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Le Procès de Vera Zassoulitch
Revue des Deux Mondes3e période, tome 27 (p. 216-227).
LE
PROCES DE VERA ZASSOULITCH

Il y a trois semaines, qui parlait d’elle ? En quelques instans, elle est devenue célèbre, aujourd’hui l’Europe tout entière sait son nom. Pendant plusieurs jours, l’Europe, faisant trêve à ses perplexités politiques, a cessé de se demander si le congrès se réunirait, si l’honnête courtier parviendrait à force de patience et de dextérité à concilier les prétentions rivales de l’éléphant et de la baleine. Quarante-huit heures durant, l’Europe a tout oublié, la paix, la guerre, M. de Bismarck, lord Beaconsfield, le prince Gortchakof, pour ne s’occuper que de Vera Zassoulitch et de l’étrange aventure judiciaire dont cette inconnue a été l’héroïne. Dans le premier moment, on a singulièrement exagéré les conséquences de cette aventure. Certains esprits qui vont trop vite, certains journalistes doués d’une imagination téméraire et chimérique, ont prétendu que Vera Zassoulitch tiendrait sa place dans l’histoire universelle, qu’elle avait reçu une mission d’en haut, que la destinée lui avait parlé et lui avait dit : — Fais le signe de la croix et prends ta hache, ou prends tout simplement ton revolver sans faire le signe de la croix. Tu t’appelles Judith, tu frapperas Holopherne ; aussitôt les Assyriens épouvantés transigeront avec le marquis de Salisbury, et la question d’Orient sera résolue. — Non, ce n’est point Vera Zassoulitch qui résoudra la question d’Orient, elle n’a pas tué Holopherne, elle n’a pas épouvanté l’Assyrie. Il n’en est pas moins vrai que son procès a été pour la Russie comme un signe des temps et pour le reste de l’Europe toute une révélation, propre à faire réfléchir ceux qui réfléchissent le moins.

Tout paraît étrange dans cette histoire. Un grand-maître de la police, qui n’a jamais eu la réputation d’un homme féroce, visite un jour la prison de détention préventive de Saint-Pétersbourg ; il y rencontre un condamné politique, qui, après s’être permis de lui adresser la parole, passe près de lui quelques instans plus tard sans se découvrir. Saisi d’une colère subite, il ordonne qu’on inflige à l’insolent ou à l’étourdi une punition corporelle. « Alors on entendit des cris, des gémissemens et le sifflement des verges. » Une femme, qui n’avait jamais vu ce condamné, jure de venger son offense et son supplice. Elle se présente un matin auprès du grand-maître et décharge sur lui un pistolet à bout portant. Elle est arrêtée, on instruit son procès, elle comparaît devant le jury. Elle avoue son crime et ne cherche point à l’atténuer, elle confesse hautement qu’elle l’a commis avec préméditation. Le jury, dans lequel figuraient des conseillers de cour, l’acquitte, et cet acquittement extraordinaire soulève une tempête d’enthousiasme plus extraordinaire encore dans une assistance d’élite, triée sur le volet, composée de hauts fonctionnaires de l’empire, de sénateurs, de conseillers d’état, chamarrée d’uniformes, constellée de croix et de décorations ; on y voyait la fleur de la société russe. L’accusée est mise en liberté ; une foule immense, qui l’attendait aux abords du tribunal, lui fait une ovation, l’acclame avec délire. Elle monte en voiture, des coups de feu retentissent, et Vera Zassoulitch disparaît, enlevée selon les uns par la police, qui se proposait de réformer à sa façon le verdict du jury, selon les autres par les agens des sociétés secrètes, qui, prévoyant le danger dont elle était menacée, ont voulu l’y soustraire. Telle est l’aventure dont l’Europe s’est à la fois émue et étonnée, et qui a ému la Russie sans l’étonner beaucoup.

