Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/III/4

Lecomte (p. 405-420).


IV

MADEMOISELLE SAPHIR.



En quittant la manufacture, James et Tom, celui-ci emboîtant docilement le pas à son ami, se dirigèrent vers White-Chapel. Pendant plus de vingt minutes, ils marchèrent ainsi sans échanger une parole.

L’amoureux de Mary désirait cependant savoir ce qui s’était passé dans le pavillon et pourquoi James avait eu une discussion avec le fils de M. Berney.

Il se demandait surtout pour quel motif ce dernier l’avait chassé de l’usine, lui qui avait jadis rendu un si grand service et qui était un de ses meilleurs et de ses plus honnêtes ouvriers ; mais, malgré tous ses efforts d’imagination, il n’y pouvait rien comprendre et brûlait d’interroger son compagnon.

Seulement, le brave garçon ne savait par quelle question débuter, et comme James ne songeait guère à le prendre pour confident, ils arrivèrent ainsi au terme de leur course sans s’être rien dit.

Mary était à sa fenêtre, guettant le retour de son frère.

En le voyant arriver avec Tom, elle se retira précipitamment.

La pauvre enfant avait passé la matinée dans de terribles angoisses. Vingt fois, malgré la promesse qu’elle avait faite, elle avait été sur le point de courir jusque chez M. Berney, craignant qu’il n’y fût arrivé un malheur.

En apercevant les deux amis ensemble, prise d’une véritable épouvante, elle se laissa tomber sur son siège.

Elle connaissait le caractère violent de Tom, aussi bien que son amour. Si James lui avait tout dit, Dieu seul savait jusqu’où la colère pourrait emporter l’ouvrier.

Du reste, elle était prête à tout, car, quel que fût son amour pour Edgar, ses yeux s’étaient ouverts ; elle avait compris l’abîme où elle était tombée, abîme plus profond que ne le pensait encore son frère, car la pauvre abandonnée portait en son sein la preuve de sa faute.

Cependant Tom s’était arrêté avec James sur le pas de la porte. Il paraissait vouloir entrer avec lui chez madame Davis.

— Il faudra bien que tu m’expliques un peu ce que tout cela signifie, s’était-il décidé à dire à son ami. Il y a quelque chose là-dessous que tu me caches. Que diable peut t’avoir fait M. Edgar !

— Mais rien, rien du tout, répondit James très-embarrassé, je te raconterai tout cela plus tard. Si tu veux me faire plaisir, tu vas retourner à l’usine.

— Moi, jamais ! en te mettant à la porte, ils m’ont aussi chassé.

— Il le faut cependant, car j’ai intérêt à savoir ce qui s’y passe, et tu comprends que je n’y puis plus remettre les pieds. Ainsi, mon brave Tom, fais ce dont je te prie.

— Mais, by God ! dis-moi au moins ?…

— Rien ! Reviens me prendre ce soir ; tu sauras tout.

— Et Mary ?

— Elle doit être à travailler dans sa chambre.

— Lui as-tu dit, au moins, que je l’aime toujours de plus en plus et que pour elle je deviendrais un vrai mouton ? Si j’avais une petite femme comme ça, vois-tu, mon bon James, je ne sais pas ce que je ne serais pas capable de faire pour la rendre heureuse.

Tom ne pouvait pas amener la conversation sur un sujet plus pénible pour son ami ; aussi celui-ci s’empressa-t-il de l’interrompre en lui disant :

— Sois tranquille : j’ai dit à Mary tout ce qu’il fallait ; mais sauve-toi et reviens me prendre ce soir, j’aurai besoin de toi.

— Allons, il faut toujours faire ce que tu veux, termina l’ouvrier en serrant la main de son camarade. À ce soir !

Et il reprit le chemin de l’usine après avoir jeté un regard et un soupir vers la fenêtre de la jeune fille.

Quant à James, il rentra immédiatement chez lui, où, sans répondre à sa mère qui ne comprenait pas qu’il revint à pareille heure, il monta dans la chambre de Mary, à laquelle il avait hâte de confirmer l’infamie de son séducteur.

Mais, en voyant la pauvre enfant, pâle et tremblante, lever sur lui de grands yeux remplis de larmes, il sentit tomber subitement sa colère.

Il comprit que ce n’était pas à lui, son frère, de l’accabler et de la maudire, mais, au contraire, de chercher à la consoler.

Alors il s’approcha d’elle, et, prenant ses mains dans les siennes, la regarda longtemps en silence avec une expression de visage qui était toute de pardon.

