Le Procès de Lally-Tollendal

Le Procès de Lally-Tollendal
Revue des Deux Mondes3e période, tome 80 (p. 632-657).
LE PROCES
DE
LALLY-TOLLENDAL


I.

Peu d’hommes ont fourni une carrière plus fertile en contrastes et en événemens dramatiques que celle de Lally-Tollendal. Peu de soldats ont parcouru plus brillamment les diverses étapes de la vie militaire; aucun général n’a eu une fin plus triste. De son vivant, si ses services lui valurent quelque estime, ses fautes soulevèrent le tourbillon de colères et de haines qui l’emporta sur l’échafaud. Son procès et sa mort furent le signal d’une réaction en sa faveur; aujourd’hui il a encore des partisans et des détracteurs. Pour les uns, Lally-Tollendal est un grand homme ; pour les autres, c’est un traître. La vérité est qu’il ne fut ni l’un ni l’autre.

Lally n’eut pas l’esprit politique et ne fut rien moins qu’un diplomate. C’est un tempérament de soldat, un caractère tout de fougue et de passion ; il ne sait ni séduire ni caresser ; un ton impérieux, des manières cassantes, un sourire sarcastique, des mots qui cinglent l’homme visé comme d’un coup de fouet en emportant le morceau: des colères froides, un orgueil incomparable, une morgue et une hauteur à se faire détester de l’univers ; enfin ombrageux, défiant, porté par nature à rechercher toujours une arrière-pensée chez celui qui lui parle. De l’intelligence, il en a; mais c’est un esprit absolu, étroit, entêté jusqu’à se casser la tête sur un fait. Il part volontiers d’un principe faux; et, de déduction en déduction, va jusqu’au bout, emporté par ses facultés d’imagination, qu’il a trop vives et qui lui cachent la réalité. Ce qui lui manque, en effet, c’est le jugement, le sens du possible. Il est plein de contrastes, son âme est aussi tourmentée que son visage.

Lally, en vérité, est fait d’un amalgame de force et de faiblesse. Il est doué d’une énergie à soulever des montagnes, mais il n’a pas de prévoyance. Il a de la pénétration et pas d’habileté. Il possède un courage à dompter la terre, l’élan, l’art de faire passer dans le cœur du soldat le feu qui le dévore, et il manque entièrement de la qualité primordiale qui constitue le capitaine, le sens de l’organisation. Il est dépourvu de méthode, a volontiers recours aux expédiens. Il n’est pas de ceux qui, tous les soirs, avant de penser au sommeil, compulsent, anxieux, les états de leurs troupes. Le service d’approvisionnement, à ses yeux, c’est l’affaire des commis préposés à ce soin-là. Qu’on les frappe, s’ils ne remplissent pas leur devoir! c’est tout son code. Lui doit se battre, eux doivent le nourrir. Et, par une étrange contradiction, cet homme qui ne pense à surveiller les actes des commissaires aux vivres que lorsque les troupes meurent de faim, se montre d’une méfiance inouïe quand il s’agit de ses projets politiques. Alors il n’écoute personne; il est indomptable : c’est qu’au fond il est convaincu que la raison même a inspiré ses plans. Il voit les choses à travers le prisme de ses illusions. Il s’estime un esprit très rassis, lui, le chimérique, l’aventureux par excellence, le sectaire, l’émigré ! Et c’est précisément parce qu’il n’a aucun doute sur la valeur de ses projets, qu’il se montre terrible, impitoyable pour l’imprudent qui les déclare dangereux ou mal conçus. Il ne le regarde pas seulement comme un adversaire personnel, mais comme un ennemi de la patrie même, comme un traître qu’il faut poursuivre avec acharnement.

C’est surtout cet orgueil d’infaillibilité qui lui valut sa réputation d’homme méchant, et qui fut cause de ses malheurs. Méchant, il ne l’était pas. On cite de lui des actes de bonté vraie et grande. Ce caractère si violent était tendre parfois. Il y a dans sa vie une histoire d’amour qui est un roman douloureux. Un fils naquit de cette liaison cachée. Lally le[1] faisait élever en secret et l’avait confié aux soins d’un honnête marchand de draps de la rue Saint-Honoré, le sieur Platel. L’enfant ignorait le nom de son père et ne sut celui de sa mère, Mlle Clifton, que quatre ans après la mort de celle-ci. Lally aimait son fils, ce fils qui ne le connaissait pas et qui devait être son vengeur. Au jour du danger, il se souvenait de l’enfant ; dans deux testamens il le reconnaissait. Il le légitima plus tard par un mariage secret. Quelques heures avant son supplice, il déclarait, dans ses dernières volontés, la légitimité du jeune homme. Il lui recommandait sa mémoire et lui disait qu’il mourait sans reproche.

Il ne lui laissait qu’un très petit bien. Cet homme, qu’on accusa d’avoir volé des millions, mourut pauvre et avait été toute sa vie désintéressé, austère, stoïque même. Ses qualités, plus encore peut-être que ses défauts, furent la cause de ses malheurs. Après la prise de Pondichéry et la perte de l’Inde, il fallait une victime expiatoire, un bouc émissaire. Tous les ennemis que Lally s’était faits par sa hauteur, son entêtement, son honnêteté, s’ameutèrent contre lui, l’accusèrent de trahison et le poussèrent sur l’échafaud. Cette exécution de Lally fut un assassinat. Il avait fait des fautes, d’immenses même, mais ce n’était pas un traître que ce loyal serviteur, cet héroïque soldat !

On n’avait pas le droit de le condamner. Oui, il avait manqué du sens politique le plus élémentaire ; oui, il s’était montré organisateur incapable, général sans grandes vues, il avait fait preuve d’entêtement, de rancunes, de jalousies, d’emportemens de caractère, de faiblesse et d’illusions ; mais en même temps il avait déployé une solidité de bravoure, d’ardeur, d’amour du bien public qui aurait dû le faire absoudre par des juges plus soucieux d’obéir au devoir que de flatter les passions de la foule. Il avait accumulé fautes sur fautes ; mais ces fautes, elles étaient le résultat même de la ligne de conduite que le ministère lui avait imposée. N’étaient-ce pas les instructions[2] du cabinet qui lui avaient ordonné l’évacuation du Dékan, et, par cela même, la rupture forcée avec Bussy ? N’étaient-ce pas ces instructions qui lui défendaient toute alliance avec les princes du pays, lui prescrivaient de rompre les anciens traités et lui enlevaient ainsi tout moyen de nourrir et de payer ses troupes ? Et pourtant c’était un fait connu qu’il était absolument impossible de faire subsister une armée sans l’aide et le concours des nababs et des rajahs. N’étaient-ce pas ces instructions qui lui représentaient comme grotesque le plan de conquête mis en œuvre par Dupleix et Bussy ? Et ces instructions fatales, le gouvernement ne les rappelait-il pas à l’infortuné général dans une lettre écrite par M. de Boullongne un an et demi après le départ de l’expédition[3] : « Le projet d’avoir de grandes possessions de terre et d’entretenir des troupes auprès du soubab du Dékan n’a jusqu’icy produit d’autre effet que d’enrichir quelques officiers particuliers et d’épuiser la compagnie en hommes, en argent et en munitions de toute espèce… Il est à espérer que Bussy lui-même sent la nécessité de se retirer d’un pays qui ne couve que des trahisons et où l’on finirait par perdre toutes les troupes que la compagnie y auroit. Il vous sera désormais d’autant plus facile de vaincre les préjugés sur ce dangereux système, qu’il y a lieu de présumer que le conseil supérieur de Pondichéry concourra à tout ce que vous pourrez projeter pour y réussir; vous ne pouvez mieux faire que de vous concerter avec lui et surtout avec Leyrit, qui paraît sentir le danger et les inconvéniens de maintenir une armée dans le pays de Golconde. L’objet de la compagnie doit être de se borner à des établissemens de commerce sur les côtes et à un territoire circonscrit autour de ces établissemens. »

Ainsi, l’expédition commandée par Lally, on l’avait envoyée non pas pour ramasser la couronne du grand Mogol et la placer sur la tête du roi de France, mais pour une affaire de boutique à protéger. Aux yeux du gouvernement, il n’y a pas de question de conquête, il n’y a qu’une question de trafic. Sa seule ambition, c’est de favoriser les opérations de la compagnie française, de lui assurer des gains par l’expulsion de la société anglaise, sa rivale, et Lally, qui reflète les tergiversations et l’ignorance du ministère, n’applique que trop fidèlement les instructions de Versailles. Son obéissance fut son vrai crime. Il est regrettable qu’il ait obéi. S’il eût jeté ses instructions à la mer, s’il eût repris la politique de Dupleix et de Bussy, ce n’est pas la reine d’Angleterre qui porterait le diadème d’impératrice des Indes ! Mais qui donc a le droit de reprocher à un soldat de conformer ses actes à sa consigne? Est-ce de sa faute si celle-ci conduit à la défaite? La responsabilité de la perte de l’Inde, encore une fois, c’est sur le ministère qu’elle retombe tout entière.

