Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/21

Lecomte (p. 167-173).


XXI

BALKI LE MANCHOT.



C’était un Hindou, grand et fortement constitué ; sa physionomie était intelligente et vive ; ses yeux brillaient comme des escarboucles ; malheureusement il était manchot.

Il arriva presque en courant, comme s’il fût pressé de faire sa déposition.

À peine attendit-il d’être interrogé pour répondre en rugissant :

— Je m’appelle Balki et suis né à Calcutta ; ces brigands-là…

— Calmez-vous, Balki, interrompit le président, et dites-nous d’abord si vous avez perdu le bras dans une lutte contre les Étrangleurs.

— Non, mylord ; c’est à la suite d’une aventure extraordinaire dont je ne croyais pas utile de parler, parce qu’elle a précédé ma rencontre avec les Thugs. Si cependant vous le désirez…

— Oui, dites-nous tout ce que vous savez.

— J’étais parti de Calcutta pour Madras par voie de mer. Le bâtiment sur lequel je m’étais embarqué essuya une effroyable tempête dans le golfe de Bengale et se brisa sur un rocher, mais je fus assez heureux pour me sauver sur un débris de mât.

« Poussé par la mer, j’abordai, après avoir fait des efforts inouïs, à un îlot entièrement nu et qui avait à peine un mille carré.

« Pendant deux ou trois jours, je me nourris comme je pus : de coquillages que je pêchais, de mouettes que je surprenais la nuit dans les creux de rocher.

« Je ne voyais à l’horizon, ni une voile, ni la terre, et je commençais à désespérer.

« Mais la quatrième nuit, il me sembla entendre un bruit étrange qui venait de l’intérieur du rocher au pied duquel j’étais couché.

« Était-ce un volcan en travail ? Était-ce une menace de tremblement de terre ?

« Je ne tardai pas à savoir ce qui se passait.

« Presque à côté de moi, le rocher s’ouvrit et un homme sortit de cette porte d’un nouveau genre ; puis un second, puis un troisième. Ils traînaient après eux un bateau.

« Le rocher était au bord de la mer ; en un instant le canot fut mis à flot et les trois hommes se disposèrent à s’embarquer.

« Je distinguais à peine leurs mouvements à la clarté vacillante des étoiles ; cependant, à tout hasard, je les appelai en les suppliant d’emmener un pauvre naufragé.

« À peine avais-je parlé, que les trois individus se précipitèrent sur moi, et, sans prononcer une parole, sans faire entendre une exclamation de surprise ou de colère, me saisirent à bras-le-corps et me soulevèrent.

« Je crus qu’ils allaient me lancer à la mer. J’étais fort et vigoureux : par un mouvement brusque, je leur fis lâcher prise et me mis en mesure de vendre chèrement ma vie. Mais la lutte d’un seul contre trois ne pouvait me donner la victoire ; je fus ressaisi, et ces misérables me jetèrent dans l’ouverture du rocher.

« Puis ils firent entendre un cri bizarre et refermèrent sur moi la porte de pierre.

« Je tombai à une dizaine de mètres de profondeur en me meurtrissant aux angles des marches d’un escalier qui descendait dans la caverne.

« Je me trouvai dans une vaste salle éclairée par une lumière rougeâtre.

« À peine m’étais-je relevé, que je vis courir sur moi deux hommes à moitié nus, la figure et le corps noircis par la fumée, la barbe inculte, horribles, hideux.

« Heureusement que, dans la lutte, je m’étais emparé d’un long et solide poignard.

« Ces deux hommes aux allures de bêtes, firent un bond en arrière en voyant entre mes mains l’arme d’un de leurs compagnons.

« Je m’étais réfugié dans une encoignure de la caverne, de manière à pouvoir surveiller tous les mouvements de mes ennemis. J’attendais qu’ils me fissent une question, mais il paraît que dans cette île les hommes ne parlent pas, car ils ne prononcèrent pas une parole.

