Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/III/2


II

OÙ MASTER TOM SANDERS FAIT NOBLEMENT SON ENTRÉE DANS LE GRAND MONDE.



Vingt minutes après, les deux amis étaient à l’usine, sans que Tom, malgré ses questions réitérées, eût rien appris.

Quant à James, il était encore trop vivement sous l’impression terrible que lui avait causée l’aveu de sa sœur pour s’être arrêté à aucun parti. Il était seulement décidé à voir Edgar Berney et à exiger de lui une explication.

Comme il savait que demander le jeune homme à pareille heure eût éveillé les soupçons et lui aurait fermé sa porte, il remit sa tentative à un moment plus favorable, au repas du midi, qui laissait aux ouvriers une heure de liberté.

L’usine de M. Berney, située à quelques pas du square de Beaumont, était au fond d’une large avenue dont le pavillon d’habitation tenait un des côtés.

Au moment où James et Tom y entraient, les ouvriers, au nombre de près de douze cents, n’étaient pas encore au travail.

Groupés çà et là, ils causaient du meeting de la veille, auquel quelques-uns avaient assisté.

Welly et Cromfort péroraient en racontant ce qui avait été à peu près décidé, c’est-à-dire la grève pour la semaine prochaine, si les patrons des filatures de coton n’augmentaient pas les salaires.

Or, on savait que, de ce côté, il n’y avait rien à espérer de M. Berney, qui passait pour le plus dur de tous les chefs d’établissements.

Déjà plusieurs fois, dans des circonstances analogues, il avait résisté, préférant perdre plusieurs milliers de francs par jour plutôt que de faire la moindre concession.

Lorsque les ouvriers aperçurent James, qui avait sur eux une grande influence, à cause de son intelligence et par le fait aussi de ce qui s’était passé entre M. Berney et lui lorsqu’il avait sauvé la vie à sa fille, un grand nombre d’entre eux l’entourèrent pour savoir ce qu’il pensait.

Heureusement pour le frère de Mary qui, dans la situation d’esprit où il se trouvait, n’aurait su que répondre, qu’au moment où mille questions lui étaient adressées, la cloche annonçant l’ouverture des ateliers le tira d’embarras.

Dans la cour, il passa devant Welly remplissant son office de comptable, c’est-à-dire notant les entrées et ceux qui manquaient à l’appel.

Il échangea avec lui un geste amical, et, avant de se rendre à son poste, il recommanda à Tom de se trouver à midi juste à la grille.

Le brave garçon ne se demanda pas un seul instant pourquoi son ami avait besoin de lui ; il se contenta, à l’heure dite, de se rendre exactement à son poste.

En sortant de son atelier, James, qui avait quitté ses vêtements de travail, aperçut Tom, tranquillement assis sur une pierre et dévorant son frugal repas.

Il lui fit signe de l’attendre et se dirigea vers le pavillon d’habitation.

Il n’avait pas vu miss Emma qui, de sa fenêtre, le suivait des yeux.

— M. Edgar Berney est-il chez lui ? demanda-t-il au domestique qui était venu ouvrir la porte à son coup de sonnette.

— Oui, dit celui-ci tout étonné de voir un ouvrier demander le fils de son maître ; que lui voulez-vous ?

— Lui remettre un objet qu’il a perdu. Veuillez vous informer s’il peut me recevoir.

— Comment vous appelez-vous ?

— Mon nom est inutile. J’ai trouvé un portefeuille appartenant à M. Edgar et je voudrais le lui remettre moi-même.

— Venez ; mais je ne sais trop si monsieur pourra vous recevoir, il est avec des amis. Je crois même que ces messieurs sont encore à table.

Tout en disant ces mots, le valet de chambre avait gravi l’escalier et s’était arrêté au premier étage.

James l’avait suivi.

— Attendez-moi là un instant, lui dit-il en le laissant dans l’antichambre et en pénétrant dans l’appartement que le jeune homme occupait dans la maison de son père, lors de ses rares apparitions.

Edgar Berney et ses amis étaient à table, en effet.

Par la porte entr’ouverte, James entendait des voix animées qui échangeaient des propos joyeux.

Il lui sembla même, mais cela ne pouvait être qu’une hallucination, que le nom de sa sœur avait été prononcé. Il se contint, convaincu qu’il s’était trompé.

— Qu’il entre, parbleu ! qu’il entre, le brave garçon ! entendit-il Edgar répondre au domestique, qui lui avait expliqué ce dont il s’agissait.

Sans attendre alors d’y être plus directement invité, James poussa la porte et se trouva en face du fils de M. Berney.

