Le Poison (Jean Reibrach)

Le Poison (Jean Reibrach)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 107 (p. 150-171).
LE POISON


I

Ce fut une grande surprise, au Palais, quand, l’affaire Morisset ayant été confiée à maître Daguerre, on le vit tout à coup se passionner, s’enfiévrer de jour en jour, comme à ses débuts.

L’affaire, pourtant, était très simple : Marie Morisset, avec la complicité d’un amant, avait empoisonné son mari. Le crime était évident, dénoncé par les faits ; et, si l’amant était en fuite, la jeune femme, du moins, n’avait pas essayé de nier ; elle avait tout avoué, sans réticence.

Mais ce qui intéressait Daguerre, justement, c’était la tranquillité singulière de ces aveux. Et l’attitude aussi de la femme, pendant l’instruction, était extraordinaire.

Depuis dix années qu’il plaidait et qu’il se penchait, dans l’agonie des défenses désespérées, sur les fonds obscurs des âmes, toujours il avait vu les femmes, soit par un instinct naturel des duplicités, soit par une pudeur de mettre à nu leur cœur, soit peut-être parce qu’une puissance d’imagination singulière transpose et défigure, à leurs yeux, leurs propres actes, jouer d’inextricables comédies et mentir, même à leur avocat. Le défenseur devait se débrouiller au milieu de l’écheveau confus de leurs dires contradictoires, pénétrer la vérité presque malgré elles, ainsi qu’un médecin diagnostiquant une maladie nerveuse. Avec Marie Morisset, au contraire, nulle crise de larmes, pas d’hallucinations ni de mensonges. Pas non plus de ces ruses absurdes, illogiques qui, d’avoir la ténacité de l’idée fixe et de reparaître sous des formes diverses, acquièrent une force et s’infiltrent à la longue dans les logiques les plus serrées. De la résignation, simplement : une résignation, à peine un peu mélancolique, presque sereine, de femme à qui rien n’est plus sur cette terre. Elle l’accueillait sans empressement, comme un ami dont la conversation est une douceur dernière, non comme un sauveur possible. Elle semblait sans remords, sans effroi, tout ressort brisé.

Insoucieuse de sa défense, elle levait sur Daguerre des regards si purs et si francs qu’il ne pouvait croire à son crime, malgré l’évidence. Elle avait aimé. Dans tout amour, celui des deux qui aimait le plus était dans la main de l’autre irrémissiblement, devenait sa chose. La femme surtout. L’homme qui, dominé, faisait le mal sous la fatale impulsion d’une femme, avait des angoisses, des terreurs, des luttes. Il avait conscience, tout en cédant, de l’infamie où il descendait. Mais la femme devenait un être absolument différent de celui qu’elle avait été. Elle était ainsi qu’un corps en lequel un autre qu’elle-même se fût incarné. La notion du bien et du mal se faussait entièrement. Elle allait jusqu’au crime, sans hésitation, héroïquement, du même élan dont elle se fût jetée au sacrifice, avec la même abnégation absolue, le même oubli complet de soi-même, aussi sublime peut-être.

Ainsi avait dû advenir de Marie Morisset. Cela devait être, cela était. En l’ombre triste de la prison, tandis que l’instruction, par l’absence du principal acteur introuvable du drame, s’éternisait, elle lui contait des souvenirs lointains, des épisodes de sa jeunesse, son mariage. Et il voyait en elle, parmi d’autres sentimens très doux, une franchise et une loyauté qui ne s’étaient jamais démenties. Du jour où, désillusionnée du mariage, elle en avait aimé un autre, elle s’était refusée à son mari, incapable de la souillure d’appartenir à deux hommes à la fois, trop orgueilleuse aussi pour feindre. Ne pouvant divorcer, elle avait voulu fuir. Cette fuite était pour elle légitime, car elle affirmait une hautaine conscience de son moi, ne reconnaissait à aucune loi, à aucune convention sociale, le droit de lui aliéner sa liberté.

Sans doute, alors, le mari avait su ; l’amant menacé avait dit à la femme de frapper : et elle avait frappé, simplement, comme en un cas de légitime défense. Là-dessus, elle ne s’expliquait pas, dédaigneuse, peut-être, de charger l’homme qui l’avait abandonnée.

Très belle, très douce, le crime ne la faisait pas horrible, la laissait sympathique, un peu mystérieuse. Un intérêt croissant éveillait chez Daguerre, toujours plus ardens, le désir, le besoin, le vouloir de la sauver, l’espérance d’y réussir. Il la suppliait de se défendre, d’accuser son complice. Il la pressait ; des lambeaux de plaidoirie s’échappaient de ses lèvres ; et, sous la griserie de ses propres paroles, il se persuadait lui-même, atteignait à une foi si absolue qu’il ne doutait plus, la jurait innocente. Mais, inébranlable, elle semblait railler même son enthousiasme, avec un sourire énigmatique, où passait un moment le vol insaisissable de son âme. Qu’importait ? Quoi qu’il arrivât, quel que pût être le dénoûment du drame, l’issue du jugement, sa vie était finie. Elle se tuerait.

— Mais si vous êtes acquittée ?

— Je me tuerai encore, dit-elle avec son même sourire, en secouant la tête.


II.

Marie Morisset fut acquittée, dans une ovation.

A l’audience, elle avait gardé sa douceur résignée. Mais un mystère inéclairci planait sur le crime. L’amant en fuite s’éclairait d’un jour odieux ; et, du silence même de la jeune femme, du pli indéfinissable de sa lèvre pareil à un sourire très triste, de la confiance, détachée des choses de la terre, dont parfois son regard se levait vers le ciel, une sympathie s’était éveillée. Et cette sympathie avait achevé d’éclater sous la parole chaude et vibrante du défenseur.

Lui-même avait senti, au frisson de la salle, sa parole, portée par la foule, élargie, emplissant le prétoire. Il la jetait, comme un semeur le grain dans une terre fertile, à pleines mains, d’un vol toujours plus sûr, dans une conviction plus ardente, avec une foi plus haute. Et le jury, ébranlé, pris dans ses nerfs, l’avait sentie germer en lui, grandir, s’épanouir en une floraison de miséricordes assoupies, de mansuétudes ignorées, jaillie du fond des cœurs.

Mais, libre, Marie Morisset gardait une stupeur. Elle ne pouvait comprendre ce qui s’était passé, ne pouvait croire à son acquittement. Surtout, elle ne se décidait pas à vivre. L’avenir, tel qu’elle l’avait entrevu, dans les heures lentes de la prison, l’avait résolue à mourir. Et elle s’était accoutumée à la vision de la mort avec une telle certitude, en avait acquis même une telle sérénité, qu’elle se trouvait, tout à coup, sans une idée, le cerveau en déroute, avec un regret presque de ce revirement, la crainte peut-être que la mort lui fût moins facile, maintenant. Désespéré, tremblant de voir vaine l’œuvre de salut qu’il avait accomplie, Daguerre s’efforçait de remuer en elle quelque fibre qui pût la rattacher à la vie. Elle n’avait pas d’enfant, plus d’amour. Il plaida les apaisemens venus du temps, sa jeunesse et sa beauté, les années heureuses qui pouvaient se dérouler encore. L’âme humaine n’était qu’oubli et recommencement. Elle sortait de cette épreuve ainsi que d’un mauvais rêve, innocente à coup sûr pour lui, innocentée pour les autres par l’acquittement. Oh ! qui savait ? Le temps était le grand apaiseur des choses.