— Tu l’as vu ? dit enfin Mary dans un sanglot.

— Oui, je l’ai vu, pauvre petite sœur, et, comme je l’avais supposé, c’est un misérable, indigne de ton affection ; mais je te vengerai. Sans sa sœur, ce serait déjà fait.

— Sa sœur ! Comment ! miss Emma ?

— C’est un ange ! Elle s’est jetée entre nous ; je n’ai pas eu le courage de lui résister.

— Tu as bien fait, James. Mais, quel est ce bruit ?…

Une voiture venait de s’arrêter à la porte de la maison.

— C’est elle, mademoiselle Berney, dit James qui, par la fenêtre, avait reconnu la jeune fille.

— Miss Emma ! oh ! jamais je n’oserai la voir, fit Mary en se voilant le visage de ses mains.

La fille du manufacturier, à laquelle la mère de James avait ouvert, était déjà sur le seuil de la chambre.

James, tout pâle, s’avança vers elle.

— Que c’est bien à vous d’être venue ! lui dit-il.

Sans ajouter une parole, car l’émotion le suffoquait, d’un geste plus éloquent que toutes les paroles, il montra à la fille de M. Berney la pauvre Mary.

Miss Emma s’approcha d’elle et la prit affectueusement dans ses bras, en lui disant :

— Du courage, mon enfant ! je ferai tout pour racheter la faute de mon frère.

Puis elle se retourna vers James et ajouta :

— Vous allez venir avec moi, mon ami ; tout espoir n’est peut-être pas perdu.

— Vous ne me méprisez donc pas, miss ? dit Mary, en prenant la main de la jeune fille.

— Vous mépriser ! Y pensez-vous ! chère petite, quand c’est moi qui suis la cause de votre perte, lorsque ma famille paye sa dette envers votre frère d’une aussi noire ingratitude. Demandez à James ce que je lui ai dit, ce que je lui ai promis en échange du bonheur que nous ne pourrons peut-être pas vous rendre. Je suis prête à tenir ma parole ; vous serez ma sœur, Mary, je le jure devant Dieu, si Edgar ne répare pas sa faute.

— Votre sœur, miss !

— Oui, ma sœur ; je vous assure que la réparation que je vous offre ne sera pas un sacrifice pour moi.

Et la noble jeune fille tendit ses mains à chacun des deux malheureux, comme pour les réunir dans une même étreinte, ainsi qu’il étaient déjà réunis dans une même affection.

James ne la quittait pas des yeux ; il pensait rêver, car il avait à peine osé se rappeler les étranges paroles que miss Emma avait prononcées devant son père et qu’il avait pensées être dites seulement dans un moment de dévouement et d’indignation.

Mais elle y revenait d’elle-même : il pouvait donc se faire qu’il fût aimé.

À cette idée son cœur était inondé de joie et d’orgueil.

— Du courage, Mary ; et vous, James, venez, dit miss Emma.

— Où cela ? hasarda la jeune fille.

— Ceci est notre secret. Votre frère sera bientôt de retour. En attendant patience et bon espoir !

Après un dernier baiser à la pauvre enfant, elle se dirigea vers l’escalier en faisant signe à l’ouvrier de la suivre.

La voiture de mademoiselle Berney l’attendait à la porte.

Il y montèrent tous deux, à la stupéfaction de mistress Davis, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, car à toutes ses questions, Mary avait opposé le plus complet mutisme.

Le cocher avait des ordres ; il prit le chemin de la Cité.

— Où allons-nous, miss ? demanda James en s’apercevant qu’ils passaient devant Saint-Paul et descendaient le Strand sans s’arrêter.

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Si vous ne voulez pas avoir pitié de moi, j’en mourrai.

— Chez une femme de qui dépend peut-être le bonheur de Mary, répondit Emma.

— Une femme !

— Oui, écoutez-moi. Ce matin, après votre départ, j’ai obtenu du valet de chambre d’Edgar tous les détails que je désirais avoir sur la vie de mon frère. J’ai appris qu’il était l’ami, le protecteur, — je ne sais comment vous dire cela, — d’une fille qui a sur lui une influence immense. On m’a, de plus, assuré que cette fille, que tout Londres connaît, n’aime pas Edgar et qu’elle est aussi bonne que belle. Elle est jeune, son cœur ne doit pas être encore perverti ; j’ai pensé à m’adresser à elle. Elle se nomme Saphir. C’est chez elle que nous nous rendons.

— Y pensez-vous, miss ? Vous, aller chez une de ces femmes !

