des vieux chants nationaux ; on a de lui en réalité une vingtaine d’ouvrages, sans compter la Scondia illustrata, qui se compose à elle seule de vingt volumes in-folio. Historien, légiste, poète, orateur disert et fécond, il voulait la foule A ses cours ; il instituait de grandes discussions, avec tentures et musique, pour les jours de marché. Les étudians accouraient, et il les retenait, disait-on, par tous les moyens. De là contre Lui deux sortes, d’adversaires, ceux qui regrettaient les anciennes mœurs, mais ceux, aussi qui, inspirés de la même ardeur que Messenius, voulaient, régner en maîtres et voyaient en lui un rival.

Jean Rüdbeck, professeur d’hébreu, fut de ce nombre. Ils se ressemblaient trop en jalouse humeur et en> naïf orgueil pour ne pas se quereller. Rüdbeck aussi était un bourreau de travail, il s’en vante sans cesse. Il s’acquitte en une année de soixante-treize disputations, de cinquante-huit discours publics, de deux cents publications, outre l’enseignement de chaque jour en latin, grec, hébreu, philosophie, théologie, rhétorique, logique, arithmétique, algèbre, géométrie, géodésie et physique. Puisque chacun des deux professeurs enseignait à peu près toutes choses, comment aurait-il souffert que les étudians allassent écouter son rival ? Le pauvre Messenius, avait été élève des jésuites, et on le soupçonnait ! de nourrir secrètement des sympathies pour leurs doctrines. Rüdbeck en prit occasion dès son premier discours, le 11 décembre 1609, et tonna contre l’église romaine de telle sorte que Messenius qui ne prétendait soutenir publiquement aucun parti, parut aux yeux de tous personnellement atteint, et lui-même se tint pour tel. Le trait le plus intéressant de la lutte ardente qui s’engagea entre les deux professeurs fut la différente direction qu’ils imprimèrent à leur enseignement : elle se voit en particulier dans les exercices dramatiques, auxquels chacun d’eux conviait ses élèves. Rüdbeck n’admettait que les œuvres des Grecs et des Romains : après les avoir expliqués dans ses cours, il faisait jouer en public par ces jeunes gens le Cyclope. d’Euripide, l’Eunuque, les Aldelphes, l’Andrienne, le Phormion de Térence. Messenius procédait d’autre façon. Il composait lui-même, dans la langue nationale, des tragi-comédies. Sans doute on y perdait au point de vue des études purement classiques ; mais un autre enseignement devait résulter de ces exercices, car l’auteur avait choisi les sujets de ses pièces dans l’histoire scandinave. Au lieu de mettre éternellement sur la scène, comme ses prédécesseurs, les épisodes bibliques, il puisait dans la chronique de Saxo Grammaticus et dans celle d’Olaüs Magnus, et formait le projet d’exposer dans une série de cinquante drames l’histoire de la Suède tout entière. On peut juger de son dessein et de sa manière par les six pièces qu’il a écrites. Elles ont pour sujets des épisodes célèbres dans les chroniques scandinaves ; l’une d’elles n’est que le tableau du règne des rois Folkungs transporté sur la scène : l’impression tragique y nait de l’histoire même, et l’on pense invinciblement à Shakspeare. Non certes qu’on puisse comparer Messenius au grand poète : il n’y a, quant à l’imagination et quant au talent, rien de commun ; mais tous deux ont eu la pensée de mettre en œuvre les souvenirs historiques et les légendes de leur patrie. Messenius n’a pas imité Shakspeare, dont les drames, composés seulement pour la représentation, n’ont été rassemblés et imprimés que vers 1623, et auraient été difficilement connus avant cette date en dehors de l’Angleterre. Il faut lui reconnaître le mérite d’avoir conçu la pensée d’un théâtre national, en se rendant l’organe de la conscience publique, telle que l’avait faite dans les divers pays le progrès de son temps. En Angleterre, cette sorte de drame historique est éclos au moment glorieux du triomphe sur l’invincible armada ; en Espagne, il est né avec Jean de la Cueva, un peu plus tôt, c’est-à-dire aussi dans un moment de toute-puissance et de grandeur : il a fleuri en Hollande quand le pays est parvenu à s’affranchir de la domination espagnole ; quoi d’étonnant qu’il se montre en Suède dans le temps où ce royaume, délivré des guerres qui ont suivi l’Union de Calmar, uni sous le sceptre des Vasa, voit s’ouvrir devant lui toute une brillante carrière ?

