Le Poème de la Sibérie/11

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 252-255).
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XI

LE CIMETIÈRE DES EXILÉS


Et quand ils approchèrent du cimetière, Anhelli entendit l’hymne plaintif des tombeaux et comme les plaintes des morts vers Dieu.

Mais à peine s’élevaient-elles qu’un ange assis au sommet de la colline agitait ses ailes et les calmait.

Et Anhelli demanda au chaman : Quel est cet ange aux ailes blanches, aux cheveux ornés d’une étoile mélancolique qui fait taire les tombeaux ?

Mais le vieillard ne lui répondit pas : car il couvrait de neige les corps des morts et il était occupé.

Et Anhelli s’approchant de cet ange, le regarda, et il tomba comme un homme mort.

Le chaman ayant fini d’ensevelir les morts, le chercha des yeux, et ne le voyant plus, monta sur la colline. Et ayant rencontré le corps d’Anhelli, il trébucha contre lui en poussant un cri de douleur ; mais voyant qu’il vivait il se réjouit Il le prit donc par la main et dit : Lève-toi ! il n’est pas encore temps de se reposer.

Anhelli se leva et regarda autour de lui, et il laissa tomber sa tête devant le chaman comme un homme honteux disant :

Voilà que j’ai vu un ange semblable à cette femme que j’aimais de toute mon âme quand j’étais encore enfant.

Et je l’ai aimée dans la pureté de mon cœur : c’est pourquoi je verse des larmes quand je pense à elle et à ma jeunesse.

Car j’étais auprès d’elle, comme un oiseau apprivoisé qui s’effarouche : je ne cueillais même pas un baiser sur ses lèvres vermeilles, bien que je fusse tout près d’elle, aussi près que la colombe perchée sur l’épaule d’une vierge.

Aujourd’hui tout cela est un songe, le ciel de saphir et les blanches étoiles me regardent : sont-ce les mêmes étoiles qui m’ont vu jeune et heureux ?

Pourquoi ne s’élève-t-il pas un tourbillon qui m’enlève de terre et m’emporte dans la région du silence ? Pourquoi est-ce que je vis ?

Il n’y a plus sur ma tête un seul des cheveux qui la couronnaient naguère : mes os même se sont renouvelés, — et je me souviens toujours.

Il n’y a pas un corbeau dans les airs qui n’ait au moins en sa vie une nuit de sommeil dans un nid paisible. Mais moi, Dieu m’a oublié ! Je voudrais mourir !

Car il me semble que quand je serai mort, Dieu même regrettera ce qu’il m’a fait en songeant que je ne renaîtrai pas à une nouvelle vie.

Car naître et ressusciter sont choses bien différentes : le cercueil nous rend, mais il ne nous voit pas avec les yeux d’une mère.

Oui, je suis triste, parce que j’ai vu cet ange, et je voudrais être mort hier !

Et le chaman levant les yeux vers les étoiles dit : En vérité, de même que beaucoup ont été jadis possédés par les démons, aussi beaucoup aujourd’hui sont possédés par un ange.

Que faire ? Je chasserai du corps tous ces esprits et je les ferai, aller dans les lis des eaux ou s’envoler dans les étoiles brillantes et habiter dans les choses les plus charmantes pourvu qu’ils abandonnent les hommes.

Sais-tu quel était cet ange triste dans le cimetière ? Il s’appelle Éloa ; il naquit d’une larme que versa le Christ au haut du Golgotha[1], d’une larme qui fut répandue sur les nations.

On a écrit quelque part l’histoire de cet ange dont Marie fut l’aïeule ; comment elle pécha en s’apitoyant sur les tourments des noirs chérubins, comment elle aima l’un d’entre eux et s’envola avec lui dans les ténèbres.

Et maintenant, exilée comme vous ; elle aime vos tombes : elle est la gardienne des sépultures, et elle dit aux ossements : Ne gémissez pas, mais dormez.

Elle écarte les rennes quand ils viennent arracher la mousse de dessous la tête des morts : et ils lui obéissent comme à leur bergère.

Familiarise-toi avec cet ange pendant ta vie : car plus tard il marchera sur ta tombe à la lueur de la lune : accoutume-toi à sa voix, pour qu’elle ne t’éveille point quand elle te parlera.