— C’est notre seul espoir, James ! Il me semble que je trouverai, pour la convaincre, de tels accents, de telle paroles, qu’elle ramènera Edgar à de meilleurs sentiments.

— Qu’il soit fait selon votre volonté ! répondit le frère de Mary, ému jusqu’aux larmes de la noble conduite de cette jeune fille, qui tentait, par dévouement, une démarche si singulière pour une femme de son rang.

En ce moment, la voiture contournait le square de Trafalgar, pour remonter Haymarket.

Mademoiselle Saphir habitait, dans Dove’s street, à l’entrée de Piccadilly, un charmant petit hôtel que chacun de ses adorateurs s’était plu à orner et à embellir à tout de rôle.

Comment Saphir avait-elle passé du bouge de Bob dans cette élégante demeure ?

Nous le savons par les quelques mots que nous l’avons entendue répondre sèchement à l’honnête tavernier.

Un beau soir, un gentleman blasé, en tournée de curieux dans Spitalfields, était entré par hasard dans le lodging house de Star lane.

Là, il avait vu Sarah dont la beauté merveilleuse l’avait frappé. Il y était revenu le lendemain, puis les jours suivants, et, en y mettant le prix, il avait fini par obtenir de Bob l’autorisation d’emmener l’enfant.

Quant à Sarah, dont les instincts natifs de délicatesse et d’élégance étaient révoltés par le contact des clients de la maison, et qui ne pouvait avoir puisé dans le milieu où elle avait toujours vécu le moindre sens moral, elle n’avait mis qu’une condition à son départ, c’était de voir sa mère aussi souvent qu’elle le voudrait.

Bob y ayant consenti, Sarah avait suivi son maître.

Le soir, il est vrai, la pauvre femme avait cherché sa fille dans tous les coins de l’établissement. Malgré son idiotisme, elle avait poussé des cris à fendre l’âme, semblable à une femelle à laquelle on a enlevé ses petits ; mais le misérable l’avait fait taire en élevant la voix et en la menaçant.

Le lendemain, Londres avait compté une courtisane de plus ; voilà tout !

Jeune, adorablement belle, insouciante et rieuse, Sarah, devenue rapidement à la mode, avait troqué son nom contre celui de Saphir, qu’un de ses amants, en admiration devant ses beaux yeux bleus, lui avait donné un soir dans un moment de folie.

Cependant Saphir n’était pas heureuse au milieu de tout ce luxe qui l’entourait.

Ceux qui avaient été les témoins de ses nuits folles ne s’expliquaient pas pourquoi elle s’était faite subitement triste et rêveuse.

Il ne savaient pas, ils ne pouvaient se douter surtout que la pauvre fille fût amoureuse à son tour, et que celui qu’elle aimait d’une passion insensée restât insensible auprès d’elle.

Cela était cependant.

Un soir Sarah, ou plutôt Saphir, avait reçu la plus singulière des visites.

Une espèce d’intendant s’était présenté chez elle, lui avait demandé quel était son train de maison, combien elle dépensait par mois, ce qu’elle désirait pour être complètement heureuse, questions auxquelles elle avait répondu en riant, et son interrogateur lui avait dit :

— Mademoiselle, mon maître est riche, fort riche ; il doublera les chiffres que vous venez de me donner. Il est jeune, beau, de grande maison ; il vous laissera la plus complète liberté. Si cela vous convient, il aura dès demain l’honneur de vous voir.

On pense si la jeune femme avait été étonnée de cette proposition franche et brutale, mais elle s’était empressée d’accepter, par curiosité peut-être plus encore que par intérêt.

Elle s’attendait à voir se présenter chez elle quelque personnage splénique et morose, dont elle se promettait d’avance de rire et de se débarrasser rapidement.

Aussi fut-elle surprise et singulièrement émue lorsque, moins de vingt-quatre heures plus tard, sa femme de chambre lui ayant annoncé de comte de Villaréal, elle vit entrer dans son salon un cavalier d’une beauté étrange et d’une distinction parfaite, qui, après lui avoir galamment baisé la main, lui dit d’une voix douce et pleine de charme :

— Mademoiselle, vous êtes encore plus jolie que je ne le pensais, et, si vous voulez, nous allons devenir, dès aujourd’hui, les meilleurs amis du monde. Mon intendant vous a dit quelles sont mes intentions. Elles se résument dans une phrase : satisfaire à tous vos désirs. Je suis étranger à Londres, ou à peu près ; j’ai besoin d’une maison gaie, j’ai pensé à la vôtre, dont je ferai tous les frais. J’ai besoin d’une amie dévouée, voulez-vous être cette amie-là ? Je n’exigerai rien de vous en échange de tout ce que vous voudrez me demander, sauf une seule chose, cependant, c’est que vous ne changerez rien à votre genre de vie, ni à vos relations… les plus intimes. Je ne voudrais pas que ma présence pût faire couler une larme de vos beaux yeux, ni causât à votre cœur le moindre soupir.