Du second des Rüdbeck, le grand Olof, on peut dire qu’il a porté jusqu’aux nues, selon ses contemporains émerveillés, la gloire de l’université d’Upsal et de la Suède. C’est lui dont les conquêtes, comme on disait, étaient admirées à l’égal de celles de Gustave Adolphe. Il avait commencé par enseigner la physiologie, et, plus hardi que ses prédécesseurs, il invitait souvent, malgré les préjugés encore contraires, le « macrocosme à venir voir disséquer le microcosme. » Il avait ensuite enseigné la botanique, et, laissant après lui dans chaque voie une trace féconde, il avait doté Upsal d’un musée d’anatomie, d’un jardin pour l’étude des plantes, d’un immense herbier ; il préparait en même temps ses Campi Elysii, vaste recueil où il faisait connaître beaucoup de plantes et de fleurs jusque-là inconnues dans le nord. Cartésien déclaré, il apportait dans ses enseignemens la même ferveur encyclopédique, la même fougue qui emportait alors quelques-uns des plus vigoureux esprits ; mais sa grande œuvre, celle qui, avec une singulière exagération non dépourvue de grandeur, résume toutes les aspirations nationales, toutes les ambitions scientifiques, toutes les ardeurs qui s’agitaient autour de lui, c’est la fameuse Atlantica. On en connaît la thèse : cette célèbre terre des Atlantes, de laquelle Platon nous a conservé le souvenir, et dont le législateur Solon entretenait les prêtres égyptiens, cette île au doux climat, aux fruits dorés, au ciel radieux, dont le puissant peuple, heureux et éclairé entre tous, avait envahi l’Afrique et l’Europe, et n’avait été arrêté que par les Athéniens dans le cours de ses conquêtes, ce vaste continent que l’on croyait englouti au fond des eaux, c’était l’antique Suède, mère des peuples, source première de toute sagesse humaine, de toutes lumières, de toute civilisation. Ces pieux Hyperboréens, ces Cimmériens vertueux, ces Thraces musiciens et poètes, ces Scythes amis des dieux, ces Goths et ces Germains dont les vertus avaient ranimé l’Europe accablée sous la corruption romaine, le dieu Dionysos, Eumolpe instituteur d’Eleusis, Orphée, Linus, Olen, dont les hymnes se récitaient à Delphes et à Délos, Anacharsis, Zamolxis le Gète, qui voyageait dans les airs monté sur une flèche, les courageuses Amazones, Gog et Magog, tous ces héros, tous ces sages, toutes ces fécondes tribus étaient venus du nord, c’est-à-dire de la Suède. De la vieille ville royale d’Upsal était sorti le modèle de toute royauté, du vieux temple d’Upsal le prototype de tout culte et de toute religion, de la vieille langue runique toutes les langues anciennes et modernes. Bien plus le tartare était le gouffre du Malstrom, et les champs Elysées se retrouvaient dans le pays de l’ambre baigné par la Baltique. A démontrer cette thèse, qu’un écrivain français du temps trouve d’abord « à la vérité fort surprenante », mais ensuite « tout à fait forte, » Olof Rüdbeck déployait, non pas une critique irréprochable, mais une incroyable érudition. Il est vrai que ses rapprochemens étaient bizarres, ses dérivations philologiques bien imprévues, ses étymologies fort audacieuses, ses conclusions des plus téméraires ; mais il disposait d’une immense lecture, d’une prodigieuse mémoire, d’une imagination hardie, d’une certaine divination sur quelques points, d’une science véritable en une large mesure, de sorte qu’au milieu de ses aberrations et de ses rêves il se trouve des vues, des indications fécondes. Il eut en tout cas la presque entière admiration de son siècle. Jamais livre ou pamphlet n’a été lu plus avidement que l’Atlantica d’Olof Rüdbeck ; pendant que la première partie s’imprimait, de 1675 à 1679, on se disputait chaque feuille à peine sortie des presses ; le roi et le chancelier écrivaient à l’auteur pour le presser de hâter la seconde partie ; ils lui signalaient des argumens à l’appui de ce que l’on considérait comme la cause patriotique et commune. Christine déclarait que la Suède n’avait pas de récompense assez haute pour un si grand service, et l’ambassadeur de France Feuquière proclamait que c’était le premier livre du monde, après la Bible. Charles XI eût été tout près de voir un crime de haute trahison dans une dénégation ou dans un doute.

Ce qu’il y avait de solide et de réel dans cette effervescence intellectuelle, c’était l’élan d’une nation s’admirant elle-même dans un moment d’expansion et de grandeur subite, de concorde nouvelle, de conquêtes brillantes au dehors. Ému du sentiment général, un homme d’une science vaste, quoique indigeste, d’une imagination vive, quoique peu réglée, lui offrait de son plus lointain passé une image encore plus éclatante que ne pouvait être celle du présent : elle était intéressée à s’y reconnaître, et, dans un temps qui n’était celui ni de l’instruction largement répandue, ni de la critiqur, elle commettait cette erreur, aussi bien que l’écrivain lui-même, très-naïvement. L’université d’Upsal était devenue vraiment le cœur de la nation.

C’est là sa période héroïque, qui se termine brusquement par une fatale journée. Le 16 mai 1702, le feu prit à une maison de la ville, s’étendit promptement aux maisons voisines, et, pendant quatorze heures, l’incendie ne cessa d’exercer ses ravages. Trois quarts de la cité étaient en cendres, le château presque détruit, la cathédrale mutilée. Au moment où les flammes envahissaient le bâtiment de la bibliothèque, on vit s’agiter sur les combles, à travers les étincelles et la fumée, une forme humaine : c’était le vieil Olof Rüdbeck, alors âgé de soixante-douze ans ; on le reconnaissait à sa haute taille, à ses longs cheveux tombant sur ses épaules ; il dirigeait les efforts de ceux qui combattaient l’incendie, et sa voix de stentor, bien connue de toute la ville, retentissait au milieu du tumulte. Stockholm avait perdu récemment sa précieuse bibliothèque par le feu ; Rüdbeck sauvait celle d’Upsal, si nécessaire pour l’université. Inutilement on venait l’avertir que sa propre maison était atteinte ; il allait perdre le manuscrit de ses Campi Elysii, fruit de quarante années de travaux ; il allait perdre les premières feuilles imprimées du quatrième volume de l’Atlantica et les exemplaires non vendus du troisième. Il succombait quatre mois après ce désastre, auquel venaient s’ajouter, pour achever de ruiner l’université elle-même, les malheurs de la dernière partie du règne de Charles XII, les hivers rigoureux et la peste. Il fallut attendre quelques années pour que le travail se rétablît ; mais les efforts un, peu aventureux de l’époque précédente avaient porté leurs fruits : l’université allait devenir pendant le XVIIIe siècle, comme elle l’est encore de nos jours, un actif foyer, non-seulement pour l’érudition et les lettres, mais encore et surtout pour les sciences naturelles.