Mais ni Paris ni la France ne connaissaient la vérité. La politique de Versailles, personne n’en avait signalé les dangers ; nul ne pouvait. Comprendre l’aveuglement d’un gouvernement qui, presque en même temps, abandonnait Lally et Montcalm, ne leur envoyait même pas un bataillon. Aussi, lorsque la nouvelle de la perte des établissemens de l’Inde s’abattit sur Paris, encore sous le coup de l’émotion produite par l’annonce de nos revers au Canada, il y eut une explosion de colère. Le patriotisme se sentit humilié à la pensée que l’Angleterre nous enlevait du même coup nos deux plus belles colonies ; la France était presque le même jour chassée de l’Asie et de l’Amérique! Deux armées françaises capitulaient en même temps aux deux extrémités du monde ! L’orgueil national chercha à se consoler en trouvant des coupables. Et certes il y en avait! Mais lesquels? On voulut savoir. On rechercha avec avidité les lettres qui arrivaient de l’Inde. La passion y trouva un aliment à ses fureurs, car toutes émanaient du parti hostile au général.

Toutes accusaient Lally, toutes le représentaient comme un génie de ténèbres, effroyable amalgame de méchanceté, d’envie, de ruse, de perfidie, toutes le dénonçaient comme un traître. « L’instrument dont Dieu s’est servi, écrivaient les jésuites, pour châtier les crimes des Français, c’est cet Irlandais... chargé de trésors immenses, qui poursuit l’effronterie jusqu’à s’écrier, — Comme on le prétendait à Pondichéry, — qu’il ne laisserait aux colons que les yeux pour pleurer. » La majorité des conseillers affirmaient avec moins de mysticisme, mais avec autant de fiel, que le général avait vendu l’Inde aux Anglais : que le désastre était le résultat d’un plan infernal, conduit avec l’habileté mathématique qu’un joueur consommé met à assurer le gain d’une partie d’échecs. Et, par une sorte de fatalité, pas un mot des officiers de l’état-major, pas une ligne de d’Estaing ou de Grillon pour rétablir la vérité, pour faire rentrer sous terre la calomnie et la sottise! Dès lors la conviction de la foule fut faite. La trahison de Lally devint un article de foi. Faire revenir l’opinion, c’était désormais un travail plus effrayant à entreprendre que ceux d’Hercule lui-même.

Les conseillers, à leur arrivée, trouvèrent donc un terrain admirablement préparé pour leurs manœuvres et une tactique indiquée : ils n’avaient qu’à exaspérer les passions. On les accueillait comme des victimes ; on les écoutait comme des prophètes. L’administration fit la faute de leur communiquer les lettres où Lally dénonçait aux ministres les concussions et l’hostilité du conseil. A la lecture de ces accusations si précises dans leur âpreté, ils prirent peur, et la peur les rendit féroces : leur tête était en jeu. Perdre Lally était le seul moyen de la sauver. Ils entamèrent contre l’absent la guerre la plus acharnée. Ce fut un débordement de factums, de mémoires, de souvenirs, de correspondances pour soulever Paris contre le général. Un des plus violens parmi ces libelles[4], c’était le mémoire du conseiller Le Noir. Dieu sait ce qu’il y avait entassé de noirceurs et de calomnies, lui qui était à l’affût de tous les commérages. Il ne se taisait pas une opération, il ne s’écrivait pas une lettre qu’il ne l’enregistrât avec une glose de sa façon. Et quelle glose! Un tissu d’absurdités, d’interprétations haineuses, et avec cela beaucoup de documens authentiques qui masquaient d’un semblant de vérité les déclamations les plus mensongères.

Il donnait le tarif de toutes les places prises par l’ennemi à tant chacune : Lally avait vendu Mazulipatam, vendu Chetoupet, vendu Arcate, vendu tout, même les approvisionnemens, à ses chers Anglais. Il avait pris des engagemens pour leur vendre Pondichéry bien avant la reddition de la place, et l’argent était prêt depuis longtemps. Il n’avait assiégé Madras que pour vendre au gouverneur Pigot l’honneur de défendre la ville. Bien plus, il n’avait imposé des conditions si dures au fort Saint-David que pour forcer le gouverneur anglais à les refuser et pour lui procurer, — Lui vendre sans doute ? — L’honneur d’une belle défense; malheureusement le gouverneur n’avait pas entendu à demi-mot et s’était lâchement rendu. Toutes ces absurdités étaient émaillées d’apostrophes, d’imprécations ; les épithètes de monstre, de scélérat, de bête féroce revenaient à chaque page : Lally était un possédé, le diable résidait en lui. Le superstitieux conseiller terminait son roman par une apostrophe lyrique : « Lally, l’argent est votre Dieu, implorez-le bien, nous verrons s’il vous sauvera. Pour le nôtre, il est au ciel, et nous espérons de sa miséricorde que, malgré votre malice, il nous sauvera si telle est sa sainte volonté. »

La presse ne suffisait pas à l’activité de leur haine. Ils avaient recours à la parole pour exploiter à leur profit le désespoir des actionnaires entièrement ruinés. Dans des réunions au siège de la compagnie, ils prononçaient, sous prétexte d’exposer les faits, des discours violens qui étaient à la fois l’apologie de leurs actes et le réquisitoire le plus venimeux contre l’Irlandais. Ces appels à la vengeance, véritable marseillaise des écus, soulevaient l’auditoire, qui sortait enfiévré pour colporter dans Paris sa rage et ses revendications.

Lally, qui n’avait pu obtenir de l’Angleterre sa mise en liberté et était prisonnier sur parole depuis le 23 septembre 1761, arrive au moment où l’ardeur des passions atteignait an paroxysme. Il dédaigne de répondre aux pamphlets et aux déclamations de ses ennemis. S’il doit justifier sa conduite, c’est devant le roi, non devant Paris. De vive voix et par écrit, il expose donc au ministre ses opérations et, au courant du récit, il renouvelle avec amertume ses plaintes contre les fonctionnaires de la compagnie. Il dénonce leurs vols, il les accuse de l’avoir acculé à la capitulation par la perfidie de leurs manœuvres. Il n’épargne personne. Il s’écrie qu’il a été le représentant du roi, le commissaire de la couronne, et que c’est au nom de ce personnage sacré qu’il demande le châtiment des coupables... Il conclut en réclamant lui-même l’examen le plus rigoureux de ses actes, en défiant qui que ce soit d’y trouver un autre mobile que l’amour du bien public...

Le ministre voulait étouffer l’affaire; il promettait justice au général, lui recommandait le silence. Lally, en soldat discipliné, s’inclina et se tut.

Les conseillers, forts du mutisme de leur adversaire, de l’appui de Paris, résolurent de prendre l’offensive. Le 3 août 1762, ils adressèrent au roi une requête formelle pour demander justice, vengeance des vexations, outrages, accusations de Lally, et supplièrent sa majesté de leur indiquer un tribunal. En même temps, ils dénoncèrent Lally au ministre par un mémoire dans lequel ils articulaient neuf chefs d’accusation. M. de Leyrit, l’ex-gouverneur de l’Inde, jusque-là en dehors de la cabale, prend parti pour les conseillers. Bussy enfin se joint à la troupe des accusateurs.

Bussy, revenu en mars 1761, n’avait point perdu de temps pour asseoir fortement son influence ; sa grosse fortune était venue en aide à son habileté ordinaire. Il s’était allié à la famille du duc de Choiseul, par son mariage avec une fille de cette maison, alors si puissante. Il était très bien en cour et avait pris de l’ascendant sur le ministre ; en tête-à-tête avec le duc, il s’était expliqué sur les causes qui avaient amené la capitulation de Pondichéry, blâmant Lally avec une modération de langage qui donnait au réquisitoire une portée redoutable. Quoiqu’il eût eu communication des lettres écrites de Pondichéry à Silhouette, à Godeheu, à Boullongne, où Lally le dénonçait comme le plus faux, le plus pillard, le plus funeste des hommes, où il allait jusqu’à dire: « De tous les grands criminels condamnés au supplice de la roue, il n’en est pas un dont les crimes approchent de ceux de Bussy, » il avait eu la force de dissimuler sa fureur et son ressentiment.

Il n’avait rien publié contre son rival. On savait qu’il avait en main une foule de lettres et de rapports de nature à éclairer les actes de Lally. On n’ignorait pas ses griefs ; il y faisait lui-même de fréquentes allusions, mais il gardait l’attitude réservée, expectante d’un homme dont la haine n’a pas désarmé et qui guette sa proie en calculant ses mouvemens pour la mieux saisir. Quand il apprit la requête des conseillers au roi, il s’écria que c’était l’occasion tant attendue, et il écrivit officiellement à la compagnie, le 30 août 1762 : « Messieurs, vous n’avez peut-être pas encore oublié le mémoire que j’ai eu l’honneur de vous adresser, pour vous prier de me communiquer les accusations que l’on a pu porter contre moi. Aussi certain de leur absurdité que de ma propre existence, je n’ai souhaité, je ne demande autre chose, sinon qu’elles me fussent communiquées, pour confondre le calomniateur qui se trouvait dans l’impossibilité de rien prouver de ce qu’il a osé avancer avec autant de noirceur que de témérité, parce que l’imposture la mieux réfléchie et la plus préparée ne peut pas prouver ce qui n’est pas. quand j’ai vu que l’on se refusait à une demande si juste et si naturelle, j’ai été forcé de croire que l’on ne jugeait pas à propos de me communiquer des accusations enfantées dans le délire d’un homme aveuglé par la passion... D’un autre côté, si ces accusations étaient regardées comme non-avenues... la grâce qu’elles avaient suspendue ne devait pas être anéantie, et cependant on ne me remettait pas le brevet de maréchal-de-camp que Sa Majesté avait daigné m’accorder sur vos propres représentations...