« Ils se consultèrent un instant du regard, et je compris qu’ils allaient s’élancer tous deux en même temps sur moi afin de paralyser mes efforts.

« Alors, prompt comme l’éclair, je me jetai sur le plus grand, et mon poignard pénétra dans sa gorge jusqu’à la poignée.

« L’impulsion fut si forte que je fus entraîné par la chute de ce monstre, qui resta inanimé sur le sol.

« Quand je me relevai, l’autre avait disparu.

« Je fis alors le sacrifice de ma vie, certain que cette caverne était un repère de brigands et que j’allais avoir à lutter contre une troupe nombreuse, j’examinai attentivement la salle où j’étais : ce n’était qu’une sorte de vestibule, mais plus loin, à l’endroit d’où venait la lumière, j’aperçus une sorte de forge ; je m’y rendis en rasant les murs pour ne pas être surpris par les bandits.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
À un îlot entièrement nu et qui avait à peine un mille carré.


« Je n’entendais rien et ce silence m’inquiétait.

« J’arrivai ainsi à la porte de la forge.

« Je fus ébloui.

« Sur une large table de pierre étaient amoncelés des pièces d’or et des pierres précieuses.

« Mais ce n’était pas ce qui me préoccupait en ce moment-là.

« Je cherchais des êtres vivants et je n’en trouvais pas. Je n’osais cependant m’aventurer dans la salle, j’y eusse été en pleine lumière, et les brigands auraient pu tirer sur moi comme sur une cible.

« Je ne me trompais pas ; on me guettait, car au moment où j’avançais imprudemment la tête, un coup de fusil partit d’un coin obscur, et je sentis une balle qui sifflait à mon oreille. J’eus une inspiration subite. Je me laissai tomber lourdement à terre, et j’imitai le râle d’un agonisant.

« Ce que j’avais prévu arriva.

« Le second monstre sortit de sa cachette et vint s’assurer si j’étais bien mort. Je le laissai s’approcher de moi. Il se mit à genoux et il allait placer la main sur mon cœur lorsque je me redressai tout à coup, l’écrasai sous le poids de mon corps, et plongeai mon poignard dans sa poitrine.

« En cela j’eus tort ; j’aurais dû le maîtriser, le garrotter et l’obliger à me dévoiler les mystères de cette caverne. Mais on ne réfléchit pas à tout dans un pareil moment.

« J’étais donc débarrassé de deux ennemis. En avais-je d’autres ?

« Je l’ignorais absolument. Toutefois, j’étais fondé à croire que la caverne n’était plus désormais habitée que par moi, car personne ne s’était montré au bruit du coup de feu.

« Je me hasardai alors dans la salle où était installée la forge.

« La table que j’avais aperçue était réellement surchargée de pièces d’or ; il y avait des guinées, des roupies, des pagodes, des sequins, des doublons, des dollars, des napoléons, des louis, des roubles, des frédérics, des monnaies de tous les pays et de toutes les valeurs ; seulement toutes ces pièces étaient fausses, je m’en aperçus bien vite.

« Il y avait aussi un amoncellement de perles de toutes dimensions, ainsi que des diamants, des rubis, des améthystes, des opales, des lapis-lazuli ; mais toutes ces perles, toutes ces pierres étaient également fausses.

« J’étais évidemment dans un vaste atelier de faux monnayeurs.

« Je cherchai encore, et je découvris de sortes de placards creusés dans la pierre où des pièces d’or, des perles et des bijoux étaient accumulés.

« Je continuai mes recherches et trouvai enfin le trésor véritable.

« Celui-là, je le mis de côté pour l’emporter si je devais sortir sain et sauf de ce lieu sinistre.

« Quand je fus bien convaincu que personne ne pouvait venir me disputer le terrain, je retournai dans la première salle, et montant l’escalier par lequel j’avais été précipité, j’essayai de pousser la porte de pierre. Mes efforts furent impuissants.