Ihre le philologue y a des premiers, au XVIIIe siècle, étudié la langue gothique ; Atterbom y a été le chef d’une école littéraire et poétique qui, rompant avec l’imitation étrangère, a su affranchir le génie national ; Geijer y a inauguré l’histoire critique du nord, que MM. Carlsson et Malmström ont étudiée depuis avec succès ; Boström y a professé une philosophie timide par certains côtés, mais très élevée et très spiritualiste, et que développent aujourd’hui d’éminens disciples. M. Olivecrona pour l’étude du droit historique, M. Svedélius pour l’économie politique, M. Richert pour. les anciennes langues du nord, M. Nordling et M. Almkvist pour les langues orientales, voilà, sans compter nos omissions, des noms connus et respectés au-delà de leurs frontières. Pour ce qui est des sciences, deux au moins d’entre celles qui se sont le plus développées dans notre siècle ont rencontré à l’université d’Upsal quelques-uns de leurs vrais fondateurs. Si de nos jours cette université nous offre dans cette carrière aussi des noms qui, déjà familiers à tous les hommes spéciaux, grandiront encore en renommée, les deux Fries pour la botanique, MM. Cleve, Almén et Hammarstén pour la chimie, le regretté Angström, que ses travaux d’analyse spectrale avaient désigné aux suffrages de notre Institut, M. Thalén, son collaborateur, M. Holmgrén, bien connu par ses expériences sur le daltonisme, ces savans ont eu pour prédécesseurs et pour premiers maîtres, à Upsal même, un Scheele, un Bergmann, un Berzelius, que nous pouvons bien rattacher à cette école, puisqu’il y a étudié et publié ses premiers ouvrages, ils ont eu Solander, Hasselqvist, c’est-à-dire quelques-uns des fondateurs de la chimie et de la botanique modernes, tous s’inspirant d’un maître commun, celui dont l’image partout reproduite, dont le nom partout inscrit, dont le souvenir vénéré n’ont pas cessé de vivre dans ces jardins qu’il disposa, dans ces salles où il enseigna. Là vécut le grand et religieux Linné, là s’écoula dans la paix du travail sa vie innocente et pure, là il mérita de voir avec saisissement, passant derrière la fleur qu’il étudiait, Dieu éternel, immense, omniscient, tout-puissant, que lui révélait une nouvelle loi de la nature. Deum sempiternum, immensum, omniscium, omnipotentem expergefactus a tergo transeuntem vidi, et obstiipui [3].


III

La seconde journée des fêtes devait nous introduire comme témoins, disions-nous, dans la vie intérieure de l’université, en nous faisant assister à une promotion de docteurs. Profitons-en pour pénétrer de là dans ses traditions, dans ses mœurs, dans sa vie de chaque jour. Interrogeons au besoin ses étudians eux-mêmes, et voyons quelles conditions intellectuelles et morales leur sont faites ; il y a là un sujet d’observation dont l’intérêt est facile à comprendre. La promotion est l’acte solennel et public par lequel l’université, à certains intervalles, confère le grade du doctorat dans les différentes facultés. Décrivons tout d’abord celle du 6 septembre ; ce récit nous instruira mieux, à beaucoup d’égards, que de longs commentaires. A dix heures du matin, la même procession qui s’était formée la veille parcourait, à peu près dans le même ordre, le chemin qui conduit à la cathédrale. L’assistance était disposée comme le jour précédent, sauf que les promoteurs et les promovendi occupaient des places d’honneur. Comme la veille, le roi et le prince royal sont présens, entourés des ministres, du conseil d’état, des membres de la diète ; les étudians avec leurs bannières occupent encore la première partie de la nef, les dames sont en amphithéâtre dans les bas-côtés, les orchestres dans les tribunes supérieures. Beaucoup des assistans ont à la boutonnière une petite couronne en feuilles de laurier ; le roi la porte lui-même : c’est l’insigne du doctorat pour ceux qui l’ont précédemment acquis. L’intéressante préface de la fête est la première partie d’un bel hymne de M. Victor Rydberg, poète aujourd’hui célèbre dans le nord et membre de l’Académie des Dix-huit. L’auteur, s’inspirant de l’idée du triomphe de la science, compare la marche de l’humanité qui poursuit le progrès à celle des Hébreux traversant le désert pour atteindre le Jourdain : « Avance, humanité, sois joyeuse ! ce que tu as pensé de juste, ce que tu as rêvé de beau, ce que tu as voulu dans ton amour, rien de tout cela ne peut périr, c’est une moisson qui est à l’abri du temps : elle appartient à l’éternité. » Après ces strophes, le promoteur de la faculté de théologie monte en chaire : c’est l’archevêque d’Upsal, désigné pour la fonction de ce jour par le roi, car cette faculté est plus particulièrement que les autres sous l’autorité du souverain, auquel, depuis deux siècles, appartient la création des docteurs en théologie. Au moment où il achève sa courte harangue latine, le promoteur se couvre du chapeau doctoral, et le canon commence de retentir. Il appelle tour à tour ensuite les promovendi : chacun d’eux s’avance au travers du chœur, monte les degrés de la chaire, reçoit sur sa tête le chapeau de taffetas noir plissé, à haute forme, héritage du XVIz siècle, descend et salue le roi en retournant à sa place. Quand la série des docteurs de cette faculté est épuisée, le promoteur salue en quelques phrases, et descend de la chaire ! après le sacramentel Dixi. Et l’orchestre avec les chœurs chante ces paroles que le poète a prêtées à la théologie : « Doutes-tu que là-bas un pays de promission t’attende ? T’affaisses-tu sans espoir ? En avant, Israël ! Tu as encore entre tes mains la verge qui ouvre la source sacrée partout où elle frappe ; et il te suit en tous lieux, le rocher divin. »