Il insistait, s’accrochant aux souvenirs qu’il connaissait de son enfance, aux rêves révélés de sa jeunesse. Il les déployait, les faisait flotter autour d’elle, montrant les bonheurs entrevus toujours accessibles, toujours debout à l’horizon.

— Oh ! murmura-t-elle, vous êtes cruel !

Il reprit :

— Vous êtes jeune, vous êtes belle...

Il prit ses mains, poursuivit, une hésitation dans sa voix plus grave :

— Qui vous dit qu’un nouvel amour, qu’un homme, ne se rencontrera pas...

Il s’arrêta. Une tristesse infinie, une douleur presque, s’épandait comme un voile sur le visage de la jeune femme. D’un geste doux, persistant, elle retira ses mains, y cacha son visage. Puis, un frisson tordit son corps, gagna ses épaules, s’acheva dans un sanglot brusque.

— Enfin ! pensa Daguerre.

Elle s’abandonnait au dos du fauteuil, si malheureuse subitement de cette évocation, que tout son cœur crevait. Lui, la laissait pleurer, penché au-dessus d’elle. Des larmes, des sanglots qui gonflaient la face de la jeune femme, une tiédeur montait, parmi l’odeur lente des cheveux. La crise se prolongeait. Il se pencha davantage, avec des paroles d’apaisement, des prières bientôt. Mais, par un effet nerveux, par un retour vers elle de sa propre souffrance réfléchie par cette souffrance voisine, le son même de la voix tombant sur elle redoublait ses pleurs. Elle se sentait plus malheureuse encore, sans savoir pourquoi, s’enlisait plus avant dans sa misère, en touchait le fond. Ses supplications à bout, Daguerre se rapprochait encore, cédait inconsciemment au besoin du geste qui naît des compassions profondes, de l’impuissance de la parole. Il étreignait les doigts de la jeune femme, y courbait ses lèvres, peu à peu, religieusement ; puis sa main se posa sur l’épaule, que des sanglots secouaient, effleura les cheveux du front, écartant des mèches éparses, d’un mouvement machinal dont ni l’un ni l’autre ne percevait la caresse. Insensiblement, elle cessait de pleurer brisée, les regards au-delà, très loin. Elle se laissait flotter, sous cette sensation, dans la langueur berceuse des douleurs qui s’atténuent. Lui se retrouvait ; il se redressa, resta accoudé, au-dessus d’elle, au dossier du fauteuil. Et ils demeurèrent silencieux ; tandis que, lente, calme, sans surprise, les emplissant tous deux d’une douceur infinie, s’éveillait en eux l’impression que peut-être ils s’aimaient.

Pendant des jours, la jeune femme tomba à un trouble singulier. Il lui semblait s’agiter dans le vague d’une incertaine convalescence. La mort se reculait d’elle. Mais quelle chose donc, maintenant, s’élevait du fond de son cœur, ainsi qu’un chant ressouvenu qu’elle n’osait écouter ? Pourquoi donc des bouffées d’adolescence évoquaient-elles des clartés de soleil et des printemps, comme si sa vie, un moment interrompue de quelque mauvais rêve, allait vraiment se reprendre et s’achever ? N’étaient-ce pas, encore assoupies, indestructibles pourtant, les tentations mêmes dont toute sa vie avait été brisée ? Ces désirs vagues, ces aspirations et ces rêves, renaissant des cendres de son être, voulaient-ils donc l’élever encore, pour quelque nouvelle chute plus affreuse ?

Non, tout cela était un leurre ; c’était le chant trompeur des sirènes. Elle en détournait sa pensée, se voulant refermer à jamais en son suaire de morte. Et pourtant, d’un effort inaperçu, la vie la reprenait ; les sèves de son être charriaient, de son cœur à son cerveau, des effluves qui l’enveloppaient, la berçaient, la roulaient en de l’oubli, tandis que l’évocation de bonheurs encore possibles effleurait son esprit, y revenait, finissait par s’y attacher. Peu à peu elle discutait :

— Je sais, disait-elle à Daguerre, vous êtes bon. Vous vous êtes pris vous-même à l’illusion de votre propre plaidoirie, comme nous autres, pauvres femmes, qui croyons à nos mensonges.

— Non, répondit-il, je vous aime, simplement !

Elle ne parut pas avoir entendu. Elle continua, d’une voix blanche, comme se parlant à soi-même, rappelant son crime, s’accusant. Mais lui l’écoutait avec un sourire patient de convaincu, plus clair, plus confiant, plus radieux, à mesure qu’elle s’abaissait davantage. Qu’importait ! En était-elle moins elle-même ? Il l’aimait. Et qui savait si ce n’était pas à cause de cela qu’il l’avait aimée ? Au contraire, il avait un regret : il eût voulu qu’elle fût encore plus coupable, véritablement criminelle, pour lui montrer, par le même dévoûment, par la même espérance et le même désir, plus d’amour encore.

De jour en jour, alors, elle finissait par écouter, bercée en le charme de sa voix, en la douceur des choses qu’il disait. Elle s’attendrissait, sans force, dans une reconnaissance infinie, angoissée d’un besoin de croire et d’espérer. Une aurore se rallumait, toujours plus vive, en la nuit de ses destinées. Il lui semblait que son être se fît nouveau : son cœur, ainsi qu’une plante stérilisée par l’hiver, se gonflait, germant, en ses profondeurs, des moissons nouvelles. Maintenant elle sentait, elle savait, que, si le hasard eût mis Daguerre, autrefois, sur sa route, et que, jeune fille, elle l’eût épousé, jamais sa vie n’eût dévié. Les années se seraient écoulées, pures et chastes, dans une joie. Et alors l’éternel qui sait ? l’éternel peut-être ! des désespoirs les plus obscurs surgissait, s’emparait de son esprit. Tout le triste décor de sa vie changeait, illuminé d’une espérance. Elle entrevoyait, après le ballottement d’une tempête, quelque rive sûre où son pied se poserait, quelque reluge ami qu’elle ne quitterait plus. L’amour de Daguerre l’attirait, comme l’appel irrésistible d’une patrie perdue.


III.

Rien ne put arrêter Daguerre. Ni les considérations de sa situation dans le barreau, ni l’appréhension de l’opinion publique, ni la possibilité que leurs enfans, quelque jour, eussent à souffrir d’une aventure demeurée dans la mémoire des hommes : il l’épousa.

Elle, longtemps, avait refusé, instruite de la vie par son malheur et redoutant les lendemains. Même, puisqu’il l’aimait et qu’elle aussi se sentait l’aimer, dans un dédain de sa vie gâchée elle eût préféré devenir sa maîtresse simplement, afin de ne pas lier l’avenir de l’homme, de lui laisser toujours la porte ouverte sur sa liberté. Cela par un instinct de loyauté, d’honnêteté. Mais, à trente-cinq ans, Daguerre n’était plus un enfant. Son désir n’était pas le coup de bravade d’un jeune homme que soulève un bel emballement. Il savait ce qu’il faisait. Cela était prémédité, longuement mûri. Non-seulement il l’aimait d’une telle passion qu’il ne voyait qu’en elle seule le bonheur de sa vie, mais il la connaissait, il la savait ; il était sûr d’elle. De même, il était sûr de lui : il l’aimerait passionnément, respectueusement, toujours. L’opinion publique, il en savait la valeur et comme on la retourne. Elle n’accablait que les timides, souple pour les hardis, humble pour les forts, toujours dominée par les convaincus.