« Je voyais bien des gonds agencés dans un mécanisme qui me parut merveilleusement organisé pour masquer les contours extérieurs de la porte ; mais, soit qu’il y eût un secret pour le faire mouvoir, soit que le rocher fût trop lourd pour céder à la pression d’un homme seul, je ne pus le faire bouger.

« C’est alors que je regrettai amèrement d’avoir tué le second faux-monnayeur, car je l’aurais forcé de m’aider dans ma fuite !

« Malgré tout je ne perdis pas encore courage. Je redescendis et me mis à la recherche d’une autre ouverture.

« J’allumai une torche et me jetai résolûment dans l’inconnu.

« Je trouvai des salles en assez grand nombre.

« À l’extrémité de chacune d’elles, il existait un escalier semblable à celui que je connaissais déjà et aboutissant à une porte de pierre.

« Je n’en pus ouvrir aucune : j’étais prisonnier.

« Cependant, il devait y avoir une issue quelconque, ne fût-ce que pour laisser passer la fumée de la forge, dont je n’étais que faiblement incommodé.

« Et puis, comment vivaient ces hommes ? La gravité de ma position ne m’avait pas fait perdre l’appétit, et je commençais à ressentir les avertissements de mon estomac.

« J’entrepris donc de nouvelles recherches, et bientôt je découvris le garde-manger. Il était, ma foi, très-bien garni. Ce n’étaient que des salaisons, mais excellentes et variées ; et comme cette nourriture excitante doit être arrosée de nombreuses rasades, la cave était admirablement montée, surtout en spiritueux.

« Il y avait des vins de France de toutes qualités, et des meilleurs crus, de vins liquoreux d’Espagne, des vins secs des bords du Rhin ; puis du cognac, du rhum, sans compter les liqueurs spéciales de l’Inde.

« Je m’appesantis assez longuement sur cet inventaire et je m’assurai que, dans tous les cas, j’avais pour trois mois de vivres.

« Néanmoins, je poursuivis mes perquisitions.

« Un mille carré quand on est en plein air sur un rocher au milieu de la mer, ce n’est rien ; sous terre, c’est immense.

« Vous comprendrez sans peine que tout cet espace n’était pas creux.

« La caverne n’occupait qu’une faible partie de l’île. L’extrémité de chaque salle était abrupte.

« Le rocher se dressait insondable. Je restai je ne sais combien de temps à chercher ; puis le sommeil me gagna et je me couchai tout habillé sur un des lits disposés dans une des salles.

« Quand je me réveillai, l’obscurité était profonde. Le feu de forge était éteint.

« C’est ce qui me permit de distinguer au loin un point lumineux qui ressemblait à une étoile solitaire dans un ciel sombre.

« J’allai chercher les pièces d’or, les perles et les pierres vraies dans leur cachette ; je les serrai autour de mon corps dans une ceinture que je portais toujours sur moi, et je me dirigeai du côté d’où venait le jour.

« C’est au fond de la troisième salle seulement que se trouvait la fissure. Elle était si droite et si bien dissimulée qu’à chaque pas je la perdais de vue. Cependant je l’atteignis et m’y aventurai résolûment.

« À peine eus-je pénétré dans ce couloir qu’une humidité glaciale s’abattit sur moi et qu’une odeur nauséabonde et fétide me souleva le cœur.

« En même temps une nuée d’oiseaux des ténèbres que je ne pouvais voir, mais qui me fouettaient de leurs ailes, s’échappa en poussant des cris sinistres.

« J’avançai néanmoins.

« J’avais fait vingt pas, lorsque je trébuchai contre un obstacle. Une sorte de grognement me fit tressaillir et un animal prit la fuite.

« J’avançai encore, et j’allais atteindre enfin l’ouverture tant convoitée, lorsque tout à coup deux yeux étincelants dardèrent sur moi des regards effroyables.