La cérémonie est la même pour les trois autres facultés, de droit, de médecine et de philosophie, sauf que les deux premières ajoutent l’anneau d’or ; la dernière faculté, celle de philosophie, reçoit au lieu du chapeau la couronne de laurier. Il n’est presque pas un détail de cette cérémonie qui n’ait un sens symbolique. On fait monter aux élus les degrés de la chaire pour signifier qu’ils ont à partir de ce jour le droit d’enseigner. L’ancien bonnet de docteur faisait allusion à la cérémonie d’affranchissement dans l’ancienne Rome ; il était rouge, pour rappeler l’antique pourpre sénatoriale, ou parce que cette couleur, trahissant par son éclat toutes les taches, ne devait convenir qu’à une vertu immaculée. Le chapeau paraît avoir été le signe de la majorité, peut-être de la supériorité de classe dans les vieilles coutumes germaniques. La couronne de laurier s’explique d’elle-même. L’anneau passé au doigt signifie le chaste mariage avec Sophia, la sagesse ; il est d’or, pour rappeler le haut prix de la dignité doctorale ; il est rond, pour marquer la perfection de la science. Un usage aboli seulement il y a une vingtaine d’années était de placer sur la chaire quelque vieux livre couvert de poussière : on l’ouvrait, puis on le jetait après l’avoir fermé, pour faire entendre que le docteur en avait fini avec les études premières, qu’il lui fallait maintenant penser par lui-même ou bien ouvrir d’autres livres que ceux du candidat et du disciple.

Après chaque promotion l’hymne reprenait, avec des expressions spéciales pour chacune. La Jurisprudence entend la voix du Seigneur sur le mont Sinaï ; la Médecine montre aux générations le serpent d’airain ; la Philosophie suit la colonne de feu, « la nuée tissée d’idéal que l’esprit du Seigneur habite. »

Ce qui rend vraiment solennelle et d’une particulière beauté la fête universitaire des promotions, telle qu’on la célèbre dans le nord, ce n’est pas seulement cette assistance, l’aspect de l’antique cathédrale, le bruit du canon, la musique et les chants, c’est que beaucoup de ces docteurs sont des hommes éminens dont la patrie est fière, soit à cause de leur science, soit pour d’autres services éclatans. Quelques-uns sont des vieillards respectés qui ont occupé les premières charges de l’université, de l’église ou de l’état. Trois sortes de docteurs viennent en effet de passer devant nos yeux : d’abord les docteurs jubilaires, c’est-à-dire ceux qui ont été déjà promus il y a cinquante années ou plus ; ils sont deux cette fois, deux théologiens renommés, âgés chacun de près de quatre-vingt-dix ans. Sur les cheveux blancs de ces pasteurs au costume et au visage sévères, la couronne de laurier ne manque pas d’un certain aspect sculptural ; on se souvient des médailles de la renaissance, de Pétrarque couronné au Capitole. Il y a eu ensuite les docteurs honoris causa : chacune des facultés dites profanes, c’est-à-dire autres que la faculté de théologie, peut, avec la permission du roi, décerner la dignité de docteur à des hommes distingués par leurs travaux scientifiques ou par leurs services de tout genre, sans qu’aucune différente condition leur soit demandée à l’avance. C’est ainsi que nous avons vu couronner du laurier académique M. Oscar Dickson, négociant de Gothenbourg, qui a voulu, avec une patriotique libéralité, se charger des dépenses nécessaires aux grandes expéditions scientifiques de M. Nordenskiöld vers les mers glaciales. M. Victor Rydberg, le poète, M. Worsaae et M. Krieger, anciens ministres en Danemark, des professeurs et des savans, non-seulement suédois, mais norvégiens et finlandais, ont été honorés du même témoignage et sont venus recevoir la même couronne. Un grand poète, Runeberg, devait être compris dans cette promotion ; mais la mort a interrompu récemment sa forte vieillesse, et le promoteur, M. Nyblom, a exprimé le regret universel [4]. La troisième série de docteurs comprenait les jeunes gens qui venaient de subir les épreuves fixées par les statuts pour l’obtention du grade. Ainsi la solennité d’Upsal réunissait pour une pareille récompense d’honneur, étendue bien au-delà des limites scolaires, les diverses générations et les divers mérites ; ainsi l’université s’identifiait réellement avec le pays, au nom duquel, à vrai dire, sont décernées ses couronnes. Ce qui est resté d’antique appareil à de telles fêtes ne sert qu’à en rehausser la dignité en y ajoutant le prestige d’une tradition sincèrement et simplement respectée.