« La mort s’est présentée à moi sous tant de formes et en tant d’occasions, que j’ai appris à ne pas la craindre ; mais je n’ai pas appris à braver la honte et le déshonneur. Les calomnies de M. de Lally ne peuvent me rendre indigne des grâces de mon roi... Si ce ne sont pas des calomnies, dignes seulement de mépris et d’un profond oubli, mais des accusations qui méritent d’être examinées aux risques de l’accusateur et de l’accusé, dont l’un ou l’autre mérite la mort, je me soumets à cet examen et je le demande.

« Je sçais, messieurs, que les calomnies dont je me plains sont consignées dans vos registres ; qu’elles y soient tracées de mon sang si je suis coupable, ou qu’elles soient effacées par le sang de mon calomniateur!

«... Il importe peu à la compagnie qu’elle puisse distinguer l’innocent du coupable. Ce n’est point sur des mémoires ou des écrits contradictoires, où chacun peut se donner raison, qu’elle doit porter un jugement décisif. La colonie presque entière est à Paris. Que l’on interroge juridiquement les témoins oculaires de tout ce qui s’est passé dans l’Inde ; qu’on désigne un tribunal pour recevoir ces témoignages, et que l’on examine sérieusement une affaire aussi importante et qui intéresse tout l’état... Si vous avez des raisons pour ne pas me communiquer les accusations dont je suis l’objet, j’en ai de mon côté qui exigent absolument que j’en sois instruit, et je serais forcé de vous faire à ce sujet une sommation juridique... »

L’effet de la lettre était terrible. On déclarait partout qu’il fallait faire la lumière, punir les coupables. Le mot d’ordre des conseillers lut dès lors : notre tête ou celle de Lally. Malgré l’opposition du ministre des finances, Berlin, qui ne voulait point d’un procès et écrivait au général : « Quand j’aurai rendu compte au roi, votre affaire n’aura plus de queue, » Choiseul déclarait qu’il était absurde de songer à résister à un courant d’opinion si puissant, qu’il fallait lui donner satisfaction, et le duc, qui cumulait les fonctions de ministre de la guerre, signait, le 1er novembre 1762, une lettre de cachet pour enfermer Lally à la Bastille.

Quoique sollicité par des amis mêmes du duc, Lally refusait de s’enfuir. Il écrivit à Choiseul : « J’apporte ici ma tête et mon innocence, » et, le 5 novembre, alla se constituer prisonnier à la Bastille.

II.

Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis l’exécution de la lettre de cachet. Aucun magistrat n’avait interrogé Lally. Celui-ci avait demandé à être jugé par un conseil de guerre composé de généraux. On n’avait pas répondu à la requête. Le prisonnier embarrassait le gouvernement. Le ministère espérait « que le temps sécherait les boues de Pondichéry » et qu’on oublierait, quand tout à coup un fait imprévu vint rallumer les passions. Le père Lavaur mourut. Ce fut l’occasion d’une recherche dans les papiers de ce moine.

Le père Lavaur avait rédigé en secret sur deux cahiers de modèle différent une sorte de journal des événemens politiques et militaires de la colonie. Le premier, c’était une apologie des actes de Lally; le second, la plus effroyable censure des faits et gestes de ce dernier. Le père Lavaur avait prévu que le drame de la guerre de l’Inde aurait pour dernier acte le procès de Bussy ou de Lally, et il s’était mis en mesure d’être l’accusateur de l’un ou de l’autre.

Au cours de la perquisition, le procureur général au parlement, trouva dans la cassette du jésuite, à côté d’une somme de 1,000,024 livres, le journal contre Lally. On ne trouva point l’apologie. Le procureur-général lut cette diatribe, il y vit l’évidence même, la preuve irréfragable de la trahison. Aussitôt, il adresse au roi une plainte en règle « contre le sieur de Lally, dénoncé sur les faits d’abus d’autorité, malversation, déprédation, même de haute trahison, pour être le procès fait et parfait, audit sieur de Lally, ses complices et adhérens. » On communique le journal du jésuite à toute la cabale.

Le mémoire du père Lavaur, c’était un recueil de calomnies fait avec un art raffiné, une étude réfléchie ; tout s’y tenait en apparence, et pourtant, à bien lire, ce n’était qu’un tissu de commérages et de mensonges enchaînés par un talent habile à rendre indubitable ce qu’il présente comme incertain. Le père Lavaur, en effet, n’affirmait guère; il disait plutôt : « On dit, on prétend, le fait semble vrai. » Le juge qui eût voulu analyser impartialement le mémoire, peser les versions, rapprocher tel et tel passage, en eût bien vite reconnu la fausseté ! Il y avait tant d’absurdités, tant de faits dénaturés, tant de morceaux grossièrement cousus et se détruisant l’un l’autre, tant de contradictions !

Qu’on juge par quelques extraits du journal de la hardiesse, de l’énormité de ces contradictions. Est-on à l’instant du conseil mixte assemblé par Lally pour y proposer le siège de Madras, on lit : « Le général ouvrit la séance par un mémoire où il s’efforça de prouver que, Madras une fois pris, on aurait des vivres, de l’argent, du crédit[5]. Personne n’en doutait, et, une fois le principe admis, rien n’était plus certain ; mais tout le monde ne convenait peut-être pas qu’il fût aisé d’exécuter ce qui servait de principe à la harangue. » Ouvre-t-on le journal au récit de la levée du siège de Madras, on est frappé par cette affirmation si nette : « Il n’eût tenu qu’à Lally de prendre la ville. »

Feuillette-t-on les pages où il est question de la marche du général sur Madras, Lally y est peint comme enfiévré du désir d’enlever la place : « Environné de deux mille neuf cents Français et de quatre mille noirs, suivi de vingt-deux pièces de campagne, de quatre de 18, il envahit d’avance en idée tout le territoire des Anglais, prend Madras et chasse son ennemi de toute l’étendue de l’Inde. Il lui tarde de venir à l’exécution de son vaste projet. L’abondance excessive de la pluie, les boues extraordinaires dont les chemins sont remplis, le mécontentement de la troupe, les désertions, ne lui paraissent devoir le remettre même de quelques jours. »

Lally prétend pouvoir assurer que Madras ne lui échappera pas ; il se flatte à tout propos de cette espérance. Arrive-t-on à la narration des travaux du siège, Lally n’est plus qu’un traître, qui se réjouit de leur lenteur, qui cherche tous les moyens pour faire échouer l’opération. « M. le général n’eût pas assurément mieux choisi son point d’attaque, s’il eût consulté le gouverneur de Madras... Cependant la vivacité de notre tir en imposait à l’ennemi, qui ne répondait plus que de dix à douze pièces. » On dirait, en vérité, que c’est Dure, l’incapable ingénieur des travaux de siège, qui parle! «De nouveaux ordres donnèrent à l’ennemi les moyens et le temps de réparer le mal qu’il avait souffert. Le 10, on ne se trouvait guère plus avancé que le premier jour. Le général ne put s’empêcher de s’en apercevoir ; s’il n’en fut pas fâché, du moins le parut-il. Le coupable n’était pas loin; on l’allait chercher partout où il n’était pas. »

Le père Lavaur raconte-t-il la prise d’Arcate par Lally, il a bien soin de rabaisser le fait d’armes en déclarant que « le fort d’Arcate n’était pas bien fortifié et que la place en elle-même est peu de chose. » Mais lorsqu’il parle de la reprise de la même ville par les Anglais, il change de ton : « La force des fortifications ne fut pas capable d’arrêter la hardiesse de l’ennemi. »

Lit-on le récit de la révolte des troupes, le père Lavaur affirme, au commencement de la page, que « c’était le moindre des soucis du général que les choses en vinssent à ce point; » et, en bas de la même page, il s’écrie : « Le général fut abasourdi de la nouvelle. La rage et la fureur le saisirent tout à coup. Les yeux étincelans et la bouche écumante, ce n’était qu’avec une espèce de terreur qu’on le voyait, tantôt courant d’un bout de sa chambre à l’autre, tantôt se culbutant sur son lit comme un désespéré, tantôt criant à pleine voix, tantôt gémissant et pleurant comme un enfant. Il donne à craindre pour son cerveau. » Ici le mensonge n’est plus seulement odieux, il est ridicule. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la proclamation de Lally aux troupes révoltées et la déposition de Crillon.