Ainsi que les deux amis qu’il avait eus à déjeuner, il était à peu près ivre.

Ces deux amis, jeunes hommes de son âge, étaient Gérard et Charles Maury, ses compagnons habituels de plaisir.

En reconnaissant le frère de Mary, le fils du manufacturier ne put retenir un mouvement de surprise, car son valet de chambre n’avait pu lui dire le nom de celui qui le demandait ; mais, malgré la physionomie sévère et irritée de l’ouvrier, qui lui faisait pressentir le motif de sa visite, il voulut néanmoins payer d’audace.

— Que voulez-vous ? mon ami, s’efforça-t-il de demander avec calme et en affectant même un air d’insouciance et de légèreté.

— Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur Edgar Berney, répondit James.

— À moi seul ! pourquoi donc ? Vous avez, m’a-t-on dit, quelque chose à me remettre ; ces messieurs ne sont pas de trop.

— Pas même pour savoir que vous êtes un misérable et un lâche ? s’écria l’ouvrier, qui s’avança menaçant vers le jeune homme.

Edgar était devenu pâle à cette insulte, et, comme ses deux compagnons, il s’était levé brusquement de son siège pour châtier l’insolent ; mais cette émotion nouvelle et tout inattendue, après les copieuses libations auxquelles il s’était livré, lui permettaient à peine de se tenir sur ses jambes.

La tête lui tournait.

— Oui, un misérable et un lâche ! monsieur Edgar Berney ! répéta le frère de Mary. Vous m’avez échappé hier soir, mais voici ce qui m’a dit votre nom. Aujourd’hui, c’est votre sang qu’il me faut pour venger Mary.

En disant ces mots, il avait jeté sur la table le carnet qu’il avait trouvé la veille, et il crut devenir fou de colère lorsqu’il vit l’un des amis d’Edgar se renverser sur un divan, en riant aux éclats et en disant :

— Ah ! parfait ! je comprends maintenant. C’est le frère de la petite. Charmant ! on n’arrive pas plus à propos. Nous raconterons cela à Saphir, Edgar ; elle t’arrachera les yeux.

— Malheureux ! s’écria James, en faisant un mouvement pour s’élancer sur cet homme, qui, non content de déshonorer une jeune fille, s’en moquait encore avec ses compagnons de débauche.

Mais il sentit une main qui l’arrêtait et, en se retournant, il reconnut avec stupéfaction miss Emma.

Par la porte entr’ouverte, la sœur d’Edgar avait entendu cette dispute, sans toutefois se rendre compte de ses causes, et elle était entrée à temps pour empêcher une rixe qui pouvait être terrible, entre ce frère que le désespoir aveuglait et des jeunes hommes excités par l’ivresse.

— Du calme, mon ami, lui dit la jeune fille de sa voix la plus douce et en cherchant à l’entraîner vers la porte ; qu’avez-vous donc ?

— Ce que j’ai, miss, répondit l’infortuné en cherchant à se dégager, car il subissait malgré lui l’ascendant de celle qu’il aimait, c’est que votre frère, en échange du service que je vous ai rendu, est venu chez moi séduire une enfant que sa vertu livrait sans défense à sa merci.

— Oh ! vous n’avez pas fait cela, dit à son frère miss Emma indignée ; ce serait infâme !

— Ah çà ! est-ce que vous n’allez pas bientôt me laisser tranquille ? dit enfin Edgar perdant complètement la tête ; vous ne voyez pas que cet homme est fou !

— Oui, fou de colère ! Ah ! vos domestiques peuvent bien venir tous ; je leur répéterait devant vous ce que je viens de vous dire.

Charles Maury avait sonné ; les serviteurs de la maison se pressaient à la porte, attendant les ordres de leur maître.

James les défiait d’un air menaçant, et, malgré les supplications de miss Emma, il allait certainement sauter à la gorge d’Edgar, lorsque tout à coup un tumulte et des cris se firent entendre dans l’antichambre, et les domestiques, renversés les uns sur les autres, ouvrirent leurs rangs pour livrer passage à un homme qu’ils avaient tenté vainement d’arrêter, mais qui avait traversé leurs rangs pressés comme l’eût fait un boulet.

C’était le brave Tom !

De la grille où il était en faction, il avait vu son ami entrer chez M. Berney.

Se rappelant l’air chagrin et préoccupé du frère de Mary en venant à l’atelier, il s’était dit, dans son gros bon sens, que James devait avoir quelque secret qu’il lui cachait, qu’il pouvait se faire qu’il eût besoin de lui, et il s’était rapproché de la maison, instinctivement, sans se douter que sa présence y dût être utile aussi promptement.