« Ce fut à mon tour de reculer.

« Je revins promptement à mon point de départ.

« Hélas ! le danger ne devait pas tarder à être aussi grand dans la caverne que dans le couloir où j’avais cru trouver le salut.

« Pendant trois longs jours j’errai dans ces salles désertes et renouvelai mes efforts pour en soulever les portes, mais inutilement, et le désespoir commençait à s’emparer de moi, je ne dormais que quelques instants d’un sommeil plein de terreurs, lorsqu’un matin, je fus réveillé par un cri semblable à celui qu’avaient jeté les individus qui m’avaient précipité dans ce mystérieux repaire.

« Ne voulant à aucun prix retomber entre leurs mains, je rentrai dans le passage humide, aimant mieux être dévoré par les bêtes féroces que de subir les supplices par lesquels les faux monnayeurs ne manqueraient pas de venger sur moi la mort de leurs compagnons.

« Je m’élançai tête baissée dans ce couloir, sans m’inquiéter des chauves-souris qui me fouettaient le visage ni des fauves qui s’éveillaient en rugissant. Comme la première fois, au moment où j’arrivai à la fissure du rocher, deux yeux ardents s’arrêtèrent sur moi.

« Au lieu de reculer, je m’élançai. J’avais apprécié que cette crevasse était assez grande pour que mon corps pût y passer, et je venais de m’y engager, lorsque je sentis mon bras pris comme dans un étau ; je fis un effort pour me dégager ; la moitié de mon bras, arrachée par les griffes ou brisée par les dents d’un chacal ou d’un tigre, resta dans le passage maudit, et j’allai tomber de l’autre côté sur la plage.

« L’émotion et la douleur me firent perdre les sens.

« Quand je revins à moi, j’étais sur un grand sloop, couché au pied du mât et entouré de cinq ou six matelots hindous.

« Un chirurgien indigène pansait ma blessure.

« J’avais perdu beaucoup de sang et j’étais très-faible ; mais le capitaine ne me fit pas moins subir un interrogatoire dès qu’il s’aperçut que je pouvais lui répondre.

« Je lui dis la vérité.

« — Saviez-vous qu’il y eût dans le golfe du Bengale une île semblable ? me demanda-t-il.

« — Non, capitaine, lui répondis-je.

« — C’est dans la caverne que vous avez pris ces pièces d’or et ces bijoux ?

« — Oui, capitaine.

« — C’est bien !

« Et il s’éloigna en souriant d’un air satisfait.

« Enchanté d’en être quitte à si bon marché, je m’endormis profondément dès que la nuit fut venue ; mais je fus réveillé, le lendemain au point du jour, par un mouvement extraordinaire qui se faisait à bord. J’eus à peine le temps de me rendre compte de ce qui se passait, car un coup de canon se fit entendre, puis un second, et presque aussitôt le sloop fut entouré par dix embarcations dont les matelots sautèrent à l’abordage.

« Je reconnus dans ces hommes des marins anglais et me gardai bien alors de me mêler à la lutte, car j’avais compris aux blasphèmes de l’équipage bengali que le bâtiment où j’avais été recueilli était un corsaire affilié aux faux-monnayeurs de l’île mystérieuse.

« Le combat ne fut pas long. En moins d’une heure tous les matelots du sloop, ceux qui survivaient du moins, furent transportés sur la frégate anglaise qui l’avait chassé et pendus à la grande vergue.

« Je n’avais pas eu de peine à prouver mon innocence au commandant anglais, et il me ramena à Madras. Voilà mon histoire, mylord.

— Vous ne connaissez aucun des accusés ? demanda le président au témoin.

— Aucun, mylord.

— C’est bien, retirez-vous.

Et ces mots prononcés, l’honorable magistrat suspendit l’audience en annonçant que les débats seraient repris le lendemain à cinq heures du matin, pour se poursuivre selon que le permettrait la chaleur qui devenait accablante.