Le père Lavaur décrit les fouilles opérées dans les maisons pendant le cours du siège de Pondichéry. C’est d’abord une peinture lyrique du pillage que Lally ordonne en furieux, a des violences, des recherches forcées, des vols, des portes enfoncées, des meubles enlevés, des marchandises transportées, enfin le sac de Pondichéry par une soldatesque sans frein. Les soldats s’approprient tout ce qui leur tombe sous la main. » Et quelques lignes plus loin, le père Lavaur déclare tout le contraire : « On doit dire, s’écrie-t-il, à la gloire des soldats autorisés à fouiller dans les maisons, qu’ils n’en abusèrent pas, et que le général trouva mauvais plus d’une fois qu’ils n’usassent point de la liberté qu’il leur avait donnée. » Ce n’est pas tout. Tantôt il représente Lally comme ordonnant le pillage, s’écriant : « Admirez le désintéressement de mon soldat, il ne veut pas piller les maisons que je lui abandonne à discrétion. » Tantôt, au contraire, il le montre « lançant les ordres les plus sévères contre tous ces désordres. »

Selon la page, Lally est tantôt un ami indulgent pour les Anglais, tantôt leur adversaire le plus cruel : « l’ennemi profitait de la bonne volonté dont M. de Lally lui donnait tant de preuves. Le général ménageait les Anglais; il avait des bontés pour eux. » Au verso, on lit avec étonnement : « Le général était enchanté de consterner les Anglais. Les dispositions où il était ne faisaient qu’animer les ennemis à la plus vigoureuse résistance. Ils aimaient mieux. e faire massacrer sur la brèche que de tomber entre les mains de Lally. »

Est-il question de l’investissement de Pondichéry, des contradictions aussi fortes s’étalent cyniquement: «Lally se voyait, non sans complaisance, à même de ne laisser aux habitans que des yeux pour pleurer. Après la prise des limites, il eut soin que la joie qu’excita en lui une pareille vue n’éclatât point au dehors... L’ennemi commença à tirer; M. de Lally ne put s’empêcher d’en marquer son allégresse. » Quelques alinéas plus loin, le général est au contraire peint sous les traits d’un homme accablé, navré à la pensée des Anglais enfermant Pondichéry : « Il est en proie à une espèce de chagrin et de désespoir qui l’a mis hors de lui-même. Dans l’excès de son désespoir, on l’entend crier comme un forcené : « C’en est donc fait, Pondichéry n’est plus, nous allons devenir la proie des Anglais ! « Il pousse des hurlemens.

Le père Lavaur parle-t-il de l’ouragan qui dispersa la flotte anglaise, inonda les terres quelques jours avant la reddition de Pondichéry, tout d’abord il s’écrie avec emphase : « Que l’on eût seulement fait sortir quatre cents hommes, c’en était fait des Anglais. Tout, jusqu’à dix heures, fut en confusion dans leur camp. On demandait de tous côtés à sortir sur l’ennemi. Il ne dépendait que de nous de faire toute l’armée anglaise prisonnière et de reprendre tout le pays perdu. M. de Lally jugea autrement, et tout Pondichéry vit enfin clairement qu’on était livré. » Mais, plus loin, à propos de l’ordre donné deux ou trois jours après la tempête pour briser les fusils, jeter les canons à la mer, noyer les poudres, il tient un autre langage et montre ces mêmes soldats, qu’il aurait voulu voir jeter sur le camp anglais, « épuisés de force, exténués par la faim qui les dévore, enflés par tout le corps, ayant peine à se soutenir, d’une faiblesse qui les met hors d’état de défendre même la place, sans artillerie, car les canonniers sont réduits à l’impossibilité de servir leurs pièces, par l’état de faiblesse où ils sont tombés par faute de nourriture. »

Il affirme la trahison de Lally. Il affirme qu’il avait donné parole au général Coote de lui livrer Pondichéry. Mais, par malheur, voulant trop prouver, il s’embrouille. Ainsi, au début du résumé qu’il trace des pseudo-pourparlers de Lally avec Coote, il donne la date du 15 octobre comme fixée pour la livraison de la place. Plus loin, — il a oublié, — il dit que le 22 octobre était le jour arrêté. Enfin la date change encore : « La perte de Pondichéry avait été fixée pour le 22 décembre. »

Si les contradictions sont nombreuses, les mensonges et les absurdités fourmillent. Au moment du siège du fort Saint-David, Lally, selon l’autorité du père Lavaur, assemble les officiers d’artillerie et leur tient ce discours : « Je suis impatient, messieurs, de la lenteur avec laquelle on me sert à Pondichéry. Je ne veux plus attendre l’arrivée des munitions ; elles viendront au fur et à mesure, fallût-il pour cela arrêter Leyrit et ses conseillers. Je suis pressé de terminer cette entreprise. Je ne veux pas rester éternellement devant cette place. Je suis donc déterminé à attaquer, de vive force, à l’entrée de la nuit, tous les postes extérieurs qui sont dans la partie du nord… D’ailleurs, que savons-nous ? Cela nous mènera peut-être plus loin que nous ne pensons. Je suis heureux. Le dieu du hasard ! » En vérité, est-il admissible que Lally eût réuni des officiers d’artillerie pour leur parler d’un projet d’attaque où ceux-ci n’avaient que faire, car l’enlèvement de postes extérieurs se fait avec de l’infanterie? Lorsque Lally prit d’assaut les quatre forts qui couvraient Saint-David, il donna, en militaire sensé, l’escalade avec ses fantassins et non avec ses artilleurs. Mais, ce discours, le père Lavaur ne l’avait écrit que pour le mot de la fin : le dieu du hasard, afin de prêter à l’objet de sa haine la parole de l’homme le plus léger.

Citons, comme dernier exemple des mensonges dont fourmille ce journal odieux, le récit de la scène qui suivit la tentative d’empoisonnement dirigée contre Lally. Il avait été en proie à des convulsions violentes après avoir pris son gruau. « La scène singulière que le général donna certain jour, écrit le père Lavaur, mérite qu’on en fasse le détail. Ce fut vers les six heures du soir qu’un transport furieux le saisit tout à coup dans sa chambre. La crainte que ses cris et ses hurlemens inspirèrent aux assistans les engagea à courir aux Jésuistes pour appeler le père Lavaur. Celui-ci accourut aussitôt. Le général n’avait pas tout à fait perdu la raison et en eut assez pour le reconnaître. « Approchez! s’écria-t-il, père Lavaur, approchez; pour vous tous, allez-vous-en, sortez d’ici. Je ne veux pas que personne y reste. Qu’on me laisse seul avec le père. » Notons que le ton sérieux dont il s’exprimait était accompagné de mille postures extravagantes qu’il faisait sur son lit et qui lui donnaient l’air d’un convulsionnaire. Quand tout le monde fut sorti, hors le père, il se laissa aller sans réserve aux transports de la plus vive et de la plus extravagante douleur : « c’en est donc fait, Pondichéry est perdu, Pondichéry n’est plus, Pondichéry va être aux Anglais. Que je suis malheureux ! Ah ! Pondichéry. Pondichéry ! Que n’ai-je la force de me tuer ! oui, je suis un poltron. Eh bien ! qu’on me tue, qu’on m’empoisonne, qu’on m’assassine, mais qu’on ne me fasse pas de mal. Que ne puis-je me tuer moi-même! Ah! préjugés de la religion, que vous êtes terribles! » On ne perdait pas, dans les environs de la chambre, une seule des expressions du général, et chacun en frémissait, tandis que le père Lavaur n’épargnait rien pour calmer une fureur dont la proximité du général lui fit bientôt connaître le principe et que le temps seul ou le sommeil pouvait faire cesser. La conjecture du père Lavaur se trouva vraie : les fumées se dissipèrent et la fureur tomba. Ainsi se donnait en spectacle et assez souvent un homme dont dépendait le sort de Pondichéry, l’honneur de la nation et la gloire du roi. Les ordres qu’il donnait s’en ressentaient. »

Eh bien ! tout ce récit, où l’on a rassemblé avec art et patience les détails les plus petits et les plus typiques, afin de donner à la scène les couleurs de la vérité et de la vie, est faux d’un bout à l’autre. Lally n’était p.is ivre ce jour-là, pas plus que les autres jours. Moracin, qui n’est pas suspect de tendresse pour Lally, qui dans le procès se montra un des témoins les plus acharnés contre le général, qui ce jour-là était dans la chambre du malade, ne fait dans sa déposition même pas allusion à cette prétendue ivresse et déclare uniquement que : « Lally se roulait, jetant des cris et disant qu’il était empoisonné, » Que dire du discours absurde que Lavaur prête à son ennemi : « Qu’on me tue, mais qu’on ne me fasse pas de mal! » Que ce sont paroles incohérentes d’un ivrogne? Mais, puisque Lally n’était point ivre, qu’aucun témoin, pas même Michelard, ne parle de la prétendue intempérance du général, quel intérêt a Lavaur à travestir en contorsions d’alcoolique les convulsions d’un malade? car il n’y a aucun doute sur le fait que Lally fut ce jour-là en proie à de violentes douleurs, s’il n’est pas prouvé qu’un poison lui eût été versé.