— Vous voulez rire, monsieur le comte, avait répondu Saphir, tout en subissant déjà l’influence du regard plein de feu de celui qui lui parlait.

— Pas le moins du monde, avait-il poursuivi. Est-ce dit ? Oui, n’est-pas ? Eh bien, miss, tous les mois vous toucherez cinq cents livres ; plus, si cette somme ne vous suffit pas. En attendant, permettez-moi de vous offrir ces mille livres comme épingles, si vous le voulez bien !

Et, sans attendre la réponse de la jeune femme, il lui avait glissé dans la main un charmant petit carnet qui contenait cette somme en bank-notes.

Saphir était restée tout confuse, puis s’étant dit que, sans nul doute, son protecteur nouveau se fatiguerait rapidement de son désintéressement chevaleresque, elle avait fini par un éclat de rire en lui tendant sa petite main en signe d’alliance.

Seulement, elle s’était trompée : le comte de Villaréal, depuis près de trois mois qu’elle le connaissait, n’avait pas changé un iota à son programme ; ce qui avait eu pour conséquence naturelle de piquer d’abord l’amour-propre de Saphir, et de la rendre ensuite folle de lui.

Elle avait alors usé de tous les séductions, mais en pure perte.

Son protecteur était resté son ami, rien de plus, tandis que la pauvre enfant se sentait envahie toute entière par cet amour, qui avait crû en raison directe de la résistance de celui qui en était l’objet.

Dans son désespoir, elle avait voulu vivre seule, ne plus recevoir ceux qui, comme Edgar Berney et son ami Maury, avaient sur elle certains droits de priorité ; mais, à cet égard, le comte avait été inexorable. Elle avait dû continuer à ouvrir sa porte à ces deux jeunes gens et à leurs amis, ce dont elle se vengeait en querellant sans cesse Edgar et en le rendant le plus malheureux possible, car le fils de M. Berney en était véritablement épris.

Au moment où miss Emma et James songeaient à venir lui rendre visite, Saphir était encore plus triste que de coutume, malgré la promesse que Bob lui avait faite la veille de lui permettre d’emmener sa mère contre la remise de deux mille cinq cents livres.

Elle était certaine d’avoir reconnu le comte dans la taverne, et elle cherchait vainement à s’expliquer ce qu’un homme comme lui pouvait être allé faire dans un semblable endroit et sous le costume qu’elle lui avait vu.

Cela l’inquiétait étrangement.

De plus, deux mille cinq cents livres étaient une somme, même pour elle, car quel que fût le confortable dans lequel elle vivait, la conduite de Villaréal envers elle et surtout l’amour qu’elle avait pour ce mystérieux protecteur, lui avaient ordonné une délicatesse dont elle s’était si peu écartée qu’elle était couverte de dettes qu’il ignorait.

Elle avait bien songé à s’adresser à Edgar, qui, malgré la situation difficile où il se trouvait, aurait pu, cependant, se procurer cet argent.

Mais, c’eût été lui donner de nouveaux droits ; or, elle ne pouvait s’y résoudre.

Vendre ses chevaux et ses bijoux, c’était bien un moyen, mais que dirait le comte ?

Aussi la pauvre fille, ne sachant que faire, que décider, avait-elle pleuré toute la matinée, au risque d’abîmer les beaux yeux auxquels elle devait son surnom.

Puis, de guerre lasse, enveloppée dans un long peignoir de dentelle, elle s’était étendue sur un divan, et, sa femme de chambre agenouillée auprès d’elle, elle s’était mise à se tirer les cartes, opération dans laquelle elle avait la confiance la plus illimitée.

Elle se livrait à cette importante occupation depuis quelques instants déjà, interrogeant le destin avec la meilleure foi du monde et des alternatives d’espérance et de dépit, selon ce que les cartes voulaient bien lui annoncer, et faisant partager toutes ses émotions à sa domestique, lorsque au moment où elle amenait un superbe roi de cœur, elle entendit une voiture qui s’arrêtait sous ses fenêtres.

— C’est lui, j’en suis sûre, dit-elle en ne faisant qu’un bond jusqu’à une glace pour s’assurer qu’elle était toujours jolie ; c’est lui, mon cœur me le dit. Oh ! les cartes ne m’ont jamais trompée. Va donc vite ouvrir, Jane !