D’abord ils voyagèrent. Un mois s’écoula. Mme Daguerre, comme si, jusque-là, son bonheur eût conservé encore des restrictions de joies peut-être inaccessibles et de folie rêvée, se transfigurait. La longue pâleur de sa face se pénétrait de transparences roses. Son sourire, non plus mystérieux et amer, élargissait des extases infinies, tout son cœur épanoui en ses yeux radieux. C’était un

triomphe continu dans lequel elle gardait une fierté sereine et confiante. Et, en même temps que, du bonheur enfin atteint, le sang courait plus chaud en son corps rajeuni, son besoin de passion, ravivé, flambait. Elle aimait son mari passionnément, d’un amour absolu. Et elle eût voulu s’enfermer avec lui dans cet amour, égoïstement, hors la vie, hors le monde, éternellement.

Seul, leur retour à Paris lui apparaissait comme une ombre. Il lui semblait qu’elle eût laissé là, déposé en quelque coin, un fardeau qu’elle devrait reprendre, le fardeau du passé. Elle prolongeait le voyage, retenait Daguerre, de ses bras passés autour du cou. Elle ne voulait pas rentrer encore. A Paris ils ne seraient plus autant l’un à l’autre ; elle le verrait à peine. Il fallait qu’elle fît avant sa provision de bonheur, sans quoi elle serait trop malheureuse, là-bas !

Elle obéissait, au fond, en ce besoin de recul, à un instinct complexe. Il lui paraissait bon que le plus de jours possible se fût écoulé depuis leur mariage. Puis elle n’était pas rassurée d’une façon bien absolue sur le retour des choses. Une sollicitude inquiète de son bonheur même lui donnait une appréhension que ce bonheur pût s’atténuer, se perdre ; et alors, si elle devait vraiment avoir à redouter, sur l’esprit de Daguerre, l’action débilitante du temps et du milieu, plus elle pourrait le garder à elle toute seule, dans l’enveloppement de son amour, plus il lui paraissait devoir être fortifié et prémuni contre cette action. Elle eût voulu le garder assez pour en faire sa chose, son bien, pour être sûre que jamais rien du passé ne remonterait à son esprit, ne viendrait ternir la joie profonde de ses regards levés sur elle.

Ils rentrèrent pourtant. Daguerre reprit ses travaux, ses allées et venues au palais. Sa femme le regardait, l’épiait à la dérobée. Elle tremblait qu’il n’eût rencontré des froideurs, entrevu des désaveux dans les visages fermés des camarades, des ironies, peut-être, en leurs accueils. Mais non, c’était sa même sérénité radieuse d’amoureux, toutes ses préoccupations du jour déposées, dès qu’il se retrouvait près d’elle. Au contraire, tandis qu’elle eût désiré se dissimuler, s’effacer, se faire oublier, en la paix obscure de leur chez-soi, Daguerre avait un orgueil de la beauté de sa femme. Il était fier d’elle, la menait au théâtre. Il lui présenta ses amis, la décida à des visites. Elle provoqua d’abord une grande curiosité. Mais la situation de son mari, sa réputation au barreau, l’enveloppèrent d’un respect. Pour le monde, d’ailleurs, qui donc pouvait être meilleur juge d’un accusé que l’avocat, son intime confident, comme était le prêtre du pénitent ? L’acquittement ne pouvait avoir de plus éclatante confirmation que ce mariage même avec son défenseur. Comme elle était très belle, il y eut des jalousies. Mais il y eut des coups de caprice aussi, des engouemens. Des femmes l’adorèrent, arborant leur amitié avec une belle crânerie, achevant de l’imposer. Même toute une légende se répandait qu’elle ignora. Elle devenait une héroïne. Et l’épreuve qu’elle avait redoutée, à laquelle elle ne s’était soumise qu’avec des angoisses, tournait à un triomphe.

De ce triomphe, alors, elle-même, lorsqu’en des heures solitaires sa pensée effleurait le passé, le voyait glisser ainsi qu’une vision étrangère, en dehors d’elle. Elle était si différente maintenant de ce qu’elle avait été en l’égarement trouble d’une passion mauvaise, qu’il lui semblait parfois qu’elle n’eût été pour rien dans tout cela. Elle se voyait agir avec une stupeur, comme elle eût vu les agissemens d’un autre. Elle ne retrouvait que des actes, ne ressaisissait ni ses pensées ni ses impressions. Cela lui semblait un rêve fou, impossible, à la réalité duquel elle ne croyait plus, ne pouvait plus croire. Non, vraiment, elle n’était pas coupable ! Elle ne l’avait pas été. Ce n’était pas elle qui avait accompli ces choses.

Dans le mouvement de la vie parisienne, l’histoire, reléguée dans le lointain, allait à l’oubli, ne laissant que le charme mystérieux et la poésie vague de quelque roman vécu. Et de cela, elle aussi commença d’oublier. Le passé devenait comme un long voile noir traînant derrière elle, plus loin toujours. Le relief des faits s’estompait, dans un recul croissant. C’était la fuite lente d’un cauchemar qui, aux premières minutes de l’éveil, flotte encore, ainsi qu’une brume prochaine diffuse déjà sous le soleil, bientôt envolée dans le néant. Puis sa vie ne data plus que de son mariage, comme sans doute n’a commencé qu’avec leurs ailes la vie des papillons. Elle gardait seulement ainsi qu’un sentiment confus de sa faiblesse, qui lui rendait plus cher l’appui rencontré. Et, tandis que la douceur attendrie des mélancolies lointaines faisait plus radieux les nouveaux soleils, tous deux vivaient un amour que rien ne troublerait désormais, l’amour idéal, fait de faiblesse et de reconnaissance chez la femme, chez l’homme de force et de protection, pareil à deux prières montant ensemble, d’un même essor.

IV.

Un matin, Mme Daguerre dut renvoyer une servante.

La fille ne souffla mot d’abord, sournoise. Puis, de la porte, elle lança :

— Si madame croit que je tiens à rester ! . . Pour me faire empoisonner !

Elle demeura suffoquée, un grand coup en travers du cœur. Ce souvenir, brusquement évoqué du fond de l’oubli d’où elle avait pu croire qu’il ne sortirait plus jamais, la cinglait comme une sanglante injure. Et la douleur qui lui en était venue ne s’apaisa pas de tout le jour. Son mari fut frappé d’un changement. Il s’inquiéta :

— Es-tu souffrante ?

— Non, dit-elle.

Elle reprit :

— C’est cette bonne, sans doute ! Rien ne m’est si pénible que les exécutions ! Tu sais combien je suis nerveuse !

Elle ne lui parla pas de l’injure reçue. Sa colère, près de son mari, la quittait peu à peu. Puis, pourquoi le tourmenter lui-même de cette offense ? Demain elle n’y songerait plus. Elle n’y voulait plus songer. Un dédain couvrait les paroles de la fille ; et leur retentissement dans son cœur irait s’éteignant comme un bruit qui s’éloigne, emporté par les heures, dans la douceur sereine de sa vie.

