Le Puits de la vérité/Appétits d’Autrefois



APPÉTITS D’AUTREFOIS



On a beaucoup parlé, ces temps derniers, des appétits d’autrefois, des estomacs d’autrefois, des pantagruéliques repas d’autrefois, et l’on a dit, comme toujours, que si nous mangeons moins, cela tient à nos mauvaises santés, qui ne supportent plus de tels excès. Nos habitudes ont changé, mais cela ne tient nullement à nos santés, qui valent bien celles de jadis, si même elles ne valent beaucoup mieux. Et nous pourrions, si nous le voulions, manger comme on mangeait encore au xviiie siècle et plus tard même en beaucoup de provinces. Nous n’en serions pas plus incommodés que nos pères. Si nous ne le faisons plus, c’est que nous n’en avons plus le moyen, c’est que la vie est devenue beaucoup trop chère. J’ai calculé, d’après des exemples donnés, que pour avoir une table servie comme celle d’un célibataire de revenus honorables, mais non excessifs, de l’an 1770, il en coûterait à peu près, en ne comptant que ce qui se mange, à l’exclusion du vin et de toutes les dépenses de service, de quatre-vingt à cent francs par repas, soit plus de soixante mille francs par an. Toutes les autres dépenses ayant augmenté en proportion, sans compter celles qui étaient alors inconnues, on voit à quel taux cela mettrait la vie. Ce n’est pas notre estomac qui se refuse aux amples nourritures, c’est notre bourse qui se refuse à les payer. Mais cela a eu, pour les gens riches, toutes sortes d’avantages. Mangeant beaucoup moins, ils se sont beaucoup mieux portés. Ils ont gagné en activité. Ils ont appris à varier leurs plaisirs. On peut dire que la cherté croissante de la vie a eu les plus heureux effets sur la civilisation. Malheureusement, tous les hommes ne peuvent pas considérer la question du même œil.


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