Le crime de Charlotte Corday délivra la France d’une bête féroce. Comme nous l’avons dit, ce n’est point un monstre que Vera Zassoulitch a tenté d’assassiner. Loin de passer pour un tyran cruel ou atrabilaire, le préfet de police de Saint-Pétersbourg, le général Trepof, lieutenant-général et aide de camp, est considéré par tout le monde comme un galant homme, d’excellentes manières, d’un commerce agréable ; il a l’esprit cultivé, il aime les arts, la littérature et le théâtre. Il était depuis longtemps, paraît-il, l’un des favoris du tsar, qui eut plus d’une occasion d’apprécier son mérite ; la première fut assez bizarre. Le général Trepof a commencé par être grand-maître de la police à Varsovie. L’empereur Alexandre, se trouvant de passage dans cette capitale, vit un jour cheminer devant lui un drochki traîné rapidement par deux chevaux noirs ; dans ce drochki était un homme debout, la tête haute, les mains appuyées sur une tringle de fer ; cet homme était le général Trepof. L’empereur le fit venir et lui demanda pourquoi il avait adopté cette singulière façon de se promener en voiture, à quoi il répondit : Sire, c’est pour tout voir. Ce mot plut à l’empereur, il reconnut tout de suite dans le général un homme qui avait une aptitude marquée pour son difficile métier, un homme qui ne ménageait ni ses yeux ni ses jambes, et il lui donna sa confiance, que ce serviteur plein de dévoûment s’est toujours appliqué à justifier. Ce n’est pas seulement le tsar, c’est aussi le public qui a tenu jusqu’aujourd’hui le général Trepof pour un des meilleurs grands-maîtres de la police qu’ait possédés Saint-Pétersbourg. On avait reproché à quelques-uns de ses prédécesseurs, non certes de négliger leurs devoirs, mais de faire souvent plus que leur devoir, et il est des négligences qu’on pardonne plus facilement que certains excès de zèle. Dans un des longs entretiens intimes qu’ils eurent ensemble à Tilsitt, le vainqueur d’Iéna et de Friedland, s’il en faut croire la chronique, dit à l’empereur Alexandre Ier : — Ma police est si bien faite qu’elle sait tout quarante-huit heures après qu’un vol a été commis. — La mienne, repartit Alexandre, est bien supérieure à la vôtre, car, avant que le vol ait été commis, elle sait déjà tout. — On raconte que naguère, à Saint-Pétersbourg, un personnage haut placé, rentrant le soir chez lui, chercha vainement dans la poche de sa pelisse un portefeuille où il avait serré trente mille roubles en papier qu’il avait touchés dans la journée. Il mande aussitôt le grand-maître de la police, qui lui promet d’un ton d’assurance qu’avant trois jours il aura recouvré son bien. Effectivement il le voit revenir avant trois jours, lui rapportant non le portefeuille, dont le voleur, d’après ses propres aveux, s’était hâté de se défaire, mais, ce qui était l’essentiel, la somme à peine écornée. Le grand personnage ressentit la plus vive admiration pour la prodigieuse habileté du grand-maître, et son admiration grandit encore lorsqu’il découvrit une semaine plus tard, dans une autre poche où il ne s’était pas avisé de les chercher, son portefeuille intact et les trente mille roubles. Voilà des accidens qui sans doute ne se produisaient point sous l’administration du général Trepof : s’il se flatte de tout voir, il ne voit que ce qui est ; s’il est exact dans l’accomplissement de ses fonctions, il ne se pique pas d’opérer des miracles, et il n’a jamais contraint un innocent à lui confesser son crime ; il n’a jamais surpris le secret d’un vol qui n’avait pas été commis. Sur d’autres points encore, il a introduit dans la police de Saint-Pétersbourg d’heureux changemens, d’utiles réformes. Le public lui a témoigné plus d’une fois sa gratitude pour le soin qu’il prenait de la voirie, du pavé et de l’éclairage des rues, pour la discipline sévère qu’il imposait à ses employés, pour son impartialité, pour son indépendance ; on lui savait gré de ce que les grands voleurs le craignaient autant que les petits. « Le général Trepof, lisons-nous dans un des livres récemment parus sur la société russe, est l’un des hommes les plus populaires de la capitale, à laquelle il a rendu d’incomparables services. Selon toute apparence, la confiance de l’empereur le maintiendra longtemps à son poste [1]. »

Il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde, et la popularité du général Trepof est bien compromise. Pourquoi ce grand-maître de la police, qui n’est pas un méchant homme, a-t-il fait battre de verges un condamné politique, qui s’était permis de lui adresser la parole et de ne pas ôter assez vite sa casquette devant lui ? « J’ai vu les préparatifs de l’exécution, a dit une détenue appelée à déposer devant la cour d’assises. J’étais placée dans une cellule du premier étage, cela se passa vers dix heures du matin ; cette journée a été terrible pour nous, et elle m’a laissé un souvenir ineffaçable… Des agens de police allaient et venaient ; il y en avait deux ou trois escouades de vingt à trente hommes chacune. Dans la division des femmes, nous pensions toutes qu’il arrivait quelque chose d’extraordinaire, mais nous ne savions pas quoi. Peu à peu nous commencions à comprendre. Contre nos fenêtres se trouvait un hangar. Les agens en ont tiré un immense amas de verges et se sont mis à les nouer en faisceaux. »

