Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/29

Lecomte (p. 215-219).


XXIX

LES CONDAMNATIONS.



Le lendemain, au point du jour, les scènes tumultueuses de la veille recommencèrent sur la place, où la plus grande partie de la foule avait d’ailleurs campé toute la nuit.

Le dénouement de cet épouvantable drame, qui avait duré plusieurs semaines, était proche, et chacun voulait y assister.

Ce fut une scène indescriptible lorsque les gardes ouvrirent les portes du palais, la journée allait se passer en luttes incessantes entre la troupe et le peuple.

Malgré ce bruit, ces cris, ces rixes et ces vociférations, la cour n’entra pas moins en séance à cinq heures du matin, et les avocats commencèrent aussitôt leurs plaidoiries en faveur des accusés.

Mais ces défenseurs pouvaient à peine prononcer dix mots de suite sans être interrompus par les murmures de l’auditoire, dont sir George Monby réclamait vainement le silence.

Du reste, ces avocats ne parlaient que par acquit de conscience, car la majeure partie des accusés n’avaient pas voulu être défendu. Ils se contentèrent, pour la plupart, d’invoquer en faveur de leurs sinistres clients le manque d’éducation, le fanatisme politique et religieux, l’obéissance aveugle à des croyances aveugles. Quelques-uns parlèrent cinq minutes à peine.

Un seul d’entre eux fut plus long et s’efforça de lutter corps à corps avec l’accusation.

C’était un jeune et brillant maître qui s’était chargé de la défense de Feringhea.

Sa voix était puissante, son geste imposant, et son exorde fut d’une telle éloquence que l’auditoire vaincu fit silence pour l’écouter.

Nous ne redirons pas cette plaidoirie qui devait faire le plus grand honneur au jeune avocat.

Pour lui, Feringhea était un de ces héros légendaires que la fatalité prend par la main au début de la vie et qui avait su dominer le destin en mettant un terme, de sa propre volonté, à une série de faits monstrueux que la justice ne pouvait atteindre.

— On n’avait pas le droit, dit l’éloquent défenseur en terminant, de descendre au fond du cœur de Feringhea pour y chercher le mobile de ses actes ; le but était atteint, c’est tout ce que les juges du chef des Thugs devaient voir, pour se souvenir de la promesse qui lui avait été faite de la vie et de la liberté.

À ces mots, Feringhea se leva et fit signe qu’il désirait parler.

Les murmures par lesquels l’auditoire avait accueilli la péroraison de l’orateur se turent aussitôt et sir Georges Monby ayant autorisé le terrible chef à parler, Feringhea prononça ces étranges paroles :

— Mylord, messieurs, je remercie bien sincèrement mon défenseur, mais je repousse l’appel qu’il vient de faire à votre clémence. Je vous rends votre parole ; il me suffit d’avoir tenu la mienne. Je ne veux ni de la vie ni de la liberté. J’ai conduit ces hommes devant vous parce que telle était ma volonté. Ils m’avaient désobéi, ils devaient être punis. Kâly l’avait ordonné. Quant à moi, si je sortais du fort Saint-Georges vivant et libre, j’aurais commis un acte de lâcheté et non de justice. Comme ceux que j’ai condamnés et que vous allez condamner vous-mêmes, je dois mourir !

Nous ne saurions rendre l’impression que produisit sur la cour et sur l’auditoire cette déclaration de Feringhea.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Le colonel Sleeman dirigeait l’expédition du Rani…

Les accusés avaient baissé la tête devant son regard flamboyant. On les voyait prêts à tomber aux genoux du chef impitoyable qui les avait conduits à la mort.

Enfin, lorsque le président, s’adressant à chacun d’eux, leur demanda s’ils avaient quelque chose à ajouter à leur défense, aucun ne répondit, si ce n’est pour jeter un dernier défi à la puissance anglaise en poussant un dernier hurrah en l’honneur de Kâly.

La foule répondit aux Thugs par mille cris de colère, et le président des assises, pour mettre fin à cette scène menaçante annonça que le tribunal se retirait pour délibérer.

Mais bien que la suspension de l’audience dût être longue, nul des assistants ne songea à quitter sa place.

Entendre prononcer la condamnation de ces hommes qui avaient semé la terreur dans l’Hindoustan était une satisfaction que tous voulaient se donner.

Ceux qui avaient eu la bonne fortune d’entrer dans la salle d’audience y seraient restés toute la nuit plutôt que de risquer de n’y pouvoir rentrer.