Et c’est ce fatras d’absurdités, ce tissu de contradictions, ce ramassis de commérages, ce monument de mensonges et de haine qui, à l’éternelle honte du parlement, servit de base à l’accusation portée contre Lally. Des extraits du journal se répandent dans Paris; Lally devient un objet d’exécration. Les cochers de fiacre crient à leurs chevaux récalcitrans : « Hue ! Lally ! »

Le débordement de l’opinion est tel que le ministère s’intimide. Le roi, assiégé par son conseil, hésite ; il lui répugne de voir un lieutenant-général, un vieux soldat, jugé par des robins. Sous la pression du flot, il cède enfin, mais comme Pilate. Les lettres patentes du 12 janvier 1764, il les signait, mais tristement. Il avait bien soin d’y insérer cette réserve : « qu’on instruirait l’affaire en tout ce qui aurait trait aux faits de l’Inde. »

Le parlement allait donc prononcer sur les actes de Lally ; or, le parlement, avec sa furie d’opposition, sa lassitude d’obéissance, son besoin de s’affirmer comme une puissance dans l’état, sa joie de mettre sur la sellette un lieutenant-général, un homme du roi, constituait le tribunal le plus passionné, le plus détestable qui fut jamais ! Il pouvait être juge en matière de finances ; mais admettre qu’il pût décider de la valeur d’une opération de guerre, c’était absurde. Une assemblée de légistes délibérant sur des problèmes de stratégie, c’était ridicule. On n’avait pas suivi cette méthode grotesque lors du grand débat sur le Canada. Les magistrats chargés du procès, en hommes respectueux du droit, avaient retenu de l’affaire ce qui ressortissait à l’administration. Pour les faits militaires, ils s’en étaient rapportés à la compétence d’un conseil de guerre.

Pourquoi ne suivait-on pas la même procédure ? Il faut en chercher l’explication à la fois dans la haine qu’inspiraient et le caractère et la personne même de Lally, enfin et surtout dans ce fait que le parlement, qui reflétait les passions de la foule, se considérait comme un vengeur investi de la mission de mener à l’échafaud un familier du roi. Le souverain avait dit : « On examinera les actes de tous ceux qui ont été mêlés aux affaires de l’Inde. » Le parlement répliqua qu’il « était indispensable de distinguer d’abord en ce qui concernait Lally, afin d’éviter la confusion entre les crimes de ce dernier et ceux reprochés à des coupables encore inconnus. » Ainsi Lally était déjà considéré comme un coupable !

Mais il ne suffisait pas de formuler la prétention de juger sur l’affaire de Lally, il fallait amener le roi à l’admettre. Le moyen fut vite trouvé. Il n’y a, dirent les légistes les plus habiles dans l’art des condamnations, qu’à faire commencer, en s’appuyant sur les lettres patentes du 12 janvier 1763, une information par le Châtelet. L’instruction réunira, grâce aux témoignages, une base de présomptions assez forte pour que le parlement retienne le procès. On prendra ainsi le roi et l’inculpé dans un sorte d’engrenage.

Le calcul était juste. Bientôt, devant les interrogatoires et les dépositions recueillies par le lieutenant criminel, la couronne se vit forcée de rendre, le 1er avril 1764, de nouvelles lettres patentes pour investir le parlement du débat.

Dès lors, on mène l’affaire tambour battant. Le 9 avril, le procureur-général rend une nouvelle plainte volumineuse. Le même jour, on décrète Lally de prise de corps. Décréter de prise de corps un homme en prison depuis dix-huit mois, c’était presque de la bouffonnerie, quoique l’ordonnance fût le produit d’une fiction légale. Le 30 avril, on commença l’information[6].

Elle fut à la fois odieuse et ridicule. On ne la fit point porter sur les causes originelles qui avaient amené l’écroulement de l’empire français dans l’Inde. Il eût été trop facile à Lally de se disculper en arguant de ses instructions. On ne souleva jamais la question de l’évacuation du Dékan. On ne chercha ni à établir le bilan des ressources dont Lally disposait à son arrivée, ni à comprendre la marche et l’enchaînement des faits. Au lieu d’élargir le débat, on le rétrécit. Le rapporteur, imbu du journal du père Lavaur, son credo, n’est dominé que par l’unique pensée d’établir la preuve de la trahison qu’il affirme, et, dans cette vue, au lieu de juger de l’ensemble des opérations, il ne se préoccupe que des détails. Avec une habileté extraordinaire, il les plie, les rogne, les arrange au gré de sa thèse. Il ne cite, n’écoute que les témoins qui lui donnent raison. Et naturellement ce sont les plus tarés, les plus vils par leur position ou leur caractère. Il prête une oreille attentive aux sottises que débite Michelard, le palefrenier de Lally, et injurie presque Crillon, lorsque celui-ci s’écrie qu’il n’a jamais eu connaissance des prétendues malversations de Lally, qu’il n’a jamais vu dans aucune action du général quoi que ce soit de préjudiciable au service du roi et de l’état, et qu’il ne peut que répéter la déposition faite par lui lors de la première instruction par le Châtelet.

Je suis, dit-il, parti de l’Orient avec M. de Lally et je suis arrivé dans l’Inde avec lui. Je n’étais plus dans l’Inde lors de la prise de Pondichéry ; je l’avais quittée en mars 1760. Pendant tout mon séjour, je n’ai rien remarqué dans la conduite de M. de Lally qui ait paru contraire à ses devoirs. Je lui ai reconnu beaucoup de zèle et d’activité. Je l’ai vu partager les peines et les dangers de la colonie, et je n’ai remarqué en lui qu’un caractère peut-être un peu trop dur, qui lui aura attiré des ennemis.

« Quant aux abus d’autorité qu’on lui impute, je ne peux rien avancer à cet égard, car il faudrait que j’eusse connaissance de l’étendue des pouvoirs donnés à M. de Lally, pour pouvoir décider s’il en a abusé. Je n’ai aucune connaissance des prétendues malversations, concussions et déprédations reprochées à l’accusé.

« Si l’événement a été quelquefois contraire au bien du service du roi, les vues de M. de Lally n’en ont pas été moins droites, et Lally a éprouvé des malheurs comme des succès.

« Je suis enfin bien éloigné de croire que l’on puisse justement accuser M. de Lally de haute trahison par la connaissance que j’ai de la conduite de M. de Lally, de son caractère, de sa façon de penser. J’estime, au contraire, que de pareils soupçons sont très mal fondés. Au surplus, je ne puis m’expliquer autrement sur les délits généraux énoncés en l’arrêt du parlement. Je déclare que, si l’on imputait à M. de Lally quelques crimes dans quelques circonstances particulières qu’on indiquât, et si l’on me requérait, je pourrais alors m’expliquer d’une manière plus circonstanciée sur le fait particulier ou autres qui seraient à ma connaissance ; mais qu’ignorant ce qu’on peut imputer en détail à M. de Lally, je n’ai autre chose à dire sur les délits vaguement énoncés dans l’arrêt de la cour. Qu’enfin c’est tout ce que je sais. »

Le commissaire, ayant ouï Grillon, se tourne vers son greffier et lui dit : « Ecrivez que monsieur n’a aucune connaissance de l’affaire du sieur de Lally. » Grillon proteste vivement : « Ce n’est là, s’écrie-t-il, ni le texte ni le sens de mes paroles. Je n’ai pas dit un mot de cela. » Le commissaire ne se démonte pas et répète au greffier : « Écrivez que monsieur n’a aucune connaissance de l’affaire du sieur de Lally. » L’impudence du commissaire irrite Crillon, qui se lève sur pied et, de l’air le plus haut, du ton le plus ferme, regardant en face le magistrat : « Monsieur, dit-il, ou j’ai le malheur de ne pas parler le français, ou vous avez celui de ne pas l’entendre. Je vous répète, pour la troisième fois, que je ne puis rien ajouter à ma déposition, parce qu’on ne m’a pas donné connaissance des faits qui ont été imputés depuis à M. de Lally ; que je suis prêt à déposer aussitôt qu’on m’aura donné cette connaissance. Je vous déclare enfin que je ne signerai pas ce que vous voulez faire écrire. »

Le juge, légèrement honteux, dit au greffier : « Ceci mérite d’être remarqué; faites-y attention. — Oh! fait celui-ci, voilà déjà cinq ou six fois que la même chose arrive. »

On interroge ensuite Crillon sur le fait de la révolte de l’armée ; on lui demande s’il approuve la proclamation de Lally aux troupes. Et comme, naturellement, il répondait : « Oui ! » le commissaire lui cite la phrase de Lally où celui-ci disait : « Je suis aussi prêt à me soulever que le soldat, » et ajoute : « Que direz-vous d’un général qui, voyant son armée révoltée, lui écrit qu’elle a bien fait de se mutiner? » Crillon ne se laisse pas prendre au piège, ne se démonte pas : « Il est impossible, réplique-t-il, de juger une phrase qu’on détache de ce qui la précède, de ce qui la suit et des circonstances qui l’ont fait écrire; le général était bien éloigné d’approuver la défection des rebelles, cela ressort de la lettre elle-même, des négociations avec les chefs de la sédition. Moi-même j’avais dans mes instructions un article qui m’enjoignait de leur faire sentir toute l’énormité de leur crime. — Eh bien! monsieur, reprend ironiquement le commissaire, vous conviendrez que votre succès doit s’attribuer moins à votre éloquence qu’à celle de l’argent que vous apportiez avec vous. »

Le rapporteur, Pasquier, dont d’Alembert et Voltaire ont tracé un si sombre portrait, caresse les témoins qui chargent l’accusé. Il menace ceux qui ne concluent pas dans le sens qu’il indique, au mépris de l’équité. Il accueille avec complaisance les mensonges, les faux témoignages les plus évidens. Le regard qu’il jette sur Lally est le coup d’œil que l’on jette sur un criminel. Il est tenté, quand il interroge, de dire au déposant : il faut conclure sur ce fait comme le père Lavaur. Il recueille gravement les actes les plus saugrenus. Quelques fusées tirées pendant le blocus de Pondichéry, sur l’ordre de Lally, lui apparaissent comme la preuve capitale de la trahison. Autant de fusées, autant de signaux pour avertir les Anglais. Des militaires s’efforcent en vain de justifier le phénomène par des considérations techniques, il leur impose silence d’un ton indigné[7].