Ivan Tourguenef a mis en scène, dans un de ses romans où la nature est si jeune, où l’homme est si vieux, un robuste général qui s’écrie : « De la poigne et des formes ! de la poigne surtout ! ce qui peut se traduire ainsi en russe : Sois poli, mais casse-lui la tête. » Faut-il admettre que le général Trepof a voulu faire acte d’autorité, frapper un grand coup, pour prévenir une insurrection dont il entendait les premiers grondemens autour de lui ? Rien ne le prouve, et personne ne l’a cru. Non, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures ; dans cette néfaste journée, le général avait ses nerfs, et c’est une terrible chose que les nerfs russes. Mais voilà précisément à quoi servent les constitutions et les lois dans les pays qui en ont, elles protègent les gouvernés contre les nerfs de leurs gouvernans. Par surcroît de mauvaise chance, il s’est trouvé que, depuis les premiers jours de la guerre d’Orient, Saint-Pétersbourg, lui aussi, a ses nerfs, de telle sorte que Bogolubof fouetté a fait événement, que les entrailles se sont émues et que le fouetteur a été maudit. Combien d’autres pourtant, soit dans la petite, soit même dans la grande Russie, avaient été fouettés sans que personne y prît garde, sans que personne songeât à s’en plaindre ou à s’en indigner ! Nous ne parlons pas de la Pologne ; Varsovie est un lieu sourd où le sifflement des verges ne s’entend jamais. Décidément le général Trepof a eu du malheur.

Quand, il y a deux mois, Vera Zassoulitch accomplit son attentat, les uns dirent qu’elle était folle, d’autres qu’elle avait une vengeance personnelle à exercer sur le général Trepof, d’autres qu’elle avait été la maîtresse de Bogolubof. Toutes ces suppositions étaient également erronées. Vera Zassoulitch n’avait rien eu à démêler avec le général, et Vera Zassoulitch n’était point folle. A la vérité, la déplorable vie que lui avaient faite les hommes aurait troublé une raison moins solide que le sienne. A dix-sept ans, à peine venait-elle de terminer son éducation dans un pensionnat de Moscou, elle avait rencontré Netchaïef, et pour avoir rencontré Netchaïef, elle passa deux ans dans les casemates d’une forteresse, sans qu’elle pût savoir de quoi on l’accusait. « Pendant deux ans elle n’a vu ni sa mère, ni aucun de ses parens, ni ses connaissances. Point d’occupation. Le seul visage humain qui se montrât à elle était celui du gardien chargé de lui apporter sa nourriture, ou le factionnaire qui regardait à travers la fenêtre en demandant : Mademoiselle, comment vous trouvez-vous ? » — A ses yeux de vingt ans, la vie apparaissait sous les traits d’un agent de police, et à l’âge où un cœur de femme entend chanter le printemps éternel, ses oreilles n’entendaient que le bruit des verrous, le cliquetis d’un fusil, le pas cadencé d’une sentinelle et les sonneries monotones de l’horloge d’une forteresse, annonçant à ses prisonniers des heures vides, aussi pesantes que des siècles. Lorsque cette pauvre fille fut sortie de son cachot, la police ne lâcha pas sa proie. Elle fut internée dans un gouvernement lointain, puis relancée de ville en ville, de bourgade en bourgade, se sentant toujours poursuivie par des regards obliques, par d’outrageux soupçons qu’elle ne méritait point et par un crime qu’elle n’avait pas commis. — Vous êtes libre, lui disait-on ; conduisez-vous bien, et présentez-vous tous les samedis au commissariat. — O cruelles ironies de la police ! Vera Zassoulitch n’est pas devenue folle ; mais son âme fut envahie par cette tristesse russe qui a l’immensité et le silence des steppes ; de toutes les tristesses humaines c’est la plus triste.

