Le Poème de la Sibérie/15

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 261-264).
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XV

LE MESSAGE DES ANGES


Le même jour, avant le coucher du soleil, Anhelli était assis sur un bloc de glace dans un endroit isolé, lorsqu’il vit s’approcher deux jeunes gens.

Le souffle léger qui sortait d’eux lui fit reconnaître qu’ils étaient envoyés de Dieu, et il attendit ce qu’ils avaient à lui annoncer, espérant que c’était la mort.

Ils le saluèrent à la manière des hommes ; mais il leur dit : Je vous ai reconnus, ne vous cachez pas : vous êtes des anges.

Venez-vous pour me consoler ou bien pour insulter à une douleur qui dans la solitude a appris à se taire ?

Et les jeunes gens lui dirent : — Nous venons t’annoncer que le soleil se lèvera encore aujourd’hui, mais que demain il ne se montrera plus à la terre.

Nous venons t’annoncer l’obscurité de la terre et une horreur que l’homme n’a jamais éprouvée : l’isolement dans les ténèbres.

Nous venons t’annoncer que tes frères sont morts en mangeant des cadavres et en s’enivrant de sang humain : tu es le dernier d’entre eux.

Et nous sommes les mêmes anges qui vînmes, il y a bien longtemps, dans la chaumière du charron[1] et nous assîmes à sa table sous l’ombrage des tilleuls odoriférants.

Votre peuple, en ce temps, était comme un homme qui s’éveille et qui se dit : — Tel plaisir m’attend à midi et je me réjouirai ce soir.

Nous vous annonçâmes alors l’espérance ; nous venons aujourd’hui annoncer la mort et le malheur : Dieu ne nous a pas ordonné de révéler l’avenir.

Anhelli leur répondit : — En vérité, vous raillez en me parlant des Piasts et de nos origines, à moi qui attends la mort et qui dans ma vie n’ai connu que la misère.

Êtes-vous venus dans le dessein de m’effrayer en disant que l’obscurité approche ? À quoi bon effrayer celui qui souffre ? N’y a-t-il pas assez d’épouvante dans le tombeau ?

Ma vie a commencé au sein de la terreur. Mon père est mort de la mort des patriotes : il fut égorgé. Ma mère mourut de douleur après lui.

Le premier lis qui poussa sur la tombe de mon père fut mon frère jumeau, et la première rose qui fleurit sur celle de ma mère fut ma sœur cadette.

La vapeur du sang de mon père flotta au-dessus de mon berceau, et j’ai grandi avec un visage triste et soucieux.

Et lorsque dans mon enfance je m’asseyais sur les genoux des étrangers, mes paroles étaient sinistres et mystérieuses, et je comprenais ce que la feuille d’automne murmurait avec les autans.

L’effroi plana sur mon berceau ; que du moins ma douleur soit paisible à l’heure de la mort.

Allez, et dites à Dieu que si l’offrande d’une âme lui est agréable, je lui donne la mienne, et que je consens à ce qu’elle meure.

J’ai une telle tristesse au cœur que les clartés angéliques de la vie future me semblent importunes et que l’éternité m’est indifférente : je suis las et je veux dormir.

Et, bien que Dieu sache que mon âme est chaste et que je n’ai été souillé par aucun péché honteux, dites-lui que s’il veut le sacrifice de mon âme, je la lui donne…

Et les anges l’interrompirent en disant : — Tu te perds… le désir de l’homme est un jugement contre lui.

Et sais-tu si de ta tranquillité ne dépend pas quelque vie, peut-être la vie et le destin de millions d’hommes ?

Peut-être es-tu choisi comme une victime pacifique, et tu veux te changer en un foudre terrible et te précipiter dans les ténèbres pour épouvanter la foule ?

Et Anhelli s’humilia en disant : — Anges, pardonnez-moi : je me suis égaré, emporté que j’étais sur les ailes de ma pensée.

Je continuerai donc de souffrir comme auparavant ; ma langue maternelle, la parole humaine se tairont en moi comme une harpe aux cordes brisées. Avec qui pourrais-je m’entretenir ?

L’obscurité sera ma société et ma patrie.

Et mes yeux seront comme des servantes qui ne cessent de travailler que faute d’huile dans la lampe nocturne.

Et ma vue sera semblable aux colombes volant dans la nuit, qui heurtent les arbres et les rochers de leurs poitrines effrayées.

Des cercles de feu se formeront dans mon cerveau et planeront devant mes yeux comme de fidèles serviteurs qui précèdent leurs maîtres avec un flambeau.

Et j’étendrai mes mains dans l’obscurité pour saisir ces globes de feu, comme ferait un homme égaré.

Mais les horreurs de la terre ne sont rien : ce que je souffre pour ma patrie est plus horrible. Que faire ?…

Ah ! donnez-moi la force d’un million d’hommes et ensuite le martyre d’un million de ceux qui sont dans l’enfer.

Pourquoi me suis-je levé ? pourquoi ai-je souffert pour une cause insensée ? pourquoi n’ai-je pas vécu en paix ?

Je me suis jeté dans le torrent du malheur, et ses flots m’ont emporté au loin, et je ne le remonterai plus… Non, jamais !

Et les anges l’interrompirent de nouveau en disant : — Tu t’es déjà emporté jusqu’à blasphémer contre ton âme, et maintenant tu blasphèmes contre la volonté qui était en toi quand tu te consacrais à ta patrie.

Y a-t-il donc comme un mauvais esprit dans les cœurs les plus purs pour les troubler et les faire dévier du bien ?

Nous t’avertissons, au nom du Seigneur, que tu ne vas pas tarder à mourir. Sois donc plus tranquille.

À ces mots, Anhelli baissa la tête et s’abandonna à la volonté de Dieu. Et les anges s’en allèrent.


NoteModifier

  1. Piasts, suivant la légende, n’était qu’an simple charron quand il fut salué roi de Pologne par les anges.