IV

C’est surtout en suivant l’histoire de la vie scolaire, telle que l’ont faite les lois et les mœurs parmi les étudians d’Upsal, qu’on verra ce qui a péri des anciennes institutions universitaires et ce qui en subsiste, ce qui en a été régénéré ou transformé ; par cette histoire, on jugera quelle union singulièrement intime n’a cessé de régner entre les maîtres et les élèves, entre les coutumes et la loi. Les statuts d’Upsal ont toujours su ménager l’indépendance des étudians, mais de telle sorte que le passage à l’université devînt pour eux la meilleure école de gouvernement de soi-même et d’autonomie, en même temps qu’une garantie de discipline et de dignité. Il suffit de lire les harangues latines du célèbre Freinshemius, qui, appelé d’Allemagne par la reine Christine, fut en 1645 doyen de la faculté de philosophie d’Upsal, il suffit de parcourir les monographies qu’on vient de publier en Suède sur l’histoire particulière de plusieurs nations de cette université, pour apercevoir combien longtemps y persista, par exemple, la bizarre coutume de la depositio avec l’assentiment d’abord, puis avec la tolérance tacite de la loi universitaire.

On désignait par le nom de depositio la cérémonie symbolique imposée aux jeunes gens qui, sortant de l’enseignement secondaire, voulaient acquérir le titre et les privilèges d’étudians. Ces novices, ces béjaunes, comme on disait à Paris pendant le moyen âge, par comparaison avec les oiselets au bec encore jaune qui viennent de quitter le nid, étaient affublés par l’étudiant depositor d’un costume ridicule, ahsurdœ vestes, d’un habit de toutes les couleurs, d’un chapeau avec des oreilles d’âne et des cornes ; on leur adaptait à la bouche deux grandes dents : c’étaient leurs attributs d’ignorance et de rudesse primitives, qu’ils devaient déposer selon toutes les règles pour devenir d’honnêtes et libres étudians. Habillé lui-même d’une façon bizarre, et un bâton à la main, le depositor chassait devant lui ce timide troupeau jusqu’à ce qu’il fût réuni dans la salle où attendait la plus brillante assistance, quelquefois des reines et des rois. On commençait par la vexatio : elle consistait à faire étendre le patient à terre, où le depositor, avec une hache, un grand rabot, la lime, les ciseaux et les pinces, faisait mine de l’émonder et de le polir, afin disait-il, de transformer cette souche grossière en un beau tronc digne de figurer dans le temple de l’intelligence. On procédait ensuite à la toilette, à grande eau ; le cornutus était assis sur un tabouret à un seul pied ; on le barbouillait de suie, puis on le rasait avec un rasoir de bois, on lui peignait les cheveux, on lui faisait les ongles. On lui posait alors des questions grotesques, captiosœ quœstiunculœ, auxquelles il eût difficilement répondu, même si les défenses attachées à sa mâchoire lui eussent permis autre chose que des sons inarticulés. Ou bien on glissait dans ses poches des billets perfides qu’on feignait d’y surprendre ensuite, et qu’on lisait tout haut devant l’assemblée : c’était sa tendre mère qui lui souhaitait toute espèce de soins délicats ; c’était sa fiancée qui lui adressait de douces confidences, et, à chaque fois, au milieu des éclats de rire, on le rabotait, c’était l’expression consacrée, pour le punir de ses indiscrétions, de ses témérités, de ses bonnes fortunes imaginaires. Enfin le depositor le prenait par le cou entre les longues branches d’un instrument de bois en forme de ciseaux, et le secouait avec force jusqu’à ce que ses longues oreilles, ses dents et ses cornes fussent tombées à terre ; il ne restait plus qu’à lui placer quelques grains de sel sur la langue, à lui verser quelques gouttes de vin sur la tête, pour que l’écolier ignorant fît place à l’étudiant transfiguré. C’était le doyen de la faculté qui accomplissait ces derniers rites, empruntés évidemment, sans pensée de scandale, aux cérémonies chrétiennes du baptême ; on lui donnait en même temps les explications et les conseils convenables à la circonstance. Nous trouvons dans Freinshemius et ailleurs les formules dont on se servait d’ordinaire : « Recevez le sel de la sagesse, afin que, distinguant le bien du mal, vous résistiez au démon… Exempts du nom ignominieux de béjaunes, je vous salue du beau et glorieux nom d’étudians. A prohroso nomine beanorum absoluti, pulcherrimo honestissimoque vocabulo salvete, Studiosi !

Les deux harangues de déposition prononcées par Freinshemius à Upsal sont de pompeux éloges de cette étrange fête universitaire, qui occupe, à l’en croire, une place parmi les conditions nécessaires à l’éducation morale de l’humanité. Il se demande gravement si elle a pris naissance dans les écoles des anciens philosophes grecs, à côté de la catharsis, ou dans les cérémonies de l’émancipation et de l’affranchissement à Rome. Combien n’est-elle pas supérieure en tout cas, dit-il, aux épreuves qu’imposait le culte de Mithra, à celles de la chevalerie, à celles qu’une foule de corporations exigent de leurs novices ! Les jeunes candidats accepteront volontiers de bénignes et innocentes épreuves, portant avec elles un utile enseignement : ils rencontreront dans la vie de plus réelles souffrances ; rien ne leur sera acquis sans le travail et sans la peine : celui-là restera vainqueur qui saura le mieux résister et durer.