Ceux qui l’ont soupçonnée d’avoir été la maîtresse de Bogolubof la connaissaient bien mal. Elle n’a jamais vu Bogolubof, et quand elle a chargé son revolver, elle n’obéissait pas à un ordre de son cœur. Il n’est pas permis à une jeune nihiliste d’avoir un cœur ; il lui est défendu d’aimer Bogolubof, il lui est défendu de s’en faire aimer, et c’est pour cela qu’elle porte des lunettes et qu’elle coupe ses cheveux. La Russie est le pays des passions abstraites, des fureurs froides et des ivresses dogmatiques. Les nihilistes appartiennent tout entiers à leur idée ; ils la voient quoiqu’elle n’ait pas de visage ; ils l’entendent parler quoiqu’elle n’ait pas de voix, et ils sont prêts à lui sacrifier tout, leur fortune, leur vie, leur conscience même, bien que ce dieu sourd et sans merci n’ait pas d’autre récompense à leur offrir que la paille d’une casemate ou les neiges de la Sibérie. Les poètes sont des voyans ; Ivan Tourguenef avait deviné Vera Zassoulitch, quand il a peint l’héroïne de ses Terres vierges, sa Marianne Vikentievna, qui a juré de s’offrir en sacrifice au Moloch moscovite. Comme Marianne, Vera n’était pas malheureuse de son propre malheur, elle souffrait pour tous les opprimés, pour tous les déshérités, ou plutôt elle ne souffrait pas, elle s’indignait, elle se révoltait ; elle était irritée à la fois contre son impuissance et contre le bonheur « des gens calmes, gras, rassasiés. » Elle lut dans un journal que Bogolubof avait été fouetté, et, pour venger Bogolubof, qu’elle ne connaissait pas, elle attenta à la vie du général Trepof, qu’elle connaissait encore moins. Puis lorsqu’elle comparut devant la cour d’assises, elle raconta ce qu’elle avait fait, sans ambages, sans déguisement, sans précautions et sans mouvemens oratoires. Ses juges furent frappés de la modestie de son maintien, de la franchise et de la simplicité de son langage. Elle déclara qu’elle avait vu dans le supplice infligé à Bogolubof un insolent outrage à la dignité humaine, qu’en blessant ou en tuant le général Trepof elle avait voulu l’empêcher de recommencer, qu’elle s’était proposé de faire un exemple, de donner une leçon aux grands de la terre et de réveiller de sa torpeur l’opinion publique dont les indignations sont trop courtes, dont les oublis sont trop faciles. Ce que les nihilistes reprochent le plus à ce qu’ils appellent « leur sainte et abominable Russie, » c’est sa torpeur, c’est son sommeil. Ils se plaignent que leur peuple est un grand endormi, dont la main inerte pend à son côté. — « Tout dort, disent-ils ; partout, au village, à la ville, en télègue, en traîneau, le jour, la nuit, assis, débout, le marchand, le tchinovnik dort ; dans sa tour dort le veilleur sous le froid de la neige, sous l’ardeur du soleil. Et le prévenu dort, et le juge sommeille, les paysans dorment d’un sommeil de mort ; ils moissonnent, ils labourent, ils dorment ; ils battent le blé, ils dorment encore. Celui qui frappe et celui que l’on frappe dorment également. Seul le cabaret veille, l’œil toujours ouvert. Et serrant entre ses cinq doigts un cruchon d’eau-de-vie, le front au pôle nord et les pieds au Caucase, dort d’un sommeil éternel notre patrie, la Russie sainte. »

Le 12 avril, on a demandé aux jurés : — L’accusée Vera Zassoulitch est-elle coupable d’avoir tiré un coup de revolver sur le général Trepof dans une intention homicide ? — Les jurés ont répondu non, et on assure que ce verdict pourrait bien avoir pour conséquence la suppression du jury en Russie, auquel cas cette institution n’y aurait eu qu’une bien courte existence, car il n’y a guère que dix ans qu’elle a commencé de fonctionner. Ceux qui l’ont établie avaient pris leurs précautions. Ils avaient décidé que le jury ne jugerait point les délits de presse. Ils avaient décidé aussi que, pour remplir les fonctions de juré, il fallait offrir certaines garanties, avoir un certain âge, un certain revenu et un domicile fixe, qu’au surplus il n’y aurait que 1,200 jurés dans les deux capitales de l’empire, 400 dans les cercles possédant 100,000 habitans ou plus, 200 dans les cercles les moins peuplés. Le rôle général une fois formé, une commission fait un triage et s’applique à ne prendre que la fleur du panier. Malgré ces précautions, le jury de Saint-Pétersbourg a fourni matière à bien des plaintes ; on lui a reproché souvent l’excès de ses indulgences, la facilité de ses acquittemens. Le Russe, disait un illustre historien, est souvent généreux, il a beaucoup de peine à être juste. On a dit aussi : — Empruntez à un Russe mille roubles ; pour peu qu’il le puisse, il vous les prêtera. Rappelez-lui que vous lui en avez prêté cent, il se brouillera avec vous pour la vie. — A Saint-Pétersbourg, comme à Moscou, le jury s’est montré plus humain, plus généreux que juste. Il est permis d’en chercher la raison dans le caractère national, il faut la chercher aussi dans la barbarie des lois. Un pauvre diable qui ouvre une huche avec effraction pour y dérober un pain est condamné légalement à perdre le peu qu’il possède et au bannissement en Sibérie. Faites comparaître ce voleur de pain devant un jury, et le jury déclarera que l’accusé n’a pas forcé la huche. Il y a quelques années, à Kichinef, un avocat plaidant dans une affaire de vol disait : — Messieurs les jurés, j’ai défendu jadis devant vous un voleur, et vous l’avez acquitté ; il y a quinze jours, j’ai défendu un second voleur, vous l’avez également acquitté. Aujourd’hui, j’en défends un troisième, et je suis convaincu, messieurs les jurés, que vous l’acquitterez aussi.