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Maître Bob était un homme d’une cinquantaine d’années.


Puis il avait entendu la voix de James, les menaces d’Edgar Berney et de ses amis. Il avait alors, sans plus de façon, grimpé l’escalier quatre à quatre, pour arriver dans l’antichambre au moment même où les domestiques, appelés par le coup de sonnette de Charles Maury, se préparaient à saisir le jeune ouvrier et à le jeter à la porte.

— Ah bah ! dix contre un ! dit tranquillement le colosse, après son entrée d’avalanche. Eh bien ! avancez-y donc maintenant, tas de propre à rien !

Il avait relevé ses manches et présentait à la valetaille deux bras velus, arrondis selon l’art de la boxe et terminés par des poings à assommer un bœuf.

Les domestiques, rappelés brusquement à des idées plus calmes par cette démonstration belliqueuse, firent deux pas en arrière.

Tom, à ce moment, aperçut miss Emma qui s’efforçait toujours de maîtriser le frère de Mary.

— Venez, James, lui disait-elle ; venez, je vous en prie. À quoi vous servira la violence ?

— Ah ! vous avez raison, miss, répondit le pauvre garçon ; que faire contre un lâche ? Mais je le retrouverai. Allons-nous-en, Tom, car il arriverait ici un malheur.

— Mais enfin, qu’y a-t-il ? demanda celui-ci. Qu’est-ce qu’on t’a fait ?

— Tu le sauras trop tôt, viens !

— Oh ! c’est que je n’en ferai qu’une bouchée, de tous ces beaux messieurs-là. Nom d’un nom ! faire du chagrin à mon ami James !

Ces derniers mots de Sanders avaient été accompagnés d’un tel geste que les trois jeunes gens s’étaient reculés jusqu’à l’extrémité de la pièce.

Non-seulement ils étaient effrayés de ce nouvel adversaire, mais ils étaient honteux que miss Emma fût témoin de cette scène scandaleuse.

— Viens, te dis-je, Tom, viens, répéta l’ouvrier.

Et suivant la jeune fille qui le tenait par la main, il entraîna son ami dans l’antichambre, d’où les domestiques s’étaient prudemment éloignés.

Se rappelant comment Tom y avait fait son entrée, ils tenaient peu à provoquer de sa part une sortie du même genre.

— Priez votre ami de vous attendre en bas et venez un instant chez moi, dit miss Emma à James, lorsqu’ils furent en face de la porte de son appartement.

Le frère de Mary fit un geste, et Tom descendit l’escalier en grondant et en jetant autour de lui des regards pleins de regrets comiques de n’y pas rencontrer d’adversaires dignes de lui.

Tout ce qui se passait là ne lui semblant pas bien clair ; il regrettait d’avoir perdu la bonne occasion de distribuer quelques-uns de ces vigoureux coups de poing pour lesquels il n’avait pas de rivaux dans les boxing matches.

S’il avait connu la cause de la querelle de son ami et d’Edgar Berney, c’eût été bien autre chose encore.

Heureusement qu’il l’ignorait et était à cent lieues de la deviner.

Quant à James, il s’était laissé conduire docilement par miss Emma.

Après la colère, la réaction était venue. Il ne sentait plus que le poids du malheur qui l’accablait.

Il pensait à sa pauvre sœur et ses yeux étaient remplis de larmes.

Lorsqu’il fut seul avec la jeune fille, il se laissa tomber sur un siège en se cachant le visage avec les mains.

La fille de M. Berney était véritablement émue de cette profonde douleur.

À la reconnaissance qu’elle avait pour James s’était jointe une sympathie réelle. De plus, elle connaissait Mary et elle ne pouvait se pardonner d’être la cause première, quoique bien involontaire, de la perte de cette enfant dont le frère l’avait sauvée.

Il lui semblait qu’elle était complice de ce crime odieux.

Ses grands yeux humides attachés sur James, elle se demandait par quelles paroles elle pourrait le consoler, car elle sentait bien que la faute d’Edgar était irréparable.

Elle savait que son frère menait une existence irrégulière, et elle avait assisté souvent, malgré elle, aux scènes violentes que sa mauvaise conduite lui avait attirées de la part de son père.

Ces souvenirs ne lui permettaient que bien peu d’espoir.

Trop exclusivement préoccupé de ses intérêts, M. Berney n’avait pas assez surveillé son fils, qui était peut-être le seul de tous ceux qui l’entouraient pour qui il eût quelque faiblesse.

Edgar s’était hâté d’en abuser. Il n’était question dans le monde de club où il vivait que de ses folies, de ses paris excentriques, de ses dettes.