Elle était sans inquiétude, réfugiée en son bonheur ainsi qu’en une forteresse très élevée où nul retour du passé ne saurait l’atteindre, nulle boue l’éclabousser. Elle regardait l’autrefois du haut des années maintenant accomplies, du haut de son mariage, du haut aussi d’un orgueil qui mettait en elle la conscience d’avoir alors exercé quelque droit, d’avoir été le justicier de pouvoirs usurpés.

Pourtant, à la maison, une timidité survenue persista. Il lui arrivait, aux quotidiens méfaits du service, de surprendre en elle des patiences ignorées. Il lui semblait que jamais plus elle n’aurait le courage de renvoyer une servante. Même, elle n’osait gronder. Et elle retrouvait, avec l’appréhension demeurée de quelque insolence, le prolongement en son esprit de ce souvenir. Il demeurait, malgré qu’elle n’y arrêtât pas sa pensée, importun comme un vol de mouche, toujours prêt à se poser.

Peu à peu, au lieu de s’affaiblir, cette importunité s’accrut. Elle s’émut. Un travail étrange lui parut s’accomplir en elle, en dehors de sa volonté, inconsciemment. C’était le cheminement lent, à couvert, d’une pensée qui apparaissait au jour de temps à autre, d’un mal imprécis poursuivant un labeur invisible et qui jetait, de loin en loin, son avertissement, par quelque sensation imprévue. Rapide, la sensation s’atténuait, s’effaçait, mais elle revenait, plus inquiétante d’avoir un moment disparu, affirmant, par des retours plus fréquens, une existence latente, une présence continue, de plus en plus implacable, bientôt inexorable.

Une angoisse, effleurante d’abord, la pénétrait. De cette injure, des vibrations douloureuses s’élargissaient, retentissantes. Le secret, si bien enlisé au fond de son cœur qu’elle-même aurait fini par n’y croire plus, se soulevait du fond de son être, criait vers elle. Du souvenir des autres, elle se ressouvenait. Sa pensée était comme tirée en arrière, reportée vers l’orient de sa vie, d’un mouvement d’obsession. Et là, une ombre demeurait suspendue : le passé, enfui devant le radieux soleil de l’amour, lui semblait, immobilisé tout à coup, n’achever pas sa fuite.

A des heures, des faits oubliés accouraient, comme des oiseaux, à tire d’aile ; et, chassés, ils l’environnaient, la harcelaient. Ils l’atteignaient, s’emparaient d’elle, tandis que d’autres finissaient par sourdre du fond d’elle-même, d’une envolée continue d’essaim.

Elle se sentit vaincue, cessa de se défendre. Elle pressentait la vanité des vouloirs humains, et qu’il n’appartient pas à l’homme d’anéantir. Le passé acheva de surgir, indestructible, irrévocable. Au désespoir de ne pouvoir l’arracher de son cœur, se mêlait le désespoir de l’avoir vécu. Jusque-là, elle n’avait eu nul remords, ni après l’accomplissement des faits, ni dans la prison où s’était résolu le sacrifice de sa vie. Sa passion l’avait soutenue, et l’orgueil l’avait aveuglée ; puis, lorsqu’elle s’était reprise à vivre, malgré l’appréhension du chimérique de ses rêves, son désir même l’avait leurrée, l’avait laissée s’endormir au chant berceur des sirènes, aux mirages trompeurs des avenirs. Maintenant elle s’éveillait.

De la terreur, imprécise encore, qui s’épandait sur elle, du désir désespéré que ce passé n’eût été qu’un cauchemar, et de son impuissance pourtant à garder l’illusion que cela fût, des regrets amers s’élevaient en elle, qui atteignaient graduellement à des intensités de remords. Les faits émergeaient avec des nettetés brutales, des reliefs lumineux. L’intuition, nouvelle pour son esprit, qu’elle avait été véritablement criminelle, la pénétrait. Le remords montait, devenu poignant. Tout l’oublié, tout le non perçu dans son coup de passion, tout le non approfondi de son âme en cette crise, lui apparaissaient nettement, simplement, horribles. Il lui semblait, son jugement assaini par le temps écoulé, dans l’état d’âme différent venu de la sérénité de sa vie, qu’alors elle se fût non-seulement trompée soi-même, mais qu’elle eût trompé son mari.

Pour la première fois, elle pressentait, avec la certitude du crime, l’angoisse d’une expiation possible. Une ombre gagnait le présent, obscurait l’avenir et le reculait en une nuit impénétrable, grosse d’orages. Elle, encore, par un sens nouveau de justice qui maintenant brillait au fond d’elle-même, dans l’éveil progressif de sa conscience, se fût résignée à expier. Mais, douloureusement, elle entrevoyait la vie de son mari brisée par elle. Les chimères s’envolaient. De même qu’elle s’était ressouvenue, de même Daguerre, sans doute, se ressouviendrait. Qui savait sous quelle injure montée vers lui quelque jour, l’obsession du passé à son tour l’envahirait ? L’amour, flambeau décevant, irradiant les illusions, s’éteindrait ; les fantômes ensevelis surgiraient, et le mirage sublime de la passion laisserait, en s’effaçant, monter la réalité brutale, comme la mer, en se retirant, découvre le hérissement des rocs nus.

Sa douleur, dès lors, ne cessa plus. Quand, lasse d’être écrasée sous le poids de ses remords, un apaisement se faisait, comme si le mal se fût usé de soi-même, elle se sentait déchirée en son cœur de femme aimante par l’épouvante que peut-être son amour fût brisé ; et, lorsqu’elle avait pleuré sur cet amour jusqu’à l’épuisement, son cœur saignait à la pensée du malheur de Daguerre. Elle voyait le souvenir affreux l’assiégeant à son tour, bientôt grandi, devenu indestructible et lui jetant, avec l’horreur de son amour, le désespoir d’une folie commise, la colère de sa vie perdue. C’était un chemin de croix dans lequel elle tournait, sans arrêt, de station en station, continuellement.

Elle regrettait amèrement de n’avoir pas eu le courage, ainsi qu’elle y avait pensé, — car toutes les souffrances qui maintenant lui arrivaient, elle les retrouvait, en germes confus comme des pressentimens, dans ses hésitations et ses refus d’alors, — d’être sa maîtresse simplement. Sa maîtresse, elle lui eût fait honneur par sa triste célébrité, par sa beauté. Il eût été heureux, d’un bonheur sans lendemain ; et elle, de son côté, ne se fût jamais prise à la décevante illusion d’une joie qui ne finirait plus. Daguerre lui apparaissait comme un homme soulevant un rocher qui retombera sur lui et l’écrasera. Cette œuvre de réhabilitation que le monde avait paru subir, vaincu d’un coup d’audace, se retournerait contre elle, contre lui. Elle revoyait leurs relations, leurs amis ; et des faits se montraient à son esprit navré sous un aspect nouveau. Elle trouvait, à présent, des ironies sous les sympathies, un étonnement de son audace, dans les regards où était montée seulement l’admiration de sa beauté. Elle se voyait environnée de chuchotemens. Des absences à des dîners, des départs motivés d’un salon où elle s’était trouvée, prenaient tout à coup des apparences d’abstentions et de fuites. Des distractions de gens qui, un moment, ne l’avaient pas aperçue ou pas reconnue, des négligences d’amis trop affaires, emportés par la vie de Paris, se transformaient brusquement en de visibles mépris. Et des souvenirs l’assaillaient d’un assaut continu, des détails inaperçus, d’autres imaginés, tous poussés à la même acuité d’injures préméditées.