Le jury qui le 12 avril a déclaré que Vera Zassoulitch ne s’était pas rendue coupable d’une tentative d’homicide sur la personne du général Trepof n’a pas seulement écouté sa générosité naturelle, les sympathies que lui inspirait l’accusée, la pitié qu’il ressentait pour ses longues et injustes souffrances. Sa principale préoccupation a été moins d’acquitter la jeune nihiliste et son revolver que de mettre en accusation le grand-maître de la police. — « Nous qui appartenons à l’ancienne génération, avait dit l’avocat de Vera Zassoulitch, nous pouvons nous rappeler très bien le temps où la verge régnait en maîtresse ; ce temps ne devait cesser qu’au 17 avril 1863. La verge jusqu’alors conduisait l’école aussi bien que l’écurie du propriétaire ; on s’en servait dans les casernes, dans les bureaux de la police, dans les administrations communales. Elle avait un vaste champ d’activité. Dans nos livres de droit criminel et civil, la verge figurait à chaque page, en compagnie du fouet, du knout et des baguettes. Vint le 17 avril 1863, anniversaire de la naissance de notre souverain. La verge est entrée dès ce jour dans le domaine du passé. Les punitions corporelles ont été abolies, le knout et les baguettes ont été supprimés. » Le jury, qui, par un verdict vraiment inouï, a acquitté Vera Zassoulitch, a voulu protester contre l’usage des verges légalement abolies et journellement employées ; il a voulu signifier à qui de droit que les réformes doivent être exécutées, qu’en Russie aussi bien qu’en Turquie il n’est pas permis aux hatti-houmaïoun de rester ou de devenir lettre morte, et qu’il est bien temps de substituer le règne des lois à l’omnipotence de la police.

Qui l’emportera de la nouvelle ou de la vieille Russie, du jury ou de la police, des réformes ou de l’arbitraire ? Dans les premières années du règne d’Alexandre II, on crut que c’en était fait du vieux régime, qu’un âge nouveau venait d’éclore riche de promesses et d’espérances. Il a suffi du double attentat de Berezowski à Paris, de Karakosof à Saint-Pétersbourg pour tout remettre en question, et aujourd’hui comme jadis, en dépit des hatti-houmaïoun, il y a en Russie quelque chose de plus puissant que les lois, de plus respecté que les ministres eux-mêmes, c’est la fameuse 3e section. — « Sous le nom innocent de 3e section de la chancellerie impériale existe à côté et au-dessus des ministères la police secrète, création du comte Benckendorf, destinée à réduire en système, à exécuter réglementairement la mise en surveillance de tous les habitans suspects de la sainte Russie. Dans chaque ville russe de quelque importance règne un colonel ou un capitaine de gendarmerie, vêtu d’un uniforme bleu de ciel, dont les fonctions ne sont définies ni restreintes par aucune loi ; mais chacun sait qu’il est appelé à surveiller le gouvernement de la province, tous les fonctionnaires, toutes les autorités, et qu’il a le droit de s’immiscer dans tous les cas intéressans et d’exiger qu’on lui en fasse un rapport. Cet officier bleu de ciel est d’habitude un aimable homme, d’une politesse exquise ; il est membre de toutes les sociétés, de tous les cercles ; mais en même temps il est le chef d’une classe de gens dont il reçoit les visites après le coucher du soleil, et qui l’entretiennent de certaines affaires dont aucun sujet loyal, dévoué à son souverain, ne doit être curieux [2]. »