A chaque instant, sur le fait le plus simple, les témoins se contredisent. Par exemple, à propos de la retraite qui suit la levée du siège de Madras, le palefrenier Michelard, — une autorité pour le rapporteur, — affirme que le général ramena l’armée à tire-d’aile dans Pondichéry. Landivisiau déclare que le commandant en chef gagna à toute vitesse Canjivaron. Un autre soutient que Lally évita Canjivaron, oubliant dans son trouble que cette place était en notre pouvoir. La vérité, c’est qu’on gagna Canjivaron par étapes.

Le rapporteur semble prendre plaisir aux dépositions de laquais discourant sur la stratégie. Les critiques du palefrenier Michelard lui paraissent le chef-d’œuvre de la raison. Le drôle, fier de l’effet qu’il produit, entre dans les détails, blâme les dispositions de Lally à la bataille de Vandavachy, dit que l’ordre était mauvais; que le général pouvait éviter l’explosion des caissons qui amena la déroute, en laissant les poudres à quatre lieues de là à Chetoupet, où l’argenterie de Lally était déjà en sûreté. Les munitions nécessaires au tir pendant le combat, reportées à quatre lieues du champ de l’action! une assertion si baroque suffisait pour justifier le renvoi du témoin. Le rapporteur, au contraire, l’invite à continuer son étrange cours de guerre.

On recueillit les dépositions de plus de deux cents témoins. Celle de Bussy fut très modérée ; il se contenta de raconter les faits où il avait été acteur. Dure fit son apologie, soutint que le point d’attaque à Madras avait été mal choisi, qu’on eût dû l’écouter. Landivisiau, dans un discours venimeux, s’appliqua à faire ressortir les fautes de son chef; mais pas un militaire n’accusa Lally de trahison. Ce fut, au contraire, le thème de la plupart des conseillers. Ils insinuèrent que Lally n’avait pas voulu prendre Madras, n’avait pas voulu gagner la bataille de Vandavachy, avait vendu Pondichéry.

Le patient faisait tête à l’orage avec son énergie ordinaire. Il se défendait pied à pied, en désespéré, contre ce déluge d’accusations toujours perfides, parfois odieuses, souvent ridicules. On discuta gravement sur le fait de dix mille cipayes trouvés dans les papiers dont Lally se serait emparés ! Ainsi Lally aurait mis dix mille hommes dans sa poche! Le rapporteur ignorait qu’un cipaye était un soldat indigène ! Il fut question d’un présent nommé waquil reçu par Lally ! Ainsi Lally aurait eu en cadeau un ambassadeur ! L’abomination se joignait au grotesque. Comme si l’affront de la sellette n’était pas assez cruel, on fit subir au malheureux général des insultes plus sanglantes encore. Alors qu’il n’était ni jugé, ni condamné, ni dégradé, on lui arracha la plaque de l’Ordre qu’il portait sur la poitrine. Dans un interrogatoire, Pasquier, se retournant comme un furieux vers Lally, s’écriait[8] : « Eh bien! je vous ferai rouer! »

Au mépris du droit des gens, on refusa un conseil à Lally. On eut l’infamie de priver un chef d’armée d’une garantie dont jouit le plus vil des criminels.

Enfin la religion du rapporteur fut éclairée; il déposa son rapport. La prétention de Pasquier[9], c’est d’avoir, à l’aide des interrogatoires et des témoignages, rétabli la synthèse du drame dont Pondichéry avait été le théâtre. Ce qu’il veut, ce n’est plus s’occuper des détails, mais examiner l’ensemble. Il déclare que ce qui ressort de l’ensemble, c’est que Lally a accélère la perte totale de la colonie, indépendamment des autres causes qui y ont contribué, par ses abus d’autorité en tout point. Peut-on l’accuser de trahison? Il faut distinguer, « car les principes, sur ce qu’on appelle trahison, sont si déliés, qu’ils ne s’aperçoivent pas du premier coup d’œil. Il y a plus d’une trahison. L’une, c’est la grossière, c’est la tradition lâche ou frauduleuse d’une place confiée au commandant; l’autre est indépendante de celle qui devient évidente par la livraison de la place ou du poste, celle qui se prouve par l’ensemble des faits. » Et alors le rapporteur dessinait un tableau des opérations de Lally, comme il les voyait lui-même, à travers les mensonges et les perfidies du père Lavaur. Cependant il n’ose parler que d’indices, que de soupçons, que d’intelligences suspectes, que de probabilités qui approchent de l’évidence. Il accuse le général de mauvaise volonté, de mauvaise humeur, de haine contre Pondichéry. Il affirme que les négociations de Lally furent ridicules, ses ordres absurdes, ses opérations mal combinées, ses expéditions des tissus de démence, sa capitulation un galimatias inexplicable. Il le représente comme un être inconséquent, comme un roi de théâtre, comme un malheureux atteint de démence. Mais il ne précise aucun crime, aucun délit. Il n’articule pas une fois le mot de traître, le mot de concussionnaire. L’incapacité, la démence, ne sont pourtant pas punies par la loi! Mais cela n’empêche pas le rapporteur d’affirmer dans ses conclusions que, s’il n’y a pas eu une trahison évidente, il y a une conduite digne de punition, il y a un crime de lèse-majesté au second chef, toujours de par l’ensemble.

« Enfin[10], s’écrie Pasquier, la perte de l’honneur, l’opprobre, l’infamie, les peines pécuniaires les plus étendues ne seraient pas suffisantes pour expier un crime qui blesse la fidélité qu’un sujet doit à son roi, d’un sujet qui, loin de répondre à la confiance dont on l’avait honoré, loin de reconnaître les grâces et les honneurs dont on l’avait comblé, a préféré se livrer aux dérèglemens de son cœur et de son esprit, pour n’écouter que ce que lui inspiraient les noires passions de la haine, de la jalousie, peut-être même d’une basse cupidité !.. Nous ne pouvons laisser passer sans une punition effrayante la conduite d’un homme qui n’a réuni l’autorité la plus étendue que pour en abuser, qui a fait servir l’éloignement où il était des regards du souverain pour détourner, s’il l’avait pu, sur des innocens, la trame et la conviction de sa mauvaise conduite, et qui, ayant été assez mauvais chef pour préférer ses idées, ses vues tortueuses, ses volontés atroces au bien réel de la colonie, ne mérite pas d’être conservé au rang des humains. » Ainsi, le rapporteur déclara coupable d’avoir trahi les intérêts du pays un homme qu’on n’avait pu convaincre ni de concussions, ni d’intelligences avec l’ennemi, ni de trahison !

Cependant Lally, l’âme déchirée, plein d’horreur pour les hommes, se redressait, fort de son innocence, sous la boue qu’on lui jetait à la face. Ni les affronts, ni les calomnies, ni les épreuves de la prison, si dures pour un vieillard, ni la contention d’esprit qui lui avait été nécessaire dans les interrogatoires où s’usent les plus forts, n’avaient abattu son courage. Dans ce duel affreux avec le rapporteur, il n’avait pas cédé un instant; il avait gardé sa fierté d’attitude, la bonne foi, le sarcasme, le dédain pour ses juges, en même temps que le respect de lui-même. Et pourtant, en face de la haine qui l’enveloppait, il avait l’intuition qu’il était perdu. Il revit le Christ devant Pilate ; il se souvint du Calvaire, du juste mis k mort par les hommes. Si l’incarnation de l’innocence n’avait pu échapper à la méchanceté des humains, pourquoi échapperait-il lui-même? « Il n’y a pas en France, écrivait-il à un amie[11], une personne assez courageuse, je ne dis pas pour oser prendre ma défense, mais pour oser seulement témoigner un intérêt un peu vif aux injustices que j’éprouve. Il n’y a pour me condamner qu’un moyen, celui de m’empêcher de me défendre... On l’a employé en me refusant un conseil. Que voulez-vous que j’ajoute à ce mystère d’iniquité? Tout mon crime d’aujourd’hui est d’être innocent. Plaignez-moi, mais oubliez-moi le plus tôt que vous pourrez. »

La conviction de sa perte n’impliquait pas aux yeux de Lally l’abandon de la lutte. Avec ses idées de soldat, il estimait que le devoir lui commandait de résister jusqu’au bout pour la réputation de l’armée, la gloire de la couronne et l’honneur de lui-même. Beaucoup de foi dans des traditions reçues dans l’enfance, pratiquées toute la vie, une forte dose d’élévation morale, c’étaient là les uniques soutiens du prisonnier.