Dans cet état d’esprit, toutes les pensées de son mari, la préoccupation de ses affaires, l’absorption venue de ses labeurs, ou des soucis courans et des mille contrariétés de l’existence, à leur tour se dénaturèrent, devinrent le regret de l’avoir épousée. Plus elle le savait bon, plus elle se défendait contre les apparences de sa bonté, à la fois touchée et désespérée de la sollicitude dont il l’entourait, la jugeant menteuse, voulue par un héroïsme.

Mais, un matin, elle eut une surprise terrible. Elle venait de jeter les yeux sur un journal. C’était le récit d’un nouveau crime, un empoisonnement, l’empoisonnement d’un mari par sa femme. Sa propre histoire se dressait à nouveau, dans une ironie sanglante. Elle se sentit atteinte directement, comme par un jet de lumière brusque dirigé sur le coin d’ombre où elle était réfugiée. Là encore, la complicité d’un amant se rencontrait ; et, là encore, l’amant était en fuite. La seule différence était qu’il se fût tué. Le rapprochement était foudroyant, devait surgir à tous les yeux. Et elle comprit que son mari l’avait fait. Comme s’il eût redouté pour elle le retentissement douloureux du passé, il voulait la conduire à la campagne, l’isoler sans doute, la tenir loin des journaux, loin des bruits de la ville. Mais elle refusa, sous des prétextes, trop angoissée, toute son âme suspendue à ce procès.

Dès le commencement des débats, l’identité du nouveau crime avec le sien ressortit plus évidente, plus terrifiante chaque jour. Même dans l’attitude de la coupable, elle retrouvait sa propre attitude, celle d’un être qui n’a pas compris sa faute, se sent victime de quelque fatalité, s’est détaché de tout depuis que son amour n’est plus. Cela lui était poignant et attirant comme le drame même de sa vie brusquement exhumé. Et, çà et là, il se produisit que son nom éclatât dans une colonne de journal, au milieu d’un compte-rendu, par un souvenir, une comparaison.

De n’en parler jamais, pourtant, ni lui, ni elle, elle sentit ce procès vivre entre eux, davantage, toujours présent. Il pesait sur eux dans leurs silences, jaillissait des rencontres imprévues de leurs regards. Des mots le ramenaient, des phrases surtout qui, parfois, s’arrêtaient sur les lèvres, comme sous la crainte d’éveiller une allusion, d’amener quelque évocation. Et cette évocation alors grandissait. Le passé hantait ses songeries et ses sommeils. C’était un fantôme assis à leur table, comme la statue du commandeur. Il planait sur eux, les oppressait de ses lourdes ailes noires. Et il se posait à leur chevet, la poursuivant jusqu’au fond de leurs baisers.

Mais surtout une terreur croissante écrasait Mme Daguerre, la terreur que cette femme, que l’empoisonneuse, fût condamnée. Le jugement dont elle serait frappée la frapperait elle-même, clamerait son propre crime et son infamie. Qu’elle fut acquittée, au contraire, et son propre acquittement lui en paraîtrait confirmé, consacré définitivement. Il perdrait l’apparence d’être un coup de chance, un des hasards de la loterie du jury. Elle en serait blanchie à jamais. Sa vie pourrait repartir, délivrée de la hantise des souvenirs mauvais, retrouver les joies un moment atteintes, la paix si vite enfuie. Elle s’attacha à cette espérance, désespérément.

Peu à peu, alors, une transposition étrange se fit. Ce n’était plus cette femme que l’on jugeait. C’était elle-même. Elle se retrouvait, comme deux années avant, au pilori infamant, mais cette fois avec son âme toute nue en présence des faits, sans être protégée par l’inconscience venue du détraquement de son cœur, par l’indifférence de toutes choses. Le jugement recommençait tel qu’alors il eût dû s’accomplir, normalement, logiquement, dépouillé de la folie et de l’emballement, de la passion ardente et communicative du défenseur. Et maintenant, devant sa vie et son bonheur qu’elle défendait avec une espérance dernière, toutes les angoisses qui ne l’avaient pas effleurée, toutes les tortures du doute qui lui avaient été épargnées, elle les éprouvait véritablement, aussi affreuses et aussi poignantes, plus cruelles d’avoir attendu.

Les dires qui lui paraissaient favorables à l’accusée mettaient à sa poitrine de longs soupirs que des joies imprécises faisaient s’achever en des larmes ; des faits graves, au contraire, surgissant des témoignages et des débats, la glaçaient de la sensation d’une blessure mortelle. Et elle restait ensuite comme anéantie, ne sachant plus, ne voulant plus penser, la tête perdue, se réfugiant en des prières.

Le dernier jour surtout fut terrible. Le verdict devait être rendu très tard, dans la nuit. Elle garda un tremblement continu, le regard vacillant, une pâleur épandue dans sa face morne. Son cœur, parfois, cessait de battre, dans une constriction douloureuse, ou, trop large, il étouffait sa poitrine. Des bruits la faisaient tressaillir ; tout était devenu souffrance, une souffrance brusque, aiguë, pour ses nerfs trop tendus. Elle ne dormit pas, battue d’une fièvre.

Au matin, enfin, blanche comme une condamnée à mort, elle se jeta sur les journaux. Elle dut tendre la feuille qui tremblait dans ses mains ; le papier se déchira. Les lettres dansaient devant ses yeux. Mais elle lut pourtant. Alors ce fut horrible. Quelque chose en elle se déchira. Tout son sang reflua à son cœur. Et, pour ne pas tomber, elle se raidit. Le passé se refermait sur elle comme une porte de prison et l’étouffait, comme une pierre de tombe et l’écrasait. Le jury avait dit oui ; la femme était condamnée à vingt ans de travaux forcés.


V.

Cependant Daguerre commença de s’inquiéter. La crise, qu’il avait crue passagère, se prolongeait. Sa femme était devenue nerveuse, bizarre. A des jours, elle semblait calme, puis des accès de larmes la terrassaient, la laissaient en une torpeur d’où elle sortait par des gaîtés forcées. Son équilibre était détruit.

— Qu’as-tu ? s’informait-il parfois.

— Rien ! répondait-elle toujours, en s’efforçant de sourire. Il cessait de questionner, gêné de la voir parfois détourner les yeux. Et il gardait une tristesse, le pressentiment de quelque chose de mauvais entré dans leur vie, leur bonheur peut-être atteint, dispersé, allant à la débâcle.

Pourtant, à part le malaise un moment venu de ce dernier procès, jamais il n’avait éprouvé la moindre défaillance. Son œuvre ne lui laissait pas de regret, ne lui inspirait pas d’inquiétude. Il n’imaginait pas, après ces années d’une joie sans trouble, que des remords qui, s’il y eût songé, n’auraient pas eu pour lui de raison d’être, aient pu éclater dans leur vie comme la foudre dans la sérénité d’un ciel bleu.