Il n’y avait peut-être lieu ni à de si beaux raisonnemens, ni à de si savantes recherches d’origines, La déposition était simplement une de ces réjouissances traditionnelles dont l’université de Paris avait donné les premiers exemples, et qui s’étaient propagées pendant le moyen âge dans les universités d’Allemagne, pour passer de là dans les pays du nord. Les principaux réformateurs allemands, Luther et Mélanchthon en particulier, avaient souvent rempli les fonctions de depositor et aimaient à composer, pour de telles circonstances, des harangues et des chansons. Voici par exemple des strophes attribuées à Luther : « Nos jeux sont familiers, mais ils servent les bonnes mœurs ; nous émondons un tronc noueux, nous rabotons un grossier rustique, nous redressons ce qui était courbe ; ce qui s’élevait trop, nous l’abaissons. Voyez ce béjaune sordide avec ses grandes cornes ; il veut que nous le fassions étudiant : c’est lui qui paiera les frais ! »

Lignum fricamus horridum,
Crassum dolamus rusticum,
Curvum quod est, hoc flectimus,
Altum quod est, deponimus.
Beanus iste sordidus
Spectandus altis cornibus,
Ut sit novus scholasticus,
Providerit de sumptibus.


Michelet a célébré jadis ce qu’il appelait « les risibles et touchans mystères de la vieille Allemagne, le symbolisme sacré de ses graves initiations. » Il a cité, d’après Grimm, les poétiques formules que mettaient en action les corporations germaniques. Tout cela était donc bien dégénéré au temps de la réforme, si jamais la réalité avait répondu aux imaginations littéraires, car précisément au XVIe siècle, et surtout dans les universités protestantes, la depositio avait donné lieu à un despotisme et à des brutalités intolérables qu’il avait fallu réprimer. On ne voit paraître cette coutume en Suède que lors du rétablissement de l’université, à la fin du XVIe siècle ; il faut bien qu’elle ait produit là aussi quelques abus, puisque les statuts du 27 juillet 1655 s’élèvent déjà contre ce qu’ils appellent exagitationes scurriles et vexationes, et que ceux de novembre 1691, sous le roi Charles XI, l’interdisent absolument, ce qui ne l’empêchait pas de reparaître pendant le XVIIIe siècle, sans les excès de l’époque précédente. Le voyageur La Motraye, un des critiques de Voltaire, nous a laissé le récit de celle dont il fut témoin à Upsal en 1716. C’est seulement à titre de curiosités que l’on conserve aujourd’hui dans un des musées d’Upsal les instrumens ayant servi aux dernières dépositions ; mais ces fêtes qui ont amusé tant de générations vivent dans les souvenirs traditionnels de l’université.

Les statuts s’étaient modifiés en même temps que la coutume ; lorsque, sous l’influence de la raison moderne, l’esprit public rompait avec la naïve gaité du moyen âge, la loi universitaire renonçait à soutenir de vaines formes dont l’antique sens était perdu. On la voit par contre adopter et protéger toujours davantage une autre institution scolaire qui a grandi avec les mœurs : nous voulons parler de la division des étudians en provinces ou nations, devenue de nos jours une garantie d’autonomie et de discipline.

L’université de Paris possédait déjà au XIIe siècle ses fameuses quatre nations, mais celles d’Upsal ne se montrent qu’au milieu du XVIIe siècle ; avant cette époque elles se groupent lentement, non sans exciter beaucoup de défiance ou même d’opposition. Formées d’abord dans une vue d’association de secours, ou bien pour resserrer les liens de parenté ou d’amitié dans l’abandon d’une grande ville, ces petites sociétés se donnent bientôt elles-mêmes un gouvernement intérieur, de sorte qu’elles menacent de devenir pour l’université une cause permanente d’anarchie si elles continuent d’échapper à l’administration centrale. On peut suivre par une série de témoignages les progrès du bienfaisant accord qui finit par s’établir. Nulle trace de nation avant 1630 ; alors seulement on voit commencer celle de Westmanland ; celles d’Ostrogothie, de Stockholm et de Norrland paraissent en 1640, et vers le même temps aussi celles qui ont formé, en se réunissant plus tard, la nation d’Upland. En 1654 et 1655, les protocoles du consistoire académique ne montrent qu’hostilité de la part des autorités universitaires à l’égard des conventicula nationalia. Les étudians, est-il dit, y sont à l’entière dévotion des seniores, qui les retiennent à leurs leçons privées et les empêchent d’aller aux leçons publiques faites par les professeurs : curieux indice d’une sorte de concurrence qui a bien pu tourner au progrès général. En vain le recteur assure aux étudians, pour les retenir, la protection de leur caisse commune : il gardera sous ses yeux leur fiscus dans l’œrarium de l’université ; bientôt chaque nation s’affranchit de cette tutelle et prétend avoir sa caisse particulière. La nation d’Ostrogothie rédige ses statuts en 1646 ; elle les termine par cette fière formule, empreinte d’une gravité toute romaine : Quod ita censuimus, consensimus, conscivimusy ob eam rem nomina manusque nostras singuli adscripsimus, jureque jurando firmavimus. Ces allures n’étaient pas celles d’un pouvoir disposé à céder ; le consistoire jugea qu’il fallait faire des concessions, et, à partir de la fin du XVIIe siècle, le rapprochement s’opéra peu à peu.