Pendant les longues heures de consomption à la Bastille, il avait écrit le récit de la campagne terminée par la capitulation de Pondichéry. Il le publiait au début du procès, sous ce titre qui était comme la philosophie du livre : Tableau historique de l’expédition de l’Inde. Il racontait les faits, plus qu’il n’attaquait les hommes. Le ton modéré qui marquait ces pages avait fait peu d’effet sur l’opinion... Les calomnies du procès le décidèrent à publier un nouveau mémoire. Il l’intitulait: Vraies causes de la perte de l’Inde, et c’était cette fois un réquisitoire contre les conseillers et contre Bussy.

Ce dernier répliqua par la publication de sa correspondance avec Lally et Leyrit. Il se contentait de la faire précéder d’une courte justification de ses actes, faite avec son tact et son habileté politique si redoutable. Le venin, il était dans les notes qui accompagnaient chaque lettre, qui rapprochaient les faits dans un enchaînement terrible. On suivait pas à pas les progrès de la haine de Lally contre son rival, le duel des deux politiques, les humiliations du conquérant du Dékan, sa patience, sa résignation, les fureurs, les injustices du général. Bussy n’accusait pas, il racontait. Il ne s’écriait pas, à la façon de Pasquier : « Le commissaire royal est un traître; » il disait : « Voilà comment il m’a traité, moi, le dominateur de l’Inde. » Et de cette lecture, on emportait l’impression que la conduite du général envers Bussy avait été odieuse, que Lally était le plus méchant des hommes. Et l’opinion redoublait de rage contre l’accusé. Paris accusait le parlement de mollesse, réclamait furieusement la tête du scélérat. La grande ville a de ces iniquités, car Paris a plus de cœur que de raison.

Alors Lally se décida à livrer la bataille suprême. Dans une requête dite d’atténuation, signifiée au procureur-général le 31 mai 1766, il établissait ses moyens de défense par des preuves littérales. Ces pièces[12], c’étaient d’abord les trois volumes de mémoires in-4°, puis la délibération du conseil de guerre tenu pour la capitulation de Pondichéry, la correspondance militaire et administrative, enfin les instructions du roi et des ministres, ces instructions auxquelles il n’avait que trop obéi, ces instructions qui justifiaient sa conduite, ces instructions qu’il ne s’était pas cru en droit de montrer jusque-là.

Pour lire ces documens, qui formaient la matière de plus de huit volumes, il eût fallu au moins dix jours. On pensa que ce serait trop long, qu’il était plus simple de passer outre. Mais on recula devant un tel aveu. On trouva un expédient, ce fut d’insérer dans l’arrêt : « Vu la requête du sieur Lally et les pièces jointes et énoncées. » Point de doute sur ce fait que ni le rapporteur ni le président Maupeou ne prirent connaissance des pièces. Elles furent remises le samedi 3 mai, à dix heures du soir. Le lundi 5 mai se passa en interrogatoire. Le jugement fut rendu le 6 mai au matin ! On avait refusé un conseil ; on n’écoutait pas la défense, c’était logique! Le doyen des substituts du procureur général, l’honnête Pierron, employa en vain son énergie pour sauver l’innocent. Un moment il espéra. Mais Lally ne pouvait pas être sauvé.

III.

Le 6 mai 1766, au matin, l’arrêt fut rendu au parlement de Paris, la grande chambre assemblée. Lally fut déclaré atteint et convaincu d’avoir trahi les intérêts du roi, de son état et de la compagnie des Indes, d’abus, d’autorité, vexations et exactions envers les sujets du roi et étrangers, pour réparation de quoi il était privé de ses états, honneurs et dignités, et condamné à avoir la tête tranchée par l’exécuteur de la haute justice sur un échafaud dressé pour cet effet en place de grève. Tous ses biens étaient confisqués et acquis au roi, après prélèvement fait de 10,000 livres pour les pauvres de Paris, et de 30,000 au profit des malheureux habitans de Pondichéry. Le parlement était plein de sollicitude pour les déshérités de ce monde, s’il foulait aux pieds les innocens !

On connut à Paris l’arrêt le jour même où il fut rendu. Mlle Dillon, l’amie de la dernière heure, éperdue, hors d’elle-même, écrivit au roi : « Sire, on m’empêche d’aller me jeter aux genoux de Votre Majesté... Ce n’est pas grâce que je demande, c’est justice. Que Votre Majesté fasse venir MM. de Montmorency et de Crillon ; le premier dira s’il a été entendu, le second dira comment il l’a été. Sire, je vous en conjure, par le sang que mon cousin a répandu pour votre service, par celui de mes deux frères morts en combattant pour Votre Majesté, daignez nous accorder un délai de six semaines ; il ne fera que manifester davantage l’équité des juges, si leur arrêt est trouvé juste après l’examen du procès. »

Louis XV n’était pas l’égoïste de la légende ; c’était un caractère sensible et bon[13], mais essentiellement faible. Il crut que le devoir lui commandait de faire taire les élans de son cœur et de laisser agir ses magistrats. Il se boucha les oreilles pour ne pas entendre les prières désespérées de Mlle Dillon ; son trouble n’en frappait pas moins tous les yeux; il sentait peser sur lui tout le poids de l’iniquité. Il demeura agité pendant les trois jours qui s’écoulèrent entre le prononcé de l’arrêt et le supplice. La veille de l’exécution, à son coucher, il parut plus anxieux que le patient ne l’était lui-même. Lally dormit d’un sommeil paisible cette nuit-là. Le roi se réveilla à plusieurs reprises, demandant avec angoisse quelle heure il était.

Le 8 mai 1766, on transféra Lally de la Bastille à la Conciergerie. Le gouverneur de la Bastille fut humain : il laissa au captif ce qu’on a coutume d’enlever aux condamnés à mort; il permit à Lally d’emporter des bijoux, quelques reliques, tristes épaves, et une cassette de mathématiques. A la Conciergerie, une tourbe de geôliers entoure le condamné ; on le fouille, on le dépouille de ses bijoux, on va jusqu’à lui arracher les boucles de ses souliers et de ses jarretières. Le 9, au malin, on le réveille, on lui annonce qu’il est temps de descendre à la chapelle. Il est debout. Un geôlier le culbute d’un coup de genou dans le ventre et lui prend sa montre. Lally reste impassible sous l’outrage.

Arrivé à la chapelle, il aperçoit dans la pénombre des greffiers, des gardes, et dans la pleine lumière de la voûte sept bourreaux et un confesseur. Brusquement, on lui ordonne de se mettre à genoux. Il laisse flotter un regard triste et ne prononce que ces trois mots : « A genoux, mon arrêt, un confesseur! » Le greffier lit d’une voix tremblante le jugement. Il arrive à ces mots : « Convaincu d’avoir trahi les intérêts du roi. » Lally se redresse et s’écrie d’une voix vibrante : « Cela n’est pas vrai, je n’ai jamais trahi les intérêts du roi ! »

Un bourreau s’approche. Lally le contemple, silencieux d’abord, puis tout à coup : « Sur quelles têtes frappe donc la foudre, demande-t-il, si elles épargnent celles des assassins?» Il semble calme. Dominés par la grandeur de l’attitude, les greffiers et les gardes lui laissent un moment de liberté... D’un geste brusque, il tire un compas de sa poche et, les yeux levés vers le ciel, se frappe dans la région du cœur. Il chancelle, on se précipite sur lui. Il est debout... la pointe du compas a rencontré une côte, le coup a dévié. Il secoue la tête d’un air égaré et ne prononce que ces mots : « Ce n’est pas ainsi que Dieu veut que je périsse. » Dès Iors il s’abandonne à ses bourreaux.

On lui annonce les commissaires au procès. Il fait un geste de refus : « Dites à ces messieurs qu’ils se retirent. Je dois et veux les croire honnêtes, mais un honnête homme peut se tromper... il est triste que j’en sois la victime. »

Enfin le bourreau s’approche, tenant dans la main un bâillon. Lally a un frémissement; il le domine et se soumet. Un dernier affront l’attendait. Il avait le droit d’être conduit au supplice dans son carrosse drapé de deuil ; il trouve à la porte le tombereau réservé aux assassins! Il proteste contre l’injure. On le pousse sur la charrette...