L’officier bleu de ciel a d’ordinaire tant d’agrément dans l’esprit, tant d’aménité dans les manières, qu’il est recherché de tout le monde ; mais on le recherche en le craignant, on le craint en le recherchant. En général, il est incorruptible, il ne fait point acception des personnes, et ses pouvoirs sont illimités ; bien audacieux serait le magistrat qui oserait lui réclamer un prévenu en faveur duquel a été rendue une ordonnance de non-lieu. Il prononce des jugemens sans appel, il délivre des lettres de cachet. Il lui suffit d’un mot pour qu’un fonctionnaire qui a encouru sa disgrâce soit mis à pied ; il suffit d’une ligne de son écriture pour qu’un malheureux soit expédié en Sibérie sans autre forme de procès ou confiné dans la triste solitude d’une ville de province, située sur le versant occidental des monts Ourals. Lui-même n’a de comptes à rendre qu’à son supérieur, au chef de la haute police, au chef de la 3e section, et ce chef est après l’empereur l’homme le plus considérable, le plus important personnage de l’empire. Il sait tout, il peut tout, il tient tous les fils, il fait jouer à sa guise les ressorts les plus cachés de la machine de l’état. Il l’emporte en influence sur les ministres, qui, renfermés dans leur ministère, ne peuvent parler à l’empereur que des affaires de leur département ; il a le droit d’approcher le maître à toute heure et de lui parler de tout, de omnibus rebus et multis aliis. Il est le seul grand fonctionnaire qu’il soit impossible de remettre à sa place, car sa compétence n’a point de bornes, et sa place est partout.

Il fut un temps où il était notoire que le chef de la 3e section de la chancellerie privée de l’empereur concentrait dans son cabinet le gouvernement de la Russie. Il s’ingérait dans toutes les affaires, il donnait aux ministres des conseils qui ressemblaient à des ordres, il décidait sans leur aveu du sort de leurs employés. Son autorité s’étendait même au-delà des frontières ; à travers l’espace, de Saint-Pétersbourg jusqu’à Paris ou à Londres, il faisait sentir aux Russes vivant en pays étranger la longueur de son bras et la pesanteur de sa main. C’était le temps où, comme on l’a dit, « l’empereur Nicolas n’avait besoin que d’éternuer pour qu’en Espagne les poules allassent se coucher une demi-heure plus tôt que d’habitude. » L’empereur Alexandre II a eu toutes les généreuses intentions ; il a voulu que les Russes fussent gouvernés par des lois et jugés par des juges ; mais de fatales circonstances ont traversé l’accomplissement de ses desseins, et on n’a rien fait qu’à moitié. En dépit du sage précepte enseigné par l’Évangile, on a versé le vin nouveau dans de vieux vaisseaux, on a cousu une pièce neuve au vieil habit, et on a créé une situation ambiguë, indécise, trouble, équivoque, dont le secret échappe aux plus pénétrans. Dans cette confusion de toutes choses, la Russie ne sait plus où elle en est ; comme certain héros de roman, elle peut dire : « J’ai en moi deux âmes, dont l’une empêche l’autre de vivre. » Il y a aujourd’hui des lois en Russie, mais les gouverneurs de province les modifient de leur autorité privée par des édits émanant de leur bon plaisir. Il y a en Russie des juges et même des jurés ; mais la police continue de faire ce qu’il lui plaît, et les verges n’ont pas abdiqué. On les avait reléguées sous un hangar, elles n’y sont pas restées, et Bogolubof a pris la vie en horreur. — « Le prisonnier, s’est écrié l’éloquent défenseur de Vera Zassoulitch, a crié non sous la douleur, mais sous l’insulte. Enfin tout se calme ; la sainte action était accomplie ! »