Il cherchait vainement, penché de nouveau sur cette âme confuse de femme en laquelle s’accomplissaient des choses inexpliquées. De ne pouvoir la comprendre dans le présent, instinctivement il remontait vers le passé, vers le jour où, pour la première fois déjà, il avait essayé d’en déchiffrer l’énigme. Il l’évoquait alors telle qu’il l’avait vue dans la prison, telle qu’il l’avait découverte à travers le fatras du procès, les dossiers de l’accusation. Et il la retrouvait ainsi qu’il l’avait jugée alors, faible, avide sans doute de joies irrencontrées, emplie d’idéal et leurrée de quelque vision fausse de la vie. Il la suivait dans la bourgeoisie, vite odieuse pour elle, de son premier mariage où elle s’était débattue, comme enlisée, avec une nervosité voisine de l’hystérie, détraquée par les élans insatisfaits de son cœur, le romanesque inassouvi de son cerveau. De là, il la transportait dans le cadre de son existence nouvelle, dans leur mariage d’amour, tombé, lui aussi, avec les temps écoulés, à la paix simple et grise d’un ménage bourgeois ; et il redoutait que rien ne fût changé de ce qu’elle avait été et de ce qu’elle était maintenant. L’ennui, peut-être, du plat de l’existence poursuivant son même rouleau terne, lui pesait. Sa passion lui laissait la mélancolie inquiète des joies qui sont achevées ; et des affections maternelles, peut-être, que la naissance d’un enfant n’était pas venue rendre actives, la tourmentaient obscurément ?

Il repoussa cette inquiétude. Mais elle revenait, au premier prétexte, souvent sous une autre forme, par un nouveau mode d’envahissement, plus tenace chaque fois. Certainement, sa femme l’aimait. Après tout ce qu’il avait fait pour elle, tout ce qu’elle lui devait, elle ne pouvait pas ne pas l’aimer. Il l’avait sauvée, lui avait donné l’amour, avait mis autour d’elle le respect au lieu des mépris, en elle la joie au lieu de la douleur, la vie au lieu de la mort. Sans lui, que fût-elle devenue ?

Mais cela même l’attrista : ne l’aimait-elle donc que par reconnaissance ? La reconnaissance pourtant n’était pas de l’amour. Cette pensée éveillait en lui une douleur que son esprit ressassait continuellement ; et, de cela même, elle s’élargit ; son cœur fut empli d’une amertume. L’aimait-elle ? L’avait-elle aimé ? Il arrivait à n’oser plus répondre à cette question. Un doute l’envahissait. Le sentiment de la reconnaissance expliquait le bonheur passé. Et il expliquait surtout l’étrangeté de son attitude, l’incompréhensible de son caractère. Cette reconnaissance, maintenant, lui pesait, et cela, forcément, fatalement. Sur cette pente, alors, il ne s’arrêta plus. Elle ne l’aimait pas ; elle ne l’avait jamais aimé. Elle avait joué une comédie, et le masque l’étouffait ; en elle grandissait l’immaîtrisable besoin d’ingratitude de la femme, son éternel besoin de révolte contre l’être auquel elle doit tout.

Son ancienne et longue observation de la femme remontait à son esprit. Il généralisait, se rappelant des procès et des divorces. Toujours il avait vu, en les rares mariages où la fortune venait de l’homme, la même injustice de la femme pour le mari, le même mépris caché, la même rancune, celle qu’ont les femmes entretenues pour l’amant qui les paie. Il fallait à la femme, au contraire, l’orgueil de se payer un homme. La femme tirée de la pauvreté ne voyait jamais en son mari que l’occasion qu’il lui avait été donné d’être. Ce qu’avait fait celui-là, un autre l’eût pu faire, et qui savait si cet autre n’eût pas fait mieux ? Il n’accusait pas, il philosophait. Cela lui était logique que la femme, être faible, esclave dont on dore parfois la chaîne, eût des sentimens d’esclave. Elle atteignait très vite, d’une superficielle reconnaissance, à l’intime persuasion d’un acte naturel, d’une chose due. De se voir adulée, à cause de la situation même que lui créait l’homme, elle ne croyait plus, bientôt, qu’à son propre mérite, imaginait qu’elle avait été lésée, que pour un bien qu’elle avait pensé recevoir, des biens plus grands lui avaient été enlevés qui auraient pu lui échoir, qui lui seraient échus, certainement. Alors, la pensée que cet homme pût se leurrer au point de tirer de son acte quelque joie, pût se complaire en quelque sentiment de supériorité, se glissait, vite devenue humiliante, odieuse, révoltante. La vague rancune, éclose déjà, se développait, avivée d’orgueil ; elle atteignait à une haine, une haine vivace, terrible, indestructible, avant même que l’impression ressentie se fût précisée en l’esprit, que le mot eût été formulé dans la pensée. Cela éclatait un jour, brusquement, pour une futilité, aboutissait aussitôt à l’adultère, par un besoin de se prouver à elle-même qu’elle n’avait pas été achetée, par l’instinct de revanche des esclaves envers les maîtres.

Mais cette généralisation, englobant toutes les femmes, par une exagération de son esprit aigri, atteignait sa femme surtout. C’était elle, toujours, qu’il retrouvait au fond de sa pensée, puisqu’elle lui devait tout. Et, principalement, le germe mauvais qui fermentait en lui se développait par les rapprochemens du présent avec le passé, du premier mari avec lui-même. Une angoisse plus poignante le tourmentait de songer que ce premier mari, justement, l’avait épousée pauvre par amour. Le procès qu’il avait plaidé alors le harcelait, entrevu sous un jour nouveau. De son tourment même, une volupté amère se dégageait. Il avait presque une joie douloureuse, mauvaise, mais attirante, à penser que peut-être il s’était égaré, dupé par sa passion. Un désir malsain le travaillait de revoir son œuvre de salut, de la reprendre, de la démolir lui-même pièce à pièce.

Pour lui aussi, les détails de l’affaire s’accumulaient, surgissaient de leur lointain. Des points qu’il n’avait jamais voulu connaître, des aveux que dans sa respectueuse adoration, dans la générosité de son absolution et l’aveuglement de sa foi si haute, il avait arrêtés sur les lèvres de sa femme, reparaissaient, étrangement conservés en d’obscurs replis de sa mémoire ; et d’être incomplets justement, de n’avoir fait que l’effleurer d’un vol inaperçu, de n’avoir pas été discutés et examinés sous toutes leurs faces, la demi-obscurité dont ils restaient enveloppés les rendait plus inquiétans, presque terribles.

Un besoin de revoir ces choses maintenant, sans folie, sans passion, dans la calme perspective de l’éloignement, le hantait. Le dossier du procès l’attirait. Il voulait l’étudier à nouveau, soit qu’il dût sortir de cette étude rasséréné, sa foi retrouvée, soit qu’il y constatât son propre aveuglement. Du moins, il serait fixé dans ses doutes.

Il se résolut. Il découvrit les dossiers poudreux et jaunis, les jeta sur sa table, avec un serrement de cœur. Puis, il se plongea dans leur étude comme en l’étude d’une cause nouvelle, inconnue, qu’il eût dû plaider bientôt. Il s’oublierait, resterait en dehors, raidi dans une impartialité.