Il arrive enfin à la place de Grève, au pied de l’échafaud. Il promène un regard tranquille sur la foule qui hurle, heureuse de contempler l’alléchant spectacle d’un grand seigneur qu’on va décapiter. Il murmure de sa voix enchaînée : « Je meurs innocent! » Et se retournant vers le bourreau : « Ote-moi ces liens. J’ai assez vu la mort de près pour qu’on me coupe la tête sans m’attacher les mains. » Le bourreau reprend : « Monsieur, c’est l’usage. » — « En ce cas, faites. » On lui bande les yeux. — « Qu’attend-on? » demande-t-il au bout d’un moment. — « Il n’est pas temps encore. » Enfin, on lui ôte son haillon. — Attends que j’aie fini de prier et surtout ne frappe que quand je te le dirai. « On ne lui obéit pas ; on ne veut pas lui accorder la suprême satisfaction de commander le coup qui doit lui donner la mort. La hache s’abat et porte à faux... Un bourreau saisit la tête, un autre les jambes tremblotantes, un troisième scie le cou. On lui arrache enfin la tête...

À ce moment, un enfant de quatorze ans accourait, désespéré, sur la place, « pour embrasser un père sur l’échafaud, pour lui faire entendre la voix d’un fils parmi les cris des bourreaux. » Cet enfant, qui arrivait trop tard, c’était Gérard Trophyme, le fils légitimé de Lally, à qui l’infortuné avait légué sa mémoire et son innocence. L’enfant devait, après vingt ans d’efforts et d’éloquence, obtenir la révision du procès de son père.

Cependant Paris battait des mains « devant le grand acte de justice.» Le cadavre de Lally lui semblait un trophée pour la vanité de ses passions les plus basses, et Mm Du Deff and écrivait à Walpoole : «Lally est mort comme un enragé... on avait peur qu’il avalât sa langue, on lui mit un bâillon... On a été content de tout ce qui a rendu le supplice plus ignominieux, du tombereau, des menottes, du bâillon : ce dernier a rassuré le confesseur qui craignait d’être mordu... Lally était un grand fripon et de plus il était fort désagréable!.. » Cette abominable lettre fut l’oraison funèbre de Lally. — Cette exécution en place de Grève d’un vieux soldat, c’était un assassinat avec des formes légales. Lally n’était pas un traître.

« Trahissait-il son roi[14], lorsque devant Saint-David, il piochait la terre, creusait la tranchée, tirait des chariots? Trahissait-il son roi, lorsque pendant ce même siège, il volait à Pondichéry, rayait de son argent les matelots qui refusaient de servir et forçait l’escadre à reprendre la mer? Trahissait-il son roi, lorsqu’il courait attaquer Madras, lorsqu’il avançait 60,000 roupies pour les frais de cette expédition?

« Trahissait-il son roi, lorsqu’avec son argent, il ramenait sous ses drapeaux une armée entière révoltée, à qui l’administration de Pondichéry devait dix mois de solde? Trahissait-il son roi, lorsque, toujours avec son argent, il remplissait les magasins de la colonie, lorsque, n’ayant plus d’argent, il sacrifiait ses effets, sa vaisselle, sa montre, pour procurer à cette colonie quelques mesures de riz de plus dans l’attente de l’escadre? Trahissait-il son roi, lorsque, sans argent, sans vaisseaux, sans vivres, il défendait sa place pendant neuf mois ? Trahissait-il son roi, lorsque, la surveille de la reddition, sur le bruit d’une entreprise formée par l’ennemi, accablé de maladie, il se faisait transporter dans un lit sur les remparts pour faire distribuer aux canonniers exténués la dernière pièce de vin qui lui restât?.. »

Ainsi, l’humiliation pour la France, Pondichéry ruinée, incendiée, détruite de fond en comble, un grabat pour Dupleix mourant, la tête de Lally roulant sous la hache du bourreau : voilà le dénoûment tragique de cette lutte de dix ans pour la possession de l’Inde. Et ce dénoûment, il est forcé, inévitable, car il est dans la loi des choses. Aux peuples qui s’abandonnent, aux gouvernemens qui n’ont ni la volonté des sacrifices, ni l’intelligence politique, ni la ténacité, ni le courage, le désastre à la fin. Il ne suffit pas à un ministre de dire : « Je fonderai un empire colonial ; » il lui faut une conception nette et virile des lois qui vont présider au développement de ce qui n’est encore qu’un embryon.

Cette conception, le cabinet de Versailles ne l’eut pas. Il ne sut point reconnaître les lois des formations coloniales, et par cela même il ne sut point organiser les établissemens d’outre-mer. Il ne chercha pas à leur communiquer l’étincelle qui donne la vie. Il ne vit point que ses possessions du Canada, de la Louisiane, des Antilles, de l’Inde, étaient autant de cellules particulières, d’individualités propres qui, pour vivre et croître, exigeaient chacune le libre développement de leurs organes.

Il resta sourd, aveugle, inerte, muet devant cet axiome : un régime politique spécial pour chaque colonie, car chaque colonie se meut dans un ordre de climat, de peuples, de mœurs, de caractères absolument dissemblables. Cela est si clair que, pour résoudre la question, il suffit de la poser. Peut-on donner le même organisme politique au Tonkin, à la Nouvelle-Calédonie, à l’Algérie, alors que sur ces terres habitent des peuples de race chinoise, calédonienne, arabe, aux mœurs, aux religions si opposées, aux instincts pacifiques ou belliqueux, alors surtout qu’il faut les soumettre sans trop de peine au joug du conquérant ? Non ! Et cette loi, l’Angleterre l’a comprise la première. Si ce fut Dupleix qui, un des premiers, dirigea les courans dont les flots apportent les matériaux nécessaires à la fondation des empires d’outre-mer. Clive, plus heureux, éleva, en mettant à profit la science de son rival, un édifice grandiose et fort qui, pendant de longs jours, défiera encore les atteintes du temps.

Telle qu’une algue qui essaime ses sporules, l’Angleterre essaima ses colonies ; mais supérieure à l’algue qui ne peut vivre que dans certaines eaux, elle contraignit, à force d’intelligence et d’énergie, les rejetons détachés d’elle-même à se plier aux conditions du milieu nouveau où ils allaient vivre, tout en gardant la force originelle de leur mère. L’Angleterre s’est répandue sur toute la terre en ne demandant aux peuples qu’elle asservissait que de rendre à l’Angleterre ce qui appartenait à l’Angleterre, en appropriant son système politique au milieu où il devait se développer.

Elle a conquis l’Inde par des protectorats savans ; il y a encore des états nombreux qui gardent leurs princes souverains et n’en obéissent pas moins au résident de la reine. Elle détient toujours le Canada, où l’œuvre de domination semblait plus difficile, puisque là elle se heurtait à une population française plus nombreuse que les conquérans, et si ancrée dans ses traditions d’origine qu’elle a gardé malgré tout sa langue et son génie de race. Enfin elle a créé de toutes pièces cette magnifique colonie d’Australie, qui, déjà si forte, croît et croîtra longtemps encore en grandeur et en richesses.

Et la raison de tous ces prodiges ? C’est que l’Angleterre a su organiser son empire, c’est qu’elle a su reconnaître la première qu’il faut ramener les différentes formes de colonies à ces trois types : le premier, où on peut exercer une domination entière, grâce à l’apathie des populations, comme l’Inde ; le second, où il est nécessaire, pour régner, de laisser au vaincu une grande autonomie et une grande liberté, comme le Canada; le troisième enfin, où il est possible d’exterminer la race aborigène pour s’établir sur ses ossemens, comme l’Australie. Voilà la cause capitale de l’épanouissement de la famille anglaise sur le globe.

Aujourd’hui que la France semble vouloir reprendre au-delà des mers le système d’expansion que sa situation géographique, la configuration de ses côtes baignées par trois mers, l’énergie de ses matelots, l’énergie du vieux sang gaulois, lui commandent, il est peut-être bon de rappeler ces drames du passé. On y puisera la conviction qu’un pays qui veut s’épandre aux extrémités du monde doit avant tout s’appuyer sur un code de politique coloniale mûrement étudié, nettement défini, dont le jeu ne gênera en rien ni la défense, ni la liberté d’action de la métropole. L’histoire fournit les élémens de cette politique ; mais aujourd’hui l’histoire a la destinée de Cassandre dont on méprisait les avis quand on daignait parfois s’arrêter pour les écouter.


TIBULLE HAMONT.

  1. Testamens de Lally, 8 mars 1761 et 1762 : Archives de la marine.
  2. Archives du ministre de la marine.
  3. Arches du ministère de la marine. Fonds des colonies.
  4. Mémoire produit au conseil d’état du roi, par Trophime Gérard, comte de Lally-Tollendal, dans l’instance en cassation de l’arrêt rendu contre son père. Rouen; Besongue et fils, 1779. (Archives nationales, procès criminel, parlement, 1996 B et 1997.)
  5. Archives nationales. Parlement, procès criminel. Journal de Lavaur, carton 1396x2B.
  6. Procès de Lally. Archives nationales.
  7. Mémoire pour obtenir In révision du procès de Lally, par son fils; Rouen, 1779.
  8. Mémoire pour la révision du procès de Lally, par son fils; Rouen, 1779.
  9. Procès de Lally. Archives nationales.
  10. Procès de Lally. Archives nationales.
  11. Mlle Dillon.
  12. Les instructions ne sont pas dans les pièces du procès, gardées aux Archives nationales. Elles sont au ministère de la marine.
  13. Mémoire de Cheverny.
  14. Discours du fils de Lally-Tollendal dans l’interrogatoire au parquet de Dijon, 13 août 1781.