Assurément il faut faire la part des exagérations orientales, des fausses rumeurs et des légendes. — « On prétendait naguère, a dit encore le défenseur de Vera, que dans certain endroit la verge était mise en mouvement par un mécanisme d’invention anglaise, dont l’usage était réservé à des occasions spéciales. » Qu’était-ce que cette fameuse machine soi-disant anglaise, dont il a été si souvent question à Saint-Pétersbourg ? Le bruit courait que tel suspect cité devant le chef de la 3e section, après quelques momens d’entretien avec cet aimable, mais effrayant personnage, sentait tout à coup une trappe s’abaisser sous ses pieds et se trouvait comme suspendu à mi-corps dans un sous-sol. Alors des mains et des verges invisibles exécutaient rapidement l’ouvrage qu’on leur avait commandé. Puis la trappe se relevait, le suspect était reconduit jusqu’à sa voiture avec la plus grande courtoisie, et il retournait chez lui, emportant des traces durables de sa visite au général. Toutefois il avait la consolation de savoir que ses bourreaux n’avaient pas vu son visage, qu’il pourrait le lendemain rencontrer sa honte dans la rue sans que sa honte le reconnût. Nous sommes persuadé qu’il n’y a plus de machine anglaise « dans certain endroit, » et qu’hommes ou femmes, les privilégiés qui ont eu le dangereux honneur de rendre visite au général Potapof n’ont jamais senti une trappe se dérober sous leurs pieds. Il n’est pas moins certain que la 3e section est toujours très puissante, très soupçonneuse, et que tout le monde doit compter avec ses soupçons, avec ses agens, avec ses espions, tout le monde y compris les innocens, heureux quand elle se contente de les tracasser. Le poète l’a dit :

Tout languit, tout est mort sans la tracasserie,
C’est le ressort du monde et l’âme de la vie.

Un des professeurs du gymnase de Vladimir reçut d’un étudiant de Moscou une lettre qui fut saisie par un officier bleu de ciel. Elle renfermait cette phrase compromettante : « Le règne du concombre a commencé parmi nous. » L’imagination de l’officier bleu s’exalta ; cette phrase et ces concombres lui parurent menaçans pour la sûreté de l’état, et il dépêcha au professeur un gendarme chargé de le mettre en arrestation et de le conduire à Saint-Pétersbourg. Chemin faisant, le malheureux était tourmenté des plus sombres appréhensions, des plus cruelles angoisses ; il se voyait déjà expédié en Sibérie et disparaissant au fond d’une mine. A son arrivée, un logement confortable lui fut assigné dans la 3e section ; il y passa quinze jours dans l’ignorance de son crime et de sa destinée. Enfin on l’interroge, on lui présente la lettre, on le somme d’expliquer le sens de cette phrase sinistre et scélérate qui avait effarouché l’officier bleu. Il répondit naïvement que c’est la coutume des étudians de Moscou de manger des concombres frais en se préparant à leurs examens. Sur quoi on le renvoya à Vladimir, avec pleine liberté d’y reprendre ses fonctions. Il venait de faire aux frais de l’état un bien long voyage, il avait parcouru mille verstes, c’est-à-dire un peu plus de mille kilomètres ; mais aussi pourquoi les étudians de Moscou aiment-ils les concombres ? Cette histoire, qui a été narrée par un de ses collègues et de ses meilleurs amis, s’est passée en 1871 [3].

Le verdict du 12 avril est un symptôme frappant de l’état des esprits en Russie et du trouble fiévreux où la guerre d’Orient les a jetés. Les grands événemens qui se sont accomplis dans la péninsule des Balkans ont profondément ébranlé des imaginations promptes à s’émouvoir, des cœurs qui n’ont jamais su borner leurs désirs. Après avoir savouré la gloire, après s’être repu de ses fumées, on a fait un retour sur soi-même, aux grandes espérances se sont mêlées de soudaines inquiétudes, et on a tout remis en discussion, le passé, le présent, l’avenir. — « Nous autres Russes, vous savez comment nous sommés, s’écrie un des personnages d’Ivan Tourguenef ; nous espérons toujours qu’il arrivera quelque chose ou quelqu’un pour nous guérir tout d’un coup, pour assainir nos plaies, pour nous enlever toutes nos maladies comme on arrache une dent gâtée. Qui sera le magicien ? Est-ce le darwinisme ? est-ce la commune rurale ? est-ce une guerre étrangère ? Peu importe ; bienfaiteur, arrache-nous notre dent ! » — La guerre étrangère s’est terminée par un coup d’éclat ; on a cru sentir Byzance dans le creux de sa main, et Byzance a paru légère ; on était de force à soulever le monde, à tout oser, à tout entreprendre, à se mesurer avec l’Europe, à se colleter avec l’impossible. Mais on s’est aperçu que la victoire est une ivresse, qu’elle n’est pas une guérison, que la dent malade était toujours là, et qu’on en souffrait davantage, parce que la bouche était devenue plus sensible et qu’on avait les nerfs irrités. — Eh quoi ! s’est-on dit, nous venons de nous battre et de verser le meilleur de notre sang pour affranchir nos frères de l’arbitraire administratif, du régime du bon plaisir ; en avons-nous fini nous-mêmes avec le bon plaisir et l’arbitraire ? Nous avons dépensé des milliards, sacrifié près de 200,000 hommes pour soustraire les Bulgares à l’oppression de leurs pachas ; n’avons-nous pas, nous aussi, nos pachas et nos raïas ? Nous avons envoyé nos soldats en Turquie pour y porter le bonheur et la liberté ; qu’est-ce que le bonheur lithuanien ? qu’est-ce que la liberté moscovite ? Avant de délivrer les autres, tâchons de nous délivrer nous-mêmes, et tout au moins commençons par savoir qui nous sommes ; car jusqu’aujourd’hui nous ne le savons guère. Qui nous dira ce qu’est la Russie ? A qui appartient-elle, au juge ou à la police ? Qui est son maître, la loi ou la verge ? — Ainsi ont raisonné les Russes, « ces fils fugitifs de l’heure qui passe ; » tout le monde s’était mis à réfléchir, même « les têtes doublées de vent. » Une occasion s’est offerte de condamner la verge, de flétrir la police ; on ne l’a pas laissé échapper, et Bogolubof a été vengé ; mais est-il sûr que la police et la verge n’aient pas déjà pris leur revanche ?

