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LE PYROPHONE.

Un jeune savant, M. Frédéric Kastner, à la fois physicien et musicien, vient d’imaginer un nouvel appareil musical destiné à produire les effets les plus remarquables, les plus inattendus, au milieu des orchestres de nos grands théâtres lyriques, ainsi que dans les concerts ou les cathédrales : cet instrument a été nommé par son constructeur, le pyrophone.

Expliquons tout d’abord par quelle série de considérations théoriques M. F. Kastner a été conduit à la découverte de ce système ingénieux. C’est, en effet, à la science pure, à la physique mathématique, aux lois de l’acoustique, que nous devons nous adresser pour rechercher l’origine de ce mécanisme.

Le pyrophone.

M. F. Kastner, après de nombreuses expériences sur les flammes chantantes, poussant ses recherches, pour les compléter, du côté des lois de l’interférence, a découvert un des plus intéressants théorèmes d’acoustique, qui était resté ignoré jusqu’à ce jour.

Des savants allemands, anglais et français s’étaient déjà beaucoup préoccupés des flammes chantantes. Mais aucun n’avait encore songé à étudier les effets produits par deux ou plusieurs flammes conjuguées, comme l’a fait l’auteur du travail dont nous exposons les résultats. Un mémoire présenté à l’Académie des sciences, par ce jeune savant, à la date du 17 mars 1873, et auquel nous renvoyons le lecteur, contient les expériences et les calculs à l’aide desquels M. F. Kastner a pu formuler ainsi sa nouvelle loi :

Si dans un tube de verre ou d’autre matière on introduit deux ou plusieurs flammes isolées de grandeur convenable, et qu’on les place au tiers de la longueur du tube, comptée à partir de la base inférieure, ces flammes vibrent à l’unisson. Le phénomène continue de se produire tant que les flammes restent écartées ; mais le son cesse aussitôt que les flammes sont mises en contact.

L’application de cette loi, à l’aide de combinaisons délicates et de mécanismes ingénieux, a fait sortir le pyrophone des mains de l’inventeur.

Aujourd’hui l’instrument, tel que le représente la gravure, est terminé, et prêt à fonctionner. M. Frédéric Kastner a organisé un atelier, dans lequel on a déjà monté plusieurs des nouveaux instruments que le monde savant et musical a pu entendre dans des concerts à Paris, et surtout à l’Exposition de Vienne.

Le pyrophone, à première vue, ressemble à un orgue : mais il en diffère par un point essentiel, capital. Lorsque l’appareil fonctionne, les sons se produisent, non plus par l’air insufflé, mais au moyen de l’air mis en mouvement par la combustion des flammes placées à l’intérieur des tubes en cristal. Que le lecteur veuille bien se rappeler l’expérience de l’harmonica chimique, et il comprendra facilement le fonctionnement du pyrophone. En effet, d’après le théorème de M. Kastner, si à l’intérieur d’un tube on place à la même hauteur deux flammes, dès qu’elles sont écartées, elles vibrent ; dès qu’elles sont rapprochées, le son cesse de se produire. Le timbre du son, sa hauteur et son intensité, dépendent des dimensions du tube. Supposons donc que deux petits tuyaux amenant un gaz combustible, l’hydrogène, par exemple, soient placés dans l’intérieur d’un tube en cristal, et qu’on ait allumé le gaz qui s’échappe de ces deux tuyaux. Admettons en outre que ces deux petits tuyaux, placés dans le même tube en cristal, puissent s’éloigner on se rapprocher à volonté, au moyen d’un mécanisme dont le mouvement est imprimé par la pression exercée sur les touches du clavier ; — si, comme dans le piano, nous appuyons sur une des touches, les deux petits tuyaux placés dans le tube en cristal s’éloignent, les deux flammes conjuguées s’écartent, l’interférence n’agit plus et le son se produit. Dès que l’action de pression cesse sur la touche, les deux petits tuyaux se rapprochent, les deux flammes sont en contact, l’interférence se produit et le son s’arrête immédiatement.

Chaque touche du clavier est mise en communication avec un tube de cristal : les dimensions de ce tube ont été calculées, de manière à produire un son dont la valeur correspond à la position occupée par la touche. Des curseurs placés à la partie supérieure, mobiles sur la surface extérieure du cylindre de cristal, permettent de régler le son de chacun de ces tubes, que l’on accorde comme un piano, avec cette différence qu’il n’y a pas à tendre plus ou moins des fils métalliques, mais à baisser ou à hausser convenablement des curseurs en carton. Lorsque l’instrument a été réglé, que les curseurs ont été parfaitement mis en place, et que les petites flammes d’hydrogène brûlent dans les tubes de cristal, l’exécutant n’a plus qu’à se placer devant le clavier, à frapper les touches, et les sons successifs se produisent, de même que dans le piano, de même que dans l’orgue. Mais ce qu’il y a de particulièrement remarquable, c’est le timbre exceptionnel des sons qui sortent du pyrophone. — Quand l’instrument fonctionne entre des mains habiles, on entend en effet une musique suave et vraiment délicieuse, les sons obtenus sont d’une pureté et d’une délicatesse extraordinaires, rappelant à s’y méprendre les voix humaines.