Le Poème de la Sibérie/13

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 257-260).
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XIII

ELLENAÏ


Anhelli partit donc avec cette jeune femme et les rennes du chaman vers les déserts lointains du Nord, et, ayant trouvé une cabane inhabitée creusée dans la glace, ils en firent leur habitation.

Et, au bout de quelque temps, Anhelli s’accoutuma à nommer du nom de sœur cette femme criminelle et repentante.

Et elle était sa servante, s’occupant à préparer son lit de feuillage, à traire les rennes le soir, à les mener paître le matin.

Peu à peu la prière continuelle remplit son âme de larmes, de tristesse, d’espérance céleste : son corps en était devenu plus beau.

Ses yeux brillaient d’un merveilleux éclat et rayonnaient de confiance en Dieu ; ses cheveux s’allongeaient et la couvraient comme un large manteau ou comme la tente du pèlerin.

Et Anhelli s’étonnait de la voir tranquille sur l’avenir, elle qui jadis avait commis de grands crimes et dont les mains s’étaient même souillées de sang.

Et il s’étonnait que ses plaintes fussent douces et légères comme le vagissement de l’enfant innocent, lorsqu’elle enviait aux oiseaux leurs ailes célestes, à la vue des blanches mouettes qui montent vers le soleil et se plongent dans ses rayons.

Et elle avait peur de se souiller par des propos impurs et elle disait : Nous voici donc à deux dans cet immense désert : Dieu certainement nous écoute et nous regarde, et si nous lui demandons ce qui est bon il ne nous abandonnera pas.

Or le jour de la Sibérie arriva, et le soleil ne se coucha plus ; mais il courait autour du ciel comme dans l’arène un coursier au front blanc, à la crinière flamboyante.

Son effroyable lumière s’étendait sur tout l’horizon, et le bruit des glaçons entrechoqués retentissait comme la voix que Dieu fait entendre sur les hauteurs aux hommes misérables et abandonnés.

Et le chagrin et la mélancolie finirent par amener la mort de l’exilée : elle se coucha sur un lit de feuillage, au milieu de ses rennes, pour y mourir.

C’était à l’heure du coucher du soleil ; car depuis quelque temps les nuits avaient recommencé en Sibérie et le soleil disparaissait plus longtemps derrière la terre.

Ellenaï tourna vers Anhelli ses yeux pleins de grosses larmes et dit : Je t’aimais, mon frère, et je te quitte.

Et après lui avoir dit où elle désirait être enterrée, — sous le sapin qui croît dans le ravin sombre, — elle ajouta : — Que deviendrai-je après ma mort ?

Je voudrais rester auprès de toi sous la forme de quelque être vivant, ne fût-ce que l’araignée chère au prisonnier, qui descend manger dans sa main le rayon du soleil.

Je m’étais attachée à toi comme une sœur, comme une mère, plus encore… Mais la tombe finit tout.

Ne m’oublie pas ; car qui se souviendra de moi après, ma mort, hormis le renne que j’avais accoutumé de traire en pleurant.

Si tu sais où vont les hommes après la mort, dis-le moi ; car je suis inquiète quoique j’espère en Dieu.

Je m’envolerai vers ton pays natal, j’irai voir ta maison, tes serviteurs, tes parents, si toutefois ils vivent encore.

Je verrai la place où fut ton berceau d’enfant et la couche de tes premières années.

Tu me diras que ce sont là des idées grossières, que l’homme ne vole pas après la mort. Qu’importe si de telles pensées rendent la mort moins affreuse.

Vois, au-dessus de mot lit, ce morceau de glace rougi par le soleil, et derrière, ces deux ailes rayonnantes : n’est-ce pas un ange d’or qui se tient au-dessus de moi ?

Les rennes arrachent la mousse de ma couche et broutent mon lit funéraire. Mes pauvres rennes, adieu.

Et maintenant j’élèverai mes yeux vers la reine du ciel, et je lui adresserai ma prière.

La mourante se mit alors à réciter les litanies de la mère du Christ, et, au moment où elle disait Rose d’or[1], elle expira.

Et alors, ô miracle ! une rose fraîche tomba sur la blanche poitrine de la morte et son parfum embauma toute la grotte.

Et Anhelli n’osait point toucher le corps de la morte ni croiser ses mains qui restaient étendues ; mais il s’assit à l’extrémité du lit et pleura.

Et soudain, vers minuit, une grande rumeur se fit entendre, et Anhelli crut que c’était le frémissement des rennes qui arrachaient la mousse du lit de la morte ; mais ce bruit avait une autre cause.

Une nuée d’esprits ténébreux s’était assemblée au-dessus de la grotte ; ils riaient bruyamment et ils montraient leurs faces noires à travers les fentes de la voûte de glace et s’écrie :

Elle est à nous !

Mais la rose miraculeuse, déployant soudain des ailes de colombe, prit son essor au-dessus d’eux et elle se mit à fixer sur les démons des yeux de chérubin.

Alors le nuage que formaient les esprits ténébreux s’éleva du toit dans l’air sombre en poussant de lugubres hurlements, et il se fit de nouveau silence, comme il sied à un lieu où repose un cadavre.

Or, à trois heures après minuit, Anhelli entendit frapper à sa porte, et, écartant le morceau de glace dont elle était formée, il sortit à la lueur de la lune.

Et Éloa lui dit : — Apporte-moi la dépouille de ta sœur : je veux la prendre et l’enterrer avec amour ; elle est à moi.

Anhelli rentra dans la grotte, prit dans ses bras le cadavre, remporta et le posa sur la neige devant Éloa.

Et l’ange, s’agenouillant au-dessus de la morte, ramena sous elle les deux extrémités de ses blanches ailes et les réunit autour d’elle.

Et, portant le corps dans ses ailes, il s’éleva sur la lune et disparut.

Anhelli revint vers la grotte, regarda de tous côtés et poussa un gémissement, car elle n’y était plus.


NoteModifier

  1. Le poète se trompe, c’est Rosa mystica que porte le texte des litanies.