Qu’on ouvre les statuts actuels, révisés le 10 janvier 1876, on y verra comment la loi règle et consacre elle-même la constitution des nations universitaires. Tout étudiant, aussitôt qu’il a été régulièrement inscrit sur les registres par-devant le recteur, doit se faire admettre pour tout le temps de ses études dans une de ces nations, selon le lieu de sa naissance, ou bien selon la résidence actuelle de sa famille, ou suivant le choix que jadis avait fait son père. Nul n’est admissible à subir aucun examen, — voici qui est remarquable, — s’il ne présente un bon témoignage de ses nationaux sur sa moralité et son caractère. Toute nation est placée sous la surveillance d’un inspecteur, qui doit être un des professeurs ordinaires, et d’un ou de plusieurs curateurs, qui peuvent être de jeunes agrégés ou des étudians ; les uns et les autres sont à l’élection. Elle discute et rédige comme elle le veut ses règlemens intérieurs ; il suffit qu’ils soient agréés, ainsi que les élections diverses, par le consistoire mineur, un des deux conseils académiques auxquels est confiée l’administration générale de l’université. La nation se gouverne elle-même ; elle exerce comme elle l’entend sa propre discipline et peut expulser un coupable ; s’il n’est pas admis par une autre nation, il se trouve par le fait exclu de l’université, ou du moins placé à l’écart, sous la surveillance spéciale du recteur. Les antiques vexations de la depositio ont fait place à une fraternité secourable, qui n’empêche pas une réelle hiérarchie ; il n’y a pas de confusion en effet entre les seniores, les juniores et les recentiores, catégories fixées par les libres suffrages. Les recentiores ne peuvent guère être admis dans la classe supérieure avant le délai d’une année, mais c’est pour eux un simple noviciat, un apprentissage des devoirs qu’ils auront bientôt à remplir : un mérite signalé peut abaisser devant eux les barrières. Chaque nation possède, soit en pleine propriété, si d’importantes donations l’ont enrichie, soit en simple location, une maison dans la ville. C’est là qu’habitent ses curateurs, son trésorier, son bibliothécaire, ses hommes de service ; là sont conservées ses archives, ses collections, les images des hommes qui l’ont illustrée ; là elle tient ses réunions, donne ses fêtes et reçoit les visites dont elle s’honore.

Une de ces visites nous restera dans le souvenir. Lors de la première journée des fêtes, un autre hommage encore que ceux des délégations dans la cathédrale et du roi pendant le banquet avait été offert à l’université d’Upsal, un hommage très intéressant par sa forme et par les sentimens qu’il renouvelait ou faisait naître. Pendant la soirée, les étudians réunis dans leurs diverses nations recevaient, comme c’est la coutume après les grandes promotions doctorales, les visites particulières d’un certain nombre de délégués étrangers. Parmi ces visiteurs, on voyait les plus illustres maîtres. Ils étaient accueillis avec un cordial respect, dans chaque maison provinciale, par les étudians debout autour de la table où brûlaient les vastes bols de punch. Les présidens faisaient faire silence et proposaient en termes chaleureux quatre hurrahs pour cet illustre astronome, M. Struve, pour cet intrépide voyageur aux régions de l’extrême nord, M. Nordenskiöld, pour ce groupe de délégués qui représentaient la France. A ce dernier toast M. OErnmark, de la nation d’Upland, donnait un accent particulier, et M. Gaston Boissier et M. Gaston Paris témoignaient par leurs vives réponses combien ses paroles émues nous allaient au cœur.

La communauté des nobles sentimens et d’une volontaire discipline, voilà ce qui empêche de craindre que le partage de ces étudians en nations les désunisse. Il y a de leur union fraternelle un touchant symbole. Entre les diverses sortes de langages qui sont donnés à l’homme, entre tous les arts, il y en a un singulièrement apte à séduire les imaginations et les cœurs, à les élever vers une sphère suprême, à les y assembler dans une commune et irrésistible préoccupation de l’idéal : c’est la musique. Les philosophes de l’antiquité, à cause de cela sans doute, voulaient qu’on réservât à cet art un grand rôle dans l’éducation. C’est ce qui arrive de soi-même en Suède. On sait ce qu’est dans le nord le trésor des mélodies populaires. Modulées par ces voix, que la nature a généralement bien douées, elles charment et elles étonnent par leurs rhythmes spéciaux. Nous disions en commençant ce récit que la troisième journée du centenaire d’Upsal nous réservait un épisode d’une saveur toute locale, un concert donné par les étudians en présence du roi et de la même assemblée qui avait été conviée aux précédentes fêtes : concert tout vocal, à peine avec quelques accompagnemens d’instrumens à cordes ; rien que des chansons et des poésies nationales sur une musique transmise le plus souvent par une longue tradition et tout anonyme, née pour ainsi dire du sol même, de ces forêts et de ces montagnes, ou bien œuvre d’artistes qui se sont évidemment inspirés de cette tradition, comme M. Wennerberg, l’auteur des Gluntarne. Donner à qui ne les a pas entendues une idée de l’effet produit par ces masses chorales serait impossible : la surprise est grande de ceux qu’elles émeuvent pour la première fois. La poésie étrange des petits poèmes que revêtent ces chants n’est pas pour rien dans l’impression produite : ce sont des fragmens de sagas, des légendes tantôt gracieuses, tantôt sombres ou sinistres, des ballades dont presque tout le charme est dans l’expression ou dans l’étroit accord entre une imagination presque insaisissable et le vague de la musique. On peut se demander s’il y a là de quoi subvenir à une ample et féconde production musicale ; en tout cas, la Suède, qui a produit déjà de si heureux talens, se montre ainsi en possession d’un art très délicat et très original. Chaque génération universitaire recueille et transmet cet héritage. Toute nation a son école de chant, et ils se groupent en nombreux chœurs. Naviguent-ils par le beau temps sur les eaux du Mélar, célèbrent-ils quelque fête intérieure, reçoivent-ils dans leur ville quelque hôte respecté ou le roi, aussitôt, sans préparation et sur un signal, ils entonnent de leurs voix jeunes et fières quelqu’un de ces chants. On peut calculer ce que cela suppose entre eux de concorde amicale, de discipline volontaire, d’influences intimes et généreuses ; il y a là toute une école de patriotisme, de poésie et de liberté.