Rien ne révèle mieux la situation bizarre où la Russie se trouve que les incidens qui ont suivi l’acquittement de Vera Zassoulitch. Elle est sortie du tribunal triomphante, saluée par des cris de joie, applaudie par une foule enthousiaste et frénétique, et quelques instans après elle avait disparu dans son triomphe. On s’y attendait : il ne pouvait venir à l’esprit de personne que la police secrète respectât le verdict du jury. Les dieux ne tiennent pas compte des arrêts prononcés par des bouches humaines. La police secrète se soucie fort peu des décisions des tribunaux. On assurait que prévoyant l’acquittement, la 3e section avait pris toutes ses mesures pour enlever Vera après sa mise en liberté, pour l’interner quelque part et lui faire expier son triomphe éphémère. Jadis, en dépit d’une ordonnance de non-lieu, la police avait bien su la reprendre. Après deux longues années de captivité préventive, à peine rendue à sa mère, Vera avait vu paraître un officier de police qui lui avait dit : — J’ai l’ordre de vous arrêter et de vous conduire à la prison intérimaire. — Mais toute instruction a cessé contre moi. — C’est ce que je ne puis savoir. — Et l’officier avait pris Vera, elle fut incarcérée et bientôt après bannie. Qui pouvait croire qu’il n’en fût pas de même en 1878 ? On prétendait même que cette fois le bannissement ne serait pas considéré comme une peine suffisante, et amis ou ennemis, parmi les curieux qui avaient assisté à son jugement, beaucoup s’étaient dit : Regardons-la bien, nous ne la reverrons plus. D’autre part, personne ne doutait que les sociétés secrètes ne missent tout en œuvre pour disputer sa proie à la police. A qui est demeurée la victoire dans cette lutte entre des agens secrets et des conspirateurs plus secrets encore ? Qui l’a emporté de l’officier bleu ou du termite, et par qui Vera a-t-elle été enlevée ? On l’ignore. A la vérité, un journal a publié dès le lendemain une lettre écrite de sa main, par laquelle Vera annonçait qu’elle était en sûreté. On a cru et on persiste à croire que cette lettre était apocryphe, qu’elle émanait de la 3e section. En vain le journal qui l’a publiée a-t-il été supprimé. Comédie ! a-t-on dit. Étrange société, gouvernée par des forces occultes et qui ne croit plus à rien qu’à la puissance miraculeuse des gens qu’on ne voit pas ! Où est Vera Zassoulitch ? Vera Zassoulitch est-elle encore de ce monde ? Peut-être le saura-t-on quelque jour, peut-être ne le saura-t-on jamais.

Un Turc disait à ce propos : — Avant de résoudre définitivement la question d’Orient, avant de nous condamner à repasser le Bosphore, ou même avant de se prononcer sur le traité de San-Stefano, avant de fixer les limites de la Bulgarie, avant de décider si cette nouvelle province russe s’arrêtera au pied du Balkan ou s’étendra jusqu’à la mer Egée, l’Europe devrait attendre de savoir ce qu’est devenue Vera Zassoulitch.


G. VALBERT.

  1. Neue Bilder aus der Petersburger Gesellschaft, p. 266.
  2. Aus der Petersburger Gesellschaft, p. 23.
  3. Russland seit Aufhebung der Leibengenschaft, von Dr F. J. Celestin. Laibach, 1878.