Alors, forcément, de vouloir être impartial, il fut injuste. A cause du travail trouble accompli en son cerveau, il se complut amèrement à trouver, au courant des feuillets, la confirmation de ses inquiétudes. Et, cette douleur commencée, il s’enfonça plus avant, toujours, en sa joie mauvaise de se faire souffrir soi-même. Il cherchait plus avidement, gêné, dans la rancune survenue, de rencontrer çà et là des points qui semblaient rompre l’équilibre du système. La femme se dressait, dépouillée d’illusion, figure nouvelle, d’une apparence non encore vue : une hystérique inapaisable de cœur et de cerveau, à qui toujours quelque passion avait manqué, toujours manquerait, une chercheuse insatiable, capable de ne reculer devant rien, d’aller jusqu’au crime. Il sentit qu’il n’eût pas eu la force, comme deux années avant, d’enlever l’acquittement, dans un beau coup de passion. Sa foi, ébranlée, s’en allait. Maintenant qu’il avait secoué l’enveloppement déceveur de la beauté, l’attendrissement de la faiblesse, le charme de la grâce et du mystère, il se voyait atteindre à une vision d’une lucidité qui le stupéfiait. De la femme, il ne restait plus debout que l’adultère. Du roman, il ne restait plus que d’odieuses machinations ; de l’héroïne poétisée, plus que la criminelle : une criminelle vulgaire, la plus lâche de toutes, la plus méprisable, une empoisonneuse.

Il s’appesantissait sur des dires de témoins qui autrefois l’avaient indigné. Ils lui paraissaient au contraire seuls sincères, maintenant devenus écrasans. Le réquisitoire du procureur perdait de son outrance, n’était plus que l’expression de la vérité, pure, simple, aveuglante. Et il n’osa pas revoir son plaidoyer : il en avait une pitié, une confusion, comme d’une chose ridicule, d’une duperie indigne de lui, d’une des farces les plus formidables du barreau.

VI.

Leur vie était devenue silencieuse, oppressante, chacun d’eux réfugié en sa pensée, elle écrasée, lui sans tendresse, affectant l’insouciance.

Daguerre ne voulait pas divorcer. Le divorce eût été l’aveu de sa folie, de l’erreur dont il avait été victime. Un orgueil le clouait, lié à cette femme, rivé à sa chaîne, jusqu’au bout.

Bientôt, dans le travail incessant de sa pensée, l’œuvre mauvaise se poursuivit. Puisque sa femme ne l’avait pas aimé, ne l’aimait pas, qui donc aimait-elle ? Singulièrement, une jalousie inattendue s’éveillait. Parce qu’il la supposait triste et dévorée de l’ennui du terne de sa vie, du vide de ses heures, elle n’aimait pas ; si elle eût aimé, de l’aliment donné à son cœur, sa nervosité se fût calmée, son détraquement se fût apaisé ; elle fût redevenue, ayant l’élément nécessaire, expansive, radieuse, exubérante. La jalousie était illogique, en contradiction avec l’accablement, la tristesse lourde de la femme. Mais ce sentiment cruel, justement, plaisait à la tournure actuelle de son esprit. Il imaginait un amour contrarié, malheureux peut-être, par le manque de liberté. Dans ces pensées, il chercha autour de soi. Il surveilla la servante, eut des retours imprévus du palais, dans la journée ; il se rendit compte des sorties de sa femme, la suivit quand elle allait à l’église.

Et brusquement un souvenir le pénétra, le souvenir de l’ancien amant, ce complice du crime, ce fugitif cru mort, dont la trace avait été perdue ! Il devint très pâle, puis très rouge. Il était frappé comme d’un coup de lumière, d’une révélation subite. Cet homme était à Paris, là, autour d’eux. Il l’avait retrouvée ; elle l’aimait encore. Jamais, depuis le mariage, ils n’avaient parlé de cet homme. Lui, avait pensé, avec certitude, que sa femme le méprisait, le haïssait d’avoir failli la perdre et de s’être enfui. Mais cette hypothèse lui paraissait maintenant une naïveté. La femme ne s’affranchissait pas ainsi de l’empire de l’homme, quand cet homme avait eu la puissance de l’amener jusqu’au crime. Ce premier amant avait mis sur elle une empreinte indestructible. Il la tenait dans sa main, à jamais, tremblante peut-être, mais dominée, domptée au premier signe, vaincue.

Et, cette fois, il était sur la vraie piste ; indubitablement. Car, de là, toute sa femme s’expliquait. Ses heurts, ses incohérences étaient les alternances d’une double volonté, la sienne et celle de l’autre ; sa tristesse venait de cette force subie de nouveau, d’une inquiétude de l’avenir ; ses abattemens, des luttes peut-être qu’elle soutenait, de ses défaites. Il s’effraya. Une terreur d’inconnu l’enveloppait. Cet homme invisible lui donnait l’angoisse d’une rue noire, déserte, où des voleurs cachés peuvent surgir.

Oui, un danger vague, pourtant certain, le menaçait. Il n’osait y arrêter sa pensée ; mais le passé, irrévocablement ramené désormais, lui montrait l’identité des situations d’alors et de maintenant. Il concluait du connu à l’inconnu, des faits accomplis autrefois à ceux qui s’accompliraient dans l’avenir. Et le danger se précisa. Elle le trompait avec cet homme, comme autrefois son premier mari. Mais alors, de même que ce premier mari, lui-même, à son tour, ne devenait-il pas l’obstacle ?

Une nuit, Daguerre dut se lever, pris d’une indisposition. C’était un refroidissement ; il le savait. Mais un soupçon l’enveloppa, comme un coup de fouet ; tout le poil de sa chair se hérissa. Après un moment, son idée lui sembla folle, impossible. Il se railla, faillit, de cet excès même, toucher le fond de son injustice, revenir à sa femme. Cependant, le lendemain, en se voyant dans la glace, il se trouva pâle, dut s’avouer qu’il avait beaucoup maigri. Il se rappelait des insomnies, des inappétences ; il lui sembla que l’altération indéniable de sa santé remontait très loin, à ses soupçons même, à son espionnage de sa femme, au temps où, l’éveil d’une jalousie l’ayant poussé, sans doute il était devenu gênant.

Alors, chaque jour, des faits eux-mêmes, de nouvelles clartés jaillirent. Ne se rappelait-il pas l’attitude de sa femme, au cours de ce dernier procès si semblable au sien ! Avec quelle fièvre elle en suivait les détails, en cachette de lui ! Sans doute, elle s’instruisait à cette lecture, combinant, d’après les fautes qu’elle voyait commises et dans lesquelles elle-même, la première fois, était tombée, des agissemens irrévélables dont nulle trace ne put demeurer. Maintenant, encouragée par une première impunité, troublée pourtant par la récente condamnation, elle prenait des précautions. Instruite par l’expérience, elle procédait lentement, sûrement, implacablement.

Lorsqu’il lui voyait, extraordinairement, quelque nerveuse gaîté, il se sentait blêmir, car elle se réjouissait de son œuvre. Était-elle pensive ? elle imaginait des ruses nouvelles, préparait des actions plus certaines. Était-elle affligée ? elle souffrait de la lenteur des résultats, elle se tourmentait de n’oser, malgré les instances pressantes de Vautre, hâter son œuvre, de peur d’être découverte.

Un jour, il s’informa, vaguement railleur, d’un air détaché :

— Comment donc s’appelle-t-il, cet homme ? vous savez bien ? votre amant ?