Les étudians d’Upsal accordent donc une certaine place à la tradition. Ils ont leurs annalistes : précisément à l’occasion du quatrième centenaire, outre le grand ouvrage de M. Claes Annerstedt, M, Lewenhaupt a publié une histoire de la nation d’Upland, MM. Eneström et Swederus celle de la nation de Vestmanland, MM. Palmberg, Warburg et Aberg celles des nations de Smâland, de Gothenbourg et de Stockholm. Ils ont leurs fêtes anniversaires consacrées aux principaux souvenirs de la patrie : leur deuil public en l’honneur des morts de l’année précédente, ils l’ont placé, par un touchant contraste, au commencement de la saison nouvelle ; on redit alors quels maîtres on a perdus, quelles destinées ont été tranchées avant l’âge et par quelles atteintes l’année a perdu son printemps. Ils ont des fêtes pour les plus grandes dates de leur histoire, pour l’union de la Suède avec la Norvège, pour la mort de Charles XII, pour celle de Gustave-Adolphe, pour l’avènement de Gustave Vasa. Ce respect du passé ne les empêche pas soit d’effacer, nous l’avons dit, ce que ce passé comportait d’excessif ou de suranné, soit de prendre une vive part quelquefois, non sans une réelle influence, dans les complications du présent ou dans celles qui touchent l’avenir de leur pays : on l’a vu lors des agitations du scandinavisme. Ceux qui ont suivi ces mouvemens, d’où pouvait dépendre la formation d’une ligue qui eût sauvé un des états du nord et prévenu pour l’Europe bien des malheurs, peuvent se rappeler la réunion des étudians Scandinaves à Upsal, leur réception ensuite dans le palais de Drottningholm par Oscar Ier, et les graves paroles qui, dans la harangue royale, répondaient à l’émotion de ces jeunes représentans des trois nations sœurs. En des journées comme celles-là, les étudians d’Upsal conciliaient fort bien avec les classiques souvenirs les aspirations nationales et les vœux patriotiques.

Avons-nous quelque chose à envier soit pour notre pays, soit pour notre enseignement supérieur à ce que nous a montré l’université d’Upsal ? Oui certes. Nous n’avons pas vu d’un cœur indifférent et sans retour sur nous-mêmes une conciliation intelligente des anciennes mœurs avec la liberté. Cette grande école du nord, où d’innombrables dotations, religieusement sauvegardées depuis deux ou trois siècles, assurent l’enseignement gratuit pour quiconque a droit d’y prétendre et au besoin, l’indépendance envers l’état, où les jeunes gens apprennent d’abord à respecter, à chérir les souvenirs, les lois, les coutumes de leur pays, et à se gouverner eux-mêmes, cette institution vouée à l’étude la plus active et au progrès, honorée depuis plus d’un siècle et de notre temps par quelques-unes des principales découvertes dans le champ des sciences naturelles, cette tranquillité d’une petite ville d’université, avec ses maisons de bois brillantes d’une exquise netteté, avec sa verdure abondante, ses eaux vives et ses fleurs, ses chauds foyers l’hiver, sa vie de famille, qui donc verrait sans s’y intéresser ce spectacle ? Est-ce à dire que nous devions rêver de transporter chez nous quelques parties de cet édifice ou d’emprunter les principaux traits de ce modèle ? Probablement non, tant les circonstances historiques et les milieux sont différens. On peut regretter, quand on l’a rompue, la chaîne avec le passé, on ne peut pas la rétablir. Si vous coupez vivant le grand arbre, vous sacrifiez en un moment les avantages acquis par un long passé pour un long avenir, et cette double perte est irréparable. Il reste toutefois la lumière et l’air, qui se répandent et circulent plus librement ; il reste un sol fécondé par les débris eux-mêmes. Ce qu’il faut souhaiter, c’est que le progrès chez nous accompli de l’aveu de tous n’exclue pas notre sincère hommage au progrès accompli sous des formes et avec des conditions différentes chez les autres peuples.


A. GEFFROY.


  1. Le royaume de Norvège et le peuple norvégien, ses rapports sociaux, hygiène, moyens d’existence, sauvetage, moyens de communication et économie. Christiania, 1876.
  2. Voyez, dans la Bévue du 15 avril 1860, notre étude sur les traditions populaires de l’Islande. Voyez, pour ce qui suit, les documens que nous avons publiés dans la Revue des sociétés savantes, t. V, p. 659-609, année 1858.
  3. Voyez, dans la Revue du 1er mars 1861, notre étude intitulée : Un écrit inédit de Linné. La Nemesis divina.
  4. Voyez, dans la Revue du 1er septembre 1857, la traduction que nous avons donnée des beaux et nobles Récits de l’enseigne Stal.