De plus, M. Berney passait pour un homme dur et inflexible.

Il était toujours à la tête des comités de résistance lorsqu’il s’élevait quelques difficultés entre les patrons et les ouvriers, quand il s’agissait de lutter contre les grèves.

S’adresser à lui dans la circonstance présente semblait donc à peu près inutile à la jeune fille, qui n’ignorait rien du caractère de son père. Cependant lui seul pouvait exiger de son fils l’unique réparation qui pût être offerte à Mary.

Mais, malgré tout, elle ne put rester plus longtemps en présence de la douleur de cet homme, si jeune, si brave, qui lui avait sauvé la vie et qui pleurait.

— Venez, lui dit-elle tout à coup, comme si elle eût pris une résolution subite ; allons trouver mon père !

— Votre père ! miss, dit James en relevant la tête. Que peut-il faire pour nous à présent ? Nous offrir de l’argent !

— Oh ! il ne l’oserait pas. Venez, mon ami, je le veux ! Je vous en prie !

Le jeune homme leva alors les yeux sur miss Emma, et, pour la première fois peut-être il osa la regarder longuement.

À la vue de l’émotion peinte sur son visage, il ne put s’empêcher de lui prendre la main qu’elle lui tendait affectueusement et de la presser en lui disant :

— Merci, miss ; vous êtes, vous, aussi bonne que belle ; si tous ceux de votre monde vous ressemblaient !…

La jeune fille s’était sentie rougir à l’étreinte de James, mais elle n’avait pas retiré sa main.

Elle avait bien deviné que le malheureux l’aimait, et quand elle comparait cet amour pur, dévoué, respectueux, à la passion brutale dont son frère s’était rendu coupable, elle ne songeait plus qu’elle avait devant elle un homme de rang inférieur, mais un être vraiment bon, honnête et supérieur, par le cœur du moins, à tous ceux qui l’entouraient.

Aussi gardèrent-ils un instant le silence.

Ce fut James qui le rompit le premier.

— Tenez, miss Emma, lui dit-il, vous ne sauriez croire combien vos bonnes paroles m’ont fait de bien. Ma pauvre Mary est perdue. Avec son honneur, le bonheur a quitté pour toujours notre pauvre maison ; car cet honneur, c’était toute notre richesse, toute notre joie. Laissez-moi retourner près d’elle. Oh ! ne craignez rien pour votre frère, je n’ai plus pour lui que du mépris.

— Je vous ai dit, James, que je désirais que vous vissiez d’abord mon père. Ne désespérez pas encore.

— Eh bien, soit ! puisque vous le voulez.

Il suivit la jeune fille, qui gagna le bureau de M. Berney en traversant son appartement.

Le manufacturier était seul et très-irrité des nouvelles qu’il venait de recevoir.

Plusieurs de ses confrères lui avaient écrit pour lui dire de se mettre, comme eux, sur ses gardes.

On craignait un soulèvement général des populations ouvrières.

Déjà, à Manchester et à Liverpool, les troubles les plus graves avaient éclaté ; on parlait d’un nouveau mouvement des fenians dans le sud de l’Irlande.

— Que voulez-vous ? dit-il brusquement à sa fille, je n’ai pas un instant à moi.

— Je désire, mon père, que vous fassiez rendre justice à un de vos meilleurs ouvriers.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Tiens ! c’est vous, James. De quoi vous plaignez-vous ?

— De votre fils, monsieur Berney.

— De mon fils !… d’Edgar ? Que vous a-t-il fait ?

En quelques mots, James mit le père d’Emma au courant de ce qui s’était passé.

M. Berney avait d’abord écouté assez patiemment le récit du jeune homme, puis la mauvaise humeur s’était peinte rapidement sur son visage.

— Eh bien ! qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? dit-il, lorsque James eut terminé. Edgar est un fou, mais je n’y puis rien maintenant.

— Pardon, mon père, dit Emma, en réprimant un mouvement de colère que l’ouvrier allait laisser échapper, mais j’ai toujours entendu dire que lorsqu’un honnête homme a séduit une jeune fille sage et vertueuse comme Mary, il doit l’épouser.

— L’épouser ! répéta brusquement M. Berney en se levant de son siège, le visage pourpre de colère. Vous voulez que votre frère épouse… Ah çà ! vous êtes donc aussi devenue folle !

— Je vous le disais bien, miss, dit James, que notre démarche était insensée.

Emma l’arrêta du geste.

— Ainsi, mon père, reprit-elle, dans le cas où Edgar y consentirait, vous n’approuveriez pas cette réparation ?