Et la folle fille battait des mains avec joie, quoiqu’elle eût subitement pâli, car elle aimait sincèrement Villaréal et elle s’était promis de lui dire ce jour même combien elle souffrait de son indifférence.

— Oui, c’est bien monsieur le comte, dit la femme de chambre, qui s’était penchée sur la rampe de l’escalier.

— Je le savais bien, répondit Saphir en s’avançant jusqu’à la porte de son boudoir et en se jetant à la rencontre du gentilhomme qui lui prit affectueusement la main.

Puis il la conduisit doucement jusqu’à sa chaise longue, et, attirant à lui un fauteuil, il s’assit en face d’elle.

En soubrette bien dressée, Jane était sortie.

Saphir et Villaréal étaient seuls.

— Qu’avez-vous donc, chère enfant ? lui dit le gentilhomme en s’apercevant que les yeux de la jeune femme étaient remplis de larmes.

— Ce que j’ai, comte : je n’oserai jamais vous le dire, vous allez vous moquer de moi. Je suis bien malheureuse.

Il était évident que Saphir avait dû faire appel à toute sa volonté pour prononcer ces quelques mots, car sa voix était entrecoupée et elle avait baissé la tête.

— Bien malheureuse ? Je ne vous comprends pas, répondit son ami. Quant à me moquer de vous, vous savez, Saphir, que j’en suis incapable. Que vous est-il donc arrivé ?

— Il m’est arrivé que je suis folle, poursuivit l’enfant, en se laissant glisser sur le tapis et en tendant vers le comte ses deux petites mains jointes et suppliantes, et que, si vous ne voulez pas avoir pitié de moi, j’en mourrai.

— Vous mourrez ! ah çà ! mais qu’y a-t-il donc ?

— Vous ne voyez donc pas que je vous aime, que je vous aime de toute mon âme ?

— Saphir !

— Ah ! tenez, si vous devez rester toujours pour moi ce que vous êtes depuis que je vous connais, sans me donner un mot d’espoir, laissez-moi ; je préfère tout à ce supplice.

Surpris d’abord ce cette sortie à laquelle il s’attendait bien un peu un jour ou l’autre, mais qu’il était décidé à ne pas prendre au sérieux, Villaréal ne put cependant s’empêcher d’être touché de l’accent passionné de la courtisane.

Ses yeux limpides et fiers fixés sur les siens, il lui tendit la main.

— Non, je ne veux pas de votre main, continua Saphir, à laquelle les premières paroles seules avaient coûté et qui était vraiment belle dans cet élan d’amour qui l’emportait. Pourquoi êtes-vous venu chez moi avec vos grands yeux noirs et votre air sombre et sévère ? Ne pouviez-vous me laisser tranquille dans mon insouciance et ma honte, ou simplement faire de moi ce que d’autres en ont fait : un instrument de plaisir et de vanité ? Oh ! alors, il est probable que je vous eusse méprisé, comme je les méprise, ou que mon cœur n’aurait eu pour vous qu’un de ces caprices passagers, aussi vite disparus que nés. Vous n’avez donc pas pensé un seul instant qu’il pouvait se faire que je vous aimasse, et qu’alors je souffrirais mille tortures, mille morts ?

— Vous êtes folle, ma pauvre enfant !

— Je le sais bien ! Mais qu’est-ce que cela vous fait ? Est-ce que nous avons un cœur, nous autres filles perdues ou vendues ? Aimer ! Est-ce que ça nous est permis ? Est-ce que nous ne devons pas toujours être gaies et prêtes à l’orgie pour ceux qui nous payent ? Mais vous ne savez donc pas que j’ai dix-sept ans à peine, que dans mon corps souillé mon âme est vierge, et que jusqu’ici je n’avais jamais aimé que ma pauvre mère, à laquelle le bon Dieu a enlevé la raison et qui ne peut me comprendre ? Pourquoi êtes-vous venu, puisque vous ne voulez pas m’aimer ? Maudit soit celui qui m’a arrachée à ma misère, et que le ciel punisse celui qui a accepté ce marché infâme ! Vous ne me répondez pas ? Ah ! je le vois bien, vous ne m’aimerez jamais !

Et la pauvre fille, éclatant en sanglots, se jeta sur un fauteuil, la tête dans les deux mains.

Quelque fût son empire sur lui-même, Villaréal était vivement impressionné de ces accents si vrais de Saphir. Il alla à elle, et, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors, il la prit dans ses bras.

