Le Puits de la vérité/Les Amies

Le Puits de la véritéAlbert Messein (p. 85-86).



LES AMIES



À toutes les époques, il y a eu dans la langue des mots équivoques et dont l’exacte signification ne se dévoile pas immédiatement à l’esprit, mais il n’y en a peut-être jamais eu tant que de nos jours, où les mots s’usent avec une extrême rapidité. Cependant notre situation ne semble pas différer extrêmement de celle du XVIIe siècle. À ce moment-là le mot amant veut dire un homme qui fait la cour et qu’une femme écoute et le mot maîtresse veut dire une femme à qui l’on fait la cour et qui le permet. Mais ces mots commençaient aussi à acquérir le sens qu’ils ont présentement, de sorte qu’il est quelquefois délicat de décider de quelle nature étaient les relations d’un homme et d’une femme de ce temps-là à un moment donné. De même aujourd’hui, il serait imprudent de s’en fier aux significations académiques des mots ami et amie pour caractériser les relations d’une dame et d’un monsieur. « C’est son amie. » Cela n’eût prêté à aucune équivoque, il y a une trentaine d’années. Aujourd’hui cela change de sens selon les âges, selon les milieux, selon le son de la phrase ou du récit et l’on est jamais absolument sûr que cela ne veuille pas dire : « C’est sa maîtresse. » Les gens à philosophie amère vous diront : « Rien de mieux. Sait-on jamais où en sont un homme et une femme qui se voient fréquemment ? On suppose tout et tout est vrai ou le sera demain. » Cependant, cela ne rend pas compte d’un fait général, que les mots qui signifient un état, une profession, un sentiment spécialement féminins ou ayant quelque rapport avec les femmes tendent toujours à baisser dans la hiérarchie verbale ou à incliner vers le sens le plus précis et le moins favorable. Chaque fois que les langues (car ce n’est point particulier au français) adoptent un mot pour qualifier la jeune fille, ce mot quelques siècles ou quelques années plus tard a le sens de fille, exemple du phénomène. Le mot demoiselle aura mis plusieurs siècles à se salir. Il y est arrivé. Puella en latin eut le même sort et girl en anglais, etc. Faut-il y voir la preuve du mépris de l’homme pour la femme, ou un signe de quelque fatalité ?


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