Accroupis les uns contre les autres, les accusés attendaient avec le fatalisme et l’insouciance qui ne les avaient pas abandonnés un instant.

Feringhea seul était debout, dominant de sa haute taille tous ces misérables qui semblaient prosternés devant lui.

À huit heures du soir seulement, les huissiers annoncèrent la rentrée de la cour.

La foule se tut subitement et les accusés se relevèrent.

Les lampes nombreuses qui éclairaient la salle envoyaient leurs rayons sur les physionomies impassibles des Thugs.

Les juges étaient en pleine lumière ; et l’auditoire, perdu dans la pénombre, semblait une masse confuse aux mille regards étincelants.

La garde avait porté les armes ; le bruit des fusils avait résonné comme un glas funèbre.

Lord William Bentick, le président de ce tribunal et les magistrats qui le composaient étaient restés debout et couverts.

Les grands fonctionnaires et les autres personnes qui occupaient sur l’estrade des sièges réservés s’étaient également levés.

La salle d’audience présentait vraiment un tableau grandiose.

L’éminent président lut d’abord les articles du code qui s’appliquaient aux accusés, puis soixante-trois fois le mot : Mort, tomba de ses lèvres.

Il prononça ensuite la condamnation d’autres accusés aux travaux forcés à perpétuité dans les mines.

Vingt des plus âgés étaient frappés de la réclusion perpétuelle. Quatre dénonciateurs seulement devaient être mis en liberté sous la condition de quitter le continent.

Ce dernier arrêt prononcé, sir George Monby ajouta que l’exécution d’un certain nombre de condamnés aurait lieu à Madras même, à la porte de Méliapour, et que les autres seraient dirigés vers Tanjore, Tritchinapaly et Hyderabad pour y subir leur peine.

Feringhea était au nombre des condamnés à mort, mais, ainsi que ses complices, il avait entendu cet arrêt froidement, sans qu’un seul muscle de son visage tressaillît.

Il eut même un sourire pour son avocat, comme pour s’excuser de lui avoir fait perdre son temps et son talent.

Quant à la foule, aussitôt le dernier mot de l’arrêt prononcé, rien ne put la retenir.

Ce fut une véritable avalanche humaine qui se précipita vers toutes les issues pour porter la nouvelle au dehors à ceux qui attendaient.

Mille cris enthousiastes retentirent aussitôt et les échos les portèrent jusqu’aux quartiers les plus éloignés de la ville.

Le président venait cependant de reprendre la parole.

— Messieurs, disait-il à l’auditoire qui lui était resté fidèle et au tribunal, notre tâche est terminée, mais je ne veux pas clore cette dernière audience sans vous remercier de votre concours, et sans rendre publiques les nouvelles qui me sont parvenues aujourd’hui même des différentes villes de l’Inde, dont les tribunaux ont eu à juger, comme nous, les sectateurs de Kâly.

« Pendant que la bande d’Hyder-Aly répondait devant nous de ses attentats, les tribunaux de Jubbalpore, centre des opérations contre les Thugs, ceux de Calcutta et de Bombay voyaient traduire devant eux un bien plus grand nombre d’accusés encore.

« En comptant les condamnations que nous venons de prononcer, voici le chiffre de celles qui ont frappé les Étrangleurs :

« 412 ont été condamnés à mort ;

« 1,059 à la déportation à Pénang et dans les détroits de la Sonde ;

« 87 aux travaux forcés à vie dans les mines ;

« 90 à temps : de 10 à 20 ans ;

« 32 ont été relâchés après jugement ;

« 11 se sont échappés de prison ;

« 36 sont morts pendant le cours de l’instruction.

« 483 se sont faits délateurs pour avoir la vie sauve ;

« 121 ont été transportés sans jugement ;

« 1,047 sont encore enfermés ; en attendant l’heure de la justice.

« Tout cela fait, messieurs, 3,266 accusés, et cependant, malgré la rapidité avec laquelle ont été faites les arrestations, il est constaté que plus de 1,800 Étrangleurs dont nous connaissons les noms, ont échappé jusqu’ici à la justice. Ils se sont réfugiés avec les bandes ignorées dans les forêts du Malwa et dans les montagnes du Nord, où nos vaillants soldats sauront les poursuivre et les arrêter.

« Les débats sont clos, la séance est levée. »