Elle blêmit, révoltée ; mais, tout de suite, une résignation douloureuse la courba, la tête baissée, dérobant des larmes. Daguerre se tut, effrayé. Cette pâleur, ces regards vite dérobés, cette terreur dans toute sa face ! Elle s’était livrée ; elle avait avoué.

Après un silence, de son air douloureux de martyre, elle murmura :

— N’avais-je pas raison autrefois ?

Puis, comme il la regardait, les sourcils haussés, elle ajouta doucement :

— Rien n’est irréparable, pour vous, du moins. S’il vous plaît que je disparaisse, si vous voulez divorcer, j’y consens ! Même, reprit-elle, tandis que des larmes éclairaient ses grands yeux tristes, je vous le demande ! voulez-vous ?

Il éluda, saisi comme d’un coup droit imprévu. Et feignant la surprise :

— A propos de quoi ? demanda-t-il.

Le regard de la femme atteignit le sien, un regard profond, indéfinissable. Puis elle baissa les yeux, dit simplement, très douce :

— Comme vous voudrez, mon ami.

Daguerre, malgré lui était ému, ébranlé ; il retrouvait, vivace encore au fond de lui-même, un instinct qui le poussait à rompre sa folie, à se jeter aux pieds de sa femme. Mais il se raidit. Le divorce ! c’était bien cela, il la gênait ! Le divorce, pour épouser l’autre ! Il vit, en cette proposition ainsi amenée, un réveil momentané de conscience, une lueur fugitive dans la nuit criminelle où sa femme était plongée. Il y retrouvait un peu de l’instinct du chien qui, se sentant enragé, s’effraie de penser que, tout à l’heure, sans doute, il mordra son maître. Peut-être était -elle irresponsable, monomaniaque de l’empoisonnement ?

Le danger, dès lors, lui parut accru, de ce que lui-même avait livré ses craintes, dévoilé ses défiances. La terreur entrée en son ventre, grandit, ne le quitta plus. Même, la pensée de cet amant s’effaça, inutilement romanesque. Lui ou un autre, qu’importait ? Il était en présence du fait, simplement, sous la menace du poison. Il commença de surveiller. Il cherchait dans la cuisine, furetait dans les coins, avide de quelque trouvaille effrayante ; et de ne rien découvrir, sa défiance augmentait. Il analysait angoisseusement ses sensations, scrutait ses malaises, jeté à tout instant vers une glace et se trouvant pâle, tirant sa langue et la jugeant mauvaise. Véritablement, une fièvre lente, continue, le minait. Aucun doute ne demeurait possible : il s’en allait lentement, ruiné par une insensible consomption que nul ne remarquait, que lui seul pouvait savoir. Et, si lente que fût l’œuvre, il s’effrayait, par des comparaisons, lorsqu’il regardait en arrière, du travail accompli. Continuellement, des mots plus amers lui montaient aux lèvres, des allusions cruelles, des paroles lentes, qu’il enfonçait en les appuyant d’un regard, froidement, férocement. Puis, quand il pensait sa femme angoissée de la peur des découvertes et du spectre de la justice, il affectait de la rassurer par des ironies cinglantes.

Elle, pourtant, ne comprenait pas, ne parvenait à rattacher à ces choses aucun sens, sinon qu’il était malheureux et qu’il souffrait, d’elle, par elle. Elle ne remarquait ni sa façon de flairer les plats, de leur trouver parfois des goûts singuliers, ni l’affectation qu’il avait de ne toucher qu’aux mets dont elle-même avait mangé, refusant obstinément tous les autres.

Elle songeait à mourir, simplement, enfin désespérée.


VII.

Un matin, à déjeuner, comme Daguerre expliquait à sa femme, avec de singulières insistances, des troubles physiques qu’il ressentait, elle eut une sollicitude inquiète, parla d’un médecin. Lui, parut stupéfait d’un si paisible cynisme. Puis, après le repas, tandis qu’elle le regardait, l’esprit vaguement effaré par l’appréhension de quelque dérangement cérébral, il regarda le café avec une telle méfiance, une telle affectation qu’elle dut le remarquer. II en examinait la couleur dans le miroir de la cuiller, dans les reflets de la porcelaine, secouait la tête, ainsi que devant une odeur suspecte, avec une moue de répulsion, sans y porter les lèvres.

— Voyons ! dit-elle, il est très bon, ce café. Ce sont des idées.

Il sourit, déclara :

— Possible ; mais je suis fortement tenté de le faire analyser. Je voudrais trop savoir ce qu’on y a mis.

A l’air étrange de son mari, la terreur de quelque danger que, depuis longtemps, elle côtoyait obscurément, envahit Mme Daguerre. Un instinct l’immobilisa comme en l’attente d’une injure qu’elle ne percevait pas encore et dont elle avait conscience pourtant. Elle pressentait qu’elle allait comprendre, qu’une lumière terrible allait se faire. Elle était sur le point de parler, sous la torture devenue aiguë de cette menace planante, dans la révolte de cette injustice ténébreuse, voulant exiger, à la fin, que son mari s’expliquât. Mais Daguerre, avec une ironie féroce :

— C’est bien dans le café, n’est-ce pas ? que vous versiez le poison à votre premier mari ?

Elle se dressa toute droite, les yeux fous, très pâle. Puis elle retomba ; et elle dut dégrafer son corsage, étouffant d’une crise de nerfs, avec des gestes d’effroyable torture. Et à travers ses cris de souffrance, une indignation la secouait ; sa voix hachée, rauque, qui finissait par n’être plus que des souffles, sifflait des injures :

— Lâche ! lâche !

Tout son corps se tordait ; ses bras semblaient devoir se briser de leur effort. C’en était trop, cette fois. Nulle expiation ne lui avait été épargnée. Mais celle-là, c’était trop. Lui ! lui ! Cela était infâme !

Daguerre, froidement, la regardait, sans un geste de pitié, sans un mouvement de secours. Alors, d’un suprême élan de courage, elle ramassa sa volonté, se ressaisit. Elle se mit debout, l’air égaré, la figure en feu, toute ravagée.

— Eh bien ? voulut-il railler, ça va mieux ?

— Ah ! dit-elle, plus un mot !

Et violente, folle, avec des cris étouffés, les mains à sa tête qui lui semblait éclater, elle s’enfuit, se jeta dans sa chambre.

Presque aussitôt, il y eut, par les murs, un retentissement sourd. Daguerre tressaillit :

— Justine ! appela-t-il, madame est indisposée. Voyez donc si elle n’aurait pas besoin de vous.

La femme de chambre alla ; mais, tout de suite, ses cris emplirent la maison :

— Monsieur ! Monsieur !

Il se leva. La fille tremblait, toute pâle, les dents claquantes, une horreur dans la face. Et à terre, il vit sa femme, étendue tout de son long, foudroyée. Sur le tapis, un flacon avait roulé.

Ils la soulevèrent, la déposèrent sur le lit :

— Vite, dit-il à la femme de chambre, un médecin !

Il demeura seul, pensif, devant le cadavre. Mais nulle lumière ne se fit en son esprit. Il ne comprit pas le long supplice dont lui-même avait été le bourreau, la terrible expiation dont il avait été l’instrument inconscient. Il eut un soupir de délivrance, puis une pitié. Il pensa qu’elle s’était fait justice.

Et le malheur de sa vie resta en lui, irrémissible.


JEAN REIBRACH.