En vérité, pour les âmes tristes, cette contrée est belle et n’est point déserte : car cette neige ne souille point les ailes des anges et ces étoiles sont belles.

Ici viennent les mouettes : ici elles font leurs nids, ici elles s’aiment et elles ne pensent pas qu’il y ait une plus belle patrie.

À ces mots, il ramassa un des crânes qui gisaient sur le sol : et dans ce crâne il y avait une nichée de petits oiseaux.

Et ils sortaient leurs petites têtes par les trous où naguère étaient les yeux, et la relique de l’homme résonnait de leurs gémissements.

Et Anhelli la saisit avec colère et la jeta à terre en disant : Arrière, sanctuaire profané !

Et une flamme sortit de terre et se dressa devant lui, sous forme humaine, avec des vêtements d’évêque, une tiare et une croix sur la tête, et tout cela flamboyait.

Et elle lui dit d’une voix irritée : Vous êtes venus inquiéter les morts : n’ont-ils donc point assez de supporter les tempêtes et l’oubli.

Mes mains rompaient l’hostie et aujourd’hui je les élève au-dessus de vous et je vous maudis : Soyez maudits vous qui troublez les tombeaux.

N’ai-je pas assez souffert sur mon siège épiscopal, lorsqu’appuyé sur ma crosse, je priais pour, mon pays destiné à périr comme un homme condamné.

Quand Kimbar[2] évoqua les horreurs de la Sibérie et les étala devant la diète, pâle d’épouvante, en disant : Voici la croix !

Ne suis-je pas allé en exil comme un bon patriote ? Qui pourrait me reprocher quelque chose et insulter à ma tombe ? Je suis mort et l’on m’a oublié. Que demandez-vous de plus aux morts ?

Vous voyez cette terre blanche : je l’ai habitée ; vous voyez ces ossements ; j’ai vécu en eux.

Ce crâne qui tombe en poussière, c’est ma tête. Les hommes la respectait naguère, et il y a bien longtemps, ma mère la couvrait de baisers… et aujourd’hui la mouette a fait son nid et bâti sa demeure dans ce crâne ! laissez en paix l’oiseau blanc du Seigneur.

J’ai connu la mère de sa mère : où est-elle ? Où sont les rouge-gorges qui venaient former des guirlandes écarlates sur les arbres nus de la Sibérie, comme pour me rappeler les pommes des vergers de ma patrie ?

Ainsi se plaignit l’ombre, et Anhelli la supplia de pardonner l’injure faite à ses ossements : Dans peu, dit-il, je viendrai dormir auprès de vous : ne me maudis pas !

Je vois que tu es attristé de la profanation de tes ossements : est-ce donc un sanctuaire que cette tête retentissant du chant des oiseaux ? Mais que la volonté de Dieu s’accomplisse !

Je ne te dirai pas ce qu’est devenu le nom de ta famille : car tu ne pourrais pas dormir, quoique mort, et tu irais gémissant par le monde.

Et maintenant cesse d’être le flambeau de ta tombe : jette ta robe de feu et dépouille-toi de ces flammes.

À ces mots l’esprit s’évanouit dans la neige : et l’ombre se fit là où il avait disparu.

Et Anhelli courut après lui en criant : Dis-moi le nom de ceux qui dorment auprès de toi…

À peine avait-il achevé ces paroles, qu’il entendit sous terre comme une voix résonnant au milieu du feu, qui récitait une longue série de noms déjà oubliés.

Et le chaman rappela Anhelli en disant : Retournons vers les hommes ! Car les tombeaux nous ont révélé leurs mystères[3]. »

Et ils quittèrent en priant la colline des sépultures.


NotesModifier

  1. Voyez le poëme d’Éloa d’Alfred de Vigny.
  2. Nom d’un député polonais qui, lors du premier partage, s’écria au sein de la diète : Allons tous en Sibérie plutôt que de nous déshonorer par une lâcheté et une trahison ; les députés se levèrent tous en criant : Allons en Sibérie.
  3. L’évèque en question est doute Adam Krasinski, l’an des confédérés de Bar. Plus tard un des Krasinski se mit au service de la Russie, et devint général. C’était le père du grand poète Krasinski ; connu dans toute l’Europe sous le nom du poète anonyme de la Pologne.