La jeune femme, tremblante, enivrée, leva ses grands yeux sur lui et ses lèvres frémissantes murmurèrent :

— Je vous aime tant ! Je suis donc bien laide que vous ne voulez pas de moi ?

— Vous êtes, Saphir, lui répondit-il en s’efforçant de la calmer, la plus charmante et la plus adorable créature que j’aie jamais vue, et je voudrais vous aimer comme vous méritez de l’être, mais s’il n’y a plus de place dans mon cœur pour l’amour, il y en a encore pour une amitié sincère et dévouée. Ne la repoussez pas, croyez-moi, elle pourra vous être utile dans l’avenir.

— Eh ! que me fait à moi l’avenir ? Est-ce que, pour nous, il en est un autre que l’hôpital ou la Tamise ? dit l’enfant en se levant brusquement. Ce que je veux à tout prix, au prix de mon âme, c’est d’être aimée de vous, c’est de vous servir à genoux, en esclave ! Que voulez-vous faire de moi, enfin ? Vous êtes riche, noble, généreux, et vous n’avez pas besoin, comme ces sots qui se ruinent par orgueil, d’une maîtresse en renom pour flatter votre vanité. Vous avez exigé que, dans cet hôtel qui est le votre plus que le mien, je continue à recevoir mes anciens amis. Dans que but ? Pourquoi tous ces mystères ? Et tenez, tant pis ! cette question brûle mes lèvres ; qu’alliez-vous faire cette nuit dans la taverne de Bob ?

— Dans la taverne de Bob ? dit Villaréal en réprimant un mouvement de stupeur.

— Oui, dans Star lane, à Spitalfields. Oh ! je vous ai reconnu, plus encore avec mon cœur qu’avec mes yeux, car vous étiez déguisé. Yago vous accompagnait.

— Comment ! vous m’avez reconnu ? Que faisiez-vous là vous-même ?

Le comte, embarrassé, car il sentait qu’il ne pouvait nier, répondait à une question par une autre question.

— Oh ! moi, c’est différent, dit Saphir en rougissant : j’allais voir ma mère.

Jane entr’ouvrit en ce moment la porte et fit signe à la jeune fille qu’elle avait à lui parler.

— Tout à l’heure ! répondit-elle en s’emportant contre sa femme de chambre ; vous savez que lorsque M. le comte est ici, je ne reçois pas.

— Pardon, mademoiselle, mais les personnes qui sont là ont insisté pour que je vous fisse passer cette carte.

— Je n’en ai pas besoin ; laissez-nous, vous dis-je.

— Voyons, Saphir, dit le comte, prenez connaissance au moins du nom de ces visiteurs ; c’est peut-être quelqu’un que vous attendez.

— Je n’attends et ne veux voir que vous !

— Enfant ! Je vous en prie, lisez cette carte.

Pour obéir, car Villaréal avait prononcé ces derniers mots de cette voix douce et pleine de charme qui était une de ses plus irrésistibles séductions, Saphir prit la carte que Jane lui présentait sur un plateau et y jeta les yeux.

— Tiens ! une femme, dit-elle tout étonnée. Miss Emma Berney ! Mais c’est la sœur d’Edgar. Ah ! par exemple ! Voyez donc, comte ! Elle, chez moi !

— C’est vrai ! miss Emma Berney, dit Villaréal aussi étonné que la jeune fille. Il faut la recevoir. Peut-être est-il arrivé quelque chose à son frère.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Vous ne vous en allez pas, au moins ?

— Du tout, je vous attends.

— C’est bien ! Jane, faites entrer cette dame au salon. Vous, comte, restez là ; les rideaux sont baissés, on ne vous verra pas.

— Mais j’entendrai.

— Est-ce que j’ai des secrets pour vous ! Ah ! je voudrais que vous n’en eussiez pas davantage pour moi.

En effet, le salon dans lequel Emma et James venaient d’être introduits n’était séparé du boudoir où se trouvait le comte que par des portières, que Jane laissa tomber avant d’introduire les visiteurs.

La fille de M. de Berney, en entrant dans la maison de cette courtisane, qui était la maîtresse de son frère, avait bien tremblé un peu, car elle ne se dissimulait pas tout ce que sa démarche avait de dangereux ; mais, en voyant apparaître cette belle jeune fille aux grands yeux limpides, à la physionomie franche et ouverte, elle fut tout à coup rassurée.

— Que puis-je pour vous mademoiselle ? lui dit Saphir en s’inclinant respectueusement devant Emma et en lui indiquant un siège.