— Jamais, je l’espère bien, Edgar n’aura cette pensée, et l’eût-il, que je m’opposerais de tout mon pouvoir à cette sottise. Je le verrai. Il faudra évidemment faire quelque chose pour cette jeune fille.

— Vous oubliez une chose, mon père, c’est que cette jeune fille appartient à une famille honnête et qu’elle est la sœur d’un homme à qui je dois la vie. Je vous ai souvent entendu dire avec orgueil que votre père n’était lui-même qu’un ouvrier, et que c’est à son intelligence seule et à la vôtre que nous devons notre fortune. Il n’y a donc pas entre Mary et Edgar une aussi grande distance.

— Eh bien ! après, que voulez-vous dire ?

— Que si mon frère se croit trop grand seigneur pour rendre l’honneur à cette qu’il a séduite, je me chargerai, moi, d’élever Mary jusqu’à lui en épousant son frère. Peut-être ensuite ne dédaignera-t-il plus sa belle-sœur.

M. Berney crut d’abord avoir mal entendu, mais lorsqu’il vit sa fille tendre noblement à l’ouvrier sa main en signe de promesse, il bondit jusqu’à elle, la prit par le bras et la repoussa brutalement jusqu’en dehors de son bureau en lui disant :

— Rentrez chez vous, vous êtes décidément insensée.

Puis il ferma la porte derrière lui et revint vers James, qui était tout aussi étonné que M. Berney lui-même de ce qu’il venait d’entendre.

— Quant à vous, mon garçon, lui dit-il en cherchant à se rendre maître de sa colère, car il sentait malgré tout qu’il avait en face de lui un homme douloureusement offensé, vous pouvez demander votre compte à la caisse, on y ajoutera 1,000 livres pour votre sœur, et, comme ma fille partira ce soir même, j’espère que vous ne reviendrez plus ici.

— C’est bien, monsieur, répondit James, à qui la généreuse conduite de miss Emma ordonnait le calme et la patience, mais je vous remercie, gardez votre argent. Seulement, rendez grâce à votre fille s’il n’arrive malheur ni à vous ni à votre fils.

Et sans ajouter un seul mot, il sortit du bureau de M. Berney et descendit lentement l’escalier.

Tom l’attendait sur le seuil de la porte.

Il était entouré d’un certain nombre d’ouvriers auxquels il avait raconté ce dont il avait été témoin.

Welly et Cromfort étaient parmi eux.

— Eh bien, lui demanda l’amoureux de Mary, vas-tu nous expliquer enfin ce que tout cela veut dire ?

— Rien, mes amis, rien ! si ce n’est que M. Berney me chasse de l’usine.

— Comment ! te chasser, toi, le plus habile de nous tous ! dirent en chœur ceux auxquels il s’adressait. Et pourquoi ?

— Oh ! ce serait trop long à vous raconter. Je m’en vais ; adieu, mes amis !

— Pas sans moi, au moins, dit Tom en passant son bras sous celui de James et en se dirigeant avec lui vers la grille.

Ils s’aperçurent que Welly et Cromfort les accompagnaient.

— Eh bien ! dit le premier au frère de Mary, les défendras-tu encore, ces riches ?

— Oh ! non, répondit le jeune homme avec colère, je suis maintenant de l’avis du docteur, il faut que tout cela finisse !

— Alors, on peut compter sur toi ?

— Quand le moment sera venu, fais-moi prévenir.

Toujours escorté de son fidèle Tom, qui ne comprenait rien à ce qui se passait, mais qui ne voulait pas le quitter, James s’éloigna du côté de White-Chapel.

Il lui tardait, maintenant, de revoir Mary qu’il sentait plus malheureuse que coupable.

— Ma foi, on dirait que le diable lui-même se met dans notre jeu ; voilà une recrue dont le docteur sera content, dit Welly à Cromfort en retournant à l’usine, mais j’aime autant qu’il s’en aille. Avec tous ses scrupules, il nous aurait peut-être fait manquer notre affaire.

— Est-ce que tu as réussi ? demanda Cromfort.

— Parbleu ! Pendant que tous les domestiques étaient au premier, je me suis glissé dans le vestibule du pavillon ; en voici la clef. Et toi ?

— Moi, je n’ai pu que prendre l’empreinte de la serrure du bureau ; mais avec deux coups de lime, ce sera bientôt bâclé. On se souvient de son ancien métier, compère.

Et les deux amis, qui s’étaient compris à demi-mot, se mirent à rire en courant vers la fabrique, dont la cloche rappelait les ouvriers au travail.