À ce moment seulement elle aperçut James ; elle étouffa un cri d’étonnement et de douleur.

L’ouvrier, les yeux fixés sur Saphir, était lui-même fort pâle et singulièrement ému.

— Qu’avez-vous donc ? lui demanda miss Emma au comble de la surprise. Vous vous connaissez ?

— Oui, nous nous connaissons, répondit James, après un instant d’hésitation ; venez, miss Emma, nous n’avons rien à faire ici.

L’ouvrier s’était dirigé vers la porte du salon, l’avait entr’ouverte et il attendait que la fille de M. Berney voulût bien le suivre.

Mais Saphir alla rapidement à lui, et, le forçant à revenir sur ses pas, elle lui dit d’une voix émue :

— Comment, James, vous saviez que vous veniez ici chez une fille perdue, pourquoi ? je n’en sais rien ; il faut que ce soit pour quelque motif bien grave ; et parce que cette malheureuse est moi, votre ancienne amie d’enfance, vous ne la jugez plus digne de vous rendre le service que, peut-être vous veniez réclamer à une autre !

— Pardonnez-moi, Sarah… mademoiselle… répondit l’ouvrier ; mais je ne m’attendais pas à vous rencontrer, et ce que miss Berney voulait dire à mademoiselle Saphir, elle ne peut le confier à Sarah Thompson.

— Pourquoi ? Ne pouvez-vous donc plus avoir pour moi que du mépris ? Ah ! James, si vous saviez tout ce qui s’est passé, vous seriez moins sévère. Quelle force de résistance a une pauvre fille comme je l’étais, vivant au milieu du vice et de la misère ? Le jour où j’ai quitté Dog’s lane, j’ai été perdue. Avais-je un père, une mère, un frère brave et bon comme vous pour me défendre ?

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La jeune femme était étendue sur une chaise longue, plus pâle que de coutume.


Cette allusion faite involontairement par Saphir au malheur arrivé à Mary, que son affection n’avait pu protéger, arracha un douloureux soupir à James.

Il courba la tête et garda le silence.

— Eh bien ! moi, dit miss Emma, j’ai plus d’espoir que vous, mademoiselle Saphir, c’est justement de la sœur de James dont nous venons vous parler.

— De la sœur de James, de Mary, de ma bonne et chère petite amie de pension ! Pardon, James, d’avoir gardé ce souvenir. Oh ! que c’est bien à vous, miss, d’avoir confiance en moi ! Que puis-je faire pour elle, moi ? moi, Saphir !

— Vous pouvez beaucoup. Écoutez.

Et la fille de M. Berney, après avoir fait comprendre à Saphir qu’elle connaissait ses rapports avec son frère et l’influence qu’elle avait sur son esprit, lui raconta ce qui était arrivé à l’ouvrière, les scènes qui, le matin même s’étaient produites entre James, son père et son frère. Puis elle continua en lui disant qu’ils avaient voulu espérer en elle pour faire comprendre à Edgar quelle faute, quel crime il avait commis, et quelle réparation il devait à celle qu’il avait lâchement séduite.

— Le malheureux ! dit avec indignation Saphir, qui avait écouté ce récit en laissant couler ses larmes. Ma pauvre petite Mary ! si douce, si belle, si pure ! Ah ! miss, vous avez bien fait de vous adresser à moi. Je vous jure, — vous m’entendez, James, — que j’userai de toute mon influence sur Edgar pour l’amener à réparer sa faute.

— Merci, Sarah ; pardonnez-moi d’avoir douté de vous.

— Malheureusement je ne suis pas la seule à avoir quelque pouvoir sur votre frère, miss ; il est aussi sous la complète domination de ses amis Maury, deux gentilshommes de vingt-cinq ans, pervers et débauchés déjà comme des vieillards, et dont l’intimité flatte sa vanité. Ce sont eux qui ont dû le pousser à cette action basse et infâme, et ce sont eux qui lui disent maintenant que céder serait d’un sot, parce que ce ne serait que d’un honnête homme.

— Que faire, alors ? demanda la fille de M. Berney.

— Je n’en sais rien encore. Il faudrait que je pusse éloigner Edgar de ses amis. Je le verrai ce soir : j’aurai réfléchi et j’y aviserai. Comptez sur moi. Ma pauvre petite Mary ! je donnerais tout le bonheur que je désire pour que le sien lui soit rendu. M’en voulez-vous encore, James, et m’avez-vous pardonné ?

Elle avait tendu sa main à l’ouvrier, qui la serrait avec reconnaissance.

— Et moi, dit miss Emma en lui offrant la sienne, ne voulez-vous pas aussi que je vous remercie ?

— Oh ! miss, dit Saphir confuse, y pensez-vous ? Votre main, à moi !

— Pourquoi non ? répondit noblement la jeune fille ; je ne sais qu’une chose, c’est que vous avez un bon et brave cœur, et que nous vous aimerons bien tous les deux si vous rendez l’espoir à la pauvre Mary.

Ils échangèrent encore tous les trois à la porte du salon un adieu affectueux, et Saphir revint toute pensive vers son boudoir.

En y entrant, elle fut frappée de la physionomie du comte, de qui elle s’approchait le cœur gonflé encore de ce qu’elle venait d’apprendre, mais fière du rôle qu’elle était destinée à jouer dans une bonne action.

Villaréal, debout, appuyé contre la cheminée, avait pour elle un regard doux et tendre qu’elle ne lui avait jamais vu.

La pauvre fille, se sentant trembler, n’osa plus faire un pas !

— J’ai tout entendu, Saphir, lui dit le comte en allant au-devant d’elle et en lui prenant les mains : vous êtes une bonne et belle enfant, et il faut tout faire pour que cet Edgar épouse Mary. Je vous y aiderai autant que possible. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Répondez-moi franchement : vous vous appelez Sarah Thompson ?

— Oui ; je le crois, du moins.

— Comment ! vous le croyez ?

— C’est le nom de l’homme qui m’a élevée ; seulement je pense que Thompson n’est que mon oncle ou un parent éloigné.

— Vous avez habité Dog’s lane, dans la Cité ?

— Pendant douze ans au moins. C’est là que j’ai connu Mary, avec qui j’allais à l’école.

— Vous m’avez dit que vous étiez allée hier voir votre mère dans la taverne de Bob ?

— C’est la vérité, c’est là que nous avons été loger en quittant Dog’s lane. Thompson avait fait un assez long voyage ; il a rapporté de l’argent et a acheté le lodging house de Star lane. Nous l’y avons suivi, ma mère et moi.

— Je croyais que le maître ce cette maison s’appelait Bob ?

— Oui, mais Bob et Thompson ne font qu’un. Seulement, s’il savait que je vous ai dit cela…

— Il ne le saura pas, rassurez-vous. Je comprends maintenant son voyage, voyage forcé, probablement, qu’il aura terminé brusquement et qui aura nécessité de sa part un léger changement de nom. Vous allez souvent voir votre mère ?

— J’espérais y être allée hier pour la dernière fois ; Bob m’avait promis de me laisser emmener ma mère avec moi, mais il m’a dit à quel prix, et c’est une grosse somme.

— Comment ! une grosse somme ! il vous vend votre mère ?

— Il m’a bien vendue, moi !

La jeune fille avait dit ces mots avec un éclair dans les yeux et en rougissant.

— Ah ! maître Bob fait des marchés de ce genre-là ! continua le gentilhomme. Combien demande-t-il de votre mère ?

— Deux mille cinq cents livres, avec lesquelles il veut s’éloigner de Londres pour n’y plus revenir.

— Que lui avez-vous répondu ?

— Que je chercherais à me procurer cet argent.

— C’est inutile de chercher, je l’ai à votre disposition.

— Vrai, bien vrai ?

Dans sa joie elle jeta ses deux bras autour du cou de Villaréal et le remercia par un baiser.

Il se dégagea doucement de cette charmante étreinte en lui disant :

— Seulement, je désire que vous ne retourniez plus dans Star lane. Lorsque le moment sera venu, je vous préviendrai, et vous ferez venir Thompson chez vous avec votre mère.

— Je n’y mettrai plus les pieds, je vous le promets.

— N’oubliez pas non plus que vous recevez ce soir vos amis, Edgar, Maury et les autres.

— Vous y tenez ?

— Beaucoup. Je tiens aussi à ce que vous gardiez le plus tard possible, et les derniers, Charles et Gérard Maury.

— Allons ! il faut toujours vous obéir. Si au moins cela pouvait me faire aimer un peu !

— On ne saurait vous aimer un peu, Saphir, il faudrait vous aimer trop.

Et, après avoir baisé galamment la main de la jeune femme, dont les regards noyés et les soupirs demandaient davantage, le comte descendit lentement l’escalier en murmurant :

— Étrange destinée que la mienne ; bizarreries des choses humaines ! Mon esprit s’ingénie au mal, et, comme par une ironie amère, c’est toujours l’occasion de faire le bien qui s’offre à moi !